CHAPITRE VI

Line aimait beaucoup Genève, avec ses architectures un peu vétustes, son magnifique lac, son jet d'eau, et surtout, les montagnes qui s'élevaient de tous côtés, mais Genève sous la pluie n'avait jamais été le genre de tableau dont elle raffolait. Surtout lorsque les trombes d'eau avaient fait fondre les quelques centimètres de neige s'étalant jusqu'alors dans les rues, transformant ce qui avait été un paysage relativement agréable en une immense pataugeoire boueuse. Les prévisions météorologiques prétendaient qu'il ne pleuvait que depuis huit minutes, toutefois, à voir le niveau des flaques, Line en doutait.

Elle avait quitté le Laboratoire sans réfléchir, sans même prendre le temps de remettre ses chaussures. À ce moment-là, la seule chose qui avait compté avait été de s'éloigner de Lúka. Et une fois qu'elle s'était aperçue de son fâcheux oubli, il avait été hors de question de revenir en arrière. Elle s'en voulait d'avoir giflé son frère, même s'il l'avait mérité. Bien sûr, il avait déjà levé la main sur elle, bien sûr, ce n'était qu'une gifle, bien sûr, il s'en remettrait, cependant, elle avait l'impression d'avoir brisé quelque chose entre eux.

Elle gara sa navette dans la place qui lui était réservée et qu'elle payait une fortune chaque mois, et se prépara à affronter la pluie, le journal de Lena serré contre sa poitrine. Elle avait retrouvé un des pulls de Mikhail à l'arrière et y avait emballé le précieux livre. S'il se mouillait, l'encre baverait et le texte deviendrait illisible. Si seulement elle avait eu un parapluie !

L'air froid fouetta ses bras nus et elle grimaça. Ses orteils s'enfoncèrent dans la masse mouillée et glaciale et elle remercia l'heure tardive de lui offrir au moins l'anonymat de la nuit. Les journalistes se régaleraient sans doute de pouvoir poster en première page de leurs torchons populaires des photographies d'elle sautillant dans la rue en tutu de danse et pieds nus dans la neige en plein mois de janvier. Heureusement, l'immeuble où elle vivait était tout proche. Elle se demanda si elle devait d'abord passer chez William pour aller chercher son fils, cependant, il n'était pas fondamental que son ami la voie dans un accoutrement pareil.

Arrivée devant sa porte, elle tendit l'oreille : des voix traversaient l'épaisseur des murs. Pouvait-il s'agir de cambrioleurs ? Ce n'était que peu probable. Et de toute manière, qui que ce soit, elle saurait en faire façon. Elle n'était pas télépathe et télékinésiste pour rien. La paume sur la serrure digitale, elle resta sur ses gardes. La porte s'ouvrit avec un petit déclic et elle entra… pour se retrouver quasiment nez à nez avec William. L'homme lui jeta un regard étonné, détaillant son curieux habillement.

— Ce n'est pas le mardi, ton cours de danse ?

Il sembla finalement remarquer ses pieds nus et fronça les sourcils.

— Tu es folle de te balader si peu habillée en plein hiver ! Allez, viens vite à la cuisine, il y fait beaucoup plus chaud. Mikhail est planté devant l'holovision, mais ne t'inquiète pas, il regarde un truc de Disney et pas une de ces horreurs violentes qu'il affectionne tant.

Line n'avait pas dit un mot, se contentant de le suivre dans l'appartement. Pourquoi était-il chez elle ? Ce n'était vraiment pas le bon moment ! Tout ce dont elle avait envie, c'était de se réfugier entre ses draps avec le journal de Lena, pour oublier ce qui s'était passé quelques heures plus tôt.

Will passa les bras autour de ses épaules et l'attira contre lui, tendrement.

— Tu es glacée, murmura-t-il. Tu devrais aller prendre un bain bien chaud, sinon, tu risques de tomber malade. Qu'est-ce qui t'a pris de sortir vêtue ainsi ?

— C'est compliqué, marmonna-t-elle. Que fais-tu ici ?

— Il se trouve que ton fils a insisté pour venir chez vous. Il a fait ses devoirs et s'est planté devant l'holovision, pendant que je bossais. Je t'attendais pour rentrer chez moi. À moins que tu ne veuilles me garder, bien sûr, insinua-t-il.

Elle ne répondit pas et il relâcha son étreinte, déçu.

— J'avais peur que tu ne reviennes pas ce soir, avoua-t-il.

— Tu étais jaloux ?

— Oui, évidemment ! Mais que voulais-tu que je fasse ? Je ne pouvais qu'espérer que tu reviennes, je n'allais quand même pas t'y obliger.

Line entra dans le salon. Mikhail était vautré sur le canapé, un soda à la main, et suivait les aventures sans doute palpitantes de Bibi la loutre et de Charles le castor. En voyant sa mère, il posa son verre et alla l'embrasser.

— Tu es drôle, décréta-t-il. Et tu sens les vieilles choses.

Line éclata de rire et Will l'imita. Le petit garçon avait parlé en anglais, ce qu'il faisait de plus en plus souvent depuis qu'il avait commencé l'école. Ses cours étaient en anglais de même que ses manuels scolaires, et à part avec Line, Lúka ou Lyen, il ne parlait plus que cette langue. Récemment, il avait même commencé à répondre en anglais à ses questions, ce qui la peinait un peu. Mais c'était probablement mieux ainsi : avec William qui ne comprenait ni le russe ni le français, l'anglais était la langue la plus pratique pour communiquer.

— La vérité sort de la bouche des enfants, commenta Will en ébouriffant les cheveux du petit garçon. Cette robe sent la naphtaline.

— Oui, elle traînait dans un placard depuis des années. J'avais envie de la mettre. Mais je la donnerai à laver, elle a bien besoin d'être rafraîchie.

— En revanche, toi, c'est d'être réchauffée dont tu as besoin. Va prendre un bain, je te prépare du thé. Tu dois mourir de soif.

William l'accompagna à la salle de bain. Cela lui rappela l'étrange soirée qu'ils avaient vécue, plusieurs mois plus tôt, alors qu'elle avait abusé du gin et qu'elle se trouvait dans un bien piteux état. Elle l'avait embrassé, ce soir-là, parce qu'il était le meilleur ami de Lúka et qu'elle voulait faire souffrir ce dernier, mais surtout parce qu'il représentait pour elle la sécurité et la stabilité que son frère ne lui offrait pas. Elle l'aimait. Pas d'un amour passionnel et dévorant comme celui qu'elle éprouvait pour Lúka, cependant, ce sentiment était comme William : stable et sécurisant.

— Tu sais que tu es très belle, comme ça ? la complimenta-t-il en l'attirant contre lui, dès qu'ils furent hors de la vue de Mikhail. J'aimerais te voir danser. C'est dommage que tu refuses toujours ! C'est comme le piano : je ne peux t'écouter que lorsque tu ne sais pas que je suis là…

— D'après la prof, mes positions sont fausses et je dois reprendre toutes les bases. Je ne pense pas que ce soit un spectacle très réjouissant.

— Je suis persuadé que tu danses bien mieux que ce que tu veux me laisser entendre. Je te connais, tu es perfectionniste, rétorqua William.

Elle passa les bras autour de son cou, un peu gênée par le paquet qu'elle n'avait pas lâché, et l'embrassa. Ses lèvres étaient chaudes et douces, et le contraste avec sa peau glacée les surprit tous les deux.

— Tu n'as rien mangé, je parie.

— Rien depuis ce matin, non.

— Il doit rester une boîte de poulet-curry, ça te tente ? proposa-t-il.

— Fantastique. Je dois avouer que je pourrais avaler n'importe quoi.

— Tu veux que je m'en aille ?

— Je ne sais pas, soupira-t-elle. J'ai envie d'être avec toi, mais d'un autre côté, j'ai peur de ce que pourrait penser Mikhail.

En réalité, elle trouvait surtout déplacé de passer la nuit avec William après avoir fait l'amour avec Lúka quelques heures auparavant. Sur le moment, cela ne lui avait pas paru une si mauvaise idée. À présent, toutefois, la culpabilité se faisait lourde. Son ami ne semblait pas enchanté de sa réponse et elle se mordit la lèvre. Elle ne voulait pas rendre les choses plus compliquées qu'elles ne l'étaient déjà.

— Si je reste, tu sais que ce ne sera que comme un ami, avança-t-il.

— Quoi ?

— Voyons, Line, ne me prends pas pour un idiot. Tu es bouleversée. Je ne sais pas ce qui s'est passé avec Lúka et je ne veux pas le savoir. Si vous avez couché ensemble, je n'ai pas envie d'en être informé. Je préfère encore rester dans le doute et me dire que tu es simplement fatiguée, que cette marque rouge dans ton cou n'est rien d'autre qu'une légère irritation, que si tes lèvres sont gonflées, c'est parce que tu passes ton temps à les mordiller. Je préfère croire que tu es incapable de me faire ça. Comme je ne suis pas non plus le dernier des imbéciles, je te laisse le bénéfice du doute. Prends ce bain, détends-toi, et tu n'auras qu'à me rejoindre dans la cuisine. J'ai encore du travail.

Il l'embrassa sur le front, la laissant médusée et muette de stupeur. Elle s'assit sur le rebord de la baignoire, les jambes tremblantes. Pourquoi était-il si gentil, si compréhensif ? Il avait tout compris, pourtant, il ne l'avait pas repoussée, il l'avait même embrassée… Elle se sentait encore plus misérable. Le visage entre ses mains, elle se mit à pleurer. Qu'allait-elle faire ?

***

Le bain lui fit du bien. Elle accueillit l'eau chaude avec un bonheur teinté de soulagement. Le liquide effaçait les traces de sa trahison et le savon la purifiait, même si cela n'avait plus beaucoup de sens, à présent que Will savait la vérité. Il l'attendait dans la cuisine et elle s'attardait délibérément, incapable de se résoudre à affronter son regard. Il ne lui parlerait plus de Lúka, elle le connaissait bien. Il enfouirait sa peine tout au fond de lui et préférerait orienter la conversation sur des sujets moins délicats.

Le journal de Lena était à portée de main et elle céda presque à la tentation de l'ouvrir pour en lire un ou deux passages. Cela lui occuperait l'esprit et elle cesserait de penser à la souffrance qu'elle causait à William. Cependant, elle risquait de mouiller les précieuses pages, et la salle de bain n'était pas le lieu approprié pour ce type d'investigations. Plus tard dans la nuit, lorsqu'elle serait calmée, elle pourrait peut-être se plonger dans sa lecture, mais maintenant, elle avait d'autres problèmes à résoudre.

Elle ferma les yeux, s'immergeant presque totalement dans l'eau parfumée. Immédiatement, les images qui lui vinrent à l'esprit furent celles des moments intimes qu'elle avait passés avec Lúka. Caresses, baisers, mots tendres… Tout lui revenait, pour la troubler plus que de raison. Si elle devait choisir, il fallait qu'elle le fasse sans tarder. William lui offrait une seconde chance, et elle savait que Lúka serait fou de joie qu'elle revienne auprès de lui. L'un comme l'autre étaient prêts à l'aimer telle qu'elle était, et le choix n'avait rien de facile. D'un côté, il y avait son frère, qu'elle chérissait depuis toujours et qui avait certes de nombreux défauts, mais également beaucoup de qualités. Il lui ressemblait, il connaissait l'enfer de la télépathie. De l'autre, William, qu'elle aimait sincèrement et avec qui elle se sentait si bien. Lui ne l'avait jamais blessée, il s'était toujours montré honnête avec elle.

Maintenant que sa colère contre Lúka était tombée, elle se rendait compte qu'elle n'avait qu'une envie : celle de le retrouver. Elle avait été l'artisane de son propre malheur, elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle. Il était hors de question qu'elle retourne auprès de lui, elle avait bien trop souffert. Même s'il lui avait assuré avoir changé, elle avait peur que ce ne soit que pour un temps. Que ferait-elle si elle découvrait après quelques mois qu'ils étaient toujours aussi peu capables de vivre ensemble ? Elle aurait tout perdu !

Elle ne savait pas si William voulait encore d'elle. Il lui avait dit que s'il restait, ce ne serait qu'en tant qu'ami. Elle ne pouvait le blâmer. Si elle avait été à sa place, elle serait partie en claquant la porte et en criant qu'elle le détestait.

Elle sortit son visage de l'eau et sentit des larmes brûlantes piquer ses yeux. Vaincue, elle les laissa couler le long de ses joues mouillées. Elles creusèrent comme de petites tombes dans la mousse scintillante.

***

Face au miroir, Line observait son corps nu. La seule preuve de ses ébats passionnés avec Lúka était la marque rouge dans son cou, qui s'estompait déjà. Elle l'effleura du bout des doigts, partagée entre la colère et les regrets. Ses cheveux mouillés s'étaient plaqués en mèches sombres sur son front. Cette coupe courte commençait à lui déplaire, elle hésitait à les laisser pousser à nouveau. En revanche, elle garderait cette couleur châtain qui faisait ressortir ses yeux. Son frère avait été le seul à regretter sa blondeur et elle savait son avis très subjectif.

Elle décrocha le vieux peignoir vert pendu à sa porte et s'y enveloppa, la peau parcourue de frissons. L'air n'était pourtant pas frais, surtout après le long bain brûlant qu'elle avait pris. La chaleur avait embué les miroirs au-dessus des lavabos. Elle avait dû les frotter avec sa serviette-éponge pour qu'ils retrouvent leur utilité première. Affronter William ne serait pas simple, d'autant plus qu'elle était loin d'avoir pris une décision. La petite horloge digitale à côté de l'armoire affichait vingt-trois heures douze : elle avait passé près d'une heure dans son bain, bien plus que ce que la politesse permettait. Will lui avait dit qu'il devait travailler, mais elle était consciente qu'il attendait sans doute son retour avec impatience et angoisse. À sa place, elle n'aurait pas supporté cette longue attente incertaine.

Le tutu gisait sur le carrelage blanc et elle le ramassa pour le suspendre à la place de son peignoir. Elle se demanda si elle pourrait le porter à nouveau sans que ne lui reviennent immédiatement les images de cette étrange après-midi. La petite culotte passa directement dans le panier à linge. Line resserra la ceinture de son peignoir et ouvrit la porte de la salle de bain. L'air froid s'engouffra dans la pièce surchauffée et ses bras se couvrirent à nouveau de frissons. Il était temps de réparer ses erreurs.

***

La grande table de la cuisine disparaissait presque sous la paperasse. Dossiers, factures, propositions de projets… Will ne l'avait pas entendue entrer et elle l'observa quelques instants, appuyée contre l'encadrement de la porte. Ses cheveux châtain clair tombaient sur son front en mèches souples et il rongeait un crayon d'un air très inspiré. Il s'était débarrassé de sa cravate et avait défait les premiers boutons de sa chemise, dévoilant un T-shirt bleu ciel. Line l'avait toujours trouvé très beau, et plus elle le connaissait, plus ce sentiment grandissait. Elle ne l'avait que très rarement vu en colère, et d'aussi loin qu'elle se souvienne, il lui avait toujours offert de radieux sourires.

Enfin, il releva la tête et remarqua sa présence. Cette fois, par contre, il ne sourit pas. Elle s'approcha de lui, une main retenant le peignoir qui menaçait de s'ouvrir à chacun de ses pas.

— Tu as pleuré.

Elle haussa les épaules. Il se leva et l'attira doucement contre lui. Elle s'abandonna dans ses bras, la tête contre sa poitrine. Il était un peu plus grand que Lúka, elle n'avait jamais prêté autant d'attention à ce détail jusqu'alors.

— Tu sens bon, murmura-t-il. Mais tes cheveux sont encore humides, je ne voudrais pas que tu risques de prendre froid.

Il rabattit la capuche de son peignoir sur son visage, très sérieux.

— Voilà, mon petit jedi. Il ne te manque plus que le sabre laser.

Elle éclata de rire et passa les bras autour de son cou. À l'oreille, elle lui murmura qu'elle l'aimait. Pour toute réponse, il s'écarta d'elle et ouvrit une armoire, dévoilant des dizaines de boîtes de conserve aux couleurs criardes.

— Tu as toujours faim ?

Elle hocha la tête, la gorge nouée, mais il lui tournait toujours le dos. Sa réponse n'avait pas l'air de l'intéresser particulièrement. Enfin, il lui fit face, le visage bouleversé.

— Je ne peux pas, Line. Je suis désolé. Je croyais que j'y arriverais, mais c'est impossible. Tu sais que je t'aime, là n'est pas le problème. Je ne veux pas de cette relation. Je n'ai pas envie de devenir un Lúka numéro deux, de traîner ma misère pendant une année parce que tu seras partie avec un autre homme.

Line prit une profonde inspiration, tenta de calmer les battements fous de son cœur, et plongea ses yeux dans les siens.

— C'est vraiment ce que tu penses ?

— Oui.

— Très bien. Je vais aller coucher mon fils, et on en reparle après, tu veux bien ?

— Il est déjà au lit depuis presque une heure.

Désemparée, privée de ce qui était une superbe excuse pour s'éloigner quelques minutes de lui, elle se laissa tomber sur une chaise et fixa des yeux les papiers sur lesquels William travaillait. Pas qu'elle y comprenne grand-chose, mais cela lui donnait une raison de ne plus affronter son regard. Son ami reporta toute son attention sur la boîte de poulet-curry et bientôt, une odeur alléchante remplit la cuisine. L'estomac de Line criait famine, pourtant, elle avait rarement eu aussi peu d'appétit. Elle finit tout de même par se lever pour prendre une assiette et des couverts.

— Tu as déjà mangé ?

— Oui. J'ai emmené Mikhail au McDo, tu sais qu'il adore ça.

— Cette bouffe dégueulasse ? Génial.

— Ce n'est pas plus dégoûtant que ces conserves, contra-t-il. Et je crois savoir qu'il y a quelques mois, tu étais une fervente adepte du menu BigMac grand format. N'imagine pas que j'ai déjà oublié que tu m'y traînais à la moindre occasion. Ton fils était content, en tout cas.

— Oh, je n'en doute pas, répliqua-t-elle avec mauvaise humeur.

Elle posa l'assiette sur la table et la porcelaine claqua contre le marbre. William lui jeta un regard étonné.

— Attends, je vais débarrasser la table. Je me suis un peu étalé, je suis navré.

Il rassembla ses papiers en moins d'une minute et les fourra dans son sac. Line était prête à parier qu'il passerait plus d'une heure à les trier le lendemain, mais après tout, c'était son problème. À sa grande surprise, il déposa un tendre baiser sur son front et lui sourit.

— Excuse-moi, soupira-t-elle. Je me suis énervée, je n'aurais pas dû. Tu restes quand même, cette nuit ?

William la regarda comme si elle lui avait demandé s'il avait l'intention d'enfiler un costume de Spiderman et de se suspendre à une corde en lançant des bananes à la foule.

— Je… Je croyais avoir été clair.

— Pas tellement, en réalité, contesta-t-elle.

Son peignoir s'était ouvert à demi, offrant à William une vue plongeante sur ses seins. Il rougit et détourna les yeux. Line se colla à lui et se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Très consciente d'être devenue soudain irrésistible, elle détacha sa ceinture en tissu-éponge et laissa glisser le peignoir à terre.

— Ce n'est pas une bonne idée, souffla-t-il.

— Si tu en as une meilleure, tu es libre de la partager, répliqua-t-elle sur le ton de la plaisanterie. Tu ne veux toujours pas rester ?

Il ne répondit pas mais avança la main pour caresser son épaule. Line sentait le désir l'envahir et sut qu'elle avait déjà vaincu ses dernières réticences. Elle n'avait aucune envie de faire l'amour avec lui. Pas maintenant. Pas après tout ce qui s'était passé. Cependant, c'était le seul moyen qu'elle avait trouvé pour le persuader de rester.

Encore une fois, il la surprit. Il se baissa et ramassa le peignoir, puis en couvrit ses épaules et noua maladroitement la ceinture autour de sa taille. Elle ne le quitta pas des yeux, bouleversée et humiliée.

— Je reste, conclut-il. Mais en tant qu'ami.

— Tu n'as pas envie de moi ?

— Oh, physiologiquement, c'est certain. Psychologiquement, un peu moins. Tu veux savoir ce dont j'ai réellement envie, Line ?

Elle hocha la tête, rongée par l'angoisse. Qu'allait-il lui demander ? Et pourquoi était-il si illogique ? Ruan ou Lúka n'auraient sans doute pas résisté à la tentation, trop heureux de la perspective délicieuse qui s'offrait soudain à eux sans qu'ils aient eu à faire le moindre effort pour la mériter.

— Que tu t'asseyes à cette table et que tu manges un peu. Tu as l'air épuisée.

Docile, elle obéit. Les premières bouchées furent difficiles. La boule qui s'était installée dans sa gorge ne semblait pas décidée à faire ses bagages et elle avalait à grand-peine. Cependant, elle termina son plat. William s'était assis en face d'elle et tentait de lui faire la conversation, mais elle n'avait pas le cœur à discuter de la pluie et du beau temps, surtout que la pluie tenait la part belle. Elle se leva finalement pour laver son assiette et ses couverts, sous le regard surpris de son ami, qui ne comprenait pas bien pourquoi elle ne se contentait pas de les ranger dans le lave-vaisselle. Enfin, elle se tourna vers lui.

— Je propose que nous allions nous coucher. Je suis exténuée, et vu tes cernes, une bonne nuit de sommeil ne te ferait pas de mal.

William acquiesça, heureux de quitter cette cuisine qui n'était guère plus accueillante qu'un repaire de loups affamés. Line avait à son égard la froideur d'un glaçon, et il savait que le manque d'intérêt qu'il feignait envers elle y était pour beaucoup. Ce serait loin d'être la première fois qu'il dormirait avec elle, cependant, tout était différent, à présent qu'il avait connu la douceur de ses caresses et l'infinie tendresse de ses baisers. Il savait qu'il pouvait encore refuser, qu'il avait encore la possibilité de quitter l'appartement de son amie pour se retrouver dans la glaciale et amère solitude du sien, toutefois, il savait aussi que s'il agissait ainsi, tout serait brisé entre eux. Et malgré les mots durs qu'il avait eus quelques minutes auparavant, il souhaitait donner une chance à leur relation si neuve et déjà si complexe.

***

Line avait revêtu un T-shirt bleu et un mini-short, au grand dam de Will, qui aurait préféré qu'elle choisisse le vieux pyjama à manches longues qu'elle avait l'habitude de porter lorsqu'elle dormait seule. Dans le lit, elle se serra contre lui et il l'entoura de ses bras, le visage enfoui dans ses cheveux. Ceux-ci avaient rapidement séché et sentaient bon la vanille. Il aimait les moments de tendresse qu'il passait avec Line, même s'il devait lutter pour résister à ses avances. Son corps chaud collé au sien ne le laissait pas indifférent et il avait désespérément envie de l'embrasser, de la caresser. Mais après ce qu'il venait d'apprendre, cela ne servirait à rien de continuer leur relation, du moins pour l'instant. Line n'avait pas oublié Lúka, loin s'en faut, et elle pouvait prétendre ce qu'elle voulait, elle n'était pas prête à se lancer dans une nouvelle histoire. La jeune femme souffrait de sa décision, cependant, celle-ci lui avait semblé la meilleure à prendre dans l'état actuel des choses. Depuis qu'elle était partie précipitamment au beau milieu de l'après-midi pour aller rejoindre Lúka, la veille, il la sentait moins sûre d'elle, beaucoup plus instable. Il ne savait pas ce qui s'était passé là-bas, ce qu'ils avaient découvert dans ce passage secret, mais quoi que ce soit, cela l'avait bouleversée.

— Will, je suis désolée, murmura Line.

— Je sais.

Elle se tourna pour lui faire face, ses lèvres touchant presque les siennes. Dans la pénombre, ses yeux étaient deux taches gris clair et son teint pâle accentuait la beauté de ses traits. Elle était absolument magnifique. Et il savait que sous ses vêtements ridiculement courts et très moulants se cachait un corps aux formes parfaites.

— C'est avec toi que je veux être, je te l'ai dit et je n'ai pas changé d'avis.

— Tu n'en es pas encore certaine, objecta-t-il.

— Tu sais bien que si.

— Non. Tu aimes encore Lúka.

— Et toi, tu aimes encore Rosalyn, répliqua-t-elle gentiment.

Il soupira et se mit sur le dos, les yeux fixés sur le plafond. Line appuya sa tête sur son épaule, une main en travers de son torse.

— Je ne sais pas, lâcha-t-il finalement. C'est vrai qu'elle me manque, parfois, et que je regrette nos moments de complicité. Cependant, tu remarqueras que je ne suis pas toute la journée chez elle, à explorer des passages secrets et à revenir au milieu de la nuit.

— Vingt-deux heures, c'est loin d'être le milieu de la nuit, protesta-t-elle. Et tu as vu le passage, tu ne peux pas m'accuser de te donner de fausses excuses ! Toi-même, tu ne rêvais que d'une chose : partir l'explorer avec Lúka. Si je ne t'avais pas retenu, tu serais sans doute là-bas, avec lui, à fouiller les moindres recoins de l'étage secret qu'il a découvert. Nous nous sommes laissés prendre par le temps, je n'ai pas réalisé qu'il était déjà si tard…

Will plongea la main dans les courts cheveux bruns de la jeune femme et les caressa tendrement, le regard toujours perdu dans le vague. Line se serra un peu plus près de lui. Ses lèvres frôlaient son cou et il sentait la chaleur de son souffle sur sa peau.

— Attendons quelques semaines, avança-t-il. Tu seras plus sûre de tes choix et moi des miens. Pour l'instant, tu nages dans le brouillard, et je ne peux pas dire que j'en mène large non plus.

— J'ai déjà fait mes choix : je veux être avec toi, répéta-t-elle.

— Mais il faut être deux pour construire une relation, et moi, je ne suis pas certain d'avoir envie de ça. Pas pour le moment, en tout cas. Laisse-moi y réfléchir quelques jours, tu veux bien ?

Line s'écarta de lui et se blottit dans un coin du lit. Il essaya de lui parler, de lui expliquer sa décision, cependant, elle ne prononça plus le moindre mot, refusant de répondre à ses questions. Au bout d'un moment, il se lassa, se tourna de son côté et s'endormit, vaincu par la fatigue.

***

Une fois que Line fut certaine que William s'était endormi, elle se glissa hors du lit avec précautions. Sa respiration était profonde et il remua à peine lorsqu'elle repoussa le bras qu'il avait machinalement passé autour de sa taille quelques minutes après avoir plongé dans un sommeil bien mérité. Le peignoir qu'elle avait oublié de ranger traînait sur le dossier d'une chaise et elle le revêtit avec des gestes lents, surveillant toujours le visage détendu de son ami que la lune presque pleine éclairait de son halo pâle. Les deux derniers jours n'avaient guère été reposants, pour lui comme pour elle. Cependant, toute fatigue semblait l'avoir abandonnée et le sommeil lui refusait le soulagement éphémère de l'oubli. Doucement, elle remonta le drap sur lui. Le chauffage était au maximum, mais les doubles vitrages ne pouvaient rien contre le froid mordant de l'hiver.

La porte s'ouvrit sans bruit et Line se glissa dans le couloir, pour gagner la salle de bain. Dans un des tiroirs de la commode, elle avait caché le journal de Lena. Puisqu'elle ne parvenait pas à s'endormir, autant que ses insomnies ne soient pas inutiles. Dans la cuisine, elle se prépara un café noir, qu'elle sucra abondamment pour en faire disparaître l'amertume. L'odeur d'arabica embauma bientôt la pièce et Line soupira, s'appuyant contre la grande table de marbre sombre, soudain lasse et désespérée. Presque frénétiquement, elle chercha un couteau bien aiguisé dans un tiroir et regarda la lame, la gorge nouée. Lorsqu'elle avait quitté Lúka, elle s'était juré de cesser cette automutilation, qu'elle considérait comme salutaire mais qu'elle savait dangereuse. Elle cicatrisait vite et le risque qu'elle se blesse réellement était minime, cependant, elle refusait de retomber dans la dépendance.

La lumière crue de la cuisine faisait ressortir le dessin bleuâtre de ses veines. Line repoussa le bracelet noir aussi loin qu'elle le pouvait et détailla son poignet : fines, minuscules et presque invisibles, les traces de ses méfaits passés avaient tout de même marqué la peau. Seul un observateur minutieux et sachant ce qu'il cherchait aurait pu voir ces anciennes cicatrices aux trois quarts effacées, pourtant, elles étaient bien là.

Line ferma les yeux et appuya la lame sur la peau fine. Ses mains tremblaient. Elle prit une profonde inspiration et augmenta la pression de ses doigts sur le manche du couteau. La douleur bénie afflua dans son poignet, alors que quelques gouttes de sang venaient tacher la pâleur de son avant-bras. Pourquoi cette souffrance physique relâchait-elle le trop-plein de sa souffrance morale, elle ne le savait pas. Déjà, elle se mordait la lèvre, regrettait son acte, mais c'était trop tard. Sur le carrelage blanc, quelques taches écarlates avaient fleuri. Elle les essuya rapidement, puis passa la lame du couteau sous l'eau, avant de ranger son instrument de torture à sa place. L'entaille sur son poignet n'était que superficielle. Elle avait d'ailleurs presque cessé de saigner. Line balaya la cuisine du regard : toute trace de son acte était effacée. Le café avait refroidi un peu, juste ce qu'il fallait pour qu'elle puisse supporter le contact de la porcelaine brûlante contre sa paume. Dans le salon, elle serait bien mieux.

***

Enveloppée dans une chaude couverture de laine, Line but quelques gorgées de son café. Les grandes baies vitrées laissaient entrer l'éclat inhabituellement fort de la lune. Le lac brillait, reflétant comme un miroir les lumières du ciel et de la ville. Très loin, au-delà des dernières lueurs des maisons et des navettes, l'ombre sombre des montagnes se détachait sur le bleu trop pâle de la nuit, surmontée de balises lumineuses multicolores, comme un gros gâteau au chocolat dont on s'apprêtait à souffler les bougies. S'il n'avait pas fait aussi froid, Line serait allée se promener dans le Jardin Anglais, qui était toujours si romantique sous la lune. Même à cette heure tardive, l'endroit était sans danger, surveillé en permanence par une demi-douzaine de policiers. Genève était une des villes les plus sûres du monde, et cet argument avait pesé un poids certain lorsqu'elle s'était mise en quête d'un appartement, plus d'une année auparavant. Mais même enveloppée comme elle l'était dans sa couverture de laine, elle frissonnait. Ce n'était certainement pas le moment d'aller offrir sa constitution fragile à la bise glaciale ; les longues balades nocturnes dans le Jardin Anglais attendraient la fin du printemps.

La pluie avait cessé peu après qu'elle était rentrée chez elle et le ciel s'était rapidement dégagé, à croire que cette averse subite avait été planifiée par un être puissant aux desseins sadiques.

La petite lampe que Line avait allumée projetait un faible halo autour d'elle, tout juste suffisant pour lire. Sur la table basse devant le canapé, le journal de Lena semblait la défier, toujours clos et recelant sans doute de nombreux secrets et les réponses aux questions que Lúka et elle s'étaient posées toute leur vie durant.

L'absence de son frère suscitait en elle un léger malaise : jusqu'alors, ils avaient exploré leur passé ensemble. La chambre de leur père, son coffre, le Laboratoire, les notes concernant ses recherches… Ouvrir ce journal sans Lúka, c'était un peu le trahir. Mais si elle ne l'avait pas pris avec elle, elle savait que son frère l'aurait lu sans elle, et cela, elle n'aurait pas pu l'accepter. Depuis qu'elle avait découvert la photographie de Lena, cinq ans plus tôt, elle s'était toujours sentie liée à la jeune femme. Celle-ci était la Première, la fille que son père avait sûrement chéri plus que tout au monde. À vrai dire, tout ceci n'était que suppositions sans fondements ; peut-être Lena avait-elle passé sa vie enfermée dans cette chambre, avec pour seule compagnie celle de cette vieille télévision. Peut-être même avait-elle été battue. Après tout, dans l'unique texte qu'ils avaient lu d'elle, elle regrettait la violence de son père.

Line échangea la tasse à demi vide contre le livre bleu et se cala confortablement au fond du canapé, la couverture de laine remontée presque jusqu'au menton. Au loin, une sirène de police déchira la nuit, atténuée par le double vitrage et par les murs soi-disant insonorisés. L'immeuble datait du début du siècle et les bruits de l'extérieur lui parvenaient encore, étouffés mais audibles. Elle préférait que ce soit ainsi : après toutes ces années passées dans ce bunker au cœur de la montagne, où le seul son qui troublait la nuit était sa propre respiration, elle accueillait avec bonheur les bruits de la ville. Un instant déconcentrée, elle reporta son attention sur le journal de Lena, qu'elle tenait entre ses mains légèrement crispées. Comme elle l'avait fait quelques heures auparavant, elle laissa glisser ses doigts sur la couverture rigide recouverte de tissu.

Lorsqu'elle avait une quinzaine d'années, elle avait songé à commencer un journal intime. Pas qu'elle ait eu grand-chose à raconter, cependant, elle aimait se dire qu'un jour, quelqu'un le trouverait peut-être et tenterait d'imaginer la vie qu'elle avait eue, s'attacherait à elle à travers ses écrits, sourirait ou pleurerait en lisant ses aventures quotidiennes… La peur que son père ne le trouve avait jugulé cette envie et, à bien y réfléchir, c'était probablement mieux ainsi. Elle n'aurait pu s'empêcher d'y coucher ses pensées les plus profondes, et se servir contre elle de ses propres faiblesses aurait alors été d'une simplicité enfantine.

La douleur diffuse dans son poignet avait diminué, mais la légère entaille brûlait encore un peu, comme pour lui rappeler sa présence et son manque flagrant de volonté. Déjà, la plaie s'était refermée. Line, amère, se dit que si elle nourrissait un jour des envies de suicide, elle devrait songer à rayer "s'ouvrir les veines" de la liste des mille et une façons de se donner la mort. Sidérée de s'être laissée aller à de telles pensées, elle secoua la tête en soupirant. Qu'était-elle en train de devenir ? Pour chasser de son esprit décidément trop morose ses idées lugubres, elle ouvrit le journal de Lena d'un geste décidé.

Comme elle l'avait craint, la lecture s'avéra plus que laborieuse. L'écriture de Lena avait beau présenter des similitudes avec la sienne, Line n'était pas aussi habituée au cyrillique que Lúka et le déchiffrait lentement. Pour couronner le tout, son orthographe était approximative et, non contente de mélanger allègrement français et russe, Lena écrivait le vocabulaire d'une langue en utilisant les caractères de l'autre. Était-ce le moyen ridicule qu'elle avait trouvé pour protéger son journal du regard trop curieux de son père ? Line en doutait. Il était plus probable que Lena ait jugé amusante cette méthode si particulière d'écriture.

Ses écrits étaient irréguliers : deux ou trois entrées dans la même semaine, puis plus rien pendant des mois. Sa douloureuse solitude transparaissait presque à chaque page et Line cessa de l'envier. Elle avait eu Lúka, même si leurs rapports avaient parfois été conflictuels. Tout valait mieux que profiter seule d'un jardin de toute beauté.

Étrangement, elle ne parlait jamais de Mikhail comme de son père, ce qui poussa Line à se demander s'ils ne s'étaient pas fourvoyés sur toute la ligne. Qu'était-il vraiment pour elle ? Certes, dans les fichiers gouvernementaux, elle apparaissait comme sa fille, cependant, elle apparaissait également comme décédée en 2029, alors que les entrées du journal ne cessaient qu'en 2060. Une chose était certaine : les expériences qu'ils avaient crues réalisées par Mikhail l'avaient été par Lena. C'était elle qui avait créé les embryons que Lyen avait menés à terme, c'était elle également qui était responsable de toutes les découvertes dont leur père s'était toujours glorifié. Avait-elle joué un rôle dans leur conception, à elle et à Lúka ? Elle ne parlait que peu de son travail dans ses textes, privilégiait ses états d'âme et le récit de ses disputes fréquentes avec Mikhail. La tension entre eux était palpable à chaque fois qu'elle faisait mention de lui, et Line se dit que la vie avait dû être un véritable enfer pour elle. Son seul contact avec l'extérieur était un homme pour lequel elle n'éprouvait pas d'affection et qui, d'après les textes, le lui rendait bien. Elle avait toujours pensé que Lena était la préférée de son père, qu'elle était l'enfant chérie, gâtée et choyée. La réalité s'abattait sur elle comme un coup de marteau.

"J'ai encore fait sauter les néons, aujourd'hui. Évidemment, je ne l'ai pas fait exprès. Je me suis énervée contre Mikhail lorsqu'il m'a dit que je n'avais qu'à exécuter ses ordres sans discuter, et voilà, pouf, noir complet. C'est loin d'être la première fois que ça arrive, mais heureusement, cette fois-ci, ce n'étaient que les néons de ma chambre… Je me souviens encore de la nuit où j'ai fait cet horrible cauchemar, il y a cinq ou six ans. Mikhail avait passé la journée du lendemain à remplacer tous les néons, y compris la lampe lunaire. Il était furieux… Cette fois-ci, c'était presque insignifiant : deux néons et un vase. Il a tout de même décrété que la prochaine fois que cela se produirait, il me laisserait me débrouiller seule. Comme si je ne savais pas changer un néon… Il me prend vraiment pour la tarte de service, c'est à peine croyable ! Je déteste ça. Sans moi, il ne serait rien, et il l'oublie un peu vite ! Mikhail a beau être un physicien extrêmement doué, dès qu'il s'agit de modifier quelques gènes, il se montre aussi habile qu'un éléphant qui s'essayerait à la peinture sur porcelaine. Sans cesse, il me sermonne. Il sait pourtant que je ne fais pas exprès, pour les néons ! Croit-il vraiment que ça me fasse plaisir de me retrouver dans le noir complet ? Il n'a pas à me réprimander comme une fillette ! Un jour, cela risque bien de lui retomber sur le coin de la figure."

Line reposa le journal un instant, perplexe. Ainsi, Lena avait également possédé des pouvoirs de télékinésie, qu'elle semblait mal maîtriser. Pouvait-elle d'ailleurs faire autre chose qu'endommager involontairement des néons ? Une des choses qui avaient toujours intrigué Line était l'étendue des facultés mentales de son père. Était-il capable de télépathie ? de télékinésie ? Jamais il n'avait manifesté le moindre intérêt au sujet de ses dons à elle, jusqu'au jour où elle était tombée enceinte. Ses pensées avaient été impénétrables pour elle comme pour son frère ; peut-être avait-il eu la possibilité de se protéger de leurs incursions télépathiques, sans pouvoir rien faire de plus complexe ? Ou peut-être avait-il été incroyablement puissant et le leur avait-il caché ? Il était trop tard pour obtenir une réponse, à présent. Et Lena n'avait pas l'air d'être disposée à lui en fournir une au travers de son journal… Il restait encore de nombreuses pages à lire, cependant, Line avait l'intuition que celles-ci ne lui apporteraient que peu d'informations sur Mikhail.

Pour l'instant, ce qu'elle avait découvert de plus intéressant était la date de sa dernière entrée. Moins de six ans auparavant, Lena était encore bien vivante, et il n'y avait pas de raison de penser que ce n'était plus le cas aujourd'hui. Si elle la retrouvait, cela changerait tout.

La sonnette la tira du demi-sommeil dans lequel elle sombrait lentement. Elle sursauta, aussitôt parcourue de frissons désagréables, et jeta un coup d'œil à la pendule. Il était près de cinq heures du matin… Qui osait la dérangeait à une heure pareille ? Heureusement, la chambre de son fils était éloignée de la porte d'entrée et la sonnette n'avait pas le fracassant timbre de certaines de ses semblables. Line se leva, grimaçant lorsqu'elle appuya de tout son poids sur ses jambes engourdies. Il n'y avait qu'une seule personne capable d'autant d'impolitesse : son frère. Insomniaque, il dérangeait les gens à des heures indues et ignorait délibérément que la nuit était faite pour dormir et non pour rendre des visites de courtoisie. Vite, Line alla lui ouvrir, avant qu'il ne s'acharne sur la sonnette.

Lúka bondit sur elle avec une agilité déconcertante et elle se crispa, surprise. Que lui prenait-il ? Il la serra contre lui, fort, presque à lui en faire mal, et elle lui rendit son étreinte, malgré son désarroi. Ses yeux brillaient d'une lueur fébrile à la lumière diffuse de la lampe du salon, et Line le dévisagea avec inquiétude : il paraissait absolument exténué. Tous les reproches qu'elle avait prévu de lui asséner s'étranglèrent dans sa gorge et elle se contenta de le fixer du regard, envahie par le flot d'émotions qu'il contenait mal.

— Lúka, que s'est-il passé ? murmura-t-elle après quelques secondes.

Il secoua la tête et la lâcha enfin. Sans y être invité, il alla s'asseoir sur le canapé, à l'endroit même où elle se trouvait avant qu'il ne sonne. Elle lui emboîta le pas et prit place en face de lui, les genoux repliés sous son menton.

— J'ai visité l'autre étage…

Line riva ses yeux aux siens, essayant de suivre ses pensées. Mais Lúka était trop troublé pour qu'elle puisse discerner quoi que ce soit d'autre que des flots d'émotions diffus et emmêlés. Elle devrait se contenter de ses mots.

Il baissa la tête et remarqua le journal de Lena. Elle s'attendait à des reproches, pourtant, il ne fit que feuilleter le livre, avant de le reposer sans trop de délicatesse sur la petite table de verre.

— Tu as découvert quelque chose d'important ? lui demanda-t-il.

— Rien de passionnant. Lúka, parle-moi, je t'en prie ! Tu viens ici au milieu de la nuit, presque hystérique, tu me parles de l'autre étage, et tu me laisses dans l'attente ?

— Viens avec moi.

— Quoi ? Mais…

— S'il te plaît. Il faut que tu viennes. Il y a tellement à explorer, tellement à apprendre ! Je veux que tu sois auprès de moi pour ça. Je n'ai fait que visiter rapidement, mais je sais déjà que toutes les réponses sont là !

— Il est cinq heures du matin !

— Et alors ?

— William est là…

Lúka fronça les sourcils, mais son envie d'emmener Line avec lui balaya la colère qui tentait de s'immiscer en lui.

— Vous avez…

— Non, coupa-t-elle. Non. Mais tu m'as fait un suçon, c'était vraiment très malin de ta part !

— Bien sûr que non, se défendit-il. Je ne t'en ai jamais fait, je n'aurais pas vu l'intérêt de commencer aujourd'hui !

Line s'approcha de lui et lui montra la marque déjà presque effacée à la base de son cou. Lúka effleura sa peau, perplexe.

— Tu es sûre de ne pas t'être cognée quelque part ? Je te jure que je n'ai pas fait ça.

— Quoi qu'il en soit, Will pense que c'est le cas, et il n'a pas été très content, tu peux l'imaginer.

— Oui, c'est sûr. Je vois bien que tu ne me crois pas, soupira-t-il. Tu sais que je ne suis pas si stupide. Pourquoi aurais-je fait un truc pareil ?

— Oh, je ne sais pas, ironisa-t-elle. Tu aurais pu vouloir me séparer de William. Tu devais te douter que je le verrais, puisqu'il fallait que je récupère Mikhail ! Je ne me suis cognée nulle part, et ça ne peut pas être une réaction allergique.

— Line, je te jure que ce n'est pas moi, fit-il lentement, en pesant ses mots.

— Alors qui ?

Leurs regards se croisèrent et Line blêmit. Lúka secoua la tête.

— Non. Certainement pas. Elle n'aurait eu aucun intérêt à faire ça.

— Tu sais qu'elle me déteste, contra Line.

— Ça n'a rien à voir.

— Elle en est capable ! Elle peut agir sur les tissus et les vaisseaux sanguins !

— Oui, mais pourquoi l'aurait-elle fait ?

— Elle m'a dit qu'elle serait mon ennemie, se rappela Line. Tu dois te débarrasser d'elle, Lúka ! Elle est dangereuse !

— Tu n'as aucune preuve. Et je suis sûr que Z'arkán n'aurait jamais agi ainsi. Je te le répète, ce n'est pas dans son intérêt.

— Mais as-tu la moindre idée de ce qu'est, au juste, son intérêt ? De la nature de ses motivations profondes ? De sa logique interne ?

— Line, je ne suis pas venu ici pour parler de Z'arkán. Viens avec moi, je t'en prie. J'ai besoin de toi à mes côtés.

Elle hésita. Lúka la dévorait du regard, impatient, et ses émotions l'avaient envahie, se glissant entre les barrières lâches de son esprit. Elle mourait d'envie de le suivre. Cependant, elle savait ce qui se passerait si elle partait avec lui : elle perdrait William, et elle se retrouverait à nouveau seule, à vaciller entre son frère et ses désirs d'une vie meilleure.

— Je suis désolée… Je ne peux pas. Pas maintenant. Dans quelques jours, si tu veux, mais là, ce n'est pas possible. Il est cinq heures, et…

— Mais on se fiche pas mal de l'heure qu'il est ! s'écria-t-il.

— Ne t'emporte pas, s'il te plaît, je ne veux pas que tu les réveilles… Écoute, ce n'est pas le bon moment. Tu peux comprendre ça, non ? Cet étage ne va pas s'envoler, il a attendu toutes ces années, il peut bien attendre quelques jours de plus !

— Je t'en prie ! insista-t-il.

Elle baissa les yeux sur ses mains jointes qui pâlissaient sous la pression qu'elle leur faisait subir. La douleur dans ses doigts l'aidait à se raisonner. Lúka se leva, lui jeta un regard déçu, et quitta la pièce, emportant le journal de Lena avec lui. Elle n'essaya même pas de le retenir. À présent, leurs chemins se séparaient, et c'était peut-être mieux ainsi.

Une fois qu'elle eut entendu le claquement sourd de la porte d'entrée, elle soupira et desserra ses mains. Les jointures blanchies contrastaient avec les marques rouges qui tachaient ses doigts. La blessure de son poignet s'était rouverte et brûlait un peu. Line effleura la base de son cou, les yeux fermés. Elle avait sous-estimé Z'arkán : la chose virtuelle était bien plus maligne que ce qu'elle avait craint. Et surtout, bien plus dangereuse…