CHAPITRE VIII
L'esprit tourmenté de pensées contradictoires, Lúka étudiait le profil de Ruan à la dérobée. Oui, il lui ressemblait, c'était certain. Plusieurs personnes lui en avaient déjà fait la réflexion et lui-même se devait d'être objectif sur ce point. À présent qu'il se concentrait sur son visage, les similitudes lui apparaissaient comme frappantes. L'homme avait la même bouche, aux lèvres un peu trop fines, et des pommettes hautes qui ne pouvaient s'expliquer par son ascendance torienne. Son frère… Rien n'était certain et il avait passé la nuit à se ronger les sangs, refusant une telle parenté. Avec les années, il en était venu à détester Ruan comme il avait rarement détesté un homme auparavant. Cette haine presque aussi viscérale que celle qu'il éprouvait pour Lyen se battait désormais contre son envie de découvrir la vérité. En même temps, il craignait de savoir. Que ferait-il si Ruan était réellement son frère ? Pourrait-il continuer à le haïr, alors qu'il était du même sang que lui ? Lui pardonnerait-il ? Sans doute que non… Il était capable de supporter d'imaginer sa sœur avec William, mais que cet homme lui ait imposé l'enregistrement de ses ébats avec la femme qu'il aimait plus que tout dépassait les limites. Cependant, pour le bien de sa mission, il s'interdisait d'aborder le sujet. Ruan n'en avait pas parlé, il ne le ferait probablement pas, mais dans tous les cas, Lúka se devait de garder son calme. Des vies humaines étaient en jeu, et pas n'importe lesquelles.
— Je vais avoir besoin d'un prélèvement sanguin, commença-t-il d'une voix où transparaissait son agacement.
— Je te demande pardon ?
Ruan détacha son regard des dossiers qu'il lisait jusqu'alors avec attention. Son étonnement était sincère.
— Donne-moi ton bras, ordonna Lúka.
L'autre le regarda, les yeux agrandis par la surprise. Cela l'exaspéra et il fut sur le point de lui faire une remarque acerbe, avant de se raviser : il ne servirait à rien de se laisser entraîner dans une discussion houleuse alors qu'il peinait déjà à retenir sa colère.
— J'ai pas que ça à faire, je te signale, insista-t-il. Remonte ta chemise.
L'homme lui jeta un regard furieux, mais s'exécuta sans dire un mot. Lúka contourna le bureau et empoigna son bras avec la douceur d'un étau. Ses doigts s'enfoncèrent dans sa peau et il tira un petit pistolet noir de sa poche. Instinctivement, Ruan tenta de se dégager, et il le retint en resserrant sa poigne plus qu'il n'était nécessaire, incapable de se priver de ce petit accès de colère. Il appliqua l'objet au creux de son bras et pressa sur la détente. Ruan s'était crispé, s'attendant à une sensation de piqûre, ou du moins de fourmillement, cependant, le processus s'avéra totalement indolore.
— C'est bon, conclut Lúka avant de replacer le pistolet dans la poche de sa veste.
— Déjà ?
— Libre à toi de te présenter pour le don du sang, si tu aimes tant les piqûres, ironisa-t-il. J'ai dit que j'avais besoin d'un prélèvement, pas d'une douzaine de tubes.
— C'est bien, ce truc. Je n'ai rien senti du tout. Tu ne voudrais pas m'en donner un ?
— Pour que tu t'en serves sur Ludméa ? Tu peux rêver !
— Pourquoi tu me parles de Ludméa ? C'est vrai qu'elle ne raffole pas des seringues, mais à part son vaccin annuel, elle n'a pas besoin de…
— Oh, tais-toi, tu me fatigues, coupa Lúka. Tu pourras nier tant que tu voudras, je connais la vérité. Ce serait plus pratique pour toi, n'est-ce pas ? Indolore, rapide, et surtout, cette petite merveille ne laisse aucune trace.
Ruan ne répondit rien mais lui jeta un regard las. Autrefois, ces constantes accusations non fondées le mettaient en colère, à présent, elles l'exaspéraient simplement. Que pouvait-il faire, de toute manière ? Quoi qu'il dise, Lúka ne le croyait pas, et il en avait assez de se justifier constamment. Il aimait sa fiancée et jamais il ne lui ferait le moindre mal, malgré ce que les gens prétendaient derrière son dos. Il n'était pas idiot et savait que beaucoup de ses employés l'accusaient à mots couverts de battre Ludméa, néanmoins, il avait fait le choix d'ignorer ces rumeurs : ses explications ne changeraient rien aux bruits de couloir, et la seule chose qui comptait à ses yeux était la confiance de sa fiancée, qu'elle lui avait déjà accordée.
— Et tu prévois de faire quoi, avec cet échantillon sanguin ? demanda-t-il après quelques instants d'un silence qui devenait pesant.
— Ça, c'est mon problème.
— C'est mon sang, contra Ruan.
Pour toute réponse, Lúka lui offrit un sourire glacial qui transpirait la haine. L'homme retourna s'asseoir en face de lui et Ruan dut s'avouer soulagé. Dire qu'il n'appréciait pas Lúka était un pâle euphémisme, et sa présence à moins de deux mètres de lui s'était souvent accompagnée de coups de poing et d'autres gestes peu amicaux, ce qui l'avait rendu méfiant. En combat loyal, il n'aurait sûrement eu aucun mal à se défendre, mais Lúka utilisait son don pour réduire ses efforts à néant. Même si l'homme s'était rarement montré violent envers lui, Ruan se souvenait avec amertume du jour où il l'avait roué de coups, après lui avoir imposé les images horribles des sévices qu'il aurait prétendument imposés à Ludméa.
— Comment vont les jumeaux ? s'enquit Lúka.
— Tio est un garçon adorable. Je n'ai jamais vu un enfant aussi vif d'esprit et aussi calme. Il fait des progrès étonnants, en revanche, il ne parle toujours pas. Sa sœur non plus, d'ailleurs. La petite continue à me battre froid, j'ai beaucoup de mal à comprendre son comportement.
— Pas moi. Les enfants ont toujours été d'excellents juges de la nature humaine, commenta-t-il.
— C'est sans doute pour cela que Tio ne te supporte pas, rétorqua Ruan. C'est un petit garçon très intelligent.
— Dis-moi, c'est une impression ou notre conversation commence à sombrer dans les affres de l'immaturité, pour atteindre le niveau des cours de récré ?
Ruan leva les yeux au ciel, exaspéré. Qu'avait-il fait pour mériter cela ? S'il n'avait pas été obligé de travailler avec lui, il l'aurait sans doute envoyé paître depuis des mois. Mais malheureusement, il ne pouvait pas se passer de sa collaboration. Lui seul avait une maîtrise suffisante de son don pour leur permettre de mener à bien leur mission commune.
— Je crois que tu peux dire adieu à ton alliance, avança-t-il. Ludméa a essayé de la reprendre, vu que Line ne semblait pas particulièrement ravie de la voir suspendue au cou de notre fille, mais Tia s'en est rendu compte immédiatement et a fait une scène. La seule solution que nous avons trouvée pour la calmer a été de lui rendre l'alliance…
— Ce n'est pas dramatique. Je la lui ai donnée, elle peut la garder. Je n'ai pas eu l'impression que Line avait la moindre envie de la remettre, de toute façon, ajouta Lúka après une légère pause, jetant à Ruan un regard appuyé qui n'avait rien d'amical.
— Non, cela n'avait en effet pas l'air d'être sa principale préoccupation la dernière fois que je l'ai vue.
Sans trop savoir comment, il se retrouva plaqué contre le mur, les mains de Lúka crispées sur ses épaules. Malgré la douleur, il ne pouvait s'empêcher de sourire, même s'il se rendait compte que cela ne risquait pas d'améliorer sa situation.
— Ta sœur est une jeune femme délicieuse, susurra-t-il. Et dire que tu l'as laissée partir… Comme tu dois t'en mordre les doigts, à présent !
La pression des mains de Lúka sur ses clavicules s'accentua et sous la douleur, il pâlit de manière perceptible. Les yeux verts de l'homme n'avaient jamais été aussi vifs, rivés dans les siens comme deux poignards. Un rictus de rage pure déformait ses lèvres et Ruan réalisa qu'il était allé trop loin, cette fois.
— Ne parle plus jamais de ça ! gronda Lúka. Tu as pu ajouter ma femme à ta collection de conquêtes, très bien pour toi. Mais je t'interdis de la salir ainsi ! Lorsque Ludméa découvrira quels secrets tu lui caches, tu feras moins le malin ! Et ne t'avise surtout pas me supplier de t'aider à la récupérer, quand elle décidera de te quitter.
Il relâcha enfin sa poigne et Ruan reprit quelques couleurs. Il massa ses épaules endolories avec une grimace de douleur, surveillant Lúka du coin de l'œil, prêt à réagir au cas où celui-ci déciderait de le plaquer à nouveau contre le mur.
— Pour l'instant, rien n'est moins d'actualité. Tu es invité à notre union, au fait. Ce n'est pas une faveur que je te fais, et crois-moi, si cela ne tenait qu'à Ludméa et moi, tu n'y mettrais pas les pieds. Mais tout le monde te prend pour mon cousin et ton absence ne passerait pas inaperçue.
— Ton cousin, répéta Lúka d'un ton presque méprisant. Concernant le mariage, ce n'est pas l'envie de vous voir échanger des vœux stupides qui m'étouffe, cependant, je te ferai l'honneur de ma présence, puisque tu sembles tellement y tenir. Line a l'intention de venir et je ne la laisserai pas seule avec toi un seul instant.
— La confiance règne, on dirait.
— Avec toi, toujours. Ta cousine sera présente à ton mariage, j'imagine ?
Son ton s'était radouci et Ruan sentit la colère l'envahir. Penser que cet homme avait touché sa précieuse petite Line, qui n'était alors à peine plus qu'une enfant, avait le don de le faire bouillonner de rage.
— Elle sera là, de même que le reste de ma famille. Je te préviens tout de suite, je n'accepterai pas que tes frasques de couloirs gâchent le jour de mon mariage. Ce n'est même pas la peine d'imaginer que tu pourras l'entraîner dans un coin sombre pour satisfaire tes envies perverses.
Lúka se contenta de sourire.
— Nous avons chacun notre point faible, on dirait, constata-t-il finalement. Et comble du comble, elles ont le même prénom. Je sais que tu crèves de jalousie lorsque tu penses à ta cousine et que tu la revois avec moi.
— Tu te trompes lourdement, mon cher Lúka. J'ai toujours eu toutes les femmes que je voulais, même la tienne, et cela ne changera pas. Si je voulais Line, je n'aurais qu'un geste à faire, elle accourrait dans mes bras, assura Ruan.
— Ta vanité te perdra.
Cependant, Lúka avait eu l'occasion de voir Line en compagnie de son cousin et il savait que ce dernier n'avait pas tort. Il ne comprenait pas pourquoi cela le touchait tant ; après tout, il n'était pas amoureux de la jeune fille, même si elle lui plaisait beaucoup et s'il pensait souvent à elle. Pour le moment, il avait d'autres préoccupations ô combien plus importantes que la jeune Line. Dans la poche intérieure de sa veste, l'échantillonneur formait une bosse dure, qui appuyait contre ses côtes, lui rappelant discrètement sa présence. Encore une fois, il étudia les traits de Ruan, et même s'il s'efforçait de cacher son trouble, l'autre le remarqua et fronça les sourcils.
— Tu veux ma photo, ou quoi ?
— Non, tu n'es tout de même pas si beau que j'aie envie de voir ton visage dans un cadre au-dessus de la cheminée, merci. Mais je pensais à tes lentilles de contact. Pourquoi un homme tel que toi se priverait d'un atout de séduction aussi considérable ?
— Un homme tel que moi ? Tu peux préciser ta pensée, s'il te plaît ?
— Oui, narcissique, incapable de voir une jolie fille sans lui sauter dessus, séducteur invétéré… énuméra-t-il. Bref, tu as compris le principe. Je ne saisis pas la raison pour laquelle tu caches des yeux pareils.
Le visage de Ruan s'assombrit. Il se détourna et alla se rasseoir dans son fauteuil, sous le regard surpris de Lúka. Celui-ci se doutait que la réaction de l'homme n'avait pas ou peu de rapport avec les insultes déguisées qu'il avait proférées à son égard, et trouvait son comportement pour le moins curieux.
— J'ai mes raisons, que tu n'as pas besoin de connaître, lâcha-t-il enfin. Et maintenant, va-t'en, s'il te plaît. La nuit tombe et j'ai promis à Ludméa de rentrer tôt. Une union, ça ne se prépare pas en cinq minutes.
Lúka hésita. La curiosité le poussait à essayer d'en savoir plus au sujet des lentilles de contact, mais une autre curiosité, bien plus pressante, lui sommait de partir de suite. Plus vite il serait de retour au laboratoire, plus vite il connaîtrait la vérité.
— Oh, et j'ai quelque chose pour toi, reprit Ruan.
Il ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit une enveloppe brune. Lúka grimaça ; il avait appris à se méfier des cadeaux de Ruan. Qu'était-ce, cette fois-ci ? À première vue, il ne s'agissait pas d'un support d'enregistrement, mais cela ne le rassura qu'à demi ; l'homme était capable de tout et il ne tenait pas à passer ses nuits à se tourmenter, à essayer en vain de s'ôter de l'esprit les images des ébats de Line et Ruan.
— Ce sont des photographies.
— Tu peux les garder, tes photos ! J'ai toute une vidéo à la maison, si je veux me faire un album, je ferai des captures d'écran, rétorqua Lúka.
Il ne voulait pas lui montrer à quel point cet enregistrement l'avait dévasté. Ruan ne devait pas voir qu'il cachait sa souffrance derrière son masque cynique. Surtout, ne jamais dévoiler ses faiblesses. Combien de fois son père le lui avait-il répété ? À nouveau, il avait laissé sa colère l'envahir, il avait réagi comme un enfant capricieux. Quelques minutes auparavant, il avait été à deux doigts de frapper Ruan, de lui faire payer les agissements incompréhensibles et blessants de Line. À présent, il fallait faire illusion, prouver que rien ne pouvait l'atteindre, feindre l'indifférence. Sans cela, jamais il ne resterait crédible, il avait déjà accumulé bien trop d'erreurs et de faux pas.
— Ce n'est pas ce genre de photos, contra Ruan. Ouvre l'enveloppe !
Lúka fronça les sourcils, mais s'empara tout de même de l'objet que l'homme lui tendait. S'asseyant à demi sur le bureau de Ruan — attitude qui exaspérait celui-ci au plus au point, ce dont il était parfaitement conscient —, il décolla le rabat avec délicatesse. Se plonger tout entier dans l'acte méticuleux et passionnant qu'était l'ouverture d'une enveloppe lui permettait de retarder le moment de peut-être perdre la face.
— Si tu as peur de l'abîmer, rassure-toi, j'ai de nombreuses autres enveloppes.
— T'es vraiment trop con, c'est à peine croyable, marmonna-t-il, sans relever la tête.
Ruan éclata de rire, pas le moins du monde vexé par sa remarque. Entre les doigts de Lúka, l'enveloppe finit par s'ouvrir et l'homme en tira quelques photographies. Les trois premières montraient les jumeaux, souriants, en compagnie de Ludméa. La femme était radieuse, cependant, son visage ne manqua pas de rappeler à Lúka un autre visage, si semblable au sien. Il les passa en revue rapidement, soulagé que le cadeau de Ruan s'avère si inoffensif. Il n'avait qu'une hâte : retourner chez lui pour analyser le sang et les cellules qu'il lui avait prélevés. Cependant, les clichés suivants ne montraient pas Tio et Tia…
— Tu te souviens de cette discussion que nous avions eue avec Daniel, il y a quelque temps ? commença Ruan. Il t'avait parlé d'une réception, où il vous avait rencontrés, ton père et toi. Il y a deux jours, il est venu m'apporter ces photographies, qu'Helen a retrouvées en faisant du rangement. J'ai pensé que tu aimerais les avoir.
Lúka ne répondit pas, les yeux fixés sur une photographie de son père en compagnie d'Ève Paso. Mikhail la couvait du regard, un demi-sourire sur ses lèvres fines, une main possessive posée sur son épaule. Un frisson remonta le long de son échine et ses doigts se mirent à trembler légèrement. Était-elle déjà enceinte, lorsque cette photo avait été prise ? Rapidement, il passa à la photographie suivante, et eut la désagréable impression de voir la version enfantine de la première. Dans une position presque identique à celle de son père, il tenait la sœur de Ruan par le cou, alors qu'elle offrait un merveilleux sourire au photographe. Pourquoi n'avait-il aucun souvenir d'elle ou de la réception ? Pourquoi Mikhail avait-il toujours dit à Ruan senior de se méfier d'Ève ? Était-ce par jalousie, par dépit ? Lui avait été son ami, elle, son amante, et pas une fois, il n'avait laissé paraître ses sentiments !
Lúka savait qu'en approfondissant ses recherches dans la partie secrète du Laboratoire, il aurait pu trouver la réponse à la question qui le rongeait depuis la veille, cependant, il était plus simple et plus sûr de se rendre sur Lambda pour obtenir lui-même les informations dont il avait besoin. Il n'avait pas prévu que Ruan brandirait ces photographies, ravivant un passé qui le tourmentait depuis qu'il avait découvert le film de la réception. Incapable de cacher son trouble, de calmer le tremblement de ses mains, il fourra maladroitement les photos dans l'enveloppe, força pour faire rentrer celles qui s'étaient placées de travers, déchira un coin du papier brun et enfonça le tout dans la poche de sa veste.
— Ce fut un plaisir, conclut-il avant de tourner les talons.
Ruan le suivit des yeux, médusé, et secoua légèrement la tête. Décidément, cet homme était bizarre.
***
L'estomac tordu par l'appréhension, les mains tremblantes et la respiration soudain courte et rapide, Lúka attendait l'affichage des résultats. Sur l'écran de l'ordinateur, un petit sablier tournait sans fin, plat et laid. Z'arkán et son interface graphique plutôt particulière lui manquaient, cependant, il tenait à tester les appareils du laboratoire secret, plus perfectionnés et certainement plus rapides. Avec les progrès fulgurants de la génétique au début du vingt-et-unième siècle, le séquençage complet de l'ADN d'un individu prenait moins d'une heure, et une simple recherche de marqueurs telle que celle lancée par Lúka donnait des résultats en quelques minutes à peine. Si Ruan était le fils de son père — les mots "son frère" le révulsaient —, il ne tarderait pas à le savoir. S'il avait été moins perfectionniste, il se serait contenté d'un simple caryotype : la présence d'un chromosome de la vingt-quatrième paire aurait immédiatement trahi l'identité de son géniteur. Pourtant, il ne voulait pas que le moindre doute subsiste. Le sablier tournait toujours, comme pour le narguer. Enfin, après ce qui lui sembla une éternité — guère plus de trente secondes, en réalité —le rapport s'afficha à l'écran.
Lúka effleura la surface sensible de la pointe de son stylet et la liste des marqueurs apparut. Un soupir de soulagement franchit ses lèvres sans même qu'il s'en rende compte et il reprit enfin une bouffée d'air frais, soudain conscient d'avoir retenu sa respiration durant les quelques secondes précédant l'affichage des résultats. Mikhail n'était pas le père de Ruan. La probabilité avait toujours été faible, certes, mais Lúka n'aurait pu être rassuré sans cette analyse. À présent, toute la tension accumulée au cours des dernières heures s'effondrait d'un seul coup, le laissant presque affaibli. Par acquit de conscience, il afficha encore quelques données complémentaires, certain déjà de ne rien y découvrir de plus. Pourtant, après les premiers résultats, il se figea, à nouveau alerte.
— C'est quoi ce bordel ? s'exclama-t-il à voix haute, ne se préoccupant guère de l'absence cruelle d'interlocuteur dans cette pièce déserte.
Les sourcils froncés, le visage blême, il passa d'un rapport à l'autre, sans même plus prendre le temps de maudire l'interface lente et peu pratique. Il mordilla nerveusement l'extrémité du stylet, jusqu'à ce qu'un goût de plastique emplisse sa bouche et qu'il se décide à remplacer l'objet par ses ongles. La douleur le rappela brusquement à la réalité. Les yeux presque collés à l'écran, il lut et relut les rapports, d'abord rapidement, puis avec plus de soin, cherchant la faille. C'était impossible ! Il avait sans doute contaminé l'échantillon sanguin avec ses propres cellules, lorsqu'il l'avait chargé dans la machine ! Toutes les précautions avaient été prises et il savait que la probabilité d'une contamination était sinon nulle du moins infime, cependant, il gardait l'espoir qu'une simple erreur puisse tout expliquer.
Mordant son poing à se faire mal, il dut pourtant se rendre à l'évidence : Ruan Paso partageait avec lui une importante partie de son patrimoine génétique.
***
— Vous savez que vous prenez des risques en venant me rendre visite, fit l'homme en lui lançant un regard glacial dans l'embrasure de la porte. Vous n'êtes pas le bienvenu ici.
Doyle se contenta de le fixer, sans se départir de son expression d'indifférence travaillée avec soin. Le major Bradman hocha la tête, s'écarta du seuil et ouvrit complètement la porte en une invitation tacite que son visiteur s'empressa d'accepter. La maison était plongée dans la pénombre, et certains meubles avaient été recouverts de grands draps blancs. Doyle savait que le major quitterait la ville dans le mois à venir et l'annonce de ce départ imminent avait été l'argument déterminant dans sa décision. Il avait hésité bien trop longtemps, à présent, il devait agir.
— Le moins que l'on puisse dire, c'est que j'ai été plutôt surpris par votre appel. Nous n'avions certes jamais eu beaucoup de choses en commun, néanmoins, depuis que Ruan Paso a accédé au poste de directeur des DMRS, vous avez purement et simplement ignoré mon existence. Pour moi, il était évident que nous n'avions plus rien à nous dire, déclara Bradman.
— Considérant les tensions qui vous opposent à Paso, je trouvais malvenu de garder contact avec vous, expliqua Doyle sans la moindre gêne.
— Et pourquoi ces remords tardifs ? ironisa-t-il.
— Écoutez, cela ne sert à rien de tourner autour du problème plus longtemps. Je vous l'ai dit lorsque je vous ai appelé, j'ai à discuter avec vous. Je voulais vous voir en personne, et considérant l'importance de ce dont j'aimerais m'entretenir avec vous, vous comprendrez vite que je ne pouvais pas me risquer à le faire par téléphone.
Doyle avait suivi Bradman dans les couloirs de sa maison et ils arrivèrent bientôt dans le salon. Celui-ci semblait avoir été vidé de tous les éléments qui pouvaient apporter un peu de chaleur humaine et la présence des meubles recouverts de draps blancs rendait l'atmosphère encore plus froide qu'elle ne l'était déjà. Le chercheur s'assit sur la chaise que son hôte lui désigna et posa ses dossiers sur la table. Bradman ne fit pas un geste pour s'en emparer. À vrai dire, il ne paraissait que moyennement intéressé, ce qui agaça Doyle.
— Je sais que Lewis vous a laissé un document de la plus haute importance, avança-t-il pour briser le silence.
— Ce fait est presque de notoriété publique, commenta le major.
Il avait pris place sur la chaise qui lui faisait face et croisa les bras sur son torse, le visage fermé et clairement hostile. Doyle comprenait sa réaction : après tout, les relations entre Paso et Bradman s'étaient nettement dégradées à la mort du colonel Lewis et il avait dû choisir son camp. Il était resté aux DMRS et n'avait pas cherché à reprendre contact avec le major, un homme qu'il avait jadis beaucoup apprécié et avec qui il avait plusieurs fois travaillé.
Les militaires rattachés aux DMRS n'étaient pas tous de simples officiers : une proportion non négligeable d'entre eux possédait de sérieuses connaissances en biologie, en chimie ou en médecine, et beaucoup effectuaient des travaux de recherche en collaboration avec les chercheurs civils. Bradman avait travaillé dans le même domaine que Doyle, et si les deux hommes n'avaient jamais franchi la limite entre les bons rapports professionnels et l'amitié, ils avaient eu du respect l'un pour l'autre. Après toutes ces années, le chercheur espérait que Bradman aurait conservé encore un peu de la vieille camaraderie qui les avait autrefois unis.
— J'aurais besoin de lire ce rapport, c'est très important, déclara-t-il.
— Je regrette, cela ne va pas être possible. Je n'ai pas la moindre confiance en vous. Vous avez démontré par le passé qu'avec suffisamment d'argent, on pouvait vous faire faire plus ou moins n'importe quoi, et rien ne me prouve que ce n'est pas tout simplement Paso qui vous envoie.
— Je me doutais bien que vous réagiriez ainsi, soupira Doyle. En réalité, je commence à avoir de sérieux doutes sur l'intégrité de cet homme et j'aurais aimé pouvoir vérifier mes soupçons.
Sans quitter Bradman des yeux, il poussa vers lui le dossier qu'il avait posé sur la table. Le frottement du carton sur le faux bois verni produisit un bruit désagréable, qui trancha le silence de cette pièce froide. À l'extérieur, la nuit était tombée et l'ombre avait envahi la maison. Les draps sur les meubles avaient viré au gris bleuté ; sur un mur, un dernier tableau oublié sombrait dans des abîmes de noirceur. La lampe du salon éclairait le visage du major d'une lueur crue, et Doyle se demanda soudain si c'était le contraste entre l'obscurité et la lumière qui creusait ses traits ou si la fatigue était responsable de toutes ces rides qu'il remarquait seulement maintenant. Son visage avait quelque chose de différent, qu'il était incapable d'identifier avec précision. Plus il se focalisait sur cet état de fait, moins cela lui paraissait clair. Après quelques instants, il abandonna. Ce n'était probablement que l'effet du jeu de lumière.
Avec des gestes las, Bradman ouvrit le dossier et se plongea dans sa lecture, une main déjà prête à tourner la page. Doyle consulta sa montre avec discrétion, puis remua un peu sur sa chaise, mal à l'aise. Il n'avait pas imaginé que cela se passerait ainsi. Quoi qu'il en soit, il lui fallait ce rapport. Trop de questions demeuraient sans réponse, trop de mystères restaient à élucider, et toujours, la menace de l'alliance ennemie planait au-dessus d'eux. Depuis que cette femme avait été découverte dans la forêt de Gonara, presque trois ans plus tôt, les incohérences n'avaient cessé de s'accumuler.
Il y avait ces enfants et leur étrange physiologie. Il y avait l'attentat contre Alicha Dortner, juste avant que celle-ci n'accepte la motion du Conseil des Médecins visant à éliminer les jumeaux. Il y avait l'élection miraculeuse de Dee, suivie d'une réévaluation en la faveur des DMRS du budget annuel pour la recherche. Il y avait cet homme étrange, qui hantait parfois les couloirs et qui se faisait passer pour le cousin de Paso. Il y avait son caryotype pour le moins inhabituel, si semblable à celui des jumeaux qu'il avait cru à une erreur en étudiant les résultats. Et finalement, il y avait Paso, vers qui tous ces mystères convergeaient. Paso et son étrange résistance au virus, son comportement parfois troublant, son chromosome hybride quatorze-vingt-quatre…
— Pourquoi êtes-vous venu m'apporter ceci ? demanda Bradman, relevant les yeux du dossier.
Perdu dans ses pensées, Doyle eut un léger sursaut. Il se ressaisit rapidement et plongea son regard dans celui du major, curieux de ce qu'il y trouverait. Mais au lieu du dédain ou de l'indifférence qu'il avait craints, il n'y découvrit qu'une profonde satisfaction.
— C'est un échange de bons procédés. Je vous laisse ce dossier, vous me laissez le rapport que Lewis vous a confié.
— Et si je refuse ?
— Voyons, cela n'arrivera pas. Vous rêvez d'anéantir Paso et je vous en donne les moyens en vous apportant toutes ces preuves sur un plateau d'argent.
— Quel homme fourbe vous êtes, Doyle, je ne vous aurais jamais cru ainsi ! s'étonna Bradman.
Le chercheur haussa les épaules, indifférent. Trop longtemps, il s'était laissé faire. Il avait été le jouet de Paso pendant des années, parce qu'il le voulait bien, quitte à laisser son orgueil de côté. Mais ce qui l'intéressait au plus haut point — si l'on exceptait quelques considérations purement matérielles —, c'était la vérité. Et sans le rapport de Lewis, il ne pouvait échafauder que des hypothèses incomplètes, avortées à peine elles étaient formulées.
— Quoi que vous désiriez faire avec ces données, il est trop tôt pour agir. Mais je pense que vous avez des amis qu'il serait judicieux d'alerter, insinua-t-il. Il est clair que Paso est lié à ces jumeaux. Il les garde d'ailleurs sous son toit, pour avoir un contrôle constant sur eux. Pour le moment, cette situation nous arrange bien, cependant, ce ne sera pas toujours le cas, et ce jour-là, j'espère bien que je pourrai compter sur vous pour agir.
Bradman le regarda sans un mot, puis il se leva et quitta la pièce. Quelques minutes plus tard, il revint avec une grosse enveloppe, qu'il déposa sur la table, devant Doyle.
— Vous pouvez le garder, il s'agit d'une copie, décréta-t-il.
— Une copie ?
— Je ne suis pas stupide et je me doutais du but de votre visite. Je l'ai fait copier hier, juste au cas où…
Doyle sourit et saisit l'enveloppe. Il avait encore de la peine à y croire, mais il tenait entre ses mains le moyen de détruire Ruan Paso. Pour l'instant, toutefois, il n'était pas question d'agir ainsi, l'homme leur rendait bien trop service. Les recherches sur le virus avançaient rapidement et se montraient de plus en plus prometteuses. Les jumeaux progressaient, résolvant jour après jour des problèmes d'une complexité croissante. Bientôt, ils commenceraient à leur être réellement utiles. Les puzzles et les casse-tête étaient divertissants un moment, mais l'heure viendrait où les petits eux-mêmes réclameraient de plus grands challenges, que tous seraient ravis de leur fournir… Paso les protégeait et cette situation convenait à tout le monde. Tant qu'il gardait une main sur eux, Alpha ne pourrait pas s'en mêler. Doyle savait bien ce qui se passerait si le gouvernement alphien apprenait l'existence des jumeaux : ceux-ci seraient aussitôt emmenés sur Epsilon, où ils subiraient toutes sortes d'expériences scientifiques et psychologiques, avant d'être transformés en véritables petits soldats. Cela arriverait un jour ou l'autre, évidemment, mais Doyle préférait que ce soit le plus tard possible. Les élections présidentielles de l'Alliance se dérouleraient dans quelques mois ; bien trop tôt pour leurs projets. Néanmoins, les prochaines auraient lieu dans un peu plus de dix ans. Les jumeaux auraient treize ans, presque quatorze. Le virus serait parfaitement au point. Lambda gagnerait enfin la place de colonie de premier ordre qu'elle méritait ; Alpha ne pourrait pas leur refuser cela, avec tout ce qu'ils auraient à offrir à l'Alliance. Ces jumeaux et ce virus étaient un cadeau inespéré. Qu'ils soient Toriens ou non, cela ne changeait rien : au final, ils battraient l'Alliance Toria, peut-être même — ironie du sort — avec ses propres armes.
La situation actuelle satisfaisait toutes les parties impliquées, mais un jour, Paso deviendrait encombrant, et il serait alors temps pour Doyle de dévoiler les cartes qu'il avait en main.
Il prit congé de Bradman et de sa maison vide, avec un sentiment qui s'apparentait à du soulagement. Il ne s'était jamais considéré comme un homme paranoïaque, cependant, dès l'instant où il était entré, il avait eu la tenace impression d'être observé. Lentement, à mesure qu'il s'éloignait pour rejoindre son véhicule, cette sensation oppressante s'estompa, pour ne lui laisser qu'un profond sentiment de malaise. Il le chassa rapidement, une main crispée sur la volumineuse enveloppe. Qu'avait-il à craindre, désormais ? Il possédait le moyen de faire chanter Paso, de le faire chuter, même, si les circonstances réclamaient des mesures aussi drastiques. Son avenir au sein des DMRS avait été assuré dès l'instant où son directeur lui avait confié la mission du virus. Avec le rapport de Lewis, il s'offrait des jours plus que confortables au CARS, le centre alphien pour la recherche scientifique.
***
Ruan sortit du couloir sombre où il s'était caché, les sourcils froncés et le visage un peu pâle. La visite de Doyle avait été pleine de surprises, cependant, c'eût été mentir que dire qu'il ne s'attendait pas à la trahison du chercheur. Depuis plusieurs semaines, il avait remarqué que l'homme se montrait trop curieux. Une nuit, il s'était rendu aux DMRS et avait fouillé son laboratoire. Être directeur lui donnait accès à tous les locaux des différents bâtiments, ce qui s'était plusieurs fois révélé très utile. Malheureusement, il n'avait rien trouvé. Que ce soient les résultats des expériences que Doyle menait sur le virus ou d'autres données, tout avait soigneusement été dissimulé aux regards indiscrets. Néanmoins, le doute l'avait envahi et il avait fait mettre ses appels sur écoute. Le reste n'avait été qu'une minutieuse mise en scène : lorsqu'il avait eu la certitude que Doyle chercherait à contacter Bradman, Ruan avait demandé à Daniel d'éloigner le major pour quelques semaines et avait fait dévier ses lignes téléphoniques. Le seul moment critique de son plan avait été la rencontre entre le chercheur et Bradman, mais contre toute attente, Lúka avait accepté de lui apporter son aide. La grande maîtrise de son don de persuasion mentale n'avait jamais été aussi indispensable qu'en cet instant.
— Je t'avais dit de te méfier de cet homme, déclara Lúka en se tournant vers lui.
Durant un peu plus d'une seconde, ses traits lui parurent flous, changeants. Ruan sentit les poils de sa nuque se hérisser et un frisson remonta le long de son échine. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait Lúka se servir de ses pouvoirs mentaux pour changer sa physionomie, néanmoins, il ne parvenait pas à s'y habituer. Heureusement, le visage de l'homme reprit son apparence normale, et Ruan soupira, soulagé.
— Mais je me suis méfié de lui, tu le vois bien ! rétorqua-t-il avec un soupçon de mauvaise humeur, pour cacher sa gêne.
— Un peu tard, tout de même. Si je n'avais pas été là…
— Si tu n'avais pas été là, je me serais débrouillé autrement. Cette solution n'était pas la seule que j'avais en tête. Évidemment, l'issue aurait été plus fâcheuse pour Bradman, toutefois, au final, le résultat aurait été identique.
Lúka haussa les épaules. Il se replongea dans la lecture du rapport d'analyses si gentiment fourni par Doyle. Le chercheur avait lui aussi mis le doigt sur l'étrangeté du caryotype de Ruan, même si ses déductions laissaient à désirer. Le fait qu'il ait eu en sa possession ses propres cellules le surprenait énormément. Comment était-il parvenu à en prélever sans qu'il le sache ? Cet homme était peut-être plus intelligent que ce qu'il avait pensé les quelques fois qu'il l'avait vu.
— C'est intéressant ? demanda Ruan, qui commençait à trouver le temps long et qui aurait souhaité ne pas s'attarder dans cette maison.
Un grognement distrait constitua toute l'étendue de la réponse de Lúka, concentré sur les résultats d'analyses. Ruan tira la chaise sur laquelle Doyle s'était assis une dizaine de minutes plus tôt et prit place auprès de lui. Généreux, l'homme poussa le dossier vers lui, pour qu'il puisse partager sa lecture.
— C'est une translocation robertsonienne, ou je me trompe ? commenta-t-il presque aussitôt, en désignant l'étrange chromosome quatorze de son caryotype.
— Tu as eu ton doctorat de biologie moléculaire dans une pochette-surprise ? ironisa Lúka.
— Non, je me suis tapé la prof avant les partiels, répliqua-t-il du tac au tac.
L'homme se tourna vers lui, étonné.
— Je plaisantais. C'était un prof, en plus.
Lúka secoua la tête, apparemment sidéré par tant de bêtise. Ruan soupira.
— Ta sœur avait raison. L'humour n'est pas la première de tes qualités. En attendant, ça pouvait très bien être une translocation réciproque, assortie d'une délétion.
— Sur le chromosome quatorze ? Laisse-moi rire !
— Bon, d'accord, tu as gagné. De toute manière, après toutes ces années passées à faire de l'administratif, il était inévitable que j'oublie quelques notions, se défendit-il. Une translocation roberstonienne, donc. J'aimerais bien comprendre comment elle s'est retrouvée là.
— Crois-moi, nous sommes deux.
Lúka reprit le dossier et le feuilleta rapidement, avant de trouver ce qu'il cherchait. Il étudia la page pendant quelques instants, avant de la reposer sans un mot. Ruan s'en empara, curieux. Il s'agissait du caryotype de la jeune femme découverte dans la forêt, la mère porteuse des jumeaux. Comment s'appelait-elle déjà ? Ah oui, Lyen… C'était d'ailleurs écrit en bas de l'image. Ses chromosomes étaient inhabituels, ce qui l'étonna peu. Il avait déjà eu ce caryotype entre les mains et n'y avait porté qu'une attention plutôt distraite. Cette fois-ci, pourtant, il remarqua immédiatement la translocation sur un des chromosomes. D'un autre côté, il aurait été difficile de la manquer, étant donné qu'elle avait été frénétiquement entourée au marqueur rouge.
— Je ne suis donc pas seul avec ma translocation, conclut Ruan. Je ne sais pas si je dois me sentir rassuré.
— À mon avis, c'est une caractéristique de ta famille.
— Et qu'est-ce que Lyen vient faire là-dedans ? contra-t-il.
Lúka lui reprit la feuille des mains, éludant sa question.
— Il faut que ta tante me laisse voir l'arbre généalogique qu'elle a fait sur ta famille, avança-t-il.
— Je ne peux pas t'aider. Je te l'ai dit, nous ne sommes pas en bons termes. Saraï aura moins envie de me confier ses petits secrets que de se jeter du haut d'une falaise.
— Line, lâcha Lúka. Il faut que tu lui demandes de se procurer ce papier.
— C'est hors de question. Je n'impliquerai pas ma cousine dans tout cela. Et je t'interdis d'aller la voir pour la persuader de t'aider.
— Ne t'inquiète pas, je lui ai déjà demandé et elle m'a clairement fait comprendre que je ne verrais jamais cet arbre généalogique. Mais si c'est toi qui le lui demandes, elle acceptera sûrement.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que tu es son cousin.
Ce n'était évidemment pas la seule raison, cependant, Lúka n'aurait jamais accepté d'admettre les forts sentiments que Line éprouvait pour Ruan, et encore moins d'en faire part au principal intéressé.
— Tu oublies que Saraï me déteste, lui rappela l'homme.
— Oui, mais ici, il ne s'agit pas d'elle. Line est sa petite protégée, elle vit avec elle, elle connaît la maison par cœur, elle sait où ta tante cache ses secrets. Elle est la seule à pouvoir s'emparer de cet arbre généalogique.
— Je n'ai pas le droit de lui demander cela. Si Saraï vient à le découvrir, la petite en paiera le prix, et cela, je ne le permettrai pas. En outre, j'ai du mal à comprendre la raison de cet intérêt soudain envers tout ce qui concerne ma famille. C'est ma translocation, je ne vois pas en quoi ça te regarde.
— Peut-être, mais c'est mon chromosome vingt-quatre.
Les deux hommes se défièrent du regard.
— Qui dit que c'est le tien ? C'est peut-être celui de ta sœur ou celui de ton père. Ou celui de n'importe lequel de tes semblables.
— Mes semblables ? répéta Lúka.
— Oui. Tu n'as pas d'autres frères et sœurs ?
— Non, et j'en suis très satisfait, rétorqua-t-il d'un ton plutôt agressif.
— Désolé, je ne savais pas que c'était un sujet délicat.
— Ça ne l'est plus. Mais à part Line et les jumeaux, je ne connais personne qui possède cette paire de chromosomes supplémentaire.
Ce n'était pas tout à fait vrai. Il connaissait deux autres personnes : son fils Mikhail, et Lena. Le premier n'échappa d'ailleurs pas à l'esprit logique de Ruan, qui lui en fit aussitôt la réflexion. Pour toute réponse, il haussa les épaules, peu désireux de s'étendre sur ce sujet épineux. Tout ce qu'il voulait, c'était cet arbre généalogique. Les questions de Ruan en option, il s'en passait sans regrets.
— Il n'y a personne d'autre ?
— Non, mentit Lúka.
Il n'avait pas l'intention de mentionner Lena. Il ne savait presque rien de cette femme, pas même si elle était toujours en vie.
— Tu sais ce que ça veut dire ?
— Ouais, lâcha-t-il. Malheureusement.
— D'une manière ou d'une autre, nous sommes réellement cousins.
— Sans blague…
— Fais pas cette tête, ça aurait pu être pire ! se moqua Ruan.
— Ça a même failli, marmonna-t-il.
— Pardon ?
— Laisse tomber.
— Non, dis-moi.
Lúka se tourna vers lui et plongea ses yeux dans les siens. À nouveau, il s'étonna des lentilles de contact, qui cachaient des iris vert jade semblables à ceux de Saraï. Et pour la première fois depuis des mois, il repensa à Carrie Jones et à sa sœur Ira. Toutes deux avaient les traits typiques des d'Alencourt. Que n'aurait-il pas donné pour pouvoir les rencontrer, pour séquencer leur ADN, pour étudier leur caryotype ! Certes, elles appartenaient au passé, cependant, il était bien placé pour savoir que celui-ci n'était pas immuable.
— Ta mère… et mon père. Ils ont eu une liaison.
— Non, c'est impossible, nia Ruan. Ma mère n'aurait jamais trompé mon père. Et certainement pas avec ton père.
— Qu'est-ce qui te permet de dire cela ? Tu ne le connaissais même pas ! Et ta mère a prouvé à plusieurs reprises que la fidélité conjugale n'était pas sa plus grande préoccupation, insinua-t-il.
— Tu mens !
Ruan avait élevé la voix et son visage s'était durci. Lúka regrettait presque l'imbécile heureux qui plaisantait sur sa prof de biologie moléculaire, quelques minutes plus tôt.
— J'ai vu des vidéos.
— C'est faux ! Ma mère n'a jamais couché avec ton père ! Je refuse que tu… Je…
Il cligna des yeux, porta la main à sa tempe, puis vacilla sur sa chaise et glissa à terre. Sa tête cogna durement sur le parquet de faux bois et il ne bougea plus. Inquiet, Lúka s'agenouilla auprès de lui et tâta son pouls. Celui-ci était trop rapide. Sous ses paupières, ses pupilles étaient dilatées presque à l'extrême, à tel point que la coloration brune de ses lentilles se détachait sur le noir emplissant ses iris. Il respirait toujours, même si son souffle était irrégulier.
— Ruan ! Ruan, ça va ?
Lúka tapota ses joues trop pâles, se sentant terriblement ridicule. Il desserra sa cravate, déboutonna le premier bouton de sa chemise, néanmoins, Ruan demeurait immobile, comme endormi. Il ne tarderait sans doute pas à revenir à lui, mais cette situation était angoissante. Et si le choc de sa tête contre le sol avait créé une hémorragie cérébrale ? Si Ruan mourait, là, sur le sol de cette maison vide ? Que ferait-il ? Que dirait-il à Ludméa ? À Line ? Et les jumeaux, que leur arriverait-il ?
Enfin, après plusieurs minutes, l'homme remua et ses paupières frémirent. Lúka avait été sur le point de se mettre en quête d'un verre d'eau pour en asperger son visage, et s'agenouilla à nouveau auprès de Ruan, avec des gestes précipités qui trahissaient sa tension.
— Ça va ? répéta-t-il, certain cette fois d'obtenir une réponse.
— Mmmm, grogna Ruan en massant sa tempe. Que s'est-il passé ? Qu'est-ce que je fais par terre, moi ? Et… C'est toi qui as déboutonné ma chemise ?
— Tu respirais mal.
L'homme lui jeta un regard méfiant, puis s'assit avec force grimaces. Il balaya la pièce des yeux, les sourcils légèrement froncés, dans une expression à mi-chemin entre la perplexité et la mauvaise humeur.
— Où sommes-nous ? s'enquit-il sur un ton habitué à diriger.
Lúka faillit lui faire une remarque acerbe, mais le sens des paroles de Ruan surpassa finalement leur formulation autoritaire. Aussitôt, il tenta de tempérer sa surprise : après une perte de conscience comme la sienne, il était impossible qu'il se souvienne des événements les plus récents. Il s'agissait en théorie des quelques minutes précédant l'évanouissement, cependant, la pratique ne collait pas toujours parfaitement aux livres et aux formules.
— Chez Bradman, répondit-il après un instant d'hésitation.
— Bradman ? Le major Bradman ? Cet abruti fini ? Ce débile mental qui se proclame biologiste ?
— Euh, oui, si tu le dis.
— Où est-il ?
— Ton père l'a envoyé dans la capitale avant-hier.
— Tu en es sûr ?
— C'est toi qui me l'as dit.
— J'ai pris un méchant coup sur la tête, moi ! décréta-t-il avec un petit rire. Que faisons-nous dans sa maison, puisqu'il est absent ?
— Tu ne te souviens de rien ? Rien du tout ? insista Lúka comme il secouait la tête. Nous sommes venus ici parce que tu voulais que je me fasse passer pour Bradman. Doyle devait lui rendre visite et lui confier un dossier très important, en échange du rapport que Lewis a écrit sur toi.
— Ce tissu de mensonges ? se moqua Ruan.
— Certains passages sont plutôt fidèles à la réalité.
— Lesquels ?
— Celui où tu détruis les enregistrements vidéo d'une certaine nuit aux DMRS, par exemple, précisa Lúka d'un air sombre.
Ruan haussa les épaules, le visage parfaitement neutre, comme s'ils s'entretenaient du menu du jour au restaurant du coin.
— J'avais déconné, il fallait bien que je répare mes erreurs. Et cet hypocrite de Doyle est reparti avec ce rapport ? reprit-il sans s'émouvoir.
— Disons que je l'ai modifié un peu, pour que Lewis passe pour un sacré paranoïaque atteint de mythomanie.
— Bien. Très bien. Il est parti, je présume ?
Lúka observa Ruan. L'homme arborait une expression qu'il ne lui connaissait pas. Un air sûr de lui et terriblement autoritaire. Sa façon de s'exprimer avait changé, sa voix paraissait plus calme, plus posée. On y devinait les mêmes accents de noblesse que dans le ton de Saraï. Sa chute semblait avoir fait un peu plus que bouleverser ses pensées.
— Cela fait déjà près d'une demi-heure. Nous étions en train de parler génétique, lorsque tu as perdu conscience, expliqua-t-il.
— La précieuse translocation quatorze-vingt-quatre que des générations de d'Alencourt se sont efforcées de perpétuer avec leurs mariages consanguins ? résuma Ruan. Si tu veux mon avis, le chromosome quatorze n'est qu'une moitié du problème. Certains l'ont et ne présentent aucun des pouvoirs psy tant convoités par des gens comme Saraï et sa clique de vieilles sorcières. D'autres ne l'ont pas et sont pourtant de puissants télépathes. Il y a sans doute d'autres gènes, d'autres influences. L'expressivité et la pénétrance jouent également un grand rôle. Et arrête de me regarder avec ces yeux ronds, mon petit Lúka, on dirait que tu m'as pris pour un bel idiot jusqu'à présent et que tu découvres à l'instant que j'ai un doctorat en biologie moléculaire.
Lúka était tellement ébahi par le changement de comportement de Ruan qu'il ne releva même pas la façon plus que déplaisante dont celui-ci s'était adressé à lui. L'autre lui exposa pendant quelques minutes ses théories sur la transmission des gènes responsables de la télépathie et de la télékinésie, toutes plus justes les unes que les autres. Il l'écouta sans l'interrompre, gagné par l'incompréhension. Un moment, alors que la suffisance de Ruan l'exaspérait, il hésita même à lui donner un bon coup sur la tête : avec un peu de chance, il récupérerait l'abruti qu'il utilisait comme souffre-douleur pour passer ses nerfs.
— Bref, je vois que tu ne m'écoutes pas. Tu te crois sûrement beaucoup plus intelligent que moi, et je ne t'en blâme pas. Vous les jeunes, vous vous pensez toujours supérieurs aux autres. En plus, l'heure tourne, et j'ai promis à Ève que je rentrerais à temps pour coucher les enfants.
— Ludméa, rectifia Lúka.
— Quoi ?
— Elle s'appelle Ludméa.
— Peu importe.
— Ruan, on devrait te faire un IRM, tu n'es pas dans ton état normal. Depuis que tu as repris conscience, je ne te reconnais plus !
— C'est curieux. Une perte de connaissance peut altérer le comportement, cela dit. Je me trouve parfaitement normal, mais je ne suis probablement pas un bon juge.
— Écoute, avant même de tomber dans les pommes, tu as commencé à agir de manière étrange. On aurait dit que tu étais soûl, tu vacillais sur ta chaise, et si tu veux mon avis, c'était franchement inquiétant. On parlait de ta mère, et tu t'es énervé, je ne sais pas, tu…
— De ma mère ? l'interrompit Ruan. Et que disais-tu sur elle ?
— Rien, je…
— Dis-moi, ordonna-t-il.
— Je disais qu'elle avait couché avec mon père, lâcha Lúka.
Il écarquilla de grands yeux surpris. Ce n'était absolument pas ce qu'il avait prévu de répondre ! Dans l'état où se trouvait Ruan, rien n'était moins conseillé que de le bouleverser à nouveau. Qui pouvait savoir comment il réagirait à cela ? Pourtant, il avait parlé, les mots avaient franchi ses lèvres sans qu'il ne pense même à les retenir.
— Oh, je ne peux pas dire que cela m'étonne. Ève a toujours été une vraie petite traînée. Elle aimait les bijoux, et n'importe quel imbécile qui faisait miroiter devant ses yeux quelques diamants trouvait aussitôt une place entre ses jambes. Telle que je la connais, elle a dû le faire tourner en bourrique, le faire chanter pour qu'il quitte tout pour elle, mais elle a fini par le chasser lorsqu'il ne l'intéressait plus, comme elle l'a fait avec tous les autres.
— Il y a moins d'un quart d'heure, tu poussais les hauts cris en m'assurant qu'elle n'avait jamais été infidèle, constata Lúka.
— Quoi ? C'est absurde ! Ève a moins de vertu que les prostituées de la rue Rose, et je pèse mes mots ! Le psychiatre lui a dit qu'elle avait un constant besoin de reconnaissance, qu'elle cherchait à se prouver qu'elle était désirable. Moi je vais te dire ce que j'en pense : c'est une belle salope.
Lúka resta sans voix. Non seulement Ruan critiquait avec verve celle qu'il avait toujours présentée comme une sainte, la fille spirituelle de la vierge Marie, en quelque sorte, mais il confondait passé et présent, et pire encore, parlait d'Ève comme si elle était à la fois sa mère et sa femme.
— Mais j'y pense… Ton père a baisé ma mère… Ça fait de nous presque quelque chose comme des frères manqués, non ?
Il attira Lúka à lui dans une accolade fraternelle contre laquelle aucune résistance ne faisait le poids, et lui ébouriffa les cheveux.
— Mon petit frère raté ! s'exclama-t-il en lui souriant.
Lúka se dégagea et recula de deux pas. Le sourire de Ruan lui paraissait soudain terriblement pervers, et ses gestes d'affection étaient loin d'éveiller en lui une quelconque camaraderie masculine. À vrai dire, il trouvait que le comportement de l'homme se dégradait de manière alarmante. Son parler devenait de plus en plus vulgaire, et ses mouvements se faisaient saccadés, brusques. Il ne pouvait décemment pas le laisser retourner ainsi auprès de Ludméa. La jeune femme était sans défense, et les précieux jumeaux se trouvaient sous son toit. À toute vitesse, il réfléchit à une solution, qui ne vint pas.
— Tu sais quoi ? Plus je te regarde, et plus tu me fais penser à ta sœur, déclara Ruan.
— Laisse-la en dehors de cela, tu veux bien ?
— Une vraie perle, cette femme. J'ai encore en tête l'odeur délicieuse de sa peau, le goût de ses lèvres… Et ces petits gémissements délicieux qu'elle poussait, rien que d'y penser, cela me…
— Ferme-la ! coupa Lúka. Je t'interdis de parler d'elle, de la salir avec tes pensées perverses !
Ruan s'avança vers lui, les lèvres étirées en un rictus carnassier, et il recula à nouveau, ne se préoccupant guère de sa fierté. Il tenta de se servir de son don pour se protéger, mais au lieu de la grimace de douleur à laquelle il s'attendait, le visage de l'homme n'exprima que la plus grande hilarité.
— Oh, tu essaies d'utiliser ton petit pouvoir, c'est mignon…
— Mais qu'est-ce qui te prend, enfin ! Tu es devenu fou ? s'écria Lúka en faisant encore quelques pas en arrière.
Son talon heurta le mur et il chercha rapidement une issue des yeux. Malheureusement, il se trouvait à plusieurs mètres du couloir, et Ruan était juste sur son chemin, bloquant le passage. Lúka essaya de regagner son sang-froid, mais ni les profondes inspirations, ni les tentatives pour faire le vide dans son esprit ne s'avérèrent fructueuses. Qu'allait-il faire ? Il était incapable de le maîtriser ! Peut-être pourrait-il appeler Daniel ? Après tout, il avait élevé Ruan et saurait comment agir pour le calmer. S'il parvenait à s'éclipser quelques minutes…
— N'y pense même pas, susurra l'homme en s'approchant dangereusement. Je n'ai pas la moindre intention de te laisser partir…
Lúka sentit son haleine chaude sur son visage et voulut se déplacer vers la droite. Ruan l'en empêcha, écrasant sa main sur son poignet, et son poignet contre le mur. L'étau de ses doigts lui arracha un cri de surprise, et le choc de ses os contre le ciment fit exploser la douleur dans son bras.
— Ruan, arrête ! Qu'est-ce qui te prend ?
Il aurait voulu se défendre, le faire trébucher, au moins, cependant, il était incapable du moindre mouvement, complètement à la merci de cet homme dont il avait toujours sous-estimé l'étendue des pouvoirs.
— Tu as les yeux de ta sœur… Et son nez… Et ses lèvres…
Ruan plongea le visage dans son cou et Lúka ferma les yeux, la mâchoire crispée et les poings serrés de toutes ses forces.
— Et son odeur, conclut-il. J'en étais sûr ! Mais ta salive a-t-elle le même goût que la sienne ? J'ai connu des jumelles, semblables en tout point, pourtant, leurs baisers avaient un goût très différent !
— Si tu imagines que je vais accepter de t'embrasser, tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate, décréta Lúka du ton le plus calme dont il était capable.
— Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ?
— Non, mais je vais te dire ce qui me ferait vraiment plaisir, à moi. Que tu lâches mon poignet et que tu me laisses te soigner !
— Me soigner ? Je me sens très bien, je te remercie. À vrai dire, je me suis rarement senti aussi bien. D'ordinaire, je ne suis pas attiré par les hommes. Non seulement c'est extrêmement mal vu, mais c'est aussi contre nature. Cela doit être parce que tu ressembles à ta sœur… Je vais t'avouer quelque chose, mon petit Lúka. J'ai toujours trouvé que tu avais autant de sex-appeal qu'un bol de porridge, pourtant, depuis que ta sœur est venue si gentiment assouvir tous mes fantasmes, cela a changé. D'ailleurs, j'ai un nouveau fantasme. Tu veux savoir ce que c'est ?
— Pas particulièrement. Il se fait tard, Ruan, tu ne devais pas rentrer retrouver Ludméa et les enfants ? avança-t-il, espérant le distraire le temps d'attaquer son esprit.
Néanmoins, les barrières qui le protégeaient étaient aussi infranchissables que celles de Saraï. Ruan colla sa bouche à son oreille, pendant que Lúka frissonnait de dégoût.
— Toi et ta sœur, murmura-t-il. Je suis certain que nous ferions un trio magnifique.
— Tu es un grand malade.
— Je te l'accorde, admit Ruan, jovial. Que veux-tu… Ma femme est un peu fade. Elle est bien gentille et vraiment très jolie, mais on s'en lasse vite. Elle n'a pas beaucoup d'imagination et a l'air de vouloir compenser cela par des tabous puérils et ridicules.
— Elle t'aime.
— Je l'aime aussi, là n'est pas le problème. L'amour et le sexe sont deux entités qui peuvent se mélanger, ou non. Regarde-toi, tu es déjà tout tremblant d'impatience… Un peu de tenue, voyons !
Il passa sa main libre sur la joue de Lúka. Sa peau frotta contre sa barbe naissante avec un petit bruit rugueux.
— Faudra vraiment que t'apprenne à te raser mieux que ça, c'est vraiment du travail d'amateur, commenta Ruan.
Il lui décocha un sourire ravageur et Lúka se sentit soudain au bord de la nausée. Jamais, même dans ses pires cauchemars, il n'avait imaginé une telle situation. Le souffle chaud de Ruan effleurait sa peau en une caresse dégoûtante qu'il était loin d'apprécier, et sa main s'approcha dangereusement du bouton de son pantalon.
— Des jumeaux ! Pouvait-on rêver fantasme plus délicieux ? chuchota-t-il.
Et avant que le jeune homme ait pu répondre, il plaqua sa bouche sur la sienne. Enfin, Lúka sentit sa poigne faiblir, et il essaya de faire abstraction de la situation cauchemardesque dans laquelle il se trouvait pour concentrer ses forces. Il n'eut même pas besoin de le frapper. Ruan s'écarta de lui, l'air complètement ahuri et profondément dégoûté.
— C'est toi qui m'as forcé à faire ça ? glapit-il d'une voix paniquée.
Pour toute réponse, Lúka régurgita son dîner sur ses chaussures.
***
Ruan se laissa glisser contre le mur, à côté de Lúka. Il lui tendit un verre d'eau, que l'autre vida à grands traits, reconnaissant.
— Tes chaussures ? demanda le jeune homme après s'être soigneusement essuyé la bouche.
— Elles survivront.
— Il faut que tu te fasses soigner, tu es un danger non seulement pour toi-même, mais aussi pour les autres, décréta-t-il.
L'homme soupira et passa une main dans ses cheveux blonds. À la lumière crue du salon, ses joues avaient pris une teinte cramoisie, alors que le reste de son visage était blême. Absolument mortifié de ce qui venait de se passer, il ne savait trop comment s'excuser. Que lui avait-il pris ? Un instant, il défendait sa mère des attaques mensongères et insultantes de Lúka, l'instant d'après, il le tenait plaqué contre le mur et l'embrassait avec fougue. C'était un véritable cauchemar.
— Qu'est-ce qui m'arrive ? se lamenta-t-il.
— Si je le savais…
Lúka détourna les yeux, peu désireux de soutenir son regard. Ruan eut la fugace impression qu'il lui mentait, qu'en réalité, il connaissait très bien les causes de son problème, mais il ne s'y attarda pas. Dans la cuisine, il avait frotté ses lèvres à s'en faire mal avec le coin d'un linge, et rincé sa bouche à grands renforts d'eau fraîche, au cas improbable où la salive de Lúka se serait mêlée à la sienne. Pourquoi l'homme ne s'était-il pas défendu de manière plus convaincante ? Même s'il était physiquement moins fort, il se servait de son don avec une grande habileté. S'il avait voulu le repousser, nul doute qu'il y serait parvenu sans mal.
Presque inconsciemment, il changea de position, s'écartant de Lúka. Sa présence auprès de lui le mettait mal à l'aise.
— Ne me refais plus jamais un coup pareil, marmonna le jeune homme, les yeux fixés sur le parquet de faux bois. Que cela soit clair entre nous, je ne suis pas intéressé.
— Parce que tu penses que je le suis, peut-être ? cingla Ruan. Non mais tu t'es vu ? Premièrement, je n'ai jamais été attiré par les hommes et je doute que cela change un jour, deuxièmement…
— J'ai autant de sex-appeal qu'un bol de porridge, termina Lúka. Je sais, tu me l'as dit.
— J'ai dit ça ? s'étonna-t-il. Peu importe. Je préférerais mourir que d'imaginer… Non. Je refuse d'y penser. Avoue que c'est toi qui m'as poussé à faire cela ! l'accusa-t-il. Tu voulais me déstabiliser, m'humilier !
Pour toute réponse, Lúka présenta son bras à Ruan. Une large ecchymose se dessinait sur son poignet, encore presque invisible, mais qui ne tarderait pas à bleuir et foncer.
— Ça ne veut rien dire, protesta-t-il. Tu as très bien pu te cogner contre la table ou je ne sais quoi !
— Crois ce que tu veux, je m'en moque. Mais ne t'avise pas de poser à nouveau tes mains sur moi.
Son ton glacial, tranchant, fit presque frissonner Ruan. Il se releva d'un bond, résista contre l'envie machinale de tendre une main à Lúka pour l'aider à se relever comme il l'avait si souvent fait avec ses amis et se dirigea vers la table. Le dossier d'analyses de Doyle s'y trouvait toujours. Il le referma et s'en empara, prenant un soin tout particulier à agir avec des gestes calmes, mesurés. Dès qu'il serait rentré chez lui, il prendrait une douche brûlante et se laverait au gant de crin, pour se débarrasser de cette impression de souillure qui ne le quittait plus.
Il se retourna vers Lúka. L'homme n'avait pas bougé, assis contre le mur, le visage tourné vers la fenêtre et le regard perdu dans le vide. Il ne l'avait jamais vu ainsi. D'ordinaire si sûr de lui, si insolent, il paraissait bouleversé. Cela aurait dû le réjouir, lui qui n'avait pour Lúka que du mépris, pourtant, il ne pouvait s'empêcher de ressentir de la pitié pour lui.
— Je n'ai pas besoin de ta compassion, déclara l'homme sans même lui faire face, le regard toujours fixé sur les profondeurs de la nuit. Je ne souhaite pas que nos rapports changent. Ne crois pas que nous allons devenir de "super potes", ou même qu'une vague complicité masculine se développera entre nous. Tu es Ruan, je suis Lúka, nous faisons semblant de bien nous entendre, mais en vérité, je te déteste autant que tu me détestes, et cela ne risque pas d'être différent un jour. Nous avons des personnalités totalement opposées, même si nous avons quelques points communs. J'aurais peut-être pu t'apprécier, si tu n'avais pas été aussi bouffi d'orgueil. Cependant, tu as pris la seule chose qui comptait à mes yeux, tu as sali la personne que j'aimais, sans te soucier d'elle ou de moi, simplement parce que c'était ce qui t'amusait, à ce moment précis. Tu es un sale petit con suffisant et capricieux, et moi, je suis un sale petit con égoïste et rancunier. Tu vois bien qu'il ne peut y avoir aucune amitié entre nous.
— Qui a dit que je voulais être ami avec toi ? répliqua Ruan. Quand on a des amis comme toi, on n'a même plus besoin d'ennemis ! Alors épargne-moi ta petite tirade larmoyante et moralisatrice. À présent, pardonne-moi de ne pas avoir envie de m'attarder dans cette ambiance chaleureuse au possible, mais ma famille m'attend.
— Je ne peux pas te laisser retourner auprès d'eux ainsi. Tu es malade, Ruan ! Il faut que tu fasses des examens, qu'on te soigne !
— C'est hors de question. Je me porte très bien, et rien ne me prouve que tu n'as pas inventé toute cette histoire !
Plus il y pensait, plus cela lui semblait la seule solution logique. Son esprit tourmenté se raccrochait à cette possibilité, écartant toutes les autres, et il ne laisserait certainement pas Lúka lui ôter la bouée de sauvetage qui le maintenait encore dans une réalité presque logique.
— Bon sang, Ruan ! Tu t'es précipité sur moi pour m'embrasser, tu t'es servi de ton don pour m'empêcher de me défendre, ne me dis pas que tu te portes très bien ! Je ne peux pas croire que ce soit là l'expression d'un fantasme inconscient à mon égard ! Tu agis parfois de manière complètement incohérente, brutale, sadique, et honnêtement, je ne pensais pas te dire cela un jour, mais tu me fais peur.
Il s'était relevé et se dirigea vers lui d'un pas décidé. Instinctivement, Ruan se crispa, sur la défensive. Mais Lúka ne fit que lui arracher des mains le rapport de Doyle.
— Il est préférable que ceci ne traîne pas n'importe où. Une personne mal intentionnée pourrait s'en servir contre toi. Nous devrons nous occuper de ton traître de chercheur. Je propose un accident de navette, ou une rupture d'anévrisme. Je crois savoir que tu es familier de ces deux méthodes. Pour ton autre problème, on en reparlera lorsque je serai moins fatigué. Parce qu'au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, il est tard, et cette sympathique petite entrevue avec Doyle m'a épuisé.
Ruan lui jeta un coup d'œil un peu plus appuyé. À présent que Lúka se trouvait juste sous la source de lumière, il remarqua l'extrême pâleur de son teint et ses traits tirés. Lui-même commençait à sentir le poids de la fatigue s'abattre sur ses épaules. Il étouffa un bâillement.
— Bon, il est effectivement l'heure de rentrer. Ève sera furieuse, je lui avais promis de l'aider à dresser le plan des tables pour notre union.
Lúka le regarda avec un mélange d'horreur et de déception, et Ruan décida de ne pas y prêter la moindre attention. Cet homme avait toujours été bizarre, de toute manière.
Commentaires
1. Le dimanche 26 décembre 2010 à 22:50, par Mylène
2. Le dimanche 26 décembre 2010 à 23:02, par Ness
3. Le mercredi 29 décembre 2010 à 01:10, par Mélie
4. Le dimanche 9 janvier 2011 à 17:41, par Ness
5. Le mardi 11 janvier 2011 à 18:18, par Mélie
6. Le mardi 11 janvier 2011 à 22:00, par Ness
7. Le mardi 11 janvier 2011 à 22:31, par Mélie
8. Le vendredi 14 octobre 2011 à 19:41, par raph1509
9. Le vendredi 26 avril 2013 à 23:26, par Hino
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