CHAPITRE XVI
Le jour se levait à peine lorsque Line fit entrer sa navette dans le garage du Laboratoire. Incapable de fermer l'œil du reste de la nuit, elle avait attendu que William s'endorme pour filer voir Lyen avant que Lúka ne rentre de chez Gabrielle. L'abus de l'alcool de la veille lui donnait un terrible mal de crâne et elle espérait bien se reposer à son retour. Pour l'instant, son inquiétude à l'idée de ce que la femme avait pu découvrir durant l'absence de son frère tenait son esprit en ébullition.
Le véhicule garé, elle se précipita dans le grand vestiaire, les joues rosies par le froid. Autour du Laboratoire, la montagne était couverte de neige et la température avait chuté de plusieurs degrés.
— Alors c'était donc vrai !
Elle sursauta et se retourna, pour découvrir son frère allongé sur le divan troué qui gisait dans un coin de la pièce, une vieille couverture sur le corps et les bras croisés derrière la nuque. Après un instant d'hésitation, elle le rejoignit et s'assit au bout du canapé. Malgré son manteau de laine, elle frissonnait. Pourquoi Lúka était-il là ?
— Il est sept heures du matin. Tu ne dors pas ?
— Non, comme tu le vois, je t'attendais. Je suis surpris, je ne pensais pas que tu te pointerais avant neuf ou dix heures.
— Et Gabrielle ? Tu as ramené cette fille chez nous ?
— C'est chez moi. Et cela ne te regarde pas.
Line se concentra un instant. Elle ressentait très clairement la présence de Lyen, et l'autre présence était perceptible aussi, quoique plus faible.
— Comment as-tu pu la laisser venir ici ?! Où est-elle ? J'espère qu'elle ne dort pas dans notre lit !
Elle allait bondir pour s'en assurer par elle-même quand Lúka empoigna son bras sans douceur, l'empêchant de se relever. Elle poussa un petit cri surpris et dénuda son poignet : même sous l'épaisse couche de vêtements, une tache rouge marquait sa peau de porcelaine.
— Tu es malade ? Tu as vu ce que tu m'as fait ? Je t'interdis de poser tes mains sur moi !
Il étouffa un petit rire ironique et secoua la tête. Line lui envoya un regard destructeur, avant de baisser les yeux et de frotter son poignet douloureux.
— Tu as demandé à L.I. de m'espionner, l'accusa-t-il. Tu t'es servi d'elle pour savoir ce que je ne voulais pas te dire.
— Et alors ? Jusqu'à maintenant, ça ne t'a jamais dérangé de te servir d'elle pour une chose ou l'autre.
— Jamais contre toi.
— Parce que tu n'en as pas eu l'occasion !
Il se redressa d'un mouvement vif et la couverture glissa à terre. Il ne portait qu'un caleçon et un T-shirt, et Line se demanda comment il avait pu tenir tout ce temps dans le froid à l'attendre.
— Ne te gêne pas, vas la voir ! Demande-lui ce qu'elle a découvert. De toute manière, je ne pourrai pas t'en empêcher.
Il ramassa la couverture, la posa en tas sur le canapé et tourna les talons. Line le suivit dans le Laboratoire, appréciant le changement de température. Dans le salon, elle se débarrassa de son manteau, qu'elle jeta négligemment sur le dossier d'une chaise. Elle portait un jean élimé et un polo noir trop grand pour elle, que Lúka reconnut sans peine : sa sœur n'avait jamais pu s'empêcher d'emprunter ses vêtements. Alors qu'elle laissait courir son regard sur la pièce, sans doute à la recherche d'un indice trahissant une présence féminine récente, il l'attrapa par la taille. D'abord crispée, elle se détendit entre ses bras. Il plongea son visage dans son cou et s'enivra de son odeur. Ses mains se glissèrent sous son pull pour caresser sa peau et elle frissonna, surprise par ce contact glacé.
— Qu'est-ce que tu fais ? murmura-t-elle, les yeux fermés et la tête appuyée contre son épaule.
— Je profite de ce que tu m'as fait entrevoir hier soir. Tu étais si belle… Comment puis-je rester à te regarder sans te toucher ?
Elle repoussa ses mains et s'écarta de lui, de la colère dans les yeux.
— Tu as fait l'amour avec une autre femme, et tu oses me parler ainsi ?
— Line, c'est toi qui es partie ! Tu as épousé mon meilleur ami, la seule personne que je ne pouvais pas détester. Tu vis avec lui, tu t'affiches avec lui partout, et moi je devrais rester seul, à attendre que tu daignes venir ici et que tu me laisses te toucher ? Je pense à toi tout le temps, j'en viens à faire des trucs vraiment grotesques simplement parce que je souffre de ne pas t'avoir près de moi ! Ne pourrais-tu pas avoir un peu d'indulgence ?
Line le fixa du regard quelques secondes, puis déboutonna son jean, qu'elle fit glisser sur ses cuisses. Lúka l'observa avec étonnement :
— Que fais-tu ?
— J'ai un peu d'indulgence, répliqua-t-elle. Je cherche à soulager tes besoins d'homme esseulé.
Elle ôta son pull et passa les mains derrière son dos pour décrocher son soutien-gorge. Son frère l'arrêta gentiment.
— Pas ça, s'il te plaît. Je ne veux pas que tu t'humilies ainsi.
— Alors c'est ça ? Tu vas me repousser, toi aussi ?
— Toi aussi ? répéta Lúka. Je suis le lot de consolation, donc ?
— Bien sûr que non.
— Si William ne t'avait pas repoussée, tu ne serais pas là, n'est-ce pas ?
— Je serais là, mais pas comme ça. Ce n'est pas ce que tu voudrais, de toute façon.
— Et si je te repousse à mon tour, tu iras voir Ruan, c'est ça ? avança-t-il d'un ton sarcastique.
Elle le gifla, avant d'éclater en sanglots.
— Je ne savais plus où j'en étais. Vas-tu me le reprocher encore des années ? Tu t'accrochais à moi, tu étais malheureux et moi aussi. Je voulais simplement que tu lâches prise. Et tu avais couché avec sa cousine !
— Ça y est, on va repartir dans une de ces éternelles discussions… Oui, c'est vrai, j'ai couché avec elle. Et oui, j'étais amoureux d'elle. Enfin, je crois. Mais je ne t'ai pas quittée pour l'épouser.
— Je ne t'ai pas quitté pour épouser William.
— Peu importe. Mais est-ce que tu imagines à quel point j'ai souffert lorsque je t'ai vue avec Ruan, sur des heures de vidéo ?
— Tu n'étais pas obligé de regarder !
— Je ne pouvais pas ne pas regarder, murmura-t-il. J'espérais te voir déçue, te voir froide et distante. Mais non. Tu avais l'air heureuse, épanouie. Parfois, je me repasse la vidéo en essayant d'imaginer que je suis à sa place, avoua-t-il.
— Lúka, c'est auprès de toi que je reviens toujours, pas auprès de lui. Quand je t'ai vu avec Gabrielle hier soir, j'étais folle de jalousie. Et quand tu es parti avec elle… Tu ne peux pas imaginer ce que j'ai ressenti.
— Si, je peux. Depuis deux ans, c'est ce que je ressens chaque jour. Et même en étant loin de moi, tu essaies de m'étouffer. Tu te sers de moi comme d'un jouet sur une étagère, en me prenant et en me reposant à ta guise. Dès que je commence à reprendre pied, tu te dépêches de me faire sombrer à nouveau. A présent, tu me surveilles, tu demandes à L.I. de m'espionner ! Et tu connais le pire : je n'arrive même pas à t'en vouloir. Pour moi, tu es comme une drogue, Tia. Dès l'instant où tu m'as embrassé la première fois, et sans doute bien avant aussi, tout mon univers a commencé à tourner exclusivement autour de toi.
Line avait subi cette accusation sans protester, tout en se rhabillant avec des gestes gauches. Mais à sa dernière remarque, elle fut incapable de se contenir plus longtemps.
— Parce que tu crois que c'est différent pour moi ? éclata-t-elle. Tu ne penses pas que j'aimerais rendre mon mari heureux, au lieu de le faire souffrir un peu plus jour après jour ? Tu imagines peut-être que je suis satisfaite de cette situation ? J'ai rendu tout le monde malheureux, tout ça, c'est de ma faute, et je dois porter cette culpabilité chaque jour sur mes épaules ! Chaque jour depuis des années ! Je ne suis qu'une sale petite égoïste, je vous veux tous les deux et je ne suis prête à me séparer ni de toi ni de lui. Alors oui, je t'espionne ! Oui, je suis jalouse. Je ne supporte pas que tu m'écartes de toi, que tu aies des secrets pour moi. Je sais que tu manigances quelque chose dans ton coin, et si je veux absolument savoir de quoi il s'agit, ce n'est pas parce que je suis curieuse ou parce que je déteste que tu fasses ça sans moi, c'est parce que je suis terrifiée à l'idée du résultat ! La dernière fois que tu as fait quelque chose sans moi, tu as créé cette intelligence artificielle ! Elle a essayé de te tuer, elle n'en fait qu'à sa tête, elle te manipule complètement, et toi, tu ne vois rien du tout ! Je t'espionne parce que j'essaie de te protéger, c'est tout.
— Je n'ai pas besoin d'être protégé.
— Si, tu en as besoin ! Et toi, tu me punis de la manière la plus idiote qui soit : en m'empêchant de voir Ludméa et de garder un semblant de contrôle sur ce qui se passe.
— Je ne veux pas que tu retournes là-bas.
— Mais il le faudra bien. Je t'en prie, laisse-moi la voir… Elle me manque. Elle est ma seule amie !
— Nous avons encore plusieurs années avant que cette fenêtre temporelle se ferme. Tu pourras la voir, mais pas maintenant.
Elle le dévisagea, le rouge aux joues, les lèvres pincées. Il ne se laissa pas désarçonner et garda ses yeux rivés aux siens. Finalement, elle céda et lui tourna le dos.
— Je vais voir Lyen, annonça-t-elle.
— Non, tu ne vas pas faire ça.
— Si. Et de toute manière, tu ne pourras pas m'en empêcher. Je suis plus forte que toi.
— Tu veux rire ? se moqua-t-il.
Elle se retourna et lui jeta un regard menaçant. Il croisa les bras sur son torse, imperturbable.
— Tu t'en veux déjà de m'avoir giflé, tu n'oseras pas faire plus.
— Et toi, comment vas-tu m'empêcher d'aller la voir ? Tu vas me frapper, moi aussi ?
Il s'avança vers elle et passa les bras autour de sa taille. Ses doigts agrippèrent son jean au niveau de la taille et il la tira vers lui. Elle ne lui opposa aucune résistance digne de ce nom.
— Je veux danser avec toi. Hier soir, je n'ai pas pu en profiter beaucoup.
— Danser ? Mais pourquoi ?
— Parce que tu aimes ça. Et que j'aime t'avoir dans mes bras.
— Il n'y a pas de musique…
Les premières notes d'une valse de Chopin se firent entendre et Lúka sourit.
— Maintenant il y en a. Tu danses, alors ?
— C'est ridicule.
— Mais tu en as envie.
Elle haussa les épaules, avant de prendre la main que son frère lui tendait. Les yeux fermés, elle se laissa aller contre lui. L'autre main de Lúka agrippait toujours le tissu de son jean, mais elle commençait à sentir ses doigts effleurer son dos avec douceur. Très vite, il abandonna sa poigne et sa caresse se fit plus précise. Leur danse n'avait aucune cohérence, ils n'avaient que faire du rythme de la valse et de ses contraintes. Line lâcha la main de son frère et passa ses bras autour de son cou. Il la serra plus fort contre lui.
— Je n'aurais rien contre un peu d'"indulgence" de ta part, lui souffla-t-il à l'oreille.
***
Lúka s'était endormi et Line se releva doucement en prenant soin de ne pas l'éveiller. Leurs vêtements gisaient en tas sur le sol, elle chercha les siens avant de s'éloigner sur la pointe des pieds. Comme toujours, la culpabilité la rongeait et elle regrettait cet instant de faiblesse. William ne méritait pas cela. Dans le couloir, elle s'adossa au mur et respira profondément plusieurs fois dans l'espoir de se vider la tête. Puis, forcée de constater l'échec cuisant de cette technique, elle se dépêcha d'enfiler ses sous-vêtements. Pieds nus, le jean encore déboutonné, elle traversa les couloirs d'un pas rapide : elle devait parler à Lyen avant que Lúka ne se réveille.
Elle trouva la femme allongée sur le lit, le regard rivé au plafond. Immédiatement, elle remarqua les marques sur son cou. Elle s'assit sur le rebord du matelas, mais Lyen ne tourna pas la tête.
— Je suis désolée, fit Line. Je n'aurais pas dû t'envoyer là-bas.
Elle ne répondit pas, les yeux toujours fixés sur le plafond blanc.
— Tu vois cette petite tache rouge, à quelques centimètres de la paroi ? commença-t-elle alors que Line s'apprêtait à s'excuser à nouveau.
— Une tache rouge ?
— Oui… De la rouille, probablement. Quand j'étais petite, je passais des heures à la regarder. C'est drôle de se dire que ma seule compagne était une tache de rouille. J'imaginais toutes sortes d'aventures dans ma tête, pour passer le temps.
Line secoua la tête, perplexe. Lyen lui accorda enfin un regard.
— Je n'ai trouvé personne, là-bas.
— Est-ce que tu as vu quelque chose d'étrange ?
— Quelque chose d'étrange ? répéta-t-elle sur un ton ironique. Tu veux dire, un jardin immense, des pièces vides ?
— Entre autres.
— Je ne sais pas. Il y avait beaucoup de choses.
— Est-ce que tu as vu… des embryons dans des cuves ?
— Non. Je n'ai pas vu ça.
Line la questionna pendant quelques minutes encore, sans succès. Lyen n'avait rien trouvé.
— Et Lúka, quand est-il revenu ?
— Hier soir, tard.
— Il n'était pas seul, n'est-ce pas ?
Lyen hésita un instant, puis secoua la tête.
— Tu l'as vue ?
— Non. J'étais cachée. Je les ai entendus rentrer, c'est tout.
— Et les marques sur ton cou ? Que s'est-il passé ? la pressa-t-elle.
— C'était de ma faute. Je pensais que Lúka ne reviendrait pas… J'ai voulu prendre une douche dans sa salle de bain. Je voulais de l'eau chaude, des savons qui sentent bon, se justifia-t-elle.
— Je comprends. Tu aurais dû m'en parler, j'aurais pu t'en apporter…
— Il m'a trouvée dans sa salle de bain et il…
Elle s'arrêta et détourna le regard.
— Il t'a frappée ?
— Il m'a fait tomber, je me suis cogné la tête. Je saignais beaucoup. J'ai essayé de m'enfuir, mais il m'a rattrapée. Il a… Il a essayé de m'étouffer.
— Oh, ma pauvre chérie… Je suis désolée, tout est de ma faute !
— Line, il a… Il a fait quelque chose d'autre, ajouta-t-elle d'une voix mal assurée.
Line la dévisagea, inquiète, et elle rougit. Elle ferma les yeux un instant pour ne pas croiser son regard si semblable à celui de Lúka.
— J'étais nue. Il m'a regardée, il m'a touchée, et…
— Il t'a quoi ? explosa-t-elle. Où ?
— Mes seins, mon ventre. Il disait que j'étais si laide que j'en étais repoussante.
— Tu sais bien que ce n'est pas vrai.
— Ensuite, il a… essayé de m'étrangler. Il serrait si fort que j'ai cru que j'allais mourir. Mais quand il m'a lâchée, il était vraiment bizarre. Mon ventre était mouillé et il s'est dépêché d'essuyer ma peau avec la serviette. Après, il s'est enfermé dans la salle de bain.
Figée, Line fut incapable de prononcer le moindre mot. Lentement, elle se reprit.
— Il était nu ?
— Non, il portait un caleçon.
— Et il ne l'a pas enlevé, à un moment ou à un autre ?
— Je ne sais pas… Il m'étranglait, j'essayais juste de le repousser ! Mais plus je bougeais, plus il m'écrasait. Que s'est-il passé, Line ?
— Et tu étais mouillée, tu dis ? continua-t-elle sans tenir compte de sa question.
— Pas vraiment mouillée. Un peu.
— Il a dit quelque chose ? Qu'est-ce qu'il a fait, ensuite ?
— Il a dit que c'était de ma faute, que j'avais bougé. Il ne voulait pas que je bouge, il me disait : "Arrête de bouger, arrête !" mais je ne pouvais pas ! J'étouffais, j'essayais juste de respirer ! Est-ce que je l'ai blessé ?
— Dans son amour-propre, sûrement, marmonna Line avec colère. Je suis désolée, Lyen. Je ne pensais pas que quelque chose comme ça pourrait arriver un jour.
— C'est grave ?
— Tu n'en mourras pas et lui non plus. Mais je vais m'assurer que ça ne se reproduise plus.
Elle se releva, les poings serrés. Après un dernier regard à Lyen, elle quitta la pièce.
***
Dans le salon, le canapé était vide. Les vêtements sur le sol avaient disparu et Line se dit que son frère avait dû se réveiller, finalement. La rage bouillonnant dans ses veines, elle se dirigea vers la seule pièce où elle était certaine de le trouver : son bureau. Il ouvrit la porte au moment où elle posait la main sur la poignée et ils se dévisagèrent presque avec haine.
— Tu as trahi ma confiance ! Tu as profité de mon sommeil pour aller voir L.I. !
— Je n'ai jamais dit que je ne le ferais pas. Et visiblement, tu ne dormais pas.
— Je me suis réveillé à temps pour entendre les mensonges qu'elle t'a débités.
— Elle ne mentait pas.
— Bien sûr que si, tu ne me crois tout de même pas capable de faire ça !
— Elle n'aurait pas pu l'inventer, elle n'a pas la moindre idée de ce qui s'est passé. Et je sens que c'est la vérité. Je suis télépathe et je te connais, Lúka.
— Très bien, soupira-t-il. Mais ce n'est pas du tout ce que tu crois.
— Ah non ? Alors tu n'as pas éjaculé sur le ventre de cette pauvre fille ?
Il rougit et secoua la tête.
— J'étais… J'avais bu. Beaucoup. Et j'avais envie de faire l'amour. Pas avec elle, évidemment. Mais tu n'étais pas là, et… Quand je l'ai vue dans ma salle de bain, à se parader devant le miroir, j'étais vraiment furieux. J'ai essayé de l'étrangler, et je pense que sans ça, j'aurais été jusqu'au bout. Mais elle… En bougeant, elle a fait glisser mon caleçon et… Elle n'arrêtait pas de gigoter, je n'y peux rien ! se défendit-il. C'est arrivé, et crois-moi, j'étais le premier surpris.
— Tu me dégoûtes. Cette fille connaît à peine la différence entre les hommes et les femmes, elle ne sait même pas comment on fait un enfant, et toi… Toi, tu lui fais subir ça ?
— Ça n'avait rien de voulu.
— Eh bien j'espère que ça ne se reproduira pas !
— Parce que tu imagines que j'aurais envie que ça se reproduise, peut-être ?
— Très bien. Mais rappelle-toi que si tu la touches, elle me le dira.
Elle tourna les talons, les yeux brillants de larmes.
— Je n'ai pas fait l'amour avec Gabrielle, avoua Lúka.
— Quoi ? Comment cela ?
Elle lui fit face à nouveau. Il haussa les épaules et baissa les yeux.
— Je n'ai pas pu. Je suis parti et je suis rentré ici pour me saouler. Je suis pathétique, n'est-ce pas ? Et attends, tu ne connais pas le pire : Z'arkán avait décidé de s'habiller comme toi et de s'amuser avec moi. J'étais complètement bourré, je l'ai prise pour toi. Je voulais qu'elle fasse l'amour avec moi. J'avais besoin de ça, ce n'était plus une simple envie physiologique, j'étais désespéré, je voulais un peu de réconfort, un peu de tendresse.
— Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ?
— Parce que tu es la seule à pouvoir vraiment me comprendre. Parce que tu as vécu ça avec William au début. Parce que tu es l'amour de ma vie.
— Tu n'as pas eu de problème avec la cousine de Ruan…
— J'étais drogué.
— Pardon ?
— Je ne te l'ai jamais dit parce que ça n'avait plus une grande importance, après tout ce qui s'est passé. J'étais drogué lorsque j'ai fait l'amour avec elle. Quand je suis retourné la voir, elle s'est mise nue devant moi, elle m'a embrassé, elle m'a caressé, je n'ai pas pu résister. Et j'étais un peu amoureux d'elle, aussi. Mais je savais que j'avais déjà fait l'amour avec elle, c'était différent.
— Et Nato ?
— Elle était vierge. Elle ne savait pas à quoi s'attendre.
— Tu n'as pas fait l'amour avec Gabrielle parce que tu étais terrifié ?
— Pas seulement. Mais il y avait de ça.
— De quoi as-tu peur ?
— Je ne sais pas. De ne pas être à la hauteur, de décevoir ? Notre première fois était tellement catastrophique…
— C'était il y a des années !
— Ce n'est pas seulement ça. Tu ne m'as jamais vraiment dit que c'était bien, entre nous.
— Mais c'était tellement évident !
— Oui, il n'empêche que tu t'es précipitée dans les bras de Ruan, et ça avait l'air de te plaire beaucoup plus.
— Non, c'était juste différent.
— Et avec Will ?
— Tu veux la vérité ?
— Je suis prêt à la supporter.
— La première fois, ce n'était vraiment pas terrible. Et je ne parle pas des deux fois où je l'ai repoussé au dernier moment. Arrête de vouloir être parfait. Personne ne l'est. Regarde-moi : je trompe mon mari, qui est pourtant l'homme le plus merveilleux de la Terre. Je suis une mauvaise mère pour notre fils. Et j'ai couché avec le fiancé de ma seule véritable amie, avant d'effacer sa mémoire pour ne pas avoir à subir les conséquences de mes actes. Nous faisons tous des erreurs, des faux pas. Tu as le droit de ne pas être toujours à la hauteur. Tu as le droit de lâcher prise. Notre père est mort, plus personne ne pourra te reprocher d'être humain. Ne le laisse pas gâcher ta vie après tout ce temps.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et embrassa sa joue, avant de s'éloigner dans le long couloir. Lúka eut la désagréable impression qu'une page venait d'être tournée et que plus rien ne serait jamais comme avant.
***
Il était près de onze heures lorsque Line franchit le seuil de son appartement. Sur le chemin du retour, elle avait tenté de remettre de l'ordre dans ses pensées, cependant trop d'événements s'étaient produits pour qu'elle parvienne à rassembler ses esprits. Encore une fois, elle avait cédé aux avances de Lúka et il l'avait manipulée sans qu'elle n'émette la moindre protestation. Les espoirs qu'elle avait placés en Lyen s'étaient évanouis comme neige au soleil avec ses improbables révélations. Quelque chose se tramait dans la partie secrète du Laboratoire et elle ne pouvait pas intervenir. Elle connaissait son frère : il était encore en train de s'attirer des ennuis. Si ce n'était pas déjà fait, cela ne saurait tarder. Lyen lui assurait n'avoir rien trouvé, pourtant elle avait beaucoup de mal à la croire. Et si la femme lui avait raconté ce qui s'était passé avec Lúka, ce n'était sûrement pas par besoin de se confier, mais bien pour détourner son attention du sujet qu'elle voulait éviter.
William était dans le salon, occupé à regarder les actualités. Il ne l'avait pas entendue entrer et elle l'observa quelques instants depuis le couloir. Même au saut du lit, il conservait toute son élégance. Les soucis commençaient à faire grisonner ses tempes et de légères rides étaient apparues récemment au coin de ses yeux, néanmoins son visage conservait toute sa jeunesse. Il portait le T-shirt humoristique qu'elle lui avait offert quelques semaines auparavant et qui moulait si agréablement ses larges épaules. Elle ferma les yeux un instant, envahie par la culpabilité. Elle aimait William. Elle l'aimait de tout son cœur. Pourquoi tout était-il toujours si compliqué ?
Elle prit une profonde inspiration et entra dans la pièce. Son mari se tourna vers elle, le soulagement se dessinant sur ses traits.
— Où étais-tu ? Je me suis inquiété !
Il se leva et l'enlaça avec beaucoup de tendresse. Elle se serra contre lui, la joue appuyée contre son torse.
— Ecoute, je suis désolé pour cette nuit, lui murmura-t-il. Je n'avais pas trop la tête à ça.
— Ce n'est pas grave.
Il la repoussa en douceur pour la dévisager.
— Tu as pleuré. Tu as les yeux gonflés et ton maquillage a coulé.
— C'est celui d'hier. Les garçons sont levés ?
— Oui. Ils sont allés chez des copains. Ils vont rentrer d'ici une heure.
— Je suis désolée. J'aurais dû m'occuper d'eux, au lieu de partir comme ça.
— Tu aurais surtout dû me laisser un mot pour me dire où tu allais !
— Mais je l'ai fait ! Je l'avais posé sur la table de la cuisine, tu ne l'as pas vu ?
— Il n'y avait pas de mot, Line.
Elle secoua la tête, étonnée, et palpa la poche de son jean, avant d'y plonger la main pour en retirer un morceau de papier froissé.
— Désolée. J'étais sûre de l'avoir posé sur la table…
— Tu étais avec Lúka ?
— Oui. Il n'allait pas très bien.
— Vous avez toujours cette espèce de connexion, tous les deux ?
— Toujours.
— C'était à cause de votre dispute d'hier soir ?
— Non, c'était à cause de cette fille, la rouquine.
— La graphiste ? Gabrielle ? Il est parti avec elle, n'est-ce pas ?
— Will, je n'ai pas très envie de discuter de ça. Tu sais, Lúka me parle de certaines choses dont il ne parlerait à personne d'autre, je ne veux pas trahir sa confiance.
— Je comprends.
— Je vais me doucher, je ne dois plus ressembler à grand-chose.
William la suivit des yeux, le visage triste. C'était de plus en plus difficile de faire comme s'il ne savait pas pourquoi elle allait voir Lúka. Il était loin d'être stupide et elle était loin d'être discrète. Depuis le début, il connaissait la vérité. Plusieurs fois, il avait hésité à la confronter à ses accusations, avant de se rendre compte qu'il préférait l'avoir presque complètement à lui plutôt que de la perdre à jamais.
Il soupira et reporta toute son attention sur les actualités. La Cort Corporation contrôlait la quasi-totalité de la diffusion d'informations, les transports, les banques, les assurances, le portefeuille de milliers de sociétés… Lui avait le pouvoir absolu sur tout cela. Et la seule chose qu'il désirait vraiment lui échappait chaque jour davantage.
***
Quand Lúka rejoignit Maya, la jeune fille lui parut distante, froide même. Il résolut de ne lui parler ni des barres de céréales ni de Lyen. Il était furieux qu'elle lui ait menti, toutefois il ne la comprenait que trop : elle avait juste voulu protéger sa sœur, avec les moyens dont elle disposait. Sur le canapé, elle s'écarta de lui lorsqu'il s'assit près d'elle et lui jeta un regard glacial.
— Maya, qu'est-ce que tu as ?
— C'est normal pour ton peuple d'embrasser une femme et d'en embrasser une autre quelques heures plus tard ?
Il la dévisagea, perplexe. Comment savait-elle…
— Tu vois la boîte à images, là ?
Elle désigna la télévision qui leur faisait face. Lúka hocha la tête.
— J'ai tout vu. Cette femme, la brune… J'ai vu ce que tu as fait avec elle.
Au-delà de la gêne qui lui procurait cette révélation, Lúka entrevit immédiatement tout ce que celle-ci impliquait de bien plus grave : cette télévision était connectée au système de caméras du Laboratoire. Lena les avait sans doute observés des centaines de fois…
— Qui est-ce ?
Trop absorbé par ses propres pensées, Lúka ignora sa question. Il se leva pour inspecter le téléviseur. A l'arrière, il trouva un câble qui n'avait rien à faire là et le débrancha. Satisfait, il se tourna vers Maya et lui accorda à nouveau toute son attention.
— Je t'ai demandé qui était cette femme.
— C'est ma sœur, répondit-il avec défi.
La surprise puis le dégoût se peignirent sur les traits de la jeune fille. Elle secoua la tête, les yeux agrandis d'horreur.
— Ta sœur ? Mais… Ton peuple laisse faire ça ?
— Non. C'est compliqué. Line et moi sommes… Nous n'avons pas… Oh, et puis mince, je n'ai pas à me justifier.
Pendant quelques minutes, Maya ne lui adressa pas la parole, les yeux perdus dans le vague, l'esprit en ébullition. Lúka se demanda s'il devait tenter de lui expliquer ce qui s'était passé entre Line et lui, puis renonça. Elle ne comprendrait pas. Enfin, elle se tourna vers lui :
— Et elle ne vit pas avec toi ?
— Non, je te l'ai déjà dit. Avant, nous vivions ici tous les deux, mais elle est partie il y a trois ans.
— Pourquoi ?
— Nous avons eu une dispute. Elle est partie avec notre fils.
— Tu as un enfant ?
— Oui. Il s'appelle Mikhail, il a huit ans.
— Comment est-il ?
— Il me ressemble beaucoup. Je te montrerai des photos, si tu veux.
Inconsciemment, Maya avait posé une main sur son ventre. Lúka le remarqua et recouvrit ses doigts des siens avec tendresse.
— Et mon bébé, il te ressemblera ?
— Probablement.
Une ombre passa sur son visage et il retira sa main. Maya le regarda avec étonnement, il baissa les yeux. Elle caressa son épaule gentiment, puis embrassa sa joue.
— Je t'aime bien, Lúka.
— Je t'aime bien aussi. Mais moi, je ne m'aime pas du tout.
— Pourquoi ?
— J'ai fait plein de choses horribles. Je ne suis pas quelqu'un de bien.
— Quand j'avais neuf ans, j'ai tué le caïtwo de Kaali.
— Le caïtwo ? Qu'est-ce que c'est ?
Maya posa une main sur sa tempe, effleurant ses boucles sombres. Il ferma les yeux et les images se formèrent sous ses paupières : un petit animal qui ressemblait un peu à un chat, avec de très grandes oreilles et une fourrure épaisse.
— J'étais furieuse contre elle, expliqua la jeune fille. Elle s'était moquée de moi devant tout le monde. J'ai fait manger à son caïtwo des plantes empoisonnées.
— Tu n'étais qu'une petite fille. Ce n'est pas pareil. J'ai fait des choses pires que ça. Bien pires.
— Lesquelles ?
— J'ai tué mon père.
— Tu avais sûrement une bonne raison.
— Non, Maya. Ce n'est pas comme cela que tu dois réagir. Tu devrais être horrifiée, tu devrais me hurler que je suis un être dégoûtant et que tu ne veux plus que je sois dans la même pièce que toi. Tu devrais me dire que je suis un monstre.
— Je ne sais pas ce que ton père a fait. Si ton père était comme Kaali, je peux comprendre.
— Il me frappait, mais ce n'était pas grave. En revanche, il frappait Line, et ça, je ne pouvais pas le supporter. Et il voulait faire du mal à notre bébé.
— Je ne crois pas que tu sois un monstre. Je crois que ton père était un homme méchant et qu'il a mérité ce qui lui est arrivé.
Lúka caressa les cheveux de Maya, le visage grave. Sa morale était tout à fait discutable, mais elle avait souffert. Peut-être même autant que lui.
— Habille-toi, ordonna-t-il.
— Pourquoi ?
— Je vais t'emmener quelque part.
— Où ?
— Tu verras bien.
Maya n'insista pas et se leva. Dans l'armoire, elle choisit ses vêtements préférés — qui ressemblaient beaucoup à ceux que Lúka portait la plupart du temps — et passa à la salle de bain. L'homme s'allongea sur le canapé et essaya de vider son esprit pour ne pas penser à son père. Il y avait bien longtemps que ses nuits n'étaient plus peuplées de cauchemars, pourtant cela ne signifiait pas qu'il avait fini par se pardonner. Les enregistrements qu'il avait découverts témoignaient de la complexité de sa personnalité, alors que Lúka aurait tant voulu qu'il se résume à l'homme violent et manipulateur que sa sœur et lui connaissaient. Mikhail de l'Orme n'avait pas été entièrement mauvais, et c'était bien le problème. Lúka pouvait vivre avec le meurtre d'un bourreau sur ses épaules, pas avec celui d'un père à l'esprit tourmenté.
S'il revenait en arrière, il effacerait cet acte insupportable et… Mais c'était impossible ! Il y avait peu de règles à respecter strictement, cependant celle-ci était la première d'entre elles. Ne jamais intervenir sur ses propres actes. Ne jamais chercher à savoir quelles seraient les conséquences de ses décisions. Et de toute manière, la machine de son père lui interdisait l'accès au passé. Combien de fois aurait-il souhaité occulter sa relation avec la cousine de Ruan et retrouver l'amour de sa sœur ! Z'arkán travaillait sur les plans depuis des années, sans succès. Le génie de son père ne pouvait être égalé, même par l'ordinateur le plus puissant de tous les temps.
— Je suis prête, annonça Maya.
Il se redressa et lui sourit, chassant ses sombres pensées. Elle avait revêtu un jean qu'il lui avait acheté et un pull de coton vert. Ses cheveux relevés en chignon accentuaient la rondeur de son visage et dévoilaient son cou délicat. En la voyant, personne, pas même Lúka, n'aurait pu imaginer qu'elle était enceinte de plus de quatre mois.
— Tu es très belle. Mais tu vas avoir froid. Je vais te prêter un pull.
Il tendit une main vers elle, qu'elle prit dans la sienne. Ils traversèrent le couloir, puis le grand jardin, et Lúka sortit le gant de silicone de la poche de son jean. Une impression de déjà-vu l'envahit lorsqu'elle entra dans l'ascenseur, néanmoins elle avait été trop paniquée le jour de son arrivée pour se préoccuper de son environnement et ne se rappelait pas vraiment le chemin qu'elle avait parcouru alors. De toute manière, Lúka était avec elle, ses doigts mêlés aux siens, et sa présence rassurante balayait toutes ses craintes.
Dans le couloir glacé, elle se serra contre lui et frissonna. Il passa son bras autour de ses épaules et accéléra l'allure. En moins d'une minute, ils furent devant la paroi métallique, que Lúka fit basculer. Maya retrouva une température plus clémente avec gratitude et reconnut vaguement les lieux. Sans lui laisser le temps de prendre ses repères, il l'emmena dans sa chambre et elle s'assit sur le lit pendant qu'il fouillait dans son armoire à la recherche d'un pull à sa taille. Il finit par trouver un chandail que Line avait oublié et elle l'enfila sans poser de questions. Lui revêtit un col roulé de laine noire. Elle le suivit à travers les couloirs, puis dans un autre ascenseur. Lúka appliqua son pouce sur une plaque argentée et enfonça le dernier bouton. Les portes de métal se refermèrent et l'accélération surprit Maya, qui poussa un petit cri en s'accrochant à son bras.
— Ne t'inquiète pas, la rassura Lúka. Tout est normal.
Elle hocha la tête, un peu méfiante. Mais déjà, l'ascenseur stoppait sa course et les portes s'ouvraient. L'homme l'entraîna à sa suite et poussa un levier. Le mur devant eux coulissa pour dévoiler une petite pièce à l'aspect poussiéreux.
— Où est-ce qu'on est ?
— Voici la deuxième sortie du Laboratoire. C'est une petite maison de pierre, à moitié en ruines, sur un terrain qui nous appartient. C'est très discret.
— Si tu le dis.
Lúka ouvrit une armoire de bois qui tombait pratiquement en morceaux et en tira deux vestes matelassées. Il aida Maya à enfiler la plus petite, puis remonta la fermeture éclair. Il s'habilla à son tour et plongea les mains dans ses poches, pour en tirer une paire de lunettes de soleil. Il les plaça sur le nez de la jeune fille sans lui demander son avis et elle protesta.
— Dès que je vais ouvrir cette porte, tu vas me remercier. Il a neigé, la lumière est très forte. Je ne veux pas que tu aies mal aux yeux.
— Et toi ?
Il haussa les épaules et lui sourit. Dans cet accoutrement, Maya avait tout d'une jeune terrienne. Les lunettes trop grandes cachaient ses pupilles oblongues et plus rien ne trahissait ses origines eaveniennes. Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit d'un coup. La neige avait recouvert les champs d'un lourd manteau blanc et le soleil brillait haut dans le ciel. Il dut protéger ses yeux clairs avant que ceux-ci s'habituent à ce changement de luminosité. Derrière lui, Maya franchit les quelques pas qui la séparaient de la porte et fourra une main timide dans la sienne. A chaque expiration, un petit nuage blanc se formait devant son visage et les lunettes s'étaient couvertes de buée. Lúka les lui ôta pour les essuyer. Elle ne put résister et ouvrit les yeux pour admirer ce paysage qui lui semblait si exotique. La lumière l'éblouit et ses pupilles se réduisirent jusqu'à ne plus former qu'un fin trait noir au milieu de ses yeux gris. Le bleu du ciel l'étonna, mais moins que la blancheur uniforme du sol et des arbres.
— C'est… sans couleur, commenta-t-elle, un peu dépitée.
— Ça s'appelle la neige.
Il fut obligé d'utiliser le mot français, car aucun équivalent n'existait en eavenien. Les Eaveniens ne connaissaient pas la neige, pas même au sommet des plus hautes montagnes. Avant de franchir le seuil, il lui rendit ses lunettes, qu'elle reprit cette fois avec gratitude. Le sol glissait beaucoup et elle s'accrocha presque désespérément à la main de Lúka pour ne pas tomber. Après quelques mètres, elle ne put résister et se pencha pour effleurer la neige des doigts.
— C'est froid ! Et mouillé !
Comme tous les enfants, elle porta une poignée de flocons à sa bouche, avant de les recracher avec une petite grimace de dégoût. Lúka se moqua d'elle et elle lui adressa un regard noir qu'il ne vit pas sous ses lunettes. Il se baissa et ramassa un peu de neige, qu'il lui lança. Amusé par son air outré, il ne put s'empêcher de recommencer. Mais Maya apprenait vite et riposta aussitôt. Il la pourchassa et elle glissa. Il la rattrapa juste avant qu'elle ne tombe. Elle enfouit de la neige sous sa veste et il protesta :
— Traîtresse ! Tu l'as fait exprès !
— Parfaitement.
Il la poussa et elle se retrouva allongée sur le sol, de la neige plein la bouche. Le visage rougi par le froid, elle essuya ses lèvres.
— Tu es méchant, se plaignit-elle.
— Mais non…
Il s'agenouilla à côté d'elle et elle lui jeta un peu de poudreuse au visage. Elle éclata de rire, incapable de garder son sérieux plus longtemps.
— Finalement, j'aime bien la neige, conclut-elle.
— Et la neige t'aime bien. Tu en as partout.
— C'est de ta faute.
Les lunettes étaient restées dans la neige et Maya plongea ses yeux gris dans les siens, un sourire aux lèvres. Lúka la dévisagea quelques instants, puis se releva, avant de lui tendre une main pour l'aider à se remettre debout. Il ramassa les lunettes, les nettoya sommairement et les lui rendit. Pour ne pas qu'elle risque de prendre froid, il épousseta les flocons qui saupoudraient ses cheveux.
— On arrête la bataille ?
Elle hocha la tête, le visage sombre. Il l'entraîna en haut de la colline et ils s'assirent sur un tronc d'arbre. La vallée immaculée était de toute beauté, écrasée par un ciel qui n'avait jamais été aussi bleu. Maya avait ôté ses lunettes et promenait son regard gris émerveillé sur ce monde qu'elle découvrait tout juste. Lúka l'observait du coin de l'œil, l'esprit tourmenté.
— Tu veux venir sur mes genoux ? demanda-t-il soudain.
Elle se tourna vers lui, étonnée.
— Ce tronc est glacé, tu vas attraper froid…
— D'accord.
Un peu gauche, elle lui fit face. Ses cheveux roux s'étaient libérés du carcan de son chignon et flottaient en mèches frisées autour de son visage. Lúka prit ses mains dans les siennes et l'attira vers lui. Elle s'assit sur ses genoux, les yeux baissés. Il effleura sa joue de ses doigts glacés et elle frissonna. Lorsqu'elle releva la tête, son regard accrocha le sien et elle rougit.
— Lúka, murmura-t-elle. Tu…
Elle ne termina pas sa phrase, noyée dans le vert de ses yeux. Il l'embrassa doucement, avant de s'écarter d'elle.
— Encore, réclama-t-elle. N'arrête pas.
Il frôla à nouveau ses lèvres, et cette fois, elle se pressa contre lui. Elle se laissa guider, frémit de désir lorsque sa langue se lia à la sienne, et finit par le repousser sans ménagement. Elle se mit debout et s'éloigna de quelques pas.
— Rentrons, s'il te plaît. J'ai froid.
Consterné, Lúka hocha la tête et se releva à son tour. Maya le précédait de quelques mètres et marchait d'un pas vif vers la petite maison de pierres. Il la rattrapa. Elle avait remis les lunettes de soleil, mais ses joues brillaient de larmes.
— Qu'est-ce que tu as ?
— Rien du tout. Laisse-moi tranquille.
— Maya !
— Arrête ! Je ne veux pas te parler. Tu as… Tout ça, c'est de ta faute ! cria-t-elle.
— Je suis désolé. Mais dis-moi au moins ce que j'ai fait de mal !
— Je suis une princesse, je n'ai pas le droit de tomber amoureuse de toi. Tu es… Tu es l'ennemi ! Je suis en train de trahir mon peuple, ma famille ! J'aurais préféré que tu me gardes dans une petite pièce sombre, que tu me laisses mourir de faim, que tu me battes ! Au moins, j'aurais pu revenir avec mon honneur intact. Mais toi, tu m'achètes tes vêtements, tu me racontes des histoires, tu me tiens compagnie, tu me prépares à manger, et maintenant, tu me respectes, tu n'oses pas me toucher, tu…
— Je ne vais quand même pas me jeter sur toi…
— Et si c'est ce que je veux ?
— Ce n'est pas ce que tu veux. Et une chose est sûre, ce n'est pas ce que moi je veux. Maintenant, on rentre.
Il l'empoigna par le bras et l'entraîna vers la maison de pierres. Elle trébucha et manqua plusieurs fois de tomber, mais il la rattrapa avec des gestes rendus secs par la colère. Arrivés dans l'entrée, Lúka se débarrassa rapidement de sa veste et Maya essaya de l'imiter, avant d'éclater en sanglots en découvrant qu'elle était incapable de se débrouiller seule avec cette fermeture à laquelle elle ne comprenait rien. L'homme la tira à lui et descendit le zip sans douceur. Comme elle restait à pleurer sans la moindre intention de se dévêtir, il lui arracha presque la veste et la jeta au sol.
— Alors tu me préfères comme ça ?
Elle ne répondit pas, les yeux rivés au plancher. Lúka la força à relever la tête, mais elle détourna son regard. Il l'entoura soudain de ses bras et la serra contre lui avec tendresse. Elle enfouit son visage dans son pull de laine, les épaules secouées de violents sanglots.
— Allez, on arrête ça, d'accord ? On va rentrer, je vais te faire un chocolat chaud, tu vas mettre des vêtements secs, et après, on fera ce que tu voudras.
Elle acquiesça en silence et il la garda quelques instants contre lui, avant qu'elle ne s'écarte de lui en essuyant ses joues du revers de la main.
— On fera ce dont j'ai envie ? répéta-t-elle.
— Oui. A condition que ça n'implique pas le fait que je te tape dessus ou que je t'attache dans un coin.
— C'était stupide, reconnut-elle. Je m'en veux de t'avoir dit ça.
Lúka ramassa la veste sur le sol et la suspendit dans l'armoire, à côté de la sienne. Maya passa timidement ses bras autour de sa taille et se blottit contre lui à nouveau.
— Je suis désolée d'être bizarre, s'excusa-t-elle.
Il se mit à rire et ébouriffa ses cheveux mouillés de neige.
— Ne t'inquiète pas, j'ai connu bien pire.
***
Lúka relisait le résultat des analyses qu'il avait pratiquées sur Maya, les sourcils froncés. Z'arkán était assise à côté de lui, cachant mal son inquiétude. Il avait effectué les prélèvements et les examens dans la partie secrète du Laboratoire, à laquelle elle n'avait pas accès. Elle résistait à peine à l'envie de se pencher par-dessus son épaule pour se faire une idée de la situation.
— Alors ? le pressa-t-elle.
— Alors tout va bien. Les résultats sont parfaits. Le bébé est en pleine santé, il n'y a aucun problème.
Elle soupira de soulagement et son visage s'éclaira d'un sourire satisfait.
— Je le savais. Je savais que tout se passerait bien.
— Ne te réjouis pas trop vite, elle n'en est qu'au quatrième mois. Une complication peut survenir à n'importe quel moment.
— Oui, mais le passage le plus critique est derrière nous. L'implantation s'est bien déroulée et l'embryon se développe correctement.
— C'est vrai, reconnut-il.
— Tu te rends compte que nous avons accompli un véritable miracle scientifique ?
— Un miracle dont nous ne pouvons parler à personne…
— Est-ce si important ?
— Je n'aime pas cacher mes agissements à Line.
— Parce que tu crois qu'elle te raconte toujours tout ce qu'elle fait ?
Lúka haussa les épaules. Line n'avait pas de secret pour lui, de toute manière.
— Pourquoi refuses-tu qu'elle soit au courant pour le bébé ?
— Elle me déteste déjà suffisamment comme cela. Et puis… Je la connais, elle te traiterait aussitôt d'inconscient, d'irresponsable, elle t'abrutirait d'arguments imparables pour te forcer à renoncer, et à présent, il est trop tard. Tu doutes ?
— Oui, tu le sais bien. Comment ne pas douter ? Ce bébé soulève d'innombrables questions éthiques que je ne peux pas ignorer si facilement. Tu m'as donné les pouvoirs d'un créateur et je ne suis pas certain d'être capable d'assumer ce statut. Cependant, tu l'as dit très justement, il est trop tard.
— Que feras-tu de la mère ?
— Je pourrais peut-être la ramener ? Elle n'est pas heureuse ici et je ne veux pas être le bourreau d'une autre captive. J'ai eu assez de Nato et de Lyen.
— Et si elle révèle des informations capitales à sa famille ?
— Qui la croirait ? Sans compter qu'elle est loin de pouvoir influer sur notre époque.
— Quand je t'entends dire des idioties pareilles, tu me fais peur. Pourquoi ne t'en débarrasses-tu pas, comme tu t'es débarrassé des autres captives ?
— C'est hors de question, répliqua-t-il avec colère.
— Tu t'es attaché à elle, n'est-ce pas ? J'ai vu la manière dont tu la regardais, lorsque tu l'as amenée ici, l'autre jour.
— Bien sûr que je me suis attaché à elle, qu'est-ce que tu crois ! Je ne suis pas un individu froid et sans cœur ! Comment pourrais-je ne pas avoir d'affection pour elle, alors que je passe toutes mes nuits et toutes mes journées avec elle ?
— Tu es tellement pathétique…
— Je suis un être humain, contrairement à toi. Peut-être que toi tu ne t'attaches à personne, mais ce n'est pas mon cas ! Moi, je ne suis pas juste un assemblage de processeurs et des lignes de code.
— Comment oses-tu ! souffla-t-elle. Tu ne sais rien de mes sentiments, de ma souffrance ! Tu m'as toujours considérée comme un objet, alors que tu as fait de moi une humaine, avec les mêmes états d'âme, les mêmes envies, les mêmes craintes ! Tu m'as créée uniquement parce que tu ne supportais pas de perdre Line. Crois-tu qu'il soit facile de vivre avec un tel fardeau ? Que feras-tu, si elle meurt ? Me demanderas-tu de la remplacer ? Tu as peur pour elle, mais qui pense à moi, dans toute cette histoire ? Qui a peur pour moi ? Qui se préoccupera de moi, si je disparais ?
— Ne me dis pas que tu as peur de mourir, se moqua-t-il.
— Evidemment ! Et j'ai peur pour toi, aussi, ajouta-t-elle plus bas. J'ai peur qu'il t'arrive quelque chose, que tu disparaisses. Tu es le seul qui compte. Je ferais n'importe quoi pour te garder. N'importe quoi.
Lúka la dévisagea, mais elle baissa les yeux, les mains crispées sur ses genoux. Au moment où il s'apprêtait à lui caresser les cheveux gentiment, elle se releva d'un bond et s'enfuit hors de la pièce. Il soupira et reporta son attention sur les analyses, cependant ses paroles résonnaient dans sa tête. Elle avait eu raison, bien sûr. Il l'avait créée pour pallier la froideur de Line, puis son absence, En elle-même, Z'arkán n'était rien d'autre qu'une intelligence artificielle très aboutie. Ses sentiments, ses gestes étaient un miroir de ceux de sa sœur. Sans l'intégration du module Line, Z'arkán aurait eu la personnalité d'un bol de soupe. Il lui avait donné la souffrance, la douleur, la peur. Il lui avait donné la vie. Et pourtant, il continuait de la considérer comme une machine alors qu'elle lui prouvait son humanité jour après jour.
Je ferais n'importe quoi pour te garder.
Commentaires
1. Le samedi 15 octobre 2011 à 16:03, par Mélie
2. Le samedi 15 octobre 2011 à 17:00, par raph1509
3. Le mercredi 9 novembre 2011 à 14:41, par anloanm
4. Le samedi 12 novembre 2011 à 19:46, par emily
5. Le dimanche 13 novembre 2011 à 22:43, par Ness
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