CHAPITRE XIV

L'air qui s'était considérablement rafraîchi fit à Lúka l'effet d'une gifle glaciale à peine eut-il mis un pied dehors. Gabrielle soufflait sur ses mains pour les réchauffer et il l'enveloppa dans son manteau, puis referma ses doigts sur les siens. Il leur restait une centaine de mètres à parcourir pour rejoindre la navette. De la neige commençait à tomber en légers flocons qui fondaient dès qu'ils touchaient le sol. Lúka maugréa entre ses dents mais Gabrielle leva son visage vers le ciel, émerveillée.

— On peut dire que le centre météo s'est bien planté, commenta-t-il.

— Ça ne fait rien. Cela arrive si rarement !

Elle lâcha sa main et tournoya sur elle-même, la tête rejetée en arrière, un sourire radieux sur ses lèvres. Amusé, Lúka l'observa quelques instants. Puis, il attrapa ses doigts et l'attira à lui. Un lampadaire éclairait son visage d'une douce lueur jaune, qui perçait le froid de sa chaleur diffuse. Les flocons avaient fondu sur ses lèvres et couronnaient ses cheveux de paillettes brillantes. Lúka caressa sa joue glacée, puis plongea les doigts dans cette chevelure rousse qui le fascinait tant. La jeune femme ferma les yeux, abandonnée entre ses bras. Il effleura ses lèvres des siennes, goûtant l'insipide fraîcheur de la neige sur sa peau, avant de s'enhardir et de l'embrasser avec plus de conviction. Gabrielle glissa ses mains froides autour de sa taille et se pressa contre lui. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas embrassé une autre que sa sœur qu'il se jugea d'une terrible maladresse et qu'il rompit leur baiser plus tôt qu'il ne l'aurait voulu, la repoussant avec douceur. Ce contact avait attisé son désir, pourtant, il lui manquait la part de sentiments qui l'aurait rendu merveilleux. Était-ce parce que Gabrielle ne possédait pas le don de télépathie ?

— Tu vas prendre froid, lui murmura-t-il. L'air est glacé.

Dans la navette, il garda sa main dans la sienne et passa son temps à lui lancer de petits coups d'œil timides. Il avait demandé à Z'arkán de les conduire à l'immeuble de Gabrielle et il espérait que la jeune femme l'inviterait à monter avec elle, même si cette perspective le terrifiait. S'il l'accompagnait à son appartement, il ferait sûrement l'amour avec elle, et ce serait sa première fois avec une non-télépathe. Au fil des années — et après l'aventure de Line avec Ruan — il s'était mis à douter terriblement de lui-même. Parfois, il se demandait même si cela n'avait pas été la raison de son attachement à la jeune Line Paso : vierge, donc dépourvue de la possibilité de le comparer à un autre. Et c'était aussi pour cela qu'il avait fui les femmes pendant si longtemps.

Arrivés devant l'immeuble de Gabrielle, Lúka trouva une place où garer la navette et jubila : cela lui évitait de chercher une excuse pour la raccompagner et de peut-être l'entendre refuser. Il sortit pour lui ouvrir la porte et l'aida à descendre. Ils échangèrent un regard gêné, aussi mal à l'aise l'un que l'autre. Lúka hésitait entre l'embrasser, lui souhaiter une bonne nuit ou lui proposer d'aller traîner quelques heures dans un bar, lorsqu'elle le sauva de ses réflexions.

— Tu… tu veux monter boire un verre ? demanda-t-elle.

L'éclairage était faible, toutefois Lúka fut certain de l'avoir vue rougir. Il passa ses bras autour de sa taille et l'embrassa à nouveau, un peu plus confiant que la première fois.

— Très volontiers, répondit-il d'une voix qu'il espérait neutre.

Dans l'ascenseur, elle se serra contre lui et il se rendit compte de son angoisse.

— Ne crois pas que je fais ça avec tous les hommes que je rencontre, chuchota-t-elle.

— Je n'ai jamais pensé cela. Tu n'es pas ce genre de femme.

Elle lui sourit, rassurée et il se perdit dans le vert de ses yeux. Parviendrait-il à entretenir une relation normale avec elle ? Il l'aimait beaucoup mais n'était pas amoureux d'elle. Du moins pas encore. Z'arkán avait raison, néanmoins : il devait oublier Line et commencer à vivre pour lui-même. La solitude lui pesait et une compagne serait idéale. Gabrielle lui plaisait. Intelligente, talentueuse et vraiment très jolie, elle ne le laissait pas indifférent.

Dans l'appartement, elle alluma quelques bougies et éteignit l'éclairage principal, donnant à la pièce une ambiance intimiste et feutrée. L'odeur de l'encens effleura à nouveau les narines de Lúka et il comprit que celle-ci venait de la cire des bougies. Dans cette lumière tamisée, Gabrielle paraissait plus mystérieuse, plus séduisante. Elle vint s'asseoir sur le canapé, envoûtante, et il l'attira contre lui.

— Tu veux boire quelque chose ? proposa-t-elle.

— Oui, volontiers.

— Quoi ?

— N'importe quoi. Ce que tu as.

Elle se leva et il la suivit du regard. Dans la cuisine, il l'entendit dévisser le bouchon d'une bouteille et verser son contenu dans deux verres. Il se forçait à focaliser sa concentration sur ces petits détails, pour ne pas penser à ce qui pourrait se produire bientôt. Serait-il à la hauteur ? Serait-ce aussi bien qu'avec Line ? Le tintement du verre lui apprit que Gabrielle s'apprêtait à revenir dans le salon. Il se forgea un visage plus neutre, plus posé, et chassa ses doutes. La jeune femme apparut quelques secondes plus tard, une bouteille dans une main et les deux verres pleins dans l'autre.

— C'est de l'alcool, mais très léger.

— Ce sera très bien.

Il prit un verre et trempa ses lèvres dans le liquide ambré. Le goût sucré le surprit : il s'était attendu à un fade cocktail vaguement alcoolisé.

— C'est excellent !

— Je suis contente que ça te plaise.

— C'est surtout toi qui me plais.

Elle rougit et il baissa les yeux, effaré de cette déclaration si banale qu'elle en devenait risible. Pour lui montrer qu'il était également capable de phrases moins sottes, il entraîna la conversation sur des sujets plus sérieux. Cependant, pour qu'elle ne se méprenne pas non plus sur ses intentions et ne considère pas cette soirée comme un entretien d'appréciation, il passa son bras autour de ses épaules et l'attira contre lui. Peu à peu, à mesure que l'atmosphère se détendait, Lúka laissa glisser ses doigts sur ses épaules nues, qu'il caressa gentiment. La lueur tamisée des bougies dansait en flammèches vacillantes sur les murs et animait les ombres, rendant la pièce plus chaleureuse, presque intime. Sans trop savoir comment, il se retrouva soudain en train d'embrasser passionnément Gabrielle, les mains plongées dans sa chevelure rousse. La jeune femme répondait avec ardeur à ses baisers avides et il la renversa sur le canapé. Il se débarrassa de son veston d'un geste rapide, puis s'attaqua au nœud qui retenait les bretelles de la robe de Gabrielle derrière sa nuque. Ses mains descendirent le long de son dos cambré, caressant sa peau douce, et remontèrent sur ses côtes. La robe détachée n'offrait plus aucune résistance et sans forcer le tissu, ses doigts vinrent effleurer ses seins. Gabrielle commença à déboutonner sa chemise et il l'aida, impatient de se débarrasser de celle-ci. La cravate qu'il avait desserrée un peu plus tôt termina son existence sur le rebord du canapé, avant de glisser au sol. La jeune femme passa ses mains encore fraîches sous son T-shirt et, surpris par ce contact inattendu, il frissonna.

— Désolée, j'ai les mains froides, murmura-t-elle.

Il l'embrassa à nouveau et fit doucement glisser sa robe. La tâche n'avait rien d'aisé et l'aide de Gabrielle fut plus que bienvenue lorsqu'il s'agit de décider s'il fallait faire passer le vêtement au-dessus de sa tête ou le tirer vers le bas. Il dévora la jeune femme du regard : la pâleur de sa peau contrastait de manière saisissante avec la chevelure rousse qui dévalait sur ses épaules en boucles serrées, ses seins fermes et ronds semblaient une invite à la caresse, ses lèvres entrouvertes n'attendaient que les siennes.

La peau de Gabrielle avait un goût presque épicé et sous le parfum à la mode qu'elle portait, il distinguait l'odeur sucrée de son corps. Elle était terriblement désirable, pourtant il commençait à songer que ce ne serait pas une bonne idée de faire l'amour avec elle : il l'appréciait beaucoup mais doutait l'aimer un jour. Ses baisers brûlants ne l'aidaient pas à mettre de l'ordre dans ses pensées et il se laissait entraîner trop facilement dans cette étreinte délicieuse. Toutefois, lorsque les doigts de Gabrielle détachèrent sa ceinture avec agilité, il recula, les joues en feu.

— Attends, je… je ne suis pas sûr que…

Elle lui jeta un regard bouleversé, les yeux remplis d'incompréhension. Incapable de résister à sa détresse, il céda et revint l'embrasser. Il devait se débarrasser de l'attachement ridicule qu'il éprouvait toujours pour Line. Sa sœur avait choisi William, et ce qu'il avait d'abord pris pour une passade s'était terminé par un mariage.

À nouveau, les mains de Gabrielle se faufilèrent sous son T-shirt et cette fois, elle tira pour le lui ôter. Un sourire aux lèvres, elle laissa courir ses doigts sur son ventre plat.

— Tu es drôlement bien fait… pour un informaticien !

— Parce que les informaticiens sont tous censés être de grosses masses informes ?

— Bien sûr que non ! Il y en a beaucoup qui sont plutôt squelettiques.

Lúka se contenta de la dévisager en silence : la timide Gabrielle s'était soudain métamorphosée en une femme fatale, tout à fait consciente de l'effet qu'elle avait sur lui et très sûre d'elle. Était-ce la lumière tamisée qui donnait à son visage cette profondeur, cette maturité ? Contrairement à lui, elle semblait savoir ce qu'elle voulait. Ses doigts effleurèrent le tissu tendu de son caleçon en une caresse légère et presque insoutenable. Une part de lui essayait de le convaincre de la repousser, l'autre ne nourrissait qu'un seul souhait : débarrasser Gabrielle de sa minuscule culotte noire et assouvir la passion qui le dévorait. Après avoir passé plusieurs secondes à fixer le triangle de dentelle d'un regard intense, il commença à le faire glisser, pour s'arrêter presque aussitôt.

— Qu'est-ce que tu as ?

— Je suis désolé, je ne peux pas… Je t'aime beaucoup, tu es très belle, très désirable, mais je ne suis pas amoureux de toi.

Elle le retint alors qu'il se redressait et riva ses yeux clairs dans les siens. Lúka détourna le regard, mal à l'aise.

— Et alors ? Moi non plus, je ne suis pas amoureuse de toi. Cela ne nous empêche pas d'essayer ! Ça pourrait marcher, entre nous !

Il secoua la tête, navré, et elle desserra son étreinte. D'un geste rendu maladroit par la tension du moment, il rattacha sa ceinture sans oser poser à nouveau les yeux sur la femme qu'il venait de blesser avec tant de cruauté. Il sentait malgré tout qu'il lui devait un minimum d'explications, qu'il s'empressa de lui offrir.

— J'aime une autre femme. Faire l'amour avec toi, ce serait la trahir et te trahir également.

— Tu ne penses pas qu'il serait temps d'oublier Line ? Et ne me lance pas ce regard surpris, tout le monde le sait. Ça se voit à des kilomètres à la ronde, que tu es toujours fou d'elle.

Pour cacher son trouble, Lúka se mit en quête de sa chemise, qu'il enfila en silence. Si la difficile tâche du reboutonnage ne réclamait pas toute sa concentration, il s'efforça toutefois de montrer le contraire à Gabrielle pour éviter d'avoir à répondre à cette affirmation bien trop exacte.

— Tu sais ce que j'ai pensé, lorsque nous nous sommes parlé la première fois ? Que tu n'étais pas aussi arrogant que ce que tout le monde prétend. Je me suis demandé pourquoi tu t'intéressais à une fille comme moi. Après tout, je ne suis qu'une petite graphiste sans le moindre intérêt. Dans toute ma naïveté, j'ai cru que tu aimais ma personnalité, que je te plaisais.

— C'est le cas. Tu me plais beaucoup et j'aime être avec toi. C'est juste que…

— Puis, pendant la soirée, j'ai vu la manière dont tu regardais Line, continua-t-elle sans tenir compte de son interruption. Tu la dévorais des yeux comme un gamin affamé devant la vitrine d'un pâtissier. Et lorsque vous avez dansé ensemble, c'était presque indécent. Tout le monde a fait semblant de rien, son mari le premier, mais si tu crois qu'il n'a rien remarqué, tu te trompes lourdement. Tu paraissais prêt à lui arracher sa robe au milieu de la piste de danse !

Lúka avait terminé de reboutonner sa chemise et entreprit de récupérer sa cravate de l'autre côté du canapé. Tout ce que Gabrielle disait n'était autre que la pure vérité et il s'en voulait de l'avoir blessée ainsi.

— Et maintenant, tu montes avec moi, tu m'embrasses, tu me déshabilles, et finalement, tu te dis que non, en fait, tu n'as pas tellement envie de faire l'amour avec moi. C'est quoi, la prochaine étape, hein ? Tu préfères que nous soyons "juste amis" ?

— Et toi, qu'est-ce que tu préfères ? Que je fasse l'amour avec toi simplement parce que j'en ai envie et que je profite de ton sommeil pour te quitter sans même te dire au revoir, en plein milieu de la nuit ? répliqua-t-il sur un ton trop rude. J'ai toujours méprisé les hommes qui se conduisaient comme cela, je ne vais sûrement pas commencer à les imiter ! Je suis désolé. Je n'aurais pas dû agir comme je l'ai fait, mais tout le monde commet des erreurs ! Tu veux savoir ce que j'ai pensé, moi, la première fois que je t'ai vue ? Je t'ai trouvée magnifique. J'ai eu envie de te connaître. Puis je t'ai connue un peu plus, et plus je te connaissais et plus tu me plaisais. J'ai eu envie de t'embrasser, je l'ai fait aussi, et j'ai adoré ça. Ensuite, j'ai eu envie de plus… Mais voilà, je sais pertinemment que si nous entamons une relation plus sérieuse, elle ne durera pas. Et ce serait te tromper que de te laisser croire que nous voulons tous deux la même chose.

Gabrielle se contenta de le dévisager, consternée. Il se battait avec sa cravate pour ne pas devoir croiser son regard et avait décidé de faire un nœud absolument parfait, qu'il était déterminé à recommencer le nombre de fois qu'il faudrait.

— Lúka… Tu… Tu ne penses tout de même pas que je suis amoureuse de toi ?

Il détacha enfin les yeux de sa cravate et afficha un air surpris.

— Tu crois que je t'ai demandé de monter parce que j'éprouve des sentiments envers toi ? insista-t-elle.

— Eh bien, j'ai cru que… Nous avons passé de bons moments ensemble, je croyais que je ne t'étais pas indifférent.

— Je t'aime beaucoup, je te trouve très beau, très charmant, mais je te mentirais en te disant que je rêve de longues soirées romantiques en ta compagnie.

Elle se pencha vers lui et saisit une extrémité de sa cravate, qu'elle tira pour la faire glisser du col de sa chemise. Lúka ouvrit la bouche pour protester, mais elle effleura ses lèvres d'un baiser. Sa première réaction fut de la repousser, pourtant il céda au désir qui l'avait consumé dès l'instant où il avait mis les pieds dans l'appartement de Gabrielle. La jeune femme le faisait rire, elle était simple, sincère, et surtout beaucoup plus facile à vivre que Line. De toute évidence, ils attendaient tous deux la même chose de cette soirée. Peut-être leur relation superficielle déboucherait-elle sur une liaison plus sérieuse ? Il ne pouvait le savoir d'avance. Cependant, au contraire de sa sœur, il n'imaginait pas passer plusieurs années aux côtés d'une personne qui ne le connaîtrait jamais vraiment. Avec Line, il avait partagé bien plus que sa vie et son lit : des années durant, elle lui avait offert ses pensées, son amour un peu bancal, néanmoins vrai et profond. Gabrielle serait incapable de lui donner ce qu'il réclamait, mais était-ce si important ? Elle se trouvait là, avec lui, presque nue et déterminée à le connaître dans le sens biblique du terme. Après tout, la plupart des hommes auraient accepté ce cadeau sans la moindre arrière-pensée, alors pourquoi ne pouvait-il pas, une fois dans sa vie, se laisser aller et profiter de ce qui lui était offert sans toujours imaginer les conséquences les plus désastreuses possibles ? Ses mains caressaient déjà le corps de Gabrielle, décidées à ne pas attendre le résultat de cette intense réflexion. Bientôt, ses doigts déboutonnèrent la chemise qu'il s'était donné tant de mal à refermer quelques minutes plus tôt. Une pensée fugace traversa son esprit : serait-il capable de ne pas regretter que ce soit Gabrielle et non Line dans ses bras ? Mais lorsqu'il l'embrassa à nouveau, ce n'était pas à sa sœur qu'il songeait ; c'était à Maya.

***

— Tu m'as humiliée ! s'écria Line dès que William referma la porte de leur appartement.

Elle n'avait pas desserré les dents de tout le trajet, le front appuyé contre la vitre, les yeux clos pour feindre le sommeil. À peine arrivée à leur domicile, elle avait bondi hors de la navette. L'air glacial avait ravivé sa fureur et elle s'était précipitée dans l'escalier d'une démarche raide. Son époux avait préféré l'ascenseur, mais elle avait gravi les trois étages si rapidement qu'elle l'attendait déjà, appuyée contre le mur.

— Je t'en prie, ma chérie, ne hurle pas. Les garçons dorment et les voisins n'apprécieraient pas un tel tapage à quatre heures du matin, soupira William.

Il voulut l'aider à se débarrasser de son manteau, cependant elle le repoussa sans douceur. L'holovision du salon était allumée et la jeune fille qui avait gardé leurs fils durant cette soirée s'était assoupie sur le canapé. Il éteignit l'appareil et elle s'éveilla d'un coup, paniquée.

— Oh, c'est vous, monsieur Cort ! s'exclama-t-elle, aussitôt rassurée. Je suis désolée, j'ai dû m'assoupir quelques minutes.

— Il est plus de quatre heures, Élisa. Tu devrais aller te coucher dans la chambre d'amis, je te ramènerai chez toi demain matin. Je t'ai pourtant dit que tu n'avais pas besoin de nous attendre et que tu pouvais dormir ici…

Ensommeillée, la jeune fille étouffa un bâillement et se leva du canapé. Line entra dans le salon, les cheveux en bataille et la démarche mal assurée. Elle fronça les sourcils en voyant Élisa.

— Les garçons ont été sages ?

— Oui, comme toujours.

— Très bien. William, raccompagne-la chez elle.

— Je lui ai dit qu'elle pouvait dormir ici. Il est quatre heures du matin, et…

— Je n'ai pas envie de discuter. Et la chambre d'amis n'est pas libre.

Elle tourna les talons et William s'excusa auprès d'Élisa.

— Ce n'est pas grave, de toute façon, je préfère dormir chez moi, si ça ne vous dérange pas… Mais vous n'avez pas besoin de me raccompagner, je peux prendre un taxi.

— Il n'en est pas question. Tu as seize ans, il est quatre heures du matin et je n'ai pas envie qu'il t'arrive quelque chose.

Pendant qu'Élisa laçait ses chaussures, William hésita à rejoindre Line dans leur chambre pour lui demander des explications, puis se dit qu'une nouvelle dispute ne risquait pas d'arranger le conflit qui brûlait déjà entre eux. Il connaissait très bien sa femme et savait que celle-ci ne lui avait pas demandé de ramener leur baby-sitter chez elle sans raison : elle avait besoin de solitude. Sans doute était-ce mieux ainsi : à son retour, elle serait probablement calmée, peut-être même endormie.

***

Lorsque Line entendit la porte d'entrée se refermer, elle cacha son visage entre ses mains et laissa éclater ses sanglots. Toute la soirée, elle était parvenue à conserver un masque d'indifférence et à prétendre que l'humiliation publique que William lui avait fait subir ne l'avait pas blessée, mais à présent, elle ne pouvait plus se contenir. Et s'il n'y avait eu que cela ! Voir Lúka quitter la réception très tôt en compagnie de cette rouquine avait été le coup de grâce. Elle lui plaisait, cela ne faisait aucun doute. À l'heure qu'il était, les deux se trouvaient sûrement dans un lit, enlacés. Line aurait voulu pouvoir affirmer que cela ne la touchait plus, néanmoins si elle n'y croyait pas elle-même, qui le ferait à sa place ?

Dès le lendemain, elle irait rendre visite à Lyen. Elle espérait de tout son cœur que la femme aurait suivi ses instructions et qu'elle aurait découvert quelques indices sur les mystérieux projets de Lúka. Pas que cela risque d'atténuer la douleur dans sa poitrine, mais s'occuper l'esprit aurait au moins le mérite de lui faire oublier ses sombres pensées.

À force de choix qu'elle avait espérés objectifs et judicieux, elle s'était emmêlée dans une situation inextricable dont elle n'espérait même plus sortir un jour. D'un côté, il y avait Lúka, l'homme qu'elle aimait de toute son âme, qui était toutefois incapable de lui offrir une relation saine et normale. De l'autre, William, l'époux qu'elle chérissait tendrement et avec qui elle avait enfin construit la vie qu'elle souhaitait. Son mari était drôle, responsable, adulte. Lúka était taciturne, tourmenté et immature. Pourtant, c'était vers lui que se tournaient ses pensées, jour après jour. Mikhail, en grandissant, lui ressemblait de plus en plus, et le regarder était parfois la pire des tortures. Son fils lui rappelait l'époque triste où elle avait eu son frère comme seul compagnon, et plus d'une fois, elle s'était surprise à regretter cette existence prisonnière des murs de béton armé du Laboratoire. Les années de son adolescence avaient été les pires et les meilleures de sa vie. Les pires, car elle se voyait coupée du reste du monde par un père sadique qui saisissait la moindre occasion de la punir ou de la frapper, les meilleures car Lúka n'était alors qu'à elle, et à elle seule. Elle se souvenait avec nostalgie des nuits où elle se glissait sans bruit dans sa chambre et dans son lit. Elle se rappelait leurs baisers, leurs caresses, leur secret… Ce terrible secret qui leur avait valu le lourd bracelet qui enserrait depuis lors leur poignet comme les bagues numérotées enserrent la patte des oiseaux d'élevage. Avec le temps, elle avait compris que le symbole de leur servitude avait une utilité tout autre : il les protégeait des germes nocifs du monde extérieur et renforçait leur système immunitaire, il permettait à leur père de les localiser à chaque instant, il recelait des milliers d'informations génétiques les concernant, il pouvait même assurer une contraception très efficace. Elle qui avait usé de ruse pour se procurer des boîtes de pilules s'était rendu compte plus tard de l'esprit machiavélique de son père : tout au long de son adolescence, il avait su qu'elle volait les plaquettes dans la réserve. Lorsqu'il avait décidé qu'un bébé serait le jouet idéal pour ses expériences sadiques, il avait désactivé le contraceptif de son bracelet et elle était tombée enceinte… Les pilules contenues dans les boîtes qu'elle subtilisait le plus discrètement possible avaient été remplacées par du placebo dès l'instant où elle s'était emparée de la première plaquette. Comme elle avait pu le découvrir dans ses cahiers remplis de notes, son père avait toujours été conscient de ses agissements.

Lentement, avec des gestes engourdis par la fatigue et l'alcool, elle détacha sa robe et la laissa glisser au sol. Elle fit quelques pas et alla se poster devant le grand miroir en pied, jugeant son corps d'un regard critique : elle n'avait certes plus la minceur gracile de son adolescence, mais son père lui avait fait le cadeau de la jeunesse éternelle et elle n'avait rien à envier aux gamines aux formes provocatrices qui posaient sur la couverture des revues de mode. Ses cuisses de danseuse avaient conservé leur galbe malgré ses longs mois d'inactivité et son ventre restait toujours aussi plat. D'une main, elle palpa ses seins et les trouva plutôt fermes. Elle détacha son soutien-gorge pour les jauger avec plus d'attention ; Lúka avait nourri une véritable obsession pour sa poitrine lorsqu'elle n'était encore qu'une adolescente et elle avait été surprise de voir William montrer le même genre de fascination pour ses seins. Ruan avait semblé beaucoup les apprécier également, ce qui l'avait confortée dans l'idée qu'ils étaient un atout non négligeable. Et une chose était certaine : sur ce point, elle surpassait largement Gabrielle. Lúka lui reviendrait. Il l'aimait, elle lui plaisait, mais surtout, elle était la seule à pouvoir lui offrir cette communion télépathique qui ajoutait une dimension supplémentaire à leur relation.

Dans un tiroir, elle saisit une chemise de nuit en coton turquoise et s'apprêtait à l'enfiler, lorsqu'elle arrêta son geste et hésita. Finalement, elle la reposa pour en prendre une autre, en satin noir brodé de dentelle. Elle avait d'abord décidé d'aller dormir dans la chambre d'amis, loin de William, cependant cela ne lui paraissait plus une si bonne idée. Certes, il l'avait humiliée lors de cette soirée, néanmoins il ne cherchait qu'à l'aider et à prendre soin d'elle. Elle se montrait injuste de le punir ainsi alors qu'il semblait passer chaque seconde de son existence à essayer de la combler. Tout comme Lúka, il l'avait dévorée des yeux durant toute la soirée et elle savait qu'après son trajet pour raccompagner leur baby-sitter, il serait trop éveillé pour avoir envie de dormir immédiatement. Et surtout, cela l'empêcherait de penser à son frère.

***

Dès qu'elle fut certaine que Lúka avait quitté les lieux et ne risquait pas de revenir, Lyen souleva son matelas et, après un coup d'œil au bracelet de Nato, elle s'empara du gant de silicone que Line lui avait donné plusieurs semaines auparavant. Le verrou n'était pas un problème : le Fils paraissait avoir décidé de lui faire confiance et il ne l'enfermait plus depuis longtemps. Avant de franchir le seuil, elle fut envahie par une étonnante appréhension qui la cloua sur place. Qu'allait-elle découvrir ? Si Line avait été jusqu'au point de réclamer son aide, l'issue de cette visite nocturne devait être d'une importance capitale à ses yeux. Pouvait-il s'agir des enfants qu'elle avait perdus tant d'années plus tôt ? Le Fils et la Fille avaient toujours affirmé qu'ils étaient décédés quelques minutes après leur naissance, pourtant elle n'oubliait pas qu'une nuit, elle avait entendu crier un bébé qui n'était pas Mikhail… Non, c'était ridicule ; Line ne l'enverrait jamais à la rencontre des enfants qu'elle lui avait volés ! Ou alors était-ce une ruse de sa part ? Un piège dans lequel elle s'apprêtait à tomber en toute confiance ?

Debout dans l'embrasure de la porte, le gant de silicone pendant mollement dans sa main, Lyen avait fermé les yeux. Lúka s'était rendu à cette soirée, pourtant elle ressentait toujours la présence de l'autre personne. Line semblait persuadée que son frère gardait son amie dans la partie cachée du Laboratoire. Se pouvait-il qu'il soit parti sans elle ? La probabilité était faible, mais Lyen ne devait pas la négliger. Après tout, Lúka n'avait rien d'une personne normale aux réactions logiques.

La luminosité du couloir diminua d'un cran et la femme sut que l'horloge venait d'afficher dix-neuf heures. À vingt-deux heures, les néons faibliraient à nouveau, pour finalement ne laisser qu'une lueur tamisée dès minuit. Il était peu vraisemblable que Lúka soit de retour avant le milieu de la nuit, toutefois Lyen sentit une montée d'adrénaline traverser ses membres : elle devait se hâter. Elle ne savait pas ce qui l'attendait de l'autre côté du mur au X rouge et ne voulait pas risquer d'être surprise dans l'autre partie du Laboratoire. L'homme n'avait pas levé la main sur elle depuis des semaines, cependant s'il la découvrait en train de se promener dans cet étage interdit, elle n'était pas certaine de survivre à la correction qu'il lui infligerait.

Dans la cuisine, elle prit une barre de céréales, qu'elle coinça contre sa hanche sous l'élastique de son pantalon. La faim ne se faisait pas encore sentir, néanmoins elle préférait se montrer prévoyante. Arrivée devant la porte de la chambre du Père, elle se figea. L'homme lui avait fait tant de mal lorsqu'elle était enfant — et même plus tard — qu'elle ne parvenait pas à se débarrasser du reste de terreur qui s'immisçait en elle chaque fois qu'elle pensait à lui. Il avait laissé sa sœur mourir. Peut-être l'avait-il même tuée en lui injectant un poison. Elle le haïssait encore plus qu'elle haïssait son fils, mais lui avait déjà disparu, alors que Lúka était bien vivant. Cette haine viscérale s'accompagnait pourtant d'une peur incontrôlable, qui ne fit que croître lorsqu'elle se décida enfin à franchir le seuil de sa chambre.

Le X rouge sur le mur était comme une plaie sanglante sur une peau trop claire et Lyen détourna les yeux, troublée. Le reste de la chambre n'avait rien de passionnant : un lit en métal aux draps froissés, une table, une chaise. La pièce était peut-être même plus petite que sa cellule ! Elle referma la porte derrière elle et, après une profonde inspiration, elle parcourut les quelques pas qui la séparaient du mur pour placer sa main au centre de la croix. La paroi se déroba sous ses yeux et elle bondit en arrière, effrayée. Un trou béant s'ouvrait à présent devant elle et le courant d'air glacial qui s'engouffra dans la pièce fit naître des frissons sur sa peau. Line ne lui avait pas dit qu'il ferait aussi froid ! Dans ses vêtements de coton fin, elle ne pourrait jamais supporter une température si basse. Elle posa le gant de silicone sur le lit et quitta la pièce.

Il n'y avait pas de temps à perdre et malgré tout le dégoût que cela lui inspirait, elle pénétra dans la chambre de Lúka. Le lit semblait ne pas avoir été utilisé depuis des semaines, à en croire la couche de poussière qui s'était déposée sur les draps. Lyen retira sa main et l'essuya sur son pantalon en faisant la moue. Le couvre-lit ne paraissait pas une brillante idée non plus. Elle balaya la pièce du regard et ses yeux s'arrêtèrent sur un pull qui traînait sur une chaise. Elle avait vu Lúka le porter récemment et si enfiler un vêtement sale lui appartenant ne la ravissait pas, le temps pressait, et elle n'avait pas envie d'ouvrir les armoires et d'y fouiller. Le pull était à sa taille, il conviendrait parfaitement pour ce qu'elle souhaitait en faire. L'odeur agressa ses narines lorsqu'elle l'enfila : un mélange de transpiration, de savon et d'eau de toilette. Et parfaitement discernable derrière les effluves plus soutenus, la senteur de sa peau, qu'elle n'avait jamais connue de si près. Un jean gisait en boule sur le sol et elle hésita, avant de renoncer. Le pull lui allait bien, mais elle doutait que le pantalon lui convienne.

De retour dans la chambre du Père, elle eut la surprise de constater que la paroi avait repris sa place, dissimulant l'entrée du passage. Sans doute avait-elle perdu trop de temps dans la chambre de Lúka. Elle récupéra le gant de silicone, et cette fois, ce fut avec beaucoup moins d'inquiétude qu'elle appuya sur le X rouge. Le mur remonta dans le plafond et l'air se rafraîchit quelque peu. Après une ou deux minutes de réflexion, Lyen s'enfonça dans le couloir sombre. De-ci de-là, un néon clignotait vainement et éclairait ses pas, mais la faible luminosité n'était pas un problème pour elle. Les pupilles dilatées à leur maximum, elle y voyait presque comme en plein jour. Les murs avaient été taillés dans la roche et, par endroits, l'humidité y ruisselait. Une vague odeur de moisissure flottait dans l'air et malgré le pull de laine, Lyen ne tarda pas à frissonner. Elle ne put cependant empêcher la curiosité de l'envahir lorsque, voulant suivre des yeux un mince filet d'eau pour voir d'où il prenait sa source, elle découvrit des inscriptions d'un jaune passé et presque effacé. Elle étudia quelques instants ces marques, avant de reprendre son avancée, vaincue par le froid.

Une porte de métal lui barra le passage au tournant du couloir et elle enfila le gant de silicone tant bien que mal. Ses deux majeurs se partagèrent un emplacement, ses autres doigts trouvèrent leur place sans trop de confort. Elle appuya sa main sur la plaque lisse et carrée et, après un petit cliquetis, la lourde porte s'ouvrit pour dévoiler une minuscule pièce orange et rouge. Perplexe, Lyen y pénétra et son visage s'éclaira lorsqu'elle découvrit une rangée de boutons : un ascenseur ! Elle se rappelait maintenant son incompréhension quand Line l'avait entraînée dans un de ces appareils, alors qu'elles étaient à Bruxelles. Sans réfléchir, elle appuya sur le bouton central. Les portes de métal se refermèrent. Une petite musique transperça le silence, la faisant sursauter et provoquant une poussée d'adrénaline qui lui laissa les jambes cotonneuses. Mais l'ascenseur ne bougea pas et Lyen attendit quelques instants, avant de presser à nouveau son doigt sur le cercle de métal. Pourquoi cette satanée machine ne se décidait-elle pas à bouger ? Elle insista et cette fois, les portes se rouvrirent.

Derrière elle.

***

Après avoir fixé la porte du regard pendant presque dix minutes en espérant que Lúka reviendrait sur ses pas, Maya comprit qu'il n'en ferait rien et cela la bouleversa plus qu'elle n'aurait voulu le reconnaître. Il était parti pour cette soirée, mais il n'y allait pas seul. Et lorsqu'elle lui avait demandé s'il viendrait dormir auprès d'elle, il avait laissé entendre qu'il n'était pas certain de rentrer avant le lendemain matin. Peut-être cela ne signifiait-il rien ! Peut-être cette soirée durerait-elle jusqu'aux aurores ! Il y avait des semaines que Lúka ne la quittait quasiment plus. Certes, il passait toujours de nombreuses heures à travailler, cependant il s'arrangeait pour manger avec elle, et surtout, il dormait toutes les nuits à côté d'elle dans le grand lit à baldaquin. À présent, elle était seule dans sa chambre et il lui manquait terriblement : même s'il n'était pas parti depuis longtemps, elle ne savait pas quand il rentrerait et cette incertitude la plongeait dans une sorte de malaise qu'elle aurait été bien incapable de décrire.

Elle s'occupa près d'une heure avec son livre, s'attelant à déchiffrer ce qu'elle pensait être la langue de Lúka, puis se lassa et alluma le poste de télévision. L'homme lui avait expliqué le fonctionnement de celui-ci des semaines auparavant et elle ne l'avait que peu utilisé depuis : non seulement elle ne comprenait pas quel plaisir quelqu'un pouvait avoir à regarder des gens bouger dans une boîte, mais elle ne saisissait pas un mot de ce qui s'y disait, ce qui rendait l'attrait du téléviseur plutôt limité. Cependant, son ennui présent était tel qu'elle se voyait prête à donner une seconde chance aux boîtes posées sur le petit meuble. L'une d'elles portait une image très lumineuse, montrant une jeune fille souriante. Parce qu'elle n'avait plus le cœur à sourire depuis si longtemps, Maya se dit que ce film serait une bonne distraction et inséra le DVD dans le lecteur. De retour sur le canapé, elle saisit la télécommande et pressa sur les boutons jusqu'à ce que l'écran s'illumine. Lúka lui avait montré comment faire mais elle était incapable de se rappeler exactement la combinaison de touches à effectuer. Elle appuya à nouveau et une image apparut. Satisfaite, elle se cala au fond du canapé et tira la couverture sur ses jambes, avant de s'emparer d'un paquet de biscuits et d'y plonger la main d'un air absent. Elle n'avait pas vraiment faim, toutefois manger lui permettait de ne plus penser à sa situation. Lúka prenait soin d'elle, il se montrait gentil avec elle et elle n'avait pas à se plaindre. Néanmoins elle était enfermée et n'avait pas vu la couleur du ciel depuis des mois. Même si la chambre était spacieuse, même si le jardin était magnifique, elle souffrait de cette réclusion et Eaven lui manquait. Elle n'aurait jamais cru qu'un jour, elle en viendrait à regretter les réprimandes et les critiques mesquines de sa sœur aînée…

Le téléviseur montrait une image d'un intérêt presque nul : un couloir vide, éclairé d'une lumière crue. Maya soupira et songea que si elle perdait son temps à ce genre d'activités, elle pourrait tout aussi bien se mettre au lit et tenter de trouver le sommeil. Cependant, au moment où elle cherchait le bouton pour éteindre le poste, elle aperçut du coin de l'œil une forme qui bougeait sur l'écran. Elle releva immédiatement la tête, pour voir une femme se glisser dans le couloir. Intéressée, Maya se leva et s'approcha du téléviseur. L'image était trop petite pour qu'elle puisse distinguer les détails, mais restituait avec une grande clarté le rouge de ses cheveux. La femme se déplaçait lentement, comme si elle hésitait à s'éloigner de la pièce qu'elle venait de quitter. Lorsqu'elle disparut du champ de l'image, celle-ci changea, montrant une pièce beaucoup plus grande que Maya trouva familière. Pendant que la jeune fille plissait les yeux pour distinguer les détails de l'endroit, la rouquine apparut dans le coin gauche du téléviseur et s'affaira quelques instants à fouiller un tiroir, avant de fourrer un objet dans son pantalon. Lorsqu'elle passa devant l'immense piano à queue, Maya reconnut enfin la pièce : elle se souvenait y être restée près d'une heure plusieurs semaines auparavant, le jour où Z'arkán avait pris ses mesures pour ses nouveaux vêtements — vêtements qu'elle avait d'ailleurs commandés trop serrés, par pure mesquinerie, et que Lúka avait dû renvoyer. Étonnée, elle voulut mettre l'image sur pause, comme il le lui avait expliqué, et étudia la télécommande : pause, c'était le carré ou les deux traits ? À moins que ce ne soit le triangle… Elle les essaya tous les trois, rien n'y fit. Quelle idée curieuse, ces films en boîte ! Quel intérêt y avait-il à regarder sa propre maison sur un écran, alors qu'il suffisait de faire quelques pas pour rejoindre n'importe quelle pièce ? Surtout qu'on ne pouvait ni toucher les objets qui s'y trouvaient, ni se diriger où on le souhaitait…

La femme aux cheveux roux sortit à nouveau de l'écran et le décor changea, pour montrer un autre couloir laid et sans attrait. Maya décida que même l'ennui valait mieux que cette distraction ridicule et se leva pour appuyer sur le bouton de la télévision. L'image s'effaça.

***

La salle de bain avait un aspect froid et angoissant qui ne laissait pas Maya indifférente, malgré les nombreuses heures qu'elle avait déjà passées dans cette pièce. Lúka était parvenu à désactiver le mécanisme automatique qui l'effrayait tant, mais malgré cela, elle détestait s'y trouver. Elle se débarrassa de ses vêtements avec une lenteur causée par le malaise qui l'habitait. Le miroir lui renvoyait l'image d'une jeune fille à la peau trop pâle, aux cheveux ternes et à l'air fatigué. Au-dessus de la petite culotte de coton, son ventre était légèrement rebondi. Presque de manière imperceptible, certes, pourtant elle le remarquait un peu plus chaque jour. Son corps était devenu une matrice à la solde de l'embryon que Lúka lui avait implanté et cela la terrifiait, parfois.

D'un geste exercé, elle appuya l'index, le majeur et l'annulaire sur son front, là où se trouvait la marque de son rang de nombreuses semaines auparavant. Lorsqu'elle retira ses doigts, la peau avait pris une teinte plus rouge à cet endroit : trois points disposés en pyramide. Mais l'illusion était incomplète et éphémère. Désormais, elle n'avait plus rien. Plus de famille, plus de maison, plus de rang. La princesse avait disparu et à sa place, une adolescente au teint cireux, enceinte d'un enfant qui n'était même pas le sien, la toisait d'un regard ironique.

Essuyant ses larmes du revers de la main, elle ouvrit les robinets de la baignoire. Un bain ne résoudrait pas ses problèmes, toutefois elle avait besoin de prendre soin d'elle. Le shampoing redonnerait un peu d'éclat à ses cheveux fatigués et l'eau rendrait son regard plus lumineux.

***

Quelques néons grabataires éclairaient le couloir sombre d'une lueur clignotante et trop faible. Lyen sortit de l'ascenseur à pas lents, tous les muscles tendus par l'appréhension. L'air s'était réchauffé, pourtant, sous l'épais pull de laine et le coton de sa combinaison, sa peau s'agitait encore de frissons. Les murs du couloir précédent avaient été taillés dans la roche et elle posa sa main sur la paroi pour en évaluer la texture. Lisse et froid, ce mur était identique à tous ceux du Laboratoire. L'humidité qui saturait le passage avait diminué, même si l'endroit conservait une odeur de métal mouillé.

Arrivée sous l'éclairage maladif d'un néon, Lyen leva la tête et retrouva les mêmes inscriptions jaunes qui ne présentaient pas le moindre sens à ses yeux. À une bonne cinquantaine de mètres, elle distinguait dans l'obscurité une bifurcation du couloir et accéléra le pas. Les deux passages se ressemblaient en tout point et aucun n'était mieux éclairé que l'autre. Près du plafond, les inscriptions se répétaient. Lyen maîtrisait parfaitement les lettres, cependant elle n'avait pas l'habitude des chiffres et ceux-ci étaient en trop grand nombre pour qu'elle puisse en tirer un quelconque indice. Elle prit le couloir de droite et remarqua très vite une rangée de portes trop familière. Si la luminosité n'avait pas été si faible et sans cette odeur de métal, elle se serait crue devant sa cellule. Elle ouvrit une des portes, qui résista un peu avant de céder sous la poussée qu'elle lui donna. Les pupilles dilatées au maximum, elle réussissait à voir les contours des objets, sans toutefois distinguer les détails. Même si sa vision nocturne était excellente, l'éclairage ambiant manquait de puissance. Lyen percevait des effluves de sueur sous les relents métalliques et poussiéreux, si faibles qu'elle se demanda même si elle ne sentait pas l'odeur du pull qu'elle portait. Cette pièce n'avait pas été visitée depuis des années, cela ne faisait aucun doute. Toutes les suivantes présentaient le même état d'abandon. Dans l'une d'elles, elle découvrit une vieille blouse, grise de poussière et de moisissures, qu'elle laissa tomber à terre à peine l'eut-elle ramassée. En fouillant la pièce à tâtons, elle finit par mettre la main sur un livre qu'elle s'empressa de ramener à la lumière plus soutenue du couloir. L'ouvrage partait en lambeaux à cause de l'humidité de l'air et Lyen souffla sur la couverture pour en ôter la poussière. Le titre était presque illisible, mais de toute manière, elle ne serait pas parvenue à le déchiffrer même s'il en avait été autrement. Les lettres ne lui étaient pas familières et ne se rapprochaient en rien de l'alphabet latin ou du eavenien. Entre ses doigts, les pages s'effritaient et elle décida de reposer le livre à l'endroit où elle l'avait pris ; l'emporter avec elle ne lui serait d'aucune utilité et si Lúka le découvrait dans sa cellule, il ne douterait pas un instant de sa provenance.

Elle était arrivée presque au bout du couloir sans rien trouver de plus intéressant que le livre et la blouse et commençait à se demander si elle ne ferait pas mieux de revenir sur ses pas. Après tout, il y avait un autre passage, d'autres pièces, probablement, et surtout, d'autres boutons dans l'ascenseur. La présence qu'elle percevait avant de s'engager dans ce couloir sombre ne lui parvenait plus que par à-coups brefs et irréguliers. Si elle voulait connaître l'identité de la femme que Lúka gardait cachée, ce n'était pas en s'éloignant d'elle qu'elle y parviendrait.

Le couloir s'arrêtait net sur une porte close, plus large et plus haute que les autres. Tendue, Lyen appuya sur le bouton d'ouverture. Un cliquetis de métal trancha le silence, puis le lourd battant qui barricadait la porte coulissa. L'estomac noué par l'appréhension, elle poussa l'énorme masse de métal. La lumière perça l'obscurité du couloir, si vive que Lyen crut un instant qu'elle venait de découvrir une porte sur l'extérieur. Elle dut fermer les yeux, aveuglée. Après quelques instants, elle les rouvrit lentement pour laisser à ses pupilles douloureuses le temps de s'adapter à la luminosité éblouissante de la pièce. Des taches rouges dansaient sur sa rétine et elle se détourna à contrecœur pour faire face au couloir sombre, clignant plusieurs fois des paupières. Lorsqu'elle eut enfin recouvré toutes ses capacités visuelles, elle pivota sur elle-même et balaya la pièce du regard. Ses traits crispés exprimèrent tour à tour l'étonnement, l'incompréhension, puis l'horreur. Prise de nausées, elle eut tout juste le temps de se pencher en avant pour ne pas rendre son dîner sur ses chaussures. Elle essuya sa bouche sur la manche de son pull, se rappelant trop tard qu'il appartenait à Lúka, et rebroussa chemin à vive allure, les yeux noyés de larmes. Arrivée à l'intersection, elle hésita à visiter le passage qu'elle n'avait pas encore exploré, mais son estomac se révolta, de crainte d'avoir à affronter davantage de monstruosités. Ce ne fut qu'une fois dans l'ascenseur qu'elle se calma et que les battements de son cœur ralentirent. Elle n'avait qu'une envie : retourner dans sa cellule, se plonger dans un roman et tenter d'oublier ce qu'elle venait de découvrir. Néanmoins, Line lui avait confié une mission et elle entendait la mener à bien. Quoi qu'elle trouve, ce ne saurait être pire que le contenu de cette immense salle. Elle qui avait toujours placé Lúka au sommet de l'échelle de la cruauté possédait toutefois assez d'objectivité pour se rendre compte qu'il était incapable de pareilles abominations. Ce qu'elle avait vu dans cette pièce n'était pas de son fait. L'endroit semblait abandonné depuis des décennies et Lyen doutait même que le Père ait eu connaissance de ce passage. Ou peut-être savait-il ce qui s'y trouvait et préférait-il ménager ses nerfs et son estomac…

Dans l'ascenseur, la petite musique résonnait à nouveau, exaspérante. La femme écrasa le bouton du haut et craignit jusqu'à ce que la machine s'ébranle qu'un de ces monstres arrache soudain les portes de ses bras et la tire de sa cage de métal protectrice. Elle ne fut véritablement rassurée que lorsqu'elle put sentir la poussée de son ascension. Appuyée contre la paroi, le regard fixé sur la moquette brune du sol, elle tenta de faire le vide dans son esprit. La présence qu'elle avait ressentie chaque jour depuis des semaines augmentait d'intensité et elle sut qu'elle touchait au but.

***

Maya s'était assise au bord du ruisseau, la tête rejetée en arrière pour observer le faux ciel. La lune brillait, croissant jaune perdu parmi une myriade de points scintillants. Lúka lui avait expliqué que les constellations avaient été fidèlement reproduites et correspondaient au ciel de l'hémisphère nord, malgré cela, elle s'étonna de n'en reconnaître aucune. Un parfum de fleurs flottait dans l'air, et en fermant les yeux, elle pouvait presque faire abstraction des murs qui l'entouraient et se croire de retour chez elle.

Elle s'allongea dans l'herbe, une main sur son ventre, et se mit à sangloter convulsivement. Qu'avait-elle fait pour mériter une existence pareille ? Elle portait déjà la terrible faute d'avoir tué sa mère en naissant, fallait-il y ajouter la culpabilité de porter un monstre en son sein ? Si sa sœur apprenait ce qui s'était passé… Non, elle préférait ne pas y penser. Kaali la renierait ! Enceinte sans avoir été mariée, elle serait la honte de son peuple. Et Lúka l'avait embrassée, par deux fois. Avait-elle le droit de lui en vouloir pour cela ? Ce n'était tout de même pas de sa faute à lui si elle avait hésité un peu trop longtemps avant de le repousser ! Il n'était pas responsable de ses propres désirs, de ses pensées !

Elle aurait souhaité pouvoir effacer tout ce qui s'était passé. Si elle avait su, elle aurait suivi les ordres de sa sœur et n'aurait pas quitté le palais sans surveillance ! À présent, il était trop tard et elle devait assumer ses erreurs.

Un bruit qu'elle connaissait bien la fit sursauter. Vite, elle essuya ses joues mouillées de larmes et se redressa en secouant sa chevelure pour en ôter les brins d'herbe qui s'y étaient emmêlés. Elle ne voulait pas que Lúka la voie comme cela, faible et pleurnicharde. Il n'approuverait pas et elle ne supporterait pas de baisser dans son estime.

L'ascenseur s'ouvrit quelques secondes plus tard et Maya tourna la tête dans sa direction, déjà prête à offrir son plus beau sourire à l'homme qu'elle considérait presque comme son ami. Mais la personne qui entra dans le jardin n'était pas Lúka. C'était la femme de la télévision.