CHAPITRE III
Line broya presque les doigts de Lúka, les yeux fixés sur l'endroit où la paroi de métal se trouvait quelques instants plus tôt. Celle-ci s'était enfoncée dans le plafond, pour dévoiler une porte à double battant, comme elle en avait déjà vu de nombreuses. Elle relâcha la respiration qu'elle avait retenue dès l'instant où son frère avait posé la main sur la plaque digitale, mais ses muscles crispés ne se détendirent pas pour autant. L'appréhension tordait son ventre et la brusque poussée d'adrénaline avait rendu ses jambes un peu flageolantes.
— Un ascenseur, lâcha Lúka d'un ton presque déçu.
— Appuie sur le bouton ! le pressa-t-elle.
— Tu es sûre ?
— Non, évidemment ! Mais si nous restons plantés là, on ne saura jamais ce qui se cache derrière tout cela ! Il faut bien que nous décidions quelque chose !
Lúka hocha la tête et appuya sur le bouton illuminé d'une lueur verte. Après quelques secondes, les portes s'ouvrirent avec un "ting" caractéristique. Les jumeaux échangèrent un regard perplexe. Ils n'étaient pourtant pas au bout de leurs surprises : l'ascenseur n'avait pas grand-chose de moderne. Un miroir taché éclairé par une lumière plutôt terne leur renvoya leur image et, dans d'autres circonstances, ils auraient été amusés de leur mine indécise et étonnée. Le sol était recouvert d'une moquette brune de très mauvais goût élimée par endroits et une forte odeur de renfermé flottait dans l'air.
— On entre ? proposa Lúka.
— Et si l'ascenseur se bloque, qui viendra nous chercher ?
— C'est toi qui voulais que j'appuie sur le bouton, lui fit-il remarquer.
— Je ne suis plus certaine d'avoir envie de continuer, avoua-t-elle. Vas-y, si tu veux. Moi, je t'attendrai ici.
— Tu n'as aucune logique ! Tu insistes pour venir alors que je te dis que c'est trop dangereux, pour me dire ensuite que tu préfères me laisser y aller seul !
Son ton était sec et il paraissait contrarié. Line baissa la tête. Elle ne se sentait pas capable d'affronter ce qui se trouvait peut-être après l'ascenseur. De toute façon, cela devenait bien trop dangereux. Que feraient-ils si cet ascenseur refusait de rouvrir ses portes ? Même si Will arrivait à découvrir le passage, il se retrouverait bloqué à la paroi de métal…
— Lúka, je suis désolée, je sais que je ne suis pas toujours très décidée, mais là, tu ne peux pas me donner tort. Nous ne serons pas plus avancés si cet ascenseur se bloque et que nous mourons de faim à l'intérieur. Si je reste, nous aurons un plan de secours.
— C'est pour cela que je ne voulais pas que tu viennes, décréta-t-il. C'est bien mieux que j'aille d'abord explorer les lieux. S'il n'y a pas de danger, je reviendrai te chercher.
— Et s'il t'arrive quelque chose ?
Il haussa les épaules et entra dans l'ascenseur. Line lui jeta un regard accusateur, les bras croisés sur sa poitrine. Il se fendit d'un sourire mauvais.
— Tu as Will, de toute façon. Souhaite-moi bonne chance !
Les portes se refermèrent sans qu'elle ait pu prononcer le moindre mot, et c'était sans doute mieux ainsi : ce n'était pas "bonne chance" qu'elle avait au bord des lèvres… Lentement, les larmes lui montèrent aux yeux. Les portes de métal la séparaient de son frère et, pendant quelques secondes, elle espéra qu'elles se rouvrent et que Lúka lui sourie. Son attente fut vaine.
***
Les portes s'étaient refermées automatiquement et Lúka repéra tout de suite le bouton qui lui permettrait de les rouvrir. Cet ascenseur n'avait rien de particulier, malgré son emplacement pour le moins singulier. Le panneau ne comptait que cinq boutons, ronds et métalliques : un pour la fermeture des portes, un pour leur ouverture, un pour monter, un pour descendre et un pour revenir à l'étage où il se trouvait actuellement. Il décida de monter, pour une raison qui avait sans doute un rapport avec tous les films d'horreur qu'il avait vus durant son enfance et dans lesquels les zombies et autres créatures sympathiques se cachaient dans les sous-sols. Il enfonça le bouton correspondant, un peu surpris de la mécanique vétuste de cet ascenseur. Pendant les quelques premières secondes, rien ne se produisit et il se dit que le temps avait peut-être eu raison de la machinerie ancienne. Puis, une petite musique se fit entendre, le genre de musique qui avait probablement fait la fierté d'un compositeur mort de faim dans sa solitude un bon siècle auparavant. Lúka esquissa un sourire méprisant : ce n'était vraiment pas sérieux.
Enfin, l'ascenseur se mit en branle après un bip sonore désagréable, et l'accélération lui donna la sensation pesante si particulière qu'il éprouvait toujours au décollage d'un avion. Il s'étonna : l'étage du dessus se trouvait-il si haut ? L'arrêt fut brutal et la petite musique s'éteignit presque aussitôt, à son grand soulagement. Une voix nasillarde qui avait dû connaître son heure de gloire au temps des premiers modules vocaux annonça "Preeemier. Etaaage." et les portes s'ouvrirent. Lúka crispa ses paupières en grimaçant, la rétine blessée par le brusque changement de lumière. Ses pupilles s'étaient habituées à la lueur terne diffusée par le néon de l'ascenseur, et il dut attendre quelques secondes avant de rouvrir les yeux. Progressivement, les taches rouges qui dansaient devant lui s'estompèrent et il regarda autour de lui, fasciné. La pièce était immense, elle aurait pu sans mal contenir trois ou quatre fois leur salon. Le plafond formait une voûte — qui suivait probablement le flanc de la montagne — et avait été peint en bleu. Si Lúka n'avait pas su qu'il se trouvait sous plusieurs millions de tonnes de roches, il se serait cru en plein air. Loin au-dessus de lui, si haut qu'il avait du mal à évaluer la distance, un spot éclairait la pièce d'une lumière qui se rapprochait de celle du soleil. Il baissa les yeux, pour découvrir que le sol n'était pas de béton comme dans le reste du laboratoire, mais de terre. De l'herbe y poussait, et elle semblait en parfaite santé. Et surtout, très réelle. Rien à voir avec ces tapis synthétiques qui faisaient illusions à cent mètres, un soir de brouillard. De la pointe de ses baskets, il creusa légèrement l'humus, avant de se baisser pour y passer la main. Oui, c'était bien de la terre. Ses doigts effleurèrent l'herbe et il fronça les sourcils : elle avait été taillée, et plutôt récemment. Aussitôt, il se releva, à nouveau sur ses gardes. Un arbre se dressait, quelques mètres plus loin. Il s'en approcha, à la fois pour vérifier que rien ne se cachait derrière son tronc au diamètre impressionnant et pour l'observer de plus près. Un pommier. Il aurait dû s'en douter, connaissant son père… Les fruits étaient encore verts et minuscules, mais dans quelques semaines, ils seraient sûrement comestibles. D'autres arbres se trouvaient un peu plus loin : poirier, cerisier, prunier. Tous des arbres fruitiers. Et tous plus grands que nature. En un sens, cela n'était pas sans lui rappeler le jardin de Line et ses plantes génétiquement améliorées. Lúka connaissait les travaux de son père sur l'adaptation de la flore à son environnement, et ce jardin présentait probablement ses créations les plus abouties. On était loin du gommier maladif qui poussait dans un coin du salon. Quelques framboisiers bordaient le mur bleu, sauvages, mais pas laissés à l'abandon. Un ou deux mûriers s'y mêlaient, leurs épines le dissuadant de les étudier plus attentivement. Seul le bruit de l'eau troublait le silence, et Lúka découvrit bientôt un petit ruisseau qui serpentait au milieu de cet Eden artificiel. De l'eau de source, selon toute probabilité. Elle était claire et fraîche, et le soleil électrique s'y reflétait en mille feux scintillants. Il mit plusieurs minutes à remarquer ce qui manquait à ce jardin, mais lorsqu'il s'en rendit compte, cela lui apparut comme évident : la faune était totalement absente. Pas d'oiseaux, pas d'insectes. La pollinisation devait se faire de manière artificielle, ce qui renforça sa première impression : cet endroit était toujours entretenu. Mais par qui ?
Après une dizaine de minutes, Lúka trouva une ouverture dans le mur… Un nouveau couloir, tout aussi sombre que celui qui s'ouvrait dans la chambre de leur père. Et toujours, inscrites dans un jaune passé, ces mystérieuses coordonnées. Il s'éloignait du point d'origine, ce qui ne l'étonna pas. Celui-ci se trouvait certainement dans les profondeurs de la montagne. Il hésita quelques instants, puis s'engagea dans le passage…
***
Line sortit de la chambre de son père et s'adossa au mur, les yeux fermés. Un énorme poids écrasait sa poitrine, l'empêchant de respirer, et son cœur battait bien trop vite. Son frère n'était pas en danger, mais la situation pouvait changer d'un instant à l'autre. Il était toujours si téméraire, si inconscient ! Et au fond d'elle-même, elle se savait responsable de cette soudaine envie d'aventures : Lúka n'aurait pas agi ainsi si leurs rapports avaient été différents. Cela ne servait toutefois à rien de ressasser le passé sans cesse. Elle devait espérer que rien de fâcheux ne lui arriverait et arrêter d'angoisser au moindre pas qu'il faisait sans elle.
— Line !
Elle rouvrit les yeux : William la rejoignait, visiblement inquiet. Que faisait-il ici ? Elle n'avait pas envie de lui parler. Pas maintenant. Et pourquoi ne s'était-elle pas rendu compte de sa présence ? Elle relâchait son attention, de plus en plus souvent. A présent que son père n'était plus là pour rôder dans les parages et tenter de la surprendre, elle se laissait aller. Vite, elle se composa un sourire.
— J'ai eu ton message. Tu semblais très nerveuse, j'ai pensé qu'il s'était peut-être passé quelque chose de grave, expliqua-t-il lorsqu'il fut à sa hauteur.
— Non, rassure-toi. Tout va très bien. Enfin, je l'espère.
— C'est quoi cette histoire de passage ? demanda-t-il. Le X rouge, tout ça ?
Line soupira. Si elle avait pu prévoir qu'elle finirait par choisir de ne pas suivre son frère, jamais elle ne lui aurait laissé ce mot. Cela compliquait tout, et elle n'avait pas envie de lui expliquer tout cela. Elle prit son bras et l'entraîna vers le salon. Ce couloir n'avait rien du cadre idéal pour une conversation.
— Je ne t'ai pas appelé pour que tu viennes, Will. Je voulais juste que tu saches où j'étais.
— Je le savais déjà. Tu me l'as dit ce matin, lui fit-il remarquer.
— Oui, mais… Laisse tomber, ce n'est pas important.
— M'aurais-tu appelé et m'aurais-tu écrit ce mot, si cela ne l'était pas ? Où est Lúka ?
Line ne répondit pas, les yeux fixés droit devant elle. Ils arrivèrent dans le salon et elle alla s'asseoir sur le fauteuil. Will s'installa en face d'elle, toujours très inquiet. Elle s'en voulut de le traiter avec autant de froideur et de se montrer soudain si distante avec lui, cependant, elle était incapable de détacher son esprit du danger que courait peut-être son frère. Une partie de son esprit restait concentrée en permanence sur le lien télépathique qui les unissait, accrochée à ce fil immatériel qu'elle ne devait surtout pas perdre. Cela n'était pas sans la fatiguer, mais Will ne pouvait pas comprendre. Il fallait qu'elle fasse un effort ; il n'avait pas mérité son attitude glaciale.
— Tu n'as pas l'air bien, avança-t-il.
— Non, c'est vrai. Je n'ai pas assez dormi et j'ai un peu froid.
— Tu as froid ? s'étonna-t-il. Tu as vu comment tu es habillée ?!! Comment peux-tu avoir froid alors que moi, je meurs de chaud rien qu'en te regardant ?
Elle haussa les épaules. William la regarda, peiné.
— Tu veux me dire quelque chose ? demanda-t-il après quelques instants de silence.
— Pardon ?
— A propos de Lúka.
— Je n'ai pas grand-chose à raconter. Je me fais du souci pour lui, c'est tout. Il prend des décisions qui ne sont pas toujours judicieuses et il a tendance à oublier qu'il n'est pas tout seul. Mikhail n'est encore qu'un petit garçon, il a besoin de son père.
— Ce n'est pas de cela que je voulais parler, rétorqua-t-il.
Line le savait, mais préférait éviter le sujet. Elle n'avait pas envie d'avouer à Will qu'elle avait embrassé Lúka, et par deux fois. De toute façon, ces baisers ne signifiaient rien. La situation n'avait pas changé et elle ne changerait pas.
— Tu n'as pas à t'inquiéter. C'est avec toi que je suis, à présent. Pas avec lui.
— Line, voyons, nous ne sommes pas vraiment ensemble, soupira-t-il.
— Quoi ?
— Cela ne fait que deux jours, ça ne compte pas encore.
— Pour moi, ça compte, répliqua-t-elle. Je ne savais pas qu'il y avait un délai à respecter. Alors pour toi, c'est comme pour les embauches ? Il y a les deux mois d'essai pendant lesquels tu peux me virer du jour au lendemain, et après la première année, c'est un mois de préavis ?
— Ne sois pas ridicule, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je tiens énormément à toi et tu le sais. Mais tu es encore indécise et j'ai du mal à croire que nous soyons vraiment un couple. Tu es bien trop attachée à Lúka, malgré ce que tu veux montrer.
— Ce n'est pas ce que tu crois.
— Oui, c'est là qu'est le problème. Ce n'est pas ce que je crois. Quelque chose ne tourne vraiment pas rond ici, et je ne suis pas certain d'avoir envie de m'embarquer là-dedans. J'ai toujours l'impression d'être de trop, de ne pas faire partie de votre petit monde. Je ne sais presque rien de toi, de ton passé.
— Il n'y a rien à dire sur mon passé, murmura-t-elle. Rien du tout.
— Où est Lúka ? demanda-t-il pour la seconde fois.
— Dans la pièce dont j'ai parlé dans le mot que je t'avais laissé.
— Et qu'est-ce qu'il y fait ?
— Il se prend pour Indiana Jones, ironisa-t-elle. Il explore le passage secret que nous avons trouvé.
— Un passage secret dans un bunker ? Ne me prends pas pour un idiot.
— Je ne t'oblige pas à me croire.
— Tu as fait l'amour avec lui ?
— Pas depuis notre divorce.
William se détendit clairement et Line fronça les sourcils. Que croyait-il donc ?
— Au vu de ta réaction d'hier au téléphone, je pensais que tu t'en moquais bien. Que tu n'étais pas jaloux.
— Comment veux-tu que je ne sois pas jaloux ? Après des mois, je suis enfin avec toi, et tu cours immédiatement retrouver Lúka, pour une sombre histoire de prémonition. Me crois-tu si indifférent ? Je ne n'allais pas te faire une scène ridicule, mais si tu penses que je n'étais pas soulagé de te voir revenir hier soir, tu me connais mal.
— Je suis désolée. Il ne s'est rien passé du tout. Je t'ai menti pour l'état de Lúka, c'est vrai. Je ne l'ai pas retrouvé inconscient dans la neige ; il s'était enfermé stupidement dans le passage qu'il avait découvert, et il était bel et bien en hypothermie. C'est pour cela que je suis revenue aujourd'hui : je ne voulais pas qu'il joue aux explorateurs écervelés sans plan de secours.
— Et c'est quoi, son plan de secours ?
— C'est moi. Je dois aller le chercher, si je ne le vois pas revenir.
— Et toi, qui ira te chercher si tu ne reviens pas ?
— Toi.
Elle lui sourit et il ne put s'empêcher de l'imiter. En elle, la colère qu'elle avait ressentie un peu plus tôt s'apaisait doucement. L'angoisse était pourtant toujours bien présente.
— Je veux voir le passage, décréta William. Je te crois, mais un passage secret dans un bunker, c'est une chose qu'on doit voir au moins une fois dans sa vie.
Il se leva et tendit une main à Line. Celle-ci l'accepta, coupable de s'être laissée emporter par son inquiétude pour Lúka. Will n'y pouvait rien, elle avait été injuste envers lui. Si elle voulait que cette relation fonctionne, elle allait devoir faire de sérieux efforts.
— Je ne voudrais pas te priver d'un spectacle aussi passionnant, céda-t-elle. Je t'y emmène, mais nous n'entrerons pas. Je ne tiens pas à m'y retrouver piégée, comme Lúka hier.
William garda sa main dans la sienne, protecteur, rassurant. Cela faisait du bien de l'avoir auprès d'elle.
— Tu viens chez moi, ce soir ? demanda-t-elle après quelques secondes d'hésitation.
— Avec plaisir. Mais je te préviens, j'ai pas mal de boulot en retard. Et il faudra qu'on dise quelque chose à Mikhail. Ton fils n'est pas idiot et je pense qu'il se doute de ce qui se passe. Je suis certain qu'il préférerait connaître la vérité, plutôt que de s'entendre servir des excuses qui ne font pas illusion plus de trente secondes.
— Attendons quelques jours, tu veux bien ? Puisque tu penses que nous ne sommes pas encore un couple, insinua-t-elle.
— Ce n'était pas dans ce sens-là que je le disais et tu le sais très bien. Mais c'est toi qui décides. Je pense moi aussi que nous devrions attendre un peu. Soyons sûrs de savoir où nous allons avant d'officialiser quoi que ce soit. Même vis-à-vis de ton fils.
— Lúka est déjà au courant, lâcha-t-elle. Il n'a pas pu s'empêcher de me poser des questions.
— C'est curieux, commenta-t-il. Et plutôt malsain. Tu lui as répondu ?
— Bien sûr que non. Ce ne sont pas ses affaires.
Ils arrivèrent devant la chambre du père de Line, et la jeune femme se crispa instinctivement en ouvrant la porte. Will entra le premier. Elle attendit quelques instants avant de le rejoindre : même après toutes ces années, elle détestait cette pièce, qui lui rappelait bien trop l'homme sadique qu'avait été son père. Le passage s'était refermé, et le X qu'avait peint Lúka tranchait sur le mur de métal blanc.
— Quand tu parlais d'un X rouge, je m'attendais à quelque chose de plus mystérieux. De plus discret, remarqua Will.
— C'est Lúka qui l'a peint. Il a trouvé le mécanisme par hasard. En appuyant dessus, tu ouvriras le passage.
Will hocha la tête et plaça sa main au milieu de la croix rouge. Le mur commença à glisser vers le haut, sous ses yeux surpris. Line comprit qu'il venait seulement de la croire et cela l'agaça. Certes, son histoire était plutôt invraisemblable, mais il aurait dû savoir qu'elle ne se serait pas permis de lui mentir.
— C'est incroyable, s'écria-t-il. Je peux entrer ? Je ne ferai que quelques pas ! ajouta-t-il aussitôt comme elle ouvrait déjà la bouche pour protester.
— Tant que tu ne touches à rien, soupira-t-elle.
Il s'enfonça dans le passage sombre, mais ne tarda pas à revenir sur ses pas. Line s'était assise sur le lit, le visage blême. C'était auprès de Lúka qu'elle aurait dû se trouver, pas dans la chambre de son père à organiser des visites touristiques ! Elle s'en voulait d'avoir laissé entrer William dans cette pièce qui représentait tant de choses pour eux deux. Son frère serait sûrement furieux…
— On gèle, dis donc ! C'est quoi, ce truc ? Un congélateur géant ? plaisanta Will.
Il prit place à ses côtés et elle l'entoura de son bras. Il souriait comme un enfant qui découvre ses cadeaux sous le sapin le matin de Noël, et Line se dit que, si elle n'avait pas été là, il aurait sans doute continué son exploration. Et il aurait fini comme Lúka la veille…
— Le passage a été creusé au cœur de la montagne. Je te rappelles juste que nous sommes en plein mois de janvier et qu'il fait moins dix dehors, répliqua-t-elle.
— Je suis désolé, je te dois des excuses. Je ne t'ai pas crue et j'ai eu tort.
— Excuses acceptées. Tu as au moins eu le bon goût de reconnaître ton erreur.
Elle glissa ses doigts entre les siens. Sa main était glacée et le brusque changement de température avait rosi ses joues.
— Au bout de ce couloir, il y a une porte de métal. Lúka a réussi à l'ouvrir. Derrière, nous avons découvert un ascenseur. J'ai refusé de l'accompagner, cela me semblait trop dangereux.
— Oui, évidemment, approuva-t-il.
Mais son ton trahissait sa déception à l'idée de ne pas pouvoir se rendre dans le passage, lui aussi. Line baissa les yeux, regardant le sol sans le voir. Elle percevait toujours la présence de son frère, et le mélange curieux de ses émotions ne manquait pas de la troubler : émerveillement, crainte, fascination, angoisse, impatience, déception, satisfaction… Elle aussi aurait aimé être auprès de lui en ce moment, à explorer avec lui les mystères qui avaient toujours entouré leur père. Mais elle l'avait dit elle-même : c'était trop dangereux.
Elle consulta sa montre et fut soulagée de voir qu'il n'était qu'un peu plus de treize heures. Fatiguée par ses émotions, elle aurait juré que l'après-midi était déjà bien entamé. Cela lui laissait trois heures avant de devoir aller chercher son fils à l'école. Elle espéra que son frère serait de retour d'ici là.
— En arrivant ici, je suis tombé nez à nez avec une jeune femme, commença William. Une rouquine. Très maigre, couverte de bleus, vêtue d'une sorte de pyjama gris sale. Je suis persuadé que tu la connais.
Line se figea et sentit le sang quitter son visage. Elle lutta contre son trouble : William ne devait pas se douter de la vérité… En un instant, elle fouilla son esprit, démêlant le flot de ses pensées. Elle avait appris à décoder ses structures mentales, ses associations. Ce n'était pas aussi efficace qu'avec Lúka, mais lentement, elle parvenait à en tirer des images cohérentes.
— Et qu'est-ce qu'elle a fait ? demanda-t-elle sur un ton qu'elle s'efforçait de rendre neutre.
— Elle s'est enfuie dès qu'elle m'a vu.
Il mentait. Ce n'était peut-être pas un mensonge complet, néanmoins il lui cachait la vérité. Il lui avait parlé. Il l'avait touchée. Il avait vu… Il avait vu le bracelet. Et bien plus grave, il avait vu ses yeux.
— Et pourquoi penses-tu que je la connais ?
— Au poignet, elle avait le même bracelet que toi.
— Et elle s'est enfuie dès qu'elle t'a vu, hein ? Tu es drôlement observateur pour avoir remarqué tout cela sur une femme en fuite : rouquine, maigre, couverte de bleus, un bracelet…
William rougit et Line ôta sa main de la sienne, furieuse. Elle se leva d'un bond, fit quelques pas, partagée entre la panique et la colère. Comment Lyen était-elle sortie de sa cellule ? Et pourquoi diable son ami avait-il ressenti le besoin de lui parler et de la toucher ? Elle connaissait bien la jeune femme : elle avait certainement cherché à fuir. Will l'avait retenue, curieux comme il était. Elle devait se calmer, cela ne servait à rien de lui montrer que cette rencontre avait une véritable importance. Si Lúka était là, il saurait quoi dire, quoi faire… À la réflexion, il se rendrait probablement dans la cellule de Lyen, aveuglé par la rage, et la frapperait jusqu'à ce que le sang coule. Et si elle s'était vraiment enfuie ? Si elle était sortie du Laboratoire ? Avec la neige et le froid, elle n'irait pas loin, mais elle risquait de rencontrer un promeneur…
— Tu ne m'as toujours pas dit qui elle était, insista William.
— Tu te rappelles la plante qu'il y a dans mon salon ? Celle qui s'adapte à son environnement ? Les travaux de mon père ?
Il haussa les épaules. Line pouvait lire sur son visage qu'il ne voyait pas le rapport et ne comprenait pas ce soudain changement de sujet. Les nerfs à vif, elle prit une profonde inspiration. Will n'était pas responsable de tout cela, elle n'avait pas le droit de le blâmer. Sa curiosité était légitime.
— Ne t'es-tu jamais dit qu'il avait peut-être essayé d'appliquer ses découvertes à l'espèce humaine ? lâcha-t-elle.
Elle s'était attendue à voir de la surprise sur le visage de son ami. Du dégoût, de l'horreur, même. Il se contenta de hocher la tête. D'un coup, sa colère disparut, laissant place à la perplexité. Pourquoi n'était-il même pas étonné ? Lúka lui avait-il déjà parlé de tout cela ?
— C'est bien ce que je pensais, lâcha-t-il.
— Je ne savais pas que tu t'étais déjà posé cette question.
— A vrai dire, je ne me l'étais pas posée pour cette rouquine, avoua-t-il doucement.
Il se leva et vint la rejoindre. Elle ne bougea pas, les yeux baissés sur ses doigts qu'elle tordait douloureusement. Il la força à relever la tête et plongea son regard bleu gris dans le sien. Line ferma les yeux, de peur de découvrir le dégoût dans les siens. Elle secoua la tête, la gorge nouée.
— En cherchant un livre pour Mikhail, je suis tombé sur ta carte-passeport, expliqua William. Née en deux mille trente-trois, hein ? Depuis que je te connais, tu n'as pas pris une ride. Lorsque je t'ai rencontrée, je t'aurais donné vingt-cinq ans tout au plus. C'était il y a plus de six ans. A présent, je te donne toujours vingt-cinq ans tout au plus…
— Cela ne veut rien dire, protesta-t-elle. J'ai une bonne qualité de peau, je ne mange pas n'importe quoi.
— Line, je t'en prie… Tu n'as pas à te justifier. Ce n'est pas de ta faute !
— Arrête ça, murmura-t-elle. Ne sois pas ridicule.
Il l'entoura de ses bras et la serra contre lui. Elle résista, puis s'abandonna à lui, le visage enfoui dans sa chemise. Comment avait-il deviné ? Et surtout, qu'avait-il deviné d'autre ? Savait-il pour Lúka et elle ? S'il n'en était pas certain, il devait s'en douter.
— Tu n'as rien à craindre de moi, lui chuchota William. Tu sais que je ne répéterai rien.
— C'est faux. Je ne suis pas le résultat d'une expérience ! se défendit-elle à nouveau, avec plus de conviction. Il y a beaucoup de gens qui ne paraissent pas leur âge, et je suis sûre que tu n'imagines pas un seul instant qu'ils puissent être des… des monstres !
Elle s'écarta de lui, des larmes dans les yeux, les lèvres tremblantes. Will voulut protester, mais elle ne lui en laissa pas le temps, ouvrant la porte pour quitter la pièce en courant. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle fut arrivée devant la cellule de Lyen. Adossée à la paroi du couloir, elle reprit son souffle à grand-peine. Pourquoi avait-il tout gâché ? Elle avait tant espéré pouvoir avoir une vie normale ! Et maintenant, William avait découvert la vérité et ne la regarderait jamais plus comme avant… Mais elle lui avait fourni les armes pour la blesser et elle ne devait s'en prendre qu'à elle. Pourquoi avait-elle laissé traîner cette carte ? Et surtout, pourquoi Lúka ne l'avait-il toujours pas modifiée ? Cela faisait des mois qu'elle lui demandait de le faire ! À présent, son insouciance les mettait tous deux en péril. Et Lyen… Tout était de sa faute ! Comment était-elle sortie de sa cellule ? Pourquoi avait-elle éprouvé le besoin d'aller fureter dans le salon ? Elle avait bien dû entendre William approcher ! Elle savait pourtant qu'il ne devait pas la voir !
Elle ouvrit la porte d'un seul coup, furieuse. Et en un instant, la réalisation s'abattit sur elle comme un coup de poignard : la cellule était vide. Lyen avait disparu.
***
La pièce était plongée dans l'obscurité. Lúka attendit quelques instants avant de franchir le seuil, baladant le faisceau de sa lampe de poche autour de lui. La pâle lueur dessina le contour de ce qui ressemblait à des meubles. L'air sentait le renfermé, toutefois cette odeur était presque indiscernable. Apparemment, le système d'aération devait toujours fonctionner. Lúka finit par explorer le mur en tâtonnant et trouva ce qui ressemblait à un interrupteur. Une série de néons s'illumina au plafond, pour projeter une lumière blafarde sur une chambre au mobilier plutôt succinct : un lit de métal au matelas sûrement couvert de poussière, une armoire, une table et une chaise. En comparaison de l'immense jardin qu'il venait de traverser, cette pièce était d'une simplicité surprenante et, somme toute, décevante. A peine plus grande que la chambre de leur père, et tout aussi vide.
Lúka ouvrit l'armoire, s'attendant à trouver des vêtements. Il ne fut pas déçu, mais l'inspection de ceux-ci se révéla sans le moindre intérêt : des pantalons de toile grise, des chemises blanches, quelques cravates bariolées de motifs plus idiots les uns que les autres, et une paire de mocassins de cuir noir dont l'existence passionnante avait dû se limiter à arpenter les longs couloirs du Laboratoire. D'après leur taille, ces vêtements et ces chaussures auraient pu appartenir à son père, ou du moins, à un homme de la même stature. Il trouvait les cravates plus surprenantes : Mikhail de l'Orme n'avait jamais été le genre d'homme à s'affubler d'un Titi moqueur ou d'un Bugs Bunny en train de dévorer une carotte. Les poches des pantalons et des chemises étaient vides, ne donnant aucune indication sur leur propriétaire, et Lúka s'avoua un peu déçu : il aurait aimé savoir qui avait occupé cette pièce. Il n'était que peu probable qu'il s'agisse de son père. Après tout, pourquoi aurait-il eu une chambre ici alors qu'il possédait déjà un lit dans le Laboratoire ? Pour surveiller ses expériences ? Pour se reposer lorsqu'il se plongeait dans de longues séances de travail ? Cela n'avait rien d'impossible, même si cette éventualité ne brillait pas par sa logique.
La chambre semblait abandonnée depuis des mois, peut-être même des années, au vu de la poussière qui recouvrait les draps et le métal des poignées de l'armoire. Le système d'aération avait empêché le rancissement de l'air, mais il n'avait rien pu faire contre les marques du temps. Lúka quitta la pièce, préférant poursuivre l'exploration de cet endroit si mystérieux plutôt que de s'attarder dans cette chambre vide.
La pièce suivante n'était qu'une salle de bain : une baignoire, un évier en métal, un vieux linge assombri par la poussière pendu à un crochet, une brosse à dents qui avait dû connaître des jours meilleurs, un peigne, un vieux rasoir à la lame presque émoussée, divers flacons contenant savon, shampoing, mousse à raser, et une brosse à cheveux.
Lúka ouvrit le robinet et l'eau coula, claire et fraîche. Soit les canalisations étaient extrêmement perfectionnées, ce dont il doutait au vu de l'état général du reste de l'étage, soit l'évier était utilisé régulièrement. Il ne sentait aucune présence autour de lui, mais il savait qu'il devait rester sur ses gardes. Son don n'était pas infaillible et tout portait à croire que ces pièces étaient sinon habitées, du moins visitées de temps à autre. Bien sûr, un système automatique se chargeait peut-être de la tonte du gazon ou d'un nettoyage succinct des pièces, cependant, l'endroit paraissait si vieux que cela lui semblait peu probable. Il y avait d'autres pièces dans le couloir. De nombreuses autres. Peut-être finirait-il par découvrir un indice ? Et tout l'étage du bas attendait encore d'être exploré…
Le linge avait perdu toute odeur, ne conservant que celle de la poussière et d'une légère moisissure. Alors qu'il se retournait pour observer l'émail écaillé de la baignoire, un bruit le fit sursauter : le robinet de l'évier s'était mis en marche de lui-même et déversait un jet d'eau bouillante. Il se referma après une dizaine de secondes et Lúka soupira : le système était automatisé. Rapidement, il s'écarta de la baignoire, et celle-ci commença à se remplir d'une eau claire. A quelle fréquence tout ceci se produisait-il ? Une fois par semaine ? Une fois par mois ? Assez souvent en tout cas pour que l'endroit ne paraisse pas complètement abandonné. Il ouvrit quelques tiroirs et y découvrit des bouteilles identiques à celles qui traînaient sur le bord de l'évier, des brosses à dents dans leur emballage de plastique, du dentifrice, des mouchoirs… Rien de bien mystérieux, et surtout, rien qui ne détonne dans une salle de bain.
Il s'empara de la brosse à cheveux, pour l'observer plus attentivement. Coincées entre les pointes métalliques, quelques boucles noires croupissaient sous une couche dense de poussière. Avaient-elles appartenu à son père ? Alors qu'il s'apprêtait à reposer l'objet, quelque chose attira son regard : presque invisibles au milieu des cheveux noirs se trouvaient deux cheveux plus clairs. Lúka les tira délicatement pour les dégager de la brosse et de la poussière. Ils étaient longs et blancs.
Commentaires
1. Le mercredi 11 août 2010 à 20:47, par Sylphide
2. Le mercredi 11 août 2010 à 23:23, par Mélie
3. Le lundi 16 août 2010 à 18:52, par kim
4. Le mardi 17 août 2010 à 11:43, par Ness
5. Le mardi 17 août 2010 à 15:41, par Mélie
6. Le mardi 17 août 2010 à 19:04, par Ness
7. Le mercredi 18 août 2010 à 17:44, par Mélie
8. Le mercredi 30 mai 2012 à 15:34, par Hino
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