EPILOGUE

— Voici ta chambre ! annonça Lúka en poussant la lourde porte de métal.

Lyen entra après une légère hésitation, le bébé dans les bras. La pièce était presque vide, sans chaleur. Un lit à peine plus grand que le sien semblait avoir été fait en hâte et un berceau qu'elle reconnut comme celui de Mikhail trônait dans un coin, non loin d'une haute armoire grise. Un bureau et une chaise complétaient le mobilier froid de cette chambre tout sauf accueillante. Un tapis défraîchi qui n'avait pas dû voir l'ombre d'un aspirateur depuis des années recouvrait une partie de l'éternel linoléum verdâtre, petite touche personnelle.

Lorsque Lúka lui avait dit qu'elle habiterait dorénavant dans la partie secrète du Laboratoire, Lyen avait cru un peu naïvement qu'elle hériterait de la magnifique chambre de sa sœur et du lit à baldaquin, toutefois elle aurait dû se douter que de tels cadeaux n'étaient pas pour elle. Un peu amère, elle fit quelques pas dans cette grande chambre morne.

— La princesse s'attendait à mieux, je suppose ?

Elle haussa les épaules. Ici ou ailleurs, elle restait prisonnière. Au moins, elle profiterait de l'immense jardin et du soleil artificiel.

— Je vais te montrer la salle de bain.

— C'est bien. Je n'aurai plus besoin d'utiliser la tienne, répliqua-t-elle en lui lançant un regard appuyé.

Il rougit et ses poings se crispèrent. Cependant, Lyen ne craignait rien : elle portait Anja, le plus efficace des boucliers. Elle le suivit d'un pas tranquille. Elle connaissait bien cette partie du Laboratoire, pour s'y être rendue plusieurs fois en son absence afin de rejoindre Maya. La salle de bain n'avait rien de luxueux, mais en comparaison de la grande pièce froide aux multiples douches que Lyen utilisait, l'amélioration était très nette. Une grande baignoire laissait entrevoir des possibilités de longues immersions dans l'eau qui lui manquait tant, comme lorsqu'elle se trouvait à Bruxelles avec Line.

— Je désactiverai la serrure électronique dans le passage, pour que tu puisses circuler librement entre la partie principale du Laboratoire et celle-ci. Et il est évident que Mikhail ne doit rien savoir. Line encore moins, mais je pense que tu l'as compris.

Lyen hocha la tête, puis baissa les yeux sur Anja. Si Mikhail apprenait l'existence de sa presque-petite-sœur, elle ne savait pas comment il réagirait, cependant son intuition lui soufflait qu'il ne serait pas ravi.

— La plupart du temps, tu pourras rester en bas avec elle. D'ailleurs, c'est ce que souhaite Z'arkán. Je ne veux pas que tu laisses traîner des couches ou des biberons ailleurs qu'ici : Line passe toujours à l'improviste et elle pourrait découvrir la vérité. D'ici quelques jours, tu ne devrais plus avoir besoin de biberons, d'après ce que j'ai compris. Je n'approuve pas du tout la décision de Z'arkán : tes seins vont gonfler, cela se remarquera à dix mètres. Et tes pulls seront constamment tachés de lait. Mais maintenant qu'elle a commencé, je ne veux pas m'en mêler.

La femme écoutait son monologue d'une oreille distraite, trop occupée à détailler les objets qui l'entouraient. Une brosse traînait à côté du lavabo, couverte de longs cheveux roux. Sa sœur vivait ici deux jours auparavant, sans se douter que sa fin était proche. Lyen l'avait à peine connue, et même si elle ne le montrait pas, elle souffrait de cette disparition si soudaine. Elle aurait souhaité parler davantage avec elle : de sa planète, du palais, de son frère Yolan… Maya avait eu droit à un véritable enterrement — Lúka l'avait habillée d'une magnifique robe, avait coiffé ses cheveux — mais cela n'excusait rien. Il l'avait laissée mourir, tout comme il avait laissé mourir Nato avant elle. Lyen n'avait donc pas été surprise de découvrir la tombe de son aînée à côté du trou qu'il avait creusé pour le corps de Maya. En repensant à tout cela dans le calme de sa cellule, elle s'était demandé ce que Lúka avait prévu pour elle : aurait-elle droit elle aussi à un enterrement dans la forêt ou jetterait-il son corps aux ordures avec les cartons de pizzas et les restes de nourriture ? La deuxième possibilité lui semblait correspondre tout à fait à la manière dont il l'avait toujours traitée. Pensait-il à sa mort ? Imaginait-il son corps sans vie ? Se réjouissait-il de se débarrasser de son cadavre, quelle qu'en soit la façon ? Elle sourit en songeant qu'elle le priverait de ce plaisir.

— Je présume que tu te rappelles comment t'occuper d'un bébé ?

Elle ne daigna pas lui répondre et se contenta d'un regard las. Que croyait-il ? Elle avait quasiment élevé Mikhail !

— Bon. Si tu as besoin de quelque chose, je suis en bas. Tu as intérêt de prendre soin de ce bébé comme s'il était le tien. Si Z'arkán ou moi trouvons que tu t'occupes mal d'elle, je te le ferai payer au centuple, menaça-t-il.

— C'est le bébé de ma sœur, décréta-t-elle comme si cet état de fait pouvait balayer n'importe quel autre argument.

— C'est le bébé de Z'arkán. Qu'elle ne t'entende pas tenir un tel discours.

— De toute manière, je suis la seule à être capable de prendre soin d'elle. Vous ne gagneriez rien à m'éliminer.

— Et toi tu ne gagnes rien à jouer la carte de l'insolence. Anja grandira, tu ne seras pas toujours indispensable.

Il lui lança un dernier regard appuyé, avant de quitter la pièce. Lyen s'assit sur le rebord de la baignoire, exténuée d'avoir dû lui faire face pendant si longtemps sans craquer, et observa le visage d'Anja, cherchant une ressemblance avec sa sœur. Mais la petite n'avait rien de Maya : son bouche, son nez étaient ceux de Lúka. Ses cheveux noirs ne s'animaient d'aucun reflet roux.

Anja souleva ses paupières, dévoilant d'immenses iris d'une couleur indéfinissable, qui tirait vers le bleu. Peut-être aurait-elle les yeux de Maya ? Ou de leur mère, dont elle portait le prénom ? Avec tendresse, Lyen lui caressa la joue. Cette enfant-là était sienne, personne ne viendrait la lui enlever.

Un sentiment de satisfaction mêlé de puissance l'envahit : Lúka venait de lui confier l'instrument de sa propre perte. Sans se douter des conséquences, il lui avait mis dans les bras la plus dangereuse des armes. Serrant Anja dans ses bras, elle laissa couler les larmes sur ses joues pour la première fois depuis des mois.

***

— Tu dois le faire !

— Je ne suis pas en état, Z'arkán. Fiche-moi la paix…

— C'est hors de question. Le moment est venu, et je ne te laisserai pas tout gâcher !

Affalé sur le canapé, Lúka peinait à ouvrir les yeux. Z'arkán le gifla et il se redressa à demi, mu par la colère. Koshka, qui dormait sur ses genoux, bondit au sol et le gratifia d'un miaulement furieux.

— Il faut que je te frappe pour que tu réagisses ? Regarde-toi : tu n'es qu'une loque ! Tu ne fais que dormir et même ça, tu ne le fais pas correctement ! Je ne vais pas te laisser t'enfoncer comme ça. Tu as des responsabilités, tu ne peux pas fuir éternellement, le sermonna Z'arkán.

— Et qu'est-ce que je peux faire, avec ces mains-là ?

Il les étendit devant lui ; sa main droite était à demi enveloppée dans un pansement crasseux qui s'effilochait. Au bout d'une seconde ou deux, ses doigts s'agitèrent de tremblements. Il ferma les poings et laissa retomber ses bras.

— Ce sont les médicaments, décréta la femme.

— Qu'importe. Je ne suis pas en état de faire ça et tu le vois bien.

— Ce que je vois, c'est que tu te complais dans ta nullité. Il y a du méthylphénidate, en bas.

— Est-ce que tu serais en train de me demander de me droguer ?

— Je te demande de réagir. Après, je te laisserai libre de comater sur le canapé devant des séries débiles, mais maintenant, j'ai besoin de toi.

— Prendre des amphétamines, ce n'est pas la solution.

— Tu crois que ton père ne l'a jamais fait ? Comment imagines-tu qu'il se tenait éveillé plusieurs jours d'affilée ?

— Parce que tu penses peut-être que j'ai envie de l'imiter ?

— Une fois, Lúka. Une seule fois. Si tu ne le fais pas, Maya sera morte pour rien.

Cet argument terrassa ses dernières réticences. Avec difficulté, il se mit debout ; ses jambes tremblaient et il se rattrapa de justesse à l'accoudoir du canapé. Z'arkán croisa les bras sur sa poitrine, les lèvres pincées.

— Ne me dis pas que tu n'as pas la volonté de te sortir de ça !

— Je vais vomir, marmonna-t-il.

— Certainement pas. Maintenant, tu viens avec moi en bas. Il est temps de réagir un peu en homme.

Vaincu, Lúka la suivit tant bien que mal. Lyen était déjà là, Anja dans ses bras. Lorsqu'elle le vit, elle lui jeta un regard méprisant et un peu dégoûté. Cet affront lui donna la force de se ressaisir. Sans un mot, il se dirigea vers la grande armoire métallique qui contenait tous les médicaments. Le méthylphénidate ne fut pas difficile à trouver : il y en avait des dizaines de boîtes, certaines entamées. Z'arkán le rejoignit et lut les différents noms.

— Il te faut un comprimé à action immédiate. Je dirais… environ vingt milligrammes. C'est ce médicament-ci, décréta-t-elle en pointant du doigt une des boîtes.

— C'est marqué sustained-release.

— Oui, c'est bien pour cela que tu vas devoir ouvrir la capsule et t'injecter son contenu.

— Et je dois le dissoudre dans une petite cuillère, en le faisant bouillir à la flamme d'un briquet ? ironisa-t-il.

— Ne sois pas ridicule. Tu as un bon millier d'éprouvettes stériles ici et un bec Bunsen.

Lúka la dévisagea, atterré, et secoua la tête lentement.

— Je ne suis pas un junkie.

— Ah bon ? Et ces sédatifs que tu prends, tu n'en es pas dépendant, j'imagine ?

— Tu ne voudrais pas être douce et gentille, de temps en temps ?

— C'est toi qui es responsable de mon caractère, ne l'oublie pas.

— C'est vrai… soupira-t-il. Pour mon plus grand malheur.

Il prit une plaquette de gélules et fronça les sourcils à la vue de la date de péremption. Ces médicaments étaient vieux de plusieurs dizaines d'années.

— Ces médocs sont périmés, je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée…

— N'importe quoi. Tu n'as qu'à prendre deux gélules, alors, pour compenser la perte d'efficacité.

Consterné, Lúka leva les yeux vers elle en espérant qu'elle lui sourie avant de lui avouer qu'elle plaisantait, qu'elle n'imaginait pas un seul instant le forcer à s'injecter du méthylphénidate périmé en intraveineuse, mais Z'arkán était sérieuse. Pourtant, elle ne pouvait pas ignorer les risques qu'il encourait à consommer des médicaments dont le principe actif avait peut-être évolué d'une manière dangereuse pour son organisme, sans même tenir compte des interactions désastreuses avec certains excipients.

— Ton père les utilisait, insista-t-elle.

Il dut s'y reprendre à deux fois pour sortir les gélules de la plaquette, rendu maladroit par le tremblement de ses mains. Ouvrir les minuscules gélules pour les vider de leur contenu ne fut pas chose aisée non plus, et malgré tous ses efforts, il perdit un peu de la précieuse poudre blanche. Lyen l'observait, assise dans un coin de la pièce, et la curiosité avait remplacé le mépris sur son visage. Lúka ajouta de l'eau distillée, puis chauffa le mélange au-dessus de la flamme du bec benzène. Il agita doucement l'éprouvette, avant de la poser sur un support en attendant que la solution de méthylphénidate refroidisse. Pendant ce temps, il prépara une seringue et une aiguille stérile. Il désinfecta sa peau au pli du coude, les sourcils froncés à la vue des minuscules points rouges qui s'y multipliaient. Il avait la chance de cicatriser très vite, cependant les marques mettaient parfois plusieurs jours à disparaître. Sous l'éclairage trop fort des néons, ses veines étaient presque invisibles, et il utilisa un tuyau en caoutchouc souple en guise de garrot. Le mélange avait refroidi et il y plongea la seringue pour la remplir. L'aiguille tinta contre la paroi de verre de l'éprouvette et Lúka jura entre ses dents : s'il n'était pas capable d'enfoncer une aiguille minuscule dans un tube d'un centimètre et demi de diamètre sans toucher les bords de celui-ci, il voyait mal comment il serait capable de viser une veine.

En effet, il dut abandonner au quatrième essai : sa main tremblait tellement qu'il piquait toujours à côté. Un instant, il fut sur le point de jeter la seringue à l'autre bout de la pièce, agacé, quand son regard croisa celui de Lyen.

— Viens ici, toi. Tu vas pouvoir te rendre utile.

Elle coucha le bébé dans le couffin qu'elle avait emmené et s'approcha d'une démarche hésitante. Dès qu'elle fut suffisamment proche de lui, Lúka agrippa son poignet et la tira à lui d'un coup sec, exaspéré par sa lenteur.

— Prends cette seringue et suis mes instructions.

Lyen s'exécuta, peu rassurée. Lúka tendit son bras ; sous l'effet du garrot, ses veines étaient devenues parfaitement visibles et saillaient sous sa peau claire.

— Il faut que tu piques dans la veine. Approche l'aiguille et pose-la sur la peau. Incline la seringue, mets-la presque à l'horizontale. Voilà, comme ça. Maintenant, pousse doucement jusqu'à ce que l'aiguille entre dans la peau. Ah, mais regarde ce que tu as fait, espèce d'imbécile ! Tu as visé à côté !

Lyen retira l'aiguille, blême, et baissa les yeux.

— Recommence !

Le regard trop vert de Lúka fixé sur elle la déstabilisait et elle ne pouvait s'empêcher de craindre un coup à n'importe quel moment. Elle se concentra sur sa tâche, appliquée et déjà paniquée à l'idée de déclencher son courroux. À présent, elle n'était plus seule, elle ne pouvait plus se moquer de la vie : Anja avait besoin d'elle.

— C'est très bien, la complimenta Lúka. Il faut que tu injectes le produit, maintenant. Tu appuies sur le haut de la seringue, très lentement.

De sa main gauche, il desserra le garrot et ressentit le fourmillement du sang qui circulait à nouveau dans son bras droit. Lorsque Lyen eut injecté tout le contenu de la seringue, elle s'arrêta et leva les yeux vers lui, attendant ses instructions.

— Retire l'aiguille, doucement. Voilà.

Un peu de sang coula et il désinfecta à nouveau la plaie avant de la recouvrir d'un pansement adhésif. Au vu de ses nombreuses tentatives ratées, le creux de son bras ne tarderait pas à ressembler à une gigantesque ecchymose. Plantée devant lui, Lyen n'osait pas s'éloigner de peur qu'il ne lui arrache presque le bras pour la garder près de lui.

— Ça ne va pas tarder à faire effet, avança Z'arkán.

Lúka hocha la tête. Il lui en voulait de l'avoir obligé à faire cela, même s'il savait qu'elle n'avait trouvé que cette solution pour empêcher la perte de toutes ces années de travail acharné.

— L.I., ramène-moi Anja.

— Elle s'appelle Emmanuelle, contra Z'arkán.

— Peu importe, tu sais de qui je parle.

Il se leva et quitta la pièce. Lorsqu'il revint, quelques minutes plus tard, il était vêtu d'un habit vert et d'un calot qui recouvrait ses boucles noires. Ses mains gantées ne tremblaient plus et Z'arkán les observa avec satisfaction. Il se dirigea vers une table d'opération, qu'il recouvrit d'un drap stérile. Lyen le rejoignit, le bébé dans les bras. Il sortit le pistolet à injection, effectua quelques réglages, avant d'y glisser un flacon d'anesthésiant. Il pointa l'appareil sur l'épaule d'Anja et pressa sur le bouton.

— Voilà, elle est endormie. On peut commencer. L.I., je n'ai plus besoin de toi ici. On t'appellera si on change d'avis.

Lyen aurait voulu rester, ne serait-ce que pour surveiller Anja et vérifier que Lúka ne lui faisait pas de mal, néanmoins, lorsqu'elle croisa son regard dur, elle choisit de se taire et d'obéir.

***

Les yeux fixés sur l'écran, Lúka enfonçait la longue aiguille dans le crâne d'Anja sans la moindre hésitation. Il s'était entraîné plusieurs semaines durant, d'abord sur des modèles extrêmement détaillés, puis sur des cadavres de nourrissons, qu'il avait réussi à se procurer à l'aide de Z'arkán, en semant le trouble dans les fichiers administratifs des hôpitaux. Cela n'avait pas été simple : les enfants mort-nés étaient rares.

— Encore un millimètre et j'y suis, annonça-t-il.

— Les constantes sont bonnes. Tout se passe à merveille, apprécia Z'arkán.

— J'injecte les nano-processeurs. La suite t'appartient.

— Je suis sûre de moi. Je sais que ça va marcher. La symbiose avec les cellules gliales a été parfaite dans les expériences que nous avons menées.

— Oui, mais ce n'est pas une symbiose parfaite de quelques mois qui va nous renseigner sur ce qui se passera dans quelques années, lui fit remarquer Lúka. Et qui sait si les deux systèmes ne vont pas se développer de manière indépendante, offrant à Anja deux personnalités bien distinctes qui n'auront de cesse de se battre ?

— Elle s'appelle Emmanuelle, appuya Z'arkán.

— J'économise ma salive. Mais imagine que ses neurones lui disent d'avancer la jambe droite et qu'en même temps, tes nano-processeurs lui ordonnent d'avancer la jambe gauche ! Et ce n'est que le moindre de mes soucis : qu'est-ce qui se passera si les deux systèmes se battent pour la respiration ?

— Laisse tomber, Lúka, tu n'es pas neurologue, tu n'y connais rien de toute manière. Si je t'ai demandé d'injecter les nano-processeurs à cet endroit particulier et pas n'importe où dans son cerveau, ce n'est pas sans raison.

— C'est ta fille, c'est ton choix.

Sur l'écran, de multiples petits points rouges s'éparpillèrent autour de la zone d'injection. Lúka retira l'aiguille avec lenteur, sans cesser de surveiller son parcours.

— Il n'y a pas l'air d'y avoir de saignement.

— Tu as fait un travail superbe, le complimenta Z'arkán.

— À présent, je vais aller me réfugier dans un coin sombre et tenter de combattre les effets secondaires de cette saloperie que tu m'as forcé à m'injecter.

— Ça ne va pas ?

— Non, pas du tout. Appelle L.I. pour qu'elle vienne chercher An… Emmanuelle, et reste avec elle. Si tu remarques quoi que ce soit d'alarmant, tu m'appelles.

— Je suis désolée, Lúka.

— Tu n'es pas désolée, alors garde tes excuses hypocrites pour une prochaine fois.

Il rangea précipitamment les instruments chirurgicaux et se débarrassa de ses gants, qu'il jeta à terre. Z'arkán le regarda partir, les yeux agrandis par l'étonnement. Puis, elle haussa les épaules et reporta toute son attention sur la fillette endormie. Emmanuelle… Sa fille, sa moitié.

***

Lúka s'observa dans le miroir d'un œil critique et redressa sa cravate. Il avait recommencé le nœud à trois reprises, cependant il ne concevait pas un beau nœud de cravate sans que les doigts de Line s'en mêlent. Ses joues légèrement creusées et ses cernes témoignaient de son manque de sommeil, et la lumière trop forte de la pièce accentuait la pâleur de son teint ; malgré les sédatifs, il ne parvenait pas à reposer son esprit épuisé.

La porte s'ouvrit et il se tint immédiatement sur la défensive ; ce n'était que William.

— Tu es sûr de ton choix ? Tu sais, rien n'a encore été annoncé officiellement, ce ne sont que des rumeurs…

— Merci de me proposer une solution de secours, Will, mais tu sais que ma décision est prise, et que j'aurais même dû la prendre plusieurs mois auparavant.

— Je veux juste que tu sois libre de changer d'avis.

Lúka détacha son regard du reflet que le miroir lui renvoyait et se tourna vers son ami. Comme chaque fois, la haine et l'amour se battaient en lui. Il détestait William de lui avoir pris Line, tout comme il le respectait et l'admirait de toujours chercher à faire son bonheur. Mais cette dualité ne pouvait plus durer.

— Je n'ai jamais imaginé que tu l'épouserais. Je pensais que ce ne serait qu'une passade, une histoire sérieuse mais pas trop. Au fond de moi, j'avais gardé l'espoir qu'elle reviendrait, avoua-t-il.

— C'est elle qui a voulu se marier. Et je vis toujours avec la crainte qu'elle décide un jour de retourner auprès de toi. Je pense que c'est pour cela qu'elle a souhaité ce mariage : elle essayait de me donner confiance en cette relation. Je souffre de la voir malheureuse, de sentir jour après jour que je ne fais pas son bonheur. J'aime Line, mais je n'arrive pas à la comprendre. Elle ne me dit rien, elle refuse de me parler de son passé. À chaque fois que je lui pose une question un peu personnelle, elle se ferme comme une huître. Parfois, je me demande si la douleur de la perdre ne serait pas moins grande que la douleur de la garder en sachant qu'elle est malheureuse.

Les deux hommes se dévisagèrent en silence. Lúka fut le premier à détourner les yeux.

— Tu la mérites plus que moi. Line a un besoin désespéré qu'on prenne soin d'elle, et je suis obligé d'admettre que tu le fais mieux que moi.

— Parfois, elle s'assied au piano et pose ses mains sur les touches. Jamais elle ne joue ; elle regarde dans le vide, immobile, et les larmes coulent sur son visage. Elle murmure ton prénom dans son sommeil. Elle passe des heures à feuilleter son album photos…

— Si elle ne t'aimait pas, elle serait partie.

— Je ne sais pas. Je ne sais plus quoi penser. J'ai l'impression de la rendre malheureuse.

— Line se rend malheureuse toute seule, répliqua Lúka avec agacement. Rien n'est simple, avec elle. Elle considère le bonheur comme un péché dont elle doit immédiatement être punie.

— Tu lui en veux donc à ce point-là ?

— Bien sûr que je lui en veux ! Avec son indécision, elle brise tout autour d'elle et fait souffrir tout le monde.

— Tu es beaucoup trop dur avec elle, protesta William.

— Oh, non. Ne crois pas que je la déteste ou que je regrette ces années passées avec elle, ce n'est pas le cas. Je l'ai aimée et je l'aime toujours. Cela ne m'empêche pas de lui en vouloir ou de souligner ses défauts.

— Dis-le-moi franchement : est-ce que tu penses qu'elle est heureuse avec moi ?

Lúka prit quelques secondes avant de répondre, les yeux fixés sur le mur derrière William. Puis, il croisa son regard, le visage grave.

— Non. Mais Line ne sera jamais heureuse avec personne tant qu'elle ne sera pas heureuse avec elle-même. Elle se déteste, c'est pour cela qu'il faut l'aimer, et l'aimer de tout ton cœur.

— Tu ne m'as jamais parlé aussi franchement en dix ans…

— Ouais. Ça doit être l'émotion du départ, ironisa-t-il.

Il rajusta sa cravate une dernière fois, avant de quitter la pièce.

***

Line se tenait bien droite sur sa chaise, magnifique dans son tailleur marron qui faisait ressortir ses yeux clairs. De temps à autre, elle jetait un coup d'œil inquiet à Lúka, assis à la gauche de William, avant de se ressaisir et de se concentrer sur l'ordre du jour. Elle détestait ces réunions : elle n'y avait sa place que parce que son mari souhaitait l'y voir, et elle était la seule femme. Mais Will la trouvait de bon conseil et tenait à sa présence. S'il avait su que ce qu'il appelait en plaisantant son intuition féminine surdéveloppée n'était autre que sa capacité à lire l'esprit de ses collègues et à les influencer à sa guise, il aurait sûrement été très déçu. Lorsque Lúka était présent, sa tâche devenait plus ardue : ils n'avaient pas toujours un avis compatible, et certaines réunions se transformaient en batailles mentales où la décision finale importait moins que l'humiliation de l'autre. Line était plus douée que son frère, cependant elle devait avouer qu'il se battait bien et qu'il avait fait de nombreux progrès depuis leur séparation.

Lúka semblait exténué. Elle aurait voulu lui parler pour savoir comment il vivait le décès de cette jeune fille qu'il avait visiblement aimée, mais elle se rendait compte de sa situation délicate : William pensait de plus en plus souvent à mettre un terme à leur relation, ce n'était pas le moment de briser cet équilibre instable. Peut-être aurait-elle quelques minutes après la réunion pour discuter avec son frère…

— Avant que la séance soit déclarée ouverte, je tiens à dire quelques mots, déclara Lúka.

Line leva les yeux vers lui et leurs regards se croisèrent. Figée, elle retint sa respiration sans même s'en rendre compte.

— Certains d'entre vous ont entendu des rumeurs à mon sujet, poursuivit-il. Comme chacun le sait, il n'y a pas de fumée sans feu, et les rumeurs sont presque toujours fondées. Depuis ce matin, je ne fais plus partie de cette entreprise, et je siège aujourd'hui dans ce comité en tant que simple invité.

Line regarda autour d'elle : de toutes les personnes présentes, aucune ne semblait étonnée. William ne montrait pas la moindre émotion, tout au plus une certaine tension. Blessée, elle baissa les yeux : les deux hommes qu'elle aimait n'avaient pas jugé bon de l'informer de cette décision pourtant capitale.

— Comme la presse à scandales va sans doute se jeter sur l'événement avec de petits glapissements de satisfaction en échafaudant les théories les plus absurdes les unes que les autres, je préfère que les raisons de mon départ soient parfaitement claires. Il y a douze ans, j'ai approché William avec un projet fou. De la pure inconscience. Il a cru en moi, et je suis sûr qu'il ne le regrette pas. Je me suis réveillé un jour avec un rêve et j'ai tout fait pour le réaliser. J'ai tout sacrifié à mon travail : ma femme, mon fils, ma vie. Et douze ans plus tard, je me réveille en ayant tout perdu : ma femme a épousé mon meilleur ami, mon fils me connaît à peine et n'a pas envie de me voir, ma vie n'est qu'une somme d'échecs plus cuisants les uns que les autres, et surtout, surtout… Mon rêve ne me fait plus rêver. Je ne viens plus ici que sous les menaces de Will, je déteste chaque minute que je passe dans ces bâtiments, et encore plus chaque seconde que je passe ici, assis à cette table. Au lieu de célébrer ma victoire, je regarde le plus douloureux de tous mes sacrifices et je me rends compte que ça n'en valait pas la peine.

Les lèvres tremblantes, Line dévisageait son frère à travers un voile de larmes, indifférente au fait que tous les yeux s'étaient posés sur elle.

— Vous n'avez plus besoin de moi, et moi, j'ai besoin de vacances, reprit-il après quelques instants. Puisque j'ai de l'argent à ne plus savoir qu'en faire, je vais sûrement me laisser aller à quelques caprices de riche : acheter une île ou une toile de Picasso que je trouverai hideuse mais que j'afficherai dans mon salon, faire ériger une statue de moi en or massif de trois ou quatre mètres de haut, écrire une autobiographie, bref, plein de petites choses inutiles et complètement stupides qui me donneront l'illusion d'avoir réussi ma vie et d'être génial.

— Lúka… murmura Line. Arrête…

— Ah, et puisque me voici parti dans de pathétiques confessions, autant que j'aille jusqu'au bout. Pendant des années, vous avez jugé Line et William, vous les avez regardés comme deux égoïstes qui s'étaient plu à tout casser autour d'eux. Et ne niez pas, c'est ce que tout le monde a pensé. Vous vous êtes dit : elle l'a quitté pour son meilleur ami, quelle belle garce. Et vous avez regardé Will en pensant qu'il était le pire des traîtres. Parce que je ne suis pas l'homme froid et dépourvu de sentiments que vous croyez connaître, je ne veux pas que vous continuiez à les voir ainsi. Line est partie parce que je n'étais qu'un salaud. Elle est tombée amoureuse de Will parce qu'il est le meilleur des hommes, et lui n'a pas voulu d'elle parce qu'il est le meilleur des amis. C'est moi qui ai tenu à ce qu'il cède.

— Tu n'es pas obligé de raconter tout cela, protesta William.

— J'y tiens. J'en ai assez de passer pour une victime que je ne suis pas, et de vous faire passer pour les traîtres que vous n'êtes pas. Je ne pourrai jamais réparer toutes mes erreurs, mais je fais le choix d'arrêter de les accumuler. Voilà pourquoi j'ai donné ma démission avec effet immédiat, conclut-il.

Il se leva et le raclement de la chaise sur le sol déchira le silence consterné. Après un dernier regard à tout le comité décisionnel, il tourna les talons et se dirigea vers la porte. Line bondit à sa suite, contenant ses larmes à grand-peine.

— Je crois que vous approuverez tous ma proposition de reporter cette séance à demain, avança William.

***

— Tu n'avais pas le droit de faire ça ! hurla Line en claquant la porte du bureau derrière elle.

— Je suis désolé.

— Et pourquoi ne m'as-tu rien dit à propos de cette démission ?

— Je savais comment tu réagirais. Et qu'est-ce que ça aurait changé, au fond ?

— Et Will ?

— C'est moi qui lui ai demandé de ne pas t'en parler.

— C'est à cause de Maya ?

Lúka soupira et s'assit sur le rebord de son bureau. Une rose de papier gisait à quelques centimètres de ses doigts, il s'en empara et commença lentement à défaire le pliage.

— C'est à cause de tout. C'est à cause de la soirée de Noël, c'est à cause de l'emprise que tu as sur moi, c'est à cause de tout le mal que nous nous sommes fait.

Line prit sa main droite dans les siennes. La coupure avait cicatrisé et il n'en restait qu'une longue ligne blanche. Dans quelques semaines, celle-ci aurait complètement disparu. Plus d'un mois s'était déjà écoulé depuis qu'elle avait soigné cette blessure. Les yeux fixés dans les siens, elle fit glisser sa veste de costume, qui tomba sur le bureau avec un petit bruit de chiffon froissé, puis remonta sa chemise. Au pli du coude droit, de récentes traces de piqûres marquaient sa peau. Line les effleura sans même les regarder : il n'était nul besoin de confirmer ce qu'elle savait déjà.

— Il y a d'autres moyens, souffla-t-elle.

— Rien d'autre ne fonctionne.

— Mais pourquoi la seringue ? Pourquoi pas le pistolet à injection ?

— Peut-être que j'avais envie que tu le saches.

— Tu penses que j'avais besoin de voir les marques pour le savoir ?

Lúka repoussa la veste de tailleur de Line sans que celle-ci fasse le moindre geste pour l'en empêcher. Il déboutonna ensuite les manches de sa chemise couleur crème et les remonta, dévoilant de longues entailles rouges et enflées sur l'intérieur de ses poignets. Lentement, il redescendit les manches et les reboutonna, avant d'attirer sa sœur contre lui, le visage enfoui au creux de sa courte chevelure brune.

— Je t'aime, Tia.

— Moi aussi, je t'aime. Mais il faut qu'on arrête de se voir. Même à distance, nous réussissons encore à nous faire du mal.

— Je crois que tu as raison. Alors disons-nous adieu, au moins pour un temps.

Il s'écarta d'elle pour la dévisager avec tristesse. Elle détourna les yeux, battant plusieurs fois des cils pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.

— Je n'aurais jamais pensé que tu dirais un jour tout ce que tu viens de dire devant le comité….

— Ça doit être un des premiers symptômes de ma future décompensation psychique, plaisanta-t-il.

— Ce n'est pas drôle.

— Je sais. J'ai pensé que tu avais droit à des excuses publiques, même si les mots ne changeront jamais le passé et ne guériront pas tes blessures.

— Tu ne peux pas savoir combien ça me touche, chuchota-t-elle dans un filet de voix.

— Oh si, je le sais. Tu es ma moitié, ne l'oublie pas. Tu mérites d'être heureuse, alors cesse de te punir pour tout. Maintenant, il faut que tu partes, William s'inquiète pour toi.

Elle hocha la tête et prit une profonde inspiration. Par automatisme, elle redressa sa cravate et arrangea le col de sa chemise. Lúka détourna les yeux, bouleversé par ce geste si simple.

— Si on pouvait changer le passé… soupira-t-elle.

— Va-t'en, Line. Si tu restes une minute de plus, je vais me mettre à genoux devant toi et te supplier de me revenir, et ce n'est pas la solution. Pars.

Étouffant un sanglot, elle baissa la tête et s'apprêta à tourner les talons. Lúka la retint un instant et elle l'embrassa avec fougue, avant de le repousser et de quitter la pièce sans un regard en arrière. Quelques minutes après son départ, il ramassa la vingtaine de roses de papier qui trônaient çà et là et les lança dans le broyeur. Hypnotisé par les larmes blanches et régulières qui tombaient sans bruit au fond de l'appareil, il s'efforça de ne pas penser à la seule chose qui comptait : Line était partie.