CHAPITRE X
Lúka remarqua très rapidement qu'en plus des cheveux roux, Maya partageait avec Lyen une grande agressivité et une combativité à toute épreuve. A peine l'avait-il lâchée qu'elle s'enfuit à toutes jambes, non sans lui avoir asséné une gifle sonnante avant de détaler. Il sourit, une main sur sa joue qui rougissait : il y avait bien des années qu'il ne s'était pas autant amusé. Cette jeune princesse promettait d'être un divertissement permanent. Il lui laissa quelques minutes de répit avant de partir à sa recherche, pour qu'elle puisse savourer cette éphémère victoire.
— J'aurais préféré que ce soit Lyen, décréta Z'arkán.
— Tu sais bien que c'était impossible : Mikhail passe son temps avec elle dès qu'il vient ici. Elle sera très bien, j'en suis sûr.
— Oh, probablement, lui accorda-t-elle. Cependant, on ne peut jurer de rien. Lyen a mené avec succès deux grossesses à terme, j'ai peur qu'il n'en soit pas de même pour cette fille.
— Elle est jeune, mais elle a une bonne constitution physique. Rien à voir avec la maigreur famélique de L.I.
— Si tu n'oubliais pas tout le temps de lui apporter à manger, aussi ! lui reprocha Z'arkán.
Lúka haussa les épaules, montrant clairement que c'était bien le cadet de ses soucis. Maya avait pris la direction de l'ascenseur menant au laboratoire et aux cellules qui avaient accueilli ses semblables pendant de si longues années. Il doutait qu'elle sache s'en servir, toutefois. Il se tourna vers Z'arkán et ouvrit la bouche pour lui demander de localiser la jeune fille, cependant, elle devança ses attentes.
— Dans ta chambre. Elle hésite actuellement entre se glisser sous le lit ou s'enfermer dans l'armoire.
— Très bien. Veille à ce qu'on ne me dérange pas. Surtout s'il s'agit de Line, ajouta-t-il.
— Elle n'avait pas l'air de te déranger, tout à l'heure.
— Tu es jalouse ? répliqua-t-il avec un petit sourire.
— Un peu. Mais c'est sans importance. Je me ferai un plaisir de la renvoyer si elle revient.
***
Lúka n'eut pas de difficulté à trouver Maya. Comme Z'arkán venait de l'en informer, la jeune fille s'était glissée sous le lit. L'armoire n'offrait de toute manière pas suffisamment de place pour qu'elle puisse s'y cacher. Il s'accroupit à côté du lit et pencha la tête. Dans la pénombre, les pupilles de Maya s'étaient presque complètement dilatées, lui donnant un regard vert et félin. Un sourire aux lèvres, il tendit une main vers elle pour attraper son bras, mais elle roula de l'autre côté, avant de se relever et de s'enfuir à nouveau. Malheureusement pour elle, Lúka avait été plus rapide qu'elle et lui bloqua la seule issue disponible.
— Laissez-moi ! s'écria-t-elle. Vous n'avez pas le droit !
— N'aie pas peur, je ne vais pas faire mal à toi, répondit-il dans un eavenien rouillé et hésitant.
Il n'avait jamais parlé parfaitement cette langue, au contraire de son père. Il aurait pu profiter de la présence des captives pour se perfectionner, cependant, cela lui paraissait inutile, puisque le vocabulaire de base qu'il connaissait lui suffisait pour faire exécuter ses ordres. Lyen parlait parfaitement le français, à présent, et il n'avait plus eu la moindre raison de faire des efforts. Le sens de sa phrase restait compréhensible, et Maya, voyant qu'il parlait sa langue, redoubla de colère.
— Vous devez me ramener ! Je suis la princesse d'Eaven, vous serez torturé et exécuté pour m'avoir enlevée ! menaça-t-elle.
— Bonne raison pour ne pas ramener toi, sourit Lúka. Faut pas t'inquiéter, je vais faire soin avec toi.
Les yeux de Maya s'agrandirent et elle recula de quelques pas.
— Espèce de malade ! Je vous interdis de me toucher !
— Prendre soin de toi, rectifia Lúka après un effort de concentration.
— C'est hors de question. Vous allez me ramener, tout de suite !
— Non, ce n'est pas facile. Tu resteras ici, avec moi. Je vais donner à toi une jolie chambre et tu vis ici.
— Qui êtes-vous ? Où est ma famille ? Où est ma sœur ?
— Je suis Lúka. Ta famille est sur Eaven. Tu es ici, sur Torriah. Eaven est très loin. Très très loin.
— Je ne vous crois pas, décréta-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine.
Sa panique s'était dissipée, laissant place à la volonté de comprendre la situation : qui était cet homme, pourquoi avait-elle été enlevée, et pourquoi prétendait-il qu'elle n'était plus sur Eaven ? Les paupières plissées, elle l'observait avec attention. Il n'était clairement pas eavenien, d'ailleurs, il parlait la langue de son peuple comme un étranger. Ses pupilles rondes et ses mains à cinq doigts seulement ne permettaient aucun doute sur ses origines. Pourtant, quelque chose dans son visage lui était familier…
Lúka sourit. Cette jeune fille avait le don, et chez elle, il était bien plus fort qu'il ne l'avait été chez Nato. Il parvenait à suivre le fil de ses pensées sans trop de mal, même s'il était incapable d'en comprendre toutes les subtilités. Actuellement, elle tentait de se persuader qu'on l'avait enlevée pour réclamer une rançon à son père.
— Je veux pas l'argent, annonça-t-il. Je veux toi.
Aussitôt, le visage de Maya perdit ses quelques couleurs, et elle recula à nouveau. Elle se retrouva dos au mur, coincée entre le bureau à sa gauche et l'armoire à sa droite. Lúka s'avança vers elle et elle le repoussa avec une force qu'il n'avait pas soupçonnée.
— Ne vous approchez pas de moi ! hurla-t-elle. Partez !
— Tu es dans ma maison, souligna-t-il. Je ne ferai pas mal à toi.
Il emprisonna ses mains dans les siennes et lui fit le sourire le plus rassurant dont il était capable. Cela n'eut pas l'effet escompté, car elle tenta immédiatement de lui donner des coups de genou. Il les anticipa et la maintint de telle manière qu'elle ne pouvait presque plus bouger. Ainsi vaincue, elle se mit à pleurer sans bruit, les larmes coulant sur ses joues.
— Je ne ferai pas mal à toi, répéta-t-il plus doucement.
Maya se détendit, plus par désespoir que par confiance, et il la serra contre lui, un peu gauche. Après quelques secondes, elle s'abandonna, les épaules secouées de sanglots et le visage enfoui dans son cou. Gentiment, il caressa ses cheveux, les trouvant emmêlés et passablement sales. Elle avait besoin d'un bain, d'un shampoing, de nouveaux vêtements, et d'un repas chaud. Et cette fois, il ne pouvait plus compter sur Line pour s'occuper de toutes ces tâches à sa place. Il l'entraîna vers la salle de bain et elle le suivit docilement, sans savoir qu'une vingtaine d'années plus tôt, ses deux sœurs s'étaient trouvées ici même, et qu'à présent, l'une d'elles ne dormait qu'à quelques pas.
***
Maya était tellement épuisée par toutes ses émotions qu'elle se laissa déshabiller sans esquisser le moindre geste pour se défendre. Lúka roula ses vêtements sales en boule et les jeta directement dans l'incinérateur ; elle ne risquait plus de les porter ici, et ils étaient quasiment irrécupérables. Sans être en surpoids, la jeune fille n'était pas mince. Jusqu'alors, les seules femmes qu'il avait vues nues avaient été maigres, presque à la limite de l'anorexie. Curieusement, il découvrit qu'un physique plus voluptueux lui plaisait tout autant, et il ne put résister à l'envie de la toucher, de la caresser, en faisant bien entendu passer ses gestes pour de la simple négligence. De toute manière, Maya était plongée dans ses pensées et presque déconnectée de la réalité. Elle eut un semblant de réaction lorsqu'il la fit entrer dans le bain trop chaud qu'il avait préparé pour elle, et grimaça un peu, mais très vite, son visage reprit son apparente impassibilité. Avec une éponge, il lava doucement sa peau. L'entaille sur sa joue s'était refermée, et une fois le sang séché disparu, elle se dessina comme une coupure très nette. Heureusement, il n'y avait pas eu d'infection. La marque sur son front s'atténuait déjà ; dans quelques heures, il n'en resterait rien. Lúka s'était toujours demandé quelle technique les Eaveniens utilisaient pour cet étrange tatouage, mais il doutait que Maya connaisse les secrets de son peuple. Nato n'avait pas su. Quel âge pouvait-elle avoir ? Quinze, seize ans ?
Il défit patiemment les deux tresses fines qui se perdaient dans sa chevelure, puis tenta de démêler celle-ci, à grand renfort de shampoing. Il aurait très bien pu choisir la solution de la facilité et couper les cheveux de Maya, comme il l'avait fait pour Lyen et Nato, cependant, sa crinière rousse était si épaisse que ç'aurait été un sacrilège de l'abîmer. Finalement, il vint à bout des nœuds et en ressentit une grande satisfaction. Pendant qu'il finissait de la laver, il étudia son visage avec attention : elle n'avait décidément pas grand-chose de ses sœurs. Ses traits d'une finesse étonnante lui conféraient une gravité qui paraissait presque déplacée chez une adolescente. Nato avait été très jolie ; Maya possédait une beauté tranquille, indifférente, plus discrète, même. Triste. Les coins de sa bouche ne semblaient pas habitués à sourire, et au fond de ses yeux gris, il pouvait lire une grande souffrance. Oh, bien sûr, elle souffrait d'avoir été enlevée à sa famille, elle souffrait d'être à présent dans un endroit auquel elle ne comprenait rien, elle souffrait de ne pas savoir quel sort lui était réservé, cependant, la tristesse qu'il lisait sur son visage plongeait ses racines dans un passé bien plus profond.
Prenant ses mains dans les siennes pour les débarrasser de la crasse et de la terre qui les couvraient, il se demanda par quel mystère Maya avait échappé à la polydactylie qui était pourtant la norme eavenienne. Certes, il connaissait un peu les origines de sa famille, et du sang humain coulait effectivement dans ses veines, pourtant, tout cela était surprenant. Elle n'avait pas de branchies, pas de sixième doigt. En revanche, ses yeux dénonçaient son appartenance au peuple d'Eaven. Ce regard d'un gris pâle bordé de charbon lui donna une légère impression de déjà-vu, et pendant plusieurs minutes, il essaya de retrouver quelle personne pouvait bien avoir des iris de cette teinte si particulière, en vain. Il se demanda si le gris se colorerait de vert ou de bleu à la lumière ; les yeux de Nato étaient clairement plus bleus que gris, et très changeants. Dans ceux de Lyen, le gris dominait nettement.
Elle pleurait à nouveau, ses larmes dessinant de fines rivières de cristal sur ses joues déjà mouillées. Lúka lui parla, tenta de la rassurer à nouveau, de lui faire comprendre qu'elle n'avait rien à craindre, cependant, il ne pouvait s'empêcher de souffrir avec elle. Qu'aurait-il fait, à sa place, si on l'avait enlevé et confié aux soins d'un homme étrange ? Maya avait choisi la résignation, et cela lui pesait. Il essuya du pouce les larmes qui coulaient. Son nez et ses joues étaient parsemés de légères taches de rousseur, délicates et presque invisibles. Il essaya de se souvenir de Nato : en avait-elle aussi ? Il se rendit compte avec un peu de tristesse qu'il se rappelait à peine son visage. Tant d'années avaient passé !
Il la fit sortir du bain et l'enveloppa dans une chaude serviette blanche : dans le Laboratoire, il faisait plus frais que sur sa planète, et il ne voulait pas qu'elle attrape froid. Il aurait déjà suffisamment de mal à lui éviter les maladies les plus banales auxquelles son corps n'avait jamais été exposé sans ajouter à cela un gros rhume. Un peu tard, il remarqua qu'il n'avait pas prévu de combinaison pour elle, tout occupé qu'il était à la poursuivre après sa fuite soudaine. Les vêtements de Line ne lui iraient pas, elle n'avait pas la finesse de sa taille ou de ses hanches. Pour ne pas la laisser seule trop longtemps, il choisit de lui prêter un pantalon de jogging et un T-shirt, qu'il tira rapidement de son armoire. A l'intérieur de ces habits trop grands pour elle, elle paraissait plus pâle que jamais, et surtout, terriblement perdue.
— Tu as faim ? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas, se contentant de le fixer sans ciller. Il répéta sa question, mais elle semblait avoir choisi pour arme le silence. Embêté, Lúka décida qu'il n'allait certainement pas la supplier, et qu'elle parlerait quand elle aurait faim. Il lui laisserait quelques jours de tranquillité avant de commencer les premiers tests. Sans un mot, il la guida le long des couloirs en direction de la chambre de son père, et elle le suivit, tête baissée, les jambes du pantalon trop grand traînant sur le sol. Le passage secret dans le mur de la pièce ne l'émut pas le moins du monde et elle montra à peine sa surprise lorsqu'ils entrèrent dans l'ascenseur au décor démodé et à l'ambiance sonore peu attractive. Le jardin l'intéressa davantage, même si elle mit un point d'honneur à rester impassible. Lúka avait décidé de lui donner la chambre de Lena. Il aurait pu la placer dans une des nombreuses cellules du Laboratoire, néanmoins il redoutait qu'elle ne ressente la présence de Lyen, ou même qu'elle croise la femme dans un couloir. Depuis quelques mois, il lui laissait plus de liberté, pas par bon cœur, mais parce qu'il en avait assez de devoir lui préparer à manger et lui fournir des combinaisons propres. Elle se débrouillait, elle avait accès au réfrigérateur, à la piscine, à la salle de bain, et c'était mieux ainsi. Les dernières années n'avaient pas été calmes, et malgré l'aide de Z'arkán, il s'était trouvé submergé de travail. Heureusement, l'intelligence artificielle prenait en charge tout ce qui touchait à son expansion, si bien qu'il n'avait plus beaucoup à faire à ce sujet-là, si ce n'est passer de temps en temps au siège de la Cort pour que les employés se souviennent de lui et que le service de nettoyage continue à déposer son panier de Noël sur son bureau. Il évitait William autant qu'il le pouvait, et n'assistait aux réunions que si son ami le menaçait de le virer sur-le-champ. Bien entendu, Will comme lui savaient que cela n'arriverait pas, cependant, Lúka se devait de montrer un minimum de motivation et d'assiduité à son travail. Lorsqu'il sentait qu'il parvenait aux limites de la patience de son ami, il rechignait un peu, puis accédait à sa demande. Des projets bien plus importants l'avaient préoccupé durant les deux ans qui venaient de s'écouler, et il n'avait guère eu de temps pour répondre à ses obligations publiques. En un sens, même s'il ne l'avouerait jamais, il était soulagé que Line ait épousé William. Cela aurait été presque impossible de lui dissimuler ses agissements, et au moins, tant qu'elle était avec son meilleur ami, il savait qu'elle se trouvait entre de bonnes mains et que rien de fâcheux ne pourrait lui arriver. Il n'osait pas imaginer l'enfer que serait devenue son existence s'il avait dû se cacher de sa sœur pour ses récentes expériences. Non seulement elle n'aurait pas approuvé, mais elle aurait tout fait pour l'empêcher de mener à bien son projet. Et jamais elle ne devrait rencontrer Maya. Line était loin d'être stupide et si elle voyait la jeune rouquine, elle en tirerait immédiatement les conclusions qui s'imposaient, ce qui serait plus que désastreux.
Lúka jeta un coup d'œil à la jeune fille et se demanda pour combien de temps il parviendrait à cacher sa présence. Maya regardait autour d'elle, tout en s'efforçant de donner l'impression qu'elle se moquait éperdument de son nouvel environnement. Les fruits sur les arbres l'attiraient et il était évident qu'elle mourait d'envie de les toucher pour les observer de plus près, cependant, elle conservait un air stoïque et indifférent, sans doute trop fière pour se laisser aller à la curiosité. Lúka cueillit une pomme et la lui fourra dans la main. Maya lui lança un regard surpris, mais referma ses doigts sur le fruit. Le ruissellement chantant et régulier de la petite rivière attira son attention et elle ouvrit de grands yeux émerveillés, pour les baisser presque aussitôt, coupable de s'être laissée prendre en flagrant délit d'intérêt pour ce nouveau monde.
— Tu aimes l'eau ? demanda Lúka.
C'était une question un peu bête. Tous les Eaveniens aimaient l'eau. Ils vivaient sur une planète où les océans représentaient plus de quatre-vingts pour cent de la surface totale, et la majeure partie des vingt pour cent de terres restantes était constituée d'archipels. Les enfants apprenaient à nager presque avant d'apprendre à marcher. Lúka avait même entendu parler de villes sous-marines, bien qu'il ne les ait pas vues de ses propres yeux.
Pour toute réponse, Maya haussa les épaules, les yeux résolument fixés sur le parterre d'herbe et de fleurs qui s'étendait sous ses pieds. Il n'insista pas. Après tout, pourquoi s'évertuait-il à communiquer avec elle ? Il n'avait besoin que de son utérus, pas d'une bavarde interlocutrice. Il accéléra le pas et l'entraîna dans le couloir. Rapidement, il lui montra la salle de bain, puis, sans même lui laisser le temps de se familiariser avec les lieux, il l'amena à la chambre qu'il lui avait réservée : celle de Lena. Si elle venait à le découvrir, Line serait furieuse.
Au cours des dernières semaines, il avait nettoyé cette pièce du mieux qu'il le pouvait. L'aspirateur avait subi une longue agonie, avant de passer de vie à trépas, quelques jours auparavant. Heureusement, Lúka avait presque terminé ce que Z'arkán nommait avec sarcasme son grand nettoyage d'automne. Les étagères étaient vides, les habits de Lena ayant trouvé refuge dans de larges cartons remisés dans une pièce qui servait de débarras. Le matelas avait été dépoussiéré, et des draps propres le recouvraient. Dans les tiroirs du bureau, Lúka avait placé des feuilles blanches et des crayons de couleur, dans l'éventualité où Maya aurait envie de tuer son ennui en dessinant. Lui n'avait jamais touché à un crayon autrement que pour prendre des notes, cependant, Line avait aimé faire des croquis au coin des pages de ses cours. Ceux-ci n'auraient certes pas révolutionné le monde artistique, mais il aimait bien ses petits dessins.
Lorsqu'il avait voulu tester le vieux téléviseur, il s'était rendu compte que celui-ci, au lieu d'être connecté au réseau mondial, avait simplement été branché sur l'alimentation générale. L'appareil ne servait qu'à visionner les quelques DVDs que leur père avait donnés à Lena. Lúka avait dépoussiéré la pile de films, y avait ajouté trois ou quatre dessins animés — plus faciles à comprendre pour quelqu'un qui ne parlait pas un mot de français — et n'avait pas cherché à étudier le téléviseur avec davantage d'attention. S'il avait été un peu plus curieux, il aurait sans doute remarqué l'inhabituelle épaisseur du fil d'alimentation et la troisième broche sur la prise, mais d'autres soucis occupaient son esprit.
Maya ne montra aucune émotion à la vue de sa nouvelle chambre, se contentant de balayer la pièce du regard, s'arrêtant un instant sur le téléviseur, de la fonction duquel elle n'avait pas la plus petite idée. Après quelques instants, elle se dirigea vers le lit, se glissa sous les draps et tourna le dos à Lúka. L'homme n'insista pas ; les événements des deux jours passés l'avaient épuisée. Elle avait posé la pomme sur la table de chevet, celle-ci lui servirait d'en-cas si elle avait faim avant qu'il ne lui apporte son premier repas. Il patienta quelques instants, espérant presque que Maya se déciderait à lui parler, puis haussa les épaules et quitta la chambre. Il ne verrouilla pas la porte : ici, cela n'avait pas de sens. La jeune fille ne pouvait pas quitter cet étage, et si elle souhaitait se balader dans les diverses pièces, il ne l'en empêcherait pas. Les rares objets intéressants avaient été déplacés, et ici, il n'y avait pas le moindre danger.
***
Z'arkán l'attendait, les lèvres pincées et la mine renfrognée. Il lui accorda un vague regard, puis alla se caler au fond du canapé, les bras croisés sous la nuque et les yeux fixés sur le plafond.
— Line n'est pas revenue, annonça-t-elle.
— Mmmm.
— Je trouve que tu es drôlement gonflé d'avoir fait ça.
— Oh, tu sais, ce n'était pas la première fois, et elle n'avait pas l'air contre.
— Je ne parle pas de ta relation malsaine avec Line, rétorqua-t-elle.
— Mince, si j'avais su que tu deviendrais aussi chiante, j'aurais créé une intelligence artificielle avec une personnalité masculine !
— Il me semble détecter les mots intelligence et personnalité masculine dans la même phrase, lâcha-t-elle sans la moindre trace d'humour. Sans compter que tu aurais été fort embêté pour certaines choses…
— Certaines choses que tu me refuses de toute manière, à présent.
— Tu es allé trop loin, Lúka. Ça ne pouvait plus continuer ainsi. Je ne suis pas un objet, et je ne mérite pas un tel dédain de ta part.
— Tu ne m'as pas loupé non plus, la fois où tu as décidé de…
— Tu voulais me faire du mal ! Tu étais prêt à me tuer ! Tu devrais plutôt me remercier de t'avoir empêché de commettre la plus grosse erreur de ta vie !
— Ce n'est pas faux, lui accorda-t-il, se redressant à demi pour la regarder dans les yeux.
— Comment va Maya ?
— Elle boude et elle ne m'adresse plus la parole.
— Tu étais vraiment obligé d'aller la mettre là-bas ?
— Oui.
— Je ne suis pas sûre d'apprécier cela.
— Eh bien réfléchis-y quelques minutes, histoire de te décider, répliqua-t-il.
— Lúka, je refuse que tu la laisses dans cet endroit où je ne peux pas la surveiller !
— Tu sais bien qu'il n'y a pas d'autre solution. Je ne veux pas qu'elle rencontre Lyen, ou Mikhail.
— Et s'il prend à Line l'envie d'aller farfouiller là-haut ?
— Il y a bien moins de risque qu'elle la trouve que si je mets Maya dans une cellule. De plus, cette gamine a le don, elle risque de détecter la présence de sa sœur. Et de révéler sa propre présence, par la même occasion. Je suis obligé de la garder le plus loin possible de Lyen et de Line.
Les yeux de Z'arkán se fermèrent à demi, comme si elle essayait de voir à travers lui, de le percer à jour. Mentait-il ? Finalement, elle sourit.
— Tu ne m'avais pas parlé de ça.
— Je l'ai découvert lorsqu'ils l'ont amenée.
— Elle te plaît ?
Lúka s'assit sur le canapé et lui jeta un regard suspicieux.
— C'est quoi, cette question ?
— Une question.
— C'est une gosse. Elle doit avoir quinze, seize ans tout au plus.
— Mais elle est mignonne, non ?
— Oui, elle a un joli visage.
— Et elle est rousse…
— Et alors ?
— Je sais que tu aimes les rouquines.
— Tu n'en sais rien du tout. Et puis, c'est parfaitement inexact, je n'aime pas les rouquines.
— Comme tu veux.
— Tu ne veux pas me lire mes mails, au lieu de rester plantée au milieu de salon et de me débiter des imbécillités pareilles ? soupira-t-il.
— Tu me prends pour ta bonniche, ou quoi ? cingla-t-elle. Bon, parce que je suis gentille, je peux déjà te dire qu'il y a les lettres d'informations habituelles, un mail de Patrick Taylor qui réclame ta signature sur le projet qu'il veut présenter en février — c'est déjà la quatrième fois qu'il te la demande, d'ailleurs —, et un mail de Will pour te rappeler que tu as intérêt de te pointer à la soirée de Noël de la boîte.
— Ah oui ? Il a écrit ça ? Que j'avais intérêt de me pointer ? s'étonna Lúka.
— Non, tu connais Will, il est beaucoup moins direct. C'était plutôt dans les lignes de " si tu pouvais venir à la soirée de Noël, cela ferait vraiment plaisir à tout le monde et cela ferait taire quelques rumeurs ".
— Ouais. Saleté de soirée de Noël.
— Tu n'y es pas allé l'année dernière. Ni celle d'avant, lui fit-elle remarquer.
— Ces soirées, c'est chiant à mourir. Tout le monde a l'air de nager dans le bonheur, on dirait qu'ils font le concours de celui qui sera le plus hypocrite. C'est le moment où ils se mettent tous à parler du temps qu'il fait et des vacances à Zermatt avec les gosses…
— Oui, et puis il y aura forcément Line et William…
— Ça n'a rien à voir, protesta Lúka.
— Bien sûr que non. D'ailleurs, je me demande bien comment une telle pensée a pu me traverser l'esprit. A quoi cela sert-il de leur dire que tu es passé à autre chose, alors que tu ne fais que penser à elle, jour et nuit, et à espérer qu'elle revienne auprès de toi ?
— Très bien, j'irai à cette soirée ! capitula-t-il. Tu es contente ?
— A vrai dire, je m'en moque complètement. Mais une chose est certaine, si tu montres à Line qu'elle compte toujours autant pour toi, que tu souffres sans elle, elle ne risque pas de revenir. D'ailleurs, as-tu remarqué ce qui s'est passé aujourd'hui ? Tu l'as battue froid, tu lui as fait croire qu'il y avait une autre femme, et elle est tombée aussitôt dans tes bras. En revanche, dès que tu lui as parlé de ton amour pour elle, elle est redevenue distante et elle t'a repoussé.
— Ouais, peut-être, lui accorda-t-il, passant ses mains dans ses cheveux et fixant le tapis du regard. Je ne sais pas. Je ne peux pas lui mentir, elle sait que je l'aime toujours !
— C'est bien le problème. Tu devrais aller à cette soirée, et inviter une de tes collègues. Il y en a bien au moins une qui acceptera de t'accompagner. Au pire, tu pourrais demander à une agence d'escort girl de…
— Non, mais je ne suis pas si désespéré ! Je suis quand même capable de trouver un rencart pour une soirée débile, je ne vais pas me payer une escort girl !
Z'arkán haussa les épaules, l'air peu convaincue.
— Je disais ça pour t'aider. Si tu ne veux pas de mes conseils, il ne faudra pas venir te plaindre si tu dois te pointer tout seul à la soirée, ce qui serait d'ailleurs encore pire que de ne pas y aller du tout.
Lúka entendit soudain un bruit. Il tourna la tête, juste à temps pour voir Lyen disparaître dans le couloir. Il lança un regard destructeur à Z'arkán.
— Tu savais qu'elle était là ! l'accusa-t-il.
— Elle vient d'arriver.
— Tu parles, marmonna-t-il.
Il se leva et s'apprêta à poursuivre la femme dans les couloirs. Z'arkán s'interposa, les poings sur les hanches.
— Tu ne vas quand même pas aller la frapper !
— Ça ne te regarde pas, ça !
— Si, ça me regarde ! Elle ne t'a rien fait du tout !
— C'est toi qui le dis.
En moins d'une minute, il fut dans la cellule de Lyen. Il trouva la femme assise sur son lit, un sourire narquois aux lèvres. Aussitôt, la rage l'envahit. Elle avait entendu Z'arkán l'humilier, et peut-être était-elle déjà là lorsqu'ils avaient parlé de Maya.
— Qu'est-ce que tu foutais là ? aboya-t-il.
— J'avais faim, je venais chercher à manger.
— Tu te fiches de moi ? Tu espionnais nos conversations, n'est-ce pas ?
La femme haussa les épaules. De toute manière, il n'y avait pas grand-chose à faire. Quoi qu'elle dise, il la frapperait. Autant en finir immédiatement. Le poing de Lúka s'écrasa sur sa clavicule, et elle étouffa un cri de douleur. Depuis quelque temps, il évitait son visage ; Mikhail ne se laissait toutefois pas duper.
— Pauvre type, cracha-t-elle. Même pas capable de se trouver une copine, en plus !
Elle s'attendait à une déferlante de coups, mais Lúka tourna les talons et quitta la pièce. Lyen resta assise sur son lit, son visage hésitant entre douleur et perplexité, une main appuyée sur sa clavicule comme pour empêcher la souffrance d'irradier dans le reste de son corps. En temps normal, jamais il ne l'aurait laissée s'en tirer à si bon compte. Aujourd'hui, rien ne se passait comme d'habitude : depuis quelques heures, elle percevait comme une deuxième présence dans le Laboratoire. Un peu plus tôt au cours de la journée, Line était venue rendre visite à son frère, néanmoins, elle connaissait parfaitement son aura télépathique et avait clairement senti la femme quitter l'endroit. Un instant, elle s'était demandé si Lúka avait invité quelqu'un chez lui, ce qui était peu probable compte tenu de sa légendaire aisance sociale, puis, alors que la présence s'affaiblissait, elle n'y avait plus réellement prêté attention. À présent, le curieux comportement de l'homme envers elle la poussait à y songer à nouveau. Cette aura télépathique était diffuse et complètement nouvelle, et même si elle ne la discernait plus qu'au prix d'un effort de concentration assez conséquent, elle était toujours là. Dans le salon, elle n'avait vu que Lúka et Z'arkán, ce qui ne signifiait pas que le reste du Laboratoire était désert… Si cette présence continuait de se faire sentir après quelques jours — une probabilité assez faible mais qu'elle devait tout de même prendre en compte —, il faudrait qu'elle en ait le cœur net. Elle ne comprenait pas pourquoi cela prenait soudain tant d'importance à ses yeux : est-ce l'ennui ? la volonté de découvrir une faille, une faiblesse chez Lúka ? une simple envie de rébellion ? Elle ne le savait pas, et après tout, elle s'en moquait. S'il y avait quelqu'un d'autre dans le Laboratoire, elle le trouverait, tôt ou tard. Si c'était un ami de l'homme qu'elle haïssait, elle tenait à le surveiller. Et s'il s'agissait d'une autre captive, elle s'en ferait une alliée.
***
Maya refusa de se nourrir pendant trois jours. Les repas que Lúka lui apportait demeuraient intacts, posés sur la table jusqu'à ce que l'homme les reprenne pour les remplacer par d'autres. Il tenta de la forcer à manger, elle garda la mâchoire résolument crispée. Il lui parla, elle lui tourna le dos et se réfugia sous les draps. La pomme qu'il lui avait donnée lorsqu'il l'avait amenée dans cet étage secret n'avait pas bougé de son chevet et ne tarderait pas à prendre la poussière. Il savait qu'elle quittait parfois son lit pour utiliser la salle de bain et se désaltérer, mais son refus de s'alimenter commençait à l'inquiéter. Pensant qu'elle se méfiait de la nourriture préparée par ses soins, il en mangea aussi, pour lui prouver qu'il ne cherchait pas à l'empoisonner. Elle détourna les yeux et fixa le mur, indifférente à tous ses efforts de communication.
Le quatrième jour, elle lui parut étrangement pâle et apathique. Elle tremblait un peu. Il posa sa main sur son front, pour le trouver brûlant. Comme il l'avait craint, les germes terriens que son organisme ne connaissait pas avaient eu raison des barrières de son système immunitaire. Lúka aurait voulu la soigner, mais il n'y avait pas grand-chose à faire. Il n'était pas certain de la manière dont son corps réagirait s'il lui donnait des médicaments, et il avait décidé de ne prendre aucun risque inutile. Elle avait peut-être des allergies, et même si son métabolisme était extrêmement similaire au sien, certaines différences cruciales pouvaient se montrer fatales. La néo-hémoglobine de son sang possédait une structure assez éloignée de celle de l'hémoglobine, et Lúka n'avait qu'une très vague idée des conséquences de l'interaction entre un antipyrétique et cette molécule. Le bracelet que son père refermait autour du poignet des captives ne jouait pas uniquement un rôle d'identificateur, il protégeait également le système immunitaire de ces femmes. À présent, il était trop tard pour songer à rattraper cette erreur, sans compter que Lúka ne souhaitait pas faire vivre à Maya l'expérience traumatisante qu'était la pose du bracelet.
Il la veilla, épongeant la sueur de son front, humectant ses lèvres sèches et la forçant à boire pour ne pas qu'elle se déshydrate. Il prit soin d'elle du mieux qu'il le put, essaya de lui faire avaler quelques cuillerées de bouillon, rafraîchit son visage brûlant à l'aide de compresses fraîches. De temps à autre, elle ouvrait les yeux, murmurait une phrase ou deux, avant de sombrer dans un sommeil tourmenté par la fièvre. Cette maladie inattendue plongeait Lúka dans des abîmes d'incertitude : faisait-il les bons gestes ? n'aurait-il pas finalement dû lui donner des antipyrétiques ? était-ce vraiment judicieux de ne pas lui mettre le bracelet au poignet ? Jamais encore il n'avait été confronté à une maladie telle que celle-ci. Certes, Line n'était pas passée loin de la septicémie, quelques années auparavant, mais il avait connu la cause de son mal et avait pu la traiter. En outre, elle n'avait gardé le lit qu'un jour et demi. Cela faisait des jours et des jours que Maya était alitée !
Lentement, son visage perdait sa rondeur, ses joues se creusaient. Les quelques cuillerées de soupe qu'elle avalait quotidiennement étaient clairement insuffisantes pour les besoins de son organisme. Jusqu'alors, Lúka avait espéré que la fièvre tombe d'elle-même, cependant, c'était trop long. Beaucoup trop long. Au moment où il se décida à mettre la jeune fille sous perfusion, elle avait perdu plus de cinq kilos. La perfusion ne l'aiderait pas à retrouver son poids d'origine, mais la garderait en vie plus sûrement que le bouillon. Le tatouage avait presque entièrement disparu de son front, cependant, on distinguait encore l'arc de cercle et la croix inversée, couleur ocre dilué sur la peau cireuse. Lúka était étonné qu'il ait persisté si longtemps : Nato avait très vite perdu le sien. Peut-être était-ce simplement parce que Maya était plus âgée… Au fond de lui, il savait que ce n'était pas la seule explication. Le don puissant de la jeune fille jouait sans doute un grand rôle dans la perduration du symbole de la famille régnante sur son front.
Depuis des jours, il dormait à peine, et de lourds cernes violacés venaient alourdir son regard fatigué. Souvent, il ne mangeait pas, refusant de laisser Maya trop longtemps seule, et s'absentait juste le temps de préparer des repas dont elle n'avalait que quelques cuillères. La perfusion était insuffisante à lui faire reprendre des forces, et Lúka espérait toujours qu'elle finirait par se nourrir un peu plus. Ses cheveux noirs pendaient en mèches poisseuses sur son front, et une barbe assombrissait son visage qui se creusait de jour en jour. Lorsque par malheur il apercevait son reflet dans un miroir, il grimaçait, puis soupirait : de toute manière, il était moins mal en point que Maya… Z'arkán était absolument furieuse contre lui, d'autant plus qu'elle n'avait pas accès à la chambre de la jeune fille. Elle le sermonnait chaque fois qu'il passait à sa portée, ce qui ne rendait pas la situation plus facile. Ces disputes continuelles exaspéraient Lúka, mais en réalité, il n'avait qu'une seule crainte : que Line découvre qu'une deuxième rouquine vivait à présent au Laboratoire… Pourtant, exténué par les nuits agitées qu'il passait auprès de Maya — il ne s'assoupissait jamais vraiment, de peur qu'un fâcheux incident n'arrive durant son sommeil —, il avait presque fini par se convaincre que sa sœur pourrait l'aider. Elle possédait des ressources qui lui faisaient défaut, maîtrisant son don de télépathie bien mieux que lui. À force de pratique et de concentration, il était parvenu à décupler ses capacités, cependant, il ne lui arrivait toujours qu'à la cheville. Au dernier moment, la pensée de la colère de Line lui ôta toute envie de faire appel à elle. Tout ce qui touchait à Z'arkán la mettait dans une rage folle, rage qu'elle s'empressait de diriger contre lui. Leurs rapports connaissaient des hauts et des bas, et même s'il s'était habitué à ses sautes d'humeurs lunatiques, il ne tenait pas à voir leur relation se transformer en cauchemar.
La main de Maya entre la sienne, les paupières lourdes presque closes, Lúka somnolait, épuisé. Sans bruit, la perfusion faisait couler dans les veines de la jeune fille un liquide physiologique agrémenté des nutriments nécessaires à sa survie. La chaîne stéréo diffusait une symphonie de Beethoven à faible volume, parfaitement audible dans le silence de la pièce.
Lentement, Maya ouvrit les yeux et fixa son regard sur Lúka. Qui était-il ? Que faisait-il à son chevet ? Il lui semblait familier, et au prix de quelques secondes de concentration, son esprit retrouva quelques bribes de souvenirs où il apparaissait, murmurant des paroles douces et la forçant à avaler un liquide dégoûtant. Elle se rappela vaguement sa main fraîche sur son front, le contact rugueux d'un tissu mouillé sur son corps. Elle détacha ses yeux de son visage et les tourna vers la perfusion, suivant avec inquiétude le tube transparent qui partait du dos de sa main pour finir dans une poche suspendue à une tige métallique. Petit à petit, elle prit conscience de l'extrême faiblesse de son corps : elle parvenait à peine à soulever son bras pour examiner le tube de plus près. Déjà, des vertiges l'assaillaient. Entre ses jambes, une moiteur irritait sa peau, et elle se mit à pleurer doucement, honteuse. A presque quinze ans, elle avait mouillé son lit…
Lúka s'éveilla, et après quelques secondes de flou, il comprit que Maya avait enfin réussi à combattre la fièvre. D'ailleurs, la main qu'il tenait dans la sienne était fraîche. La jeune fille pleurait, les yeux fermés.
— Maya ?
— Laissez-moi !
— Tu as faim ? Il faut manger, insista-t-il comme elle secouait la tête avec désespoir.
— Je suis dégoûtante, murmura-t-elle.
— Pourquoi ? Tu étais mali… malade. Tu dois manger.
Elle lui arracha presque la main qu'il avait gardée, la colère décuplant ses forces, et se recroquevilla sur elle-même. La perfusion gênait ses mouvements, et elle grimaça de douleur en tirant trop fort sur le fil.
— Attends, je vais enlever, décréta Lúka avant de contourner le lit.
Il immobilisa son poignet et retira lentement l'aiguille. Les paupières crispées en une mimique angoissée, elle attendit qu'il ait fini, trop effrayée pour observer la manœuvre. Puis, elle regarda le dos de sa main, où une marque rouge s'étalait. En même temps qu'il ôtait la perfusion, Lúka l'avait débarrassée du sparadrap qui maintenait celle-ci.
— Ça sert à quoi ? demanda-t-elle d'une petite voix, vaincue par la curiosité.
— C'est… manger, expliqua-t-il, douloureusement conscient de son manque de vocabulaire.
— Vous vous fichez de moi ?
Elle était de toute évidence furieuse qu'il lui mente, et il ne savait pas comment lui faire comprendre que le liquide physiologique donnait à son corps les nutriments dont il avait besoin. Il haussa les épaules, peu désireux de s'attarder sur un point qu'il ne pourrait pas tirer au clair.
— Tu veux laver toi ? proposa-t-il.
Elle accepta avec empressement et ses joues se teintèrent de rouge comme la honte l'assaillait à nouveau. Après plusieurs secondes d'hésitation, elle essaya de se tirer du lit, pour découvrir que le moindre mouvement requérait une énergie qu'elle ne pouvait se permettre de gaspiller.
— Trop fatiguée. Je vais aider, déclara Lúka.
Il la souleva entre ses bras et elle s'accrocha à sa chemise, craintive. Ses jambes nues balançaient dans le vide.
— Je ne vais pas laisser toi tomber, la rassura-t-il. Tu es légarde.
Elle fronça les sourcils un instant, puis devina le mot qu'il avait mal prononcé.
— Légère, rectifia-t-elle.
— Oui. Légère.
— Je ne suis pas légère, protesta-t-elle. Ma sœur me dit tout le temps de manger moins. Elle dit que je vais finir par ressembler à une covaca.
Lúka ne connaissait pas la signification de ce terme, mais au ton empreint de ressentiment de sa voix et surtout à l'image furtive qu'il capta de son esprit, il comprit qu'il s'agissait d'une sorte de vache à poils longs, avec d'immenses cornes torsadées.
— Tu n'es pas covaca. Tu es légère.
Maya se remit à pleurer et il se mordit la lèvre, perplexe : qu'elles parlent ou non sa langue, les femmes étaient toujours aussi compliquées. Ils étaient arrivés dans la salle de bain, et il l'assit sur le couvercle des toilettes, pendant qu'il réglait la température de l'eau. La baignoire se remplit avec un doux clapotis, et il fouilla les tiroirs jusqu'à dénicher un pain de savon. La jeune rouquine le suivit du regard, le visage à moitié caché par ses cheveux emmêlés. Lorsqu'il voulut faire passer sa longue chemise de nuit par-dessus sa tête, elle le repoussa faiblement.
— Vous n'allez tout de même pas me regarder me laver ! Espèce de sale vicieux !
— J'ai déjà regardé toi. J'ai lavé toi, aussi, annonça-t-il. Plusieurs fois.
Elle blêmit, se rappelant le contact d'un linge mouillé sur sa peau. Oui, il l'avait lavée. Il l'avait même changée.
— Allez-vous-en, je veux être seule.
— D'accord.
Il laissa le pain de savon sur le rebord de la baignoire et quitta la pièce. Elle attendit quelques secondes, pour être certaine qu'il ne reviendrait pas en lui disant qu'après tout, il allait tout de même rester, puis commença lentement à s'extirper de la chemise de nuit souillée. Ses gestes étaient maladroits et elle pestait de se montrer si lente. Après ce qui lui sembla une éternité — elle devait sans cesse s'arrêter pour reprendre son souffle —, elle fut nue. Ses cuisses lui paraissaient plus minces et elle fronça les sourcils ; c'était probablement à cause de la lumière. Au prix d'un gros effort, elle se releva. L'homme avait fermé la porte derrière lui, et un grand miroir en pied lui renvoyait l'image d'une jeune fille au teint maladif, aux joues creusées et au corps un peu trop maigre. Pendant quelques secondes, elle crut qu'il avait voulu lui jouer un mauvais tour. Méfiante, elle bougea les doigts et son double l'imita. Ses yeux s'agrandirent d'effroi : comment avait-elle pu perdre autant de poids si rapidement ? Allait-elle mourir ? Elle s'était toujours trouvée trop grosse et avait plusieurs fois rêvé qu'elle perdait ses rondeurs au cours de la nuit, déçue au réveil de voir que la réalité la rattrapait. Elle ne se reconnaissait plus et cela la faisait paniquer : dans ce monde étrange qu'elle ne comprenait pas, son seul point de repère était son propre corps, et celui-ci lui échappait.
Les jambes tremblantes, elle parvint à se glisser dans la baignoire. L'eau chaude la détendit quelque peu, et elle essaya de remettre en ordre ses pensées, les yeux fixés sur le reflet déformé et ondulant de son corps. Sous cette lumière blafarde, sa peau paraissait encore plus pâle. Une mèche de cheveux serpentait sur son bras, rouge sombre. Le pain de savon était resté sur le rebord. Intriguée par cet objet vert et, somme toute, assez peu attirant, elle décida de l'examiner de plus près. Tout valait mieux que de penser à sa situation actuelle. Ses doigts se refermèrent dessus et le savon glissa, sautant dans l'eau. Maya sursauta, effrayée. Elle étudia sa main : la peau était recouverte d'une fine couche luisante. L'odeur n'avait rien de déplaisant. Très vaguement, elle crut se souvenir que le jour de son arrivée, l'homme lui avait fait prendre un bain. Il avait frotté sa peau avec une éponge, et celle-ci avait laissé une mousse blanche sur son corps, comme les lotions parfumées qu'elle utilisait pour se laver. Doucement, elle glissa ses doigts sur sa peau et sourit. Oui, c'était bien de la lotion lavante. Elle passa près de deux minutes à essayer de récupérer le savon au fond de la baignoire, mais parvint ensuite à faire sa toilette sans trop de difficultés. Le dos de sa main gauche était un peu douloureux, là où le tube avait été enfoncé dans sa peau. Elle plia et déplia ses phalanges, grimaçant.
Le savon dans ses cheveux n'eut pas l'effet escompté et elle en pleura de désespoir. Finalement, épuisée, elle se résolut à appeler l'homme à son secours. Quel était son nom ? Elle fouilla sa mémoire, se concentra du mieux qu'elle le put, mais fut incapable de se le rappeler.
— Hé ! Venez m'aidez ! cria-t-elle finalement.
Au bout d'une minute qui lui parut bien trop longue, la porte s'ouvrit et il entra, des vêtements dans les bras. Il posa sa charge sur le sol et vint s'accroupir auprès d'elle. Dans un sursaut de pudeur bien inutile, elle avait remonté ses genoux contre sa poitrine et entouré ses jambes de ses bras.
— L'eau est froide ? demanda-t-il.
Avant d'attendre sa réponse, il plongea la main dans le liquide. L'eau était tiède. Il tourna un bouton et une vague de chaleur entoura son corps. Elle se détendit : trop occupée par le désastre de sa chevelure, elle n'avait pas remarqué qu'elle frissonnait.
— Mes cheveux, fit-elle. Je n'arrive pas à les laver.
Il se leva et elle lui jeta un regard paniqué. Il n'allait tout de même pas la laisser seule à nouveau ? Mais elle se rassura vite : il ne faisait qu'ouvrir des tiroirs. Une bouteille blanche à la main, il s'agenouilla à côté d'elle.
— Tu laisses faire moi, d'accord ?
— Tu me laisses faire, corrigea-t-elle. Pas tu laisses faire moi.
— Merci.
Il lui sourit et déboucha la bouteille. Un liquide blanc et visqueux se déversa au creux de sa main. Il l'appliqua sur les mèches rousses emmêlées et rendues rêches par le savon. Maya ferma les yeux. Ce n'était pas la première fois que quelqu'un lavait ses cheveux, mais lui le faisait avec beaucoup de douceur. Après quelques minutes, elle se laissa même aller à sourire.
— Pourquoi vous m'avez enlevée ? demanda-t-elle d'un ton absolument désinvolte.
Surpris par l'absence de rancœur dans sa voix, Lúka crut qu'il avait mal compris sa question.
— J'ai besoin de toi, répondit-il après quelques instants.
— Pourquoi ?
Il avait cessé de démêler ses cheveux et elle tourna la tête pour plonger ses yeux dans les siens. Devant l'intensité de son regard, elle frémit. Jamais elle n'avait vu des iris aussi verts. Et il la dévisageait avec tant d'insistance qu'elle eut l'impression qu'il tentait de mesurer son âme.
— Je veux un bébé, lâcha-t-il.
Commentaires
1. Le vendredi 25 février 2011 à 23:08, par lectrice
2. Le samedi 26 février 2011 à 23:49, par Mélie
3. Le samedi 15 octobre 2011 à 15:35, par raph1509
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