CHAPITRE V
Les yeux fermés, Lúka écoutait le clapotis rafraîchissant de la petite rivière. Tout était si calme, ici ! Ils se seraient presque crus en plein air, si ce n'avait été l'absence totale du chant des oiseaux. Une main dans l'herbe, il triturait quelques brins avec automatisme, perdu dans ses pensées, toutefois très conscient de la jambe nue que Line avait passée au-dessus des siennes et de sa joue contre son torse. Ils respiraient à l'unisson, encore un peu vite.
— On n'aurait pas dû faire ça, soupira Line, avant de se serrer plus près de lui, surprenante de contradiction, comme toujours.
— Ma très chère sœur regretterait-elle son manque de vertu ? insinua-t-il, caressant son épaule nue du bout des doigts.
— Ce n'était pas une bonne idée.
— Oui, mais cette idée, c'est toi qui l'as eue. Cette fois, je ne suis responsable de rien.
— C'est vrai, reconnut-elle. Je suis seule responsable de ce qui s'est passé.
— Je ne dirais pas ça non plus, protesta-t-il avec un petit sourire. Mais peut-être que ma… responsabilité n'était pas assez convaincante ?
— Ta "responsabilité" était très bien, rétorqua-t-elle, les yeux brillant de malice.
Ils s'embrassèrent longuement, tendrement. Lúka laissa courir ses doigts sur la peau de sa sœur, qui se couvrait de frissons. Froid ou désir, il n'aurait su le dire avec certitude. Le fond de l'air était frais, même si l'on était loin du blizzard de l'hiver. Elle lui fit un sourire ambigu. Tout dans son attitude semblait crier qu'elle n'avait qu'une envie : qu'il la reprenne dans ses bras et lui fasse l'amour à nouveau. Pourtant, il la sentait crispée, malgré ses gestes peu équivoques.
— Tu veux qu'on recommence ? demanda-t-il.
— Déjà ?
— Je ne voudrais pas te laisser avec le sentiment de devoir porter tout cela sur tes frêles épaules, plaisanta-t-il. Et j'en crève d'envie depuis des mois, donc oui, déjà.
— Ce ne serait pas très honnête vis-à-vis de William.
— C'est vrai que c'est mieux de s'arrêter maintenant, ironisa-t-il, soudain envahi par la colère à la pensée de la relation naissante entre Line et son meilleur ami. Il sera sûrement moins blessé s'il apprend que tu ne l'as trompé qu'une fois au lieu de deux. Peut-être même qu'il sera heureux de toute la fougue que tu as mise à lui être fidèle…
— Ce n'est pas la peine de me parler comme ça, je me sens déjà assez mal.
— Il y a quelques minutes, tu paraissais absolument ravie.
— Tu sais bien que je ne peux pas me passer de toi. Je croyais être plus forte que cela, mais j'en suis incapable. Je n'ai pas envie de faire souffrir William, pourtant, je ne peux pas m'empêcher de rechercher ta présence, tes caresses, tes baisers…
Elle joignit le geste à la parole et se serra plus fort contre lui, les yeux baissés. Il passa une main dans ses cheveux si courts et ne put s'empêcher d'être troublé par ce contact inhabituel. Sa longue chevelure blonde lui manquait. Il avait à peine commencé à apprécier cette couleur lorsqu'elle avait soudain décidé de se teindre en brune et de se faire une coupe à la garçonne. Elle releva les yeux pour les plonger dans les siens, attendant une réponse. D'abord, il reprit ses lèvres, savourant son goût si familier.
— Je sais, murmura-t-il enfin. Je ressens la même chose.
— Toi, tu ne fais souffrir personne, lui fit-elle remarquer.
— Si, moi-même. Et tu n'es pas obligée de tout avouer à Will. Tu es télépathe et par conséquent, tout à fait capable de lui mentir avec aplomb sans qu'il se doute de quoi que ce soit.
— C'est mal. J'ai l'impression de le trahir et il n'a rien fait pour mériter cela. Ce n'est pas de sa faute si je suis incapable de me séparer de toi.
— Ce n'est pas de ta faute non plus, dit-il doucement. La vie en a décidé ainsi, on n'y peut rien.
Line s'écarta de lui, les joues rouges. Elle se redressa et commença à se rhabiller avec des gestes rendus maladroits par sa gêne. Lúka la regarda, appuyé sur un coude, le visage grave.
— Je suis désolé. Je ne voulais pas que tu le prennes comme ça.
Il espérait quelques mots, un sourire, mais elle garda les yeux baissés, évitant les siens. Décontenancé, il rassembla ses vêtements et se rhabilla lui aussi. Après tout, ils étaient venus pour explorer l'étage, pas pour batifoler joyeusement dans le jardin… La formulation de sa pensée lui rappela Saraï. Batifoler joyeusement… C'étaient les mots qu'elle avait employés, lorsqu'elle l'avait surpris avec sa nièce, quelques années plus tôt. Il chassa ces souvenirs peu appropriés de son esprit, de peur que Line ne les surprenne. Il devait oublier la jeune cousine de Ruan : elle n'était pas pour lui, et il avait déjà fait bien assez de mal à sa sœur sans qu'il soit nécessaire d'en rajouter une couche.
Même habillée, Line était désirable. Il détourna ses yeux de sa silhouette à grand-peine, dans une tentative désespérée pour s'intéresser au jardin qui les entourait. Le moment qu'ils avaient passé ensemble avait été fort agréable, cependant, il ne devait pas espérer plus. Sa sœur lui avait déjà fait comprendre cela à la manière forte quelques mois auparavant, lui offrant une demande de divorce pour le récompenser de ses prouesses nocturnes. Il ne se laisserait pas piéger deux fois. Pourtant, si elle était enceinte, tout serait différent… Peut-être pourraient-ils reprendre leur vie d'avant ? Peut-être accepterait-elle de lui redonner une chance ?
— Je suis sous contraceptif, Lúka, fit-elle, brisant la petite bulle idyllique dans laquelle il avait commencé à s'enfermer. Je préfère être claire. Cela ne servirait à rien que tu nourrisses de faux espoirs.
Lúka sentait poindre une grande discussion existentielle et refusa de la laisser l'y entraîner une fois de plus. Dès qu'il fut rhabillé, il reprit son sac et se dirigea d'un pas décidé vers le long couloir où se trouvait la chambre qui était peut-être celle de Lena, coupant court à toute dispute éventuelle. Line le suivit, silencieuse et pensive. Peut-être regrettait-elle ce qui s'était passé entre eux, peut-être, au contraire, s'en voulait-elle de l'avoir finalement repoussé, il n'avait aucune envie de le savoir. De toute manière, elle protégeait étonnamment bien ses pensées. Elle avait toujours été meilleure que lui à ce petit jeu-là.
Arrivé à quelques mètres de l'entrée du couloir, il fut tiré de ses réflexions moroses par sa sœur, qui s'agrippa à sa manche comme une huître à son rocher. Un peu agacé, il s'apprêtait à lui faire une remarque sarcastique, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
— Là ! C'est là. Je reconnais ce mur, décréta-t-elle.
Lúka suivit son regard : étouffées par le lierre, quelques briques empilées tentaient de gagner l'air libre. S'agissait-il du même mur ? Ce n'était pas impossible. Sa sœur avait pensé à tout et tira de sa poche la photographie de Lena. Impressionné par sa vivacité d'esprit, il regretta les paroles acerbes qu'il avait failli prononcer, cependant, il se garda bien de la féliciter : elle l'avait tout de même repoussé. Il observa l'image pendant quelques secondes, indécis. Beaucoup de murs se ressemblaient…
— C'est le même. J'en suis certaine, appuya-t-elle d'un ton catégorique. Tu vois l'écartement des briques ?
Pour étayer ses dires, elle alla s'adosser à la paroi, dans la même position que Lena. Avant de s'intéresser à la taille des briques, Lúka fut troublé par la ressemblance entre Line et la jeune fille de la photographie. Tout les différenciait : la couleur et la longueur de leurs cheveux, leurs vêtements, leur expression, pourtant, il eut l'impression de se retrouver devant le jeu des sept erreurs. Le mur était sans doute le même, mais cela n'avait pour lui qu'une importance très limitée. Lena était importante. Le mur, très moyennement.
— Ne t'emballe pas trop, lui conseilla-t-il, remarquant son enthousiasme.
— On sait au moins qu'elle a habité cet étage. C'est un début.
— Tu te prends pour Sherlock Holmes ? cingla-t-il.
Elle lui lança un regard glacial et il détourna les yeux. Il devait reconnaître qu'il se montrait désagréable envers elle, mais son comportement l'irritait. Encore une fois, elle s'était jouée de lui, lui laissant entrevoir des possibilités qu'elle n'avait jamais considérées. Il n'appréciait guère d'être éconduit, et même s'il ne regrettait pas le moment délicieux et inattendu qu'ils avaient passé ensemble, il aurait préféré que cela ne se produise pas. Pouvoir à nouveau caresser sa peau, goûter à ses lèvres, communier avec elle dans cette symbiose télépathique qu'elle était la seule à pouvoir lui offrir, pour finalement la perdre à nouveau ? C'était trop difficile.
Il reprit son avancée, pour se diriger sans la moindre hésitation vers la chambre qui était peut-être celle de Lena. Line éclaira son chemin de sa lampe de poche et il s'empara d'une chaise, qu'il utilisa pour atteindre le support des néons défectueux. Le plafond était haut et il dut se hisser sur la pointe des pieds.
— Fais attention, lui souffla sa sœur, braquant le faisceau lumineux sur la grille des néons qu'il commençait à dévisser.
— J'ai un bon équilibre, ne t'inquiète pas, rétorqua-t-il avec mauvaise humeur.
Quelques minutes plus tard, il ôta les deux néons et les remplaça par ceux qu'il avait récupérés dans l'immense salle contenant tout le matériel de rechange du Laboratoire. Le modèle était le même, ce qui ne l'étonna pas.
— Pas la peine de remettre la grille, déclara Line. On ne sait même pas si ces néons fonctionnent.
Il reconnut la justesse de son raisonnement et laissa au sol la grille dont il s'était débarrassé un peu plus tôt. Il serait toujours temps de s'occuper de ce genre de détails plus tard. Il sauta au bas de la chaise, pendant que Line rangeait ses tournevis dans le sac pour éviter qu'ils ne se prennent les pieds dedans. La main sur le commutateur, il hésita quelques secondes, puis tourna le bouton. Les néons clignotèrent plusieurs fois, éclairant la chambre de leurs flashs blafards, puis s'allumèrent enfin.
La pièce était immense et meublée de bien étrange manière. Un grand lit appuyé contre le mur du fond paraissait tout droit sorti d'un autre monde, avec ses lourds rideaux de velours vert et ses baldaquins de bois décorés d'arabesques compliquées. Il rappela aussitôt à Lúka le curieux lit de Ruan et l'homme serra inconsciemment les poings, jetant un coup d'œil à sa sœur, qui n'eut pas la moindre réaction. Le bureau qu'il avait fouillé quelques heures plus tôt occupait un coin de la pièce, assorti d'une chaise en bois qui semblait tout sauf confortable, malgré le coussin de velours élimé qui l'agrémentait. Deux armoires métalliques gâchaient l'ambiance rustique de la chambre, un peu comme un groupe de hard core qui se produirait dans une salle d'opéra. La moquette d'un gris-bleu passé était tachée en de multiples endroits, voire même brûlée, comme en témoignaient les bords noircis des quelques trous laissant entrevoir le ciment du sol. Un petit canapé de velours vert accompagnait une table basse en bois sombre, cependant, un peu plus loin, une grande table de métal poli tranchait encore une fois avec ce mobilier ancien. Au mur, une tapisserie à fleurs se détachait en grands lambeaux jaunis, dévoilant la paroi métallique.
— C'est vraiment spécial, commenta Lúka. Je crois que nous venons de découvrir le summum du mauvais goût.
Line ne répondit pas et s'approcha du lit, le visage grave. Il reporta son attention sur la grille, cherchant un endroit où la poser. Au vu des traces sur le métal, elle avait déjà été dévissée et revissée de nombreuses fois, ce qui le surprit : les néons avaient normalement une durée de vie spectaculaire, et il n'avait jamais dû changer un de ceux du Laboratoire. Si son père n'avait pas tenu à lui montrer la réserve, il n'aurait même pas su que les néons se remplaçaient. Peut-être l'isolation électrique de cet étage avait-elle été négligée ? Un défaut pouvait endommager les fusibles… Quoiqu'il n'était pas certain qu'il y ait des fusibles dans les néons. Il abandonna finalement la grille pour rejoindre Line, qui étudiait de plus près les ornements du lit. N'ayant jamais eu une passion dévorante pour la sculpture du bois, il préféra s'intéresser au meuble dans son ensemble.
— Je me demande comment on a emmené un lit pareil ici, lâcha-t-il après quelques secondes.
— En pièces détachées, probablement.
— Dans l'ascenseur ?
— Tu as raison. Il y a sans doute une autre issue, lui accorda-t-elle. Le lit est très beau.
— Tu trouves ?
Il se permit une petite grimace, avant de lui jeter un regard suspicieux. Ce mobilier curieux lui faisait penser à celui qu'il avait découvert dans la demeure de Ruan, et Line ne pouvait pas l'ignorer. Tout cela ne lui plaisait guère. Il n'avait jamais eu un goût prononcé pour les meubles en bois, et ceux en bois sculpté représentaient pour lui le comble de la laideur. En toute objectivité, aucun meuble dans cette pièce n'était vraiment repoussant, si l'on exceptait le douloureux manque de cohérence de la décoration. Le couvre-lit était vert foncé, en velours lui aussi, et la poussière lui avait donné un aspect brumeux, pas très esthétique. A l'endroit où il s'était assis, quelques heures plus tôt, le tissu faisait un creux. Line repoussa le velours pour dévoiler des draps tirés probablement à la hâte et encore froissés.
— La personne qui a fait ce lit ne s'est pas montrée très méticuleuse, commenta-t-elle. Les draps ont simplement été remis en place, sans trop d'effort.
— Au moins, le lit a été fait.
Lui ne se serait même pas donné la peine de tirer le couvre-lit sur les draps froissés. Après tout, quel était l'intérêt de perdre dix minutes par jour à remettre les couvertures en place, alors qu'elles seraient à nouveau dérangées le soir même ? Certes, un lit bien fait était plus joli qu'un tas informe de draps froissés, cependant, il n'offrait que rarement des visites guidées de sa chambre. Line lui avait souvent reproché son laisser-aller lorsqu'ils vivaient ensemble, mais à présent, il n'y avait plus personne pour le rappeler à l'ordre.
— Les débris du flacon de parfum n'ont jamais été jetés, ajouta-t-il après quelques instants.
Il se pencha pour récolter soigneusement les morceaux de verre et alla s'en débarrasser dans la corbeille de métal qui trônait près du bureau.
— Soit cette personne était particulièrement négligente, soit elle était pressée, conclut-il.
Il examina le bureau de plus près pendant que sa sœur se chargeait de l'inspection des armoires. Allait-elle y trouver un costume de Mickey ? Une combinaison spatiale ? Il fallait s'attendre à tout. Quelques feuilles blanches traînaient, recouvertes d'une écriture ronde à l'encre presque effacée. La graphie était si semblable à celle de Line qu'il en fut profondément choqué : comment une coïncidence pareille était-elle possible ? Lentement, il commençait à se dire que sa sœur avait sans doute raison : la précédente occupante de cette chambre ne pouvait être que Lena. Néanmoins, les deux femmes ne se connaissaient pas et il était vraiment étrange que leurs écritures soient si proches.
— La ressemblance n'est pas si frappante, contra Line lorsqu'il lui eut fait part de son étonnement. Mon écriture est moins ronde, moins douce.
Elle prit une feuille, un crayon, et écrivit quelques mots en français, puis en russe, utilisant l'alphabet cyrillique qui se faisait de plus en plus rare et dont elle se servait peu. Le résultat était proche de l'écriture qui couvrait les feuilles volantes, mais des différences subsistaient. Cela rassura Lúka, même si les deux graphies se ressemblaient de manière frappante.
— Ce qu'elle a écrit n'a aucune logique, critiqua Line, parcourant rapidement des yeux les quelques pages. Ce ne sont que des phrases sans lien les unes avec les autres. Ecoute ça : "tu m'as quittée pour épouser ma cousine, Bernard, et cela, je ne te le pardonnerai pas." "Il a mangé une pizza radioactive et il est devenu super fort !" "Je me disais encore hier soir qu'il me manquait quelque chose pour descendre les poubelles. Je suis ravi, Thérèse !" "Avec la lessive Ariel ultra plus, lavez plus blanc que blanc" "Il est à noter que le gouvernement russe ne saurait être impliqué dans cette affaire" "Liloo Dallas, multipass" "Tu n'es qu'une sale petite garce, Anne-Sophie !" "Nous devons unir nos forces si nous voulons faire face à la menace américaine." " Là ce sera une allée avec plein de statues qu'on appellera "l'allée avec plein de statues" et là on mettra deux statues monumentales, mais pas trop monumentales quand même hein, dix ou quinze mètres. Et là, au milieu, un p'tit géranium." Des dialogues de films.
— Je pense qu'elle écrivait en regardant la télévision, avança Lúka.
Il désigna un meuble à l'autre bout de la pièce, surmonté d'un petit téléviseur. Quelques DVDs couverts de poussière étaient empilés sur les côtés. Line s'en approcha pour les détailler. Elle épousseta de sa manche ceux du haut de la pile et poussa une exclamation de surprise.
— Mes DVDs de Retour vers le Futur ! Je croyais les avoir perdus ! Je les ai cherchés partout pendant des heures, à l'époque…
Elle s'en empara et les fourra dans le sac de Lúka, sous les yeux amusés de ce dernier. Il connaissait la passion de sa sœur pour le cinéma. Passion un peu forcée, il fallait le dire, étant donné que les films que lui offrait leur père étaient son seul contact avec le monde extérieur. Pendant que Line triait les autres DVDs, il examina le contenu des tiroirs. Il y avait des dizaines, des centaines d'autres feuilles couvertes de phrases sans logique. Quelques dessins, également, notamment d'acteurs masculins. Lena, si elle était l'auteur de ces croquis, avait un joli coup de crayon. D'un autre côté, elle avait sûrement passé des dizaines d'heures à s'entraîner ; Lúka doutait qu'elle ait eu grand-chose d'autre à faire. Un cahier noir rempli de formules l'intrigua. Il tenta de déchiffrer leur sens, avant de comprendre qu'il s'agissait de quantités de produits et de marqueurs génétiques. Si l'écriture n'avait pas été semblable à celle sur les nombreuses feuilles qu'il avait déjà découvertes, il aurait pu penser qu'il s'agissait de résumés d'expériences de son père. Les caractères ronds et un peu enfantins ne laissaient toutefois pas le moindre doute sur l'identité de leur auteur. Etaient-ce des exercices que son père lui avait demandé de résoudre ? Cela n'y ressemblait pas.
Lúka mit le cahier de côté et s'attaqua au tiroir fermé à clé. La serrure serait facile à crocheter — rien à voir avec un verrou digital. Pendant qu'il s'affairait avec ses tournevis, Line reprit son exploration des armoires. Celles-ci contenaient des vêtements féminins, ce qui confirma leur hypothèse. Ils ne voyaient pas qui aurait pu vivre enfermée ici, si ce n'était pas Lena.
— Il y a des habits de danse, lui apprit Line. Turquoise.
— Tiens donc, commenta Lúka sans se retourner, pestant entre ses dents contre la serrure qui résistait effrontément.
Line tira de l'armoire un magnifique tutu turquoise un rien défraîchi et le plaça devant elle. Il paraissait à sa taille. Son frère lui jeta un bref coup d'œil, avant de reporter toute son attention sur ses tournevis, exaspéré. Dans les films, cela avait toujours l'air si simple ! Certes, il aurait pu forcer le tiroir, mais quelque chose l'en empêchait. Même s'il n'aimait pas ces meubles, ce serait un sacrilège de les abîmer inutilement. S'il pouvait faire autrement, il préférait ne pas avoir à briser le bois. Enfin, après quelques minutes, un petit déclic se fit entendre et le tiroir n'opposa cette fois plus la moindre résistance. De la paperasse, encore et toujours. Mais surtout, des photographies : un garçon et une fille, aux yeux d'un vert vif. Les clichés étaient datés et les dates correspondaient parfaitement à leur âge. Pourquoi Lena possédait-elle des photos d'eux ? Sans doute leur père les lui avait-il données…
Lúka avait gardé le plus intéressant pour la fin : un livre bleu clair, à la couverture en tissu. Probablement un journal intime. Il espérait que celui-ci contiendrait autre chose que des phrases sans queue ni tête tirées de publicités télévisées ou de vieux films. Sa sœur vint s'agenouiller à côté de lui, dans un froissement de tissu. Elle avait revêtu le tutu turquoise, qui lui allait à la perfection. Lúka ne fit aucun commentaire, se contentant d'un froncement de sourcils désapprobateur.
— C'est celui de la photo, déclara-t-elle, comme pour expliquer son acte curieux. Je voulais en être certaine.
Lúka lui tendit les photographies sans un mot et elle hocha la tête doucement.
— Cela ne m'étonne pas, déclara-t-elle. Tout à fait le style de Père.
— Tu crois encore qu'elle est notre sœur ?
Line resta silencieuse quelques instants, les yeux fixés sur les photographies. Finalement, elle haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Ce n'est pas impossible. Z'arkán la fichait comme morte à l'âge de quatorze ans, mais plusieurs années ont passé avant notre naissance. Et si Père l'a enfermée ici, ces données gouvernementales n'ont aucune valeur. Sans compter qu'elles ont facilement pu être modifiées. Tu sais que ce ne serait pas la première fois.
— Je trouve que tu te souviens plutôt bien de tout cela, insinua-t-il.
— J'avais copié les données de Z'arkán concernant Lena lorsque… lorsque je suis partie. J'avais l'impression qu'il fallait que je le fasse.
Il la regarda, soudain très grave, et serra sa main dans la sienne. Elle lui sourit. La douleur de leur séparation était toujours présente, mais elle s'était estompée. Un instant, elle s'était rappelé sa tentative pour détruire Z'arkán, seule dans la pièce des archives, retenant ses larmes avec rage et désespoir. Elle en avait voulu à Lúka. Lui en avait voulu si fort qu'elle n'avait plus eu qu'une idée en tête : lui faire mal à son tour. Maintenant, son ressentiment s'était atténué, cependant, elle regrettait toujours que ses velléités de destructions aient échoué si lamentablement. Si Z'arkán avait été anéantie cette nuit-là, cela aurait bouleversé bien des choses. Line ne savait pas à quel point elle était passée près de changer le cours du temps…
— J'ai trouvé son journal, lâcha Lúka, lâchant finalement sa main. Peut-être nous en apprendra-t-il plus sur elle ?
— Tu l'as déjà ouvert ?
— Je voulais que nous le fassions ensemble.
A nouveau, elle lui offrit un sourire radieux, et il détourna les yeux : ce tutu lui rappelait trop de souvenirs. Combien de fois l'avait-il regardée danser ? Et les pointes turquoise qu'il lui avait offertes…
— Je les ai gardées. La semelle est fichue et je ne les utilise plus, mais je ne pouvais pas m'en séparer, avoua-t-elle, répondant à sa question muette. A présent, j'ai des ballerines blanches. J'aurais pu en racheter des turquoise, j'avais l'adresse du magasin où tu les avais faites faire. J'ai hésité, et puis j'ai pris les blanches. Les turquoise auraient ravivé trop de vieilles blessures.
Elle se tut, mais ses souvenirs affluaient déjà et elle ne chercha pas à les brider. Lúka la revit mettre les pointes turquoise dans un carton, les épaules secouées de sanglots, et remiser la boîte tout au fond de son armoire. Il brisa le lien télépathique et caressa sa joue avec tendresse.
— Ya tibiá liubliú, ti takáya chudésnaya, murmura-t-il.
— Non, Lúka, je t'en prie, ne me dis pas des choses comme ça… Je n'ai rien de merveilleux.
Elle se dégagea d'un mouvement brusque et il laissa retomber sa main. Ses yeux brillaient et il comprit qu'elle luttait contre les larmes, honteuse de se montrer si faible à nouveau.
— Tu trouves merveilleuse une femme qui s'est précipitée dans les bras de l'homme que tu méprises, pour le simple but de te faire souffrir ?
Lúka secoua la tête, bouleversé.
— Ce n'était pas pour cela, souffla-t-il. Je sais que tu ne l'as pas fait pour cela.
— Peut-être, mais le résultat est bien le même, non ? Et trouves-tu merveilleuse une femme qui est tombée amoureuse de ton meilleur ami et qui a tout fait pour l'avoir, te forçant ainsi à ne pas pouvoir te réfugier dans la haine ? Si j'avais choisi Ruan, tu aurais pu le détester, le mépriser… Mais pas Will. Pas cet homme qui est pour toi comme un frère…
Il baissa les yeux, la mâchoire crispée. Il ne voulait pas laisser s'échapper les mots durs qu'il gardait au fond de lui. Line s'efforçait de lui faire croire qu'elle avait prémédité tout cela. Il la connaissait ; cela ne lui ressemblait pas.
— Et maintenant, je fais l'amour avec toi parce que j'en ai envie depuis des mois. Je me montre égoïste, cruelle. Regarde-moi ! Elle est merveilleuse, hein, la femme qui a couché avec trois hommes différents en moins d'une semaine ! Je me sens si sale ! gémit-elle en cachant son visage entre ses mains. Oh, Lúka, je te demande pardon !
Il l'attira contre lui et elle se blottit dans ses bras, comme lorsqu'elle était enfant. Lúka posa le journal de Lena sur la moquette et caressa les épaules nues de sa sœur. Line appuya sa joue contre son torse.
— Nous sommes donc à égalité, maintenant, conclut Lúka. A moins que tu ne considères Z'arkán comme une femme.
Line acquiesça en silence, les yeux perdus dans le vague. Son frère avait posé une main sur sa cuisse et à travers le tulle épais du tutu, elle sentait la chaleur de sa peau. Les battements de son cœur résonnaient contre sa tempe, doux et familiers.
— J'ai cru que je mourais, lorsque je t'ai découvert avec cette fille, commença-t-elle. Je savais déjà, pour Z'arkán, et tu ne peux pas imaginer à quel point cela a été dur pour moi de ne rien te dire et de continuer à faire semblant de ne pas savoir à quoi tu jouais, derrière la porte close de ton bureau.
— Je suis désolé. Je te jure que ce n'était qu'un projet, du moins au début. Maintenant que tu es partie, c'est devenu très différent, mais lorsque nous étions ensemble, Z'arkán n'avait pour moi qu'un intérêt purement scientifique.
Elle ignora son explication, se murant dans un silence boudeur. La main qu'il avait posée sur son épaule remonta le long de son cou, en une caresse légère qui la fit frémir.
— J'avais presque réussi à me convaincre que tout cela n'était pas grave, que cela te passerait, avec le temps. Que tu te lasserais de Z'arkán…
— Line, crois-moi, mes rapports avec elle n'ont été que très scientifiques, avant que tu partes. Bien sûr, il y a eu une fois ou deux où ça a dégénéré, mais pour moi, cela ne représentait rien.
— Nous avons déjà parlé de nombreuses fois de tout ceci, soupira-t-elle. Pourquoi n'as-tu pas cherché à revoir Line ?
— Ça ne me paraissait pas une idée lumineuse.
Sa main était redescendue, effleurant sa fine clavicule. Celle qu'il avait posée sur sa cuisse triturait le tulle dans un geste machinal et inconscient, sans doute le résultat de sa nervosité. Line fixa ses doigts qui s'agitaient sur le tissu turquoise, comme hypnotisée.
— Et… tu penses encore à elle ?
Les doigts s'arrêtèrent, se crispèrent sur le tissu. Son corps s'était tendu contre le sien. Evidemment, Lúka s'était mis sur ses gardes, ne sachant pas à quoi s'attendre de sa part.
— Ça m'arrive, avoua-t-il.
— Tu as cherché à la revoir ?
— Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, j'ai évité Ruan, ces quelques derniers jours. Je pense que tu comprends très bien pourquoi, répliqua-t-il. Et avant… avant, je n'avais pas de raison de chercher à la revoir.
— Parce que maintenant, tu en as ?
— Pas particulièrement.
— Mais elle te manque ?
— Parfois.
— Je te manque plus ?
— Tu en doutes ? lui reprocha-t-il. Tu es télépathe, tu n'as pas besoin de me poser cette question parfaitement idiote.
Les doigts reprirent leur mouvement presque mécanique et Line ferma les yeux, concentrée sur les battements du cœur de Lúka ; son cœur à elle battait moins vite. Ils s'étaient mis dans une bien curieuse situation… Quelques mois plus tôt, elle aurait simplement refusé qu'il pose les mains sur elle, et à présent, elle était dans ses bras, comme avant. Elle ne chercha même pas à le repousser alors qu'il glissait ses lèvres dans son cou, et pencha la tête sur le côté avec un petit soupir de plaisir. La main qu'il avait placée sur sa cuisse remonta jusqu'à sa taille, et celle qu'il laissait reposer sur sa clavicule vint entourer son sein. Line se contorsionna entre ses bras pour lui offrir ses lèvres, qu'il prit avec avidité et impatience. Elle lui arracha presque son polaire et le lança un peu plus loin, avant de passer les mains sous son T-shirt. Il la renversa sur le sol sans trop de douceur et déboutonna son pantalon, rendu maladroit par son empressement. Sa sœur lui échappa, se faufilant comme une anguille hors de ses bras, puis l'entraîna vers le lit. D'un geste résolu, elle repoussa le couvre-lit qu'elle avait si soigneusement remis en place moins d'une demi-heure auparavant, et se glissa entre les draps avec son tutu. Lúka hésita, désemparé.
— Line, tu es sûre que tu…
Elle le fit taire d'un baiser et l'attira à elle. Le poids de son corps sur le matelas souleva un nouveau nuage de poussière et il étouffa une quinte de toux. Son désir disparaissait rapidement. Faire l'amour avec Line dans un lit qui avait peut-être été celui de leur sœur ne trouvait pas de place dans ses fantasmes et, à vrai dire, la situation lui paraissait plutôt glauque. Cependant, sa jumelle avait été sa première amante et le connaissait mieux qu'aucune autre femme : en quelques minutes et quelques baisers, elle balaya ses réticences. Il oublia rapidement le contexte pour ne plus se focaliser que sur un point : Line était là, dans ses bras, et s'était rarement montrée aussi entreprenante. Peu importaient le lieu et le moment, elle seule comptait. Elle était si excitante dans son tutu, au milieu de ce lit d'un autre temps, qu'il n'avait pas la moindre envie de la déshabiller. A voir son impatience, elle ne semblait pas avoir l'intention de s'encombrer de préliminaires, et cela ne le dérangea pas le moins du monde. Curieusement, en dépit de ses réticences premières, il l'avait rarement désirée à ce point et ce sentiment paraissait partagé. Etait-ce l'effet du tutu ? De la chambre si mystérieuse ? De l'audace de Line ? Elle n'avait jamais été inhibée, loin de là ; lorsqu'ils étaient adolescents, elle avait toujours été celle qui l'attirait dans son lit ou qui venait le rejoindre dans le sien, celle qui voulait tout essayer. Pourtant, cette fois, il y avait quelque chose de différent, qu'il n'aurait su identifier avec certitude. Ses gestes ne manquaient pas de douceur, mais elle était plus démonstrative et ne cachait pas son plaisir d'être avec lui, de le toucher, de l'embrasser… Ils avaient fait l'amour moins d'une heure plus tôt, il put donc maîtriser son excitation grandissante sans trop de difficultés et aurait même été capable de pulvériser le record de Ruan si Line ne lui avait pas ouvert complètement son esprit, partageant la moindre de ses sensations avec lui. Il s'écroula sur le lit sans beaucoup de grâce et s'étouffa presque dans la poussière qui l'attaqua vicieusement. Sa sœur se serra contre lui dans un bruissement de tissu, les yeux brillants.
— C'était tellement… Si… Il n'y a pas de mots, souffla-t-elle. Mais tu étais quand même loin du record de Ruan, ajouta-t-elle d'un ton léger. Cela dit, ce n'est pas avec moi qu'il a établi son soi-disant record, donc pas de souci à te faire de ce côté-là.
Lúka se mordilla la lèvre, les yeux plongés dans les siens. Line détourna son regard. Oserait-il lui poser la question qui le taraudait depuis qu'elle était revenue de Lambda ? Il s'allongea sur le dos, contemplant le plafond de bois peint, vague imitation d'un ciel étoilé.
— C'est avec moi ou avec lui que tu as eu le plus de plaisir ? demanda-t-il, l'air parfaitement détaché mais les doigts crispés sur le drap.
— Ça dépend.
Cette réponse le surprit tellement qu'il s'appuya sur un coude pour la regarder, guettant un indice sur son visage. Mais elle avait fermé les yeux et ses traits détendus ne l'aidaient pas à savoir ce qu'elle avait voulu dire par là. Après quelques secondes, enfin, elle clarifia sa pensée.
— Si tu parles du plaisir purement physique, complètement séparé de tout le reste, alors c'est avec lui. Mais si tu parles de l'ensemble, alors, évidemment, c'est avec toi. Et tu sais bien que les sentiments comptent énormément.
— Je ne suis pas un bon amant, donc, soupira-t-il en se laissant retomber sur le lit, regrettant aussitôt son geste maladroit qui lui valut une série d'éternuements et gâcha quelque peu l'ambiance du moment.
— Je ne peux pas établir de généralités, cependant, tu m'as toujours comblée. Cela ne sert à rien de te comparer à Ruan. Vous êtes très différents, et si tu veux tout savoir, c'est avec toi que je préfère faire l'amour.
— C'est vrai ?
— Non, en fait, je disais ça comme ça, pour que tu te sentes moins misérable, rétorqua-t-elle. Evidemment que c'est vrai, banane !
Lúka lui lança son oreiller poussiéreux et elle rit. L'emprisonnant dans ses bras, il la chatouilla jusqu'à ce qu'elle implore grâce. Il voulut l'embrasser, mais elle se détourna, le visage soudain fermé. Décontenancé, il la lâcha et se recoucha à côté d'elle, puis fixa le plafond étoilé du grand lit. Finalement, après quelques minutes, il remonta le pantalon qu'il n'avait pas pris la peine d'ôter et se leva.
— Où tu vas ?
— Chercher le journal de Lena, répondit-il un peu sèchement.
Il se pencha et ramassa le livre bleu sur le sol. Il reprit également son T-shirt, qui avait glissé au pied du lit. Dans la chambre, il ne faisait pas si chaud. L'intensité des néons avait baissé, comme dans la partie du Laboratoire qu'ils connaissaient. Le soir artificiel… Etait-il déjà si tard ?
Sa sœur s'était assise dans le lit et son tutu turquoise formait une corolle de couleur au creux des draps malmenés. Il la trouva soudain très pâle ; sans doute l'effet des néons. La lumière qu'ils diffusaient manquait cruellement de chaleur. Il la rejoignit dans le lit et elle se blottit contre lui, les yeux fermés. Gentiment, il la repoussa pour arranger les coussins dans son dos et l'attira à nouveau à lui. Elle choisit de s'asseoir contre lui et prit le livre bleu entre ses mains. Le menton sur son épaule, les bras enserrant sa taille fine, Lúka dut résister contre l'envie dévorante d'embrasser son cou délicat et si doux. Sous ses doigts, il sentait la texture si particulière du bustier de son tutu et trouvait la situation quelque peu effrayante : Line était assise au creux de ses bras, vêtue d'une robe ayant sans doute appartenu à une femme qui pouvait être leur sœur comme leur mère, sur un lit qui n'était pas le leur et sur lequel ils faisaient l'amour encore quelques minutes plus tôt, et tenait entre ses mains la clé de leur passé. Que découvriraient-ils dans ce journal ? Des pensées ? Des dessins ? Des phrases sans queue ni tête ? Des bons de réduction pour des paquets de lessive ? Line faisait durer le suspense et certainement pas par plaisir. Il ne la brusqua pas, même s'il mourait d'envie de commencer la lecture. Combien de fois l'avait-il entendue regretter que leur père ne leur en ait jamais dit davantage sur leur passé ? Depuis qu'elle avait découvert la photographie de Lena dans cette grande enveloppe jaune, elle pensait qu'en retrouvant la femme, ils auraient les réponses à leurs questions… Rien n'était moins sûr, cependant, cela ne pourrait que les aider.
Au parfum agréable et familier de sa peau s'était mélangée une odeur de renfermé où se distinguaient des traces de naphtaline. Il avait remarqué cela plus tôt, mais ses pensées avaient occulté cette observation, pour se concentrer sur des considérations plus primaires. Enflammé par son désir pour elle, il n'avait eu que faire de l'odeur curieuse de son tutu. A présent, son esprit plus détendu fonctionnait à toute allure : cette robe avait été stockée par quelqu'un qui s'attendait à ne pas s'en servir pour une période assez longue. Lena, si c'était elle, n'avait pas fait son lit ni nettoyé les débris du flacon de parfum. Aurait-elle pris la peine de mettre de la naphtaline dans ses armoires, pour protéger ses vêtements des ravages du temps ? Y avait-il seulement des mites, dans cet étage où toute vie animale semblait absente ? Bien sûr, les explications pouvaient être nombreuses, pourtant, il trouvait tout cela étrange. Le journal leur en apprendrait plus.
— L'odeur te dérange ? demanda Line.
— C'est… inhabituel. Mais je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle me dérange. En tout cas, tout à l'heure, elle ne m'a beaucoup dérangée, décréta-t-il avec légèreté, comme s'il n'était pas dévasté par le comportement illogique de sa sœur. Je ferai nettoyer ce tutu, tu as l'air de l'apprécier.
— Je peux faire ça. Il y a un pressing juste au coin de ma rue.
— C'est vrai, reconnut-il. J'oublie que tu es une femme indépendante et autonome, à présent. J'ai toujours envie de m'occuper de tout, comme avant. Tu te rappelles l'époque où tu n'osais pas sortir seule ?
— J'ai encore du mal avec les foules. Et quand je dis foule, j'entends par-là plus de deux personnes que je ne connais pas, plaisanta-t-elle.
Ils rirent et l'atmosphère pesante se détendit un peu. Mais rapidement, ils se turent, leurs yeux fixés sur le livre bleu que Line tenait entre ses mains. Lúka ressentit l'angoisse de sa sœur comme s'il s'était agi de la sienne propre. D'ailleurs, il n'était plus certain de faire encore la différence entre les émotions de Line et les siennes. Où s'arrêtaient les unes et où commençaient les autres, cela avait-il encore de l'importance pour des télépathes ?
La couverture du journal était abîmée et, au niveau des coins, le tissu s'était effrité, laissant entrevoir le carton. Line y passa les doigts, lentement, avant d'ouvrir enfin le livre. La première page était blanche, à l'exception du coin supérieur gauche, où un nom était inscrit à l'encre bleue, en caractères cyrilliques : Lena de l'Orme.
— Mes intuitions étaient donc les bonnes, commenta Line en effleurant le nom de son pouce.
Délicatement, elle tourna la page, pour découvrir des dizaines de lignes régulières ; l'écriture était identique à celle qu'ils avaient découverte sur les centaines de feuilles volantes. Lena mélangeait caractères romains et cyrilliques : cela rendait la lecture difficile, même pour Lúka qui avait pourtant tendance à agir de même. Bien plus importante que les dizaines de mots, la date en haut du premier texte confirmait leurs suppositions : après avoir été portée disparue et présumée morte, Lena avait vécu au Laboratoire. Pour combien d'années ? Les dernières pages du carnet étaient blanches, et le texte clôturant ses mémoires portait la date du quinze mai deux mille soixante, soit quelques semaines avant que Lúka ne vole les embryons et quelques mois avant qu'il ne se débarrasse de l'homme violent et encombrant qu'ils avaient eu le malheur d'avoir pour père.
— Tu penses qu'il la retenait prisonnière ? supposa Line.
— Ce ne serait pas impossible. Il a bien fait de même avec toi… Maintenant, ce qui serait intéressant de savoir, c'est la raison pour laquelle il l'a laissée sortir.
Line baissa les yeux sur le journal. La lumière déclinait et l'encre bleue était difficile à déchiffrer.
— Si on quittait cette pièce ? avança-t-elle. L'air est poussiéreux et je ne me sens plus très à l'aise, ici, après ce que nous avons fait… Nous avons exploré les moindres recoins de cette chambre et nous pourrons toujours revenir plus tard. Nous serions mieux dans le jardin ou même dans le salon.
Lúka sentit la surprise l'envahir. Sa sœur avait trouvé si excitant de faire l'amour dans le lit de Lena et de porter son tutu, pourquoi changeait-elle subitement d'avis ? Il s'abstint de tout commentaire et alla ramasser son polaire pendant qu'elle rassemblait ses affaires. Elle remit ses vieilles baskets grises et il lui jeta un regard amusé : Line n'avait jamais eu un sens inné de l'élégance. Cependant, avec ce tutu, elle était bien plus belle que dans son pantalon de toile beige et son pull de coton vert, et il savait qu'elle n'avait pas la moindre envie de se changer. Il restait d'autres pièces à explorer et il était tenté de s'y aventurer, mais l'heure tournait et il pourrait revenir le lendemain. Sans compter qu'une part de lui préférait l'idée d'être seul pour ce faire. C'était égoïste, il le sentait, et ce n'était en rien une revanche sur sa sœur, pourtant, il avait l'impression qu'il serait plus efficace ainsi. Avoir Line auprès de lui le troublait plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. Même lorsqu'il se contentait de la regarder, la moitié de son cerveau semblait se déconnecter de la réalité. Et quand elle le touchait, il perdait complètement pied avec le monde extérieur.
Dans le grand jardin, la lumière avait décliné également et le soleil artificiel se couchait. Les créateurs de cet endroit avaient même pensé à changer sa luminosité et à lui ajouter des teintes rouge orangé. Quelques minutes plus tard, la nuit tomberait. Lúka avait envie de rester encore un moment, pour voir si une lune artificielle se lèverait, si des étoiles empliraient le ciel factice, si elles représenteraient les constellations ou si elles seraient seulement des points lumineux disposés aléatoirement sur un fond sombre.
— Une rose au paradis, murmura Line.
— Pardon ?
— Tu te souviens de ce livre ? Barjavel, évidemment. Tu sais que Père l'adorait. Lyen l'a lu et l'a donné à Mikhail. Je l'ai relu il y a quelques semaines. Un milliardaire construit une arche à des centaines de mètres sous terre, pour sauver l'humanité d'une catastrophe nucléaire. Il y met un couple, qui donne naissance à des jumeaux, ainsi que des graines, des animaux cryogénisés, dans le but de repeupler la Terre. Il y a un jardin avec un soleil artificiel. Les jumeaux grandissent dans cette arche, résuma-t-elle. Ils finissent eux aussi par devenir amants, ajouta-t-elle en rougissant un peu.
— Je me rappelle vaguement cette histoire. Tu penses que Père aurait créé ce jardin ?
— Il a déjà fait bien pire, lui fit-elle remarquer.
— C'est vrai.
Il récupéra le polaire de sa sœur qui traînait sur l'herbe. Line détourna les yeux, préférant perdre son regard dans le vague qu'affronter le souvenir très frais de leurs ébats passionnés. Lúka décida de quitter rapidement ce jardin : aucun d'eux n'y était à l'aise.
— Je vais devoir rentrer, commença-t-elle. Je ne veux pas laisser Mikhail chez Will toute la soirée à nouveau. Il m'a dit qu'il avait du travail, ce n'est pas à lui de me servir de baby-sitter. Et notre fils va finir par m'en vouloir, si je disparais comme ça tous les soirs.
— Je croyais que tu souhaitais lire ce journal avec moi ! C'est pour cela que nous avons quitté cette pièce, non ?
— Si, soupira-t-elle. Mais je n'avais pas réalisé qu'il était si tard.
— Appelle Will, il comprendra !
— Ça t'arrangerait bien, n'est-ce pas ? l'accusa-t-elle. Si c'était avec toi que j'agissais ainsi, tu serais malheureux comme les pierres.
Il haussa les épaules avec indifférence et appuya sur le bouton de l'ascenseur. Les portes s'ouvrirent et il entra, suivi par Line. Evidemment qu'il voulait qu'elle délaisse William pour passer la soirée avec lui, que s'imaginait-elle ?
— Je resterai jusqu'à dix heures, mais ensuite, je rentrerai, décréta-t-elle.
Lúka sourit, satisfait. Il l'aurait encore deux heures avec lui, et même si ce n'était pas grand-chose, c'était mieux que rien.
— "Il ne peut plus me retenir. J'ai accompli mon devoir, j'ai tenu ma promesse, à lui d'en faire autant ! Ces embryons-ci ont survécu et il en a une seconde paire, il n'a plus besoin de moi. Il est hors de question que je le laisse me garder enfermée ici un mois de plus ! Mikhail a changé… Lorsque je le regarde, maintenant, j'ai peine à croire qu'il s'agisse de l'homme qui m'a élevée. A l'époque, il était bon et doux. A présent, cette violence en lui hurle pour sortir et un jour, elle finira par lui faire perdre la tête. Le garçon sera plus doux, je pense. Plus réfléchi. Lúka, en revanche, est en train de devenir comme Mikhail."
— Pardon ? Elle a vraiment écrit ça ? coupa Lúka, atterré. Mais elle ne me connaissait même pas ! De quel droit s'est-elle permis de me juger et d'écrire ça dans son journal ?
Line posa le livre bleu sur les coussins du canapé et se tourna vers son frère. Il était livide, visiblement très touché. Elle prit ses mains entre les siennes et le regarda, le visage grave.
— Tu es maître de ton destin, déclara-t-elle. Rien ne dit que tu seras comme notre père. Tu lui ressembles, c'est vrai. Mais tu peux changer cela.
Il secoua la tête, les yeux baissés. Que pouvait-il y avoir de pire que de ressembler à un homme comme Mikhail de l'Orme ? Et comment Lena osait-elle l'accuser ainsi ?
— De toute façon, je ne vais certainement pas prendre au sérieux les délires d'une fille qui couvre des pages et des pages de slogans publicitaires et de dialogues de séries télé débiles, décréta-t-il.
— Non, mais tu continues à frapper Lyen. C'est le genre d'actes cruels qu'aurait pu commettre notre père. Et tu m'as frappée, moi aussi. Tu as déjà été violent avec notre fils.
— Je n'ai jamais levé la main sur lui ! se défendit Lúka.
— En effet. Mais tu as été brutal avec lui. Plus d'une fois. Il t'idolâtre, Lúka. Lorsque tu es violent avec lui, cela l'affecte beaucoup. Ce n'est qu'un enfant et même s'il est extrêmement intelligent, il ne peut pas faire la part des choses. Si tu es en colère et que tu cries sur lui, il va croire que c'est à lui que tu en veux. Et tu sais combien il est attaché à Lyen. Tu continues à la frapper, malgré ta promesse. Pour lui, tu l'as trahi, et il en souffre.
— Et toi, tu ne souffres pas qu'il aime cette fille plus que toi ? rétorqua Lúka.
Line détourna les yeux. Son frère avait touché un point sensible et il ne le savait que trop.
— On ne parle pas de moi, mais de notre fils. Je suis en partie responsable de ce qui s'est passé. Pendant une période, je me suis déchargée sur elle de mon rôle de mère. Je l'ai laissée prendre ma place parce que cela m'arrangeait bien. Mais à présent, c'est du passé.
— Tu te trompes. Ce ne sera jamais du passé. Il dort avec elle presque chaque fois qu'il vient ici. J'ai essayé de l'en empêcher, mais ce n'est pas agréable pour moi de supporter son silence boudeur et ses regards lourds de reproches. De toute manière, c'est un peu délicat : je travaille tard le soir et je ne veux pas qu'il se couche au milieu de la nuit.
— Et surtout, il y a Z'arkán, n'est-ce pas ? cingla sa sœur. Tu confies le gosse à la baby-sitter pour pouvoir profiter du reste de la nuit avec ta chose, hein ?
Lúka aurait pu lui dire que c'était faux. Il aurait également pu lui avouer que cela faisait des mois qu'il n'avait pas touché Z'arkán, mais elle l'avait blessé et il ne put s'empêcher de lui rendre la pareille. Prenant soin de barricader son esprit, il la fixa sans ciller.
— Oui, c'est également une des raisons. Z'arkán a l'habitude de dormir avec moi, elle déteste que je la laisse seule.
Cela, au moins, n'était que la pure vérité. Elle partageait sa vie dans presque tous les sens du terme. Presque. Line garda le silence, les lèvres pincées. Il la sentait bouillonner de rage et une partie de lui trouvait cette petite vengeance jubilatoire.
— Et si je décidais de dormir ici, tu m'enverrais dormir avec Lyen, moi aussi ? demanda-t-elle d'un ton glacial.
— Ne sois pas ridicule… Tu n'aurais qu'à utiliser l'ancienne chambre de Mikhail.
La gifle partit, claquant sur sa joue avec un petit bruit sec. Lúka ouvrit de grands yeux étonnés, et à voir la tête que faisait Line, elle était aussi surprise que lui de son geste.
— Tu viens de me gifler, souffla-t-il.
— Tu l'avais bien cherché !
— Je voulais juste te taquiner un peu, tu sais bien que tout cela est ridicule et parfaitement faux.
— Ah bon ? Eh bien heureusement que tu n'essayais pas de me faire souffrir, alors ! répliqua-t-elle.
Elle le repoussa comme il essayait de la prendre dans ses bras, se releva d'un bond et quitta la pièce d'un pas rapide, des larmes dans les yeux. Lúka effleura des doigts la marque rouge qui s'étalait sur sa joue gauche. Elle n'avait pas frappé fort, et déjà, la douleur était presque imperceptible. Ne restaient qu'une chaleur désagréable et l'humiliation d'avoir été giflé par la seule personne qui comptait vraiment pour lui. Il avait peine à croire qu'il l'avait tenue dans ses bras quelques minutes auparavant, qu'il avait fait l'amour avec elle à deux reprises au cours de l'après-midi.
Ce ne fut que quelques minutes après son départ qu'il se rendit compte du pire : elle avait emporté avec elle le journal de Lena…
Commentaires
1. Le mardi 12 octobre 2010 à 14:11, par Kim
2. Le mardi 12 octobre 2010 à 16:50, par Mélie
3. Le lundi 18 octobre 2010 à 19:16, par Tania
4. Le mardi 19 octobre 2010 à 22:58, par Sylphide
5. Le mardi 26 octobre 2010 à 17:54, par Nathalie
Ce commentaire a été modifié le 2010-11-27 19:28:06.
6. Le samedi 27 novembre 2010 à 19:27, par Ness
7. Le mercredi 7 septembre 2011 à 19:41, par raph1509
Ce commentaire a été modifié le 2011-09-07 19:53:05.
8. Le mercredi 7 septembre 2011 à 19:52, par Ness
9. Le mercredi 7 septembre 2011 à 21:36, par raph1509
10. Le mercredi 7 septembre 2011 à 23:24, par Ness
11. Le dimanche 21 avril 2013 à 00:47, par Hino
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