CHAPITRE XII

Penchée sur la grande table noire, l'épaule collée à celle de son mari, Line relisait le bilan annuel de DELO Corporation en tentant de comprendre quelque chose à tous ces chiffres qui ne lui parlaient guère. À côté d'elle, Will feuilletait une revue sans trop d'entrain, incapable de s'empêcher de regarder du coin de l'œil les prouesses de Mikhail et John sur la console de jeux.

— Tu peux y aller, si tu veux, proposa Line.

— Pardon ?

— Rejoindre les garçons.

Il sourit et l'attira contre elle pour déposer un baiser sur son front. Il ne pouvait décidément rien lui cacher !

— Je suis trop vieux pour ce genre de choses, de toute manière. Tu t'en sors ?

— Non, soupira-t-elle. Tu avais raison depuis le début, c'était une erreur de croire que je serais capable de diriger cette entreprise. Je ne comprends rien à tout ça !

— Je ne sais pas ce que tu veux te prouver à toi-même, mais penses-tu vraiment que ce soit nécessaire de couler ta boîte pour y parvenir ? Tu as la chance d'avoir un directeur digne de confiance, qui fait de l'excellent travail. Pourquoi vouloir à tout prix le remplacer ?

— Ce n'est pas ça… Je veux garder le contrôle de ce qui s'y passe.

— Te rends-tu compte de toute l'énergie que tu mets là-dedans ?

— Tu penses que ça n'en vaut pas la peine, c'est ça ?

— Exactement.

Line repoussa la pile de papiers et croisa les bras sur sa poitrine, le visage sombre. Après quelques instants, Will s'empara du bilan annuel et attira sa femme contre lui.

— Bon, qu'est-ce que tu veux savoir ?

— Les gros clients et ce qu'ils ont commandé.

— C'est tout ? s'étonna-t-il.

— Ben oui, c'est tout !

Il eut envie d'éclater de rire mais se retint devant le regard noir de Line. Reprenant son sérieux et le marqueur fluo qu'elle tenait encore à la main, il se concentra sur le document. Il lâcha les épaules de sa femme et tourna les pages à la recherche des commandes les plus importantes.

— Tu sais que si tu ne l'avais pas imprimé, nous aurions pu retrouver ça en deux secondes ? lui fit-il remarquer sans relever la tête.

— Je le saurai pour l'an prochain. Désolée de ne pas être comme Lúka et toi, toujours plantés devant l'ordinateur.

— C'est une question de logique. Et puis, je t'ai vue à l'œuvre sur Z'arkán, tu maîtrises ce système d'exploitation bien mieux que moi.

Line haussa les épaules. Elle connaissait la source, elle la comprenait, elle savait comment la modifier, mais pouvait-on dire pour autant qu'elle maîtrisait Z'arkán ? Si elle l'avait maîtrisée, comme Will le prétendait, elle serait parvenue à la faire disparaître. Au lieu de quoi, elle s'était laissée berner par les paroles rassurantes de son frère et lorsqu'elle avait enfin réalisé les conséquences possibles de son projet, il était trop tard. La menace permanente que représentait Z'arkán grandissait de jour en jour, à mesure que le système étendait ses longs tentacules sur le réseau. Cela avait commencé avec quelques grosses entreprises, avant que le gouvernement ne se laisse lui aussi piéger, et à présent, tout le monde voulait Z'arkán. Ce système opérateur s'adaptait aux utilisateurs, leur montrait l'image qu'ils souhaitaient voir de lui, et depuis qu'une version plus légère — mais tout aussi fonctionnelle — avait été commercialisée à un prix dérisoire, le nombre d'entreprises ne le possédant pas encore s'amenuisait. Dans cinq ans, dix tout au plus, il ne resterait plus un seul poste dépourvu de Z'arkán. La grande révolution de l'informatique en 2022 avait rendu cela possible : les ordinateurs individuels avaient été remplacés par des postes d'accès et des espaces de stockage à prix bradés, l'unité centrale était devenue désuète alors que le réseau prenait de plus en plus d'ampleur. D'un seul coup, cela avait transformé la face du monde. N'importe qui avait accès à son espace personnel et à ses applications depuis n'importe quel poste, qu'il soit privé ou public. Les pays les plus pauvres avaient enfin pu offrir à leurs enfants les meilleures technologies en matière d'informatique. Quelques irréductibles avaient refusé de se séparer de leurs ordinateurs individuels, cependant, l'arrêt de la commercialisation des pièces nécessaires à leur entretien ou leur réparation ne leur avait pas laissé le choix de la différence. Le géant Cort avait écrasé ses faibles concurrents, et avec l'avènement de Kite World, il avait marqué un virage net dans le monde de l'informatique. Si Lúka n'avait pas accepté de travailler avec William, leurs deux sociétés seraient à présent en lutte constante. Peut-être aurait-ce été pour le mieux, après tout… Z'arkán avait profité de la notoriété de Kite pour s'implanter solidement dans tous les endroits clés.

Déchirée entre les deux hommes les plus puissants de la planète, Line se dit soudain qu'elle devrait peut-être lancer sa propre entreprise, histoire de rompre l'équilibre. Cette pensée lui arracha un sourire, qu'elle tenta d'abord de réprimer, avant d'éclater de rire. Will lui jeta un regard étonné.

— Qu'est-ce que tu dirais si je créais un système d'exploitation ?

— Je dirais que tu es folle. Et que je t'aime.

Il l'embrassa sur la joue et elle chassa ses pensées trop sombres pour reporter toute son attention sur le bilan annuel de DELO Corporation. William avait tracé de longues lignes au feutre fluo et fit glisser les quelques feuilles vers elle.

— Voilà. Je ne sais pas ce que tu veux en faire exactement, mais ce sont les plus grosses commandes effectuées au cours de l'année 2072.

— Je te remercie, tu es vraiment un amour.

— Je t'en prie, ce n'était pas grand-chose. Mais s'il te plaît, laisse Werner s'occuper de tout cela à l'avenir. Il est excellent et tu n'as pas les capacités pour le remplacer. Les chiffres et les bilans ne sont rien à côté de la charge de travail énorme qu'un poste de direction représente.

Elle hocha la tête lentement, coupable de ne pas pouvoir lui expliquer les raisons de ses étranges agissements. Un autre que lui eût remis en doute son aptitude à faire quoi que ce soit, elle l'aurait transpercé d'un regard plein d'animosité. Mais il s'agissait de William et il était son époux. Au contraire de Lúka, il savait la diriger, la guider, prendre les décisions qui s'imposaient, et elle avait vis-à-vis de lui une relation de dépendance que beaucoup auraient qualifiée de malsaine.

— Tu devrais aller jouer avec les garçons, Will. Je suis sûre qu'ils seraient contents que tu passes un peu plus de temps avec eux. Surtout John, pour qui la semaine dernière n'a pas été facile.

— Tu as raison. Mais j'ai l'impression que tout se déroule plutôt bien jusqu'à présent. Mikhail et lui ont toujours été proches, c'est un point très positif.

— C'est Kirsten qui doit faire la tête…

— Oh, tu sais, elle et John n'arrêtent pas de se disputer, je pense qu'elle va surtout apprécier ce répit.

Il s'apprêta à se lever, se ravisa et déposa un baiser sur les lèvres de Line avant de se diriger vers le salon, où les garçons l'accueillirent avec joie et promesses de lui « mettre la pâtée ». La femme les observa quelques instants puis se saisit du bilan annuel pour étudier les lignes marquées par William. Elle n'avait pas voulu lui dire ce qu'elle cherchait, mais cette revue des commandes de l'année n'était pas sans but. Au bout de quelques secondes à peine, elle trouva ce qu'elle craignait de découvrir : d'énormes commandes avaient été passées par la société Omni Synergetics, qui n'était autre que l'alias utilisé par son père lorsqu'il commandait du matériel génétique pour ses "expériences". Lúka continuait ses recherches et il ne l'en avait même pas informée.

Anéantie par ce qu'elle considérait comme une nouvelle trahison, elle repoussa les papiers avec colère et commença à ronger férocement l'ongle de son pouce. Comment avait-il pu imaginer qu'elle n'apprendrait jamais ses agissements ? Pourquoi avait-il tenu ses nouvelles expériences secrètes, même vis-à-vis d'elle, sa sœur, sa complice ? Elle attrapa les papiers, les roula en boule et les jeta dans le recycleur, contenant à grand-peine sa fureur.

Elle fut prise de l'envie soudaine de se rendre chez Lúka pour exiger des explications, mais l'horloge indiquait déjà plus de vingt et une heures, et William ne bondirait pas de joie à l'idée de la voir rendre visite à son ex-mari en pleine nuit. Toutefois, dès le lendemain, elle aurait une petite discussion avec lui : il ne faudrait tout de même pas qu'il s'imagine pouvoir lui dissimuler des secrets de cette importance.

***

Occupé à peler une mangue, Lúka était concentré si intensément sur sa tâche qu'il ne remarqua pas sa sœur à quelques pas de lui. Il n'avait jamais exigé qu'elle le prévienne de ses visites et d'ordinaire, il percevait ses pensées avant même qu'elle n'ait franchi le seuil. Line était cependant passée maîtresse dans l'art de lui cacher sa présence et n'avait pas eu la moindre peine à le rejoindre sans qu'il s'en aperçoive.

— Je croyais que tu ne prenais jamais de petit-déjeuner, lâcha-t-elle enfin sur un ton accusateur.

Lúka sursauta et le couteau aiguisé manqua d'entailler sa peau. Il se tourna vers elle en essayant de ne pas lui montrer son étonnement, incapable pourtant de réprimer le rouge qui lui monta aux joues.

— Line ! Je suis heureux de te voir.

Il n'avait rien moins que l'air heureux et sa sœur s'en rendit compte immédiatement. Elle s'approcha de lui, les bras croisés sur sa poitrine.

— Je vois ça, répliqua-t-elle. C'est pour Lyen que tu prépares ce magnifique petit-déjeuner ? insista-t-elle, pas prête à laisser la conversation dériver sur un sujet moins délicat.

— Euh, non, c'est pour moi. Tu ne crois tout de même pas que je m'amuserais à peler une mangue pour L.I. !

— Non, bien sûr. Cela dit, je comprends mal l'utilité du plateau, des deux assiettes, des deux bols et des deux fourchettes.

Lúka ne répondit rien et reprit la poisseuse tâche du pelage de mangue. Adossée au plan de travail, sa sœur suivit ses gestes d'un regard sombre. Soudain, elle remarqua un cheveu roux sur son T-shirt et s'en empara. Il était trop long pour appartenir à Lyen.

— Il y a une femme ici !

Aussitôt, elle se concentra et perçut une nouvelle présence dans le Laboratoire. Pourquoi ne l'avait-elle pas remarquée avant ? La femme était sans doute endormie et ses pensées trop faibles pour éveiller son attention. Line planta ses ongles dans la paume de ses mains, essayant coûte que coûte de cacher sa détresse à son frère.

— Comment elle s'appelle ?

— Ça ne te regarde pas.

— Tu as fait l'amour avec elle ?

— Ça non plus, ça ne te regarde pas.

— C'est oui ?

Il ne daigna pas lui répondre et commença à couper la mangue avec des gestes lents et posés. À côté de lui, Line enrageait en silence, retenant les larmes qui remplissaient ses yeux.

— Tu ne m'as jamais préparé de petit-déjeuner.

— Tu détestes manger le matin, lui rappela-t-il.

— Même.

Le silence se fit pesant, seulement entrecoupé par le bruit du couteau sur la planche de bois. Lúka coupait à présent les tranches de mangue en petits cubes, et Line balaya la pièce du regard : un bol rempli de litchis, des framboises, des fraises et même des myrtilles. Ce petit-déjeuner lui coûtait une véritable fortune. Connaissant son frère, elle n'avait pas le moindre doute sur la nature des fruits : rien que des produits naturels, et aucune des créations génétiques que l'on trouvait d'ordinaire dans les supermarchés. Même s'il adorait la nourriture des fast-foods, lorsqu'il daignait redonner une chance aux fruits et légumes frais, il voulait ce qu'il y avait de mieux.

Pour chasser l'idée de Lúka avec une autre femme, elle s'efforça de focaliser son esprit sur le but de sa visite, à savoir les expériences de son frère. Peut-être n'était-ce pas le meilleur moment pour le confronter avec ses découvertes, mais elle ne tenait pas à revenir et à le trouver avec l'autre.

— Elle est dans notre chambre ? lui demanda-t-elle tout de même.

— C'est ma chambre à présent. Line, tu n'as aucun droit d'être jalouse, c'est toi qui m'as quitté et qui as épousé mon meilleur ami.

Elle n'insista pas. Il avait raison, elle n'avait pas le droit de jalouser cette femme après tout ce qui s'était passé entre eux. Cependant, la logique la plus implacable ne pouvait empêcher les paroles de son frère de lui briser le cœur. Un étau enserrait sa poitrine et Line craignait d'être incapable de retenir les larmes qui menaçaient de couler. Peut-être parce que sa colère envers lui dépassait la peine qu'elle éprouvait, elle y parvint.

— J'ai étudié le bilan de l'an dernier pour DELO Corp, annonça-t-elle d'une voix qui ne tremblait presque pas.

Le mouvement régulier du couteau s'arrêta un instant, puis reprit. Lúka garda le silence, mais Line percevait la tension qui montait en lui.

— Tu as passé de nombreuses commandes. Des enzymes, surtout.

— Et alors ?

— Qu'es-tu en train de faire ?

— Rien de particulier.

— Et ce "rien de particulier" nécessite pour quatre cent cinquante mille euros de matériel génétique ? ironisa-t-elle. Tu me prends pour une idiote ?

Il haussa les épaules et répartit les carrés de mangue dans les deux bols. Il voulut prendre les fruits posés sur la table, toutefois Line lui barrait le passage. Gentiment, il l'écarta de son chemin et elle se détourna. Après quelques secondes, elle lui fit face à nouveau, les yeux brillants, pour découvrir qu'il ne lui prêtait pas la moindre attention, trop occupé à ajouter les framboises dans les deux bols.

— Tu crois que tu peux me cacher une chose pareille ? Où est Lyen ? Je veux la voir ! exigea-t-elle.

— Tu connais le chemin de sa cellule.

— Est-ce que tu as fait ce que je pense que tu as fait ?

— Devant la limpidité de cette question, je me vois bien incapable de te répondre, décréta-t-il avec cynisme.

— Tu sais très bien de quoi je veux parler !

— Non, pas du tout. À présent, si tu allais voir Lyen, comme tu avais l'intention de le faire ? suggéra-t-il.

Forcée de constater qu'elle ne tirerait rien de plus de lui, Line capitula. Elle l'observa encore un instant partager les fruits entre les deux bols, avant de tourner les talons.

***

Lyen paraissait en bien meilleure forme que la dernière fois qu'elle l'avait vue. Elle avait retrouvé un poids presque normal et ses cheveux flamboyants ne pendaient plus en mèches sales et tristes sur son visage trop pâle. Depuis que Lúka l'autorisait à vaquer à ses propres besoins, elle paraissait plus épanouie, même si elle était encore loin de respirer la joie de vivre. La première question que Lyen lui posa concernait Mikhail, et Line, déjà à fleur de peau, dut résister de toutes ses forces à l'envie de lui lancer une remarque acerbe. Elle n'avait jamais pardonné à la femme d'avoir tenté de lui voler l'amour de son fils.

— Il va bien, répondit-elle d'un ton sec. Il a changé d'école, tout se passe très bien, il est content et ses professeurs aussi.

— Bien. Il était malheureux dans son ancienne école. Il s'ennuyait beaucoup.

— Ce n'est pas ce qu'il me disait. Qu'importe, je ne suis pas là pour te parler de mon fils. Est-ce que tu es enceinte ?

— Pardon ?

Lyen la regarda, les yeux remplis d'incompréhension. Sa surprise était sincère et Line se sentit soulagée. Elle avait craint le pire, et elle avait eu tort. Respirant un peu mieux, elle vint s'asseoir sur le lit à côté de la femme.

— Lúka a une amie, déclara-t-elle. Une rouquine. Tu l'as vue ?

Lyen secoua la tête et Line soupira.

— Je savais qu'il y avait quelqu'un d'autre ici, avança Lyen. J'ai ressenti sa présence.

— Elle est venue souvent ?

— Elle est toujours là. Depuis plusieurs semaines. Je l'ai cherchée, mais je n'ai pas réussi à la trouver. Lúka l'a probablement cachée.

— Tu as cherché partout ?

— Dans tous les endroits où je pouvais aller. Elle n'y est pas.

— Est-ce que Lúka a agi de manière étrange, ces derniers temps ?

— Je ne sais pas. Pour moi, il fait toujours des choses étranges. Et puis, je ne le vois pas beaucoup, il est tout le temps dans son bureau avec Z'arkán ou dans le laboratoire. Il ne me parle pas, on se croise parfois mais j'essaie de l'éviter.

— Oui, c'est tout naturel. Je n'ai jamais approuvé la manière dont il te traitait.

— Mais tu m'as ramenée ici.

— Il n'y avait pas d'autre solution, tu le sais bien, fit-elle sur un ton désolé.

Lyen ne répondit pas, le visage fermé et le regard froid.

— Je ne veux pas que nous soyons ennemies. Je n'ai pas eu le choix, et crois bien que si j'avais pu te garder avec moi, je l'aurais fait.

La femme ne parut pas convaincue, cependant, elle hocha la tête et perdit son air peu amène. Soulagée de ne pas avoir à faire face à un conflit supplémentaire, Line lui adressa un sourire reconnaissant.

— J'aimerais que tu découvres qui est cette fille. Quelle est la nature de ses sentiments envers Lúka, si elle est attachée à lui comme il semble attaché à elle, ce qu'elle veut exactement, bref, toutes les informations que tu pourras me donner à son sujet.

— Je te l'ai dit, je ne l'ai pas trouvée.

— Il la cache probablement dans la partie secrète du laboratoire que nous avons trouvée. Dans la chambre de mon père, il y a un X rouge peint sur le mur. Tu dois appuyer à cet endroit.

Lyen redoubla d'attention. Elle se rappelait parfaitement du mot qu'elle avait lu plus de deux ans auparavant. À l'époque, son anglais n'était que rudimentaire, mais elle avait pu déchiffrer l'essentiel.

— Un X rouge ? répéta-t-elle, feignant la perplexité.

— Lúka l'a peint sur la paroi. Il faut que tu pousses le mur au centre de cette croix rouge et le passage s'ouvrira. Tu verras un long couloir, bloqué par une porte.

— Et derrière cette porte ?

— Un ascenseur. J'imagine que Lúka l'aura cachée à l'étage supérieur, il y a déjà des lits et tout le nécessaire. Il l'a peut-être même installée dans la chambre de Lena, ajouta-t-elle en un murmure.

— Qui est Lena ?

— C'est sans importance. Il faudra que tu attendes que Lúka s'en aille pour quelques heures et tu pourras fouiller cette partie du laboratoire.

— Pourquoi tu ne le fais pas, toi ?

— Comment saurais-je qu'il est absent ? Je ne vis plus ici !

— Tu as raison. Tu as dit que la porte était bloquée. Comment je l'ouvre ?

Line réfléchit quelques instants, puis bondit sur ses pieds et se dirigea vers le couloir. Lyen la suivit du regard, une lueur d'incompréhension dans les yeux.

— Où vas-tu ?

— Je reviens. Je vais te faire une clé.

Une fois que Line eut disparu, Lyen s'autorisa un sourire : elle avait eu raison, il y avait bien une autre personne ici. Comment la Fille avait pu être naïve au point de lui donner les explications pour se rendre dans la partie secrète du laboratoire, elle ne le savait pas. En revanche, elle était certaine de leur trouver une utilité, un jour ou l'autre. Et la femme en noir jubilerait d'entrer enfin en possession de ces précieuses informations.

 

La clé ressemblait à tout sauf à l'idée que Lyen s'en était faite : un gant de silicone, finement marqué de lignes presque invisibles. Elle voulut l'essayer et se rendit compte qu'avoir six doigts dans un monde peuplé de pentadactyles posait quelques problèmes.

— Tu n'as qu'à étendre le gant sur la plaque de métal, suggéra Line. Ça devrait fonctionner.

— Très bien. Mais en ce moment, Lúka ne quitte presque jamais le laboratoire, ou alors seulement pour un temps très court.

— Dans quelques semaines, il y aura la soirée de Noël de la Cort. Lúka est obligé d'y aller.

— C'est quoi une soirée de Noël ?

— Un truc ennuyeux au possible où tout le monde fait semblant d'aimer tout le monde. On mange, on échange des banalités, on essaie de ne pas parler boulot et ça y revient pourtant toujours. Rien de passionnant, en tout cas.

— Non, dit comme ça, ce n'est pas très tentant. Mais peut-être que son amie ne sera plus là ? Ou peut-être qu'elle sera avec lui ?

— C'est vrai. Mais je veux quand même que tu ailles visiter cet endroit et que tu me rapportes toutes les choses étranges que tu auras pu remarquer.

— Pourquoi tu n'y vas pas toi ? Ce serait beaucoup plus facile !

— Peut-être, mais je suis obligée d'aller à la soirée de Noël.

— Très bien. Je le ferai.

— J'ai quelque chose pour toi. C'est de la part de Mikhail, c'est lui qui m'a demandé de te le donner.

Elle fouilla dans son sac et en sortit un livre à la couverture abîmée et aux pages jaunies. Lyen s'en saisit avec ravissement et le feuilleta aussitôt.

— C'est en anglais, remarqua-t-elle.

— Mikhail a dit que tu n'aurais pas de mal à le comprendre.

— Je pense y arriver. C'est utile, l'anglais. Ça vaut la peine de s'exercer.

— Sans doute, soupira Line. N'oublie pas ce que je t'ai demandé de faire, lui rappela-t-elle avant de quitter la pièce.

Lyen serra le livre contre son cœur, puis l'ouvrit à la première page. Dans le coin supérieur droit, elle reconnut l'écriture encore enfantine de Mikhail, et ses mots lui firent venir les larmes aux yeux. "Pour ma deuxième maman, qui me manque". C'était écrit en eavenien.

***

Maya s'était douchée et l'humidité de l'eau avait rendu ses boucles encore plus serrées que d'ordinaire. Avant de revêtir les habits donnés par Lúka, elle ne put résister à contempler son image dans le miroir : les lourds cernes avaient entièrement disparu, ses joues s'étaient colorées et avaient perdu leur aspect creusé. Elle ne deviendrait jamais aussi belle que Kaali — elle s'était fait une raison bien des années auparavant — mais elle arborait au moins une mine saine. Un instant, elle essaya de s'imaginer avec un ventre rond, comme sa sœur, et renonça. Un bébé ? Elle ? L'idée était presque ridicule.

Les vêtements lui allaient à merveille, même si elle ne parvenait toujours pas à se sentir à l'aise en pantalon. Elle sourit à son reflet et se dépêcha de regagner sa chambre : Lúka serait sûrement de retour très vite, et elle ne voulait pas qu'il trouve la pièce vide. Cet enlèvement était la meilleure chose qui lui soit arrivée. Certes, son peuple et ses coutumes lui manquaient, cependant la vie complètement folle qu'elle menait à présent avait son lot de bonheur. Elle parvenait presque à être heureuse, jusqu'au moment où elle songeait au bébé et à toutes les conséquences qui en découleraient pour son avenir,

Lúka lui avait fait passer toute une batterie d'examens et elle n'avait pu s'empêcher de verser quelques larmes. Elle détestait apparaître comme un objet dans ses yeux, et c'était pourtant ce qui se produisait à chaque fois qu'il mentionnait le bébé. Toujours, il parlait du "Projet", des difficultés techniques, des brillantes découvertes qu'il avait faites, mais jamais il ne prenait en compte ses sentiments, comme s'il ne voyait en elle qu'un utérus au lieu de la jeune femme sensible et déboussolée qu'elle était.

Occupée à coiffer ses cheveux en maudissant leurs boucles, elle pensait à sa sœur. Kaali avait-elle lancé les gardes à sa recherche ? S'était-elle au contraire réjouie de sa disparition ? Avait-elle pleuré ? Elles ne s'étaient jamais bien entendues, pourtant elles étaient du même sang ! Les paroles blessantes que sa sœur lui avait toujours assénées ne témoignaient pas obligatoirement de la haine de celle-ci envers elle ; peut-être Kaali l'aimait-elle un peu, après tout ? À la pensée de la femme de huit ans son aînée qui avait été si dure envers elle, ses yeux se remplirent de larmes. Kaali avait joué auprès d'elle le triple rôle de tutrice, de sœur et de mère, un mélange dont rien de bon ne pouvait découler. Ses sentiments auraient-ils été différents si leur mère avait survécu ?

Maya se figea : elle venait de détecter une présence inconnue. Doucement, elle reposa la brosse sur la table de chevet et rejoignit le couloir sur la pointe des pieds. Elle se força à se détendre, consciente du ridicule de son attitude : qui que ce soit, il n'y avait aucune chance que cette personne se trouve dans cette partie du bâtiment. L'intensité de cette aura télépathique l'avait déroutée un instant, mais en se concentrant davantage, Maya comprit que l'inconnu se trouvait avec Lúka. Homme ou femme ? Difficile à dire… Femme, plutôt. Et très en colère. Elle espéra que cela n'avait aucun rapport avec elle et retourna s'asseoir sur son lit. Cela faisait plutôt longtemps que Lúka était parti et elle détestait rester seule dans cet endroit. Sans qu'elle puisse dire pourquoi, la chambre la mettait mal à l'aise. En réalité, elle trouvait tout cet étage très glauque et était heureuse que l'homme ait accepté de dormir avec elle, même s'il prenait trop de place dans le lit à son goût et qu'il remuait beaucoup.

Il lui avait apporté des livres d'enfant écrits en eavenien sur une page et dans une langue qu'elle ne comprenait pas sur l'autre, imprimés sur un drôle de papier glacé. Ils étaient vieux et cornés, mais dépourvus de la moindre tache. Elle essaya de se passionner pour les aventures d'Éric, le facétieux petit pingouin, avant de renoncer au bout de quelques minutes. Elle n'était plus une enfant, et surtout, elle ne voyait pas l'intérêt d'apprendre une langue qu'elle ne parlerait jamais. Lúka avait fait d'énormes progrès en eavenien, même s'il lui arrivait encore de former des phrases au sens improbable.

Elle se leva et fit le tour de la pièce, ouvrant des tiroirs dont elle avait déjà inspecté le contenu de trop nombreuses fois, passant en revue ses vêtements dans l'armoire, triturant quelques bibelots, et s'arrêta enfin devant le bureau. Pour tuer le temps, elle profita de la présence du papier et des stylos pour répéter ses cours de calligraphie eavenienne ancienne. Après avoir tracé cinq lettres, elle s'aperçut que celles-ci possédaient de nombreuses ressemblances avec l'étrange écriture des livres d'enfant. Obnubilée par le côté carré des caractères, elle avait occulté les similitudes pourtant marquées entre les deux graphies. Elle alla rechercher les livres qu'elle avait laissés sur la table basse et en ouvrit un pour étudier plus intensément l'écriture qui courait sur les pages en grosses lettres noires impersonnelles. Armée d'un stylo, elle repassa sur les caractères pour les rendre plus ronds. Elle ne comprenait toujours pas le texte, mais au moins, l'écriture paraissait familière.

Lúka revint enfin, un plateau dans les mains. Elle refréna le sourire radieux qui s'apprêtait à fleurir sur ses lèvres pour afficher un air indifférent.

— Tu en as mis, du temps.

— C'était long à préparer.

Il posa le plateau sur la table basse et elle s'assit sur le canapé avant de s'emparer d'un des deux bols.

— Oh, des framboises ! s'exclama-t-elle, ravie, en remarquant les petits fruits rouges.

— Je sais que tu les adores.

— J'ai senti une autre présence, tout à l'heure. Il y avait quelqu'un avec toi ?

Lúka hésita un instant, puis hocha la tête. N'ayant visiblement pas l'air de vouloir en dire plus, il reporta toute son attention à son bol de fruits et y plongea sa cuillère.

— C'était ma sœur, lâcha-t-il après un long silence. Nous nous sommes disputés.

— Pourquoi ?

— Pour beaucoup de raisons.

— Tu lui as parlé de moi ?

— Non, et je n'ai pas l'intention de le faire. Ma sœur n'a pas besoin de tout savoir.

— Je te comprends. La mienne se mêlait toujours de tout, je détestais ça. Tu t'entends bien avec elle ?

— Ça dépend des jours. Aujourd'hui non.

— Elle habite ici ?

— Non, elle vit à Genève.

Lúka avait l'air de si mauvaise humeur que Maya n'osa pas lui demander où était Genève. De toute manière, la seule chose qui l'intéressait était qu'elle leur rende visite le moins souvent possible. Elle n'avait jamais vu l'homme dans un état pareil et avait le sentiment que la confrontation avec sa sœur n'était pas étrangère à son irritabilité.

— Tu es gentil d'avoir préparé tout ça. Il y a des fruits que je ne connaissais pas. Ils sont très bons.

Elle se rapprocha de lui jusqu'à ce que leurs épaules se touchent et l'observa avec insistance. D'ordinaire, il était toujours prêt à lui apprendre de nouveaux mots, mais aujourd'hui, il restait muet.

— Lúka ? murmura-t-elle. Ça va ?

Il tourna la tête vers elle et acquiesça. Elle lui sourit et caressa sa joue rugueuse. Il ferma les yeux un instant, appréciant sa tendresse, puis les rouvrit pour dévoiler un regard préoccupé.

— Demain.

— Pardon ?

— C'est demain que je vais mettre le bébé dans ton ventre.

Maya frissonna et s'écarta de lui, soudain livide. Jusqu'alors, tout n'avait été qu'un rêve plus ou moins flou, des paroles qui ne portaient pas à conséquence, cependant, tout devenait brusquement très clair. Trop clair.

— Il ne faut pas que tu aies peur. Tout se passera très bien. Je vais t'endormir, et quand tu te réveilleras, le bébé sera…

— Je ne veux pas en parler. Je ne veux rien savoir.

— Très bien.

Ils retournèrent à leurs bols de fruits. Le silence s'épaissit, entrecoupé du tintement de leurs cuillères contre la porcelaine.

— Ce n'est pas mon bébé, de toute façon, décréta Maya. Il n'aura rien de moi, n'est-ce pas ?

— Non.

— Et de toi ?

Lúka haussa les épaules. Même s'il avait possédé le vocabulaire nécessaire pour tout lui expliquer, il ne l'aurait pas fait. Comment lui dire qu'il avait repris les expériences de son père, qu'il avait modifié certains gènes avec l'aide de Z'arkán, qu'il avait déjà créé huit embryons, tous morts à des stades peu avancés du développement ? À présent, sa dernière création grandissait doucement dans un utérus artificiel et il ne pouvait qu'espérer que tout se passerait bien. Jamais encore il n'avait mené à bien d'expérience aussi compliquée : en comparaison, les projets de son père avaient l'air de simples opérations de routine. Certes, l'homme n'avait pas eu Z'arkán pour l'assister, mais celle-ci serait incapable de pratiquer le transfert de l'embryon dans l'utérus de Maya, et cette tâche-ci était la plus ardue de toutes.

Z'arkán avait choisi les gènes qu'elle voulait pour cet enfant et Lúka n'avait fait qu'exécuter ses instructions. Le bébé possédait une grande partie de son patrimoine génétique, mais l'intelligence artificielle s'était également servie de banques militaires de gènes, où elle avait puisé allégrement, dans la plus parfaite illégalité. Contourner la sécurité réputée inviolable du gouvernement avait été un jeu d'enfant pour elle : depuis un peu plus d'une année, elle contrôlait le réseau militaire et avait accès à toutes les données. Bien entendu, seul Lúka était conscient de cela. S'il l'avait su, William serait entré dans une colère noire. Viscéralement honnête, il détestait le mensonge, et même si sa position l'obligeait parfois à en user, il ne le faisait jamais sans remords. Pour lui, Z'arkán était resté le système opérateur révolutionnaire et très convivial qui peuplait les foyers et les entreprises. Il avait occulté les travaux de Lúka sur l'interface tactile dans un coin de sa mémoire et, s'il lui en parlait de temps à autre, c'était toujours avec retenue. Z'arkán avait étendu son réseau sur le monde comme une pieuvre géante aux innombrables tentacules et William n'avait pas le moindre soupçon sur le pouvoir que Lúka avait entre les mains. Pouvoir qui grandissait de jour en jour…

Maya, devant son absence de réponse, s'était mise à bouder dans un coin du canapé. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, lui dire qu'il était désolé, qu'il se détestait d'être obligé de lui faire ça, cependant, il craignait sa réaction. Et si elle le repoussait ? Si elle lui lançait au visage qu'il n'était que le dernier des salauds ? Il ne voulait pas qu'elle le haïsse… Il y avait déjà bien assez d'une princesse d'Eaven pour souhaiter sa mort. Autant il se moquait de ce que Lyen pouvait penser de lui, autant il appréhendait le jugement de Maya. Derrière ses airs autoritaires et indifférents se cachait une jeune fille sensible, peu sûre d'elle, qui manquait terriblement d'affection. Avec un sourire plein de cynisme, Lúka repensa aux paroles de sa sœur : elle était certaine qu'il avait fini par trouver l'amour et jalousait l'heureuse élue. Si elle savait ! Un jour, Lyen lui avait assuré que pour reconquérir Line, il devrait d'abord la repousser afin qu'elle se rende compte qu'elle ne pouvait pas vivre sans lui. Peut-être avait-elle raison. Dommage qu'il lui soit impossible d'emmener Maya à la soirée de Noël de la Cort. Ce serait une belle revanche !

Aussitôt, il se sentit coupable de se servir ainsi de la jeune fille : en nourrissant de pareilles pensées, il la réduisait à un simple objet, un moyen de plus de faire souffrir Line. C'était stupide et immature.

Il reposa brusquement son bol vide sur la table. Le bruit fit sursauter Maya, perdue dans ses pensées. Elle aussi avait terminé son petit-déjeuner. Lúka lui prit le bol des mains pour la débarrasser.

— Il faut que j'aille travailler.

— Tu vas me laisser toute seule ?

— Je ne peux pas t'emmener avec moi. J'ai des choses à faire au laboratoire, puis je dois aller voir un ami.

— Tu vas t'occuper du bébé ?

— Aussi.

— Je veux le voir. Je sais que je peux le voir.

— Non.

— Pourquoi pas ?

— Parce que.

— Quelle magnifique réponse ! cingla-t-elle. Je vais porter ce bébé dans mon ventre, je veux le voir, insista-t-elle.

— C'est impossible.

— Alors dis-moi pourquoi ?

— Non.

— Très bien, puisque c'est comme ça, je refuse d'avoir ce bébé, menaça-t-elle.

— Tu n'as pas le choix.

— Si, je l'ai ! J'ai toujours le choix de mourir !

— Arrête, Maya, c'est ridicule, soupira-t-il.

— Pas plus ridicule que de ne pas me laisser voir le bébé !

— Ça n'a rien de ridicule, rétorqua-t-il en se levant.

Maya bondit sur ses pieds et le toisa du haut de son mètre soixante-deux. Les lèvres serrées, les commissures blanches de colère, elle semblait sur le point d'éclater et se contenait à grand-peine. Ses petits poings étaient crispés sur sa fureur et le gris de ses yeux avait pris la couleur d'un ciel orageux. Lúka secoua la tête et tourna les talons.

— Ah, tu t'en vas ? Quelle belle preuve de courage ! Tu préfères éviter les confrontations plutôt que les résoudre !

— Il n'y a rien à résoudre.

— Si !

Il lui fit face et elle se jeta sur lui pour le frapper de ses poings. Il la maîtrisa en un instant et immobilisa ses poignets en prenant garde de ne pas serrer trop fort. Maya le fusilla du regard mais n'essaya pas de se débattre. Lentement, il relâcha sa poigne sans la quitter des yeux, prêt à stopper immédiatement toute velléité agressive.

— Je suis désolé, murmura-t-il. C'est mieux pour toi de ne pas voir le bébé.

Le corps de la jeune fille était collé contre le sien, crispé, tendu, et Lúka résistait de toutes ses forces pour ne pas l'attirer encore plus près de lui. Elle avait besoin d'affection, de tendresse… Depuis des semaines, il évitait tout contact physique avec elle : endormie, Maya roulait souvent sur lui en recherchant sa chaleur, et il devait à chaque fois repousser l'envie de refermer ses bras autour d'elle. La journée, il parvenait à ne pas la toucher, même si le désir était parfois presque irrépressible. Par deux fois, il l'avait aidée à se laver et même si ses gestes étaient restés sans ambiguïté, il avait aimé caresser sa peau. À présent, il craignait que cela se reproduise. Il ne se passerait rien entre eux, il se l'était juré. Mais le visage de Maya était si proche du sien qu'il aurait pu sans peine compter les multiples taches de rousseur qui saupoudraient son nez, et ses grands yeux gris brûlaient de larmes contenues. Ses lèvres offertes étaient trop tentantes et il y posa les siennes sans même en avoir pleinement conscience.

La gifle laissa une marque rouge sur sa joue et claqua dans le silence comme un coup de fouet. Il recula, les yeux agrandis de surprise. Furieuse, Maya s'essuya la bouche avant de se détourner de lui.

— Je… Je suis désolé, souffla-t-il, la main posée sur sa peau à l'endroit où celle-ci brûlait de cette humiliation.

— C'est la deuxième fois ! Je ne t'ai jamais donné la permission de faire ça ! Qu'est-ce que tu crois, hein ? Va-t'en ! Je ne veux plus te voir ! Je te déteste !

Lúka battit en retraite, encore sous le choc. Pourquoi avait-il agi de manière aussi stupide ? En un instant, il avait détruit toute la confiance qu'il avait mise plusieurs semaines à bâtir. Z'arkán avait parfaitement raison, rester seul le pousserait à des extrêmes ridicules. Dans le couloir, il s'adossa au mur, les yeux fermés, et s'efforça de faire le vide dans son esprit. Manquait-il de tendresse à ce point ? Il aimait beaucoup Maya, cependant, elle n'était qu'une adolescente qu'il maintenait captive dans un monde où il était son seul repère. Avait-il cherché à reproduire le schéma de domination qui avait lié Nato à lui ? Quoi qu'il en soit, la jeune fille ne l'entendait pas ainsi. Lúka ne pouvait s'empêcher d'apprécier sa force de caractère, même s'il en avait subi les foudres. Sa joue avait gardé la chaleur désagréable de la gifle et, en s'observant dans le miroir une dizaine de minutes plus tard alors qu'il s'apprêtait à se raser, il découvrit que la rougeur n'avait pas complètement disparu. Elle avait frappé fort, avait mis dans cette gifle toute la fureur qu'elle voulait lui cacher. Le détestait-elle vraiment ? Il ne le croyait pas. Souvent, alors qu'elle le présumait endormi, Maya l'observait, la tête remplie de pensées douces et tendres. Et lorsqu'il s'absentait, même pour une heure, elle ne parvenait pas à cacher son contentement à son retour. Non, elle ne le détestait pas. Du moins pas encore.

***

Vêtue d'une chemise de nuit blanche et stérile, Maya attendait Lúka, assise sur la table d'examens. Ce n'était pas la première fois qu'elle venait dans cette pièce, mais l'atmosphère froide la faisait frissonner d'appréhension : des murs blancs, un plafond blanc, des ustensiles métalliques sur une petite table blanche, un sol gris clair… Pour retrouver un peu de couleur, elle voulut détacher ses longs cheveux roux, puis se souvint que Lúka les avait recouverts d'un foulard en tissu. Blanc, évidemment.

Ses jambes nues semblaient encore plus pâles sous la lumière crue des néons et Maya ne parvenait pas à les faire cesser de trembler. À sa droite, une machine se mit à vibrer et elle faillit laisser échapper un cri d'effroi. Elle se traita d'imbécile et fixa son regard gris sur le couloir où Lúka avait disparu, quelques minutes plus tôt. Il lui avait assuré qu'il reviendrait très vite. Elle sentait sa présence non loin et espéra qu'il ne tarderait pas trop avant de la rejoindre. Cette pièce l'angoissait et elle n'avait qu'une envie : retrouver le confort relatif de sa chambre.

Enfin, il entra, habillé de blanc, masqué et les cheveux emprisonnés dans un bonnet en tissu. Muette de stupeur, Maya se contenta d'ouvrir de grands yeux déconcertés.

— Ah ba ?

Elle secoua la tête : avec le masque, elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait. Lúka s'empara d'un objet posé sur la table et s'approcha d'elle. Elle reconnut le cylindre métallique : ce n'était pas la première fois qu'il lui faisait une injection. Elle savait qu'elle ne souffrirait pas mais ne parvenait pas à se détendre.

— Eu é t'en ormi, annonça-t-il.

— Pourquoi es-tu habillé comme ça ? Tu me fais peur.

Il avança une main gantée pour lui effleurer la joue et stoppa son geste au dernier moment. Au lieu de la caresse à laquelle elle s'attendait, il appuya l'objet contre la peau de son bras et elle entendit un petit déclic, avant de plonger dans un sommeil comateux…

***

À peine avait-il franchi le seuil de la chambre de son père que Lúka fut assailli par Z'arkán. Il la poussa sur le côté sans méchanceté et se dirigea vers le salon, épuisé. Elle le suivit, silencieuse mais n'attendant que le moment de lui poser toutes les questions qui brûlaient ses lèvres holographiques. Elle eut du mal à cacher son impatience, cependant, elle attendit tout de même qu'il se soit servi un café froid et dégoûtant avant de le rejoindre sur le canapé.

— Alors ? demanda-t-elle, les yeux brillants.

— Ça s'est bien passé. Enfin, je crois. Je ne pourrai rien dire avant quelques jours, tu sais qu'il y a un risque non négligeable de fausse couche.

— Oui, c'est sûr. Mais ça a l'air bien parti ?

— C'est plutôt positif. À présent, je voudrais que tu me laisses me reposer, je suis exténué.

— Et Maya ? Tu la laisses seule ?

— Elle ne se réveillera pas avant plusieurs heures, et je suis incapable de la surveiller actuellement. Ses constantes sont contrôlées, s'il se passe quoi que ce soit d'alarmant, je serai prévenu et toi aussi.

Il n'attendit pas de savoir si elle contestait les arrangements mis en place et se traîna jusqu'à sa chambre, laissant sur la table sa tasse de café à moitié vide. Il s'écrasa sur le lit et s'endormit quelques secondes plus tard.

Il s'éveilla en sursaut après deux heures de sommeil, le cœur affolé et les membres engourdis par la fatigue. En sueur, il reprit sa respiration avec difficulté. Il était incapable de se rappeler son rêve, persuadé toutefois qu'il ne pouvait s'agir que d'un cauchemar, et détestait ce sentiment d'incertitude. Des bribes de songe lui revenaient mais il ne parvenait pas à les emprisonner et elles s'envolaient aussitôt. Soudain, une pensée frappa son esprit et lui glaça le sang : Maya. Elle courait un grand danger et il devait la protéger !

Aussitôt, il se précipita dans la partie secrète du laboratoire, ignorant Z'arkán qui lui demandait la raison de cette course effrénée. Dans l'ascenseur, il écrasa le bouton et pesta contre la machinerie vétuste dont la rapidité égalait presque celle d'une limace. Enfin, les portes de métal s'ouvrirent et il bondit dans la pièce pour se diriger vers la chambre où Maya se remettait de son anesthésie. Sur le seuil, il resta figé comme un imbécile : après tout, si la vie de la jeune fille avait été en danger, l'ordinateur surveillant ses constantes l'aurait alerté ! Couchée sur le matelas blanc, recouverte d'un drap de même couleur, elle dormait profondément, son visage serein tourné vers lui. Il franchit les quelques pas qui le séparaient d'elle et s'assit à son chevet. Une mèche rousse s'était échappée du foulard et il l'effleura du doigt, attendri. Ses paupières frémirent et il sentit qu'elle ne tarderait plus à s'éveiller : déjà, il pouvait percevoir ses premières pensées conscientes.

— Maya ? murmura-t-il.

Sous le drap, il chercha sa main, qu'il enferma dans la sienne. Maya gémit doucement, encore égarée dans le monde des rêves. Ses doigts se crispèrent et elle s'agita brusquement, semblant livrer bataille à un ennemi invisible,

— Maya, réveille-toi, ce n'est qu'un rêve ! Maya !

Elle ouvrit les yeux tout à coup, les traits figés en une grimace de pure horreur. Pendant moins d'une seconde, elle parut sur le point de crier, puis remarqua Lúka à côté d'elle.

— Il faut que tu me l'enlèves. C'est un monstre ! Je t'en supplie, ne le laisse pas grandir en moi ! Je ne veux pas mourir…

La tension qui habitait son corps se relâcha en un instant et Maya retomba sur le matelas, les yeux fermés sur les larmes qui les noyaient. Lúka détacha le foulard qui couvrait ses cheveux et passa la main dans les longues mèches rousses.

— Ne crains rien, ce n'était qu'un cauchemar. Personne ne va mourir, je te le promets.

— C'est faux. Ils vont tous mourir ! Tous ! sanglota-t-elle, n'essayant plus à présent de retenir ses pleurs.

— C'était juste un cauchemar, Maya… L'anesthésie provoque parfois de drôles de rêves.

Elle hocha la tête mais ne rouvrit pas les yeux. La caresse de Lúka sur ses cheveux semblait la calmer peu à peu, et l'homme sentit la peur la quitter à mesure qu'elle se laissait convaincre par ses explications. Cependant, il ne put empêcher un mauvais pressentiment de s'immiscer en lui. N'avait-il pas fait la pire erreur de toutes en acceptant de donner un enfant à Z'arkán ?