CHAPITRE XIII

Lúka s'était rasé de frais et avait revêtu un costume anthracite. Pour une fois, il était parvenu à donner à ses cheveux un pli raisonnable, mais il ne nourrissait pas d'illusions : sa tignasse rebelle reprendrait ses droits tôt ou tard. Depuis des jours, il repoussait le moment d'aller réaffirmer sa toute puissance dans les locaux de la Cort, et sans la conversation houleuse qu'il avait eue avec William la veille, il aurait sûrement reporté encore cette visite. Après toutes ces années, son ami avait abandonné l'idée de le voir au bureau plus d'une fois toutes les deux semaines et paraissait se satisfaire de ses brèves apparitions au siège de la compagnie. Lúka travaillait chez lui et ses performances professionnelles étaient toujours plus qu'excellentes, ce qui laissait peu de marge à William pour critiquer son absentéisme. Il se rendait à toutes les réunions d'importance majeure, même s'il commençait d'abord par rechigner. Toutefois, plus de cinq semaines s'étaient écoulées depuis sa dernière visite et certains cadres ne l'avaient jamais vu autrement qu'en photo. À cette accusation, Lúka avait répliqué dans une vaine tentative d'humour que cela n'avait rien d'étonnant, pour un cadre, mais cela n'avait pas fait rire son ami et il s'était rendu compte qu'il avait peut-être un peu trop abusé de sa patience. Et que son pitoyable jeu de mots ne fonctionnait pas en anglais.

Avant d'entrer dans le bureau de William, il marqua un temps d'arrêt : autant il appréciait l'homme, autant il le haïssait de lui avoir pris la femme de sa vie. Certes, il avait été l'instrument de son propre malheur, cependant la logique ne rendait pas la blessure moins douloureuse. Quelques années plus tôt, il s'était persuadé que la liaison entre Line et lui ne durerait que deux ou trois mois et avait cru mourir lorsque sa sœur lui avait annoncé qu'ils allaient se marier. Il évitait William depuis ce terrible jour, même s'il était parfois obligé de travailler avec lui. Bien sûr, son ami lui manquait, mais le voir et l'imaginer avec Line était pire que tout.

Il soupira et poussa la porte sans se donner la peine de frapper. William releva la tête des papiers qu'il consultait et lui sourit.

— J'avais presque fini par oublier à quoi tu ressemblais, lança-t-il en guise de bienvenue.

Lúka ne répondit rien. Sur le bureau, une photo de Line le narguait. La femme souriait, heureuse et épanouie, les cheveux dans le vent, ses yeux verts plus rieurs que jamais. Il dut se faire violence pour en détourner ses yeux, une fraction de seconde trop tard pour qu'il puisse encore sauver les apparences. Son trouble n'avait pas échappé à William et celui-ci lui lança un regard désolé.

— Tu comptes venir à la soirée de Noël ? demanda-t-il pour éviter à la conversation de prendre un tour trop tendu.

— Je ne sais pas encore. Ces soirées, c'est chiant comme la mort.

— Je les trouve plutôt réussies, contesta William. Tu viens avec ta nouvelle petite amie ?

— Quoi ?

— C'est Line qui me l'a dit.

— Je n'ai pas de nouvelle petite amie. Sans compter que "nouvelle" voudrait dire qu'il y en a eu une autre avant, et ce n'est pas le cas, ajouta-t-il sur un ton amer.

— Je suis désolé, je n'ai pas à me mêler de ta vie privée, s'excusa son ami. Je te posais la question parce que Marianne Johnsson m'a demandé tout à l'heure si tu venais et si oui, accompagné ou non.

— Pour l'instant, je n'ai pas l'intention d'aller à cette soirée.

— Je trouve que ce serait vraiment bien pour l'entreprise que tu t'y rendes, insista William. Depuis quelque temps, tu es devenu comme un fantôme ici : tu fais des apparitions en coup de vent et on ne te revoit plus pendant trois semaines. Ce n'est pas bon pour la cohésion de l'équipe. D'accord, tu abats un boulot inimaginable en un rien de temps, mais ce n'est pas une raison pour refuser de rencontrer les gens censés travailler avec toi.

— Je t'ai déjà dit que je n'avais besoin de personne.

— Tu sais bien que si. De toute manière, je ne comprends pas pourquoi tu fais toute une montagne de cette soirée de Noël. Cela fait des semaines que je te demande de me répondre et tu m'ignores. Tu n'as pas envie d'y aller, soit. Cependant, vu la position que tu occupes dans cette société, ta présence n'est pas négociable.

Lúka s'apprêtait à argumenter son absence totale d'envie de se rendre à la soirée lorsqu'un coup retentit sur la porte et les fit sursauter tous les deux.

— Entrez ! lança William, un peu étonné.

D'ordinaire, sa secrétaire annonçait à l'interphone ses rares visites, à l'exception de celles de Lúka ou de Line, qui avaient tous deux la même mauvaise habitude d'entrer sans frapper.

La porte s'ouvrit lentement et une jeune femme entra, les yeux baissés, les bras chargés de posters roulés. Lúka la détailla sans gêne : une folle chevelure rousse qui cascadait en boucles serrées autour de son visage fin, un corps gracieux que laissait entrevoir son tailleur noir trop strict, des jambes sveltes galbées par un collant sombre aux motifs délicats… Elle releva la tête et des yeux d'un vert absinthe se rivèrent aux siens.

— Je suis désolée de vous déranger, je repasserai plus tard, souffla-t-elle d'une voix mal assurée teintée d'un fort accent français.

— Vous ne dérangez pas, déclara Lúka. Enfin, moi, vous ne me dérangez pas, ajouta-t-il en français.

Ses yeux s'agrandirent sous la surprise et elle sourit, avant de se draper à nouveau dans sa timidité.

— Je… Votre secrétaire n'était pas là, je ne savais pas si je devais attendre qu'elle revienne ou…

— C'est sans importance. Je ne crois pas vous connaître, avoua William.

— Je suis Gabrielle Arfeuilles, la nouvelle graphiste. On m'a dit qu'il fallait que je présente mon travail.

— Au directeur du département graphisme, probablement. Je ne vais pas vous être d'une grande utilité, je n'ai aucune connaissance en ce domaine, décréta William.

— Je suis navrée. Je n'ai pas l'habitude de travailler dans une si grande entreprise. Je croyais que vous deviez approuver mes projets. Je ne voulais pas vous déranger, excusez-moi.

Elle s'apprêtait à tourner les talons quand Lúka l'arrêta :

— Attendez, puisque vous avez fait tout ce chemin, je vais jeter un coup d'œil.

Gabrielle lui offrit un sourire reconnaissant et balaya la pièce du regard, à la recherche d'un endroit où dérouler ses posters.

— Allons dans mon bureau, proposa-t-il. Il y a plus de place.

— Lúka ! l'appela Will alors qu'il était sur le point de quitter la pièce avec Gabrielle.

— Attendez-moi dehors, j'arrive tout de suite, dit-il à la jeune femme.

Elle hocha la tête et sortit. Lúka referma la porte, puis se tourna vers son ami. William le regardait, un sourire aux lèvres.

— Tu as trouvé un charmant moyen d'échapper à notre petite conversation. Mais ne crois pas que tu t'en tireras comme ça : je tiens à ce que tu viennes à cette soirée, et surtout, à ce que tu sois un peu plus présent au bureau.

— Qu'est-ce que tu racontes ? Tu ne penses quand même pas que je prends cette jeune femme comme excuse pour éviter de répondre à tes questions ?

— Elle est charmante, en tout cas, apprécia-t-il.

— Tu es marié, je te le rappelle.

— Oh, ne t'inquiète pas. Avec une femme comme la mienne, je serais bien le dernier des imbéciles si j'allais voir ailleurs.

Lúka lui jeta un regard lourd de sens et Will se mordit les lèvres, conscient d'avoir parlé trop vite.

— Je suis désolé, je n'aurais pas dû dire ça.

— Ce n'est que la vérité. J'ai fait le con et j'ai payé le prix fort. Ce n'est pas de ta faute. Mais il faut que tu comprennes que je ne suis pas toujours fou de joie de te voir : cela fait plus de deux ans, c'est vrai, mais le temps ne rend pas la blessure moins douloureuse.

— Je sais. Je suis navré.

— Laisse tomber. Je vais essayer de trouver une personne à traîner à ta satanée soirée, annonça-t-il avec un petit mouvement de tête en direction de la porte derrière laquelle Gabrielle l'attendait.

Il se força à afficher un air détendu et rejoignit la jeune femme dans le couloir. Elle l'accueillit d'un sourire ravissant et il l'entraîna jusqu'à son bureau.

— Au fait, je suis Lúka, fit-il, soudain conscient qu'il ne s'était pas présenté.

— Je sais. Je suis vraiment navrée d'avoir interrompu votre conversation, je pensais que je devais présenter mes croquis et…

— Il n'y a pas de mal. À vrai dire, j'étais en train de me faire engueuler, avoua-t-il en riant. Vous m'avez tiré d'une mauvaise passe.

Gabrielle éclata d'un petit rire cristallin, les yeux brillants. Ils arrivèrent devant le bureau de Lúka et il lui ouvrit la porte. Lorsqu'elle passa devant lui, il ne put s'empêcher de la dévorer du regard : non seulement elle était très belle, mais elle dégageait aussi un charisme presque envoûtant. Ses cheveux avaient la teinte exacte de ceux de Maya et il se demanda s'ils possédaient également leur douceur. Gabrielle paraissait très jeune : sans doute à peine plus de vingt ans, et débordait de sensualité malgré sa timidité.

— Vous êtes très douée, commenta-t-il lorsqu'elle déplia ses posters. Je suis impressionné.

— C'est vrai ?

Elle rosit de plaisir et baissa les yeux, un sourire aux lèvres.

— Ça fait longtemps que vous travaillez pour nous ?

— Non, deux semaines à peine. Je suis arrivée début décembre.

— Je suis sûr que votre chef est très content de vous, c'est de l'excellent travail.

— On m'a laissé entendre que cela sortait trop des sentiers battus, soupira-t-elle.

— À votre place, je prendrais ça pour un compliment.

— Je ne suis pas persuadée que cette critique allait dans ce sens.

— Qu'importe. J'aime les gens qui sortent des sentiers battus, appuya-t-il.

La porte s'ouvrit d'un coup. Lúka tourna la tête pour découvrir sa sœur, figée sur le seuil, blême. Gabrielle sourit à Line, laquelle lui jeta un regard méprisant.

— Will m'a dit que tu étais là, je voulais te parler, mais visiblement, tu es trop occupé. C'est elle ? demanda-t-elle en russe.

— Elle qui ?

— Ta copine !

Lúka haussa les épaules.

— Ça ne te regarde pas. Line, je te présente Gabrielle Arfeuilles, une de nos nouvelles graphistes, ajouta-t-il en français. Gabrielle, voici Line Cort, la charmante épouse de notre directeur adoré. Line est mon ex-femme, précisa-t-il. Et une graphiste extrêmement douée. Line, tu devrais jeter un coup d'œil sur le travail de Gabrielle, je pense qu'elle a un très bon potentiel.

À contrecœur, la femme s'approcha d'eux et accorda un regard aux posters déroulés sur le bureau.

— Pas mal. Trop original pour la boîte, par contre. Lúka, comme tu ne comptes visiblement pas aller à la soirée de Noël, ça t'embêterait beaucoup de garder Mikhail ?

— Je vais à la soirée. Je ne sais pas qui t'a dit que je n'y allais pas.

— D'accord. Je vois.

Son regard passa de Lúka à Gabrielle, puis revint sur son frère. Les lèvres pincées, elle tourna les talons et quitta la pièce en refermant la porte plutôt brusquement derrière elle.

— Elle devait être de mauvaise humeur. D'habitude, elle est plus sympathique.

— Elle travaille ici aussi ?

— Non, heureusement. Un café, ça vous dit ? proposa-t-il.

— Pardon ?

— Dans le petit bistrot au coin de la rue. Ils ont d'excellents cafés.

Gabrielle hésita une seconde, puis sourit. Elle commença à rouler ses posters mais Lúka l'arrêta.

— J'aimerais les montrer à quelques personnes, si ça ne vous embête pas.

— Bien sûr que non. Vous pouvez les garder, ce sont des copies.

— Je vous trouve très douée. Ne faites pas attention à ce que Line a dit, elle est très exigeante et préférerait mourir que de faire un compliment à une autre femme.

— Mais elle a raison, ça ne correspond pas à l'image de la Cort.

— Il n'y a pas que William qui dirige cette boîte, insinua-t-il. J'ai aussi mon mot à dire. Et j'aime ce que vous faites.

Elle le remercia d'un sourire ensorceleur et il l'entraîna hors du bureau, pour l'emmener au café. Sur le chemin, ils croisèrent Line et William, enlacés tendrement. Il sentit une pointe de jalousie l'envahir et dut lutter pour conserver son masque jovial et détendu. Elle l'avait fait exprès. Elle l'avait forcément fait exprès… Line les aperçut et murmura quelque chose à l'oreille de son mari, qui sourit avant de regarder dans leur direction. Pour garder son calme, Lúka reporta son attention sur Gabrielle, qui marchait à côté de lui tête baissée ; sa timidité était touchante et lui arracha un sourire. Sentant ses yeux sur elle, la jeune femme lui adressa un regard étonné puis sourit à son tour. Dans chaque fibre de son corps, Lúka pouvait percevoir la colère de sa sœur, sombre et douloureuse et si d'ordinaire ce sentiment l'aurait peiné, il se rendait compte qu'il en était presque heureux. Elle se consumait de jalousie — à tort, certes, mais il n'était pas nécessaire qu'elle le sache — et il jubilait.

***

Dans le café, il eut tout le loisir d'étudier le visage de Gabrielle. L'éclairage tamisé de la pièce donnait une grande profondeur au vert de ses yeux et accentuait l'intensité de son regard. Ses boucles rousses prenaient des reflets liquides, plus sombres. Sans ressembler vraiment à Maya, elle avait certaines de ses expressions, de ses mimiques. Quelques taches de rousseur parsemaient les ailes de son nez, très discrètes, et lui donnaient un air mutin. La tension de ses épaules était clairement visible et Lúka regretta le gouffre hiérarchique qui les séparait.

— Détendez-vous, ce n'est pas un entretien d'embauche. Évitons de parler boulot, vous voulez bien ? Il y a tellement d'autres sujets plus passionnants…

— Très bien, approuva Gabrielle, avant que sa timidité reprenne le dessus.

Le serveur apparut et remplit pour quelques instants le silence gêné qui menaçait de s'installer plus confortablement. Lúka commanda un cappuccino et Gabrielle demanda un café au lait. S'il avait possédé de quelconques connaissances sur l'histoire du café, il en aurait sans doute profité pour meubler la conversation, mais en vérité, la seule chose qu'il savait sur le café, c'est qu'il ne fallait pas oublier de le moudre avant de le mettre dans le filtre, sous peine de se retrouver avec une mauvaise surprise.

— Vous habitez la région ? s'enquit-il.

— Oui, depuis quelques semaines. J'ai trouvé un appartement pas loin du bureau.

— Ah, c'est bien, ça. Moi j'habite vraiment loin, et ce n'est pas toujours drôle de faire les trajets.

— Je comprends.

— Mais bon, je ne vais pas me plaindre, Will a accepté d'installer les bureaux de la Cort en Suisse, je ne pouvais pas non plus lui demander d'implanter la boîte à trois cents mètres de chez moi.

— Je pense qu'il ne regrette pas de l'avoir fait, avec tout ce qui se passe aux Amériques Unies en ce moment, avança Gabrielle.

— En effet.

William s'était sérieusement brouillé avec le reste de sa famille après cela et même si son père avait fini par approuver ses choix, les deux hommes ne se voyaient plus. Lúka avait une fois tenté d'expliquer au père de son ami qu'il était l'instigateur de cette décision, mais cela n'avait rien arrangé, au contraire.

Le serveur apportait déjà leurs cafés, ce qui leur évita de longues secondes à se demander ce qu'ils allaient bien pouvoir se dire pour combler le silence. Gabrielle plongea aussitôt les lèvres dans son café au lait et il en profita pour la dévisager à nouveau, appréciant sa beauté juvénile. Comment pourrait-il s'y prendre pour l'inviter à la soirée sans la choquer ? Jamais encore il n'avait eu à agir consciemment pour tenter de séduire une femme. Gabrielle ressemblait un peu à Maya, elle lui plaisait beaucoup. Sa timidité l'arrangeait : malgré ses airs cyniques, il manquait de confiance en lui et avait toujours peur d'être repoussé. Au cours des deux dernières années, il avait rencontré quelques femmes qui lui plaisaient et qu'il n'avait pas fait fuir dès le premier rendez-vous, cependant sa relation ambiguë avec Line ne le motivait pas à s'installer dans une relation sérieuse. D'un côté, il mourait d'envie de rencontrer quelqu'un qui lui ferait oublier l'amour malsain qu'il éprouvait pour sa sœur, d'un autre, il se rendait bien compte qu'aucune femme ne pourrait l'égaler et qu'il chercherait en vain la partenaire idéale. Gabrielle l'intéressait toutefois plus que les autres : elle était belle, talentueuse et timide. Les femmes trop provocantes ou trop entreprenantes le mettaient mal à l'aise, et elle était à l'inverse de celles-ci.

— Vous avez des projets pour la soirée de Noël de la boîte ? demanda-t-il de but en blanc, avant de se maudire de n'avoir pas été plus subtil.

La jeune femme reposa sa tasse et lui jeta un regard interloqué.

— Je ne suis pas certaine d'y aller. Je ne connais presque personne et je ne suis pas douée pour les relations sociales, comme vous avez dû le remarquer.

— Pour ma part, je n'ai pas l'excuse de ne connaître personne, mais je n'ai pas non plus la possibilité de refuser… William me menace de licenciement depuis des semaines si je n'y fais pas une apparition.

Gabrielle rit et se mit à tourner sa cuillère dans sa tasse pour occuper ses mains.

— Pour vous, ce serait l'occasion de rencontrer tout le monde dans un cadre moins professionnel et plus détendu, reprit-il.

— Vous avez raison. Après tout, il y aura tellement de gens, je finirai bien par trouver un asocial avec qui faire tapisserie.

— Si vous y allez, je serai ravi de vous présenter quelques personnes.

Elle écarquilla les yeux et ses joues se teintèrent de rose. Elle sembla sur le point de répondre, mais préféra reprendre une gorgée de café pour se donner une contenance. Lúka l'imita.

— Pourquoi vous encombreriez-vous de moi ? demanda-t-elle enfin.

— Je n'ai pas envie d'aller à cette soirée. Mais si vous y êtes, cela me donnera une motivation pour boire du mauvais champagne et faire semblant d'être l'ami de tout le monde.

Gabrielle reposa sa tasse d'un geste mal assuré qui fit tinter la porcelaine de la sous-tasse. Lúka s'octroya mentalement la palme du manque de finesse et se dit qu'il ne pourrait pas se rendre plus ridicule qu'il ne l'était déjà.

— Je vous trouve très belle. J'aimerais beaucoup vous inviter à cette soirée. Je suis conscient que cela ne se fait pas. Vous me connaissez à peine et vous allez vous sentir obligée d'accepter parce que je suis votre supérieur, mais je veux que les choses soient claires : vous êtes libre de refuser. Je ne me vexerai pas et cela n'aura aucune influence sur votre parcours professionnel.

— Je… Je ne sais pas quoi dire. Cette proposition me touche beaucoup, mais…

— Je comprends, soupira-t-il. Vous devez vous dire : "Mais c'est quoi ce mec qui m'invite comme ça alors qu'il me connaît depuis dix minutes et qui essaie de me faire croire que c'est en toute innocence ?"

— Non, pas du tout, se défendit Gabrielle, les joues rouges. Je ne comprends pas pourquoi vous voulez passer la soirée avec moi, alors que vous… Je ne suis qu'une petite employée sans importance.

— Personne n'est sans importance. Et si on part sur ce terrain-là, ça limite sérieusement les possibilités de mon côté : après tout, au jeu de la hiérarchie, il n'y a guère que William que je pourrais inviter à la soirée, et même si je l'aime beaucoup, je le vois très mal dans une robe de cocktail.

Elle éclata de rire et Lúka se détendit un peu. Il n'avait pas besoin de chercher à percevoir ses pensées pour sentir leur dualité, cela se lisait sur son visage : il lui plaisait, toutefois sa réputation guère élogieuse au sein de l'équipe la rendait méfiante à son égard. Son mauvais caractère et ses quelques disputes sévères avec William lui avaient donné l'image d'un homme tyrannique et acariâtre, ce qu'il espérait ne pas être.

— Je crois que je vais accepter votre proposition. Je me rendrai sans doute malade pendant toute la semaine à l'idée de voir tant de gens, cela dit vous avez raison : c'est une bonne occasion de connaître certains d'entre eux.

Lúka jubila : non seulement il venait de trouver une charmante jeune femme à emmener à la soirée, mais il avait également découvert le moyen infaillible de rendre sa sœur jalouse. Elle qui avait la quasi-certitude qu'il sortait avec une rouquine ne serait que confortée dans cette idée. Il avait beau être conscient que ce jeu était parfaitement stupide, il ne pouvait s'empêcher de le jouer, et d'y prendre un certain plaisir.

***

Durant les deux semaines qui suivirent, Lúka se rendit souvent au bureau et ses pas le conduisirent plus d'une fois dans le département où travaillait Gabrielle. La jeune femme, rassurée par son assiduité, se mit à apprécier sa compagnie. Comme il le lui avait dit, il montra ses croquis à certaines personnes, qui ne tarirent pas d'élogieux commentaires sur son talent. Mais Line avait bien évalué le problème : le responsable du département graphisme trouva ses concepts trop originaux et trop différents de la ligne directrice de la Cort. Gabrielle s'y attendait et sa déception fut moindre. Elle se sentit toutefois très touchée par le temps qu'il lui avait consacré et le lui dit. Leurs rapports devinrent plus détendus et Lúka remarqua qu'elle avait du plaisir à discuter avec lui et se réjouissait de ses visites dans son département, même si celles-ci étaient tout sauf discrètes.

Au Laboratoire, Maya se remettait très bien de l'implantation de l'embryon, en revanche, elle se montrait plus distante envers lui, craignant peut-être qu'il ne cherche à nouveau à l'embrasser. Plusieurs fois, il s'était excusé et elle lui avait assuré qu'elle ne lui en voulait plus, cependant cela avait brisé la confiance qu'elle avait en lui. Lui qui avait si longtemps dormi près d'elle avait retrouvé l'absence de confort du canapé, et cela l'avait peiné plus qu'il ne l'aurait pensé. Souvent, alors que Maya se croyait seule, il la surprenait en train de pleurer en silence. Même s'il mourait d'envie de la prendre dans ses bras pour la consoler, il gardait ses distances.

Enfin, le fameux soir arriva : avant de partir chercher Gabrielle, il retourna voir Maya, qui ouvrit de grands yeux surpris à sa vue. Pour l'occasion, il avait revêtu un costume noir et avait redoublé d'efforts pour dompter ses cheveux. Il était d'une rare élégance et la jeune fille eut du mal à garder son masque d'indifférence.

— Tu es très beau, déclara-t-elle. Tu vas quelque part ?

— À la soirée stupide dont je t'ai parlé. Je rentrerai probablement très tard. Peut-être même seulement demain matin.

— Tu as trouvé quelqu'un pour t'accompagner ?

— Oui, une jeune femme très charmante qui travaille avec moi.

Elle fut incapable de cacher sa déception et Lúka ressentit d'un coup la tristesse qui la rongeait depuis des jours et qu'elle lui avait tue. Il s'avança vers elle et elle vint se blottir dans ses bras, tremblante comme un petit animal effrayé. Il caressa ses cheveux avec douceur, les yeux fermés, les narines pleines de l'odeur sucrée de sa peau qu'il connaissait si bien. Maya releva la tête vers lui et passa les bras autour de son cou. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il découvrit son regard gris rivé au sien, plus intense que jamais. Cette fois-ci, la demande était claire : ses lèvres entrouvertes n'attendaient que la caresse des siennes. Malgré cette certitude, il la repoussa doucement.

— Je dois partir. Mais je serai de retour très vite.

— Tu viendras dormir avec moi ?

— Je ne sais pas. Peut-être.

La détresse dans son regard le hanta pendant tout le trajet jusqu'à l'appartement de Gabrielle. Les émotions se battaient en lui et il enrageait de ne pas pouvoir les démêler. Un instant, il songea même à appeler la jeune femme pour lui dire qu'il regrettait, mais qu'il ne viendrait pas à la soirée. Elle serait dévastée, Will serait furieux et cela n'arrangerait sûrement rien, cependant l'idée lui avait effleuré l'esprit et revenait parfois. Enfin, il fut devant l'immeuble de Gabrielle. Perdu dans ses pensées, il avait roulé trop vite et était très en avance. Il hésita à l'attendre patiemment dans la navette, puis décida que faire demi-tour serait trop tentant et qu'avoir trop de temps pour réfléchir aux diverses éventualités deviendrait vite néfaste.

Le véhicule garé dans une ruelle, il entra dans l'immeuble. Sur le panneau attenant à la boîte postale commune, il découvrit que Gabrielle vivait au troisième étage. L'ascenseur était disponible mais il préféra utiliser l'escalier : la boule glacée qui grandissait dans son estomac se résorberait peut-être s'il parvenait à se concentrer sur des considérations matérialistes telles le comptage des marches. Arrivé devant la porte de l'appartement de Gabrielle, il se dit qu'il aurait dû lui acheter des fleurs ou un quelconque bijou, puis décida que son geste aurait sûrement été mal interprété. De toute manière, il était trop tard pour remplir ses mains vides. Il posa son doigt sur la sonnette et entendit des pas précipités à l'intérieur. Sa montre indiquait dix-huit heures trente : il avait une demi-heure d'avance. Peut-être aurait-il dû attendre ? Et si elle n'était pas prête ? Il n'eut pas le temps de tergiverser davantage : la porte s'ouvrit et Gabrielle apparut sur le seuil, resplendissante de beauté. Sans la moindre gêne, il la détailla des pieds à la tête : de fins escarpins noirs, une longue robe en satin de même couleur, asymétrique, ouverte sur un côté et au décolleté d'une sagesse relative, nouée derrière la nuque pour laisser ses frêles épaules nues. Ses cheveux flamboyants ornaient son visage d'une couronne de feu. L'intensité de son regard sur elle la fit rougir et Lúka détourna les yeux.

— Vous êtes magnifique, murmura-t-il. Je suis désolé, je suis très en avance.

— Entrez, je dois encore me coiffer, mais je suis presque prête.

L'appartement avait été décoré avec beaucoup de goût, dans des teintes ocre et rouille, et sur les murs, Lúka découvrit des peintures qu'il reconnut immédiatement comme celles de Gabrielle. Son style original se prêtait d'ailleurs mieux aux tableaux qu'aux logos de l'entreprise.

— Vous voulez boire quelque chose ?

— Non merci. Vos tableaux sont splendides.

— Vous êtes charmant, le remercia-t-elle en rosissant de plaisir.

À la lumière plus vive de l'appartement, le roux de ses cheveux prenait des reflets orangés qui contrastaient de manière saisissante avec ses iris clairs. Par la magie du maquillage, Gabrielle avait atténué ses taches de rousseur et agrandi ses yeux. À présent, elle n'avait plus grand-chose de la jeune graphiste timide dans ses tailleurs trop sévères.

Après l'avoir invité à prendre place sur le sofa, elle disparut dans le couloir pour finir de se préparer. Lúka balaya la pièce du regard afin de s'occuper l'esprit : de petites statues africaines s'alignaient au-dessus d'étagères remplies de livres d'art et de romans. Sur la table, une coupe en bois poli était remplie de fruits. Il se demanda si elle aimait les framboises, puis chassa cette pensée. Derrière les hautes fenêtres à peine voilées par de légers rideaux ocre, la nuit était tombée depuis longtemps et quelques lumières de la ville traversaient le tissu, diffuses. Des bougies semblaient avoir été posées négligemment un peu partout et Lúka se demanda s'il aurait l'occasion de les voir brûler. Une faible odeur d'encens flottait dans la pièce : il ne l'avait pas remarquée tout de suite, enveloppé qu'il était dans le parfum de sa propre eau de toilette, mais dès qu'il l'eut discernée, il ne put l'oublier. L'encens lui rappelait toujours Line, la cousine de Ruan. Il ne l'aurait pas avoué, néanmoins la jeune fille était l'une des raisons qui le poussaient à retarder sans cesse son voyage sur Lambda, et surtout, le séjour qu'il devait effectuer sur Alpha. Il ne désespérait pas de reconquérir l'amour de sa sœur, tout en sachant que s'il revoyait la jeune Line, il ne résisterait pas à lui demander de l'accompagner sur Alpha. Pourquoi se retrouvait-il toujours dans des situations si complexes ?

Gabrielle réapparut, les cheveux enserrés dans un chignon vaporeux, une écharpe de soie verte autour du cou.

— Non, ne cache pas tes cheveux comme ça ! protesta Lúka, oubliant le vouvoiement de rigueur.

Il la rejoignit en quelques pas et retira les deux baguettes décorées qui retenaient son chignon. Ses boucles désormais libres dévalèrent le long de son dos nu, torrent de feu rebelle. Gabrielle leva vers lui ses yeux étonnés et il recula, soudain conscient de s'être montré trop familier.

— Je suis désolé, je n'aurais pas dû faire ça. C'était très impoli de ma part.

Il lui tendit les deux baguettes, mal à l'aise. Elle les posa sur une étagère et remit de l'ordre dans sa chevelure qui gardait encore le pli de ce chignon éphémère.

— Ce n'est pas grave. De toute manière, j'hésitais à les laisser libres.

— Quand on a la chance d'avoir des cheveux comme les tiens, on ne les enferme pas dans un chignon. Tu es prête ?

— Oui, je dois juste prendre mon manteau.

Il l'aida à enfiler celui-ci et ils quittèrent l'appartement. L'ascenseur minuscule les força à se rapprocher jusqu'à ce qu'ils se touchent presque, ce que Lúka ne trouva pas désagréable. Gabrielle était crispée et son visage avait perdu ses couleurs. L'homme n'arrivait pas à savoir si sa tension venait de sa peur des foules ou de sa présence à lui. Il eut une pensée pour sa sœur, qui détestait se retrouver entourée de personnes qu'elle ne connaissait pas et qui se rendait malade à chaque fois qu'elle devait participer à un événement de ce genre.

— Gabrielle ?

Elle leva son visage vers le sien dans l'attente de sa question.

— Ça va ? Tu es très pâle.

— Non, je suis terrifiée.

— Je resterai avec toi. Je n'ai pas l'intention de t'abandonner toute seule dans un coin.

— Vous êtes gentil, mais je ne veux pas gâcher votre soirée.

— Premièrement, tu peux me dire tu. Nous ne sommes pas au boulot, et c'est censé être une soirée où tout le monde est détendu et gentil avec les gens qu'il déteste le reste de l'année. En tout cas, c'est l'idée que je me fais de cet événement. Deuxièmement, tu as déjà sauvé ma soirée.

Elle rougit et le signal d'ouverture de l'ascenseur la dispensa de trouver une réplique à la fois adéquate et intelligente. Lúka effleura le bas de son dos de sa main pour la faire sortir avant lui, puis lui ouvrit la porte de l'immeuble. Elle lui lança un regard appréciateur : en cette fin de vingt et unième siècle, la galanterie se perdait. À l'extérieur, le froid la surprit et elle resserra son manteau autour d'elle, sans pouvoir réprimer ses frissons. Lúka entoura ses épaules de son bras et l'attira contre lui pour la réchauffer. Elle lui opposa d'abord une légère résistance, avant de se laisser aller.

— La navette est dans la rue d'à côté, expliqua-t-il. Fais attention à ne pas te prendre les pieds dans un trou ; on dirait que depuis qu'ils n'ont plus besoin d'entretenir les routes, ils se laissent complètement aller.

— Ne vous… ne t'inquiète pas, j'ai l'habitude de marcher devant mon immeuble.

— Avec des talons aiguilles, une robe longue et un manteau dans lequel tu as déjà failli te prendre les pieds deux fois ?

— Bien sûr. Je m'habille toujours comme ça pour aller faire les courses.

Il rit, la serrant plus fort contre lui. Déjà, ils arrivaient à la navette. Lúka lui ouvrit la porte et elle monta dans le véhicule avec autant d'élégance que ce que lui permettaient ses vêtements délicats.

— Z'arkán, direction la soirée de boîte.

Gabrielle se tourna vers lui, surprise, alors que la navette se mettait en mouvement.

— Tu lui dis ça et il sait où il doit t'emmener ? Je croyais que ça ne marchait qu'avec les adresses ?

— Je lui ai déjà parlé plusieurs fois de la soirée de Noël, elle sait exactement où celle-ci se déroule.

— Elle ? répéta la jeune femme.

— Z'arkán.

— Z'arkán est féminin ?

— Cela dépend de la configuration que tu lui donnes. Mon Z'arkán à moi est une fille. C'était ma seule opportunité de donner des ordres à une femme et de me faire obéir presque tout le temps.

Gabrielle éclata de rire et il sourit : cela avait plutôt bien commencé. L'espace d'un instant, il repensa à Maya et son cœur se serra. Le comportement de la jeune fille n'avait aucune logique : elle qui l'avait d'abord repoussé semblait à présent réclamer son affection. Mais elle était trop jeune, perdue dans un monde dont elle ignorait tout, loin de ses repères. Quant à lui, sa solitude l'avait poussé à des actes qu'il regrettait et qu'il ne pouvait malheureusement pas effacer. À côté de lui, une jeune femme belle et drôle avait accepté de passer la soirée avec lui, il se promit de ne pas la décevoir.

***

La salle paraissait déjà comble, même si la soirée ne débuterait officiellement que quinze minutes plus tard. Accrochée au bras de Lúka, Gabrielle sentait tous les regards sur elle et son teint tentait de rivaliser avec la blancheur de la chemise de son compagnon. Le préposé au vestiaire les débarrassa de leurs lourds manteaux et ils entrèrent dans la pièce principale. À peine avaient-ils fait cinq pas qu'un serveur vint leur proposer une coupe de champagne. Gabrielle vida la sienne presque d'un trait et la reposa sur le plateau, les mains tremblantes.

— Eh bien, tu as une de ces descentes ! commenta Lúka, impressionné. Je te préviens, je ne tiens pas l'alcool, alors au risque de passer pour un type qui ne sort jamais de chez lui — ce que je suis, d'ailleurs —, je me contenterai d'un verre ou deux.

— Je suis désolée, ce n'est pas très féminin, mais je compte sur le champagne pour me détendre un peu.

Ses joues étaient rouges, à la fois à cause de l'alcool et de la remarque de Lúka.

— Ce n'était pas une critique, fit-il doucement. Viens, j'ai cru apercevoir William, je vais te le présenter de manière plus officieuse.

Il entraîna Gabrielle vers le couple que formaient son meilleur ami et sa sœur, un sourire victorieux aux lèvres. La réaction de Line serait mémorable. Arrivé à quelques mètres d'elle, il l'observa : elle portait une robe noire, comme Gabrielle, mais qui avait sans doute coûté cinq ou six fois le prix de celle de sa rivale. L'ironie du sort avait voulu que les deux femmes soient vêtues de manière presque identique. Line avait rassemblé ses cheveux en un chignon négligé qui dégageait la blancheur de sa nuque délicate, et s'ils avaient été seuls tous les deux dans cette grande pièce, Lúka n'aurait pas résisté à l'envie d'y déposer un baiser tendre. Cependant, les quelque cent cinquante personnes de trop gâchaient son fantasme unilatéral. Le bracelet noir, symbole de sa servitude, ornait son poignet tel un bijou rare et passait totalement inaperçu.

Line avait senti son regard sur elle, car elle abandonna soudain son interlocuteur pour se tourner vers lui. Il la salua, une main sur la taille de Gabrielle. Un sourire figé sur ses lèvres, elle se détourna, murmura quelque chose à l'oreille de William, puis s'approcha d'eux. Elle échangea les banalités d'usage avec la jeune femme, calme, posée, le visage serein. Lúka eut du mal à cacher sa déception et il enragea d'être incapable de mieux contrôler ses émotions : il ne faisait aucun doute que Line ne manquait rien du tumulte qui grandissait en lui. Sa sœur effleura sa joue d'un baiser léger, ses lèvres chaudes sur sa peau qui portait encore la fraîcheur de l'hiver.

— Tu veux un fusil ? lui demanda-t-elle en russe.

— Pardon ?

Avec le brouhaha ambiant, il était certain d'avoir mal compris. Line souriait toujours, mais ses yeux s'étaient faits plus durs.

— Un fusil. Pour poser à côté de ton nouveau trophée…

Il blêmit sous le coup de ses mots si vrais. Cette bataille rangée fut interrompue par l'arrivée de William qui s'était débarrassé poliment de son directeur commercial, et leur offrit un sourire satisfait avant d'enlacer sa femme tendrement.

— Je suis sûr que tu ne regrettes pas d'être venu, commença-t-il à l'adresse de Lúka.

— Non, tu as raison. Mais c'est surtout parce que j'ai la chance d'être en charmante compagnie.

Il sourit à Gabrielle, laquelle parut s'épanouir sous le compliment.

— Vous êtes la jeune graphiste qui voulait me montrer ses croquis, n'est-ce pas ? s'enquit William.

— Oui, je suis désolée, je pensais que…

— Il n'y a pas à vous excuser. Vous êtes époustouflante, si je puis me permettre.

Lúka lança un regard narquois à sa sœur, qui détourna la tête.

— Presque aussi belle que ma femme, et ce n'est pas peu dire, ajouta William, détachant ses yeux de Gabrielle pour dévisager Line.

Celle-ci lui sourit, ravie, puis passa les bras autour de son cou pour l'embrasser avec une passion non feinte. Rongé par la jalousie, Lúka entraîna Gabrielle un peu plus loin.

— Ils ont l'air très amoureux, avança-t-elle pour meubler leur absence de conversation.

— Oui, c'est toujours bon de donner aux journalistes l'image d'un couple heureux.

— Je suis navrée, je n'ai pas réfléchi. Je me souviens maintenant que vous aviez dit qu'elle était votre ex-femme.

— Nous nous sommes séparés il y a plusieurs années. Les journalistes en ont fait des gorges chaudes pendant des mois.

— Je ne lis pas la presse à scandale.

— Tu ne perds pas grand-chose. De toute manière, elle est avec Will, maintenant. Je suis très content de les voir heureux tous les deux, mentit-il.

— Vous avez l'air de bien vous entendre.

— Ça n'a pas toujours été comme ça. Mais c'est vrai, nous nous entendons bien.

Ils s'entendaient même extrêmement bien lorsque Will devait passer la journée en déplacement, parfois plusieurs fois par mois.

— Parlons d'autre chose, tu veux bien ? proposa-t-il. Et prends donc un petit-four, le repas est toujours servi avec une bonne heure de retard, dans ce genre de soirées.

Du coin de l'œil, il vit Line s'emparer d'une coupe de champagne sur un plateau et la vider en quelques secondes, avant de la reposer pour en prendre une autre, riant aux reproches de son mari. Peut-être était-elle plus touchée qu'elle ne l'avait montré, après tout. Cela le réconforta quelque peu et ce fut le sourire aux lèvres qu'il entraîna Gabrielle vers un groupe de cadres qu'il connaissait bien.

***

Le repas se passa très bien : cette année, il avait été décidé que les places ne seraient pas attribuées et que les gens seraient libres de s'asseoir où ils le souhaitaient, ce qui arrangea beaucoup Lúka, qui n'avait qu'une envie très moyenne de se retrouver en face de Line et William, comme l'usage l'aurait voulu. Stressée par toute cette foule, Gabrielle mangea peu et refusa le vin qu'il lui proposait, sans doute à cause du commentaire qu'il lui avait fait en début de soirée. En revanche, il remarqua que Line remplissait régulièrement son verre, imperméable aux commentaires de Will. Cela lui rappela la soirée de fiançailles de Ruan et Ludméa : paniquée par la quantité de gens qui l'entouraient, elle avait bu plus que de raison. D'ailleurs, ce n'était pas la première fois qu'il la voyait s'imbiber d'alcool ainsi. Il se demanda si elle buvait autant lorsqu'il était absent et résolut de trouver une occasion d'en parler à William. Line était très fragile et il craignait qu'elle ne se réfugie dans l'alcool pour oublier son désespoir. S'il lui en parlait, elle ne l'écouterait pas, toutefois si William abordait le sujet, ce serait très différent. L'avis de son mari avait beaucoup de valeur pour elle et elle n'osait pas critiquer la moindre de ses décisions alors qu'elle l'avait fait si longtemps avec lui.

L'orchestre entama des airs plus insistants et quelques personnes se levèrent pour rejoindre la piste de danse. William invita Line, laquelle s'empressa d'accepter avec un sourire radieux. Lúka se tourna vers Gabrielle, motivé moins par l'envie de danser que par celle de rendre sa sœur jalouse. La jeune femme accepta sans trop d'entrain, paniquée à l'idée de se retrouver dans les bras de son patron, même pour une danse. Il la guida sur la piste et la fit tournoyer habilement, jusqu'à ce qu'elle se détende et qu'elle commence à s'amuser.

— Tu as le droit de m'abandonner pour danser avec quelqu'un d'autre, si tu en as assez de moi, lui murmura-t-il à l'oreille.

— Tu ne veux plus de moi ?

— Au contraire ! Mais beaucoup d'hommes sont actuellement en train de me fusiller du regard, verts de jalousie, et je m'en voudrais de te garder pour moi tout seul si tu as envie de danser avec quelqu'un d'autre.

Elle s'écarta de lui et plongea ses yeux couleur absinthe dans les siens, avant que fleurisse sur ses lèvres un sourire troublant. Ensorcelé, Lúka l'attira à nouveau contre lui.

— Finalement, je ne te donne pas le choix, je te garde pour moi et tant pis pour les autres, souffla-t-il.

— Je n'ai pas envie de danser avec un autre homme. Tu es un bon partenaire. Tu ne m'as encore pas écrasé les orteils une seule fois.

Il rit et effleura sa joue avec douceur. Gabrielle ferma les yeux, la tête légèrement penchée sur le côté pour profiter de cette caresse.

— Tu me plais beaucoup. Mais je suis présomptueux, je ne t'ai encore jamais demandé s'il y avait quelqu'un dans ta vie.

— Il n'y a personne.

Ils se sourirent et Lúka laissa glisser sa main un peu plus bas le long de son dos. L'orchestre avait entamé un morceau plus rapide, à sa grande déception. Soudain, quelqu'un agrippa son épaule et le fit sursauter : plongé dans ses pensées et dans le vert des yeux de Gabrielle, il avait perdu pied avec la réalité. Il se retourna, surpris, et découvrit Line qui lui souriait.

— Si on partageait cette danse ? Je crois que William a très envie de danser avec ton amie.

— Et tu ne seras pas jalouse ?

— Je survivrai.

Habité par un mélange d'émotions, Lúka laissa sa partenaire entre les mains de son ami, lequel commença aussitôt à lui raconter toutes sortes d'anecdotes qui la firent rire aux éclats. Line passa ses bras autour de son cou, le gratifia d'un sourire charmeur et lui fit oublier le début de jalousie qui tentait de naître en lui.

— Tu es très en beauté ce soir, la complimenta-t-il.

— Toi aussi. Je vois que tu as mis un soin tout particulier à te faire beau.

— Je n'allais tout de même pas venir en jeans avec un vieux T-shirt troué.

— Ton nœud de cravate est de travers.

— Toujours le mot pour faire plaisir, hein ?

— Ne sois pas idiot.

Ses doigts fins s'appliquèrent à redresser le nœud, puis caressèrent discrètement son cou, avant de se nouer à nouveau derrière sa nuque. Lúka était conscient qu'elle jouait avec lui, qu'elle ne cherchait qu'à détourner ses pensées de Gabrielle, cependant il ne pouvait s'empêcher de la dévorer des yeux.

— Tu me fais danser, mon amour ? Si nous restons plantés là, les gens vont se poser des questions…

Il acquiesça, incapable de prononcer le moindre mot, et posa les mains sur sa taille. Sans qu'ils aient besoin de se concerter, leurs pas s'accordèrent par la force de l'habitude. Plusieurs fois, alors qu'il profitait de la danse pour l'attirer contre lui, les seins de sa sœur effleurèrent le tissu de sa chemise et ce contact enflamma ses joues.

— Tu n'as pas mis de soutien-gorge ?

— Pas avec cette robe. Ça te gêne ?

— On ne peut pas dire ça, non.

— Tu me trouves désirable ? minauda-t-elle.

— À ton avis ?

Il la fit tournoyer et la tira à lui d'un geste sec. Collée à lui, elle sourit langoureusement.

— Je vois que je te fais de l'effet, murmura-t-elle. Mais tu es une vraie brute, ce soir !

— Je m'en fiche. Je sais que tu aimes les brutes.

Elle s'écarta de lui, ses yeux rivés aux siens. Ils continuèrent cette danse qui devenait un prétexte à l'expression de leur désir réciproque, rejetant la réalité pour retrouver leur petit monde. Plusieurs personnes les observaient et admiraient la parfaite harmonie de leurs mouvements, vaguement conscientes du caractère ambigu de ceux-ci. William était trop occupé à plaisanter avec Gabrielle pour remarquer le comportement de sa femme, que lui seul aurait pu interpréter avec certitude comme une preuve flagrante de son infidélité.

— C'est vrai ce qu'on dit sur les rousses ? demanda Line.

— Je ne vois pas de quoi tu parles, rétorqua son frère.

— Je suis sûre que si. Quand on rencontre Gabrielle, on découvre une jeune femme très timide, réservée. Mais en réalité, elle est plutôt entreprenante, n'est-ce pas ?

— Cela ne te regarde pas.

— C'est aussi bien qu'avec moi ?

Lúka ne répondit pas et elle sourit, glaciale.

— Tu ne l'as pas fait ! jubila-t-elle.

— Je ne saute pas sur tout ce qui bouge, moi.

— Je me le demande, surtout vu la manière dont tu me regardes depuis le début de la soirée.

— Tu en as envie comme moi, je le sais.

— Peut-être.

À nouveau, elle était collée à lui, son corps chaud et terriblement désirable entre ses mains, ses lèvres à quelques centimètres des siennes, pourtant aussi inaccessible que si un mur les avait séparés.

— Cette salle est immense, avança-t-il. Il y a sûrement de nombreux recoins sombres et déserts…

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire séducteur et elle se serra plus près de lui, faisant fi des limites de la décence, qu'elle avait franchies depuis longtemps.

— Des recoins sombres, tu dis ?

— Et déserts, murmura-t-il.

Elle s'écarta brusquement de lui et lui asséna une gifle sonnante, furieuse.

— Compte là-dessus, salaud !

Elle tourna les talons et s'éloigna. Médusé, Lúka la suivit des yeux. Ce ne fut que plusieurs minutes plus tard qu'il réalisa que sa proposition n'avait pu manquer de lui rappeler le soir où elle l'avait retrouvé au fond d'un couloir, en train de lui être clairement infidèle avec la cousine de Ruan.

William récupéra son épouse presque en pleurs et lança un regard surpris à Lúka. Celui-ci haussa les épaules et retourna s'asseoir à sa table, où Gabrielle ne tarda pas à le rejoindre, les yeux pétillants et les joues rouges. Ses cheveux rebelles flottaient en mèches folles tout autour de son visage et il les repoussa gentiment.

— William est très drôle, déclara-t-elle. Je l'imaginais beaucoup plus sérieux.

— Il est charmant, c'est vrai. Il plaît aux femmes, fit Lúka avec amertume.

— Ça ne doit pas être facile de travailler avec lui.

— Je m'y suis fait. Et la manière dont tout cela s'est passé rend les choses moins difficiles. Elle ne m'a pas quitté pour lui, précisa-t-il. Si elle est partie, c'était entièrement de ma faute. William et elle se sont mis ensemble bien plus tard. Mais je me demande bien pourquoi je te raconte ça. Je t'ennuie sûrement.

— Oh non, pas du tout ! Je ne sais pas ce qui s'est passé entre vous et j'ai toujours peur de faire une gaffe.

— Ça t'embête si on s'en va ? Je n'ai pas très envie de rester.

La déception passa comme une ombre sur le visage de Gabrielle et l'homme comprit qu'elle aurait aimé profiter un peu plus longtemps de sa présence.

— Rien ne nous empêche d'aller prendre un verre ailleurs, reprit-il.

— Cela me plairait beaucoup.

— Attends-moi là, je vais dire au revoir à William.

Il se leva et se dirigea vers son ami, qui paraissait au cœur d'une discussion animée avec Line. La jeune femme semblait bouleversée et une vague de colère envahit Lúka : elle avait joué avec lui pour connaître la vérité sur sa relation avec Gabrielle et il s'était laissé prendre au piège, ridicule.

Lorsqu'il l'aperçut, William abandonna sa femme pour le rejoindre.

— Je peux savoir ce que tu lui as dit ? Elle est au bord des larmes depuis que vous avez dansé ensemble !

— Elle m'a posé des questions sur Gabrielle.

— Et ? C'est tout ?

— Elle m'a demandé si j'avais fait l'amour avec elle. Je pense que cela ne la concerne pas.

— Elle t'a demandé ça ?

— Je lui ai répondu que ça ne tarderait sûrement pas et elle est partie, furieuse, mentit Lúka.

Will resta muet de stupeur et secoua doucement la tête, abasourdi.

— Je suis désolé, souffla-t-il après quelques secondes. Je croyais que c'était plus grave que ça. J'ai même pensé un instant que tu avais tenté de la séduire, avoua-t-il. Je me sens si nul d'avoir réagi comme ça !

— Tu peux le dire, rétorqua Lúka, pas le moins du monde coupable de ce mensonge éhonté.

Line s'approcha d'eux, le visage à nouveau d'une parfaite neutralité. Elle affronta sans ciller le regard dur de son frère et celui, peiné, de son époux.

— Tu nous quittes déjà ?

— Oui. Il y a une charmante jeune femme que j'aimerais raccompagner chez elle. La nuit ne fait que commencer, ajouta-t-il en russe.

Line tressaillit et Lúka perçut en elle un curieux mélange d'émotions : une part d'elle-même était dévastée, l'autre, soulagée. Il n'eut pas le temps de s'appesantir sur cet étrange état de fait : sa sœur partait déjà à la recherche d'une coupe de champagne à vider.

— Fais attention à elle, conseilla Lúka. Elle boit de plus en plus.

— Tu crois que je ne le sais pas ? soupira William. À la maison, elle remplit les bouteilles d'alcool avec de l'eau pour que je ne remarque pas que leur niveau ne cesse de baisser. Elle est persuadée que je suis dupe de cette supercherie ridicule.

— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ?

— Parce que je n'ai pas encore perdu l'espoir de la rendre heureuse, lâcha William avant de tourner les talons.

Atterré, Lúka resta quelques secondes à regarder sa sœur saisir un verre de champagne et s'apprêter à le vider d'un trait. Son mari intervint, reposa brusquement la coupe sur le plateau du serveur et entraîna celui-ci à l'écart pour lui murmurer quelque chose à l'oreille. L'homme acquiesça et se rendit aux cuisines, sans doute pour transmettre le message à ses collègues. Lúka sentit un respect nouveau pour William l'envahir : aurait-il été capable, lui, de contrarier sa sœur ainsi ? Aurait-il eu le courage de l'humilier publiquement pour la protéger d'elle-même ? De la voir le détester, du moins pour quelques heures ? Combien de temps l'avait-il laissée se mutiler, impuissant ?

Enfin, il se détourna ; Gabrielle l'attendait.