EPILOGUE

Line promenait ses doigts sur le clavier, osant à peine effleurer les touches. Le piano était magnifique. Elle l'avait reçu la veille et, depuis qu'elle l'avait essayé dans le magasin, elle ne l'avait plus touché. Ici, pourtant, elle pourrait jouer sans craindre de peiner son frère. Elle était très consciente d'avoir associé la musique à son père et à ses corrections souvent violentes et savait que Lúka avait le même sentiment. Il ne s'asseyait au piano que lorsqu'il était bouleversé ou très en colère. Elle se demanda s'il avait joué après son départ. Probablement.

Depuis combien de mois n'avait-elle pas posé ses mains sur un clavier ? Au magasin, elle avait effectué quelques gammes, commencé deux ou trois morceaux sans les achever, mais la mine appréciative du gérant l'avait aussitôt intimidée. Oui, elle jouait bien, et alors ? Était-ce une raison pour la fixer comme une bête curieuse ? Les gens délaissaient la musique, elle le savait. D'un côté, elle comprenait presque la réaction du vieil homme. Il aurait sans doute voulu qu'elle reste un peu plus longtemps, mais elle avait fait son choix presque à l'instant où elle était entrée : elle voulait le même piano que celui qui trônait dans son salon depuis des dizaines d'années. Les hommes étaient venus le livrer la veille au matin, et l'accordeur était passé dans l'après-midi. Elle s'était tenue près de lui, l'avait observé comme il ajustait les cordes avec une incroyable dextérité. Cela lui avait rappelé son père. Combien de fois avait-il accordé le grand piano noir ? Il avait montré à Lúka comment faire, mais son frère était moins doué. Il y arrivait toujours, et la plupart du temps, il demandait à Z'arkán de s'assurer de la justesse des notes, cependant, c'était différent. Leur père avait l'oreille absolue. Il était capable de donner le nom d'une note, n'importe laquelle, prise au hasard parmi les quatre-vingt-huit. Lorsqu'il accordait leur piano, il utilisait un diapason pour le la et réglait toutes les autres notes à l'oreille. Cet accordeur lui avait rappelé son père, et elle avait été troublée. Il lui avait demandé de jouer, ce qu'elle avait refusé, prétextant que le piano était celui de son mari et qu'elle était incapable de produire même le début d'au clair de la lune.

À présent, elle était seule. Lúka lui avait téléphoné pour lui dire qu'il irait chercher Mikhail à l'école. Sa voix était dure et elle avait eu envie de lui parler plus longtemps, mais dès qu'il avait eu son accord, il avait raccroché. Les mains posées sur le clavier rutilant, elle prit une profonde inspiration. Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle allait jouer. Acheter ce piano avait peut-être été une erreur, comme ses cours de danse. S'entendre dire qu'elle avait un certain potentiel mais qu'elle devrait tout reprendre à zéro car ses positions avaient trop de défauts avait été loin de l'enchanter. Secrètement, elle avait eu peur que l'accordeur ne lui fasse le même genre de commentaires. Elle n'avait pas l'impression de mal jouer, néanmoins, elle n'avait pas non plus eu l'impression de mal danser.

Les notes naquirent sous ses doigts, presque malgré elle. Son corps avait, de lui-même, choisi le morceau qu'il voulait interpréter. Cela ne l'étonna pas. Elle avait rarement joué une sonate plus souvent que celle-ci : sonate numéro vingt-trois en fa mineur, opus cinquante-sept, de Beethoven. Plus connue sous le nom de sonate Appassionata. C'était une de ses préférées et elle l'avait maîtrisée très tôt, contrairement aux morceaux plus complexes qu'elle avait joués par la suite et qui lui avaient demandé énormément de travail. L'instrument avait un son absolument merveilleux. L'appartement était immense — elle avait toujours eu ce besoin irrépressible de grands espaces — et les notes résonnaient avec vivacité et légèreté. Le piano sur lequel elle avait joué toute sa vie avait une sonorité plus étouffée, à l'image de la pièce dans laquelle il trônait. Celui-ci était libre et cela se ressentait dans la manière dont le son s'élevait : pur et brillant. Au milieu du deuxième mouvement, elle s'aperçut enfin qu'elle s'était mise à pleurer. Elle s'arrêta de jouer et essuya ses joues en reniflant. Le coup de sonnette la fit sursauter et elle se dirigea vers la porte comme une petite fille apeurée. Un voisin avait sans doute l'intention de la rappeler à l'ordre, de lui signifier sèchement que tout le monde n'aimait pas Beethoven. Le miroir de l'entrée lui renvoya son image, et elle s'efforça de faire disparaître les dernières traces de larmes sur la peau trop brillante de son visage. Lorsqu'elle découvrit l'identité de son visiteur, elle se dépêcha de désactiver le verrou et d'ouvrir la porte.

— Je t'ai entendue jouer, commença William avant même de la saluer. Lúka m'avait dit que tu jouais toi aussi, mais je n'avais encore jamais l'occasion de t'entendre. Tu es vraiment douée.

Il lui tendit un bouquet de roses rouges et elle lui offrit en retour un regard plutôt surpris. C'était bien la première fois qu'il lui apportait des fleurs ! Elle s'écarta pour le laisser entrer, serrant les roses contre elle.

— Tu ne travailles pas ?

— Si, bien sûr. Mais j'avais envie de te voir. Je t'ai écoutée. J'aurais pu t'écouter pendant des heures…

Elle rougit et décida de partir à la recherche d'un vase pour cacher son trouble et reprendre ses esprits. William ne se comportait jamais comme cela avec elle ! Il la suivit à la cuisine sans y être invité, mais elle ne s'en offusqua pas. Depuis plus de six mois, il lui rendait visite plusieurs fois par semaine et connaissait l'appartement aussi bien qu'elle. Pendant qu'elle déballait le bouquet, il ouvrit une armoire et prit un vase, qu'il remplit d'eau. Elle y plongea les fleurs et alla le placer au milieu de la grande table du salon.

— Tu as pleuré, on dirait.

— C'est à cause du piano, avoua-t-elle.

Il hocha la tête comme s'il comprenait. Peut-être comprenait-il, d'ailleurs. Elle détourna les yeux, gênée. Derrière les immenses vitres du salon, elle apercevait le jet d'eau et un bout du lac. Le temps était splendide. L'hiver se terminait gentiment, elle pourrait bientôt aller se promener dans le Jardin Anglais au crépuscule, comme elle aimait tant. Du coin de l'œil, elle vit que Will s'était assis dans le grand canapé et qu'il attendait qu'elle le rejoigne.

— Tu as l'air fatigué, commenta-t-elle en lui faisant face.

Un sourire las se dessina sur ses lèvres. Il ouvrit la bouche pour lui dire quelque chose, puis secoua la tête.

— Tu ne veux pas venir t'asseoir près de moi ? Ou au piano ?

Elle avait envie de se blottir contre lui, de le toucher, de sentir sa présence rassurante, mais cela lui faisait trop de mal. Il ne voulait pas d'elle, ils en avaient déjà parlé de nombreuses fois. Certes, ils se laissaient parfois aller à un geste un peu trop tendre ou à un baiser amical qui manquait les lèvres d'à peine quelques millimètres, cependant, il lui avait clairement fait comprendre qu'il ne pouvait pas être avec elle, à cause de son amitié pour Lúka. Pourtant, aujourd'hui, il semblait différent… Elle s'assit finalement juste en face de lui, observant son visage à la recherche d'un soupçon de déception. Mais Will avait surtout l'air épuisé.

— Tu as fait la fête toute la nuit, ou quoi ?

L'angoisse s'était installée au creux de son estomac. Peut-être avait-il rencontré une autre femme ? Comment le supporterait-elle ? D'abord Lúka, puis William ? Elle se mordilla la lèvre ; elle n'avait aucun droit sur lui. Et après tout, elle avait fait l'amour avec Ruan et embrassé son frère…

— Non, j'ai passé la nuit avec Lúka. Chez Lúka, rectifia-t-il rapidement, avec un sourire amusé.

— Lapsus révélateur, hein ? se moqua Line.

Ils rirent et cela détendit l'atmosphère, qui s'alourdissait d'instant en instant.

— Tu es belle quand tu ris, la complimenta-t-il. Et ne rougis pas comme ça, c'est la vérité !

Elle secoua la tête, incrédule. A quoi jouait-il, à présent ? Pourquoi se mettait-il soudain à lui sourire et à lui parler comme s'il espérait qu'il se passe quelque chose entre eux ? Elle était peut-être naïve, mais il aurait fallu être aveugle et sourd pour ne pas remarquer que son comportement n'avait rien de très naturel. Ce n'était en tout cas pas le genre de discours qu'un homme tiendrait à une femme qu'il savait amoureuse de lui. Pas s'il ne partageait pas ses sentiments. Elle serra les poings, furieuse. Que croyait-il ?

— Arrête ça, Will !

— Que j'arrête quoi ?

— De faire ce que tu fais ! Ces compliments, ces petits sourires… Les fleurs ! Pourquoi m'offres-tu des roses alors que tu me rejettes depuis six mois ? Et pour une stupide raison de loyauté, en plus !

— Peut-être parce que j'en ai assez de ma loyauté, proposa-t-il. Ou peut-être parce que cette loyauté n'a plus de raison d'être.

Line se contenta de le fixer, ne sachant trop que répondre. Elle ne comprenait pas. William lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui et, pour la deuxième fois, elle refusa. Alors il se leva et s'approcha d'elle, une main tendue.

— Si on allait se promener ?

— Il fait trop froid, contra-t-elle.

— Moins que ce que tu penses. Allez, viens. Je suis sûr qu'on trouvera quelques Japonais en adoration devant l'horloge fleurie, tu pourras te moquer d'eux, ça te fera du bien.

— En attendant, c'est surtout toi qui te moques de moi, rétorqua-t-elle.

— Exact.

— Et tu ne nies même pas !

Elle lui lança un coussin, qu'il attrapa aussitôt pour le lui renvoyer. Elle éclata de rire. Ils se chamaillèrent comme des enfants, puis, à bout de souffle, elle se laissa tomber sur le canapé. Il s'agenouilla sur le tapis et se pencha vers elle. Son visage n'était qu'à quelques centimètres du sien. Le premier, il franchit la distance qui le séparait de ses lèvres. Elle écarquilla les yeux de surprise, puis les referma, passant ses bras autour de son cou. Lorsqu'ils se séparèrent, elle s'attendit à ce qu'il s'écarte d'elle avec un air gêné, se fendant tout de même de quelques mots d'excuse, mais il se contenta de lui sourire.

— Tu veux encore de moi ? lui murmura-t-il.

La gorge nouée par l'émotion, elle hocha la tête. Était-ce pour de bon ? N'allait-il pas la quitter après quelques heures, une fois qu'il aurait décidé que la culpabilité était plus forte que l'attirance qu'il éprouvait pour elle ?

— C'est sérieux, cette fois ? demanda-t-elle enfin.

— Oui.

— Et ta loyauté ? Et Lúka ?

Elle avait crispé ses mains sur le col de sa chemise et, lorsqu'elle s'en aperçut, elle relâcha ses doigts, honteuse de lui avoir ainsi montré son trouble. Il la regardait, terriblement sérieux. Elle se rendit compte qu'elle l'avait rarement vu ainsi, à part les quelques fois où ils s'étaient disputés. Mais cela n'était pas comparable.

— Lúka veut la même chose que moi : ton bonheur. Il m'a dit que si je t'aimais, je ne devais pas hésiter. Qu'il préférait que tu sois avec moi plutôt qu'avec un homme qu'il mépriserait et qui te ferait peut-être du mal.

Elle ferma les yeux, emprisonnant les larmes traîtresses qui s'étaient précipitées sous ses paupières. Lúka avait changé. Il avait vraiment changé. Jamais elle ne l'aurait cru capable d'une pareille maturité. Peut-être était-ce la peur qu'elle ne revoie Ruan qui l'avait motivé, elle ne pouvait en être certaine. Mais cela avait peu d'importance : il avait sciemment décidé de sacrifier son bonheur au profit du sien, et cela seul comptait.

— Tu l'aimes encore, n'est-ce pas ? avança-t-il d'une voix qui s'émaillait de tristesse.

— C'est avec toi que je veux être, Will. Pas avec lui.

Ses yeux bleu-gris se teintaient de souffrance. Il avait déjà compris ce qu'elle passerait des années à se cacher à elle-même : elle aimait Lúka et ne l'oublierait jamais. Mais Line pressait déjà ses lèvres contre les siennes, dans un baiser désespéré qui éloignerait ses pensées d'un destin qu'elle ne voulait pas. Son frère avait sans doute tout calculé : il refusait de parler avec elle, il donnait sa bénédiction à son meilleur ami, il s'assurait qu'elle et Will ne seraient pas dérangés en lui proposant de prendre Mikhail pour la nuit… Elle aurait pu le détester pour cela. Encore une fois, il tentait de diriger sa vie. Cette fois-ci, pourtant, elle ne pouvait lui en vouloir. Il essayait de réparer ce qu'il pensait avoir brisé, même si ses solutions s'avéraient un peu trop radicales. William vint la rejoindre sur le canapé et la serra dans ses bras, l'embrassant avec une fougue qu'elle n'aurait pas pu imaginer. Il l'aimait, c'était certain, et sans doute depuis des mois. Pour lui, cela avait été plus dur : pendant tout ce temps, il avait eu le mauvais rôle, il avait joué l'homme insensible qui ne voulait pas de son amour, alors qu'il souffrait de ne pas pouvoir lui avouer qu'il ressentait la même chose qu'elle. Elle aurait dû s'en douter ! Après tout, il avait pris un appartement à quelques pas du sien, quand il aurait pu habituer bien plus près de son travail. Il venait plusieurs fois par semaine, il s'occupait de Mikhail, il les emmenait tous les deux au restaurant ou au cinéma… Et combien de fois avait-il déserté son bureau pour accourir la consoler quand elle allait mal ?

— Tu ne voulais pas aller te promener ? plaisanta-t-elle comme il cherchait déjà à déboutonner sa tunique.

Il la dévisagea, les yeux pétillants de malice, un sourire aux lèvres.

— Je t'ai menti, admit-il. Il n'y a pas de fleurs sur l'horloge, et il fait trop froid pour les Japonais. Et le Jardin Anglais sans les Japonais, ce n'est quand même pas pareil.

Elle éclata de rire et le serra contre lui. Sans réaliser vraiment, elle lui dit qu'elle l'aimait. Et c'était vrai.

***

Lúka frappa le mur de ses poings, accueillant la douleur avec soulagement. Pourquoi avait-il fait cela ? Il ne pouvait en vouloir à personne d'autre, pas même à William. Après tout, c'était sa décision, même si elle était mauvaise. Cela ne servirait à rien d'accuser son ami. Mais peut-être ne voudrait-elle pas de lui ? Peut-être préférerait-elle sa solitude ? Il chassa bien vite cette pensée : il ne devait pas nourrir de faux espoirs, surtout s'ils étaient aussi ridicules que ceux-ci. Line était amoureuse de William, elle ne le repousserait pas.

Z'arkán vint poser une main douce sur son épaule. Il la repoussa sans ménagement. Heureusement, son fils était auprès de Lyen, il ne risquait pas de venir l'ennuyer. Lúka avait tant de mal à se contrôler qu'il aurait pu le frapper, simplement pour passer sa colère et sa frustration sur quelqu'un. Il commençait à comprendre un peu mieux son père… Z'arkán insista, chercha à l'entourer de ses bras. Il se retourna pour lui faire face, les poings serrés et les yeux brillants de rage.

— Je t'ai dit de me laisser tranquille ! Va-t'en !

— Lúka, je t'en prie, tu…

— Barre-toi ! Pashyol ty !

— Ne me parle pas comme ça ! riposta-t-elle.

— Tu ne vois pas que je ne veux pas de toi ? Que j'ai envie d'être seul ? Fous-moi la paix, à la fin !

— Ça ne sert à rien de t'énerver comme ça ! Tu as bien fait de l'éloigner. Cette femme est mauvaise, elle ne pouvait que…

— Ferme-la ! coupa-t-il.

Elle haussa les épaules avec un air d'indifférence et de mépris qui brisa le reste de contrôle qu'il lui restait. Il la repoussa si fort qu'elle tomba à terre, puis tourna les talons et s'engagea dans le long couloir sombre. Elle l'appela, l'insulta ; il entendit ses pas rapides derrière lui. Vite, il entra dans la seule pièce où elle ne pouvait pas le rejoindre : la chambre de son père. Elle enragea derrière la porte. Ici, il n'y avait ni capteurs, ni caméras. Elle n'avait plus aucun moyen de l'ennuyer.

Lúka se laissa tomber au sol, dos à la lourde porte de métal. La lumière s'alluma automatiquement, mais les néons n'avaient pas été utilisés depuis des années et clignotèrent désespérément pendant plusieurs secondes avant de projeter leur lueur froide sur cette petite pièce vide et poussiéreuse. Il s'en fichait, livrant actuellement une rude bataille avec lui-même. Il avait déjà oublié sa violence envers Z'arkán, tout occupé à se lamenter sur son sort. Comment allait-il faire pour vivre, sachant qu'elle en aimait un autre ? Qu'à présent, il l'avait perdue pour de bon, sans grand espoir de la retrouver un jour ?

Il se releva d'un bond, se mit à faire les cent pas dans cette pièce minuscule qui l'avait jadis tant effrayé, proférant tous les jurons russes et français qu'il connaissait. Pour la première fois de sa vie, il avait envie de mourir. Il ne pouvait toutefois pas se le permettre. Pas avec un enfant de cinq ans et une mission d'une importance capitale sur les épaules. Il devrait affronter tout cela.

Line et lui n'avaient jamais défait le lit de leur père et la poussière avait recouvert les draps blancs, les rendant presque gris. Il s'y laissa tomber, à la grande indignation des ressorts métalliques, qui se plaignirent vivement. Le nuage soulevé le fit éternuer et il jura à nouveau. Il en voulait au monde entier, même à ce pauvre matelas qui n'avait rien demandé et qu'il martelait à présent de ses poings serrés. Au bout d'un moment, il finit par se calmer et se mit sur le dos, le regard fixé sur le plafond.

— Je n'y arriverai pas, soupira-t-il. Vous aviez raison, Père, je ne suis qu'un idiot, un abruti, un moins que rien et je ne mérite pas tout ce que vous m'avez donné. Vous auriez dû me laisser crever !

Il avait presque crié les derniers mots, et sa voix résonna étrangement dans cette pièce vide et minuscule. Cela le fit frissonner. La chambre de son défunt père ressemblait à une boîte blanche, avec ses murs de métal et son absence totale de décoration. Même la cellule de Lyen était plus accueillante ! Cette pièce était comme leur père : dure et sans chaleur. Z'arkán ne l'appelait plus à travers la porte, elle avait dû se lasser. Il pourrait sortir et aller prendre l'air, cela lui ferait sûrement du bien. Mikhail était déjà couché, mais peut-être ne dormait-il pas encore ? Il l'emmènerait au cinéma, cela lui changerait les idées… Non, finalement, c'était une mauvaise idée. Il avait école le lendemain, et s'il passait la journée à bâiller, Line lui reprocherait d'être irresponsable et, qui sait, peut-être ne le laisserait-elle plus voir son fils aussi souvent ? Elle était capable de tout.

Il éternua à nouveau et maudit cette satanée poussière qui s'infiltrait partout. Il aurait dû couper l'aération de cette pièce, du moment qu'elle n'était pas utilisée. Oh, et puis après tout, il s'en moquait bien. Quelle importance cela avait-il ? Line était sans doute en train de faire l'amour avec William, alors ce n'était pas un peu de poussière sur un lit abandonné qui allait le déranger !

Il se laissa glisser à terre et tira le grand coffre de métal à lui. Ils l'avaient examiné sous tous ses angles plusieurs années auparavant, mais il avait besoin de trouver quelque chose d'inutile à faire pour occuper son esprit. La serrure digitale se débloqua dès qu'il y posa la main, et le coffre s'ouvrit. Les photographies s'étalaient désormais dans un album, les plans avaient été archivés par ses soins, il avait conservé la carte-passeport de leur père dans un tiroir. Dans la grande boîte de métal, il ne restait plus que quelques papiers administratifs sans la moindre importance, que Lúka prit plaisir à remuer sans but, juste pour se donner l'impression de faire quelque chose. Toute une vie enfermée dans ce coffre aux trois quarts vide. C'était pathétique. Il espérait que sa vie à lui ne se résumerait pas à quelques papiers et deux ou trois supports multimédias.

Il referma le coffre en soupirant et le renvoya sous le lit d'un coup de pied. Il y avait mis toute sa rage, et le mur se plaignit avec un énorme bruit métallique qui le fit sursauter. Il fronça les sourcils ; ce n'était pas normal. Un mur en métal d'une dizaine de centimètres d'épaisseur ne pouvait pas émettre un tel son après un choc si faible. Les parois entre les chambres n'étaient pas si épaisses, mais ce mur-ci était en contact direct avec l'extérieur et, en conséquence, était triplement blindé. Trop content de cette curieuse découverte qui lui ferait oublier son malheur pendant quelques instants, Lúka s'approcha de la grande paroi métallique. Il donna plusieurs coups de pied dedans, en différents endroits. Derrière le lit, le son était clairement différent. Cela méritait une investigation plus complète…

Il s'agenouilla pour observer le sol de plus près et y découvrit quelques traces brillantes, là où le métal des pieds du lit s'était usé sous l'effet du frottement. Visiblement, ce lit avait été déplacé de nombreuses fois… Lúka se dépêcha de l'écarter du mur, pour inspecter celui-ci avec plus d'attention. Il n'y avait pas grand-chose à voir, malheureusement. Il tâta la paroi, donna quelques coups qui produisirent un son creux, mais aucune trace d'ouverture, quelle qu'elle soit, ne venait perturber la surface uniforme du métal. Finalement, alors qu'il s'apprêtait à abandonner et à aller quémander de l'aide auprès de Z'arkán, le mur entier s'effaça, comme une gigantesque porte coulissante. Il se recula, aussitôt sur ses gardes et le cœur battant la chamade. Les yeux agrandis d'étonnement et toussant un peu à cause de la poussière soulevée, il détailla l'ouverture : à l'endroit où se trouvait le lit quelques minutes plus tôt, un couloir sombre semblait se perdre à l'infini. Le reste n'était qu'un mur de métal, semblable à tous les autres. Il hésita, se dit qu'il devrait peut-être attendre le lendemain pour poursuivre ses explorations, qu'il pourrait éventuellement prévenir Line, mais finalement, la curiosité l'emporta, et il s'engagea dans le long couloir…