CHAPITRE IX

La tension dans la pièce était presque palpable. Agité de légers tics nerveux, le conseiller d'orientation se tenait très raide dans son fauteuil, les yeux fixés sur l'écran de son ordinateur. De l'autre côté du bureau, Lúka attendait qu'il se décide à parler, les bras croisés sur sa poitrine et le regard clairement hostile. Il n'aurait pas pu trouver pire moment pour le déranger. Son appel avait été surprenant, et le fait que le conseiller insiste pour le voir au plus vite ne lui avait guère plu. À présent, cela faisait plusieurs minutes qu'il patientait dans ce bureau exigu, et l'homme ne lui avait encore donné aucune information.

— Elle devrait être là d'une minute à l'autre, annonça le conseiller, plus pour rompre le silence qui devenait presque oppressant que par réel souci d'informer Lúka.

— Vous l'avez dit il y a quatre minutes déjà. Écoutez, dites ce que vous avez à dire, on ne va pas l'attendre toute la nuit.

— C'est-à-dire que…

L'arrivée de Line interrompit une explication qui promettait d'être passionnante, et les deux hommes tournèrent aussitôt la tête vers elle, dans un mouvement si coordonné qu'il en était presque amusant.

— Je suis navrée, il y avait pas mal de circulation, s'excusa-t-elle.

— Ce n'est rien. Asseyez-vous, madame Owen.

— Cort, rectifia-t-elle.

— Mais qu'est-ce qu'on s'en fiche ! s'écria Lúka en russe. Assieds-toi, maintenant. J'ai franchement autre chose à faire que passer tout mon après-midi ici !

Elle s'apprêtait à lui rétorquer une remarque acerbe, cependant, elle nota la mine implorante du conseiller et décida que cela pourrait attendre quelques minutes encore. Non sans avoir lancé un regard furieux à Lúka, elle prit place sur le siège que lui désignait l'homme.

— Bon, je ne vais pas vous retenir ici beaucoup plus longtemps ; Monsieur a l'air plutôt pressé. J'aimerais vous parler de votre fils. Comme vous le savez déjà, il accumule les retards et les punitions.

S'il s'attendait à une quelconque explication, il fut déçu. Line et Lúka le fixèrent de leur regard couleur menthe, impassibles. Il remua dans son fauteuil, mal à l'aise. Dès l'instant où l'homme était entré dans son bureau, il s'était senti oppressé, sans pouvoir expliquer ce curieux sentiment. Il se racla la gorge, s'efforça de donner à son visage une expression confiante et posée, et reprit :

— Votre fils s'ennuie à mourir dans des cours qui ne sont pas adaptés à son potentiel. Nous avons déjà parlé de cela plusieurs fois, et je m'excuse d'insister, cependant, je ne suis pas persuadé que votre décision à ce propos soit la plus appropriée.

— Si vous nous demandez d'inscrire Mikhail dans une école spécialisée, c'est hors de question, répondit froidement Lúka.

Line se tourna vers lui, soucieuse, puis acquiesça.

— Écoutez, votre fils perturbe la classe, il rend des travaux incohérents, ses professeurs ne savent plus quoi penser ! Il est évident que si Mikhail était dans un niveau adapté à ses capacités, il s'épanouirait beaucoup plus. C'est un enfant triste et taciturne, il ne joue pas avec ses camarades, il passe son temps dans ses livres et sur sa console de jeux. Je suis certain qu'avoir des cours qui stimuleraient davantage ses facultés intellectuelles ne pourrait que lui faire du bien.

— Que suggérez-vous ? s'enquit Lúka d'un ton qui montrait clairement que, de toute manière, il refuserait toutes ses propositions.

— Il y a une école pour enfants surdoués à Paris…

— Génial, c'est juste à six cents kilomètres de chez nous, commenta Line.

— Et à huit cents de chez moi, renchérit Lúka.

— Il n'y a rien de plus proche ?

— Cette école est la meilleure. Il y en a une à Lyon, et le collège du Léman a une section spécialisée également.

— C'est déjà bien plus près. Mon mari et moi habitons Genève, précisa-t-elle.

— Il le sait, ce n'est pas la peine de raconter ta vie, cingla Lúka.

— Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais j'ai l'impression que le climat familial est plutôt conflictuel, avança le conseiller. Cela ne va pas aider votre fils à…

— Écoutez, mon cher monsieur, coupa Lúka. Nous sommes venus ici pour parler de l'orientation scolaire de notre fils, pas pour suivre une thérapie familiale, alors tenez-vous en aux faits.

— Je t'en prie, soupira Line. Ne commence pas…

— Bon, tu sais quoi ? Je n'ai pas de temps à perdre avec ça. Décide ce que tu veux. Tu es sa mère, tu connais ses besoins mieux que moi. Ton choix sera le bon et je m'y rangerai, décréta-t-il en se levant. À présent, je suis navré, mais je dois vous laisser. J'ai des problèmes autrement plus urgents à régler.

Il broya pratiquement la main du conseiller d'orientation, puis se pencha et déposa un baiser rapide sur la joue de Line.

— Appelle-moi, lui souffla-t-il à l'oreille.

Elle rougit légèrement et le regarda quitter la pièce, troublée.

— Votre ex-mari est un homme très demandé, je comprends qu'il n'ait pas de temps à consacrer à ces problèmes secondaires, avança le conseiller.

Le sarcasme dans sa voix était à peine voilé et son ton mielleux montrait bien qu'il trouvait le comportement de Lúka absolument inacceptable. Parce qu'il était son frère et qu'elle avait toujours supporté ses sautes d'humeur et son mauvais caractère, elle se sentit obligée de le défendre, même si elle-même était furieuse de sa réaction.

— Ne croyez pas qu'il se désintéresse de son fils, protesta-t-elle. Il était un enfant surdoué, lui aussi, et son père l'a poussé au-delà de ses limites. Il a reçu un enseignement très strict avec un précepteur particulier, et on lui en demandait toujours plus. Son père lui a volé son enfance, et il refuse d'agir de même avec Mikhail, mentit-elle.

En réalité, ce n'était qu'un demi-mensonge, et elle savait que le comportement étrange de Lúka puisait sa source dans les longues heures d'études laborieuses et ennuyeuses que leur père leur avait prodiguées. Cette explication incomplète sembla satisfaire le conseiller, qui se radoucit aussitôt.

— Je comprends, déclara-t-il d'un ton plus amical. Cependant, il faut bien que vous vous rendiez compte qu'en essayant de le protéger ainsi, vous l'enfermez dans sa solitude. Demandez-lui ce qu'il en pense, je suis persuadé qu'il souhaite changer d'école.

— C'est possible, admit Line. Vous savez, ce n'est jamais facile pour un enfant de grandir dans une famille éclatée. J'avoue ne pas avoir été suffisamment sévère avec lui, en ce qui concerne ses retards et ses devoirs non rendus. J'imaginais que cela lui passerait, qu'il comprendrait par lui-même qu'il ne se rendait pas service. Je lui ai sans doute laissé trop de libertés, et à présent, il n'en fait qu'à sa tête.

— Votre fils a sept ans, appuya gentiment le conseiller. Les enfants de sept ans n'ont qu'une idée : manquer l'école.

— Il aime beaucoup ses cours, pourtant ! s'étonna Line.

— Il les aimerait sûrement avec plus d'assiduité si ceux-ci étaient adaptés à son niveau.

— Je sais ce que vous pensez : vous vous dites que je suis une mauvaise mère, que je suis incapable d'élever mon fils, murmura-t-elle.

— Je n'ai jamais eu de telles pensées.

— Il apprécie cette école, ne serait-il pas possible de lui faire sauter une classe ?

— Il en a déjà sauté trois. Mais pour être honnête avec vous, Madame, je dois vous annoncer que nous ne pouvons pas garder votre fils dans notre établissement. Son comportement lui a déjà valu trois blâmes, et ses frasques d'aujourd'hui mènent malheureusement à une expulsion définitive.

— Une expulsion ? répéta Line, incrédule. Vous voulez dire que mon fils est viré de votre école ?

— Je sais que Mikhail n'est pas un méchant garçon. Il est simplement frustré de suivre des cours qui l'ennuient, et il s'amuse comme il peut. Je suis persuadé qu'il s'épanouira dans une classe adaptée, insista le conseiller.

Line baissa les yeux, embêtée. Elle connaissait l'avis de Lúka sur la question et elle-même devait avouer que son désir le plus cher était que son fils puisse suivre une scolarité normale. Néanmoins, les conseils de cet homme étaient judicieux. Peut-être avait-il raison ? Peut-être Mikhail serait-il plus heureux dans une autre école ? Plus que tout, elle craignait d'être une mauvaise mère, de prendre des décisions qui aggraveraient la situation au lieu de l'arranger. Elle savait que son frère serait furieux, et elle-même n'était pas certaine d'être vraiment ravie par la perspective de faire admettre leur fils dans une école spécialisée, mais le conseiller avait probablement un point de vue plus objectif que le sien sur la question : c'était la meilleure solution. Toutefois, l'inscrire dans une école privée reviendrait à focaliser l'attention sur lui, et il avait déjà bien trop souffert de la célébrité de ses parents. Lúka était un des hommes les plus riches de la planète, tout juste devancé par William… Line, après son divorce et son mariage, avait fait le bonheur de la presse à scandales pendant des semaines. Elle quittait son mari, et quelques mois plus tard, emménageait avec son meilleur ami… Le fait qu'elle ait gardé des relations plutôt amicales avec Lúka avait donné lieu à de nombreuses rumeurs, guère élogieuses. Elle n'en souffrait pas vraiment, habituée comme elle l'était aux sarcasmes perpétuels de son père et à la solitude. Pourtant, ce n'était pas ce qu'elle aurait souhaité pour son fils. Il méritait une vie normale, des amis qui ne se lieraient pas avec lui simplement pour "voir comment c'était chez lui et comment était sa mère, en vrai", des professeurs qui ne le traiteraient pas différemment des autres élèves parce que ses parents faisaient régulièrement la une des journaux. Chaque jour, elle craignait qu'un individu mal intentionné s'en prenne à son fils. Moins d'un an plus tôt, Lúka avait découvert qu'une organisation terroriste prévoyait d'enlever Mikhail et de demander une forte rançon. Grâce à Z'arkán, il avait pu déjouer leurs plans avant que le pire n'arrive, cependant, ils n'étaient pas à l'abri d'autres tentatives de ce genre. L'inscrire dans une école privée ferait aussitôt de lui la cible privilégiée d'attaquants potentiels, toutefois, il y serait aussi mieux protégé. William lui avait déjà parlé du collège du Léman, qui accueillait depuis toujours les enfants de personnalités politiques importantes ou de familles riches. Jusqu'à présent, elle avait cherché à éviter le sujet. L'école de Mikhail se trouvait toute proche de chez eux, et le petit garçon pouvait même s'y rendre à pied, ce qu'il faisait régulièrement. Line n'aurait jamais cru qu'il trahirait la confiance qu'elle lui avait accordée et qu'il traînerait tant sur le chemin qu'il en viendrait à accumuler des dizaines et des dizaines de retards. Elle ne savait pas pour quelle raison la plupart de ceux-ci ne lui avaient pas été notifiés — elle soupçonnait une intervention de son fils dans Z'arkán ; après tout, il connaissait suffisamment bien le système pour pirater sans trop de difficultés les serveurs les moins bien protégés —, cependant, elle comprenait bien qu'elle ne pourrait plus se fier à son bon sens.

— Je crois que je n'ai pas tellement le choix, admit Line. Cela dit, j'aurais aimé qu'on ne soit pas obligés d'en arriver là.

— C'est pour le bien de votre fils. Vous verrez, tout s'arrangera dès qu'il suivra des cours qui l'intéressent, lui assura l'homme.

— J'espère que vous avez raison, soupira-t-elle. Je m'occuperai de son admission au Collège du Léman, j'imagine que vous pourrez transférer ses dossiers là-bas sans trop de problèmes.

— Cela va de soi. Je suis heureux que vous ayez enfin accepté de revenir sur vos positions de départ. Je sais que vous pensiez agir pour son bien, et personne ne pourra vous blâmer pour cela. Cependant, ce dont votre fils a besoin, c'est d'un enseignement adapté.

Line hocha la tête lentement. Depuis que Mikhail était né, Lúka et elle avaient craint de reproduire les erreurs de leur père. À présent, elle se rendait compte que son fils souffrait de son absence d'autorité et de son manque de discernement, et elle comptait réparer cela au plus vite. Le plus difficile serait sans doute de faire accepter sa décision à son frère. Il avait beau lui dire qu'il respecterait son avis, elle savait que ce ne serait pas si simple…

 

Le Laboratoire était étrangement propre. Line avait appris à s'habituer au désordre perpétuel dans lequel évoluait Lúka et le choc fut d'autant plus grand qu'elle ne s'attendait pas à de telles prouesses ménagères de sa part. Aucun vêtement ne traînait pas terre, le tapis semblait presque propre — à l'exception de quelques taches qui ne disparaîtraient probablement jamais —, les meubles avaient été dépoussiérés et une bonne odeur de produit nettoyant flottait dans le salon. Incrédule, elle passa un doigt sur la grande étagère, mais celui-ci ne laissa pas la moindre trace sur le bois sombre. Qu'est-ce qui avait bien pu transformer son frère à ce point ? Lui qui aurait pu se frayer un chemin jusqu'à son bureau avec une pelle et que ce fait n'aurait pas même gêné ? Y avait-il une autre femme ? Line sentit son estomac se serrer et elle se crispa. Oui, ce ne pouvait être que ça ! Une autre femme, qu'il amenait chez lui. Peut-être était-elle là en ce moment ! Cela expliquerait son impatience à regagner le Laboratoire au plus vite…

— Qu'est-ce que tu fais là ?

Toute perdue qu'elle était dans ses sombres réflexions, Line n'avait pas entendu son frère entrer dans la pièce. Elle n'avait même pas perçu sa présence, ce qui la troubla plus encore : apparemment, il était passé maître dans l'art de camoufler ses pensées. Se forgeant aussitôt un masque d'indifférence, elle se retourna pour lui faire face. Il se tenait dans l'encadrement de la porte, vêtu seulement d'un caleçon noir.

— Tu économises pour la corvée de lessive ? plaisanta-t-elle, amère.

Une autre femme. C'était la seule explication possible. Et elle était sans doute dans sa chambre, à attendre impatiemment son retour !

— J'étais en train de me changer quand j'ai su que tu étais là. Je n'allais tout de même pas garder mon costume et ma cravate pour bosser.

Elle se détendit et s'autorisa un sourire. Encore une fois, elle s'était montrée paranoïaque. Elle aurait dû savoir que Lúka n'était pas près de la remplacer par une autre !

— Je vois que tu as repris la natation, commenta-t-elle en promenant un regard appréciatif sur son corps élancé. Tu es très séduisant.

— Merci.

Il croisa les bras sur son torse et s'appuya de l'épaule au chambranle de la porte, les yeux fixés sur elle. Troublée, elle détourna la tête.

— Qu'est-ce que tu viens faire ici ? demanda-t-il.

— Parler de notre fils. Tu es son père, j'ai pensé que son orientation scolaire t'intéresserait.

— Je t'ai déjà dit que je me rallierais à ta décision. Tu veux qu'il aille dans une école privée pour gosses de riches, c'est très bien. Il sera sûrement content de changer d'environnement.

— Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ? Tu es vraiment désagréable !

— J'ai du travail.

— Tu pourrais tout de même te montrer un peu plus accueillant !

Il haussa les épaules, puis s'éloigna dans le couloir. Muette de stupeur, Line secoua la tête doucement. Son frère n'avait jamais eu un comportement aussi étrange… Que lui arrivait-il ? Lui en voulait-il de la décision qu'elle avait prise ? Il venait de lui dire qu'il respecterait son choix !

— Bon, tu viens ou tu restes plantée là ? lui cria-t-il depuis le couloir.

Elle manqua de lui rétorquer une remarque cinglante, mais le suivit sans prononcer le moindre mot, trop surprise pour laisser éclater sa colère. Dans la chambre, les draps du lit étaient faits et le petit bureau autrefois jonché de paperasse avait été débarrassé et nettoyé.

— Tu t'es découvert une passion pour le ménage ? avança-t-elle d'un ton où transparaissait une pointe de cynisme.

— Ça a l'air de t'enchanter, répliqua-t-il. Mais pour ton information, j'ai décidé de t'écouter et de faire un peu de rangement.

Il ouvrit l'armoire et en sortit un jean et un pull de coton noir. Line fixa des yeux le tapis bordeaux de la chambre, peu désireuse de se souvenir que quelques années auparavant, ses vêtements s'étaient mêlés aux siens. Il possédait d'ailleurs encore certains d'entre eux, qu'elle n'avait jamais récupérés. Au départ, cela avait été par souci pratique : elle passait de temps à autre la nuit au Laboratoire et appréciait de pouvoir s'y changer. Après son mariage, ses visites chez Lúka s'étaient faites plus rares, cependant, savoir ses vêtements dans son armoire avait un petit côté rassurant : tant qu'il y avait parmi ses pantalons et ses chemises quelques robes et nuisettes, elle continuait à faire partie de sa vie. Bien sûr, elle rappelait parfois à son frère qu'il possédait encore quelques-unes de ses affaires, et il mentionnait de temps en temps qu'il les lui rapporterait la prochaine fois qu'il la verrait. Ils savaient tous deux que les vêtements de Line ne quitteraient jamais cette armoire.

Lúka s'assit sur le rebord du lit, le jean et le pull posés à côté de lui, pourtant, il ne fit pas un geste pour s'habiller. Line fourra les pouces dans les poches de son pantalon et détailla cette chambre qui avait si longtemps été la sienne : les posters d'Harrison Ford avaient disparu des murs depuis des années, mais si elle observait attentivement la vieille tapisserie fanée, elle distinguait encore les traces qu'avait laissées la pâte collante sur le papier. À la droite du grand lit, une porte fermée donnait sur l'ancienne chambre de Lúka, qu'il avait transformée en bibliothèque. Combien de fois l'avait-elle ouverte pour rejoindre son frère une fois la nuit tombée ? Cette pensée rosit ses joues et Line reporta toute son attention aux draps du lit. Lúka dormait-il encore avec sa chose ou une femme de chair et de sang avait-elle remplacé cet hologramme trop possessif ?

— Quelque chose te préoccupe, je le sens. Tu examines tout d'un œil suspicieux, comme si tu cherchais un indice ou une explication.

— Est-ce qu'il y a une autre femme ? souffla-t-elle sans oser croiser son regard.

— C'est possible. Tu ne pensais quand même pas que j'entrerais au monastère après ton mariage ?

— Comment elle s'appelle ? le pressa-t-elle, dévastée.

— Ce n'est pas très important.

Il se laissa tomber sur le lit, les yeux fixés sur le plafond. Line, le visage livide et une boule douloureuse dans la gorge, hésitait entre quitter la chambre en courant ou prétendre que la vie amoureuse de son frère ne la touchait pas le moins du monde. Finalement, elle sentit que Lúka la tirait en arrière et elle s'allongea sur les draps, son épaule touchant la sienne.

— William sait que tu es ici ? lui demanda-t-il.

— Je suis une femme libre, je n'ai pas à avoir sa permission pour sortir de chez moi. De toute manière, les circonstances actuelles rendent ma visite tout à fait justifiée.

— Tu ne pourras pas toujours lui resservir cette excuse. Elle commence à s'user.

— Tu voudrais me faire croire que tu te sens coupable ? ironisa-t-elle. En plus, Will voit Rosalyn en cachette depuis quelques semaines, ajouta-t-elle, de la tristesse dans la voix.

— Ce n'est probablement pas ce que tu penses, avança Lúka. Ils ont eu deux enfants ensemble, ils doivent peut-être tout simplement discuter des décisions à prendre au sujet de John et Kirsten, tout comme nous nous voyons pour parler de notre fils.

— Quand tu le dis comme ça, ça a presque l'air innocent…

— Pourtant, c'est bien ce que nous faisons.

— Oui.

Ce "oui" était plein de regrets, et Line se tourna à demi vers son frère pour étudier son visage. Pouvait-elle y déceler la moindre once de tristesse ? Il continuait à scruter le plafond du regard, comme s'il y cherchait une inspiration qui tardait à venir, et elle se demanda comment était sa rivale. Était-ce une de ces gamines hystériques qui le suivaient dans la rue et lui réclamaient un autographe en battant des cils si exagérément qu'elles en déclenchaient presque un cyclone ? Une employée du bureau ? Une femme qu'il avait rencontrée lors des innombrables soirées où William essayait toujours de la traîner et où elle refusait systématiquement de se rendre ? Ou s'agissait-il de la trop jeune et trop belle cousine de Ruan ?

Lúka roula sur le côté et plongea ses yeux dans les siens. Elle frissonna, de crainte d'entendre les mots qu'elle redoutait. Elle n'avait rien fait pour protéger ses pensées et il était inconcevable qu'il ne les ait pas perçues.

— Line, je…

— Non ! Ne me dis rien. Je ne veux pas savoir. Je ne suis pas certaine de pouvoir supporter la vérité, avoua-t-elle.

Il ne répondit rien, mais continua à la regarder de cette façon qui la troublait tant. Ses yeux commençaient à la piquer : ils ne tarderaient pas à se remplir de larmes, et elle les ferma. Elle ne voulait pas qu'il la voie pleurer. Elle avait toujours été consciente que ce moment arriverait, cependant, elle n'avait pas prévu que ce serait si tôt ! Encore une fois, elle se comportait en égoïste et elle s'en rendait parfaitement compte, ce qui la blessait d'autant plus qu'elle se détestait de réagir ainsi.

Les doigts de Lúka se glissèrent sous sa chemise et remontèrent le long de ses côtes, effleurant sa peau en une caresse délicate. Line se figea, terrifiée et ravie à la fois. Elle ouvrit les yeux et découvrit son regard intense, brûlant. Que faisait-il ?

— J'avais envie de te voir jalouse, lui murmura-t-il. Il n'y a pas d'autre femme, tu le sais très bien.

— Et Z'arkán ?

— Elle est une associée efficace et indispensable, mais nos rapports restent très professionnels. Et puis, tu sais, je fais peur aux gens, et toutes les employées qui ne me détestent pas encore s'y mettent dès l'instant où je leur adresse la parole. Je n'ai pas tant de propositions que cela, et on ne peut pas vraiment dire que la dernière en date m'ait donné très envie d'y répondre, ajouta-t-il, sarcastique. Remarque, en y réfléchissant après coup, c'était assez drôle, et Ruan est probablement plus gêné que moi.

— Je trouve cela plutôt inquiétant, commenta-t-elle. J'aimerais retourner sur Lambda pour m'assurer que Ludméa va bien.

— C'est hors de question.

Ses yeux s'étaient faits durs et sa main se crispa sur sa peau. Elle soutint son regard, déterminée.

— J'ai vu de quoi il était capable et je ne te permettrai pas de remettre les pieds là-bas sans moi, reprit-il. Il est bien trop dangereux.

— Je ne l'ai pas trouvé dangereux.

— Tant que tu accèdes à toutes ses demandes, il n'a aucune raison d'user de la force. Demande à Ludméa ce qu'elle en pense.

Sous le coup de cette attaque à peine déguisée, Line détourna la tête, envahie par une culpabilité tenace.

— Qu'importe, nous devons nous rendre à leur mariage, de toute façon, décréta-t-elle.

— Rien ne presse. J'ai bien trop de travail en ce moment pour me permettre de perdre du temps avec ce genre de distractions pas vraiment amusantes. En revanche, j'ai une petite heure à consacrer à une autre sorte de distraction, si cela t'intéresse.

Joignant le geste à la parole, il l'attira contre lui et l'embrassa avec une impatience mal contrôlée. Line commença par lui rendre son baiser, puis le repoussa gentiment.

— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, protesta-t-elle.

— Allons, c'est ce que tu dis à chaque fois… pourtant, tu finis toujours par changer d'avis.

Il reprit ses lèvres et ses doigts entamèrent une bataille rangée avec l'agrafe de son soutien-gorge. Elle s'écarta de lui et s'assit sur le lit, lui jetant un regard destructeur.

— Il n'y a eu que quatre fois, dont deux avant mon mariage.

— Ne me dis pas que tu n'en as pas envie. Je sais très bien pourquoi tu es venue ici !

— Je suis venue pour te parler de notre fils, appuya-t-elle.

— Je t'en prie, garde tes mensonges ridicules pour William, moi, je ne marche pas.

Les yeux rivés aux siens, il déboutonna son chemisier, puis la coucha sur les draps. Line ne fit pas un geste pour l'empêcher de la dévêtir. Il lui manquait terriblement, et après tout, Will voyait Rosalyn en cachette, cela lui donnait en quelque sorte le droit d'agir de même…

— Dis-moi que tu penses encore à moi, lui chuchota-t-il à l'oreille.

— Chaque jour, souffla-t-elle. Et chaque nuit…

— Et que tu m'aimes toujours, ajouta-t-il en décrochant son soutien-gorge.

— Oui…

— Pourquoi es-tu avec lui, alors ?

— C'est avec toi que je suis, maintenant. Ne gâche pas tout.

Chacun de gestes était celui qu'elle attendait, celui qui la comblait. Ses caresses étaient parfaites, ses baisers l'enivraient de bonheur, et si Lúka lui avait demandé de revenir auprès d'elle en cet instant, elle aurait accepté. Malheureusement, la réalité la rattrapait toujours, et dès qu'elle se sentait faiblir, elle se rappelait son égoïsme, sa froideur, son manque de maturité, et elle redevenait sûre de ses choix.

— J'ai l'impression que tu n'as jamais pris autant de plaisir à faire l'amour avec moi que depuis que nous sommes séparés, avança Lúka, le visage au creux de son cou.

— C'est parce que je n'avais pas encore de point de comparaison, répliqua-t-elle.

— Tu es sérieuse ?

Il se redressa et la regarda avec surprise. Elle éclata de rire et ébouriffa ses cheveux.

— Bien sûr que non, idiot. Mais tu as raison, même si c'est plutôt curieux. Tu sais, entre nous, ça a toujours été extraordinaire, et je ne m'en rendais pas compte. Pour moi, c'était comme cela que ça devait être, et c'en était presque devenu banal. À présent, l'extraordinaire me manque.

— Je croyais que tu étais bien avec Will, s'étonna-t-il.

— Mais je suis bien avec lui. Très bien, même. Je ne pourrais rêver d'un mari plus attentionné, plus généreux, plus doux que lui. Il fait tout pour me rendre heureuse et je l'aime de tout mon cœur. Mais ce n'est pas toi, soupira-t-elle en détournant le regard.

— Line, je t'en prie, reviens-moi ! Je deviens fou sans toi, et je ne supporte pas de te voir avec lui ! Il est mon meilleur ami, presque un frère, et je ne veux pas en arriver à le détester ! Je ferai tout ce que tu veux, je te le jure ! On déménagera, on aura une immense maison, avec une grande salle pour que tu puisses danser, un jardin pour Mikhail, une piscine pour Lyen, si tu le souhaites !

Line s'échappa de ses bras et s'assit sur le rebord du lit, le visage dans ses mains. Les larmes coulèrent sans qu'elle parvienne à les retenir.

— Tu n'as pas le droit de me faire ça, pleura-t-elle. Pas maintenant ! Je suis heureuse et je refuse de te laisser briser tout cela !

— Mais qu'est-ce que tu…

— Arrête ! Tais-toi, je t'en supplie, je ne veux pas que tu me fasses miroiter un bonheur utopique qui n'existera jamais !

Il voulut l'attirer contre lui, mais elle bondit hors du lit et se battit avec les boutons de son chemisier, la tête baissée et les joues mouillées de larmes. Il vint la rejoindre et prit ses mains entre les siennes.

— Tu les reboutonnes de travers, déclara-t-il d'une voix éteinte.

Il défit les trois boutons et s'apprêtait à les reboutonner, lorsqu'elle repoussa ses doigts. Son visage était si près du sien qu'il n'aurait eu qu'un geste à faire pour reprendre ses lèvres.

— J'ai envie que tout soit simple, que tu ne me fasses aucune promesse, que tu ne me laisses pas croire que tout finira par s'arranger, murmura-t-elle. Aucune conséquence, aucun regret.

Lúka hocha la tête et l'embrassa, d'abord doucement, timidement, puis avec une passion mal contrôlée. À dire vrai, son désir pour elle était si fort qu'il aurait accepté n'importe quoi pour qu'elle le laisse lui faire l'amour. Ce fut bref, presque violent même, cependant, ils retirèrent tous deux de cet acte impatient un plaisir incroyable. Line quitta ensuite son frère en hâte après une douche rapide, ayant retrouvé du même coup son habituelle indifférence. Désireux de respecter sa parole, Lúka ne lui demanda pas quand elle reviendrait et n'essaya pas de la retenir plus longtemps à ses côtés : de toute manière, il avait eu ce qu'il voulait et des problèmes urgents restaient à régler.

***

Lorsqu'elle revint chez elle, Line découvrit que William était déjà rentré. Sa première pensée fut qu'il avait découvert son infidélité, et blanche comme un linge, elle attendit qu'il porte ses accusations. Il ne fit rien de tout cela et commença par lui demander comment s'était passé son rendez-vous avec le conseiller d'orientation. Un peu surprise, elle se rendit compte que cette entrevue et ses conséquences lui étaient déjà sorties de l'esprit, chassées par le souvenir encore vif de sa visite chez Lúka. Elle lui résuma la situation en quelques mots et il approuva son choix.

— C'est une très bonne école, il y sera bien. Qu'en pense Lúka ?

— Pas grand-chose. Il avait surtout l'air préoccupé par son travail…

— Quel travail ? Il n'en fiche pas une et les nouveaux employés ne l'ont jamais vu autrement qu'en photo !

— Je crois qu'il est mal à l'aise vis-à-vis de toi, avança-t-elle. De toi et moi.

— C'est possible, admit-il. De toute manière, tant qu'il vient aux réunions importantes, la façon dont il gère son travail m'importe peu.

— En parlant de réunions, je trouve que tu en as de plus en plus souvent, et qu'elles se finissent toutes plus tard les unes que les autres, insinua-t-elle.

William se départit de son sourire sous le coup de cette accusation déguisée. Line riva ses yeux aux siens, jusqu'à ce qu'il se détourne.

— Je sais que tu vois Rosalyn.

— C'est vrai, confirma-t-il.

Elle ne sut quoi répondre, étonnée de cet aveu si rapide et si franc.

— Ce n'est pas ce que tu crois, soupira-t-il.

— Nous y voilà ! Comment aurais-je pu imaginer que nous puissions vivre heureux tous les deux en nous passant de cette phrase mythique ? lança-t-elle sur un ton plus que sarcastique.

— Oh, ça va ! Je ne te demande pas pourquoi tu es toujours fourrée chez Lúka ! rétorqua-t-il avec mauvaise humeur.

— Nous avons eu un enfant ensemble, je te le rappelle.

— Oui, et avec Rosalyn, j'en ai eu deux. Qu'est-ce que tu imagines ? Que je te trompe avec Rosa ? Tu as donc si peu confiance en moi ?

— Je ne sais pas. Tu l'as trompée, elle. Pourquoi ne me ferais-tu pas la même chose maintenant que nous sommes mariés ?

— Parce que je t'aime et que je ne vois pas l'intérêt de tout gâcher ! J'en ai assez de ta jalousie, Line ! Tu crois que c'est agréable pour moi que tu passes ton temps à me surveiller ? Tu faisais ça aussi avec Lúka ? Je commence à comprendre pourquoi il a craqué !

Line lui jeta un regard bouleversé, puis tourna les talons et alla s'enfermer dans la salle de bain. William s'assit devant l'holovision et essaya de se passionner pour un documentaire sur les ornithorynques. En quelques minutes, il apprit que ces mammifères étranges faisaient partie de la famille des monotrèmes, qu'ils pondaient des yeux mais allaitaient leurs petits, qu'ils possédaient des aiguillons venimeux sur les pattes arrières, et que leur étonnant génome indiquait une parenté avec les oiseaux. Magnifique. Maintenant, il pourrait mourir moins bête. En attendant, Line n'était toujours pas revenue de la salle de bain, et il se demanda s'il devait aller lui parler, ou s'il serait plus sage d'attendre qu'elle se calme. Connaissant sa femme, elle pourrait y passer la nuit, fière comme elle l'était. Mikhail ne tarderait pas à rentrer de l'école, et une dispute ne serait probablement pas le meilleur moyen de l'accueillir. Finalement, il laissa Maxime l'ornithorynque faire la cour à Lætitia, la charmante ornithorynquette au poil lisse et soyeux, et alla frapper à la porte de la salle de bain. Line lui ouvrit presque immédiatement, les yeux rougis et les joues humides. Sans un mot, elle se serra contre lui et il caressa doucement ses longs cheveux.

— Excuse-moi, je n'aurais pas dû dire ce que j'ai dit.

— Non, tu avais raison. Je suis toujours à te surveiller, c'est oppressant. J'ai peur que tu me quittes pour une autre, et je n'arrive pas à gérer cela, murmura-t-elle, la voix encore rauque des pleurs qu'elle avait versés.

— Je ne vais pas te quitter, Line. Arrête d'avoir si peu confiance en toi ! Je t'aime, je serais malheureux sans toi.

— Et Rosalyn ?

— John s'entend très mal avec Erwan et sa scolarité s'en ressent. Depuis des mois, il réclame à Rosa de le laisser venir habiter avec moi. Au départ, elle pensait que tout s'arrangerait, mais cela n'a fait qu'empirer. Nous en avons beaucoup parlé et je crois que ce serait mieux pour mon fils s'il s'installait chez nous pour quelques mois, expliqua-t-il. Bien entendu, j'avais l'intention d'en discuter avec toi avant de prendre une quelconque décision.

— C'est très bien. Mikhail et lui s'entendent à merveille, et ce sera une bonne chose pour mon fils de ne plus être seul ici. Cependant, je ne veux pas me brouiller avec Rosa ni agir comme une mère de substitution pour John.

— Il faudra que tu sois plus ferme. Tu laisses bien trop de libertés à Mikhail, et si lui n'en profite pas plus que de raison, ce ne sera pas le cas de John, prévint Will.

— Tout ira bien, promit-elle.

— Ça te dirait qu'on quitte ce couloir pour un endroit plus confortable ? proposa-t-il. Il y a un super reportage sur les ornithorynques sur la cinquante-deux, et je suis curieux de savoir si Maxime et Lætitia ont conclu.

Line leva la tête pour lui lancer un regard perplexe et il déposa un tendre baiser sur son front. Elle sourit, mais ses yeux brillaient de larmes.

***

Nerveux, Lúka faisait les cent pas dans la pièce. Ils avaient du retard, ce n'était pas normal. Quelque chose était peut-être arrivé ! Après tout, cette mission n'avait rien d'une sortie de routine. À ses côtés, Z'arkán lui jetait de temps à autre de brefs coups d'œil lassés. Elle avait revêtu le même chemisier que celui que portait Line lors de sa visite quelques heures plus tôt, et avait arrangé ses cheveux comme elle : coupés en dessous des épaules en un dégradé qui mettait en valeur son visage aux traits slaves et ses pommettes hautes.

— Arrête un peu de tourner en rond, tu m'énerves.

— Tu voudrais peut-être que je tourne en carré ? répliqua-t-il d'un ton agressif.

— Tu pourrais essayer, ça t'occuperait. Et dire que je pensais que ta mauvaise humeur permanente était due à tes frustrations sexuelles, insinua-t-elle. Eh bien non, visiblement, c'est ton état habituel.

— Va te faire foutre, lâcha-t-il avec lassitude.

— Sans toi, alors.

Il s'apprêtait à lui envoyer une remarque bien sentie — il n'avait pas encore déterminé laquelle —, lorsque le cylindre de la Machine s'ouvrit pour laisser apparaître trois hommes. Aussitôt, il perdit son expression à mi-chemin entre l'énervement et l'exaspération, et la remplaça par un masque d'indifférence qui lui donnait un air presque flegmatique. Le changement était surprenant : quelqu'un qui n'aurait pas vraiment connu Lúka se serait laissé berner. Où il y avait eu quelques secondes plus tôt un jeune homme à peine sorti de l'adolescence se trouvait à présent un adulte sûr de lui et dégageant une telle impression de puissance que le respect naquit aussitôt sur le visage des nouveaux venus. Z'arkán effaça le sourire moqueur qui fleurissait sur ses lèvres et repoussa une mèche brune derrière son oreille.

— Vous êtes en retard, constata Lúka d'une voix aux accents parfaitement étudiés. Vous avez la marchandise ?

— C'est-à-dire que… Ce n'est pas exactement ce que vous aviez demandé, fit l'un des hommes dans un anglais un peu hésitant.

Une ombre passa sur son visage et il se crispa très légèrement. Les trois hommes semblaient mal à l'aise, presque effrayés. Celui qui avait parlé baissa ses yeux aux pupilles oblongues, puis les releva, une lueur farouche dans le regard.

— Vous serez satisfait, j'en suis certain.

— Cela reste à voir. Il était primordial qu'il s'agisse de la princesse Cali.

— La reine Cali porte son premier enfant. Vous comprenez donc que…

— Oh, ça va, je n'ai pas besoin de vos explications. C'est très ennuyeux, insinua-t-il. Je ne suis pas persuadé de pouvoir vous payer la somme dont nous avions convenu.

— Vous nous aviez demandé une princesse d'Eaven, et nous vous avons amené une princesse d'Eaven, protesta un des hommes. Nous avons pris des risques, nous méritons notre récompense !

— Je veux la voir, ordonna Lúka.

Aussitôt, deux hommes retournèrent dans le grand cylindre de la Machine et revinrent en tirant une cage recouverte d'un drap brun sale. Un instant troublé, Lúka se rappela une autre cage, qui avait été amenée bien des années plus tôt. Lyen et Nato, deux rouquines effrayées et effrontées. Ils firent tomber le drap, dévoilant une jeune fille recroquevillée dans un coin, la bouche bâillonnée d'une étoffe grisâtre et les mains liées aux barreaux de la cage. Ses cheveux avaient l'éclat rouge-orange de ceux de Lyen, mais c'était sans doute la seule ressemblance entre les deux princesses. Elle darda sur lui ses grands yeux gris, fendus d'une pupille oblongue et remplis de haine.

— C'est la jeune princesse Maya, la sœur de Cali. La dernière fille, ajouta le troisième homme, craignant peut-être que Lúka ne lui demande d'enlever une autre princesse.

— Sortez-la de cette cage.

Les deux hommes s'exécutèrent. Le bâillon étouffa les cris de la jeune fille, et ses faibles coups de pieds furent rapidement maîtrisés. Debout, elle arrivait à l'épaule de Lúka, et cela le surprit : Lyen le dépassait de plusieurs centimètres, Nato avait été aussi grande que lui. Cependant, son front était marqué du symbole de la Première Famille et elle portait les tresses royales. Il humecta son pouce et frotta sa peau, s'attendant presque à voir la peinture s'effacer.

— C'est une vraie princesse, s'indigna un de ses ravisseurs.

Sa robe avait été coupée dans un tissu de grande qualité, et les broderies cousues d'or fin répétaient le symbole ornant son front. Le vêtement avait subi les outrages de sa capture, déchiré en de nombreux endroits. Du sang tachait l'épaule droite. Lúka reporta son attention sur la jeune fille, qui s'égosillait sous son bâillon. Une longue entaille barrait sa joue, et le sang s'était mêlé à la boue et la crasse. Le voyage avait été long…

— Vous l'avez blessée, remarqua-t-il.

— Un accident. L'entaille est superficielle.

Lúka continua son humiliante inspection. Empoignant les épais cheveux roux, il força la jeune princesse à tourner la tête.

— Pas de branchies ?

— Maya est spéciale. Elle a hérité de son aïeule alphienne.

Les seins jeunes et fermes étaient pudiquement cachés par le col haut de la robe. Il les tâta sans la moindre gêne et Maya redoubla d'efforts pour se débattre. Ses petits poings tentaient d'échapper à la prise dure des deux hommes. Lúka saisit son bras droit et la força à ouvrir la main.

— Cinq doigts. En effet, elle est vraiment spéciale, cingla-t-il. Vous avez attrapé une rouquine qui traînait aux abords du palais, vous l'avez habillée comme une princesse, et vous avez peint ce symbole sur son front, n'est-ce pas ?

— Maya est une fille de la famille d'Eaven, appuya un des hommes d'un air buté.

— J'en doute.

— Vous voulez une preuve ?

Le troisième homme était confiant, presque arrogant. Lúka lâcha le poignet de la fille et croisa les bras sur sa poitrine, les sourcils froncés.

— Allez-y, je vous écoute.

L'homme se baissa pour attraper le bas de la robe de Maya, et le remonta jusqu'à ses cuisses, dévoilant une culotte en dentelle fine.

— Beaucoup de femmes ont des sous-vêtements de dentelle, cela ne fait pas d'elles des princesses, lui fit remarquer Lúka.

— Je ne parle pas de ça…

L'homme agrippa la peau de Maya de ses doigts crasseux, y laissant une marque rouge, et contraignit la jeune fille à desserrer ses cuisses. Elle se débattit de toutes ses forces, mais son ravisseur faisait deux fois son poids et il réduisit ses efforts à néant sans la moindre peine. Couleur cannelle, à peine plus grosse que l'ongle de son pouce, une tache de naissance en forme de croissant de lune se dessinait sur sa cuisse gauche. Lúka ne put s'empêcher de montrer son trouble : il ne connaissait que trop cette marque. Qu'elle soit la sœur ou la cousine de Nato, cette fille était de sang royal.

— Très bien, approuva-t-il, retrouvant son apparente sérénité. Z'arkán, qu'en penses-tu ?

La femme s'approcha, dévorant des yeux la princesse à demi dévêtue, étudiant son visage et son corps. Maya lui jetait des regards paniqués. Elle avait cessé de crier sous son bâillon, cela ne menait à rien. Mais lorsque Z'arkán effleura sa gorge du dos de la main, elle ferma les yeux et se mit à trembler. Les larmes qu'elle avait retenues jusqu'alors envahirent ses joues.

— Un peu trop jeune à mon goût, mais elle fera l'affaire, conclut l'intelligence artificielle.