CHAPITRE PREMIER

Lúka avait à peine fermé l'œil de la nuit. Il avait beau être épuisé, trop d'événements s'étaient produits au cours des deux jours précédents et son esprit refusait de le laisser en paix. Se tourner et se retourner dans son lit n'arrangeait rien, pas plus que le fait de constamment vérifier l'heure sur l'affichage du réveil. Les chiffres rouges semblaient figés et il avait envie de hurler. Il avait déjà pris deux somnifères, et en avaler un troisième alors que l'heure d'amener Mikhail à l'école se rapprochait dangereusement serait trop risqué. Il ne voulait rien moins que rester endormi et faire manquer les cours à son fils. Pas que lui s'en plaindrait, non. Il lui avait assez souvent répété qu'il s'ennuyait, assis toute la journée à ressasser des choses qu'il connaissait déjà. Mais Line serait moins clémente, et ce n'était certainement pas le moment de provoquer une dispute de plus.

Il redoutait de lui parler, redoutait de la voir souriante et heureuse. C'était ce qu'il voulait, évidemment. Cela ne l'empêchait toutefois pas d'avoir mal. Avec le temps, ses blessures se refermeraient, il pourrait peut-être même lui pardonner, être ami avec elle. Pour l'instant, le seul fait de penser à elle le mettait dans une rage telle qu'il avait du mal à se retenir de lancer le premier objet qu'il trouverait contre le mur. Plusieurs cadres contenant des photographies de leur mariage avaient été les témoins impuissants de sa colère. Heureusement, Mikhail ne l'avait pas vu faire. Tout de même, il n'était pas un bon exemple pour son fils. Le petit garçon dormait avec Lyen et c'était mieux ainsi. Lúka l'aimait de tout son cœur, cependant, il n'aurait pas supporté d'entendre son bavardage incessant ni ses éternelles questions concernant Line et lui. Il détestait Lyen et cela ne changerait sans doute jamais, il devait néanmoins reconnaître qu'elle était bien utile. Mikhail l'adorait et s'il avait, au début, très mal pris cette affection contre-nature, il se rendait compte que celle-ci résolvait bien des problèmes.

À peine s'était-il assoupi que la sonnerie du réveil le tira d'un sommeil pourtant bien mérité. Il sursauta, le cœur battant trop vite, et mit plusieurs secondes à se calmer. La pièce était encore sombre : le néon censé imiter la lumière du soleil était inactif avant sept heures trente, en hiver. Lúka n'allait pas s'en plaindre. Il avait bien l'impression que la moindre source de lumière lui causerait une migraine lancinante. La demi-heure de repos qu'il avait tout de même réussi à glaner ne lui suffisait pas et il se sentait vaseux : la peau moite, les yeux collés et douloureux, les nerfs à vif. Une douche lui ferait du bien et un coup de rasoir ne serait pas de trop non plus. Il passa les doigts sur sa barbe naissante en grimaçant. Ce n'était pas parce qu'il avait cessé d'espérer récupérer Line un jour qu'il devait se laisser aller. Honnêtement, il se moquait bien de ressembler à un ermite, cependant, il ne voulait pas lui montrer son désespoir. Au contraire, il allait faire face, lui prouver qu'il pouvait très bien vivre sans elle, qu'il était même heureux de la situation. Cette petite vengeance ridicule et immature était tout ce qui lui restait.

***

Lúka attendait à la porte, ne cachant rien de son exaspération. Ses doigts pianotaient sur le mur de métal, entêtants et agaçants. Il consulta sa montre avec un soupir parfaitement audible. Mikhail se détacha enfin de l'étreinte de la jeune femme, les yeux mouillés de larmes. Il lui murmura à l'oreille quelque chose que l'homme était trop loin pour entendre, ce qui acheva de le mettre en colère. Dès que le petit garçon fut à sa portée, il le tira sans ménagement hors de la cellule de Lyen. Mikhail le foudroya du regard, les lèvres pincées. En cet instant, il ressemblait tant à Line lorsqu'elle enrageait que cela lui fit mal au cœur.

— Prends ton cartable, on y va. Tu ne veux tout de même pas être en retard pour l'école !

Il lui tendit le sac bleu, que Mikhail mit sur ses épaules avec mauvaise humeur.

— Et sèche tes larmes. Les petits garçons ne pleurent pas.

L'enfant ravala les sanglots qui menaçaient déjà de faire surface et Lúka le toisa avec irritation.

— Qu'est-ce que tu as toujours, avec cette fille ?

Mikhail haussa les épaules dans un silence boudeur. Son père n'insista pas. Il était suffisamment énervé sans ajouter à cela une dispute avec lui.

— Avec tout ça, tu n'as même pas déjeuné. On s'arrêtera en route pour acheter des beignets, tu veux bien ? proposa-t-il, plus gentiment.

Le petit garçon hocha la tête, toujours plongé dans un mutisme décidé. Lúka l'observa à la dérobée : malgré les cheveux noirs et bouclés, c'était à Line qu'il ressemblait le plus. Il avait ses mimiques, ses expressions, et surtout, son mauvais caractère. Mais c'était normal : après tout, il passait beaucoup plus de temps avec elle qu'avec lui.

— Ce week-end, ça te dirait qu'on aille à la patinoire ?

— Will a promis qu'il m'emmènerait faire du poney avec John et Kirsten, répliqua Mikhail.

— Le week-end prochain, alors ?

Son fils fit une moue glaciale d'indifférence. Cependant, Lúka le connaissait et savait qu'il se réjouirait d'aller faire du patin avec lui, une fois que sa colère serait retombée. Ils traversèrent les longs couloirs, Mikhail traînant derrière lui et courant parfois pour revenir à sa hauteur, son sac valsant sur son épaule. Une fois dans la navette, Lúka démarra en trombes et passa en mode manuel. Un sourire se dessina sur les lèvres de son fils.

— Papa, tu me laisses conduire ? demanda-t-il.

— Ta mère me tuerait sur-le-champ, rétorqua Lúka.

— S'il te plaît ! Je ne lui dirai rien ! Et puis, ce ne sera pas la première fois…

— Bon, juste un petit peu, alors.

Il lui passa les commandes, très attentif à la moindre de ses manoeuvres. Objectivement, le petit garçon conduisait très bien, presque mieux que Line. Mais celle-ci l'aurait inévitablement traité d'irresponsable si elle était venue à l'apprendre. C'était leur petit secret, et Lúka se sentait coupable de la manière dont il avait sermonné son fils quelques minutes plus tôt ; il avait envie de se rattraper. Tendrement, il ébouriffa les cheveux de son fils, et cette fois-ci, Mikhail lui offrit un sourire radieux, avant de reporter toute son attention sur la route. Cela allait être difficile d'accepter que Will passe plus de temps auprès de son fils que lui…

***

La cloison avait basculé à nouveau, refermant le passage. Lúka perdit près d'une demi-heure à le rouvrir, mais cette fois-ci, il visualisa précisément l'endroit où il avait posé sa main et sut qu'il n'aurait aucun mal à le retrouver plus tard. Peut-être devrait-il également le marquer d'un symbole quelconque ? Il tâcherait d'y songer la prochaine fois.

À la lumière de la lampe de poche, il examina les murs : ils avaient été parfaitement polis et, à moins d'une inspection minutieuse, on pouvait penser qu'ils étaient du même métal que tout le reste du laboratoire. En haut, près des néons, des chiffres avaient été peints en jaune. L'humidité les avait presque effacés. Il s'agissait probablement de repères : latitude, longitude, altitude… Lúka ne s'y attarda pas ; il avait hâte de retrouver la porte de métal.

Il l'inspecta à la lumière de sa lampe : comme il l'avait deviné la veille, il s'agissait plus d'une plaque de métal que d'une porte. Elle s'ouvrait sûrement à la verticale, s'effaçant dans le plafond. Il n'aurait su déterminer son épaisseur, mais lorsqu'il lui donna quelques coups, elle résonna à peine. Il ne pourrait certainement pas la faire sauter avec des explosifs. De toute manière, ce serait trop dangereux : il se trouvait au cœur de la montagne, et malgré les parois qui avaient sans doute été renforcées, un éboulement pourrait se produire. Il n'avait pas la moindre envie d'être enterré sous des milliers de tonnes de roches.

Sur le côté, une plaque de métal lisse attira son regard. Elle était solidement encastrée dans la paroi, et il fit tout de suite l'analogie avec les serrures digitales que l'on trouvait communément sur Lambda. Il y posa la main et un bip sonore éclata dans le couloir comme un coup de tonnerre. Aussitôt, il retira ses doigts, surpris. Une lumière rouge s'était allumée au-dessus de la porte. Que cela signifiait-il ? Il n'osa pas reposer sa main sur la plaque. Il s'agissait bel et bien d'une serrure digitale, et évidemment, elle manifestait avec colère sa désapprobation à l'égard de ses empreintes à lui. Il sourit. C'était simple. Si simple que cela en devenait ridicule. Il n'aurait pas le moindre mal à se procurer une image des empreintes de son père. Z'arkán se ferait même un plaisir de les lui imprimer en relief, s'il le fallait.

Fort de cette brillante solution et de son génie inégalé, il passa le virage, le sourire aux lèvres. Mais le couloir était beaucoup trop sombre… À l'autre bout, la cloison avait basculé et il se trouvait pris au piège.

— Si c'est une blague, ce n'est pas drôle, protesta-t-il à voix haute.

Il tira, poussa, enfila ses doigts dans les plus improbables interstices. Le passage restait désespérément bloqué. Z'arkán ne pourrait pas activer son ouverture, même si elle le voulait. Il était piégé. Et comme pour le narguer, sa montre affichait l'icône d'absence de couverture réseau. Mais au cœur de la montagne, entouré de murs de métal de près d'un mètre d'épaisseur, que pouvait-il espérer ? Dans l'ensemble du Laboratoire, des relais avaient été installés pour leur permettre de garder un lien avec le monde extérieur. Visiblement, il y avait eu comme un fâcheux oubli…

***

Après quelques heures passées dans le couloir glacial, Lúka commença à sentir la panique l'envahir. Plusieurs dizaines de fois, il avait détaillé à nouveau les parois rocheuses, à la recherche du moindre indice. Il n'y avait rien. Il avait appuyé trois fois sa main sur la plaque, sans succès. Toujours, il obtenait ce bip tonitruant. Et pour être franc, il craignait que quelque chose de plus grave qu'une porte close se produise s'il insistait trop. Un gaz mortel, une énorme sphère rocheuse tombant du plafond pour l'aplatir, les parois se mettant en mouvement pour le réduire en miettes… Les possibilités étaient infinies, et son imagination presque autant. Il ne se souvenait que trop des films qu'il regardait avec sa sœur lorsqu'ils étaient enfants. Pendant près d'une heure, il avait passé en revue tous les épisodes de MacGyver qu'il avait vus, des dizaines d'années plus tôt. Son père était un fan et avait l'intégrale sur DVDs. Il manquait cruellement d'outils. Mais il n'était pas certain que le légendaire couteau suisse rouge lui aurait été d'une grande utilité face à une paroi métallique de cinquante centimètres d'épaisseur.

Il n'avait aucun moyen de contacter Z'arkán ou même Lyen, et s'il se résolvait à une attende impuissante, celle-ci risquait bien de s'étirer sur plusieurs jours. Line ne vivait plus avec lui et ce n'était certainement pas William qui allait s'inquiéter de son absence. Après tout, il avait toutes les raisons du monde de garder ses distances et il n'avait jamais brillé par sa présence assidue au siège de leur société. Lyen mourrait de faim dans sa cellule, c'était l'unique point positif. Par contre, lui aussi, ce qui lui plaisait déjà moins.

Dans ce couloir, il faisait vraiment froid, et malgré son pull en laine et son jean, il tremblait sans pouvoir se contrôler. Le beignet qu'il avait mangé en hâte en amenant Mikhail à l'école ne lui suffirait pas s'il devait tenir plusieurs jours sans rien avaler. Depuis qu'ils étaient rentrés de Lambda, il s'était à peine nourri, et à présent, il le regrettait amèrement. Il aurait dû prévenir Line. Cela aurait été de loin la chose la plus intelligente à faire. Au lieu de quoi, il se trouvait pris au piège dans ce couloir glacé, sans vivres, sans moyen de contacter qui que ce soit. C'est vrai, parfois il avait souhaité mourir, surtout depuis qu'il avait appris ce qui s'était passé entre Line et Ruan, néanmoins il avait toujours imaginé que ce serait bref et sans douleur. Une longue agonie au creux de la montagne n'avait que peu d'attrait à ses yeux.

Peut-être était-il encore temps de contacter Line ? Il n'avait jamais essayé de l'appeler au moyen de son don sur une si grande distance, mais elle était sa sœur, sa jumelle, sa moitié, et rien que cela les rapprochait. Cela pouvait marcher. Cependant, si ce n'était pas le cas, il serait tellement épuisé que le froid risquait de le tuer. Le risque était énorme, ce qui rendait son choix d'autant plus difficile. Cela dit, sa montre indiquait déjà trois heures passées, et il n'avait pas l'intention de se laisser mourir là sans rien entreprendre.

Le dos calé contre la paroi de métal, moins froide et surtout moins humide que la roche, il ferma les yeux et se concentra.

***

Line se redressa en sursaut, les yeux grands ouverts. Quelle heure était-il ? Le réveil indiquait quinze heures vingt-quatre. Ce n'était pas encore le moment d'aller chercher Mikhail. Il finissait les cours à cinq heures, elle avait encore un peu de temps devant elle. William somnolait à côté d'elle, les cheveux en bataille. Il avait fait une apparition éclair au bureau, le matin même, histoire de montrer à ses employés qu'il était toujours en vie, puis était revenu la trouver. Ils n'avaient presque pas dormi, la nuit précédente, et la fatigue avait eu raison de lui. Il fallait dire qu'elle ne l'avait pas ménagé… Un petit sourire naquit sur ses lèvres, mais s'effaça aussitôt. Quelque chose n'allait pas. Elle n'aurait su dire quoi, cependant, une impression de malaise l'avait gagnée. Son cœur battait trop vite et elle se sentait prisonnière. Elle se leva, prise d'un irrépressible besoin de sortir sur le balcon. Attrapant la chemise de William, qui traînait au pied du lit, elle l'enfila et passa au salon. La lumière lui brûla les yeux et elle grimaça. Vite, elle ouvrit la porte-fenêtre et se précipita à l'air libre, étouffant presque. Les mains agrippées à la rambarde de fer du balcon, elle prit une profonde inspiration, certaine que cette oppressante impression de danger la quitterait. Ce ne fut pas le cas. Au contraire, elle sentait la terreur s'immiscer lentement en elle.

— Mais qu'est-ce qui m'arrive ? murmura-t-elle en frottant ses yeux.

En un instant, elle se rappela la terrible nuit où Mikhail avait failli mourir et se figea. À ce moment, elle avait ressenti la même chose : du danger, de la panique. Vite, elle rentra et se précipita vers le téléphone. Contenant mal son hystérie, elle demanda à la secrétaire de se renseigner pour savoir si son fils allait bien. La femme protesta : ce n'était pas son travail, elle avait autre chose à faire que de rassurer les parents paranoïaques. Finalement, la terreur perceptible dans la voix de Line dut la convaincre, car elle la mit en attente, lui assurant qu'elle allait se renseigner. Quelques minutes plus tard — une éternité —, elle lui dit que son fils était en parfaite santé. Il était actuellement en cours de mathématiques, et à part sa manie légendaire de faire tourner ses professeurs en bourrique, il n'y avait rien d'anormal. Line la remercia et raccrocha, soulagée. Mikhail n'était pas en danger. Alors qui ? Ce ne pouvait être que Lúka ! Le téléphone sonna longtemps dans le vide, et la sensation d'oppression et de panique l'assaillit à nouveau, de plus en plus forte. Ses mains tremblaient et elle était livide. Finalement, une voix qu'elle savait identique à la sienne prit la communication.

— Z'arkán, où est Lúka ? la pressa-t-elle.

— Pourquoi tu t'inquiètes de ça ?

— Je t'en prie ! Ne commence pas avec ces sottises ! Est-ce qu'il va bien ?

— Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu de la journée.

— Tu te fiches de moi ? Tu contrôles les caméras du Laboratoire, tu connais ses moindres faits et gestes !

— Je contrôle peut-être les caméras, mais certains endroits en sont dépourvus.

— Mais tu sais au moins s'il est là ? Il a amené Mikhail à l'école, je le sais. Mais après ?

— Il est rentré et s'est enfermé dans la chambre de Père, déclara Z'arkán.

La manière dont l'intelligence artificielle de son frère parla de leur père lui fit froid dans le dos. Elle croyait entendre Lúka, dans ce mélange de crainte et de mépris.

— Qu'est-ce qu'il irait faire là-bas ? protesta-t-elle.

— Il ne m'a rien dit.

— Et tu ne peux pas voir s'il va bien ? insista-t-elle.

— Non, c'est impossible.

— Très bien. J'arrive.

— C'est hors de question. Je ne te laisserai pas mettre les pieds ici. Ce n'est plus chez toi.

— C'est encore à moi d'en décider.

Elle raccrocha, furieuse et paniquée. Lúka était peut-être en danger et Z'arkán lui faisait une crise de jalousie. Les mains tremblantes, elle posa le téléphone et passa dans la chambre pour s'habiller. William s'était réveillé et lui jeta un regard étonné.

— Il faut que je parte, annonça-t-elle.

— Tout de suite ?

— Oui. Je pense qu'il est arrivé quelque chose à Lúka.

— Je viens aussi, décida-t-il.

— Non ! coupa-t-elle un peu brutalement. Je veux dire, s'il nous voit tous les deux, cela n'arrangera pas les choses, ajouta-t-elle avec un peu plus de douceur.

— Tu as sûrement raison. Mais appelle-moi, s'il y a quoi que ce soit.

Elle hocha la tête, occupée à enfiler ses sous-vêtements, ses gestes rendus maladroits par son empressement. William avait récupéré sa chemise et s'habillait, lui aussi.

— Qu'est-ce qui te fait penser que quelque chose est arrivé ? avança-t-il pour meubler le silence qui s'installait et pour tenter de calmer la jeune femme.

— Je le sens, c'est tout.

— Ce n'est peut-être que la culpabilité.

— Je ne pense pas. C'est possible, admit-elle après quelques instants. Oui, c'est possible. Mais je n'en suis pas certaine. Si je ne vais pas le voir, je ne le saurai pas.

— J'irai chercher Mikhail à l'école. Je m'occuperai de lui. Tu n'auras qu'à passer le chercher quand tu rentreras.

— Tu n'as qu'à venir ici avec lui, proposa-t-elle. Il a le code d'entrée.

— C'est peut-être un peu trop tôt, protesta-t-il. Il ne sait encore rien pour nous deux.

— Comme tu veux. Préviens-moi juste pour me dire où vous êtes.

Elle se pencha pour l'embrasser sur les lèvres. Il la retint quelques secondes, puis la laissa s'en aller, angoissé.

— N'hésite pas à m'appeler si tu as besoin de moi. Et sois prudente !

— Je ne risque rien, Will. Je veux juste m'assurer qu'il va bien.

Elle sortit en hâte de la chambre, enfila ses baskets et claqua la porte d'entrée. Il était quinze heures trente-sept.

***

Le trajet dura longtemps, trop longtemps. Line n'avait jamais été très douée pour la conduite, en conséquence de quoi Lúka avait jugé préférable de lui cacher les codes pour passer en mode manuel lorsque la navette se bloquait en automatique. Les embouteillages avaient commencé et elle pesta, toujours oppressée par cette sensation d'emprisonnement et de panique. Il lui était arrivé quelque chose, elle le savait ! Derrière son air indifférent, Lúka avait été profondément blessé par son aventure avec Ruan. Et à présent, elle était avec son meilleur ami, et cela ne pouvait pas ne pas l'avoir affecté. Mais qu'avait-il fait ? S'était-il encore disputé avec ce stupide ordinateur ? Z'arkán l'avait-elle roué de coups et laissé agoniser dans un coin du Laboratoire ? Elle frissonna, se rappelant le soir où il s'était présenté à la porte de sa chambre d'hôtel, le visage tuméfié et des côtes cassées.

Enfin, elle gara la navette et déboula à l'intérieur du Laboratoire. Une paire de baskets traînait au milieu du couloir et elle s'y prit les pieds, s'affalant de tout son long avec un petit cri de surprise. Lentement, elle reprit son souffle et se redressa. L'impression de panique la submergea, plus forte que jamais. Z'arkán avait dit que Lúka était entré dans la chambre de leur père et Line s'y précipita donc, s'attendant à trouver son frère inconscient sur le lit. Mais la pièce était vide. Les quelques meubles avaient été déplacés, regroupés au milieu de la chambre. Qu'avait-il fait ? Et surtout, où était-il ? Cette saleté de machine lui avait menti. Il était sans doute en danger quelque part ! De toute évidence, pas dans cette pièce. Elle s'apprêtait à ressortir lorsqu'elle perçut ses pensées, plutôt faibles.

— Lúka ? appela-t-elle à voix haute.

Elle ne s'attendait pas à une réponse, cependant, un coup sourd lui répondit. Il venait de derrière la paroi. Elle se figea, tétanisée.

— Lúka, où es-tu ?

— Derrière le mur !

— Tu te fiches de moi ?

— Non, je t'en prie ! Je suis enfermé. Ne me laisse pas !

— Dis-moi ce que je dois faire.

Line s'était rapprochée de la paroi, attentive au moindre bruit. Mais s'il lui parlait, elle ne l'entendait pas. Heureusement, il leur restait leur moyen si particulier de communication. Les pensées de Lúka étaient embrouillées, elle avait du mal à les tirer au clair. Il lui disait de poser ses mains sur la paroi et elle s'exécuta, docile.

— Et je fais quoi, maintenant ?

— Il faut que tu trouves l'endroit.

— Mais quel endroit ?

— À un mètre soixante du sol, environ. Et à la même distance du mur de droite.

Elle évalua la position de l'endroit et y appuya sa main. Rien ne se passa.

— Il faut que tu essaies autour ! Appuie tes mains sur la paroi !

— Mais ça ne fonctionne pas !

— Line, calme-toi.

— C'est toi qui me dis ça ? Essaie de structurer tes pensées, c'est épuisant !

— Comment veux-tu que je fasse ça ? Ça fait plus de six heures que je suis coincé là-dedans !

Line promena ses mains sur le mur, pressant de toutes ses forces. Mais la paroi resta résolument immobile. Elle tapa du poing, découragée.

— Ça ne marche pas ! Lúka, tu es sûr qu'il n'y a pas d'autre moyen ? Une bouche d'aération, quelque chose ?

— La bouche d'aération est minuscule, j'ai déjà essayé. Il n'y a rien ! Je t'en prie, sors-moi de là ! Il fait froid et je n'en peux plus…

Elle essaya encore, de plus en plus paniquée. Et si elle n'arrivait pas à le sortir de là ? Qu'allaient-ils faire ? Elle ne pouvait tout de même pas le laisser !

— Z'arkán ne peut pas ouvrir cette paroi ? Provoquer une coupure de courant, quelque chose ?

— Non, je crois que c'est un système indépendant. Et une coupure de courant ne résoudrait pas mon problème, au contraire !

— Mais comment as-tu pu te fourrer dans un endroit pareil ?

Elle s'assit sur le lit et fixa la paroi, les larmes aux yeux. Pourquoi avait-il été aussi imprudent ? Il n'aurait jamais dû tenter une idiotie pareille sans au moins la prévenir ! Cependant, c'était tout sauf le moment de le sermonner. Mieux valait ne pas gaspiller ses forces.

— Il y a quoi, dans ton couloir ?

— Je te l'ai dit : rien du tout ! D'un côté cette paroi, de l'autre une grosse porte de métal, impossible à ouvrir.

— Tu es sûr qu'il n'y a aucun moyen ?

— Il me faudrait les empreintes digitales de Père. Et je ne vais pas les matérialiser avec un claquement de doigts.

Line tenta de se concentrer. Les pensées de Lúka étaient de plus en plus difficiles à capter, et ce n'était que leur longue expérience de la télépathie qui lui permettait encore de le comprendre. Il était visiblement très faible et paniqué. Elle ne se rappelait que trop à quel point elle avait été épuisée lorsqu'elle avait dû utiliser son don sur Ludméa, quelques jours plus tôt. La jeune femme avait résisté et elle avait cru mourir tant elle s'était vidée de son énergie. Si Lúka avait réussi la prouesse de l'appeler télépathiquement alors qu'elle se trouvait à plus de quatre cents kilomètres, elle avait du mal à imaginer comment il faisait pour trouver encore assez de forces afin de rester conscient.

— J'ai une idée, commença-t-elle après quelques minutes. Puisque tu sais où il faut appuyer, tu vas te projeter en moi pour le faire à ma place.

— Je n'ai jamais fait ça !

— Mais je suis sûre que c'est possible. Essaie de te mettre à ma place, de voir ce que je vois.

— Je n'y arriverai pas ! Line, je ne tiens même plus debout !

— Essaie. On n'a pas le choix.

— Je ne saurais même pas comment commencer ! Et toi non plus, d'ailleurs.

— Lúka, je ne veux pas te laisser mourir ici, alors fais-moi confiance ! On va y arriver ! Tu te rappelles, lorsque nous étions enfants. Tu me laissais voir à travers tes yeux, venir dans tes pensées.

— Toi, tu y arrivais. Moi, je n'ai jamais réussi !

— Eh bien, c'est le moment de t'y mettre.

Elle ferma les yeux et lui ouvrit son esprit. Totalement. Elle sentait sa présence, très faible, et essaya de l'attirer à elle, en elle. Enfin, Lúka céda à sa volonté de fer, et ils parvinrent à créer une sorte de fusion entre leurs deux esprits. Mais c'était extrêmement instable, et il était si faible qu'il risquait de perdre conscience d'un instant à l'autre.

— Tu tiens le coup ?

— Difficilement.

— Il faudra bien qu'on y arrive. Guide mes mains sur la paroi.

Line abandonna le contrôle conscient de son corps et laissa Lúka diriger ses mouvements. Il posa les mains sur la paroi, mais rien ne se produisit.

— Ça ne marche pas !

— Je ne suis pas aussi grande que toi, tu dois prendre ça en compte.

Il plaça les mains de Line plus haut sur le mur, avec un peu d'hésitation. Leur fusion menaçait de rompre à tout moment et ils n'avaient plus beaucoup de temps. Il appuya et un petit clic se fit entendre. Enfin, la paroi s'effaça dans le plafond, découvrant le long couloir sombre. Lúka se détacha de sa sœur et regagna son corps recroquevillé contre le mur. Line se précipita vers lui pour le tirer hors de cet endroit glacial et trop dangereux. Il était presque inconscient. Elle réussit à le traîner un peu plus loin et s'affala sur le sol à ses côtés, épuisée elle aussi.

— Tu es glacé, murmura-t-elle.

Elle passa ses mains sous son pull, pour le réchauffer. Il tremblait toujours, les lèvres presque bleues.

— Je vais aller te faire couler un bain, tu ne peux pas rester comme ça.

Elle s'apprêtait à se redresser, mais il la retint d'un air implorant.

— Me laisse pas… chuchota-t-il.

— Je reviens dans trois minutes, c'est promis !

— Tu… Tu ne pourras pas… me porter.

— Je demanderai à Lyen.

— Non ! Non, je… s'il te plaît… Laisse-moi juste quelques instants, je… j'ai si froid !

— Tu es en hypothermie. Lúka, mets ta putain de fierté de côté deux minutes, c'est vraiment très grave !

— Non, ça… ça va aller… Réchauffe-moi, c'est tout. Un bain serait… serait trop dangereux…

Line avait lu quelque part que la meilleure manière de réchauffer quelqu'un en hypothermie était la chaleur humaine. Elle lui ôta ses vêtements glacés, ignorant ses protestations, et fit de même avec les siens. Elle se colla à lui, l'entoura de ses bras, le serra contre elle. Il n'arrêtait pas de trembler. C'était bon signe : son hypothermie n'était pas encore trop grave. Elle n'avait aucun moyen de connaître sa température interne, cependant, sa peau était glacée. Le lit de leur père était tout proche. Elle n'eut qu'à tendre le bras pour tirer à elle la couverture pleine de poussière ; le nuage soulevé la fit tousser. Elle recouvrit leurs deux corps, et même si cela ne changea rien au froid qu'elle ressentait, elle savait que d'ici quelques minutes, la différence serait perceptible.

Les lèvres de Lúka étaient toujours bleues, mais moins qu'avant. Il se réchauffait peu à peu, reprenait des couleurs.

— Ça va mieux ? murmura-t-elle après un long moment de silence entrecoupé seulement par quelques claquements de dents incontrôlables.

Il hocha la tête, le visage plongé au creux de son cou.

— Qu'est-ce que j'aurais fait sans toi ? soupira-t-il.

A cette effrayante perspective, Line le serra plus fort contre elle. Elle aurait pu le perdre ! Comment aurait-elle pu supporter de vivre sans lui ? Et surtout, de ne jamais savoir ce qui lui était arrivé ? Elle se mit à pleurer, vaincue par le stress et la panique qui l'avaient envahie plus tôt. Lúka s'écarta d'elle pour la regarder et lui fit un sourire rassurant.

— Tout va bien, maintenant. Ne pleure pas…

— Tu aurais pu mourir !

— Oui, mais tu étais là.

Elle redoubla de sanglots. Son frère caressa sa joue d'une main aux jointures encore trop blanches et aux ongles bleus. Il essuya ses larmes avec tendresse, les yeux rivés dans les siens.

— Et si je ne t'avais pas entendu m'appeler ? Et si j'avais été trop en colère contre toi pour venir ? Et si…

— Arrête, coupa-t-il. Cela ne sert à rien. Tu es là, et c'est le principal.

— Mais quel imbécile tu as été ! Pourquoi as-tu fait une chose aussi insensée ! Tu n'es pas tout seul, Lúka ! Tu n'as pas le droit d'être pareillement inconscient ! s'écria-t-elle.

— Calme-toi. J'ai fait une erreur, c'est vrai. Je crois que je l'ai assez payée, non ? la raisonna-t-il.

— Non ! Tu aurais dû m'appeler ! On aurait été là-dedans ensemble !

— Et on aurait appelé qui, une fois qu'on se serait retrouvés coincés ? rétorqua-t-il.

Elle se tut, vaincue par la force de son argument terriblement logique. Ses lèvres tremblaient toujours des sanglots qu'elle tentait de contenir. Elle finit par détourner les yeux.

— Tu n'avais pas le droit… Qu'est-ce que je serais devenue, sans toi ?

Il passa la main dans ses cheveux bruns et ébouriffés. Elle plaqua sa bouche contre la sienne, lui arracha un baiser désespéré. Il y répondit, puis la repoussa doucement.

— Non. Ne joue plus à ça avec moi. Je sais que tu es avec Will, maintenant.

— Tu n'en sais rien.

— Tu portes son odeur. Et je ne suis pas stupide. Je te connais.

— C'est toi qui as voulu ça, répliqua-t-elle.

— Je n'ai rien voulu. J'ai pris la seule décision qui était raisonnable. Will t'aime, tu l'aimes, et je préfère que vous soyez ensemble plutôt que de te voir réaliser des ersatz de films pornos avec ce pervers de Ruan.

Line relâcha son étreinte et s'écarta de Lúka. Il allait bien mieux, s'il pouvait se permettre de si pathétiques petits discours. Elle reprit son pull et l'enfila rapidement. Il se rhabilla lui aussi, avec des gestes encore engourdis par le froid.

— Alors tu as fait l'amour avec lui ? demanda-t-il.

— Cela ne te regarde pas. Mais puisque tu me connais si bien, tu ne devrais même pas avoir besoin de poser la question pour savoir la réponse.

— Line, je ne voulais pas te blesser, excuse-moi…

— Pour l'instant, je vais surtout faire quelque chose de beaucoup plus utile : te préparer un repas chaud. À moins que tu n'aies une objection ?

Elle n'avait pas envie de parler de Will avec Lúka. C'était malsain. Mieux valait changer le tour que prenait cette conversation.

— S'il te plaît, ne te fâche pas. J'ai eu tort de te poser cette question. Prends-moi à nouveau dans tes bras…

Son ton était tendre et il ressemblait à un petit garçon coupable et un peu perdu. Elle lui tendit la main pour l'aider à se relever.

— Pas ici. Nous sommes en plein dans un courant d'air glacé, et… Et je déteste cette pièce. Allons dans le salon. Je mettrai en route le dîner et nous serons plus à l'aise. Tu tiens le coup ?

Lúka grimaça en se redressant. Il hocha la tête.

— Tu es encore trop faible. C'est peut-être mieux que tu…

— Ça va aller, coupa-t-il. Mes jambes sont engourdies, c'est tout.

Line se plaça près de lui pour qu'il puisse prendre appui sur elle. Il passa son bras autour de ses épaules et elle l'aida à sortir de la pièce. Comme c'était ironique… Quelques mois plus tôt, c'est elle qui avait été faible et incapable de se débrouiller seule. A présent, la situation s'inversait. Elle ne l'aurait jamais cru.

Le couloir semblait démesurément long, par chance, Z'arkán n'était nulle part en vue. Avoir à justifier ses moindres faits et gestes à cette affreuse intelligence artificielle était bien la dernière chose dont Line avait envie en ce moment. Lúka s'affala sur le canapé et elle le recouvrit de la chaude couverture de laine qui traînait en boule sur un des fauteuils.

— Tu devrais te reposer un peu, conseilla-t-elle. Je vais te préparer à manger. Tel que je te connais, tu n'as rien avalé, ces derniers temps.

— Un beignet, ce matin.

— C'est bien ce que je disais. Des spaghettis bolo, ça te dit ? Il reste de la bolognaise au congélateur, je doute que tu l'aies prise.

— Ce sera parfait. Merci de t'occuper de moi comme tu le fais.

— C'est normal. Tu es mon frère, et je tiens à toi.

Elle se pencha et déposa un baiser sur son front. Il frissonna un peu et elle remonta la couverture jusqu'à ses épaules.

— Tâche de dormir un peu. Tu as une tête affreuse.

— Toujours aussi douce, hein ? ironisa-t-il.

Mais il ferma les yeux, épuisé. Quelques minutes plus tard, il dormait profondément. Dans la cuisine, Line mit la bolognaise à dégeler et commença à faire chauffer l'eau pour les pâtes. Elle n'était plus habituée à ces vieilles plaques en vitrocéramique et en éprouva une sensation bizarre : ici, tout était d'un autre siècle. Les plaques, les casseroles, les meubles… Heureusement, cela avait été créé pour durer, et durait depuis sans doute plus de soixante ans.

Pendant que l'eau chauffait avec une lenteur impressionnante, elle composa le numéro de William. Il répondit à la quatrième sonnerie, d'une voix inquiète.

— Line ? Il va bien ?

— Ça va. Je l'ai retrouvé inconscient dans la neige, mentit-elle. Il n'est pas blessé, mais il était en hypothermie. Maintenant, il va mieux. Il se repose.

— Et toi ?

— Fatiguée, évidemment. Le contrecoup du stress et le manque de sommeil. Tu as été chercher Mikhail ?

— Oui, il est avec moi. Il a demandé où tu étais, mais il n'a pas posé plus de questions. Je l'ai planté devant un film, il avait déjà fini tous ses devoirs.

— Chez toi ou chez moi ?

— Chez moi. Je pense que c'est trop tôt, Line. Je ne sais même pas si tu veux de moi. Après tout, ce qui s'est passé la nuit dernière ne t'engage à rien.

— Quoi ? s'écria-t-elle.

Elle jeta rapidement un coup d'œil à Lúka : il dormait toujours. Il ne risquait pas de surprendre sa conversation avec Will.

— Tu connais mes sentiments, reprit-il. Mais je sais que tu aimes toujours Lúka et je pense que tu as besoin de plus de temps pour savoir réellement ce que tu veux. Je n'ai pas envie d'être avec toi si c'est pour que tu me quittes dans quelques mois pour retourner auprès de lui. Ce serait mieux qu'on attende un peu.

— Je veux être avec toi, décréta-t-elle. Cela fait des mois que je le sais.

Dans un coin de son esprit, le souvenir du baiser qu'elle avait échangé avec Lúka refit surface et elle se mordilla la lèvre, gênée. William était loin d'être stupide et il avait bien cerné son problème. Malgré tout, elle avait pris une décision et elle s'y tiendrait. Elle n'avait pas d'avenir avec son frère. Cela ne servait à rien de se détruire chaque jour un peu plus.

— Tu vas rentrer, ce soir ?

— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Il a besoin de moi. Pour l'instant, il dort. Je suis en train de lui préparer à manger. Cela changera quelque chose entre nous si je passe la nuit auprès de lui ?

— Non. Je te fais confiance. Si tu penses que c'est ce qui est le mieux pour lui et pour toi, je ne vois pas pourquoi je t'en empêcherais.

— Tu n'es pas jaloux ? s'étonna-t-elle. Tu n'as pas peur qu'il se passe quelque chose entre nous ?

— Je préfère ne pas y penser. Si tu veux vraiment être avec moi, je ne vais pas t'attacher à un pied du lit, ni t'empêcher de voir Lúka. Ce serait idiot. Et si c'est finalement avec lui que tu veux être, cela me fera moins de peine si ça arrive maintenant que dans quelques mois.

La culpabilité submergea Line. Si Will savait qu'elle avait embrassé Lúka, il serait vraiment déçu par elle, et cela, elle ne le voulait pas. Ce baiser ne signifiait rien d'autre que sa joie à l'idée d'être arrivée à temps pour le sortir de là vivant. Elle avait eu peur de le perdre et elle n'avait pas réfléchi. Bien sûr qu'elle aimait toujours Lúka ! Il était toute sa vie ! Le père de son enfant, sa seule famille… Lui seul comprenait ce qu'elle avait vécu. Lui seul partageait ce don si particulier avec elle. Mikhail était télépathe, lui aussi, mais c'était différent : il était son fils. Elle ne cesserait jamais d'éprouver de l'amour pour Lúka. Avec le temps, cet amour passionnel se transformerait peut-être enfin en ce qu'il aurait toujours dû être : de l'amour fraternel. Elle avait pris la seule décision raisonnable.

— Je verrai comment va Lúka d'ici quelques heures, déclara-t-elle. S'il va mieux, je rentrerai.

— Très bien. Si tu n'es pas là demain matin, j'emmènerai ton fils à l'école avant d'aller au bureau.

— Je te remercie, Will, tu es vraiment gentil.

— Prends bien soin de toi. À ce soir ou à demain.

Line raccrocha, le cœur serré. Elle touilla les pâtes qu'elle venait de mettre dans l'eau, s'acharnant sauvagement sur quelques spaghettis qui refusaient de plonger dans le liquide bouillant. Will était toujours si tendre, si compréhensif ! Elle ne le méritait pas.

Le micro-ondes annonça d'un bip poussif la fin du dégel de la sauce bolognaise et tira Line de ses rêveries. Elle sursauta, sa cuillère à la main, et jeta un coup d'œil à son frère. Même à cette distance, elle pouvait voir qu'il avait repris des couleurs. Il allait mieux, c'était le principal. Demain, ils iraient explorer ce couloir, et cette fois-ci, elle jugulerait son imprudence…