CHAPITRE XV
Lyen ne remarqua pas tout de suite Maya, impressionnée par le décor splendide et inhabituel qui s'offrait à elle. Après la poussière et le délabrement du passage précédent, elle s'attendait à tout sauf à cela. La sortie ! Enfin, elle était libre ! Un sourire radieux naquit sur son visage et elle quitta l'ascenseur. Le parfum des fleurs embaumait l'air, un parfum qu'elle n'avait plus eu l'occasion de sentir depuis plus de vingt ans, et dans le ciel piqué d'étoiles scintillantes, elle vit la lune pour la première fois de son existence. Les yeux levés vers l'astre de la nuit, elle se laissa enivrer par la sensation d'être enfin libre.
Un mouvement attira son regard sur une jeune fille qui se redressait, les cheveux dans les yeux. Aussitôt, Lyen se mit sur ses gardes. Qui était cette personne ? Pouvait-elle l'empêcher de fuir ? Non, elle était bien trop petite… Toutefois, la méfiance restait la réaction la plus prudente.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle en français.
La fille secoua la tête ; elle ne comprenait pas. Lyen répéta sa question, en anglais, cette fois. Son expression resta inchangée.
— Aï en da stee zou no, déclara finalement la jeune fille en secouant la tête.
Lyen se figea, comme tétanisée. Du eavenien… Depuis des années, la seule personne qu'elle avait entendue parler cette langue était la femme en noir. Mikhail connaissait les bases, cependant il prononçait les mots avec un accent très important, à l'instar de son père. Cette fille n'avait pas une once d'accent. Et elle parlait le haut-eavenien…
— Qui êtes-vous ?
— Je suis Maya, princesse d'Eaven. Et toi ?
La jeune fille avait utilisé la formule destinée aux enfants ou aux personnes d'importance moindre. Lyen n'étant plus une enfant, elle se serait offusquée de cette marque manifeste de mépris si elle avait eu conscience de l'affront qui venait de lui être fait. Néanmoins, elle avait été arrachée à sa planète natale depuis plus de vingt ans, et lorsqu'elle avait quitté Eaven, elle était bien trop jeune pour comprendre toutes les nuances du langage.
— Lyen, répondit-elle.
Maya s'avança vers elle, ouvrant de grands yeux surpris. La femme la détailla : le visage trop rond, la petite taille, l'ossature lourde, et surtout, les cinq doigts… Elle n'avait rien d'une eavenienne. Seuls ses iris à la pupille oblongue témoignaient de son appartenance à ce peuple.
— Lihen ? répéta Maya.
Il y avait des années que Lyen n'avait plus été appelée ainsi. Depuis la mort de Nato… Elle-même s'était si bien habituée à la manière erronée que Line et Mikhail avaient de dire son prénom que l'entendre à nouveau prononcé correctement lui paraissait presque étrange.
— Que fais-tu ici ? Et qui es-tu ? Qui sont tes parents ? questionna Lyen.
— J'ai été enlevée à ma famille. Je te l'ai dit, je suis Maya. Mon père était Hammiel d'Eaven, l'Empereur. Et ma mère…
— Anja, termina la femme. Ainsi, tu es ma jeune sœur… Mais tu as dit "était" ?
— Il est mort peu après ma naissance.
— Et notre mère ?
Maya baissa la tête. Lyen insista, plus fermement, cette fois.
— Elle est morte elle aussi. En me donnant naissance.
Le visage de la femme se durcit. Elle pensait à sa sœur Nato et à la manière dont celle-ci avait péri. Ainsi, leur mère avait subi le même sort ! Mais Maya interpréta mal sa réaction, certaine que sa sœur tout juste retrouvée la méprisait déjà. Elle se crispa, les larmes perlant au coin de ses yeux.
— Et Yolan ? Et Cali ?
— Yol'han est empereur. Kaali est reine d'Eaven, murmura la jeune fille.
— As-tu d'autres frères et sœurs ?
— Non, je suis la dernière. Tout le monde pensait que Natao et toi étiez mortes.
— Natao est morte. Et moi, j'aurais préféré l'être, lâcha Lyen tout bas. Que t'a-t-il fait ?
— Pardon ?
— Lúka ! précisa-t-elle avec mauvaise humeur, les bras croisés sur sa poitrine. Que t'a-t-il fait ?
Maya détourna les yeux pour ne pas affronter le regard dur de Lyen. Pourquoi lui parlait-elle ainsi ? Pourquoi n'était-elle pas heureuse de la rencontrer ? Un instant, lorsque sa sœur lui avait dit son prénom, elle avait eu l'envie difficilement répressible de l'enlacer et de la serrer contre elle. L'expression méprisante de la femme l'avait dissuadée de ce témoignage d'affection.
— Lúka n'a rien fait, murmura-t-elle.
— Tu mens !
Maya la dévisagea un instant, les lèvres tremblantes. Lihen ressemblait à Kaali. Ce n'était pas tant la similitude de leurs traits que le mépris et la froideur de ceux-ci qui rendaient cette ressemblance si frappante. Elle s'adressait à elle comme à une étrangère, bien qu'elle utilise le style habituellement réservé à la famille et aux amis très proches. Chacun de ces mots était comme un coup de poignard : tranchant et douloureux.
— Va-t'en, lâcha-t-elle. Je ne veux plus te voir. Tu me regardes comme si j'étais une chose répugnante sur le sol, alors que je suis de ton sang. Tu n'es même pas heureuse de me voir ! Tu me détestes déjà !
— Ça y est, une Line numéro deux, soupira Lyen. Qu'est-ce que j'ai fait pour avoir une famille pareille ? Regarde-toi : tu es lamentable. Je croyais que tu étais une princesse ! Tu n'es qu'une… qu'une hybride ! Comme Mayi ! Tu n'es pas la fille de mon père, oh ça non !
— Et toi… Toi, tu n'es même pas capable de parler correctement ta propre langue ! Tu places les mots n'importe comment, tu mélanges les niveaux de langue, tu mets les intonations au mauvais endroit, tu as un horrible accent, et… tu parles comme un bébé.
Lyen blêmit, touchée dans son honneur par cette critique méritée. En ayant été séparée de sa famille et de son peuple à l'âge de six ans, il aurait été impensable qu'elle maîtrise déjà tous les niveaux de langue, pourtant cette remarque la blessa. Elle se rendit compte de sa propre méchanceté et son regard pour sa sœur s'adoucit.
— Je suis désolée, je n'aurais pas dû dire ça. Ce n'est pas de ta faute si tu es une hybride.
— Je ne suis PAS une hybride ! Je… Personne ne sait pourquoi je suis née comme ça, avec ces mains déformées ! Je suis trop petite, je n'ai même pas de branchies… Je suis monstrueuse, je le sais, Kaali me l'a assez souvent rappelé !
Elle se mit à pleurer presque silencieusement, et après quelques secondes un peu gauches, sa sœur s'avança vers elle et la prit dans ses bras. La jeune fille redoubla de sanglots, serrée contre elle. Une main dans ses cheveux roux, Lyen essaya de la calmer, mais sentit elle-même la brûlure des larmes sous ses paupières.
— Recommençons tout à zéro, tu es d'accord ? proposa-t-elle. Nous avons tant de choses à nous dire…
***
— Un bébé ?! s'écria Lyen après que Maya lui eut tout raconté. J'aurais dû le savoir…
— Comment l'aurais-tu pu ?
La femme secoua doucement la tête, les yeux perdus dans le vague. Elle n'avait pas envie de raconter à sa jeune sœur tout ce qu'elle avait subi. Les embryons, la fuite sur Lambda, les coups, les enfants qu'elle savait vivants mais qu'elle ne reverrait jamais… Maya n'avait pas besoin de connaître ce genre de détails.
— Il te traite bien ? Il ne te frappe pas ?
— Non, bien sûr ! Pourquoi le ferait-il ? Il est gentil avec moi. Très gentil. Il ne me laisse jamais seule longtemps, il sait que je déteste la solitude.
— T'a-t-il touchée ?
— Evidemment ! Il m'a soignée lorsque j'étais malade, il m'a réconfortée quand je pleurais, sans parler des examens qu'il a faits sur moi !
— Ce n'est pas de ça que je veux parler. T'a-t-il… embrassée ?
Lyen avait presque craché le dernier mot, comme si ces quelques syllabes la dégoûtaient trop pour qu'elle supporte de les avoir plus longtemps sur les lèvres. Maya ne laissa pas son visage la trahir, toutefois elle ne put empêcher ses joues de se colorer de rouge.
— Quand ? Comment ? Combien de fois ? la pressa sa sœur, les poings serrés.
— Deux fois. La première fois, c'était de ma faute. Je me suis glissée dans son lit alors qu'il dormait et…
— Tu t'es quoi ?
— Je ne voulais pas dormir seule ! Il rêvait et m'a prise pour une autre. Il s'est excusé souvent, il était vraiment confus.
Lyen ne comprenait pas le mot "confus" mais n'aurait demandé sa signification à Maya pour rien au monde. Ainsi, Lúka avait osé la toucher ! Il s'en était pris à Nato, à présent, il s'en prenait à sa jeune sœur…
— La seconde fois, il m'a vraiment embrassée. Je l'ai repoussé, bien sûr.
— Je suis fière de toi ! Ne le laisse pas faire, c'est un homme mauvais.
— Je ne sais pas… Au début, je le détestais. Mais il a pris soin de moi, il a toujours été gentil. Peut-être était-il obligé de faire ce qu'il m'a fait ? Peut-être qu'au fond de lui, il s'en veut de me garder prisonnière ici ?
— Oh non, crois-moi, il ne s'en veut pas, souffla sa sœur. Qu'est-ce que tu crois ? Qu'il va te ramener à la maison une fois que le bébé sera né ?
— Evidemment ! Il doit me ramener ! Pourquoi me garderait-il ?
— Regarde-moi, Maya. Cela fait plus de vingt ans qu'il me garde ! Toi, tu as de la chance, il t'a mise dans un bel endroit. Tu as des plantes, des fleurs, de l'herbe… Moi, je suis dans une pièce minuscule, depuis vingt ans. Il ne te ramènera pas. Si tu as de la chance, il te tuera, comme il a tué notre sœur !
— Non, ce n'est pas vrai ! Il n'a pas tué Natao !
— Il l'a laissée mourir. Il aurait pu la sauver, mais il l'a regardée mourir !
Maya plaqua ses paumes sur ses oreilles et ferma les yeux pour se couper de ce monde extérieur qui devenait soudain très hostile. Elle ne voulait pas croire Lihen. Sa sœur mentait forcément ! Lúka n'avait pas pu faire cela, pas lui ! Pouvait-elle s'être trompée à ce point sur son compte ? C'était impossible ! Il l'avait soignée, il s'était occupé d'elle pendant des semaines, il l'avait embrassée, il…
— … de te cacher ! cria Lyen en repoussant ses mains de ses oreilles. Arrête ! Tu es comme Nato, tu refuses de regarder la réalité ! Tu es une princesse ! Personne n'a le droit de t'enlever à ton peuple, de t'emmener sur une planète inconnue, de t'enfermer, de te mettre un bébé dans le ventre ! Personne, tu m'entends ? Tu dois te battre !
— Il va me ramener. J'ai confiance en lui, répondit Maya d'une voix mal assurée.
Les yeux de Lyen s'agrandirent et l'horreur se peignit sur son visage en l'espace d'un instant.
— Tu… Tu l'aimes !
— Non, c'est absurde.
— Oh, si, tu l'aimes. Comment ai-je pu ne pas m'en apercevoir immédiatement ? Mais je te préviens : si tu le laisses te toucher, t'embrasser ou pire, tu seras la honte de notre famille !
— Je connais les règles.
— Nous pouvons fuir. Je connais un moyen de quitter cet endroit, avança Lyen sans réfléchir.
Elle se mordit la lèvre ; elle avait donné sa parole, elle devait mener à bien sa mission ! Et puis, que ferait-elle sur Eaven, à présent ? Ses parents étaient morts, sa sœur Cali avait pris la place de leur tante sur le trône, son honneur était souillé, elle n'avait plus rien à faire là-bas ! Ici, elle avait Mikhail…
— Non. Je te l'ai dit, j'ai confiance en Lúka, je sais qu'il me ramènera. Tu n'as qu'à partir, toi ! Moi je reste.
— Nous partirons ensemble. Quand tu comprendras enfin qu'il ne te laissera jamais quitter cet endroit, tu t'enfuiras avec moi.
***
Maya se tournait et se retournait dans son lit sans parvenir à trouver le sommeil. Trop d'événements s'étaient produits pour qu'elle puisse faire le vide dans son esprit. Lúka l'avait abandonnée pour se rendre à cette soirée avec une femme, elle se découvrait soudain une grande sœur qui vivait à une centaine de mètres d'elle et qu'elle avait crue morte encore trois heures auparavant, et au moment où Lihen la quittait, elle avait senti bouger le bébé pour la première fois. Mais c'était bien trop tôt ! Il y avait à peine quelques semaines que l'embryon se trouvait dans son ventre ! Pourquoi Lúka n'était-il pas là alors qu'elle avait besoin de lui ? Et tout ce que sa sœur avait dit à son sujet… Elle mentait forcément ! L'homme ne pouvait pas être aussi mauvais que ce qu'elle prétendait. Alors pourquoi la gardait-il enfermée depuis toutes ces années ? Maya avait promis à Lihen de ne pas mentionner sa visite et elle tiendrait parole. Pourtant, elle aurait tant aimé éclaircir toutes ces zones d'ombre !
Les chiffres du réveil indiquaient un peu plus de minuit trente. Elle hésita à se relever et à se trouver une occupation en attendant le retour de Lúka, puis renonça. Cela ne servirait à rien, sans compter que l'homme l'avait prévenue qu'il ne rentrerait peut-être que le lendemain matin. Elle aurait aimé qu'il tourne les talons et revienne auprès d'elle. Dans sa tête, elle avait imaginé cette scène une bonne dizaine de fois. Il passait la porte mais se ravisait et abandonnait sa soirée stupide pour lui tenir compagnie. Elle avait conscience d'être égoïste et puérile, et s'en moquait complètement. Il n'avait pas le droit de lui mettre un bébé dans le ventre et d'aller s'amuser à une soirée avec une autre femme alors qu'elle était enfermée et seule.
Lihen avait promis de revenir dès que possible. Autrement dit, dès que Lúka quitterait les lieux pour plus de quelques heures. Maya n'était pas certaine d'avoir hâte de la revoir. Sa sœur n'était pas exactement le genre de personnes optimistes et joviales passées maîtresses dans l'art de remonter un moral dévasté. Elle détestait Lúka et la méprisait de ne pas faire de même. Par bien des côtés, elle lui rappelait Kaali : arrogante, froide, hautaine, et surtout, dépourvue du moindre tact. Maya se demanda si Natao était comme cela elle aussi. Peut-être était-ce normal, après tout ? Peut-être le problème venait-il d'elle ? Pourtant, Lúka ne la traitait pas ainsi. Lui se montrait doux et tolérant, même quand elle était clairement insupportable.
Depuis des jours, elle ne faisait que penser à lui, à ses bras où elle aimait se réfugier, à ses cheveux toujours en bataille qu'elle adorait ébouriffer, à son corps chaud près du sien, la nuit. Mais il l'avait enlevée à sa famille, il s'était servi de son corps comme d'un vulgaire incubateur, et pour ces raisons et bien d'autres, elle ne pouvait pas le laisser l'embrasser. Lorsqu'elle fermait ses paupières, elle revoyait pourtant cet instant et le savourait jusqu'à en avoir les yeux brûlants de larmes. Le regret la dévorait, et même si son imagination l'autorisait à changer le passé, la réalité s'imposait toujours.
Finalement, le sommeil l'emporta sur sa conscience tourmentée et elle s'endormit, une main posée sur son ventre à peine rebondi.
***
Lyen avait projeté d'explorer le niveau inférieur de la partie cachée du Laboratoire, cependant la rencontre avec Maya l'avait bouleversée et elle ne se sentit pas de taille à affronter de nouvelles émotions fortes. Dans l'ascenseur, elle s'appuya contre la paroi, les yeux fermés, les jambes tremblantes. Au creux de son estomac, sa haine pour Lúka remuait telle une pieuvre glacée. Comment avait-il pu faire cela ? Nato et elle ne lui avaient-elles pas suffi ? Pourquoi avait-il enlevé leur jeune sœur ? Elle aurait dû porter cet enfant, pas Maya ! Et il avait osé l'embrasser… Imaginer le Fils poser ses lèvres sur celles de sa cadette lui donna presque la nausée et elle s'empressa de chasser cette image de son esprit. Cette imbécile se consumait d'amour pour lui, alors qu'il avait détruit sa famille et qu'il s'apprêtait à la détruire elle, comme il l'avait fait pour Nato ! Il n'aurait pas à insister beaucoup pour la rendre complètement dépendante de lui. Elle serait sa chose, elle céderait à ses moindres désirs, elle lui obéirait telle un animal idiot.
Ainsi, c'était cela : l'amour ou les coups. Lorsqu'elle voyait Line, Lyen se réjouissait d'avoir eu les coups. Tout valait mieux que cette humiliation permanente, cette soumission grotesque. Au moins, elle sauvait son honneur. Et un jour, elle aurait sa vengeance. Peu importait le temps qu'il lui faudrait patienter pour cela.
Lúka ne ramènerait pas Maya, et le jour où la jeune fille comprendrait cela, la vie deviendrait un enfer pour elle. Lyen la maudit de s'être laissée prendre si facilement : à présent, tout devenait bien trop compliqué. Elle n'avait pas menti à sa sœur ; elle avait un moyen de s'enfuir. Cela avait presque fonctionné une fois. Si elles se préparaient bien, elles auraient une chance de revoir leur planète et leur peuple. Mais elle avait passé un accord, des années auparavant, et elle le briserait en quittant la Terre avec Maya. Pouvait-elle choisir entre une vengeance dont elle savourait l'idée depuis si longtemps et sa famille ?
Dans le couloir glacial, Lyen se concentra : la seule présence qu'elle ressentait était celle de sa sœur. Lúka n'était pas encore rentré, ce qui n'avait rien d'étonnant et qui lui laisserait le temps de remettre en place le pull en laine. Line lui avait décrit l'emplacement du levier du mieux qu'elle pouvait, toutefois elle mit presque cinq minutes à le trouver, frigorifiée et paniquée. Enfin, la paroi se souleva et elle se précipita hors du couloir sombre, impatiente de regagner le confort relatif de sa cellule.
Elle réussit à nettoyer tout le vomi sur la manche du pull et le plaça là où elle l'avait trouvé. Ses cheveux étaient poisseux de poussière et la porte ouverte de la salle de bain semblait la plus tentante des invitations. Après une légère hésitation, Lyen y entra. Lúka lui avait donné l'autorisation de se servir de la grande salle d'eau que toutes les captives se partageaient autrefois, mais il n'y avait ni serviette éponge, ni savons aux senteurs délicieuses. L'homme ne rentrerait sûrement pas avant le lendemain, trop occupé à affirmer sa virilité auprès d'une quelconque ingénue.
Elle se débarrassa de son pull de coton gris et de son soutien-gorge. La femme qui lui faisait face dans le miroir avait les traits tirés et les joues tachées. Une vieille ecchymose marquait encore sa clavicule droite. Ces derniers temps, Lúka l'avait laissée en paix. Sur sa peau pâle, les veines dessinaient de longs sillons bleu vert, accentués par la lumière un peu trop vive de la pièce. Elle se détailla d'un regard critique, les sourcils froncés. Des années durant, elle avait prié pour que le Fils cesse de lui raser le crâne dès que l'envie lui en prenait. A présent, ses cheveux étaient trop longs, emmêlés et ternes. Elle déroula son chignon et passa ses doigts dans les boucles sales. Le shampoing faisait toujours des merveilles, mais pourrait-il accomplir des miracles ?
Quelques heures plus tôt, elle avait jugé Maya sur son apparence étrange et négligée. La culpabilité s'immisça en elle : comment avait-elle pu reprocher à sa sœur de ne pas se tenir aux standards d'élégance eaveniens, alors qu'elle-même se traînait au Laboratoire dans des vêtements couverts de crasse ?
L'eau chaude apaisa toute la colère qui grondait au fond d'elle et Lyen commença à démêler ses cheveux avec patience, chantonnant sous la douche pour faire disparaître les monstrueuses images qui tentaient de s'imposer à elle. Le savon avait une odeur délicieuse, fruitée. Cela lui rappelait les quelques semaines qu'elle avait passées à Bruxelles avec Line, il y avait déjà si longtemps. A cette époque, elle n'avait pas été loin de connaître le bonheur : elle avait Mikhail pour elle seule ou presque, elle mangeait à sa faim de la nourriture raffinée et ses vêtements étaient propres. Elle pouvait passer des heures dans une baignoire remplie de mousse parfumée à lire ou à écouter de la musique.
Ses boucles emmêlées résistaient au peigne et même le shampoing avait du mal à venir à bout des nœuds. Mais Lyen savait que Lúka ne reviendrait pas avant plusieurs heures au moins, elle avait le temps de prendre soin de ses cheveux et de profiter un peu du confort qui lui manquait tant. Elle saisit une grosse noix de démêlant, qu'elle appliqua généreusement sur son crâne. Se focaliser sur une tâche aussi futile que celle-ci l'empêchait de penser sans cesse à sa jeune sœur et à ce qu'elle avait découvert derrière les parois de métal de l'ascenseur. Quant au bébé que portait Maya… c'était trop. Juste trop. Pour le moment, elle préférait occulter cette idée et les conséquences désastreuses qui en résulteraient.
***
Lúka jeta son manteau sur le vieux fauteuil avec colère. Jamais il n'aurait dû inviter Gabrielle à cette soirée ! A présent, la jeune femme le détestait sûrement, et elle avait bien raison : il s'était comporté en véritable goujat. Il se débarrassa de ses mocassins de cuir, qu'il envoya valser à l'autre bout de la pièce d'un coup de pied rageur. Arrivé dans le salon, il s'affala sur le canapé, les yeux rivés au plafond, et tenta de mettre de l'ordre dans ses pensées. Il n'avait pas pu, il n'avait simplement pas pu. Ce n'était pas la faute de Gabrielle, mais cela ne changeait rien à l'humiliation qu'il lui avait fait subir. Comment avait-il osé la quitter ainsi, bafouillant des excuses ridicules ?
Il baissa les yeux et soupira : sa chemise était mal reboutonnée. Machinalement, ses doigts défirent les boutons. Qu'avait-elle pensé de lui ? Qu'est-ce qu'une femme comme elle pouvait penser d'un homme qui montait dans son appartement, qui la déshabillait, l'embrassait, et s'enfuyait dès que les choses devenaient plus sérieuses ? Comment pourrait-il la regarder en face à nouveau ?
— Alors ?
Lúka se redressa et Z'arkán prit place sur le canapé à côté de lui. Elle avait revêtu, sûrement par pure provocation, une robe moulante au décolleté généreux. Sa cuisse nue frôlait la sienne et la manière dont elle lui souriait ne laissait pas le moindre doute sur ses intentions. Ou du moins était-ce l'impression qu'elle donnait.
— A ton avis ? lâcha-t-il avec une petite grimace.
L'alcool qu'il avait bu lui montait à la tête et il commençait à en sentir les effets indésirables.
— Tu ne t'es pas amusé ?
— Cela t'étonne ?
— Un peu.
— Line était là.
— Ça me paraît assez logique. La femme du directeur aurait du mal à justifier son absence à une telle soirée.
A ces mots, Lúka crispa les poings. Il se leva d'un bond et alla farfouiller dans une armoire jusqu'à ce qu'il mette la main sur une bouteille de vodka antédiluvienne, héritage paternel qui n'était jamais aussi apprécié que dans les grands moments de déprime. Z'arkán le rejoignit pendant qu'il remplissait un verre à ras bord et s'appuya contre lui, très sensuelle.
— Je ne pensais pas te voir revenir si vite, murmura-t-elle. Ne me dis pas que cette fille n'a pas voulu de toi !
— C'est moi qui n'ai pas voulu d'elle et je crois que c'est bien pire, répliqua-t-il en portant le verre à ses lèvres pour avaler la vodka en trois gorgées.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— Pas grand-chose, justement. J'ai tout de suite compris que ce ne serait pas possible, mais je me suis laissé convaincre, et…
Il haussa les épaules et remplit son verre à nouveau.
— J'ai paniqué. Je me suis dit, et si elle tombe enceinte ? Et si elle me court après pendant des semaines ? Et si elle raconte notre vie sexuelle à tout le monde ?
— Parce que là, tu penses qu'elle va s'en priver ? Crois-moi, la rumeur va se propager comme une traînée de poudre. Et puis, ça ne t'est pas venu à l'idée d'utiliser un préservatif ?
— J'en avais pas. De toute manière, je n'avais pas envie de faire l'amour avec elle, c'est tout. Il n'y a pas besoin d'autre raison.
— Oh, si, tu en avais envie. Tu étais juste terrifié à l'idée de ne pas être à la hauteur. Elle s'est montrée entreprenante et tu as eu peur qu'elle te juge.
— Tu nous as surveillés ? Il y avait des caméras, dans son appartement ?
— Je te connais. Et tu m'as créée intelligente et perspicace, je n'y peux rien. Et pose cette bouteille ! A quoi ça te servira de te saouler ? Tu auras juste gagné une gueule de bois.
Comme par défi, Lúka se resservit un verre. Il s'écarta d'elle pour mieux la détailler. Les yeux brillants, il s'attarda sur sa taille et ses seins, que le tissu moulait sans rien laisser à l'imagination. Il but les quelques gorgées de vodka sans la quitter du regard, puis se débarrassa du verre. Ses deux mains libres se posèrent sur les hanches de la jeune femme et il l'attira à lui d'un geste sûr.
— Tu vois, je suis rentré, et maintenant, je suis avec toi.
— Parce que tu n'as pas peur de mon jugement, c'est tout.
— Peu importe la raison, je suis là.
Il l'embrassa avec une fougue dont la vodka était en grande partie responsable et la serra trop fort contre lui. Elle se dégagea avec une grimace de douleur.
— Arrête, tu me fais mal !
— Et toi, tu fais ta petite mijaurée. Tu t'es refusée à moi pendant des années, à présent, je veux que cela cesse ! Tu n'as pas le droit de continuer à me dire non ! Je t'ai créée pour moi ! Je t'ai créée pour ça !
Z'arkán le repoussa avec force, le visage dur.
— Pour ça ? C'est uniquement pour ça que tu m'as créée ?
— Mais qu'est-ce que tu croyais ! J'ai créé Z'arkán parce que cela me donnait un pouvoir sur le monde, j'ai créé ton module parce qu'il me donnait un pouvoir sur Z'arkán ! A cette époque, Line me rejetait. Je ne voulais pas être seul ! Je suis un homme, j'ai des besoins !
— Quel argument de merde ! Alors tu m'as créée pour être ton objet sexuel parce que tu es incapable de coucher avec une autre que Line ? Espèce… espèce d'impuissant ! Ainsi, c'est pour cela que tu lui es presque toujours resté fidèle ? Pas par amour pour elle, mais par trouille d'être incapable de satisfaire une autre femme ? Tu es tellement pathétique…
— Oh, va te faire foutre, tu ne comprends rien, de toute façon. Tu n'es pas dans ma tête, tu comprends ? Pas dans ma tête, et c'est bien ça le problème !
— Non, le problème, c'est toi, Lúka. Pourquoi crois-tu que Line t'a abandonné ? Pourquoi a-t-elle fait l'amour avec Ruan ? Pourquoi s'est-elle mariée avec William, à ton avis ? Tu détruis tout ce que tu touches ! Tu rends tout le monde malheureux autour de toi ! Même moi ! Tu m'as donné des sentiments, des émotions, et pour l'instant, je n'ai eu l'occasion que de me servir de la tristesse, de l'humiliation et de la douleur !
— Arrête ! Arrête de me parler, je ne veux plus t'écouter.
Z'arkán se tut, les bras croisés sur sa poitrine, le regard rempli de reproches. Il s'avança vers elle et l'enlaça, sans se préoccuper de sa résistance. Le visage niché au creux de son cou, il embrassa sa peau avec douceur pendant que ses mains cherchaient à remonter sa robe jusqu'à ses hanches.
— Qu'est-ce que tu crois être en train de faire ? soupira-t-elle.
— Je te l'ai dit, j'ai envie de toi. J'ai tenu mes promesses, j'ai fait beaucoup de choses pour toi, à toi de me rendre la pareille. Juste une fois, d'accord ?
— Ôte tes mains de mes cuisses.
— Line, je t'en prie ! gémit-il d'une voix plaintive. S'il te plaît…
— Je ne suis pas Line !
Elle se dégagea de son étreinte, le fixa un instant avec mépris, avant de tourner les talons. Il hésita à la suivre, puis décida que cela n'en vaudrait pas la peine. Non, ce qu'il lui fallait, c'était une bonne douche. Tout en commençant à se dévêtir, il se dirigea vers sa chambre.
***
Enroulée dans une serviette-éponge bleue, Lyen savourait la douceur du tissu contre sa peau en coiffant ses cheveux. Le démêlant avait fait son effet et la brosse passait à travers sa chevelure sans la moindre résistance. Elle était déjà sèche depuis longtemps, pourtant elle ne pouvait pas se détacher de la serviette : celles réservées à son usage étaient rêches et grises, et surtout, elles ne sentaient pas l'odeur délicieuse de l'adoucissant.
Ses vêtements gisaient en tas sur le sol, et même s'ils n'étaient pas d'une saleté repoussante, Lyen répugnait à les porter plus longtemps. Lúka ne rentrerait pas avant plusieurs heures, elle avait le temps d'aller se chercher un pull et un pantalon propre, puis de rapporter la serviette bleue.
Depuis près de dix minutes, elle brossait ses cheveux devant le miroir et en profitait pour s'observer avec attention. Ressemblait-elle à Maya ? Même un peu ? Elle était forcée d'avouer qu'à part leur rousseur, tout les distinguait : sa sœur était petite et bien en chair alors qu'elle était grande et maigre, les traits doux de son visage n'avaient rien de commun avec la finesse des siens, plus harmonieux mais plus durs. Selon les standards eaveniens, Maya n'était pas belle, loin de là. Lyen savait que les hommes considéraient Line comme une femme d'une grande beauté et avait basé ses nouveaux standards sur son apparence. Maya n'était pas belle non plus selon ces standards-ci. Ses caractéristiques humaines la rendaient moins attirante aux yeux des Eaveniens, et ses traits eaveniens la marginalisaient trop vis-à-vis des Terriens pour qu'ils puissent lui trouver un quelconque intérêt. Elle avait néanmoins de magnifiques yeux clairs, qui rappelaient à Lyen ceux de sa fille Nato et surtout ceux d'Anja, sa mère, et les cheveux du roux flamboyant propre à la famille royale. Sur Eaven, elle n'aurait eu aucun mal à trouver un époux, grâce à son statut, cependant, même si Lúka la ramenait, elle serait souillée à jamais et aucun noble ne voudrait d'elle.
Lyen n'oubliait pas qu'il en allait de même pour elle, toutefois elle n'avait pas la moindre intention de retourner sur sa planète natale. Elle n'avait plus rien à y faire, et après toutes ces années, ce n'était plus chez elle. La Terre était devenue sa nouvelle patrie : elle parlait le français mieux que l'eavenien et, dans quelques mois, elle aurait un niveau suffisant en anglais pour pouvoir se débrouiller n'importe où. Sur Eaven, elle ne serait que la princesse qui avait été enlevée et qui revenait salie et brisée. Sur la Terre, elle avait le pouvoir de faire changer les choses, de donner enfin un sens à sa vie.
Derrière elle, la porte s'ouvrit soudain, et dans le miroir encore embué, Lyen vit apparaître Lúka. Elle se retourna, blême et tremblante, les mains crispées sur la serviette de bain. La panique lui tordit les entrailles et elle chercha à toute vitesse une échappatoire, en vain. Le visage de l'homme exprimait la surprise la plus totale, mais ses traits se muèrent vite en un masque dur, les commissures des lèvres blanchies par la colère.
— Qu'est-ce que tu fais dans ma salle de bain ?
— Je… Je voulais juste…
— Lâche cette serviette ! C'est à moi, tu n'as pas à toucher mes affaires ! gronda-t-il.
Lyen recula d'un pas et son pied buta contre le meuble de l'évier. Les doigts serrés sur le tissu éponge, elle baissa les yeux. Sous la serviette, elle était nue et Lúka le savait sûrement. En une seconde à peine, il fut devant elle et l'empoigna par les épaules. Elle cria comme ses ongles s'enfonçaient dans sa chair, puis se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas lui donner le plaisir de l'entendre à nouveau. Ses mains étaient fortes et la pression de ses doigts sur ses clavicules faisait monter les larmes à ses yeux.
— Et je vois que tu as retrouvé toute ta vanité, susurra-t-il en lâchant son épaule pour caresser ses cheveux.
Lyen n'apprécia ce répit qu'un instant : Lúka empoigna quelques mèches et les tira d'un coup sec. Le mouvement la fit trébucher et elle heurta le rebord de la baignoire dans sa chute. Cette fois, elle ne put retenir un cri de douleur. Elle porta la main à son crâne et la retira ensanglantée. Elle pouvait sentir le liquide chaud couler le long de sa nuque et, derrière elle, le carrelage blanc avait déjà commencé à se teinter de rouge. Cela ne sembla pas apaiser la colère de Lúka, qui la força à se relever d'une traction si violente sur son bras qu'elle crut que son épaule allait se démettre.
— Et en plus, tu salis mon carrelage. Et regarde ce que tu as fait au tapis !
Son visage était si près du sien qu'elle discerna sans peine les effluves d'alcool qui se mêlaient à son haleine. Pour la première fois depuis des années, elle eut peur de lui. Dans une tentative désespérée pour lui échapper, elle le bouscula et bondit hors de la pièce. Après trois pas, elle s'écrasa sur le sol, à bout de souffle et incapable de se redresser.
— Sans poumons, c'est moins facile de piquer un sprint, n'est-ce pas ? La télékinésie, ça ne sert pas qu'à récupérer les télécommandes ou prendre des paquets de chips dans l'armoire…
Il s'agenouilla auprès d'elle alors qu'elle reprenait son souffle avec beaucoup de difficulté. Le nœud de la serviette de bain s'était détaché et celle-ci ne cachait plus grand-chose de son anatomie. Les larmes aux yeux, Lyen tenta de ramener les deux pans de tissu sur son corps, mais Lúka l'en empêcha et écrasa son poignet sur le sol.
— Tu veux faire ta vaniteuse, assume ! Et puis, ce n'est pas comme s'il y avait quelque chose à cacher, en plus. Tu es d'une laideur presque inimaginable.
Lyen détourna la tête, luttant pour ne pas pleurer. Elle y était parvenue pendant des années, pourquoi était-ce si difficile à présent ? Lúka l'avait complètement débarrassée de la serviette éponge et détaillait son corps sans la moindre gêne. La douleur dans son crâne devenait de moins en moins supportable et elle se demanda si elle avait perdu beaucoup de sang. Comme s'il avait suivi le fil de ses pensées, l'homme la souleva du sol pour la jeter sur le lit. Elle gémit et une larme coula le long de sa joue.
— Avec tout ça, tu as réussi à foutre du sang sur ce tapis aussi, grogna-t-il.
Il se pencha sur elle et elle le frappa à la poitrine. Mais ses poings étaient faibles et ne firent qu'attiser sa colère.
— Laisse-moi, laisse-moi ! cria-t-elle.
Lúka lui envoya une gifle qui marqua sa peau blême d'une grande trace écarlate. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire effrayant et ses mains se refermèrent autour de son cou. Lyen hoqueta et serra ses doigts autour des poignets de l'homme pour le forcer à relâcher sa poigne. Ses jambes étaient libres et elle tenta de s'en servir pour le repousser, cependant il pressait de tout son poids sur son corps. Plus elle bougeait, plus il l'écrasait et plus elle manquait d'air. Et plus elle étouffait, plus son sourire s'agrandissait. Elle ne pouvait toutefois pas réprimer ses réflexes, qui la forçaient à se débattre malgré elle et qui n'avaient d'autre conséquence que de brûler le peu d'oxygène qui circulait encore dans son sang.
— Arrête de bouger, ordonna-t-il. Arrête de…
Il ne termina pas sa phrase et la surprise remplaça la haine sur son visage. Immédiatement, il ôta ses mains du cou de Lyen et se releva avec précipitation. La femme prit une grande inspiration, vite avortée par une quinte de toux. Une fois que sa respiration eut retrouvé une fréquence moins chaotique, elle ressentit une chaude humidité sur son ventre et y porta la main. Saignait-elle là aussi ? Lúka avait ramassé la serviette éponge sur le sol. Il écarta son bras et essuya sa peau, les joues en feu.
— Je saigne ? murmura-t-elle d'une voix rauque.
— Non.
— Mais alors qu'est-ce que…
— Ce n'est rien du tout. Rien du tout. De toute manière, tout est de ta faute ! Si tu n'avais pas gigoté dans tous les sens comme ça, je n'aurais pas… C'est de ta faute !
Elle secoua la tête et ce geste lui arracha une grimace de douleur. Lúka s'était déjà détourné et fouillait dans un tiroir. Il en tira un T-shirt et un caleçon.
— Ne bouge pas d'ici. Je vais m'occuper de ta blessure dans quelques minutes, annonça-t-il avant de claquer la porte de la salle de bain.
***
Lúka s'appuya un instant contre le chambranle, les yeux clos et le cœur trop rapide. Comment une chose pareille avait-elle pu se produire ? Etait-ce l'effet de l'alcool ? Etait-ce à cause de sa soirée terriblement incomplète avec Gabrielle ? Lyen n'avait pas compris ce qui venait de lui arriver et il se garderait bien de le lui expliquer. Il frémit d'horreur en imaginant ce qui se serait passé s'il était allé voir Maya au lieu de se rendre dans sa chambre. Peut-être n'aurait-il rien fait, mais il ne pouvait en être certain.
Il jeta son caleçon dans le panier à linge avec une grimace de dégoût et se précipita sous la douche. Il se savonna presque frénétiquement, pourtant cela n'effaça pas la honte qui grandissait en lui. L'eau chaude le calma et l'aida à reprendre ses esprits. Lyen ne savait pas ce qui s'était passé, il gardait donc son pouvoir sur elle. L'alcool et la nudité de la femme étaient probablement les seuls responsables de ce dérapage.
Une fois habillé, Lúka hésita avant de retourner dans la chambre. Parviendrait-il à garder sa froideur habituelle vis-à-vis de Lyen ? Pourrait-il la regarder en face sans rougir ? Il le faudrait bien : il n'était pas prêt à mettre un terme à leur relation violente et haineuse, dans laquelle la culpabilité n'avait pas sa place. Finalement, il décida d'occulter l'événement de sa mémoire et se jura de ne plus jamais y penser. Fort de cette nouvelle résolution, il ouvrit la porte avec beaucoup plus d'entrain qu'elle n'en aurait mérité. Le battant heurta violemment un meuble, ce qui fit tomber le dernier portrait de Line qu'il conservait. Lúka ne put s'empêcher d'y voir un signe et une boule douloureuse se nicha dans son estomac. Lyen n'avait pas bougé du lit, mais elle avait récupéré la serviette de bain bleue, dans laquelle elle se pelotonnait presque avec désespoir, du sang sur la tempe et dans le cou. Le fracas de la porte ne sembla pas l'affecter et elle continua à fixer le mur droit devant elle, comme hypnotisée. Finalement, elle se tourna vers lui :
— Je peux récupérer mes vêtements ?
Lúka ne répondit pas, se contentant de s'écarter de l'embrasure de la porte. Les mains crispées sur la serviette, Lyen se leva et traversa la pièce. Arrivée à sa hauteur, elle lui jeta un coup d'œil furtif et accéléra le pas.
— Je t'attends dans le salon, annonça-t-il d'un ton qui ne souffrait pas la moindre protestation.
***
Dès qu'elle entendit ses pas s'éloigner, elle lâcha la serviette-éponge et se précipita sur ses vêtements, qui lui semblaient bien moins repoussants qu'une demi-heure auparavant. La douleur dans son crâne pulsait à chaque battement de son cœur et le sang coulait toujours. Cependant, ce n'était rien en comparaison des milliers d'aiguilles qui s'enfonçaient dans sa gorge lorsqu'elle avalait sa salive ou qu'elle tournait la tête. Ses poumons lui faisaient payer le mauvais traitement que Lúka leur avait infligé à chaque inspiration et elle devait lutter contre la toux à la moindre expiration trop rapide.
A la lumière plus vive de la salle de bain, elle examina son ventre. Comme elle avait déjà pu s'en assurer dans la chambre, elle ne saignait pas et ne paraissait pas blessée. Un instant, elle s'était imaginé que l'homme avait uriné sur elle, pour vite rejeter cette hypothèse trop improbable. Ses doigts effleurèrent sa peau et elle ferma les yeux, bouleversée. Quelque part dans le fond de sa mémoire, elle retrouva le souvenir du jour où elle avait, bien malgré elle, été témoin des ébats amoureux de Line et Lúka. Les larmes coulèrent sur ses joues, sans qu'elle puisse les retenir. Que s'était-il passé ? Elle résolut de le découvrir : après tout, les livres ne manquaient pas, dans le Laboratoire, et elle avait accès à l'holovision, même si elle boudait le concept depuis que l'ancien appareil avait été remplacé par un modèle plus récent, lequel faisait sortir les images de la boîte.
Enfin habillée, elle ne put résister à s'observer une dernière fois dans le miroir, pour le regretter aussitôt : du sang à demi coagulé avait emmêlé ses cheveux en mèches poisseuses et d'énormes marques rouges entouraient son cou. Celles-ci allaient sûrement virer au bleu violacé dans les heures à venir.
Elle posa la serviette sur le rebord de la baignoire et sortit de la pièce après un dernier regard, les jambes tremblantes.
***
— Ne bouge pas, ordonna Lúka. Ça ne va pas te faire mal.
Il appuya la seringue contre la blessure de son crâne et pressa le bouton. Lyen sentit un picotement, mais rien de très douloureux. Les yeux baissés, elle restait sur la défensive, prête à bondir de sa chaise à la moindre réaction menaçante de l'homme. Jusqu'à présent, il s'était montré tout à fait correct. Un peu trop gentil, même. Elle n'était pas habituée à tant de douceur.
— La plaie est seulement superficielle. Je vais quand même te faire des points de suture, pour éviter qu'elle ne se rouvre. Tu ne sentiras rien, c'est anesthésié.
Ses gestes sûrs témoignaient de sa grande expérience des sutures, mais elle percevait une légère retenue dans la manière dont il la touchait, comme s'il craignait le moindre contact. La plaie fut rapidement recousue et elle eut beaucoup de mal à cacher son soulagement lorsqu'il lui annonça qu'elle pouvait regagner sa cellule. Sans un regard pour lui, elle quitta la pièce et traversa le couloir d'un pas rapide. Une fois assise sur son lit, elle permit enfin à ses muscles endoloris de se détendre ; il ne viendrait pas la chercher là.
— Alors tu l'as vue…
Lyen releva la tête, lasse. La femme se tenait à moins d'un mètre d'elle, froide, auréolée d'une lumière qui ne venait pas de la cellule, ses longs cheveux noirs rampant sur le sol.
— Comment est-elle ?
Au lieu de répondre, Lyen s'allongea sur son lit, le visage contre le mur. Elle sentit une pression sur son épaule et se dégagea d'une secousse.
— Dis-nous comment elle est, Liiine ! insista la femme en noir.
Lyen secoua la tête et enfonça ses ongles dans l'oreiller. Elle avait besoin d'être seule, pourquoi l'autre ne comprenait-elle pas cela ?
— Liiine…
— C'est ma sœur ! explosa-t-elle. Ma petite sœur !
Elle s'était redressée d'un mouvement brusque, furieuse. Un instant, la surprise envahit les traits d'ordinaire si neutres de la femme en noir, mais elle se reprit bien vite.
— Ta sœur ? Cali ?
— Non, Maya.
— Et le bébé, Liiine ?
— Comment savez-vous pour le bébé ?
— Nous savons de nombreuses choses. Décris-nous Maya, Liiine.
Lyen soupira, puis s'exécuta avec mauvaise humeur :
— Elle est jeune, je crois que son âge correspond à quinze de nos années terriennes. Rousse, comme moi. Mais elle ne me ressemble pas : elle est beaucoup plus petite, avec des mains d'humaine. En revanche, elle a de très beaux yeux.
— Bleus ?
— Non, gris clair.
— Nous voulons la voir. Amène-la-nous !
— C'est impossible, Lúka la garde enfermée.
— Trouve un moyen !
— Non ! cria Lyen. J'en ai assez ! Pourquoi voulez-vous la voir ? C'est ma sœur ! Et laissez-moi tranquille, je n'ai pas envie de parler !
Elle se recoucha et rabattit la couverture sur son visage.
— Que s'est-il passé là-bas, Liiine ? demanda la femme avec une douceur surprenante.
— Rien du tout, marmonna-t-elle.
— Tu mens !
— Eh bien, laissez-moi donc mentir !
— Tu as toujours le gant ? Tu pourras y retourner ? Liiine, réponds-nous !
Lyen l'ignora et au bout de quelques minutes, l'autre se lassa et battit enfin en retraite. Lorsqu'elle fut certaine que la femme en noir ne reviendrait pas, elle découvrit son visage et prit une goulée d'air frais. Pourquoi ce soudain intérêt pour Maya ? Et comment connaissait-elle l'existence du bébé ?
Ses nerfs lâchèrent et elle fut incapable de réprimer le flot de larmes plus longtemps. Le visage enfoui dans le tissu sale de l'oreiller, Lyen étouffa ses sanglots. C'était trop, juste trop. Elle ne comprenait plus rien et toutes les images qu'elle voulait oublier se pressaient dans son esprit. Pourquoi était-elle incapable de gérer tout cela ? Elle détestait la défaite et son corps la trahissait, se brisant sous toute cette pression. Elle haïssait sa propre faiblesse, ses larmes, son manque de contrôle sur ce qui l'entourait. Comment avait-elle pu laisser Lúka la voir pleurer ? Son cou douloureux se rappelait à elle à chaque inspiration, avec le souvenir beaucoup trop frais de ce qui venait de se produire. Finalement, épuisée, elle céda au sommeil, pour se réveiller en sursaut quelques minutes plus tard : la barre de céréales…
Les yeux écarquillés d'horreur, elle tenta de se maîtriser et de se persuader qu'elle gisait quelque part sur le carrelage de la salle de bain. Mais quand elle avait quitté cette pièce, elle avait vérifié qu'elle ne laissait rien derrière elle, inquiète à l'idée d'oublier le gant de silicone. Celui-ci était encore dans son pantalon, maintenu par l'élastique de son slip. Où avait-elle pu perdre cette barre de céréales ? Avait-elle glissé alors qu'elle ôtait le pull de Lúka ? C'était l'hypothèse la plus probable et elle refusait d'en imaginer une autre. Si l'homme découvrait qu'elle avait rendu visite à sa sœur, les sutures ne pourraient plus rien pour elle.
***
Lúka consulta sa montre : il était presque deux heures du matin, Maya dormait sûrement. S'il la rejoignait, il risquait de la réveiller. Toutefois, la perspective de dormir dans son lit ne l'enchantait guère. Après ce qui s'était passé avec Lyen, il préférait éviter sa chambre autant que possible. Les draps tachés de sang n'avaient d'ailleurs pas beaucoup d'attrait. Les effets désastreux de l'alcool s'étaient estompés et il commençait à avoir les idées plus claires. S'il restait seul, il ne pourrait s'empêcher de penser et repenser à ce qui venait de se produire, tandis que s'il partageait le lit de Maya, il serait obligé de contrôler son esprit. Sa décision fut vite prise et ses pas le conduisirent par automatisme devant la paroi marquée du X rouge. La jeune fille dormait, il le sentait. Sa présence télépathique était si faible qu'elle en devenait presque imperceptible.
Il traversa le couloir glacial d'un pas rapide, pressé d'échapper au froid qui s'immisçait dans chaque parcelle de son corps. Arrivé devant la lourde porte de métal, il tira le gant de silicone de la poche de son caleçon et y glissa la main, se promettant pour la centième fois au moins de mettre un jour le système de reconnaissance digitale hors d'usage. L'ascenseur était plus accueillant que le couloir, malgré la musique poussive et grésillante qui heurtait sa sensibilité de pianiste à chaque trajet. Au moins, il y faisait plus chaud, et après l'humidité du sol, ses pieds nus trouvèrent la vieille moquette d'une douceur incroyable.
Il ne s'attarda pas dans le jardin qu'il connaissait déjà si bien et se dirigea immédiatement vers la chambre de Maya. Sur le sol, un objet attira son attention, malgré la faible luminosité du couloir. Sa surface argentée reflétait la lueur de la lune artificielle et le faisait briller. Lúka se baissa pour le ramasser, perplexe. Une barre de céréales, identique à celles qui traînaient depuis des années dans un placard de la cuisine. Elles paraissaient inépuisables, et pour cause : insipides, elles avaient un goût de carton mouillé qui ne suscitait guère la gourmandise. Line n'avait jamais voulu les manger, lui non plus, mais aucun n'avait fait l'effort de s'en débarrasser.
Il ne se souvenait pas d'avoir trouvé de la nourriture en fouillant l'étage lorsqu'il l'avait découvert, plus de deux ans auparavant, et il était certain de ne pas avoir apporté cette barre de céréales à Maya. Il se donnait du mal pour lui procurer des fruits frais et des repas raffinés, ce n'était pas pour tout gâcher avec cette horreur ! La seule personne qui semblait apprécier cette nourriture, c'était Lyen.
La réalisation le frappa de plein fouet et il resta un instant au milieu du couloir, le regard fixé sur la barre de céréales. Ses doigts se crispèrent et la broyèrent sans difficulté. Lyen… Comment cette peste avait-elle pu arriver jusqu'ici ? Le gant de silicone n'avait pas quitté le tiroir de son bureau et la porte ne s'ouvrait qu'à l'aide de celui-ci. Il était impossible qu'elle ait pu deviner tout ceci ! Certes, elle l'avait vu souvent effectuer des allers-retours entre le laboratoire et la chambre de son père… Peut-être avait-elle voulu voir ce qui se cachait derrière la paroi ? Le mécanisme n'était pas difficile à trouver, maintenant qu'un grand X indiquait son emplacement. Néanmoins, cela n'expliquait pas comment elle avait pu passer la porte de métal. Il y avait forcément une autre explication…
La seule autre personne qui connaissait l'existence de ce passage était Line. Or, il l'avait eue sous les yeux durant toute la soirée. A part bien sûr lorsqu'il s'était presque enfui avec Gabrielle. Il doutait toutefois qu'elle soit partie sans William, et Lúka savait que son ami ne quittait jamais ces soirées avant la fin. Mais Line lui avait posé des questions sur ses expériences, quelques semaines auparavant, et ses réponses avaient été loin de la satisfaire. Elle était la seule à avoir une raison de venir fouiller par ici. Cependant, même si elle avait un motif, elle possédait également un alibi de taille…
Soudain, il réalisa que ses deux hypothèses étaient compatibles et la colère l'envahit. Line, dans l'impossibilité d'inspecter cette partie du Laboratoire à sa guise, avait demandé à Lyen de le faire pour elle. Elle lui avait sans doute expliqué très exactement comment accéder à cet étage et la femme avait suivi ses instructions… Un seul doute subsistait : pourquoi Z'arkán ne l'avait-elle pas empêchée d'arriver jusqu'à Maya ?
Il revint sur ses pas, décidé à faire parler Lyen, par tous les moyens. Il la frapperait jusqu'au sang, s'il le fallait. Elle finirait bien par avouer…
— Lúka ?
Il se retourna et découvrit Maya au milieu du couloir.
— Je reviens.
— Non, je t'en prie… Reste avec moi.
Elle s'approcha de lui à pas lents et il recula. Il devait régler le problème de Lyen avant que la femme ne répète ce qu'elle avait vu à Line. Sa sœur avait sûrement dû lui donner un moyen de communiquer avec elle.
— Oú vas-tu ? demanda-t-elle.
— Je n'en ai pas pour longtemps…
— Qu'est-ce que tu as dans la main ?
Il lui montra la barre de céréales. Maya fronça les sourcils.
— Où l'as-tu trouvée ?
— Dans le couloir.
— Oh, je suis navrée… Elle a dû tomber lorsque je ramenais les autres paquets.
— Pardon ?
— Je m'ennuyais et j'ai fouillé les placards. J'ai découvert des centaines de barres comme celles-ci. Au début, j'en ai amené plusieurs dans la chambre, mais quand j'en ai goûté une, je me suis rendu compte qu'elle avait vraiment mauvais goût alors j'ai voulu les remettre toutes où je les avais prises.
Lúka la regarda, les sourcils froncés. Quelque chose dans son attitude manquait de sincérité.
— J'ai fouillé chaque recoin de cet endroit, je n'ai jamais vu ces barres de céréales, contra-t-il.
— Tu n'as pas dû bien chercher, alors.
— Montre-moi où tu les as prises.
— Tu ne me crois pas ?
Elle croisa les bras sur sa poitrine, la mine boudeuse.
— Non, je ne te crois pas.
— Très bien ! Je vais te les montrer. Je suis vraiment déçue que tu mettes ma parole en doute.
Il haussa les épaules et soutint son regard. Finalement, elle tourna les talons et l'emmena dans une pièce qu'il était certain d'avoir fouillée de fond en comble. Elle s'adossa au mur et lui désigna un des placards. Il franchit les quelques mètres qui l'en séparaient et l'ouvrit, déjà persuadé de n'y trouver que de la poussière. Il ne put réprimer une exclamation de surprise en découvrant plusieurs dizaines de barres de céréales, identiques à celles qu'il avait en main.
— Vive la confiance, marmonna Maya.
Elle quitta la pièce et il resta quelques secondes à observer le placard, incrédule. Puis, il détacha les yeux des barres de céréales, un sourire aux lèvres. Il n'avait jamais été aussi soulagé d'avoir tort.
***
Une main dans les cheveux de Maya, Lúka tentait de trouver le sommeil. La jeune fille ne dormait pas non plus, la joue contre sa poitrine et une jambe par-dessus les siennes. Jamais ils n'avaient été aussi proches et cela ne manquait pas de le troubler. Il percevait les battements de son cœur et savait qu'elle sentait chacun des siens.
— Tu dors ? murmura-t-elle.
— Non.
Il fit glisser sa main jusqu'à ses épaules et caressa doucement son dos, juste sous le col de sa chemise de nuit.
— Tu penses à quoi ?
— A plein de trucs, répondit-il.
— A Gabrielle ?
— Entre autres.
— Tu regrettes de n'être pas resté auprès d'elle ?
— Non, pas du tout. Je suis content d'être là avec toi.
— Tu l'as embrassée ?
Lúka retira sa main et se redressa légèrement. Dans la pénombre, il distinguait à peine les contours du visage de Maya, cependant il savait qu'elle ne perdait pas un seul de ses gestes.
— Pourquoi tu me poses cette question ?
— Juste pour savoir.
Il la sentit hausser les épaules avec une nonchalance que le timbre de sa voix ne reflétait pas. Elle ne le quittait pas des yeux, tendue.
— Oui, je l'ai embrassée.
— Et après ?
— Après… Je suis parti et je suis rentré.
— C'est tout ?
— Oui.
— Et tu n'as pas fait… l'autre chose ? souffla-t-elle.
— Non.
Elle se détendit et s'allongea dans le lit. Pendant quelques minutes, elle resta silencieuse et Lúka la maudit d'avoir abordé le sujet de Gabrielle. A présent, il n'arrivait plus à s'ôter la jeune femme de la tête et revoyait sa pathétique sortie : la chemise à moitié déboutonnée, la ceinture défaite, la veste et le manteau roulés en boule sous son bras. Il n'avait pas retrouvé sa cravate et son envie de quitter les lieux avait quelque peu terni sa motivation pour les recherches. Un jour ou l'autre, il serait forcément confronté à elle et il se demandait déjà comment il pourrait l'aborder sans rougir de honte.
— Et moi ? demanda soudain Maya.
— Tu ne dors pas ?
— Tu penses trop fort, ça m'empêche de m'endormir. Est-ce que tu as envie de m'embrasser ?
— C'est une proposition ou une question ?
— Une question.
— Alors c'est non.
— Et si je t'avais dit que c'était une proposition ? insista Maya.
— Je t'aurais embrassée, je pense. Mais ce n'était qu'une question.
— C'est vrai.
Le silence s'installa et Lúka tenta de cacher ses pensées du mieux qu'il le put alors qu'il envisageait la possibilité d'un baiser. Au moment où il allait se décider, Maya se tourna vers lui :
— Que se passera-t-il lorsque le bébé sera né ? Que feras-tu de moi ?
— Comment cela ?
— Tu me ramèneras chez moi, n'est-ce pas ?
— Pourquoi me poses-tu toutes ces questions bizarres, ce soir ?
— Tu n'étais pas là. J'ai eu beaucoup de temps pour réfléchir.
— Je ne sais pas encore si je pourrai te ramener. J'avais espéré que tu aurais envie de rester ici, avec moi, avoua-t-il.
— Pourquoi espères-tu ça alors que tu n'as pas envie de m'embrasser ?
Lúka l'attira contre lui et posa ses lèvres sur les siennes. Maya recula, surprise.
— Parce que j'ai menti, répondit-il. Parce que j'avais envie et que je pensais que tu ne voudrais pas. Maintenant que tu es prévenue, tu veux bien rester dans mes bras un peu plus d'une seconde, pour que je puisse recommencer ?
— Je ne sais pas. Je n'ai pas le droit de t'embrasser.
— Mais si c'est moi qui le fais, tu as le droit de ne pas résister, non ?
Elle rit et caressa sa joue un peu râpeuse. Il s'approcha à nouveau et cette fois, elle accepta le baiser.
— Tu vois, la foudre ne t'est pas tombée sur la tête. Tu n'es plus sur Eaven. Ici, les gens ont le droit de s'embrasser s'ils en ont envie. Ici, tu as le droit de faire tout ce que tu veux, personne ne le saura jamais.
— Lúka… Tu es l'ennemi de mon peuple. Tu m'as enlevée à ma famille, à ma planète. Tu m'as mis un bébé dans le ventre, un bébé dont je ne suis même pas la mère. Maintenant, tu fais naître en moi tous ces sentiments contradictoires et je ne sais plus où j'en suis. S'il te plaît, ne me demande pas d'aller contre ma culture et contre ma famille. Ne me demande même pas d'être logique. D'accord ?
— Je suis désolé, murmura-t-il. Je pensais que tu avais envie de ce baiser.
— Oui, c'est le cas. Mais laisse-moi du temps.
Il la serra contre lui et l'embrassa tendrement sur le front. Elle se blottit dans ses bras, bouleversée, et se mit à pleurer. Il la consola du mieux qu'il le put et elle finit par s'endormir, vaincue par la fatigue. Pendant une bonne heure, il essaya de faire de même, néanmoins il ne parvenait pas à chasser de son esprit la pensée que Maya lui cachait quelque chose. Son comportement n'avait rien de logique, et même si elle avait expliqué cet état de fait par les contradictions entre ses sentiments et son éducation, il n'arrivait pas à la trouver sincère.
Alors qu'il se retournait dans le lit pour la quinzième fois, il en eut assez et se glissa hors des couvertures. Maya dormait à poings fermés, la respiration lente et profonde. Il décida d'aller marcher un peu dans le jardin, pour se changer les idées. Mais lorsqu'il fut dans le couloir, il se dirigea vers la pièce où la jeune fille lui assurait avoir trouvé les barres de céréales. Plusieurs détails clochaient, dans cette histoire. Tout d'abord, elle prétendait avoir emporté les barres dans sa chambre, puis les avoir rapportées dans le placard. Or, celle qu'il avait trouvée n'était pas sur son trajet. Bien sûr, Maya pouvait très bien s'être rendue au jardin, puis l'avoir laissée tomber en revenant à la chambre, toutefois elle disait avoir goûté une des barres de céréales, et il n'avait pas trouvé d'emballage dans la poubelle. Et enfin, il se rappelait parfaitement avoir fouillé ce placard lorsqu'il avait découvert cet endroit, et celui-ci était vide.
Il tourna le commutateur et la pièce s'éclaira. Ebloui par la luminosité, il cligna plusieurs fois des paupières, puis se dirigea vers le placard, qu'il ouvrit d'un coup.
Les étagères étaient vides.
Commentaires
1. Le mardi 6 septembre 2011 à 01:42, par sylphide
2. Le vendredi 9 septembre 2011 à 22:19, par Mélie
3. Le dimanche 11 septembre 2011 à 04:46, par Elodie
4. Le dimanche 11 septembre 2011 à 18:56, par Mélie
5. Le dimanche 11 septembre 2011 à 19:34, par Ness
6. Le mardi 4 octobre 2011 à 16:04, par Elodie
7. Le mardi 4 octobre 2011 à 18:36, par Ness
8. Le samedi 15 octobre 2011 à 16:51, par raph1509
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