CHAPITRE XVII
Gabrielle Arfeuilles présenta sa démission au directeur de son service dès le lundi matin. Comme pour la remercier de n'avoir pas réussi à séduire son frère, Line s'arrangea avec William pour qu'elle reçoive une proposition très alléchante d'une agence de graphisme cotée et qu'elle puisse quitter l'entreprise avec effet immédiat. Lúka avait essayé de l'appeler durant le week-end, mais elle avait refusé de lui parler, humiliée par son comportement.
Un carton rempli de posters et de crayons dans les bras, elle quitta son poste sans un mot à ses collègues. Dans le couloir, elle croisa Line, qui lui sourit avec compassion :
— Je suis désolée… Lúka est très indécis. Cela n'a rien à voir avec vous.
— Parce qu'il vous a raconté ?
— Oui. Dans les grandes lignes, évidemment. Il ne m'a pas donné de détails. Croyez-moi, vous êtes bien mieux sans lui. Regardez-vous : vous êtes jeune, talentueuse, très séduisante. Vous méritez mieux.
— Pourquoi vous faites cela ?
Line la regarda sans comprendre et Gabrielle soupira.
— Pourquoi êtes-vous soudain si gentille avec moi ? Parce qu'il n'a pas voulu de moi, c'est ça ? J'ai bien vu la manière dont vous me regardiez avant cette soirée : vous étiez verte de jalousie ! Et maintenant, vous me parlez avec douceur, avec compassion…
— C'est ridicule. Je n'étais pas jalouse. Je connais mon ma… Je connais Lúka, se rattrapa-t-elle. Je savais qu'il risquait de mal se comporter avec vous. Et je sais ce que c'est que d'être rejetée, ajouta-t-elle en baissant les yeux.
— Vous l'aimez toujours, n'est-ce pas ?
— Bien sûr que non. C'est moi qui suis partie.
— Vous avez épousé William pour sa richesse ?
— Je l'ai épousé parce que je l'aimais, rétorqua Line, une lueur de défi dans le regard. Je ne vois pas quel est le rapport avec son argent. Ma famille est très fortunée, je n'ai pas besoin de l'argent de Will.
— Alors pourquoi avoir quitté Lúka alors que vous l'aimez toujours ?
— Parce qu'il…
Elle se tut, furieuse de s'être laissée prendre à un piège si grossier. En face d'elle, Gabrielle resta de marbre, lui épargnant le sourire de satisfaction auquel elle s'était attendue.
— Lui vous aime. Il vous aime vraiment.
— Will m'aime aussi, murmura-t-elle.
Gabrielle hocha la tête, raffermit sa prise sur son carton et passa son chemin. Line s'appuya quelques instants contre le mur, les yeux fermés. Cette petite conversation l'avait touchée plus qu'elle n'aurait voulu l'avouer. Il était temps qu'elle se reprenne.
***
Maya s'était blottie dans les bras de Lúka, la tête contre son épaule. Lui avait posé ses deux mains sur son ventre, dont l'arrondi témoignait clairement de ses six mois de grossesse. Le bébé donnait parfois des coups de pieds et cela lui rappelait l'époque où Line était enceinte de Mikhail. Il se souvenait de sa détresse et sa peur d'être rejetée. Maya n'avait jamais émis de telles craintes, cependant il savait qu'elles restaient bien présentes dans son esprit.
Ses cheveux sentaient bon et il les caressa avec douceur. Il avait toujours été fasciné par la chevelure blanche de sa sœur, mais l'orange vif de celle de Maya l'attirait presque autant. Un instant, il regretta de n'avoir pas pu donner au bébé les boucles rousses de la jeune fille, toutefois les instructions étaient claires et les transgresser aurait de graves conséquences : aucun gène de Maya ne devait être utilisé pour l'enfant. En conséquence de quoi le fœtus possédait des gènes lui appartenant, des gènes appartenant à Line, et bien d'autres choisis avec soin par Z'arkán dans la base génétique mondiale.
— Tu crois qu'elle sera comme les autres enfants ? demanda Maya.
— Je ne sais pas. Je pense qu'elle sera brillante, qu'elle aura très vite une grande maturité. Mon fils est comme ça. Pour certaines choses, il a déjà des réflexions d'adulte, et pour d'autres, il reste un petit garçon de neuf ans.
— Ton fils est humain. Elle ne le sera pas.
— Si, bien sûr ! Enfin, presque.
— C'est le "presque" qui m'inquiète, avoua Maya.
— Moi aussi.
La jeune fille, surprise, se tourna à demi vers lui. Il lui fit un sourire qu'il espérait rassurant.
— Pour moi, tout ceci est très nouveau. Z'arkán a retrouvé des données américaines secrètes qui semblaient témoigner d'expériences du même genre, il y a quelques années, mais aucune n'a réussi.
— Et comment ça se fait que toi, tu aies réussi ?
— Je n'ai pas fait grand-chose, se défendit-il. Z'arkán est celle qui a tout mis en place.
— Et c'est son bébé.
— Oui, soupira-t-il.
— Et le tien.
Il plongea son visage dans sa chevelure bouclée, les yeux perdus dans le vague. Que pouvait-il répondre à cela ? Cette petite fille n'était pas son enfant, et en même temps, il partageait avec elle autant de gènes qu'avec son fils. Peut-être même davantage.
— J'ai un mauvais pressentiment, déclara Maya.
— Allons, tout se passera bien. Lorsqu'elle sera née, tu verras que tu t'inquiétais pour rien.
— Et si je n'arrive pas à l'aimer ? Si je ne supporte pas d'être près d'elle ? Elle est dans mon ventre depuis des mois, pourtant, je n'arrive toujours pas à l'accepter.
— Je pense que toutes les mères se posent cette question.
— Peut-être, mais je ne suis pas sa mère.
— Maya, tu as le droit de la détester, murmura-t-il. Je ne penserai pas que tu es un monstre parce que tu détestes ce bébé. Je t'ai enlevée à ta famille, je t'ai enfermée ici, je t'ai mis cet enfant dans le ventre alors que tu m'as supplié de ne pas le faire, je ne vais certainement pas t'en vouloir de ne pas l'aimer.
— Et toi, tu l'aimes ?
— Non. Mais je suis sûr que ça changera lorsque je la verrai. Pour l'instant, elle n'est qu'une expérience scientifique de plus. Je refuse de m'attacher à elle avant d'être certain qu'elle vivra.
— Parce qu'elle risque de mourir ?
— La naissance est un passage délicat. Elle est la première à survivre assez longtemps pour une implantation, mais cela ne signifie pas qu'elle ne peut pas mourir d'une minute à l'autre.
— Et si elle meurt, tu mettras un autre bébé dans mon ventre ?
— Ne parlons pas de ça, tu veux bien ?
— Dis-moi la vérité.
— C'est prévu… J'ai trois autres embryons prêts à être implantés.
Maya se crispa légèrement à cet aveu. Les mains sur son ventre, Lúka sentit le bébé donner un coup de pied, comme pour désapprouver cette conversation bien trop pessimiste.
— Espérons que tout se passe bien, reprit-il. La situation est déjà assez délicate sans qu'il soit nécessaire de tenter le destin.
— Tu donnes un enfant à Z'arkán, et c'est toi qui ne veux pas tenter le destin ?
Lúka ne répondit rien. De toute manière, il n'y avait rien à répondre. Elle avait parfaitement raison.
***
Les yeux brillants, Maya souleva un morceau du papier cadeau avec délicatesse, veillant à ne pas l'abîmer. Assis à côté d'elle, Lúka se moqua de ses gestes si précis.
— Déchire-le, c'est fait pour !
— Comment cela ? Tu veux dire que tu as fait tout cela pour que je le détruise ensuite ?
— Bien sûr !
Réticente, elle tira sur le papier, sans toutefois s'empêcher de mesurer chacun de ses mouvements pour limiter les dégâts. Enfin, le carton blanc apparut et elle jeta un regard perplexe à Lúka.
— C'est une boîte ?
— Oui. Mais le cadeau est dedans. Ouvre-la !
Maya s'exécuta, et découvrit un tissu couleur sable, magnifiquement brodé dans un style eavenien typique. Les mains tremblantes, elle dégagea l'étoffe du carton et poussa une exclamation de surprise.
— Une robe ! Tu m'as fait faire une robe !
Elle se leva avec un peu de difficulté et tint le vêtement à bout de bras devant elle. La finesse du tissu était étonnante, et celui-ci se para de reflets argent lorsqu'elle le déplaça. Les broderies aux motifs subtils et réguliers rehaussaient le bustier, et Maya y remarqua immédiatement les armoiries de sa famille. Elle baissa les yeux sur son ventre imposant et poussa un soupir de déception.
— Je ne rentrerai jamais dedans.
— Non, mais après la naissance du bébé, elle t'ira à merveille.
— Cette robe est superbe, Lúka. Je ne mérite pas un tel cadeau.
— Bien sûr que si. Tu mérites ce qu'il y a de mieux.
— Mais où as-tu…
— Je ne dirai rien, coupa-t-il avec un sourire mystérieux.
Maya, les larmes aux yeux, replia la robe et la plaça dans le carton. Puis, elle s'assit à côté de Lúka et l'enlaça avec tendresse et autant de grâce que ce que lui permettaient ses huit mois de grossesse. L'homme l'embrassa au coin des lèvres, heureux que ce cadeau lui ait plu.
— Ce n'est pas tout. Il y a quelque chose d'autre pour toi.
Il quitta la pièce et Maya essuya les larmes qui avaient commencé à mouiller ses joues. Elle ne résista pas à rouvrir le carton pour admirer à nouveau sa robe. Les broderies aux points minuscules témoignaient du talent et de la dextérité de l'artisan, et elle ne connaissait qu'un homme capable de créer une telle merveille : Joan i Ernos, Maître couturier du palais. Il ne travaillait que pour leur famille, mais Kaali avait toujours refusé qu'il se charge des vêtements de Maya, prétextant qu'elle n'était pas assez soigneuse pour se voir offrir de si précieux habits. Elle ne savait pas comment Lúka avait pu obtenir cette robe, cependant il était suffisamment rusé pour trouver un moyen discret et efficace.
L'homme franchit le seuil, un paquet volumineux dans les bras. Maya referma le carton contenant la robe et sourit.
— Tu me gâtes beaucoup trop, protesta-t-elle.
— Tu dois y être habituée. Tu n'avais sûrement qu'à lever le petit doigt pour avoir tout ce que tu désirais, sur Eaven.
— Non, tu te trompes. La vie avec Kaali n'était pas facile. Elle me détestait et me privait de tout.
— Je connais ça.
Ce paquet-ci était bleu et cette fois, Maya n'hésita pas à déchirer le papier brillant. Impatiente, elle ouvrit le carton. Une boule de fourrure noire était blottie dans le coin, immobile.
— C'est quoi ? demanda-t-elle, hésitant à approcher ses doigts.
Lúka se moqua d'elle, plongea la main dans le carton, attrapa la boule de poils et la lui posa sur le ventre. Maya poussa un cri de surprise lorsque son cadeau se mit à bouger. Deux grands yeux bleus s'ouvrirent et la fixèrent avec curiosité. La jeune fille toucha la fourrure noire du doigt et une langue rose et râpeuse effleura sa peau. Vite, elle retira sa main.
— C'est vivant !
— Évidemment. Qu'est-ce que tu croyais ? Que j'allais t'offrir une boule de poils ?
L'animal se redressa et évalua son nouvel environnement. Lúka le caressa, sa main plus large que lui. Un ronronnement d'une intensité impressionnante rompit le silence. Maya écarquilla les yeux, surprise.
— Qu'il est drôle ! Je peux le toucher ? Il ne va pas me mordre ?
— C'est une fille, et non, elle ne te fera rien.
— C'est quoi ?
— Ça s'appelle "koshka".
Il avait utilisé le mot russe, étant donné qu'il n'y avait, à sa connaissance, aucun équivalent eavenien. Maya s'était décidée à toucher le chaton, lequel se frottait à présent contre sa main en ronronnant de bonheur, les yeux clos.
— Il va falloir lui trouver un nom. Elle est à toi, je te laisse choisir.
— Je crois que je vais l'appeler Koshka, décida-t-elle.
— Koshka ? Mais tu ne peux pas l'appeler comme ça ! C'est comme si je t'appelais "femme" ou que tu m'appelais "homme" !
Elle haussa les épaules, déterminée. Lúka s'amusa de son entêtement. La situation lui rappelait un peu la conversation qu'il avait eue avec Line Paso, quelques années plutôt, alors qu'elle se moquait du nom de sa lune et de son soleil. Il se rembrunit en pensant à la jeune fille et à son terrible destin. Que devenait-elle ? Elle était une des raisons qui justifiaient son manque d'empressement à retourner sur Lambda, en faisant bien sûr abstraction de la haine qu'il ressentait pour Ruan. Comment réagirait-il, face à elle ?
Il s'assit sur le canapé à côté de Maya et essaya de reporter toute son attention sur le chaton. De très nombreuses années auparavant, il avait profité de sa liberté relative pour ramener un bébé chat à sa sœur. Malheureusement, son père avait bien vite découvert leur petit secret et s'était débarrassé de l'animal. Lúka se rappelait encore le chagrin de sa jumelle. Ému par ce souvenir douloureux, il passa un bras autour des épaules de Maya et l'attira contre lui, comme s'il voulait consoler Line à travers elle. Elle lui sourit et embrassa sa joue mal rasée. Une vague de ressentiment l'assaillit lorsqu'il repensa à leurs baisers passionnés, quelques mois plus tôt. À présent, il devait se contenter de ce qu'elle se décidait à lui offrir. Et il avait battu son propre record de "première fois la plus catastrophique", qui n'était pas entièrement sa faute, et qui n'était pas non plus une véritable première fois vu que Maya l'avait repoussé avant même que les choses ne se concrétisent. Elle lui avait promis que tout serait différent après la naissance du bébé, cependant il ne nourrissait guère d'espoirs à son égard. Elle paraissait n'avoir qu'une idée en tête : retourner sur sa planète dès que l'enfant serait venu au monde, ce qu'il ne considérait pas comme compatible avec son envie d'une relation profonde et durable. Néanmoins, cela n'ôtait rien à la force de ses sentiments.
— Merci, Lúka. Tu es tellement…
Maya s'interrompit et baissa la tête, les yeux remplis de larmes. Elle fit mine de caresser le chaton, qui constituait un alibi de premier choix, avant de se laisser aller à ses sanglots. Depuis quelques semaines, un rien l'émouvait et elle pleurait souvent, mais Lúka savait que cette fois-ci, c'était différent.
— J'aurais voulu que tu sois Eavenien ! Ou être Terrienne ! Si je reste ici, je serai enfermée toute ma vie, je n'aurai que toi pour seul horizon, et j'en viendrai à te détester. Mais si je pars, je regretterai à jamais de t'avoir quitté et je souffrirai d'être loin de toi.
— Maya, tu…
— Non, ne dis rien. Il n'y a rien à dire.
Pour s'occuper les mains, Lúka s'empara d'un morceau de papier cadeau, qu'il déchira pour former un carré et qu'il commença à plier presque par automatisme. Maya était bien plus sage que lui, malgré sa jeunesse. Elle avait raison et ses arguments accusaient le douloureux poids de la réalité. Il pourrait l'obliger à rester avec lui, mais il perdrait son amour. Et s'il la laissait partir, il la perdrait, elle.
— Il te restera le bébé, murmura-t-elle. Je sais que ce n'est pas vraiment mon enfant, mais lorsque tu la regarderas, tu penseras à moi, et je serai toujours un peu présente.
Lúka arrêta quelques secondes le mouvement de ses doigts, le regard perdu dans le vide, puis reprit son pliage. Entre ses mains, une rose commençait tout juste à prendre forme.
***
Maya avait eu plusieurs douloureuses contractions, mais s'était résolue à ne pas en parler à Lúka. Il dormait, serein, et elle avait si rarement l'occasion de le voir jouir d'un sommeil paisible qu'elle rechignait à l'éveiller sans raison valable. À deux reprises les jours précédents, elle avait paniqué en sentant des contractions, et celles-ci avaient disparu au bout de quelques heures à peine. Tous les examens s'étaient révélés parfaitement normaux : elle entamait tout juste le neuvième mois de sa grossesse, et son accouchement n'était pas prévu avant deux ou trois semaines au moins. Ces contractions passeraient sans doute, comme les autres, et il n'y avait pas lieu de réveiller Lúka pour si peu. Il s'inquiéterait, insisterait pour l'examiner et la laisserait à peine se déplacer sans son aide pour les prochaines quarante-huit heures.
Toutefois, lorsque les contractions devinrent plus rapprochées et que leur intensité décupla, elle comprit que cette fois-ci, ce serait différent. Elle n'eut pas besoin de tirer Lúka du sommeil, il se redressa en sursaut au moment où une nouvelle vague de douleur l'assaillait. Koshka, qui s'était roulée en boule sur son torse, détala en miaulant d'indignation.
— Quand est-ce que ça a commencé ?
— Je crois que j'ai eu les premières en fin d'après-midi. Je ne t'en ai pas parlé, je pensais que ce n'était rien, se justifia-t-elle.
— Tu aurais dû me le dire ! Combien de temps entre les contractions ?
— Je ne sais pas… Cinq à dix minutes, peut-être.
— Cinq ou dix ?
— Mais je n'en sais rien !
— C'est important, la pressa-t-il.
— Dix.
— Tu es sûre ?
Maya lui lança un regard noir, qui se perdit dans l'obscurité de la chambre.
— Je vais t'emmener en bas, décida Lúka. Tu penses que tu vas arriver à marcher ?
La jeune fille hocha la tête, puis s'assit tant bien que mal dans le lit. Son ventre énorme gênait ses mouvements, et ce fut avec beaucoup de difficultés qu'elle se tourna sur le côté pour poser ses pieds sur le sol. Lúka se dépêcha de la rejoindre pour l'aider à se lever et la soutint le temps qu'elle reprenne son souffle.
— Ça va aller ?
— Je crois.
Le trajet jusqu'à l'ascenseur fut deux fois plus long que d'ordinaire, mais Maya mit un point d'honneur à ne pas profiter de l'aide que Lúka lui proposait. L'homme fut rassuré de voir que les contractions étaient plus espacées que ce qu'il avait craint : l'accouchement n'aurait probablement pas lieu avant une demi-douzaine d'heures. Le bébé n'était pas à terme, cependant les trois semaines d'avance ne le préoccupaient pas. Il avait déjà pu remarquer que les embryons implantés aux captives par son père naissaient souvent avant terme. Ils mouraient souvent quelques minutes avant ou après leur naissance également, mais il préférait ne pas y penser. L'enfant que portait Maya vivait, il pouvait le sentir. Un instant, il se demanda pour quelle raison il était capable de percevoir la présence télépathique de ce bébé, alors que cela n'avait pas été le cas pour Mikhail. Depuis quelques années, son don s'était décuplé, sans qu'il sache pourquoi. Il y avait sans doute une corrélation entre les deux événements, mais si Lúka la comprenait parfaitement, il n'en allait pas de même pour l'augmentation inexpliquée de ses pouvoirs mentaux. Il n'en avait pas discuté avec Line, néanmoins il était curieux de savoir si son don à elle aussi s'était développé.
Maya possédait d'impressionnantes capacités d'influence mentale, comme il avait pu le remarquer lorsqu'elle l'avait persuadé de l'existence d'un stock de barres de céréales au fond d'un placard, pour protéger sa sœur. Déjà, il avait pu se rendre compte des facultés télépathiques légères de Nato. Certes, celles-ci n'étaient rien en comparaison des siennes, mais elles restaient indéniables. Lyen possédait elle aussi un pouvoir télépathique résiduel. Lúka savait qu'un lien existait entre sa famille et la lignée royale d'Eaven, même si sa nature n'avait jamais été très claire. Ils partageaient apparemment une partie de leur génome, ce qui l'effrayait un peu, compte tenu du danger de paradoxe temporel que cela impliquait. Maya ne suscitait pas d'inquiétude, en revanche, Lyen était un véritable problème à cause des enfants qu'elle avait portés et qui, selon son père, vivraient et feraient partie de ses ancêtres. Même si l'homme avait prétendu à l'époque que cela ne posait pas le moindre problème, Lúka en était moins sûr. Il n'avait toutefois aucun moyen de confirmer ses doutes.
Le trajet à travers le couloir sombre ne fut pas des plus agréables, d'autant plus que Maya marchait lentement. Ni lui ni elle n'avaient pensé à se vêtir plus chaudement ou à mettre des chaussures, et le sol glacé contre leurs pieds nus acheva de les frigorifier. Au dehors, l'air se réchauffait peu à peu avec l'arrivée de l'été, mais le cœur de la montagne restait froid. Enfin, ils arrivèrent devant la paroi de la chambre et entrèrent dans la partie centrale du Laboratoire avec soulagement. Lúka entraîna Maya au sous-sol, là où se trouvait tout son équipement, et Z'arkán les y rejoignit très vite, nerveuse et impatiente à la fois :
— Ça y est ? C'est le moment ?
— Je pense que oui.
— Tout est prêt ?
— Ne t'inquiète pas. Ce n'est pas la première fois que je fais ça, rétorqua Lúka.
Maya suivait leur échange avec attention, les sourcils froncés. Elle ne comprenait pas un mot de cette conversation et la femme la mettait mal à l'aise. Elle savait très bien que Z'arkán la détestait, et l'avoir auprès d'elle dans un moment pareil était loin de la ravir. Non sans peine, elle se hissa sur la table d'examen qu'elle connaissait si bien. Lúka s'affairait à préparer le matériel dont il aurait besoin, tout en répondant aux questions de la femme. Toute nervosité semblait l'avoir quitté, et ses gestes sûrs et précis témoignaient de sa longue expérience. Cela rassura quelque peu Maya. La fréquence des contractions avait augmenté, sans doute à cause de leur marche. La douleur était intense, mais supportable ; la jeune fille se rappelait avoir assisté à un accouchement plusieurs années auparavant, et les cris de la future mère l'avaient beaucoup impressionnée. Évidemment, personne ne l'avait autorisée à regarder, et elle avait regretté sa désobéissance. Elle avait cependant retenu une chose de cette expérience : la femme semblait avoir beaucoup souffert jusqu'à ce que le bébé vienne au monde. Elle se demanda si la douleur allait s'intensifier : déjà, les dernières contractions avaient été plus pénibles que les autres et beaucoup plus longues. La peur la saisit et elle tenta de se maîtriser, de respirer calmement. Lúka l'ignorait, plongé dans ses préparatifs. Alors qu'elle retenait son souffle pendant une crampe particulièrement douloureuse, elle sentit soudain du liquide couler entre ses cuisses. Un peu honteuse, elle se demanda si elle avait relâché son contrôle sur sa vessie, mais la flaque sur le sol était rouge.
— Lúka, je saigne !
L'homme fut auprès d'elle en un instant. Il lui ordonna de s'allonger. Z'arkán le questionna à nouveau, préoccupée. Maya ferma les yeux, les paupières crispées pour retenir ses larmes. Elle ne voulait pas que la femme soit avec elle, pas dans un moment pareil !
— Ce n'est pas grand-chose, c'est la poche des eaux qui s'est rompue. Il y a un peu de sang, mais ce n'est pas inquiétant. Reste calme, tout ira bien, la rassura-t-il.
— Comment veux-tu que je reste calme ! J'ai mal, et cette… Cette femme est là à m'observer ! Elle me déteste, je ne veux pas qu'elle soit là !
Lúka échangea quelques mots avec Z'arkán et la conversation s'anima très vite. Maya rouvrit les yeux, pour voir la femme la fusiller du regard, les bras croisés sur sa poitrine. Une contraction lui déchira le bas-ventre et elle gémit, incapable de se retenir. Aussitôt, l'homme la rejoignit et prit sa main dans la sienne.
— Elle ne s'approchera pas, je te le promets. Sois courageuse, tout cela sera bientôt fini.
Elle réussit à lui sourire et il se pencha pour déposer un baiser sur son front. Il la débarrassa de sa culotte trempée et l'installa plus confortablement sur la table, avant de disparaître dans la pièce contiguë. Au grand soulagement de Maya, Z'arkán l'accompagna. Au moment où l'inquiétude commençait à l'envahir, elle vit réapparaître l'homme, vêtu d'une drôle de chemise en papier, d'un bonnet ridicule et d'une paire de gants.
— Qu'est-ce que…
— Tout est normal, ne te fais pas souci.
Une nouvelle contraction commença et Maya ferma les yeux, les dents serrées. Elle crispa ses doigts sur ceux de Lúka.
— Respire ! Si tu retiens ton souffle, la douleur sera plus importante !
Elle essaya de suivre son conseil, mais cela n'avait rien d'aisé. Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, la contraction se termina. Lúka retira sa main avec soulagement.
— Je suis désolée de t'avoir broyé les doigts, s'excusa Maya.
— Pas grave. Détends-toi, je vais devoir t'examiner.
— C'est facile à dire !
— Je sais.
Maya tourna la tête et tenta de fixer son attention sur les appareils l'entourant. Elle détestait les examens qu'il lui faisait subir. À chaque fois, elle se sentait vulnérable et mal à l'aise. Lúka s'adressa à Z'arkán, sans doute pour lui faire part de ses impressions, et cela la mit en colère. Elle était la première concernée et la dernière à savoir ce qui se passait. Si seulement tout cela pouvait se terminer le plus vite possible !
— Le col est dilaté à sept centimètres, annonça Lúka. Je pense que ça ne tardera plus. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi Maya m'a caché ses contractions pendant si longtemps ! À ce stade, aucun doute n'est permis : le travail a commencé il y a plusieurs heures. Heureusement qu'elle ne m'a pas fait le même coup que Line ! Au rythme actuel des contractions, le bébé sera né dans moins de trois heures, si tout se passe bien.
— Et tu vas y arriver, tout seul ? s'enquit Z'arkán.
— Je l'ai déjà fait. Ce n'est pas ce que je préfère, mais je sais que j'en suis capable.
— Je ne veux prendre aucun risque.
— Ah oui ? Et tu prévois quelle autre solution ? Ce n'est pas comme si je pouvais compter sur toi pour m'assister !
— Je pourrais au moins m'occuper du monitoring fœtal, si Maya tient la sonde.
— Ce ne serait pas une mauvaise idée, admit-il. Ça me fera un paramètre de moins à surveiller. Tu peux également surveiller le rythme cardiaque de Maya. Ne t'approche pas d'elle, c'est tout ce que je te demande. Tu lui fais peur, et ce n'est pas le moment de l'effrayer davantage.
Z'arkán acquiesça en silence, sans se donner la peine de cacher son mécontentement. Lúka posa ses instruments et s'assit au chevet de Maya pour lui expliquer tout ce qui allait se passer. Il lui mit la sonde dans les mains et elle hocha la tête. Sur l'écran, l'image du fœtus apparut très clairement.
— Le bébé se présente sur le côté, commenta Z'arkán.
— Je sais.
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je vais essayer de le retourner, s'il ne se retourne pas de lui-même.
— Et si tu n'y arrives pas ?
Il ignora sa question et ôta la sonde des mains de Maya. Il la promena sur son ventre, les yeux fixés sur l'écran. La jeune fille lui jeta un regard inquiet, mais il ne lui donna pas la moindre explication.
— Il ne devrait pas y avoir de problème, lâcha-t-il au bout d'une minute.
— Tu es sûr de toi ? insista Z'arkán.
— Oui.
— Nous avons encore le temps d'appeler Line.
— C'est hors de question ! Il est trois heures du matin, et nous avons toujours été d'accord sur ce point : elle ne doit pas connaître l'existence de ce projet, et encore moins celle de Maya.
— Je n'aime pas te voir prendre de tels risques…
— Je maîtrise la situation. À présent, essaie de prendre un air moins angoissé, je ne veux pas que Maya sache ce qui se passe. Elle est déjà assez inquiète sans cela.
Il confia à nouveau la sonde à la jeune fille et la rassura en quelques mots. Les yeux fixés sur l'écran, il s'efforça de tempérer sa propre inquiétude : il pouvait, certes, retourner le bébé, mais il ne l'avait jamais fait et n'était pas absolument certain d'y parvenir. Z'arkán avait peut-être raison, l'aide de Line ne serait pas de trop. Cependant, il savait déjà qu'il n'appellerait pas sa sœur. Premièrement, ce serait la mettre dans une position délicate vis-à-vis de William, deuxièmement, il connaissait d'avance sa réaction… Et il ne brûlait pas d'envie de se faire traiter d'imbécile irresponsable jusqu'à la fin de ses jours. Même s'il avait conscience que ses arguments ne faisaient pas le poids par rapport aux risques encourus, il ne se sentait pas capable de faire appel à sa jumelle. Il s'était mis dans cette situation seul, il s'en sortirait seul également.
***
— Lúka, la fréquence cardiaque du bébé est en train de chuter, il faut que tu fasses quelque chose ! s'écria Z'arkán.
— J'essaie, tu vois bien !
— Cela fait trop longtemps, tu dois sortir le bébé !
— Tu as d'autres conseils du même genre ? répliqua-t-il avec mauvaise humeur.
— Je t'avais dit qu'il fallait appeler Line…
— Ça n'arrange rien de me faire des reproches !
— Je t'ai aidé comme j'ai pu, ce n'est pas de ma faute si tu n'arrives à rien.
— J'ai suivi toutes tes instructions, tu as bien vu que ça n'a rien donné, non ?
Il retira ses gants couverts de sang pour les remplacer par une paire neuve et fouilla dans les flacons jusqu'à ce qu'il trouve ce qu'il cherchait. Il y plongea une seringue, la remplit, puis demanda à Maya de se tourner sur le côté. La jeune fille, épuisée par le travail prolongé, s'exécuta tant bien que mal, et Lúka put injecter la dose d'anesthésiant dans le cathéter qu'il avait placé plusieurs heures plus tôt pour la péridurale.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.
— Je vais faire une… je ne sais pas comment ça s'appelle dans ta langue. Je vais ouvrir ton ventre pour sortir le bébé.
Les yeux de Maya s'agrandirent d'horreur et elle secoua la tête.
— Non, je ne veux pas que tu fasses ça ! Je ne veux pas, je t'en prie !
— Tu n'auras pas mal, je te le promets. Et tout sera vite terminé.
— C'est déjà ce que tu as dit tout à l'heure !
— Je sais, soupira-t-il. Il y a eu des… complications. Je ne peux pas sortir le bébé normalement. Mais ne t'inquiète pas, j'ai déjà fait ça très souvent.
Vaincue, Maya acquiesça et essaya de se détendre. Avec la péridurale, elle ne sentait plus la douleur, cependant, les contractions l'épuisaient. Elle choisit de faire confiance à Lúka ; elle n'avait pas le choix.
— Tu veux faire une césarienne ? demanda Z'arkán, suivant ses préparatifs avec attention.
— Oui, c'est la seule solution raisonnable.
— Tu ne t'en sortiras pas tout seul.
— Je n'ai pas le choix !
— Tu sais que l'anesthésiant prendra une dizaine de minutes avant d'agir ? s'assura-t-elle.
— Z'arkán, laisse-moi travailler !
— Pourquoi n'as-tu pas fait une anesthésie générale ! Cela aurait été bien plus rapide !
— Je sais ce que je fais.
— Tu veux que j'appelle Line ?
— Il est trop tard. Elle ne sera pas là avant une bonne heure, et nous n'avons pas autant de temps devant nous.
— Mais pourquoi je t'ai écouté ? se plaignit Z'arkán. Je savais que j'aurais dû appeler ta sœur ! Nous n'en serions pas là !
— D'accord, j'ai eu tort ! Mais cela ne sert à rien de me le reprocher maintenant !
Il badigeonna le ventre de Maya de teinture d'iode, ses mouvements restant d'une précision étonnante malgré la colère qui l'animait. Ses gestes calmes ne trahissaient rien du tumulte qui sévissait en lui et Z'arkán cessa de le sermonner. Le moment se prêtait mal à la dispute, de toute manière.
— J'ai peur, avoua Maya.
— C'est normal. Mais tout ira bien, la rassura Lúka.
— Non, j'ai un mauvais pressentiment ! Je veux ma sœur… S'il te plaît, laisse-la venir auprès de moi.
Lúka resta silencieux quelques secondes. Sa première pensée avait été de refuser, cependant Lyen pourrait lui être utile. À présent, le doute n'était plus permis : Maya connaissait l'existence de sa sœur. Qu'avait-il à perdre ?
— Très bien, lui accorda-t-il. Z'arkán, va chercher L.I.
La femme ne bougea pas, mais il savait qu'elle s'était dédoublée et qu'un de ses hologrammes s'entretenait avec Lyen. Cette dernière serait auprès de Maya à temps pour commencer la césarienne.
— Merci, souffla la jeune fille.
Lúka caressa son front couvert de sueur et écarta quelques mèches rousses. Il reprit la sonde et étudia l'écran. Libéré du stress causé par ses manipulations, le bébé s'était calmé. Son rythme cardiaque s'était stabilisé à quatre-vingt-cinq battements-minute, une fréquence un peu faible mais pas alarmante. Il regarda sa montre : dans huit minutes, il pourrait commencer la césarienne. Les instruments étaient prêts, ils l'avaient été dès la fin du sixième mois. Tout se passerait bien. Line n'avait aucune expérience en obstétrique, il en allait de même pour Lyen, toutefois, si les circonstances avaient été différentes, il aurait préféré avoir sa sœur à ses côtés. Il la connaissait bien, elle pouvait anticiper ses réactions, et elle aurait été moins impliquée émotionnellement.
— Quand tout ceci sera terminé, nous prendrons de longues vacances dans un endroit tranquille, promit Lúka. Un endroit chaud, ensoleillé, où nous serons seuls.
— Et Koshka ?
— On l'emmènera avec nous.
— Et je pourrai porter la robe que tu m'as offerte, murmura-t-elle, les yeux brillants.
— Je t'en offrirai d'autres. Beaucoup d'autres.
— Tu m'embrasseras ?
— Tout le temps.
— Lúka, je ne veux pas rentrer sur Eaven… Je veux rester ici, avec toi. C'est ce que j'ai toujours voulu !
Il lui sourit et serra sa main dans la sienne. Derrière eux, la porte s'ouvrit et Lyen entra, essoufflée. Ses yeux croisèrent ceux de Lúka et elle se figea.
— Z'arkán m'a dit que je devais venir le plus vite possible, annonça-t-elle immédiatement, de peur que l'homme ne lui reproche sa présence.
— C'est moi qui lui ai dit de t'appeler. Je vais avoir besoin de toi. Le bébé n'est pas dans la bonne position, je dois faire une césarienne à Maya.
— Et tu vas lui dire que le bébé est mort, lorsqu'elle se réveillera ? lança-t-elle avec sarcasme.
— Je t'en prie, ce n'est pas le moment. Je ne l'ai pas endormie, j'ai simplement arrêté la douleur. Il faudra que tu fasses tout ce que je te dis, la vie de ta sœur et de son bébé en dépendent.
— Très bien.
Lúka s'écarta de Maya et Lyen se précipita au chevet de sa sœur. Les deux filles chuchotèrent des phrases en eavenien qu'il choisit de ne pas écouter, plus préoccupé par le bon déroulement de l'opération que par leur conversation.
— Z'arkán, montre à L.I. comment elle doit se préparer. Et dis-lui de ne pas économiser le savon.
Lyen lui lança un regard rempli de haine. Il avait parlé en français, pour être certain que Maya ne comprendrait pas sa remarque acerbe. Elle choisit de ne pas objecter et suivit Z'arkán, docile. Lorsqu'elle revint, deux minutes plus tard, elle portait elle aussi une chemise de papier, un bonnet et des gants.
— Z'arkán te montrera les instruments dont j'ai besoin. Tu as intérêt de te dépêcher de me les donner, je n'aime pas attendre.
— Pourquoi c'est moi qui dois faire ça ?
— Parce qu'elle ne peut pas le faire et que je n'ai pas le don d'ubiquité. Tu as d'autres questions intelligentes comme celle-ci ? Z'arkán, surveille le rythme cardiaque du bébé et celui de Maya. Quant à toi, ma puce, tu fermes les yeux, d'accord ? ajouta-t-il en eavenien à l'adresse de la jeune fille.
— Tu n'as pas intérêt de la laisser mourir, souffla Lyen. J'ai déjà perdu une sœur par ta faute, je refuse d'en perdre une deuxième.
Lúka fit la sourde oreille et entailla la peau de Maya sur une dizaine de centimètres. Le sang afflua et il l'épongea avec une compresse. Il pratiqua une légère incision sur l'aponévrose, puis écarta celle-ci avec les doigts, avant de s'attaquer aux abdominaux et au péritoine. Il reprit le scalpel pour pratiquer l'hystérotomie. Lyen lui passa les instruments qu'il réclamait, évitant de regarder le ventre ouvert de sa sœur. Lúka plaça les écarteurs du mieux qu'il le put.
— J'y suis presque, commenta-t-il. Donne-moi les ciseaux et prépare-toi à prendre le bébé.
Lúka maintint la paire de ciseaux avec ses dents pendant qu'il sortait le nourrisson. Elle déplia le linge stérile que lui désignait Z'arkán, les bras tendus pour accueillir sa nièce. L'homme déposa le bébé rouge de sang sur le ventre de sa mère, clampa le cordon ombilical puis le sectionna, avant de confier l'enfant à Lyen.
— Emmène le bébé un peu plus loin, je dois terminer ça. Z'arkán te dira quoi faire.
Pendant que Lúka s'occupait du placenta et de recoudre l'utérus de Maya, les deux femmes se penchèrent avec ravissement sur la minuscule fillette. Lyen l'essuya avec la serviette et la petite se mit à hurler.
— La respiration est régulière, les mouvements sont bons, la coloration de la peau est normale et elle réagit bien à la stimulation. Apgar à huit, conclut Z'arkán. La fréquence cardiaque ne devrait pas tarder à remonter.
Lúka ne répondit pas, concentré sur sa tâche, mais il accueillit cette nouvelle avec beaucoup de soulagement.
— Comment va-t-elle ? demanda Maya.
— Elle va très bien.
— Je peux la voir ?
— Dans quelques minutes. Je dois d'abord te recoudre, et je veux le faire efficacement, pour que tu puisses avoir plein d'autres enfants plus tard.
Le placenta était entier et se décolla sans difficulté. Jusqu'à présent, tout s'était bien passé, mais Lúka ne voulait prendre aucun risque. Il sutura l'utérus avec soin, puis vérifia la région de l'incision. Il ne découvrit aucun saignement inquiétant, et l'utérus était ferme au toucher, ce qui le rassura. Avec une compresse, il nettoya l'abdomen des quelques caillots qui s'y étaient formés, avant de s'occuper de l'aponévrose. Le péritoine et les muscles se refermeraient d'eux-mêmes, et il voulait limiter les risques d'adhérence. Il travaillait vite, sans rien perdre de son efficacité. Pour la peau, il s'appliqua à faire une suture parfaite, pour que la cicatrice soit la plus discrète possible. Maya somnolait, épuisée par cet accouchement difficile, et le bébé s'était calmé. Il entendait les commentaires de Z'arkán et de Lyen, mais n'y prêtait aucune attention, préférant se concentrer sur son aiguille. Il aurait pu utiliser une sutureuse automatique, cependant les cicatrices qui en résultaient présentaient un aspect plus boursouflé et elles mettaient plus longtemps à guérir. Les quelques minutes gagnées n'étaient pas cruciales, et Lúka avait envie que tout soit parfait.
Par automatisme, il jeta un coup d'œil sur le moniteur affichant le rythme cardiaque de Maya : celui-ci était un peu lent, mais régulier. Elle avait perdu du sang pendant l'intervention, pas assez toutefois pour nécessiter une transfusion qu'il ne pourrait de toute manière pas lui faire. Il lui posa une voie veineuse et installa une perfusion de sérum physiologique, auquel il ajouta de l'ocytocine, pour minimiser le risque de saignements utérins. La jeune fille réagit à peine, les yeux fermés et le teint un peu pâle. Lúka lui caressa doucement la joue et ses paupières frémirent.
— Je suis si fatiguée…
— Repose-toi, je m'occupe de tout. Le bébé va bien, et toi aussi.
Elle esquissa un sourire et se rendormit. Après s'être assuré que ses constantes étaient normales, il la laissa seule quelques instants pour vérifier l'état de l'enfant. Lyen s'écarta aussitôt, avec un mouvement de recul qui tenait plus du dégoût que de la peur. Z'arkán souriait, enchantée.
— Elle est parfaite ! Absolument parfaite !
— Oui, à première vue, elle a deux bras et deux jambes, constata Lúka sur un ton ironique. Tu as vu beaucoup de bébés ?
— Jamais de si près, mais…
— Je pense que tu devrais attendre que je l'examine avant de te réjouir.
Le nourrisson dormait, ses minuscules poings fermés. Lyen avait commencé à nettoyer le sang et le vernix qui recouvraient sa peau, qui était d'un rose tout à fait rassurant. Une touffe d'épais cheveux noirs recouvrait son crâne, et en étant tout à fait objectif, Lúka dut avouer que la fillette était un très beau bébé. Mais comment aurait-il pu en être autrement, sachant que ses gènes avaient été sélectionnés avec un soin tout particulier ? Il vérifia sa respiration, puis sa réaction à la stimulation, et la petite se mit à hurler de toute la force de ses minuscules poumons, le visage crispé par la colère. Sans trop de douceur, il l'examina de la tête aux pieds, pendant que les deux femmes l'observaient avec désapprobation. Le cordon ne saignait pas, ses mouvements étaient vifs et de toute évidence, ses poumons fonctionnaient parfaitement. Il l'enveloppa dans une couverture chaude, soudain beaucoup plus tendre, et la berça dans ses bras pour la calmer.
— Tu veux ta maman, n'est-ce pas ?
Z'arkán s'approcha, radieuse, cependant Lúka se détourna et se dirigea vers Maya.
— Mais c'est moi, sa mère, protesta-t-elle doucement.
— Et tu comptes la nourrir comment ? lui fit remarquer Lyen.
Elle haussa les épaules, forcée d'admettre la justesse de l'argument. Lúka avait posé le bébé dans les bras de la jeune fille, qui se réveillait tant bien que mal. La petite chercha son sein et pleura de frustration lorsque le lait tant attendu ne gicla pas au fond de sa gorge. Maya se redressa avec une grimace de douleur — les effets de l'anesthésie commençaient à se dissiper — et repositionna le bébé. Cette fois, les cris se calmèrent bien vite.
— Ça fait bizarre, commenta-t-elle. C'est très différent de la fois où tu m'avais fait la même chose.
Lúka sentit ses joues s'empourprer et espéra que Lyen n'avait rien entendu. Il s'assit sur le bord de la table et observa le bébé. Elle avait ouvert les yeux, dévoilant des iris du bleu indéfinissable fréquent chez les nouveau-nés. Il se demanda s'ils tourneraient au vert, comme ceux de Mikhail. La petite lui ressemblait, ce qui n'avait rien d'étonnant si l'on considérait l'origine de la plupart de ses gènes…
— Elle est vraiment très belle ! Et on voit tout de suite que c'est ta fille, remarqua Maya.
— Ce n'est pas ma fille.
— En tout cas, elle te ressemble vraiment.
— Bien sûr que non. Les bébés ont tous la même tête, de toute manière.
Elle releva les yeux et croisa son regard. Ils se sourirent, puis reportèrent leur attention d'un même mouvement sur le nourrisson.
— Tu te rappelles, quand je t'ai dit que je ne savais pas si je pourrais l'aimer ?
— Oui.
— Maintenant je le sais. Je l'adore ! Je pourrai m'occuper d'elle ?
— Tu es sa mère.
— Lihen, viens ! Il faut que tu la voies, elle est si belle !
Lyen s'approcha d'eux, méfiante. Elle doutait que Lúka tente quoi que ce soit en la présence de sa sœur, néanmoins elle avait eu plus de vingt ans pour apprendre la prudence. En voyant Maya allaiter son bébé, elle n'avait pu empêcher la jalousie de l'envahir : elle n'avait pas pu nourrir les jumeaux et cela lui avait terriblement manqué. Déjà, à l'époque où Line donnait le sein à Mikhail, elle avait souffert en silence de ne pas pouvoir être à sa place. Elle avait fini par se faire une raison, mais à présent, cette peine remontait à la surface et lui embuait les yeux.
— Regarde-la, elle est magnifique !
— Elle est très jolie, c'est vrai, reconnut-elle. Elle ne te ressemble pas du tout.
Maya ignora cette critique déguisée, ce qui ne fut pas le cas de Lúka. Il lui adressa un regard appuyé, lourd de menaces.
— Comment on va l'appeler ?
— Comme tu veux. Mais je t'inderdis de l'appeler "bébé". On a déjà assez du chat avec un nom ridicule.
Elle sourit et secoua la tête.
— Anja.
— C'est un très joli prénom, apprécia Lúka.
— C'était le nom de notre mère, précisa Lyen en français. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée…
— Anja, c'est très bien, coupa-t-il sur un ton qui ne tolérait aucune protestation.
— Je ne suis pas d'accord ! intervint Z'arkán. C'est mon bébé, c'est à moi de choisir son prénom.
— Allons, ne sois pas jalouse ! Qu'est-ce que ça peut faire, qu'elle s'appelle Anja, Virginie ou Caroline ?
— C'est mon bébé.
— S'il te plaît, ne sois pas comme ça… Laisse-la lui choisir un prénom, si ça lui fait plaisir ! Après toutes les épreuves qu'elle a subies, nous pouvons bien lui donner cette récompense !
— C'est hors de question.
— Très bien, céda-t-il. Mais restons-en là pour le moment. Elle est heureuse et bouleversée, je ne veux pas qu'elle soit contrariée maintenant.
Z'arkán accepta ce compromis sans trop d'enthousiasme. Elle croisa le regard de Lyen et fut surprise de découvrir que la femme était de son côté. Déconcertée, elle s'éloigna de quelques pas. La petite Anja avait fini de téter et s'était endormie contre Maya, le visage détendu. La jeune fille montrait elle aussi des signes de fatigue et Lúka confia l'enfant à Lyen.
— Occupe-toi d'elle pendant que j'emmène ta sœur dans un endroit plus confortable.
Il retira la perfusion du poignet de Maya, puis le cathéter de la péridurale, et passa les bras sous son corps. Il la souleva sans difficulté et elle l'enlaça, confiante. Son ventre la faisait souffrir, mais cette douleur était tout à fait supportable, comparée aux contractions qu'elle avait eues quelques heures plus tôt.
— Je vais te coucher dans un vrai lit, pour que tu puisses bien te reposer. Et je te mettrai une chemise de nuit propre.
Elle le remercia d'un sourire et laissa aller sa tête contre son torse, épuisée. Lúka avait d'abord pensé la ramener dans la partie cachée du Laboratoire, puis décida qu'il préférait l'avoir près de lui. Et telle qu'il connaissait Z'arkán, elle n'accepterait jamais qu'il emmène le bébé dans un endroit où elle ne pouvait pas le surveiller. Si Line décidait de venir à l'improviste, elle découvrirait l'existence de Maya, néanmoins la probabilité était faible. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis sa dernière visite et Lúka doutait qu'elle revienne de sitôt.
Alors qu'il s'apprêtait à franchir le seuil, Maya se cambra soudain avec une grimace de douleur.
— Qu'est-ce qui t'arrives ? Où as-tu mal ? la pressa-t-il.
Elle ne répondit pas mais porta la main à son cœur, la mâchoire crispée. En quelques secondes, Lúka l'avait recouchée sur la table d'opération et l'avait rebranchée aux divers appareils. Son rythme cardiaque était tout sauf sinusal et régulier. Maya respirait mal et la saturation périphérique chutait rapidement. Il la mit sous oxygène, ce qui arrangea un peu les choses. Toutefois le problème principal venait de son cœur, qui battait de manière complètement erratique. Sans que l'homme ait le temps de réfléchir à une solution, le tracé de l'électrocardiogramme s'aplatit.
— Z'arkán, dis-moi ce que je dois faire !
Il tentait de se remémorer à toute vitesse ses cours de médecine, mais en dehors de l'obstétrique, ses connaissances étaient limitées. Les symptômes que présentaient Maya ne correspondaient pas à ceux d'un infarctus, et il craignait de faire une erreur en traitant son mal comme tel. Ses pupilles étaient en mydriase, signe d'un arrêt cardio-respiratoire
— Elle est en asystolie, tu dois rétablir son rythme cardiaque.
— Elle ne respire plus, je devrais…
— D'abord le massage ! L'air contenu dans ses poumons va continuer d'oxygéner son sang pour les prochaines minutes, mais pour ça, il faut qu'il circule !
Lúka s'exécuta, les yeux rivés au tracé de l'électrocardiogramme. Ses efforts étaient vains, et même si le tracé sursautait à chaque poussée, ce n'était pas suffisant pour redémarrer son cœur.
— Le temps presse, tu dois l'intuber.
— Je ne l'ai fait qu'une fois, je ne sais pas si…
— Décide-toi !
— L.I., viens ici ! appela-t-il.
La femme suivait la scène d'un regard terrifié, le bébé au creux de ses bras. À la demande de Lúka, elle posa Anja sur une table et se précipita pour l'aider.
— Il faut que tu me remplaces. Tu vois ce que je fais ?
— Oui.
— À ton tour.
Elle appuya ses mains jointes sur le thorax de sa sœur et imita les gestes de l'homme, pendant qu'il fouillait dans un tiroir à la recherche d'une sonde, fébrile. De précieuses secondes s'écoulaient et il se maudit de n'avoir pas pensé à toutes les éventualités. L'oxygène contenu dans ses poumons avait probablement été épuisé, à présent !
— J'ai une sonde de six et une de six et demi, annonça-t-il.
— Essaie celle de six.
— Je ne suis pas sûr que…
— Tu n'as pas le temps d'avoir des doutes. Si son cerveau est privé d'oxygène trop longtemps…
— Je sais, pas la peine d'en rajouter !
Il renversa la tête de Maya vers l'arrière et inséra le laryngoscope dans sa bouche pour tenter de visualiser la glotte et les cordes vocales. Comme toujours, il réagissait bien au stress et ne céda pas à la panique, même après deux tentatives infructueuses pour placer la sonde.
— Utilise un guide, si tu n'y arrives pas, conseilla Z'arkán.
— Tu imagines bien que j'y ai déjà pensé. Je n'ai pas de guide.
— Il faut que tu fasses une trachéotomie, sa saturation chute et le massage cardiaque est inefficace.
Lúka l'ignora et fit une dernière tentative pour intuber Maya. La sonde passa enfin le barrage critique des cordes vocales et dans d'autres circonstances, il aurait jubilé. Il n'oubliait pourtant pas que rien n'était gagné. Il brancha le respirateur artificiel après avoir vérifié l'emplacement de la sonde, et la poitrine de la jeune fille se souleva avec une rassurante régularité. Sa nervosité baissa d'un cran. D'un coup d'œil, il vérifia l'efficacité du massage cardiaque que Lyen prodiguait à sa sœur, puis le tracé de l'électrocardiogramme. La ligne se soulevait mollement à chaque poussée, ce qui n'était pas très encourageant.
— Passe-lui de l'adrénaline, ordonna Z'arkán.
Lúka savait exactement où se trouvaient les doses d'adrénaline et ne perdit pas de temps. Alors qu'il s'apprêtait à l'injecter dans l'intraveineuse déjà en place, Z'arkán l'en empêcha :
— Ça ne sert à rien, l'adré ne diffusera pas. Il faut lui faire une intra-trachéale.
Lúka laissa à l'adrénaline le temps de faire effet, les yeux rivés à l'électrocardiogramme. Comme rien ne changeait, il poussa Lyen sans douceur pour la remplacer. Ses gestes étaient plus fermes, plus assurés, pourtant, cela ne fit aucune différence.
— Il faut que je trouve un défibrillateur, décida Lúka. Je sais que nous en avons un, je l'ai utilisé une fois.
— Elle est en asystolie, cela ne servira à rien !
— Peut-être, mais cela ne risque pas d'empirer les choses. L.I., prends ma place !
Il se mit en quête de la machine alors que la femme recommençait le massage cardiaque, bouleversée. Anja pleurait depuis plusieurs minutes, mais il ne l'entendait pas, plongé à corps perdu dans la procédure de réanimation. Il dénicha finalement un défibrillateur portable au fond d'une armoire de métal, sous une pile de blouses stériles. Son soulagement fut de courte durée : les batteries à plat, la machine s'avérait inutilisable. Il jura dans toutes les langues qu'il connaissait et redoubla d'efforts. Il savait qu'un autre défibrillateur se trouvait dans cette pièce, il ne pouvait tout de même pas passer à côté d'un objet si volumineux sans le voir ! Enfin, il le découvrit au fond de la réserve, sous une épaisse couche de poussière. Sans perdre de temps, il l'amena près de Maya, brancha la prise et chargea les palettes. Z'arkán l'observait avec désapprobation :
— Ne sois pas ridicule, tu sais que la défibrillation n'est pas efficace en cas d'asystolie !
— On verra bien, répliqua-t-il. Je commence à deux cents.
Il déchira la chemise de nuit de Maya et enduisit les palettes de gel conducteur avant de les placer sur sa poitrine.
— Lyen, écarte-toi !
Il déclencha la décharge et le corps de la jeune fille se souleva, comme pris de convulsion. Sur l'électrocardiogramme, le tracé montra un pic avant de s'aplatir à nouveau.
— Je charge à trois cents.
— C'est inutile, tu…
— Au moins je ne la laisse pas mourir sans rien faire !
La décharge suivante ne donna pas plus de résultat. Lúka augmenta encore la puissance, puis réessaya. Toujours, le tracé de l'électrocardiogramme sursautait, puis s'aplatissait.
— Lâche ces palettes et recommence à lui passer de l'adrénaline, ce que tu fais est stupide et c'est une perte de temps, critiqua Z'arkán.
Lúka céda enfin et injecta une nouvelle dose à Maya. Le tracé frémit mais son cœur ne redémarra pas. Les mains posées sur sa poitrine, il reprit le massage cardiaque. Il fallait à tout prix que le sang continue de circuler pour oxygéner le cerveau. Le regard vide, il cherchait une solution à toute vitesse. Pourquoi n'avait-il pas étudié la médecine avec davantage de sérieux ? Au bout de deux minutes, il lui injecta une autre dose d'adrénaline, plus élevée cette fois-ci.
— Z'arkán, dis-moi ce que je peux faire d'autre ! L'adré ne marche pas, il doit bien y avoir une autre solution !
— Essaie l'atropine. Passe-lui un milligramme.
Il suivit ses instructions et attendit quelques secondes sans cesser le massage cardiaque. Le tracé restait désespérément plat.
— Ça ne marche pas ! Il faut faire quelque chose !
— Tu as déjà tout essayé, constata Z'arkán.
— Non, je suis sûr qu'il y a d'autres solutions. Je ne peux pas la regarder mourir comme ça, il y a forcément un moyen !
Au bout de quelques minutes, il lui injecta une autre dose d'atropine, déjà certain que ce serait sans effet.
— Je vais appeler les secours, décida-t-il.
— Non !
— Je n'arrive à rien, c'est la seule solution !
— Tu n'es pas sérieux ? Et que vas-tu leur dire ? Comment vas-tu justifier la césarienne que tu viens de lui faire ? Comment vas-tu justifier les différences de son métabolisme ?
— Mais je n'en sais rien ! Je trouverai un moyen. Appelle une ambulance. Fais-le ! cria-t-il comme Z'arkán se contentait de le fixer sans réagir.
— Non, je refuse.
— Tu n'as pas le droit de refuser.
— Lúka, elle est en asystolie depuis plus de vingt minutes, il n'y a plus rien à faire…
— C'est faux. Certains patients ont retrouvé un rythme cardiaque après des réanimations de plusieurs heures !
— Avec des lésions cérébrales, lui rappela-t-elle.
— Pas toujours !
— Presque toujours.
— Cela ne fait que vingt minutes, on peut la sauver !
— Son cœur ne réagit plus. Arrête de t'acharner, cela ne sert plus à rien !
— Je n'arrêterai pas.
— Tu ne peux pas continuer comme ça pendant des heures, le raisonna-t-elle.
— C'est bien pour ça que je veux que tu envoies une ambulance.
— Tu sais bien que je ne peux pas ! Reprends-toi, Lúka. Tu ne peux pas laisser tes sentiments réduire tous nos projets à néant ! Si cela avait été Lyen, tu n'aurais pas levé le petit doigt pour la ranimer.
— Mais ce n'est pas Lyen. Je ne veux pas la perdre !
Z'arkán affronta son regard en silence, puis son visage s'adoucit.
— Laisse-moi faire, je vais tenter quelque chose.
Elle s'approcha du corps immobile de Maya. Ses mains se posèrent sur sa poitrine, avant de disparaître sous sa peau.
— Qu'est-ce que tu fais ? s'alarma l'homme.
— J'agis sur les cellules par stimulation électrique, tu ne l'as quand même pas oublié…
Lúka écarquilla les yeux de surprise, fasciné. Après toutes ces années à vivre avec Z'arkán, il en était presque venu à faire abstraction de sa véritable nature et à la considérer comme une femme de chair et de sang. Pourquoi n'avait-il pas pensé plus tôt à sa manière d'interagir avec son environnement ? Il avait cherché ce défibrillateur avec toute l'énergie du désespoir, alors qu'elle était là, à côté de lui, sans bouger ! Elle ne pouvait pas avoir omis ce détail ! Pourquoi ne s'était-elle pas proposée plus tôt ?
Le tracé sur l'électrocardiogramme s'anima de secousses plus vives et régulières. Un instant, Lúka sentit son cœur bondir de joie dans sa poitrine, cependant il se rendit compte que ces battements n'avaient rien de naturel. Le rythme cardiaque n'avait pas repris, et lorsque Z'arkán retira ses mains après plusieurs minutes, la ligne verte retrouva sa maudite horizontalité.
— Continue !
— Non, c'est inutile. Son cœur ne bat plus, et nous avons tout essayé.
— Alors appelle une ambulance !
— Et que feront-ils de plus ? Elle est morte, Lúka, il faut que tu l'admettes.
— Non, elle n'est pas morte ! Elle sera morte si j'abandonne, et je n'abandonnerai pas !
Il avait recommencé le massage cardiaque, l'air hagard. Lyen avait reculé de quelques pas pour se fondre dans le décor, partagée entre sa peine à l'idée de perdre cette sœur qu'elle connaissait trop peu et sa crainte de se trouver sur le chemin de Lúka lorsque sa colère éclaterait. Anja braillait sa fureur d'avoir été tirée de son cocon chaud pour être propulsée dans ce monde étrange où personne ne s'occupait d'elle, mais tous étaient sourds à ses pleurs.
— Tu as appelé l'ambulance ? demanda Lúka après quelques minutes.
— Non, je t'ai dit que je ne le ferais pas.
— Z'arkán, je te jure que si tu n'appelles pas les secours immédiatement, je vais faire de ta vie un enfer ! Je suis prêt à tout, même à sacrifier cette fille que tu voulais tant ! gronda-t-il.
— Tu es trop intelligent pour cela. Maya est morte, laisse-la.
Pour toute réponse, il injecta à la jeune fille une autre dose d'atropine, avant de reprendre le massage cardiaque, plus déterminé que jamais.
— Combien de temps vas-tu continuer ? soupira Z'arkán.
— Le temps qu'il faudra !
— Mais tu ne comprends donc pas qu'elle est morte ? Ses ondes cérébrales sont plates, même si tu arrives à faire repartir son cœur, elle ne sera qu'un légume !
— Tu mens, je sais que c'est faux.
Z'arkán n'insista pas. De toute manière, Lúka n'était plus en état de l'écouter. Lyen trouva enfin le courage de quitter la pièce, Anja dans les bras, et elle la rejoignit après quelques minutes, non sans avoir tenté une dernière fois de faire entendre raison à Lúka. Mais ses efforts furent vains : il n'était pas prêt à accepter la mort de celle qu'il aimait tant.
Commentaires
1. Le mardi 15 novembre 2011 à 01:44, par Sylphide
2. Le jeudi 17 novembre 2011 à 17:53, par Mélie
3. Le jeudi 17 novembre 2011 à 23:46, par Ness
4. Le samedi 19 novembre 2011 à 12:13, par raph1509
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