CHAPITRE XI

Lúka fut surpris de l'indifférence avec laquelle Maya écouta ses explications. Il s'attendait à des cris, des larmes, des menaces, elle se contenta de hocher la tête, lèvres serrées et poings crispés. Assise sur le canapé, ses cheveux encore humides formant comme une couronne de feu autour de son visage, elle ne laissait paraître aucune émotion, petite fille perdue au milieu de cette combinaison grise un peu élimée et trop grande pour elle. En la voyant vêtue des habits qu'il lui avait apportés, Lúka avait décidé qu'il irait dès le lendemain lui acheter des vêtements plus seyants, et surtout, à sa taille. Après la mort de leur père, Line et lui s'étaient débarrassés de toutes les petites combinaisons : l'homme les avait parfois forcés à les porter, par punition ou par volonté de leur montrer la place qu'il leur réservait, et ces habits de mauvais coton ne leur rappelaient pas les meilleurs souvenirs possibles. Maya, bien plus petite que Lyen, flottait dans les vêtements de sa sœur. Son apparence n'avait pas d'importance, pourtant, Lúka ressentait le curieux besoin de la rendre attirante.

— Vous allez mettre un bébé dans mon ventre, conclut-elle d'une voix parfaitement contrôlée qui ne laissait transparaître aucune émotion.

— Oui.

— C'est n'importe quoi.

— Pardon ?

— Je sais très bien ce qui se passe, ici. Combien ma sœur vous a-t-elle donné ? Hein ? Combien ?

— Je ne comprends pas.

— Oh, je ne suis pas stupide. Cela fait des années qu'elle espère se débarrasser de moi. Je suis un boulet. La petite bâtarde dont personne ne veut, la fille qui fait honte à la famille. C'est normal. Je pense que j'aurais agi de même, si j'avais été à sa place.

Les sourcils froncés par la concentration, Lúka se maudit de n'avoir pas profité de la présence de Lyen et de Nato pour parfaire son eavenien. Les propos de Maya n'avaient pas beaucoup de sens pour lui, et il n'était pas persuadé qu'elle ait véritablement compris ce qu'il lui avait appris à propos du bébé. Sa réaction ne semblait pas confirmer cela, en tout cas. La jeune fille avait baissé la tête, le visage à demi caché par le rideau humide de ses cheveux, mais la tension de ses épaules était visible.

— Elle doit jubiler, à présent, reprit-elle. Elle n'a plus à me cacher et elle peut raconter à tout le monde que j'ai été enlevée… Après ce qui est arrivé à mes deux sœurs, c'est tellement facile ! Je vois clair dans son jeu ! Il est évident que cet enlèvement était planifié ! J'ai été si sotte de croire que vous vouliez de l'argent ! Elle vous en a probablement donné bien assez pour que vous m'éloigniez du palais… Mais pourquoi persistez-vous à me raconter de pareilles imbécillités ? Vous ne pensiez tout de même pas que j'allais croire à votre histoire de bébé ! C'est parfaitement ridicule !

Lúka la regarda, perplexe. L'apparente indifférence qu'elle affichait formait un saisissant contraste avec la détresse qui déchirait ses pensées. Elle souriait, elle riait, alors qu'au fond d'elle-même, elle était terrifiée par la situation. Il l'écouta pendant quelques minutes, avant de décider que ses théories de complot lui faisaient plus de mal que de bien. Elle s'agitait trop, et son organisme affaibli avait besoin de repos.

— Très bien. Je vais chercher à manger pour toi, décréta-t-il, profitant d'une pause au milieu de son discours rapide qui tournait lentement à l'hystérie.

— Vous allez me laisser seule ? s'enquit-elle, suspicieuse.

— Oui, pendant quelques minutes.

— Vous n'avez pas peur que je m'enfuie ? insinua-t-elle.

— Pour aller où ?

Un instant désemparée, elle balaya la pièce du regard. L'unique sortie donnait sur le couloir, et même si elle n'avait pas eu l'occasion de visiter toutes les pièces, elle avait suffisamment fureté pendant l'absence de Lúka pour se rendre compte qu'il n'y avait aucune issue. L'ascenseur par lequel ils étaient venus la terrifiait, et il semblait être le seul moyen de quitter cet endroit.

— Je reviens très vite, promit Lúka.

Elle lui suivit des yeux alors qu'il quittait la pièce, puis délaissa le canapé au profit du lit, bien plus confortable. Les draps avaient été changés, et elle rougit en se remémorant ce qui s'était passé. Après quelques secondes, elle décida que cela n'avait guère d'importance : elle avait été malade, si malade qu'elle ne se rappelait quasiment rien des jours précédents, et cet oubli n'avait rien de honteux. Affaiblie par la fièvre, elle avait épuisé ses dernières forces pour rejoindre le lit, et se glissa avec gratitude dans les draps frais. Elle eut l'impression de ne fermer les yeux qu'un instant, mais lorsqu'elle les rouvrit, Lúka était auprès d'elle, un bol rempli d'une substance malodorante à la main. Son visage avait quelque chose de changé, et elle fronça les sourcils, perplexe.

— J'ai coupé la barbe, annonça-t-il en passant ses doigts sur ses joues glabres.

Il avait également profité de l'amélioration de son état pour se doucher et se changer, soulagé de pouvoir enfin quitter ses vêtements sales. Le pull à col roulé noir accentuait la pâleur de son teint et soulignait ses cernes violacés. Maya ne put résister à toucher ses joues, où moins d'une demi-heure auparavant s'étalait encore une barbe rugueuse et négligée. Au fond de ses souvenirs, elle se rappela l'avoir déjà vu ainsi.

— C'est mieux, commenta-t-elle.

— J'ai amené à manger pour toi.

— Je ne veux pas manger ça, ce n'est pas bon. En plus, qui me dit que vous ne cherchez pas à m'empoisonner ?

Dans son peuple, l'empoisonnement était monnaie courante, et après tout ce qui lui était arrivé, Maya n'allait pas se risquer à avaler quoi que ce soit venant de cet homme. Rien ne lui prouvait d'ailleurs que son état des jours passés n'était pas la conséquence d'une substance qu'il l'aurait forcée à ingurgiter pendant son sommeil.

— Si je voulais t'empoisonner, je ne t'aurais pas soignée, contra Lúka.

Elle se mordilla la lèvre, obligée d'admettre la justesse de l'argument. Cependant, le breuvage vert ne l'inspirait pas. Elle avait le vague souvenir d'avoir avalé plusieurs cuillerées de celui-ci, et son corps ne l'avait guère apprécié.

— Il faut que tu manges, insista-t-il. Ton corps a besoin de forces pour guérir.

Il remplit une cuillère de soupe et la lui présenta. Au début, elle détourna la tête, mais la faim qui tenaillait son estomac vainquit son aversion, et elle ouvrit la bouche. Le goût était moins répugnant que dans son souvenir, même si cela restait mauvais.

— Tu n'es pas un bébé, décréta Lúka en lui tendant le bol et la cuillère pour qu'elle se débrouille seule, ce qu'elle fit avec gratitude.

Divisée entre sa faim et son orgueil, elle hésita à reposer la soupe après quelques cuillerées. Son estomac délaissé depuis trop longtemps se rebella et grogna de mécontentement ; elle termina le bol, ignorant délibérément le sourire satisfait de Lúka. Le goût pâteux et légèrement ferreux du liquide lui restait dans la bouche, désagréable. L'homme lui donna un verre d'eau, pourtant, si cela atténua un peu les relents de la soupe, cela ne les fit pas disparaître.

— Tiens, c'est pour toi. Dessert, ajouta-t-il. Ne mange pas trop vite.

Il lui prit des mains le bol de soupe vide et le remplaça par un récipient blanc, rempli presque à ras bord d'une substance sombre et épaisse.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle avec méfiance.

— Je ne connais pas le mot en eavenien. Mange.

Elle y plongea la cuillère et la porta lentement à sa bouche, incapable de se défaire de son appréhension. Le goût l'étonna : c'était sucré, doux, et en même temps, presque écœurant.

— Tu aimes ?

— Je ne sais pas, avoua-t-elle. C'est bizarre.

— Moi je n'aime pas, mais ma sœur adore.

— Tu as une sœur ?

Elle était passée au tutoiement sans y prêter attention, et décida de ne pas se corriger. Après tout, il l'avait toujours tutoyée, et même si ce manque flagrant de politesse envers son rang était probablement dû à sa mauvaise connaissance de la langue, cela ne changeait rien aux faits.

— Oui, elle s'appelle Line.

— C'est bizarre, décréta Maya. J'avais aussi une sœur qui s'appelait comme cela. Enfin, presque comme ça. Elle, c'était Lihen.

Lúka eut du mal à cacher la crispation soudaine de sa mâchoire. Vite, il détourna la tête, et ses doigts s'affairèrent à lisser la couverture. Lihen. Lyen. La prononciation légèrement différente ne laissait pourtant aucun doute sur l'identité de la personne. Maya ne devait pas découvrir que sa sœur était ici, à une centaine de mètres d'elle. Qu'avant elle, Lyen avait porté cette combinaison grise.

— Ah bon ? lâcha-t-il, feignant un intérêt soudain pour cette Lihen.

— Elle a été enlevée bien avant ma naissance, avec mon autre sœur, Natao.

La main de Lúka se crispa sur les draps et Maya lui jeta un regard surpris. Il se força à se ressaisir et ses doigts se détendirent. Natao… Lorsque Maya prononçait son prénom, celui-ci lui paraissait tellement plus joli, tellement plus doux ! C'était sans doute ainsi que la jeune fille le lui avait dit la première fois, mais son oreille non exercée n'avait pas décelé les subtilités, et il l'avait rebaptisée Nato, tout comme Lihen était devenue Lyen.

— Ah, fut tout ce que Lúka se sentit capable de dire.

— Oui, deux sœurs enlevées. Et à présent, c'est moi qu'on enlève… Cela n'est sûrement pas une coïncidence, appuya-t-elle en le regardant droit dans les yeux.

— Peut-être pas, admit-il.

— Ma sœur savait qu'on soupçonnerait tout de suite les Alphiens. Ce ne serait pas la première fois qu'ils s'en prennent à ma famille ! Ma grand-mère Mayi a réussi à leur échapper, mais ils ont pris sa fille, Shamine.

— Il faut que tu dormes, décida Lúka, peu désireux de continuer cette conversation, laquelle s'aventurait sur un terrain plus que glissant.

— Depuis le début, elle essaie de se débarrasser de moi, continua Maya avec rancœur. Je suis une erreur de la nature, je n'aurais jamais dû naître !

D'un geste rageur, elle écrasa les larmes qui commençaient à baigner ses joues. Lúka détourna les yeux, ennuyé.

— Tu vois, même toi tu ne veux pas me regarder ! Je suis un monstre, je suis une véritable horreur ! pleura-t-elle.

— Non, ce n'est pas vrai, protesta-t-il. Pourquoi tu dis des choses mauvaises comme ça ?

— Je n'ai pas assez de doigts ! Et pas de branchies ! Je ressemble à… Je ressemble à une Alphienne !

Elle avait presque craché le dernier mot, y mettant toute sa haine et son dégoût. Effrayée par sa propre hargne, elle cacha son visage entre ses mains.

— Tu es très jolie, avança Lúka. Tes yeux sont beaux.

— Kaali dit qu'ils sont trop clairs. Elle dit que mon regard glace le sang.

— Cali est stupide.

Maya haussa les épaules, peu convaincue par cette assertion spontanée et sans autre fondement que la volonté de la réconforter. Les épaules secouées de hoquets qui s'espaçaient lentement, elle refusait toujours de le regarder.

— C'est vraiment vrai que tu veux faire un bébé avec moi ? murmura-t-elle après quelques minutes.

— C'est plus compliqué. Mais oui, confirma-t-il.

— Et si je refuse ?

— Tu ne peux pas refuser.

Lúka lui offrit son plus beau sourire, cependant, il fut sans le moindre effet : elle ne lui jeta pas le plus petit coup d'œil.

— C'est moi qui décide. Je suis Maya d'Eaven, sœur de l'Empereur Yolan et de la Reine Kaali. Je suis une princesse, et c'est moi qui décide, répéta-t-elle.

— Ici, je suis la princesse, appuya Lúka.

Maya fut sur le point de rétorquer quelques mots cinglants, cependant, elle ne put s'empêcher d'éclater de rire. Il la regarda, confus.

— Qu'est-ce qui est si drôle ?

— Tu ne peux pas être une princesse, tu es un homme !

— Je crois que je suis nécessaire d'avoir cours de eavenien, conclut-il.

— Cela ne fait aucun doute.

— Mais maintenant, tu dors. Tu es fatiguée. Je reviens demain.

Il empila les deux bols et ramassa les deux cuillères. Maya l'observa sans dire un mot, les épaules secouées de loin en loin par un hoquet. Ses joues luisaient encore de ses larmes mais ses yeux étaient secs.

— Tu vas me laisser seule ici ? s'inquiéta-t-elle, alors qu'il s'apprêtait à quitter la pièce.

— Je reviens demain.

Elle hocha la tête, apparemment satisfaite. Son esprit trahissait toutefois sa crainte de dormir seule dans cette pièce. Certes, elle y avait déjà passé de nombreuses nuits, dont plusieurs totalement seule, toutefois, à présent que sa rage d'avoir été enlevée s'était apaisée, elle appréhendait la solitude.

— Tu préfères je reste avec toi ?

— Tu préfères que je reste avec toi, corrigea-t-elle. Oui, j'aimerais bien. Si je suis malade de nouveau, tu pourras me soigner.

— D'accord.

Il se déshabilla rapidement pour ne garder que son caleçon et son T-shirt. Il souleva les draps et s'apprêtait à se glisser dans le lit auprès d'elle lorsqu'elle lui jeta un regard méprisant.

— Tu ne penses tout de même pas dormir avec moi ?

— Le lit est grand.

— C'est hors de question.

Muet de stupeur, Lúka secoua la tête. Il n'insista pas et se dirigea vers le canapé, dans lequel il se laissa tomber sans la moindre grâce. Épuise par ses longues heures de veille des derniers jours, il sentit la fatigue s'abattre sur lui et sombra lentement.

— Et la lumière ? s'écria Maya.

Il sursauta, tiré de sa somnolence.

— La lumière, répéta-t-elle, impériale. Je ne peux pas dormir.

Comme un automate, il se leva, tourna le commutateur, et retourna s'écraser sur le divan. Au bout de quelques minutes, le sommeil l'avait repris.

— J'ai soif, annonça la jeune fille.

— Mmm ?

— Je veux à boire !

— Tu sais où la salle de bain est, marmonna-t-il.

— Va me chercher de l'eau, ordonna-t-elle.

En soupirant, il se traîna en direction de la salle de bain pour remplir une carafe d'eau. Il revint la poser sur la table de chevet, d'un geste plutôt sec. Un peu de liquide gicla sur sa main et sur le bois, et il essuya ses doigts sur son T-shirt avec agacement. Sans laisser le temps à Maya de lui trouver une autre tâche, il alla se recoucher.

— Tu peux rallumer la lumière ? lui demanda-t-elle après deux minutes.

Il se releva et ramassa ses vêtements sur le sol.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je vais dormir ailleurs. Tu es trop… bruyante.

— Non, attends ! Je ne dirai plus rien ! paniqua-t-elle. Reste avec moi !

— Tu es une princesse, je suis fatigué, conclut-il avant de passer la porte.

L'épuisement étouffait ses mouvements comme une chape de plomb. Il était parvenu à lutter contre le sommeil jusqu'à présent, néanmoins, les quelques minutes pendant lesquelles il avait dormi s'étaient chargées d'achever les barrières déjà branlantes de sa résistance. Il se dirigea vers la seule autre chambre pourvue d'un lit. D'ordinaire, la pensée de dormir sur le matelas qui avait supporté, des années durant, le poids de son père l'aurait fait frémir d'horreur, mais son esprit embrumé par la fatigue ne désirait qu'une chose : un peu de repos.

Les draps avaient été changés par ses soins quelques jours auparavant, et il s'y engouffra avec bonheur. Plus rien d'autre ne comptait que l'oreiller replet et la fraîcheur du tissu sur sa peau. Il ferma les yeux et poussa un soupir d'aise, avant d'enfouir son visage au creux du coussin moelleux. Moins d'une minute plus tard, il dormait profondément.

***

Un sourire aux lèvres, Line entra dans la pièce. Sa nuisette de satin noir moulait ses formes voluptueuses, accentuant la finesse de sa taille. Lúka la dévora du regard sans la moindre gêne. À pas lents, elle s'approcha, pour s'arrêter à quelques centimètres de lui. Leurs corps se touchaient presque, et il franchit la distance qui les séparait encore, incapable de résister à l'envie de la caresser. Ses doigts effleurèrent une des bretelles de la nuisette, et elle coula lentement sur son bras. À son tour, la seconde glissa. D'un geste rendu brusque par l'impatience et le désir qui l'enflammait, Lúka tira sur le tissu pour dévêtir la jeune femme. Il se contenta pour quelques secondes d'admirer son corps à demi nu, mais très vite il la serra contre lui, ses lèvres goûtant les siennes.

— Tu m'as manqué, souffla-t-il.

Il enfouit son visage dans ses cheveux noirs pour embrasser la délicate courbe de son cou. Elle frémit et se blottit contre lui, les bras autour de sa taille.

— Tu m'as tellement manqué, répéta-t-il. Je n'osais pas venir te voir, j'avais peur que tu me repousses, que tu me dises que je ne comptais pas pour toi ! Que fais-tu ici ? Comment m'as-tu retrouvé ?

Line le repoussa fermement alors qu'il cherchait à reprendre ses lèvres et il recula, surpris et peiné.

— Mais qu'est-ce que tu…

— Lass mi gue ! Lass mi gue !

— Pardon ?!

Il fronça les sourcils et secoua la tête ; il ne comprenait plus rien.

— Io eura mi !

***

 

— Io eura mi ! Plea, lass mi gue !

Lúka ouvrit enfin les yeux, tiré du délicieux rêve qui plongeait tout droit vers la réalité. Ses bras enserraient un corps qu'il ne connaissait pas et qu'il relâcha aussitôt. Maya bondit hors du lit, tremblante. La porte de la chambre était restée ouverte et la lumière des néons, même à son minimum, éclairait suffisamment la pièce pour qu'il puisse distinguer les traits de son visage. Elle était bouleversée, les cheveux en bataille et les lèvres crispées, comme si elle craignait qu'il ne l'enlace à nouveau. Il soupira et s'assit sur le rebord du lit. Aussitôt, elle recula de deux pas.

— Je suis désolé. Je demande pardon à toi, murmura-t-il. Je dors, je fais rêve, je ne sais pas que tu n'es pas rêve, expliqua-t-il avec une maladresse exacerbée par sa gêne.

Elle le regarda en silence. Ses yeux n'avaient pas les reflets vert phosphore qu'il avait toujours vus dans ceux de Lyen lorsque le niveau de lumière était insuffisant. Cela le frappa soudain et il se demanda si elle voyait aussi bien que sa sœur dans l'obscurité. Rien n'était moins certain.

— Maya, je ne veux pas que tu as peur de moi, reprit-il. Je suis désolé.

— Qui était cette femme ? demanda-t-elle après quelques instants d'un silence trop lourd.

— Line.

— Tu m'as dit que ta sœur s'appelait Line, avança-t-elle.

— C'est une autre Line.

Elle hocha la tête, pensive. Lentement, elle revint vers le lit, et s'assit près de Lúka, les yeux baissés et les cheveux coulant sur ses épaules comme des serpents sombres.

— Personne ne m'avait jamais embrassée, avoua-t-elle.

— J'ai embrassé toi ?!

Elle acquiesça, sans le regarder. Lúka sentit une chaleur désagréable lui monter aux joues.

— Je demande pardon à toi, souffla-t-il.

— Je te demande pardon. Ce n'est pas grave. Je ne suis pas fâchée. J'ai eu peur, c'est tout, fit-elle en haussant les épaules.

Il sentait bien que la situation l'avait marquée plus qu'elle ne voulait le dire, cependant, il était trop heureux qu'elle accepte ses excuses.

— Qu'est-ce que tu faisais dans mon lit ? s'enquit-il.

— J'ai fait un cauchemar. Dans ma chambre, j'étais terrifiée. J'ai senti que tu étais là, je ne voulais pas te réveiller, je voulais simplement dormir près de toi.

— Ce lit est trop petit, constata-t-il. Et dans l'autre lit, tu m'as dit de partir.

— Je sais. J'étais bête.

— Tu veux rester ? proposa-t-il.

Pour toute réponse, elle s'allongea dans le lit et se glissa sous les couvertures, les yeux brillants. Avec précautions, Lúka s'étendit auprès d'elle, tout en veillant à ne pas la toucher, ce qui n'avait rien d'aisé, si l'on considérait l'étroitesse du matelas. Il ferma les yeux mais le sommeil l'avait quitté. La chaleur du corps de Maya à quelques centimètres du sien n'avait rien de rassurant ; au contraire, il ne réalisait que trop à quel point sa sœur lui manquait. Des années durant, il avait dormi auprès d'elle, il n'avait eu qu'un geste à faire pour la toucher, pour la prendre dans ses bras. À présent, la solitude lui pesait et l'amenait à nourrir d'étranges fantasmes. Certes, il avait eu beaucoup d'affection — d'amour, même — pour la cousine de Ruan, cependant, il ne l'avait pas revue depuis des années, et il comprenait mal la signification de ce rêve.

À côté de lui, Maya changea de position et sa jambe nue vint effleurer la sienne, en une caresse aussi innocente que sensuelle. Il se crispa et retint sa respiration. Elle bougea à nouveau et s'écarta de lui, rompant ce contact trop intime à son goût. Soulagé, Lúka se détendit.

— Tu l'aimes, cette fille ? chuchota Maya.

— Je ne sais pas. Je l'ai aimée, il y a longtemps.

— Et elle t'aime ?

— Peut-être. Ce n'est pas important.

— Tu es malheureux, remarqua-t-elle.

— Non, c'est faux !

— Je sais que c'est vrai. Je peux le ressentir. Il y a beaucoup de choses que je peux ressentir. Ma sœur dit que je suis comme ma grand-mère, Mayi. Elle dit aussi que je suis une sorte de monstre, ajouta-t-elle avec amertume.

— Cali n'est pas une gentille personne.

— Elle m'en veut parce que j'ai tué ma mère, expliqua-t-elle.

Lúka crut qu'il avait mal compris. Perplexe, il s'apprêtait à lui demander de répéter, lorsqu'elle reprit :

— Ma mère est morte en me donnant naissance. Kaali m'en veut pour cela. Elle en veut aussi à mes deux grandes sœurs, celles que je n'ai jamais connues. Elle dit que si elles étaient restées sagement à la maison au lieu de se rendre au Holiah Loki, elles ne se seraient pas fait enlever, et ma mère n'aurait pas voulu un autre enfant.

— Ce n'est pas ta faute. Des choses comme ça arrivent.

— Oui, mais c'est à moi qu'elles sont arrivées, rétorqua-t-elle. Je suis sûre qu'elle est très contente que j'aie disparu.

Doucement, presque sans bruit, Maya se mit à pleurer. À quelques centimètres d'elle, Lúka percevait sans peine les légères secousses de ses épaules. Elle s'efforçait d'étouffer ses sanglots, le visage plongé dans l'oreiller. Il hésita, puis passa maladroitement son bras autour d'elle. Elle n'attendait que ce geste pour se blottir contre lui, et il lui caressa doucement les cheveux, comme il l'avait fait si souvent avec Line autrefois. Sa peau était fraîche ; la fièvre enfin tombée, il n'y avait plus grand-chose à craindre pour sa santé. Toutefois, la maladie l'avait épuisée, et ses pleurs l'aidèrent à sombrer dans un sommeil réparateur. Lúka, quant à lui, était incapable de se rendormir. Juste sous son menton, la chevelure bouclée de Maya sentait le shampoing, et même si cette odeur avait commencé par être agréable, elle devenait de plus en plus entêtante. Il n'osait pas remuer, de peur de l'éveiller. Finalement, une crampe s'installa dans son bras et le força à bouger. Il le fit lentement, de la manière la plus délicate possible, et même si Maya s'agita, sa respiration resta profonde et régulière. Dans la manœuvre, le pull de coton de la jeune fille était remonté de quelques centimètres, dévoilant sa taille. Lorsque Lúka reposa enfin son bras, la peau fraîche de Maya sous ses doigts eut sur lui l'effet d'une décharge électrique : il sursauta et retira aussitôt sa main. Immédiatement, il se maudit. Sa réaction brusque aurait pu la réveiller ! Il chercha une position plus confortable mais dut se rendre à l'évidence : l'étroitesse du lit ne permettait pas une grande marge d'actions et la jeune princesse s'était si bien entortillée dans les draps qu'il ne pouvait dégager son autre bras sans la tirer de son sommeil. Doucement, il reposa sa main sur sa hanche et ses doigts retrouvèrent le satin de sa peau. Il ne put s'empêcher de l'effleurer d'une caresse timide, tout en retenant sa respiration pour être sûr de percevoir la sienne. Au bout d'une dizaine de secondes, il réalisa la portée de son acte et se figea : c'était Maya, pas Line, et elle ne risquait pas de lui rendre ses caresses ! Comment pouvait-il d'ailleurs la toucher ainsi ? Les joues brûlantes, il tira sur le pull de la jeune fille pour couvrir sa peau nue, se contorsionna afin de lui tourner le dos — prenant tout de même le risque de la réveiller — et soupira. Z'arkán avait raison : il devait se trouver une copine. Sinon, qui sait quel genre d'idioties il serait prêt à faire ? Déjà, il ne regardait plus Maya comme le projet scientifique qu'elle était, mais comme une jeune fille très désirable. Et il fallait que cela cesse immédiatement.

***

— Tout ceci est ridicule, décréta Z'arkán, les bras croisés sur sa poitrine et le visage sombre. Tu peux me dire à quoi ça rime ? Ces combinaisons ont toujours fait l'affaire. Pendant des années. Et soudain, ça ne te convient plus ? Cette fille est un incubateur, rien d'autre ! On ne va certainement pas la faire concourir pour le titre de Miss Eurasia !

Lúka haussa les épaules, affairé à préparer du café et des tartines de confiture.

— Je rêve, ou tu es en train de lui beurrer des biscottes ? s'écria-t-elle. Et ne me dis pas que c'est pour toi, je sais que tu détestes ça. Et… Et tu fais chauffer du lait ?! Tu as l'intention de lui presser des oranges, aussi ? Ou un pamplemousse ?

— Trop acide.

— Tu laisses Lyen mourir de faim et tu prépares un petit-déjeuner royal à cette gamine ?

— Ce ne sont que des tartines de confiture, lui fit-il remarquer d'un air las.

— Oui, ça commence avec des tartines et un bol de lait, ça continue avec des vêtements à sa taille, et ensuite, ce sera quoi ? Une place dans ton lit ?

— Arrête, c'est n'importe quoi. Maya est une gamine, tu l'as dit toi-même.

Z'arkán plissa ses paupières et le fixa du regard. Ses yeux n'étaient plus que deux fentes sombres et son visage avait pris un teint de cendre. Les lèvres pincées, elle se détourna enfin pour faire quelques pas dans la cuisine, puis revint auprès de lui, toute trace de colère semblant l'avoir quittée.

— Très bien. Tu n'auras qu'à la faire descendre tout à l'heure, je prendrai ses mesures.

— Tu n'oublieras pas de bloquer le verrou de la cellule de L.I., lui rappela-t-il.

Z'arkán ne se donna même pas la peine de répondre. Elle jeta un regard méprisant aux biscottes que Lúka avait fini de préparer et tourna les talons.

— Le lait est en train de déborder de la casserole, prévint-elle avant de disparaître dans le salon.

***

Maya ne s'était pas réveillée, et il l'observa quelques instants. Elle avait profité de son absence pour prendre possession du lit, le visage tourné vers lui et ses cheveux roux ondulant comme de longs serpents entre les draps. Le sommeil réparateur avait atténué les cernes qui noircissaient ses yeux, mais ses joues présentaient toujours cet aspect légèrement creusé. Elle avait perdu beaucoup de poids en peu de temps, et même si elle n'était pas maigre, les quelques rondeurs qu'elle possédait à son arrivée avaient fondu.

Sans bruit, il s'avança jusqu'au lit et déposa le plateau rempli sur la table de chevet. Après un instant d'hésitation, il s'assit sur le matelas. Maya bougea mais ne s'éveilla pas. Il profita de son sommeil pour l'étudier avec plus d'attention. Elle n'avait pas grand-chose du peuple d'Eaven : son visage était anguleux plutôt qu'ovale, avec un nez bien droit et des lèvres pleines. Lyen avait une bouche fine et une mâchoire plus pointue, accentuée encore par la délicatesse de ses traits. En étant tout à fait objectif, Lúka devait admettre que Maya était la moins jolie des trois sœurs, pourtant, elle lui plaisait davantage. Usant de toutes les précautions possibles, il souleva le drap et découvrit son corps. Ses mouvements nocturnes avaient fait remonter le haut de sa combinaison et dévoilaient ses côtes. Sa peau d'un blanc laiteux faisait naître en lui l'envie d'y poser sa main pour en juger la douceur, mais il résista. Le jeûne forcé par la maladie avait affiné sa taille, et le contraste avec la plénitude de ses hanches n'avait rien de désagréable. Encore une fois, il ressentit le besoin de la toucher, pour suivre cette courbe affolante du bout des doigts. Il reposa le drap avec douceur et saisit son bol de café, qu'il sirota tranquillement en repensant à ce que Z'arkán lui avait dit un peu plus tôt. Elle n'avait pas tort, il s'était déjà bien trop attaché à Maya, et surtout, l'attirance qu'il éprouvait pour elle n'avait rien de scientifique. Jamais il n'aurait dû se permettre d'avoir de telles pensées envers elle, de la toucher comme il l'avait fait. Après ce qui s'était passé avec la cousine de Ruan, il s'était juré de ne plus désirer une femme si jeune. Et déjà, il la regardait avec des yeux pleins de convoitise…

Ses paupières frémirent et Lúka sentit que Maya était en train de se réveiller : ses pensées embrouillées se focalisaient peu à peu à mesure que le sommeil la quittait. Elle ouvrit les yeux brièvement, les referma aussitôt, puis les ouvrit à nouveau.

— Tu as dormi bien ?

— Mmmh, marmonna-t-elle.

Elle se redressa avec des gestes encore engourdis par la fatigue et frotta ses paupières. Il lui sourit, mais elle détourna la tête, remarquant le plateau du petit-déjeuner.

— C'est toi qui as préparé ça ?

— Oui. Je pensais que tu auras faim.

— Que tu aurais faim. Je te remercie.

Il posa le plateau devant elle et elle s'empara d'une tartine, avant de l'étudier d'un air peu décidé.

— Mange, insista Lúka. C'est très bon.

Elle mâcha d'abord sans trop de conviction, puis son visage s'éclaira et elle finit la tartine en quelques bouchées. Elle lorgnait déjà sur la deuxième, ne sachant trop si elle pouvait compter sur sa présence prochaine dans son estomac, quand Lúka la lui tendit. Le chocolat chaud la ravit, et laissa au-dessus de ses lèvres une moustache brune qu'il ne put résister à essuyer d'un coin de son mouchoir.

— Et toi, tu ne manges pas ? demanda-t-elle après avoir avalé jusqu'à la dernière miette du petit-déjeuner qu'il lui avait préparé.

— J'ai mangé déjà.

Lorsqu'il lui préparait ses tartines, il avait englouti trois biscottes pour satisfaire son estomac qui criait famine. Il reprit son bol de café tiède et s'apprêtait à le terminer, quand elle lui demanda si elle pouvait goûter. L'amertume de l'arabica fut loin de la combler, et la grimace qui déforma ses traits alors qu'elle avalait le liquide était si drôle que Lúka ne put s'empêcher de rire.

— C'est vraiment mauvais, déclara-t-elle. Je ne sais pas comment tu peux boire ça.

— Je ne sais pas non plus, plaisanta-t-il. Mais ça me réveille.

— Tu as mal dormi ?

Il ne parvint pas à contenir la chaleur qui lui monta aux joues et empourpra son visage. Avait-il mal dormi ? Les quelques heures de sommeil qu'il était finalement arrivé à glaner l'avaient reposé, cependant, il avait passé la majeure partie de la nuit à redouter le moindre contact avec Maya, surveillant ses gestes et cherchant à les anticiper pour ne surtout pas que leurs corps se touchent.

— Le lit était trop petit, se contenta-t-il de dire.

— Ce soir, nous dormirons dans mon lit, il est plus grand.

À son propre étonnement, il hocha la tête et lui offrit un sourire. Aussitôt, il se traita d'imbécile : Z'arkán serait furieuse, et un tel comportement ne risquait pas d'améliorer la situation. Revenir en arrière était difficile et risquait de blesser Maya, cependant, il ne voulait pas que ce genre d'habitudes s'installe.

— Aujourd'hui, je vais faire des vêtements pour toi, annonça-t-il, peu désireux de s'appesantir sur ce sujet délicat.

— Tu vas les faire ? Toi ?

— Non, pas moi. Z'arkán prend ta taille et achète les vêtements pour toi.

— Z'arkán ? Qui est-ce ?

Lúka réfléchit : c'était peut-être le moment de lui parler de son projet, de la raison pour laquelle il l'avait enlevée à sa famille. S'il laissait passer les jours, ce serait plus dur de tout lui expliquer. D'un autre côté, son niveau de eavenien était encore insuffisant, et le sujet, trop important pour qu'il puisse se permettre de bafouiller des explications incomplètes.

— C'est une amie, mentit-il.

À vrai dire, ce mensonge avait des accents de vérité : elle avait été son amie, bien des années auparavant, alors que tout était simple entre Line et lui. Puis, elle avait commencé à être plus, à être trop. Le départ de sa sœur n'avait fait qu'empirer la relation malsaine qui se développait lentement entre lui et Z'arkán. Il en avait voulu à sa créature de l'avoir frappé alors qu'il voulait la mettre à mort, elle ne lui avait jamais pardonné l'humiliation qu'il lui avait fait subir un soir d'été, contre le mur de sa chambre. À présent, ils travaillaient ensemble, et même s'il trouvait parfois insupportable de ne pas pouvoir la toucher, il s'était résigné à leurs rapports froids et professionnels. Il se demandait de temps à autre si la promesse qu'il lui avait faite ne s'avérerait pas la plus monumentale de toutes ses erreurs, néanmoins, il était trop tard pour refuser. Il avait des milliers de paroles blessantes, d'actes humiliants à se faire pardonner, et son repentir avait pris la forme étrange de ce projet fou qui le fascinait et l'effrayait.

— Lúka ? Lúka !

Il sursauta et lui jeta un coup d'œil inquisiteur. Elle secoua la tête doucement, un sourire aux lèvres. Perdu dans ses pensées, il n'avait pas entendu la question qu'elle lui avait déjà posée deux fois.

— Je pourrai avoir une robe ?

— Tout ce que tu veux.

Elle saisit soudain sa main dans la sienne, puis ses petits doigts effleurèrent le bracelet noir qui enserrait son poignet depuis bien trop d'années déjà. Il baissa les yeux sur le plus terrible des souvenirs légués par son père, incapable d'empêcher le passé de l'engloutir à nouveau. Il avait appris bien des choses sur Mikhail de l'Orme, depuis la découverte du passage secret qui partait de sa chambre, cependant, l'homme demeurait un mystère presque entier. Lúka pouvait comprendre certains de ses actes, mais la violence qu'il avait toujours manifestée envers Line et lui restait inexpliquée. Avait-il voulu les empêcher de s'attacher à lui ? Avait-il craint, lui, de s'attacher à eux ? De les aimer ?

S'il pouvait revenir en arrière, le ferait-il ? Arrêterait-il son geste au moment où le scalpel s'apprêtait à trancher la carotide de son père ? Non, sûrement pas. Changer le passé reviendrait à bouleverser sa vie de manière irrémédiable. Il perdrait peut-être son fils, Line serait résolue à ne voir le ciel qu'à travers les vieux films qu'elle regardait sur leur téléviseur vétuste, lui-même n'aurait probablement pas été capable de garder sa raison… En un sens, il était heureux que la machine de son père lui interdise l'exploration du passé, malgré tous les efforts que Z'arkán mettait à éliminer cette contrainte. Jamais il n'avait dérogé à la règle que l'homme lui avait imposée : celle de ne pas chercher à entrevoir son propre futur. Mais au cours des dernières années, la tentation était devenue de plus en plus forte : savoir si Line reviendrait un jour auprès de lui, si elle et Will auraient des enfants, s'il parviendrait à mener à bien le projet sur lequel il travaillait depuis près de deux ans…

— Mon père à moi aimait trop ma mère, murmura Maya. Après sa mort, il n'a plus eu envie de vivre, et il s'est laissé emmener par la maladie. Je ne me rappelle presque rien de lui, mais Kaali m'en a souvent parlé. C'était un homme bon, qui n'avait pas mérité tous ses malheurs. Sa sœur a été enlevée, puis ses deux filles… Heureusement, il est mort sans savoir qu'une autre de ses filles disparaîtrait quelques années plus tard.

— Je suis désolé.

— Ce n'est pas grave. Tu sais, la vie avec Kaali n'est pas facile. Elle est reine d'Eaven, je ne suis rien. Elle m'en a toujours voulu de la mort de nos parents.

Sa main était à nouveau dans la sienne, douce, fine. Fragile. Il la pressa gentiment, coupable d'ajouter encore à son lot de malheur.

— Tu es gentil, Lúka.

— Je ne suis pas gentil, protesta-t-il.

— Si, tu l'es. Tu t'es occupé de moi quand j'étais malade, tu m'as laissée dormir avec toi, tu m'as donné à manger.

Il détourna les yeux de son regard franc et clair. Ne comprenait-elle donc pas qu'il était responsable de son enlèvement ? Que toute sa gentillesse ne suffirait pas à effacer l'horreur de ce qu'il allait lui faire ? Bientôt, elle le détesterait, et il en souffrait déjà. Il n'était pas gentil. Jamais il ne l'avait été. Si elle apprenait tout le mal qu'il avait perpétré autour de lui, aucune biscotte beurrée et aucun bol de chocolat chaud ne pourraient le sauver de son mépris.

***

Crispée, Maya fixait la moquette brune des yeux, n'osant pas relever la tête de peur de croiser le regard de Z'arkán. La femme la rendait terriblement mal à l'aise. Non seulement elle ne parvenait pas à percevoir la moindre de ses pensées, mais elle aurait été incapable de ressentir sa présence si elle ne l'avait pas eue en face d'elle. Son esprit était partagé entre ce qu'il voyait et ce que son don de télépathie lui affirmait.

Lúka avait dit qu'elle n'avait rien à craindre et se tenait à présent à deux pas d'elle, adossé contre le mur, rassurant. Elle était très consciente de tout ce qui se tramait, de la responsabilité de l'homme dans son enlèvement, pourtant, elle ne parvenait pas à le détester. Il était resté auprès d'elle, il avait pris soin d'elle, il ne pouvait pas être aussi mauvais qu'elle l'avait cru lors de son arrivée dans cet étrange endroit.

Elle se demandait si la deuxième présence qu'elle percevait était la sœur de Lúka. Elle n'osait pas poser la question, pas avec cette Z'arkán qui tournait autour d'elle et la toisait d'un regard méprisant. Quelques minutes auparavant, sa main avait effleuré son bras, et Maya avait aussitôt eu le besoin presque irrépressible de reculer pour échapper à ce contact. Cette femme la plongeait dans un profond sentiment de perplexité et d'angoisse.

— Lúka, laisse-nous entre filles, ordonna Z'arkán en eavenien.

Maya releva la tête, incapable de cacher sa surprise : l'accent de la femme était bien meilleur que celui de Lúka, et sa maîtrise de la langue paraissait plus poussée. Elle avait utilisé la formulation familière, que les enfants adressent généralement à leurs parents ou à leurs frères et sœurs. Se pouvait-il qu'elle soit la sœur de Lúka ? Son visage ressemblait beaucoup au sien, cependant, Maya n'était pas habituée à ce peuple. Ce qu'elle prenait pour des similitudes n'était peut-être que les caractéristiques communes de ces étrangers. Les Toriens avaient tous un visage similaire, elle avait pu le remarquer lorsque la délégation torienne était venue rendre visite à son frère. Lúka et Z'arkán avaient tous deux des yeux d'un vert vif et leurs traits présentaient énormément de ressemblances. Il était noiraud, ses cheveux à elle avaient la couleur chaude du bois d'acajou, toutefois, les mêmes expressions passaient sur leur visage, leur posture était identique et la manière dont Z'arkán parlait à Lúka ne laissait aucune équivoque. Maya avait également remarqué la familiarité dans leurs rapports : ils semblaient se connaître depuis toujours, et une grande complicité teintait leurs gestes, même si elle percevait une nette tension entre eux. Un frère et une sœur… Ce serait si logique, si simple ! Pourtant, l'homme n'avait-il pas dit que sa sœur s'appelait Line ? Un autre prénom n'aurait pas eu un tel impact sur elle, mais celui-ci était si proche du prénom de sa propre sœur qu'il l'avait marquée. À présent, elle ne savait plus que penser.

Lúka avait quitté la pièce, la laissant seule avec la femme. Z'arkán lui offrit un sourire qui respirait l'hypocrisie, avant de s'approcher d'elle.

— Je vois que tu sembles déjà très proche de Lúka, constata-t-elle.

Les joues de Maya s'empourprèrent : comment osait-elle lui parler comme à une enfant ? Que Lúka le fasse, cela ne la dérangeait pas : sa maîtrise de la langue n'était pas suffisante pour qu'il le remarque. Mais Z'arkán ? Elle paraissait connaître le eavenien de manière plus approfondie, et il était difficilement concevable qu'elle ne se rende pas compte de son manque flagrant de politesse !

— Je ne suis proche de personne, rétorqua-t-elle avec toute la froideur dont elle était capable.

— Il a passé des jours entiers à ton chevet.

Maya haussa les épaules, feignant l'indifférence la plus totale. La femme lui sourit à nouveau, et cette fois, son expression était clairement menaçante. Un frisson parcourut l'échine de la jeune fille, et elle se força à ne pas baisser les yeux.

— Bon, déshabille-toi, si tu veux que je prenne tes mesures, ordonna-t-elle.

Avec des gestes maladroits, Maya s'exécuta. Z'arkán ne lui inspirait aucune confiance, mais elle n'avait pas le choix. La femme ne se contenterait certainement pas de l'ignorer si elle refusait de lui obéir.

— Tu as maigri, remarqua-t-elle en la toisant du regard. Mais pas encore assez pour être attirante.

Elle ponctua sa critique d'un pincement désagréable sur sa cuisse nue. Maya grimaça de douleur et les larmes lui montèrent aux yeux.

— Je me moque d'être attirante. Et je pense que vous vous moquez aussi que je le sois.

Elle n'avait pas oublié l'humiliation que Lúka et Z'arkán lui avaient fait subir le jour de son arrivée dans cet étrange endroit. Même si elle n'avait pas compris un mot des paroles qu'ils avaient échangées, leur ton n'était guère équivoque. Sans qu'elle sache pourquoi, elle les avait déçus, et c'était probablement ce que Z'arkán souhaitait lui faire comprendre par l'air méprisant qu'elle affichait.

— Qu'importe, coupa la femme avec un petit geste agacé de la main. De toute manière, tu n'es pas assez jolie pour qu'il s'intéresse à toi.

Maya se demanda de qui elle parlait, mais n'osa pas poser la question. Z'arkán tournait autour d'elle, le visage fermé et les lèvres pincées.

— Je croyais que vous vouliez prendre mes mesures pour me faire faire des nouveaux vêtements, déclara la jeune fille.

— C'est ce que je fais. Il te faudra un soutien-gorge, regarde-toi ! On dirait une vraie sauvageonne. Tu es réglée depuis longtemps ?

— Pardon ?

— Tes règles, soupira Z'arkán. Depuis combien d'années tu les as ?

— Trois ans. Enfin, je crois. Mais pourquoi voulez-vous savoir ça ?

— Oh, Lúka te le dira bien assez vite. Honnêtement, je ne vois pas l'intérêt de te faire de nouveaux vêtements, tu grossiras tant que tu ne rentreras plus dedans au bout de quelques semaines.

Maya blêmit. Lúka lui avait parlé du bébé, mais elle ne l'avait pas cru, persuadée qu'il divaguait. À présent, elle n'en était plus certaine. Un bébé ? Elle ?!

— Je peux me rhabiller ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre assurée mais qui tremblait bien trop.

Z'arkán hocha la tête et Maya se précipita sur le petit tas de vêtements. La combinaison était d'une rare laideur, cependant, tout était préférable au regard plein de mépris de la femme. Dès qu'elle eut passé le pull de coton gris, Lúka apparut dans la pièce dans une synchronisation si parfaite que la jeune fille craignit qu'il ne l'ait espionnée depuis le couloir.

— Viens, on va choisir tes vêtements, maintenant qu'elle a enregistré ta taille, proposa-t-il, lui tendant une main qu'elle ne prit pas.

Elle jeta un regard inquiet à Z'arkán, qui la fixa avec haine avant de tourner les talons.

— Je crois qu'elle ne m'aime pas.

— Elle est jalouse.

— Sûrement pas ! Pourquoi serait-elle jalouse ?

— Tu es très jolie…

Maya ne daigna même pas lui répondre. Lúka haussa les épaules et l'entraîna dans le couloir. Certaine qu'il la ramenait d'où ils venaient, elle traîna les pieds et redoubla d'attention, portant son regard sur tout ce qui s'offrait à elle, observant cet environnement qu'elle connaissait si peu. L'homme ne la surveillait plus, plongé dans ses pensées. Elle percevait nettement son trouble, son manque de concentration. Bien sûr, la naïveté qu'elle possédait encore avant son enlèvement l'avait quittée et elle ne se faisait pas la moindre illusion : elle ne pourrait pas quitter cet endroit. S'enfuir ne servirait à rien, elle serait toujours prisonnière. De plus en plus souvent depuis que la fièvre était tombée, elle se disait que sa situation était bien moins terrible qu'elle ne le paraissait. Lúka était plutôt gentil, il la nourrissait bien, il prenait soin d'elle et ne la battait pas. Z'arkán n'avait certes pas le même charisme, mais jusqu'à présent, elle avait brillé par son absence. Rassurée par l'attitude familière de Lúka envers elle, la jeune fille se décida à lui poser la question qui lui brûlait les lèvres :

— Z'arkán, c'est ta sœur ?

L'homme s'arrêta net et lui fit face, les sourcils froncés. Maya aurait voulu ravaler ses mots, surprise de sa réaction. Elle baissa les yeux.

— Pourquoi tu demandes ça ?

— Je ne sais pas… Je ne comprends pas qui elle est. Elle me met mal à l'aise.

— Non, Z'arkán n'est pas ma sœur. Mais elle lui ressemble bien.

— Beaucoup.

— Oui, c'est ça. Elle lui ressemble beaucoup.

— C'est ta femme ?

Lúka se mit à rire et Maya se vexa : qu'y avait-il de si drôle ? Pourquoi tournait-il cette simple question au ridicule ? Il remarqua son regard furieux et regagna tout son sérieux.

— Je n'ai pas de femme. Z'arkán est… partenaire. Pour le travail. Et…

Il marqua un temps d'arrêt et plongea son regard dans le sien, comme s'il souhaitait lire en elle. Mal à l'aise, Maya croisa les bras sur sa poitrine.

— Et elle est la mère, termina-t-il.

— La mère ?

— La mère de ton bébé.