CHAPITRE XVIII
Line se rhabillait avec des gestes lents et maladroits, rendue gauche par cette fatigue qui l'avait assaillie si soudainement. Elle avait pris une douche, s'était longuement savonnée, avait lavé ses cheveux collants de sueur, mais elle se sentait toujours aussi sale. Ce n'était pas lié à Ruan, non. Elle ne regrettait pas les deux jours qu'ils avaient passés ensemble. Néanmoins, la culpabilité qu'elle aurait tant aimé éprouver envers Ludméa se manifestait enfin et l'envahissait comme une marée noire : gluante et oppressante. Elle avait cessé de pleurer, mais ses yeux gonflés et rougis étaient encore douloureux de tant de larmes versées. Dans le miroir, elle s'était fait l'effet d'un petit animal apeuré : la peau livide, les yeux immenses aux pupilles dilatées, les lèvres blêmes qui tremblaient parfois un peu. Elle avait froid et serait bien restée plus longtemps sous la douche, mais dans ce présent-ci, le temps suivait un cours linéaire et inaltérable ; elle devait aller chercher son fils à l'école. En chemin, elle s'arrêterait dans une épicerie, achèterait des sucreries. Peut-être trouverait-elle même satisfaction dans la cuisine, si les armoires n'étaient pas trop vides. C'était toutefois peu probable, Lúka ayant tendance à se nourrir presque exclusivement de pizzas ou de plats tout préparés. Il n'était pas un grand consommateur de sucreries et Mikhail ne courait pas après non plus.
La porte s'ouvrit alors qu'elle enfilait son pull et elle se dépêcha de le rabattre sur son ventre nu.
— Line ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ? s'inquiéta son frère.
Il la rejoignit en quelques enjambées. Elle baissa la tête, commençant à mettre ses chaussettes.
— J'ai vu des bleus sur ton corps, je n'ai pas rêvé ! Et qu'est-ce que tu as au visage ?
— Ce ne sont pas tes affaires, répliqua-t-elle sèchement.
Elle ne souhaitait rien moins qu'une confrontation avec Lúka. Epuisée par la persuasion mentale qu'elle avait dû effectuer sur Ludméa, elle se sentait absolument incapable de résister à une discussion probablement longue et animée avec lui.
— Tu es ma sœur ! répondit-il, blessé par sa remarque acerbe. Cela me concerne ! Si quelqu'un t'a fait du mal, je ne vais pas laisser passer ça !
Il consulta l'affichage sur l'écran et fronça les sourcils.
— C'est Ruan, n'est-ce pas ?
Elle avait prévu de tout lui raconter, mais à ce moment précis, tout ce dont elle avait envie, c'était d'un lit douillet. Elle ne pourrait pas affronter une dispute. Elle n'en avait pas la force. Elle secoua la tête et leva ses barrières mentales. Il ne pourrait pas savoir qu'elle mentait.
— Non. J'ai eu une conversation animée avec Ludméa.
— Ludméa ? répéta Lúka, incrédule. Je la vois mal te frapper ainsi !
— Et pourtant… Elle a découvert la vérité, elle ne l'a pas supporté. Elle m'a frappée avant que j'aie eu le temps de la maîtriser.
Ce n'était qu'un demi-mensonge. Après tout, la jeune femme l'avait effectivement frappée, même si toutes les ecchymoses n'étaient pas de son fait.
— Je savais bien qu'un jour, cela finirait ainsi ! Je ne sais pas ce que notre père trouvait au père de Ruan, la raison pour laquelle il était si important, mais quoi que ce soit, je doute que son fils en ait hérité. Cet homme est mauvais, c'est un sadique, il n'a pas la moindre once de morale, il est…
— Oh, ça va ! coupa Line. J'ai bien compris que tu ne l'aimais pas. Mais il nous est utile, et de toute manière, nous n'avons pas vraiment le choix. Et c'est tout de même un peu de ta faute si nous en sommes là aujourd'hui, l'accusa-t-elle.
C'était mesquin et elle s'en voulait de lui parler si méchamment. Son inquiétude était légitime ! Elle aussi, si elle l'avait vu couvert de bleus, aurait tenu à savoir ce qui s'était passé. Mais elle ne pouvait pas le laisser insulter Ruan, pas après ce qui s'était passé entre eux.
Lúka ne réagit pas à son insulte déguisée, se contenta de continuer à la fixer, cette fois en silence. Elle termina de se vêtir, chaussa ses bottes, enfonça le bonnet de laine sur sa tête d'un geste brusque et se planta devant lui.
— Je dois aller chercher notre fils à l'école, je n'ai pas le temps de parler plus longtemps avec toi.
— Tu ne veux pas te reposer, plutôt ? Je peux aller le chercher à ta place. Tu n'auras qu'à nous attendre ici. On pourrait manger ensemble et…
— Et je pourrais passer la nuit ici ? acheva-t-elle, ironique.
— Tu n'es pas obligée de dormir avec moi, si tu n'en as pas envie. Mais tu sembles épuisée et je pense que tu as besoin d'un moment seule. Je sais à quel point tu es attachée à Ludméa.
Elle réfléchit : sa proposition était à la fois touchante et tentante. C'est vrai qu'elle tenait à peine debout, et la perspective de sortir dans le froid glacial de l'hiver ne la réjouissait que très moyennement. Lúka était le père de Mikhail, il pouvait très bien assumer ses responsabilités. D'un autre côté, elle avait l'impression qu'elle devait affronter cela toute seule. C'était sa punition pour avoir trahi Ludméa, en quelque sorte. Une bien piètre punition, toutefois. Finalement, elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa tendrement sur la joue.
— Je veux bien, merci. Je me sens vraiment mal.
Lúka hésita, sans doute partagé entre l'envie de la serrer dans ses bras et celle d'ajouter quelque chose. Finalement, il ne fit ni l'un ni l'autre, lui adressa un sourire, puis tourna les talons.
Line le regarda passer la porte et disparaître dans le couloir, les yeux mouillés. Pourquoi est-ce que personne n'était apparu comme par enchantement pour tout lui faire oublier, lorsqu'elle avait découvert Lúka en compagnie de sa trop jeune maîtresse ? Tout aurait été tellement plus simple…
***
Elle était restée. Ils avaient passé une soirée merveilleuse, qui leur avait rappelé le passé. Mikhail avait été heureux de revoir Lyen, il était resté avec elle, et pour une fois, elle l'avait autorisé à dormir avec elle. Voir le visage tuméfié de la femme lui avait fait de la peine, mais à présent, elle avait de plus en plus de mal à avoir pitié d'elle. Après tout, elle avait cherché à lui voler l'amour de son fils… Lúka et elle s'étaient couchés très tard, ils étaient restés devant la télévision jusqu'à minuit passé, faisant semblant de se passionner pour la rediffusion qu'ils avaient déjà vue au bas mot une vingtaine de fois et qu'ils connaissaient presque par cœur. Il l'avait tenue dans ses bras, elle avait pleuré un peu pendant les moments tristes du film. Il ne lui avait pas reparlé des ecchymoses sur son corps ni de sa dispute avec Ludméa. Elle lui en avait été reconnaissante.
Il dormait près d'elle, son souffle lent et régulier se perdant dans son cou. Au début, ils s'étaient tournés chacun de leur côté du lit, gênés. Ils avaient échangé quelques mots, puis il s'était endormi. Au bout de quelques minutes à peine, elle avait senti ses bras se nouer autour de son corps ; l'habitude, ou un rêve très tendre. Elle ne l'avait pas repoussé. Le sommeil ne venait pas, malgré la fatigue qui l'accablait. Elle avait dormi quelques heures, lorsqu'il était parti chercher Mikhail. Il s'était ensuite occupé de leur fils et ne l'avait réveillée que pour lui signaler que le moment était venu de passer à table. Là, elle se trouvait incapable de fermer l'œil. Trop d'événements s'étaient produits en l'espace de ces quelques jours. La veille, dans un autre monde, dans un autre temps, elle s'endormait dans les bras de Ruan et pensait déjà à Lúka. À présent, elle se demandait si elle allait finir par faire l'amour avec lui. Il ne lui avait pas fait d'avances, n'avait pas eu le moindre geste ambigu envers elle, mais elle était consciente qu'il en avait envie. Elle-même n'était pas certaine de savoir ce qu'elle voulait.
Il avait probablement ordonné à sa chose virtuelle de se ranger dans un coin, car elle ne l'avait pas aperçue de toute la soirée. Elle n'allait certainement pas s'en plaindre. Cependant, la menace de sa présence planait toujours au-dessus d'elle. Elle était sa rivale, et même si elle n'était que virtuelle, elle était bien là.
Lúka remua dans ses bras, gémit un peu. Elle caressa doucement ses cheveux, comme elle l'avait fait tant de fois. Presque sans s'en rendre compte, elle déposa un baiser tendre sur son front. Il se calma, resserra son étreinte autour d'elle et elle eut envie de pleurer. Serait-ce plus simple si elle décidait de tout lui pardonner ? Si elle décidait de revenir, de ramener ses valises et son cœur à la maison ? Il était malheureux et elle aussi. Ils seraient malheureux ensemble, elle ne se faisait pas la moindre illusion, mais peut-être le seraient-ils un peu moins qu'à présent ?
Lentement, elle se sentit enfin basculer dans le monde du sommeil, apaisée par le corps chaud de son frère contre le sien. Elle n'avait plus l'habitude de dormir avec lui, pourtant, c'était comme si elle ne l'avait jamais quitté. Sa main se glissa sous son T-shirt et se posa sur son torse chaud. Il frémit, mais ne se réveilla pas. Elle espéra qu'elle ne rêverait pas de ce qui s'était passé avec Ruan. Ils étaient si proches qu'ils partageaient parfois leurs songes, et le contact de leurs corps avait tendance à exacerber leur lien télépathique. Elle remonta sa jambe nue contre la sienne et se blottit entre ses bras, l'esprit déjà embrumé par le sommeil qui la happait peu à peu. Elle aimait Lúka. C'était comme ça. Elle l'aimait, mais elle ne voulait pas passer le restant de ses jours à ses côtés.
***
Line avait accompagné son frère sur Lambda. C'était la deuxième fois, et elle préférait ne pas se souvenir de la première. Il lui jetait de temps à autre un regard perplexe, encore étonné de sa soudaine présence à ses côtés. Elle se tenait très droite, les yeux fixés sur la vitre et le paysage qui défilait. Le fond de teint avait presque entièrement camouflé l'ecchymose qui persistait sur sa mâchoire et les vêtements longs se chargeaient des autres. Elle ne savait pas trop pourquoi elle était là, avec lui. Il le lui avait proposé, plus par formalité que par réel espoir d'une réponse positive. Mais Mikhail était à l'école, et elle n'avait pas envie de passer une journée de plus dans son appartement. Le temps était trop mauvais pour qu'elle sorte se promener au bord du lac et elle était si courbaturée que la perspective d'aller à son cours de danse la faisait déjà grincer des dents. Elle espérait pouvoir rendre visite à Ludméa, s'assurer que la jeune femme allait bien, malgré le traitement de choc qu'elle lui avait fait subir. Et bien sûr, elle espérait secrètement revoir Ruan…
Lúka la déposa devant l'imposante demeure des Paso, celle qu'elle connaissait maintenant presque dans ses moindres recoins. Il reviendrait la chercher plus tard, il devait se rendre aux DMRS. Elle s'avança dans la petite allée, un peu mal à l'aise. Quelques jours plus tôt, elle y promenait sa robe outrageusement courte et ses velléités de débauche. A présent, elle s'était réfugiée dans son habituelle timidité et ses pantalons.
Ludméa ne lui ouvrit pas tout de suite. Elle finit par se demander si son amie était sortie et s'apprêtait à tourner les talons lorsque la porte s'ouvrit. La jeune femme apparut, les cheveux en bataille et l'air radieux.
— Line ! Quelle bonne surprise ! Entre, je suis en train de préparer le goûter des jumeaux.
Ses yeux se remplirent de larmes et elle baissa rapidement la tête pour ne pas que Ludméa remarque son émoi. Elle ne comprendrait pas. Et c'était de sa faute. Elle eut soudain envie de fuir, de la laisser là, plantée sur le seuil, et de sauter dans le premier taxi qui la ramènerait aux DMRS, auprès de son frère. Mais déjà, par automatisme, elle entrait dans la maison et la porte se refermait derrière elle.
— Va t'asseoir au salon, je finis de les faire goûter.
— Je peux t'accompagner, proposa-t-elle.
— Je sais qu'ils te mettent mal à l'aise.
— Oui, mais… Tout de même.
En vérité, elle n'avait pas très envie de se retrouver au salon, de s'asseoir sur le canapé, de revoir les flash-backs qui ne pourraient manquer de l'assaillir. Elle préférait encore affronter le regard dur et froid des jumeaux. Les deux enfants ne lui accordèrent d'ailleurs qu'une attention très modérée, leur préoccupation principale étant les tartines de confiture que Ludméa leur avait mises entre les mains. Encore une fois, elle fut impressionnée par la ressemblance des jumeaux avec Lúka et elle au même âge.
Elle s'assit face à eux et ne se gêna pas pour les détailler. Les cheveux de la fillette avaient été coupés juste en dessous de ses épaules et deux barrettes bleues et minuscules les retenaient pour les empêcher de glisser devant ses yeux. Sa peau était aussi pâle que la sienne. Line se demanda si la moue boudeuse de la petite Tia Nato avait également été sur ses lèvres un jour. Lúka lui dirait sans doute que oui. En tout cas, le petit garçon lui ressemblait beaucoup. Sa chevelure noire et bouclée était un peu plus ordonnée que la sienne, ce qui, il fallait le dire, n'était pas bien difficile. Les yeux d'un brun presque noir qu'il fixa soudain dans les siens lui firent froid dans le dos. Elle s'était attendue à un regard émeraude, tant la ressemblance avec son fils était grande. Mais Tio n'était pas Mikhail et l'expression qui se peignit sur son visage n'avait jamais trouvé sa place sur celui de son enfant. Il semblait hésiter entre l'étonnement et la colère, et la dureté qu'elle lut dans ses yeux trancha de manière presque malsaine avec la douceur de ses traits enfantins.
— Je crois bien qu'ils me détestent, déclara-t-elle en soupirant. Je ne sais pas ce que je leur ai fait, mais j'ai l'impression de ne pas être vraiment la bienvenue ici.
— Oh, ne t'inquiète pas, comme je te l'ai déjà dit, ils font cela avec tout le monde. Ce ne sont pas des enfants comme les autres.
Elle sourit et Line s'étonna. Le fait que les jumeaux détestent tout le monde et se montrent hostiles avec d'autres qu'elle avait l'air de la réjouir. C'était un comportement bien curieux. Elle-même n'aurait jamais accepté que son fils se conduise ainsi en public. Mikhail aussi était un enfant très spécial, pourtant il n'avait jamais témoigné la moindre mauvaise humeur envers les gens qu'il ne connaissait pas. Son fils était un petit garçon très sage, très et même trop mature, qui acceptait toujours son sort avec beaucoup de courage. Vivre au milieu d'une famille éclatée n'avait rien de très drôle pour lui. Voir son père tabasser sans vergogne une femme qu'il considérait comme sa seconde mère non plus. Pour l'instant, en tout cas, tout se passait très bien. A l'école, il s'ennuyait, mais adorait ses copains, qu'il choisissait toujours avec trois ou quatre ans de plus que lui. John, le fils de Will, était son meilleur ami, et par chance, Line avait gardé des relations suffisamment courtoises avec Rosalyn pour que la femme accepte de garder Mikhail ou de laisser John lui rendre visite. Cela permettait entre autres au jeune garçon de voir son père très souvent, William habitant à présent à quelques pas de chez elle. Ce n'était évidemment pas un hasard, et ils se voyaient presque tous les jours, ne serait-ce que pour regarder un film pendant que leurs enfants jouaient à la console. Elle se demanda si Mikhail s'entendrait avec les jumeaux Romavitch. Sans doute que non.
— Et avec ta sœur, comment est-ce que ça se passe ? s'enquit-elle, feignant de s'intéresser au sort des deux petits.
En réalité, elle se moquait bien de tout cela. Des enfants et du reste. C'était le projet de son frère, elle n'avait jamais eu son mot à dire. Seulement les lourdes conséquences à partager et à porter. Elle avait suffisamment d'autres soucis en tête pour se garder occupée sans avoir besoin de connaître la vie de Tio et Tia Romavitch en détail. Sa réaction était terriblement égoïste, elle en était consciente. Et si elle n'avait pas posé cette hypocrite question, Ludméa lui en aurait sans doute voulu.
— Très bien, répondit celle-ci. Svet et Jo ont toujours voulu des enfants, les deux petits sont choyés comme rarement des enfants l'ont été.
Line sentit un petit animal féroce nommé jalousie s'attaquer à son cœur. Eux n'avaient pas dû être désirés, ils avaient été maltraités comme rarement des enfants l'avaient été. Les coups n'étaient rien, il y avait également les menaces, les blessures que leur père infligeait constamment à leur personnalité déjà vacillante. La privation de nourriture, les sévices psychologiques et corporels, l'enfermement… Il les avait coupés du monde réel, avait tenté de les monter l'un contre l'autre, puis s'était servi de l'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre pour les détruire à petit feu. À présent, ils étaient libres, mais qu'était-ce que la liberté après toutes ces années de souffrance ? Comment pouvaient-ils espérer un jour avoir une vie normale ? Serait-elle un jour capable de se rendre dans un grand magasin sans que la vue de tous ces gens lui donne le vertige et glace son sang ? Serait-elle un jour capable d'aimer quelqu'un qui ne la faisait pas souffrir, qui ne la liait pas à lui en la rendant prisonnière ? Lúka arriverait-il à oublier tout ce qui s'était passé ? Ce terrible parricide qui les avait libérés seulement de leurs chaînes les plus visibles ?
— Ils adorent les livres. Ils ont toujours le nez dedans, à faire semblant de lire, s'amusa-t-elle. Ils imitent les adultes, c'est un de leurs jeux préférés.
— Ah bon. Quel genre de livres ?
— N'importe quoi. Tout ce qui leur tombe sous la main. La plupart du temps, ce sont les livres sur lesquels travaille Svetlana. Des textes en langue terrienne, quelque chose de complètement incompréhensible pour le commun des mortels.
En langue terrienne ne put s'empêcher de relever Line. Qu'il avait été facile d'oublier et de tirer un trait sur le passé ! Les Alphiens avaient créé un nouvel alphabet et cela leur avait suffi à se sentir indépendants. Ils avaient changé les noms des mois et des jours de la semaine, avaient trouvé de nouveaux noms aux mesures scientifiques, et cela les avait satisfaits. Pourtant, ils continuaient à essayer de percer à jour leur passé, à publier des livres sur la Terre, lesquels alimentaient le patriotisme général et l'envie populaire de reprendre Toria. L'histoire était modifiée, les guerres étaient relatées avec très peu d'objectivité, et si ça continuait comme cela, les Toriens seraient dépeints tels des monstres à deux têtes aux mâchoires pleines de dents jaunâtres et acérées. La réalité était si éloignée de la croyance populaire que cela en devenait presque risible. Line était allée une fois sur Toria, en compagnie de Lúka. Ce qu'ils y avaient découvert leur avait fait mal au cœur…
— Tu es drôlement rêveuse, commenta Ludméa.
— Pardon ?
— Je viens de te demander deux fois si tu voulais boire quelque chose. Café ? Thé ?
— Oui, merci.
Ludméa éclata de rire et Line rougit légèrement. Elle opta pour un café, elle avait besoin de dynamiser son métabolisme qui avait une fâcheuse tendance à la rendre léthargique en début d'après-midi. Elle y ajouta deux pastilles de sucre et une de lait, par gourmandise. Ludméa se servit une tasse également et s'installa en bout de table, là où elle pouvait garder un œil sur les jumeaux tout en discutant avec son amie.
— Comment se passent les préparatifs de votre union ? commença Line.
— Oh, ne m'en parle pas, je croule sous le travail. Rien que la liste des choses à faire prend une bonne dizaine de pages. Mais Ruan est plutôt motivé, ça fait plaisir à voir. D'un autre côté, si ça ne tenait qu'à moi, je me contenterais d'une petite cérémonie sans prétention, avec une dizaine d'invités.
Line sourit. Un instant, elle se revit dans sa magnifique robe blanche, serrant un bouquet de roses rouges entre ses mains, le cœur battant à tout rompre alors que Lúka lui souriait. Au moment où il avait passé l'alliance à son doigt, elle avait cru qu'elle allait défaillir de bonheur. Mais rapidement, le sourire se fana.
— Il veut inviter la plupart des gens des DMRS, ainsi que ses nombreux amis d'un peu partout. Ceux dont il parle tout le temps mais que je ne vois jamais, remarqua-t-elle, soudain songeuse. Il a même invité le président planétaire ! J'espère qu'il ne viendra pas. Je n'ai aucune envie de me voir voler la vedette, plaisanta-t-elle. Non, sérieusement, cette foule d'invités ne me réjouit pas. Je ne sais pas, j'ai presque l'impression qu'il essaie de me prouver quelque chose. Je suis consciente qu'il avait prévu une très grande cérémonie avec Ylana, mais on dirait qu'il a peur que je me sente lésée s'il ne prépare pas quelque chose d'encore plus spectaculaire pour nous deux.
— Il a peut-être seulement envie de montrer à tout le monde à quel point il t'aime ? suggéra Line.
Elle comprenait ce que Ludméa ressentait. Elle-même aurait été paniquée si elle avait dû faire face à plus de quinze personnes. Heureusement, Lúka n'avait pas beaucoup d'amis, et sans la présence de ses collègues et de William et Rosalyn, la mairie aurait été bien vide…
— Oui, tu as sans doute raison, lui accorda Ludméa. Tia, je t'ai dit de ne pas t'essuyer les mains sur ton pull, il y a des serviettes pour ça. Excuse-moi. Il y a beaucoup, vraiment beaucoup à faire et parfois, je me sens découragée. Figure-toi qu'il m'a fait toute une histoire pour la couleur des nappes. Je veux dire, on s'en moque, de la couleur des nappes, non ? N'importe quoi de pas trop laid fait l'affaire ! Quand je lui ai dit que je préférais du blanc, il m'a demandé quelle sorte de blanc… Tu te rends compte ? Il suffit d'agiter devant lui un morceau de tissu pour qu'il se transforme instantanément en la version masculine d'une jeune pimbêche écervelée.
Elles échangèrent un regard entendu et se mirent à pouffer comme deux gamines. Line venait d'être frappée de plein fouet par une image mentale plutôt comique et avait beaucoup de mal à reprendre son sérieux.
— Attends, toi au moins, il ne te propose pas d'aller dîner dans une pizzeria pour fêter l'événement ! rétorqua-t-elle lorsqu'elle put reprendre son souffle.
— Noooon… C'est ce que Lúka t'a proposé ?
— Presque. Du coup, j'ai décidé de me charger des détails techniques. Tu as quand même de la chance de pouvoir compter sur Ruan.
— Je sais.
Elles restèrent silencieuses quelques instants, Line observant du coin de l'œil la magnifique bague de fiançailles que Ruan lui avait offerte. Elle revit Ludméa l'ôtant de son doigt et la lui jetant presque à la figure, juste avant qu'elle ne prenne son visage pour un punching-ball.
— Tu veux voir ma robe ? demanda soudain la jeune femme, un sourire radieux illuminant ses traits.
Ludméa essuya les mains des jumeaux et les deux petits se dépêchèrent de quitter la cuisine pour retourner jouer dans le salon. Elle entraîna Line au premier étage.
— Tu les laisses tout seuls ?
— Oh, ils sont très sages, et je ne suis pas loin. Je ne peux pas non plus être constamment avec eux.
Line hocha la tête en silence. Combien de fois leur père les avait-il abandonnés à leur sort, pendant parfois de longues heures ? Elle avait le très vague souvenir d'un estomac serré et d'une gorge rendue douloureuse par la soif. Ces deux enfants-là ne souffriraient jamais de malnutrition, elle pouvait en être certaine.
La pièce où Ludméa entra lui était encore inconnue : il s'agissait d'une sorte de petit salon, très lumineux. Juste à côté de la porte, des livres trônaient sur une étagère, certains en alphien, d'autres en torien, comme en témoignaient leur tranche. La plupart étaient neufs, mais quelques-uns partaient presque en lambeaux. Line détacha son regard de la bibliothèque pour examiner le reste de la pièce. Il aurait plutôt fallu parler de désordre organisé : un carton débordait de carrés de tissu, un autre tout juste ouvert laissait apparaître ce qui semblaient être des décorations de table et, partout, des feuilles volantes traînaient, recouvertes d'une fine écriture presque illisible ou d'une autre, plus ronde et plus féminine. La robe trônait au milieu de tout cela, montée sur un mannequin. Elle était de toute beauté.
— Oh, Ludméa, elle est magnifique ! s'écria-t-elle.
La jeune femme se contenta de lui sourire. Line se fraya un chemin jusqu'à la robe et la détailla avec une attention rêveuse. Le bustier en dentelle couleur crème fleurissait en une cascade d'organza et de tulle froissé. Il devait y avoir des dizaines de mètres de tissu, au bas mot, qui s'organisaient en volants compliqués et vaporeux. Une véritable robe de princesse.
— La couturière a presque terminé de l'ajuster, expliqua Ludméa. Elle préfère attendre encore un peu pour les dernières retouches, au cas où je perde du poids.
— Je peux la toucher ?
— Evidemment.
Line posa une main timide sur le tissu. Celui-ci était d'une qualité exceptionnelle, les broderies qui ornaient le bustier ayant de toute évidence été faites à la main. Cette robe était une véritable œuvre d'art.
— Tu as bien choisi. Elle est merveilleuse, commenta-t-elle.
— Oh, ce n'est pas moi qui l'ai choisie, rectifia Ludméa. Elle appartenait à la mère de Ruan. Il tient à ce que je la porte, pour lui faire honneur. Au début, je n'étais pas pour, mais lorsque j'ai vu la robe, j'ai rapidement changé d'avis.
— Ça n'a pas dû être évident de faire toutes ces retouches, remarqua Line.
— Etonnamment, il n'y en a pas eu tellement à faire. Eve avait la même taille que moi et presque les mêmes mensurations.
— Et ça ne te gêne pas de porter la robe de mariée d'une autre femme ?
— Bien sûr que si. Mais si cela fait plaisir à Ruan… Sa famille est très traditionnelle, il est attaché à ce genre de valeurs. Pour lui, c'est tout à fait normal. Et je me rends bien compte que c'est une grande marque d'amour de sa part. Il aimait énormément sa mère, et il n'aurait sans doute pas laissé n'importe quelle femme porter cette robe. Celle d'Ylana avait été faite par un grand couturier. D'un côté, cela m'ennuie, mais d'un autre, je suis touchée.
— Tu seras magnifique, dedans, souffla Line, reportant son attention sur la robe. J'ai hâte de la voir sur toi.
— Cela me gêne un peu qu'elle soit blanche, avoua Ludméa. Oui, je sais, elle est couleur crème, reprit-elle alors que son amie s'apprêtait à objecter. Mais tout de même, c'est une couleur inhabituelle pour une robe.
— Non, je ne trouve pas. La mienne était blanche aussi.
— Oui, mais… C'est différent. Nous sommes sur Lambda, ici. Ce sera probablement mal vu.
— Je ne vois pas pourquoi.
— Svetlana m'a dit qu'il y a plusieurs centaines d'années le blanc représentait la pureté. C'était un symbole de virginité, une sorte de garantie implicite que la mariée était encore vierge, expliqua Ludméa. Tu imagines bien que ce n'est pas mon cas.
— Je me suis mariée en blanc alors que j'étais enceinte de Mikhail, contra Line. Je ne crois pas que cela ait gêné quelqu'un. Ta robe est superbe. Ne te préoccupe pas de ce que pourraient penser les gens.
— Tu as raison. C'est juste que c'est inhabituel, c'est tout. Mais je l'adore. Je ne voudrais pas qu'elle soit autrement.
Elle sourit en admirant sa robe, pensant sûrement déjà au moment où elle la porterait. Line sentit son cœur se serrer. Lorsqu'elle avait épousé Lúka, elle n'avait jamais imaginé que cette union contre nature se terminerait si tôt. Mais elle s'était mariée avec son frère, et cet inceste officialisé ne leur avait pas porté chance. Elle espéra que Ludméa serait plus heureuse qu'elle, et surtout, un peu plus longtemps.
***
Line consulta discrètement sa montre. Lúka aurait déjà dû être là. La nuit commençait doucement à tomber, et même si elle n'avait pas besoin de se préoccuper de l'heure, elle trouvait que son entretien avec Ruan se prolongeait de manière inquiétante. Ludméa préparait le repas des jumeaux, elle avait l'habitude que son fiancé rentre tard, parfois même au milieu de la nuit. Elle restait parfaitement calme et sereine. Line avait du mal à l'imiter.
Les deux petits assemblaient un puzzle d'une grande complexité avec une rapidité étonnante. Elle les observait du coin de l'œil, plus pour fixer son regard quelque part et pour ne pas penser à l'absence de Lúka que par réel intérêt. La fillette portait un drôle de collier, une bague argentée attachée à une petite chaîne de même couleur. Elle ne l'avait pas remarquée plus tôt, sans doute parce qu'il était caché sous son chandail. Elle fronça les sourcils, perplexe. La bague était clairement une alliance et celle-ci lui paraissait plutôt familière… Mais Lúka n'aurait pas fait une chose pareille.
Finalement, elle n'y tint plus et s'approcha des deux enfants. Ils lui laissèrent de bonne grâce une place entre eux, et Tio lui tendit généreusement une pièce du puzzle. Peut-être finissaient-ils enfin par s'habituer à elle ? Elle plaça quelques pièces, toute son attention capturée par la bague suspendue au cou de la petite fille. À présent qu'elle la détaillait de plus près, ses doutes s'effaçaient, remplacés par une certitude désespérante. C'était bien l'alliance de Lúka, et elle aurait aimé savoir ce qu'elle faisait au cou d'une fillette de deux ans et demi. Elle tendit une main pour la toucher, mais Tia se recula, lui adressant un regard destructeur. Elle insista et sentit une brusque brûlure sur sa peau. Elle étouffa un cri et inspecta sa main, étonnée. Il n'y avait pas la moindre trace de blessure : la peau était intacte. Pourtant, elle n'avait pas rêvé ! Ses nerfs s'en souvenaient encore, et même si la douleur régressait lentement, elle était encore bien présente. La petite était retournée à son puzzle, comme si de rien n'était. Line se leva et abandonna les jumeaux à leur activité certainement passionnante et alla rejoindre Ludméa. Elle ne tenait pas spécialement à se trouver plus longtemps dans leur rayon d'action.
— Dis-moi, j'ai vu une bague autour du cou de Tia, commença-t-elle.
Ludméa se crispa de manière perceptible. Elle reprit ensuite la préparation du repas, avec des gestes plus saccadés.
— C'est l'alliance de Lúka, n'est-ce pas ? insista-t-elle.
— Ecoute, je… La petite jouait avec, elle ne voulait plus la rendre, il la lui a laissée, pour lui faire plaisir. J'imagine qu'il n'avait pas le cœur de la lui enlever. Mais si tu veux, lorsqu'elle y sera moins attachée, je la lui rendrai.
— Je veux bien, oui. Peut-être que Lúka n'en a plus grand-chose à faire de notre mariage, mais ce n'est pas mon cas.
— Tu l'aimes toujours ?
— Evidemment.
Elle haussa les épaules. Quelle question stupide… Comment pourrait-elle ne plus l'aimer ? Il était le père de son enfant, il était son jumeau, il était sa seule famille, la seule personne qui pouvait la comprendre. Cependant, Ludméa ne savait pas tout cela, et elle se reprocha sa réaction trop sèche.
— Oui, je l'aime encore. Je ne veux plus vivre avec lui pour toutes sortes de raisons trop compliquées à t'expliquer, mais… Nous avons un enfant, nous avons partagé bien plus qu'un lit et quelques années.
— Tu sais, sans trop m'avancer, je pense que c'est réciproque.
— Oh, ça j'en suis très consciente. Il sait que je l'aime encore, et je connais aussi ses sentiments envers moi. Il nous arrive même d'avoir des moments de tendresse, d'échanger quelques baisers, mais cette situation ne mène à rien. Nous sommes incapables de vivre ensemble. Parfois, même quand tu aimes une personne, tu dois choisir de te faire du mal et de lui faire du mal également, parce que tu sais que la relation n'aura pas d'issue heureuse. J'ai préféré prendre le risque de ne peut-être pas être heureuse à nouveau avec un homme, plutôt que d'affronter la certitude d'être malheureuse avec lui et de finir par le faire trop souffrir.
Ludméa secoua la tête, les sourcils froncés. Elle ne partageait visiblement pas ce point de vue. Elle continua patiemment à couper ce qui ressemblait beaucoup à des carottes, mais en rouge foncé.
— Je ne veux pas juger, Line, fit-elle enfin. Tu as sans doute bien réfléchi à tout cela. Je suis sûrement immature, mais je préfère vivre dans le présent et ne pas trop me préoccuper de l'avenir. Qui sait ce qui peut arriver ? Je pensais sincèrement que je ne pourrais pas vivre avec Ruan, que nous étions trop différents. J'étais persuadée que je ne me ferais pas à cette vie luxueuse et sans cesse dévoilée aux yeux de tous par ces satanés journaux populaires. Mais je l'aimais, et j'ai balayé mes doutes. Je me suis dit que je ne pourrais jamais être certaine que j'avais fait le bon choix et que je risquais de le regretter. Je pense que si vous vous aimez toujours, c'est dommage de vous rendre malheureux maintenant, simplement parce que vous risquez d'être malheureux plus tard. Si j'étais toi, je prendrais ce risque.
Line ne répondit rien. Ludméa n'avait que vingt-trois ans, elle ne pouvait pas comprendre. Et il ne servirait à rien de tenter de la convaincre. Elle ferait ses propres expériences. Et celles-ci ne seraient sans doute pas très drôles…
***
Le jour déclinait lentement et les lumières de la ville devenaient de plus en plus visibles, oppressantes, presque. Il commençait à être tard. Lúka faisait face à Ruan, les poings serrés et les commissures des lèvres blanchies par la colère. Se focaliser sur le panorama ne l'aidait pas à recouvrer son calme. À grand-peine, il contenait la fureur qui bouillonnait dans ses veines. Derrière le large bureau encombré de paperasseries, l'homme lui souriait avec une satisfaction non dissimulée.
— Tu mens, gronda-t-il. Je t'interdis de salir ainsi l'image de Line !
— Oh, non. Je ne te dis que la vérité, susurra-t-il. Nous avons passé d'excellents moments ensemble. Je l'aurais bien gardée plus longtemps, mais nous avons été… interrompus.
Il haussa les épaules avec une nonchalance tout étudiée, alors que Lúka enrageait. Ruan porta son verre d'eau à ses lèvres, posément. Il but quelques gorgées sans le quitter des yeux, puis lui sourit à nouveau.
— Ta sœur est une jeune femme terriblement sensuelle et plutôt libérée, une fois qu'on sait comment s'y prendre avec elle.
— Je ne te crois pas, décréta Lúka d'une voix qu'il s'efforçait de rendre neutre.
— Je me doutais bien que tu réagirais ainsi. Je t'ai donc préparé une petite surprise…
Il ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe, qu'il lui tendit. Pendant quelques secondes, ils se défièrent du regard, Ruan souriant toujours, Lúka perdant peu à peu son calme, puis ce dernier accepta ce cadeau sans doute empoisonné. L'enveloppe était mince, mais pas assez pour ne contenir que quelques feuilles. Il la palpa discrètement : il y avait un objet plat et dur à l'intérieur.
— Tu ne l'ouvres pas ?
— Non.
Il la fourra dans la poche de sa veste. Ruan contourna le bureau pour s'approcher de lui. Il le dominait de quelques centimètres et Lúka devait légèrement lever les yeux pour les plonger dans les siens, ce qui ne lui plaisait que très moyennement. La présence de cet homme qu'il méprisait, si près de lui qu'il pouvait sentir son odeur, le mettait mal à l'aise et n'atténuait pas sa colère.
— Je crois que j'ai rarement pris autant de plaisir à me taper une gonzesse, lui murmura Ruan.
Il avait délibérément choisi des mots presque vulgaires, Lúka en était persuadé. Pour ne pas se laisser blesser par le fond, il s'attachait à la forme. Il n'aurait qu'un geste à faire… Déjà, il imaginait son poing s'écraser sur le visage de Ruan, le sang gicler sur ses traits trop parfaits, les souiller… Non, il ne devait pas le frapper, cela ne résoudrait rien, et cela lui montrerait qu'il accordait de l'importance et de la crédibilité à ses paroles. Mais c'était difficile de se retenir d'exploser.
— Je l'ai prise par tous les trous, on s'est vraiment éclatés, continua Ruan. Elle en redemandait sans cesse ! J'ai pu lui faire tout ce que je voulais, elle était plus que consentante pour…
— Ne dis pas un mot de plus, coupa-t-il sèchement. Je connais Line. Jamais elle ne t'aurait laissé la toucher.
— Tu oublies qu'elle m'a embrassé, contra-t-il. Tu ne la connais pas si bien que tu le crois, je pense. Elle est venue chez moi, tout enrobée dans sa naïveté. Elle ne voulait qu'une chose, et je me suis fait un plaisir de la lui donner. A de très nombreuses reprises, appuya-t-il.
Lúka croisa les bras sur sa poitrine et fronça les sourcils. Il mentait, c'était certain. Il essayait de le pousser à bout, et il finirait sans doute par y parvenir. La décision la plus sage serait de tourner les talons et de laisser les paroles de Ruan derrière lui, sans leur accorder d'importance. Pourtant, quelque chose dans l'aplomb de l'homme, dans la confiance qui teintait sa voix, dans l'air satisfait et presque condescendant qu'il affichait à présent le troublait. Et s'il disait vrai ? Non, c'était impossible, Line n'aurait jamais fait cela…
— D'ailleurs, on devrait peut-être lui proposer un truc à trois, je suis sûr qu'elle serait ravie, reprit Ruan.
— Tu es pitoyable, décréta Lúka. Tellement pitoyable que je n'ai même pas envie de m'abaisser à parler avec toi.
Il eut énormément de mal à se retenir de le frapper et essaya de se concentrer sur un tableau accroché au mur derrière Ruan. Il s'agissait d'une peinture très architecturale des DMRS. Il compta les étages et se demanda laquelle de ces centaines de fenêtres était celle du bureau où il se trouvait actuellement. Le calme ne revint pas, mais sa rage s'atténua quelque peu. Suffisamment pour qu'il puisse se permettre d'adresser un regard dédaigneux à Ruan, avant de faire la seule chose qui conserverait sa dignité : quitter la pièce d'un pas tranquille et mesuré.
— N'oublie pas de regarder ce qu'il y a dans l'enveloppe ! lui lança Ruan alors qu'il passait la porte.
***
Une fois assis dans la navette, Lúka se permit enfin de laisser éclater sa colère. Il donna un violent coup de poing dans le métal, qui lui arracha presque un cri de douleur. Cela eut au moins l'avantage de libérer la tension qui s'était accumulée en lui. Il fixa l'horizon sans le voir. Pourquoi Ruan lui avait-il déblatéré de pareilles insanités ? Quel était son intérêt ? Il voulait inévitablement déclencher sa fureur, mais pourquoi ? Etait-ce sa vengeance pour le punir d'avoir eu une aventure avec sa cousine ? Voulait-il lui faire ressentir cette irrépressible jalousie ?
Il sortit l'enveloppe de sa poche et la tourna entre ses doigts. Devait-il l'ouvrir ou s'en débarrasser sans consulter son contenu ? Pendant quelques minutes, il resta là, à la regarder, les mains tremblantes. Finalement, la curiosité l'emporta sur la prudence et il décolla lentement le rabat de ses doigts douloureux. Un petit objet noir tomba sur ses genoux. Il le reconnut sans peine : il s'agissait du support d'enregistrement alphien standard. Il le glissa dans le lecteur de la navette, intrigué et toujours furieux. L'image apparut presque instantanément et il blêmit. Ainsi, Ruan avait dit vrai… Comment Line avait-elle pu faire une chose pareille ?!! L'homme ne la forçait pas, elle était visiblement chez lui de son plein gré et montrait plutôt activement son consentement. Lúka fut pris d'une brusque envie de remonter en hâte au huitième étage des DMRS, de faire irruption dans le bureau de Ruan et d'aplatir son poing sur son visage. Les yeux rivés à l'écran, il se força à rester calme. Un tel comportement ne résoudrait rien. Line était une adulte et elle l'avait quitté. Il n'avait aucun droit sur elle, pas même celui de la juger.
Ruan l'avait frappée ; il avait vu les ecchymoses sur sa peau. Nul doute qu'elle avait consenti à cela comme à tout le reste. Les yeux agrandis d'horreur, il ne pouvait détacher son regard de l'écran, son poing encore douloureux pressé contre ses lèvres. Il l'avait tenue dans ses bras, il l'avait désirée, alors que, quelques heures plus tôt, elle offrait sans la moindre pudeur son corps à cet homme qu'il méprisait. Lentement, le dégoût remplaça la détresse et la jalousie : si elle avait été capable de faire une chose pareille, elle ne méritait plus ni son respect, ni son amour.
Il éjecta l'enregistrement et le fourra dans sa poche. Il doutait avoir envie de le regarder à nouveau, surtout qu'il s'étendait sur plusieurs dizaines d'heures, comme l'indiquait l'affichage. Les cinq minutes avaient amplement suffi. Cependant, s'en débarrasser aurait signifié que tout cela n'avait pas d'importance, ce qui était loin d'être le cas. La nuit était tombée, à présent. Il devait aller chercher Line.
***
Dès qu'ils eurent passé le virage de la petite allée et que Lúka fut certain que Ludméa ne pouvait plus les voir, il se tourna vers Line et lui asséna une gifle violente. Elle tomba à terre en poussant un cri qui tenait plus de la surprise que de la douleur. De petits graviers pointus s'étaient enfoncés dans la peau délicate de ses paumes et elle saignait légèrement. A la lueur des deux lunes, elle regarda ses mains blessées, incrédule.
— Qu'est-ce qui te prend de me frapper ? s'écria-t-elle.
— Espèce de traînée ! C'est ça, ta nouvelle façon de me faire du mal ? Ça t'amuse ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles, répliqua-t-elle posément.
En réalité, elle était très consciente de ce qui avait pu mettre son frère dans une telle fureur : lorsqu'elle avait remarqué son retard, elle avait compris.
— Comment as-tu pu le laisser te toucher ? Le laisser te faire tout cela ?
Sa voix plaintive, comme celle d'un petit garçon qui ne comprend pas pourquoi on l'a puni, fit surgir un flot de culpabilité en elle. Elle le chassa aussitôt : elle était responsable de ses actes et Lúka n'avait pas le droit de la juger.
— Tu vois ce que ça m'a fait, à présent ! lui lança-t-elle. T'es-tu une seule fois demandé ce que j'avais ressenti lorsque je t'ai trouvé avec cette fille ? Et quand j'ai découvert ce que tu faisais avec cette saleté d'intelligence artificielle ?
— Tu es méprisable. Je n'aurais jamais cru que tu tomberais aussi bas.
Elle se mit debout et épousseta son pantalon. Ses paumes étaient douloureuses, bien qu'elle ait ôté les petits graviers sournois qui blessaient sa peau.
— Si tu n'avais pas été aussi coincé, je ne serais sans doute pas allée voir ailleurs, cingla-t-elle.
— Je te retourne le compliment. Et si je n'avais pas toujours ressenti le besoin d'être parfait pour te plaire, je n'aurais même pas eu l'envie de regarder une autre femme. Mais tu étais toujours si dure et si exigeante !
— Oui, c'est de ma faute, je l'ai bien compris. Notre relation devait compter énormément à tes yeux pour que tu donnes ton alliance à cette fillette ! l'accusa-t-elle.
— C'est un morceau de métal ! riposa-t-il. Je n'ai pas besoin de cela pour me souvenir de nos bons moments. Et peut-être que je n'ai pas envie de m'en souvenir, d'ailleurs.
— Et la mienne, qu'en as-tu fait ? Tu l'as jetée ? Tu l'as donnée à ton autre Line ?
— Qu'est-ce que ça peut te faire ? Moi au moins, j'ai suffisamment de respect pour moi-même pour ne pas me laisser aller à satisfaire les fantasmes d'un pervers sadique.
— Qui te dit que ça ne me plaisait pas ? insinua-t-elle. Peut-être est-ce même moi qui le lui ai proposé ?
— Si c'est le cas, tu es encore plus pitoyable que ce que j'aurais cru possible !
— Je suis peut-être pitoyable, mais moi au moins, j'ai trouvé autre chose qu'une machine pour satisfaire mon manque affectif !
— Oui, tu as trouvé Ruan ! ricana-t-il. Quelle gloire d'être ajoutée à sa longue liste de conquêtes !
— Mieux vaut ça que de baiser une interface graphique que tu as programmée pour qu'elle soit ton esclave sexuelle !
Line serra les poings et lui lança un regard dur. Il n'avait pas le droit d'afficher son petit sourire condescendant, non ! Elle savait qu'il bouillonnait de rage, qu'il souffrait, alors pourquoi se contentait-il de se moquer d'elle ? Et il l'avait frappée… Il avait déjà franchi la limite une fois, elle ne s'étonnait qu'à peine qu'il ait recommencé.
— De toute manière, cette discussion ne mène à rien, décréta-t-elle. Nous ne sommes plus des enfants et on ne va certainement pas commencer à se comporter comme des gosses de huit ans. J'ai couché avec Ruan, c'est vrai. J'y ai pris du plaisir. Beaucoup de plaisir, appuya-t-elle. Que ça te plaise ou non. Tu peux penser de moi ce que tu veux, mais une chose est certaine : nous ne sommes plus ensemble. Ce n'était pas le cas lorsque tu m'as trompée avec cette fille et que tu as commencé à t'amuser avec Z'arkán.
— Sais-tu que ton bellâtre s'est empressé de tout me raconter ?
— Oui. Et c'est moi qui le lui ai demandé.
Cette fois, elle l'avait touché : il cilla, secoua légèrement la tête, alors que l'incompréhension se peignait sur son visage. Elle se remit en marche, le laissant derrière elle. Après quelques instants, elle entendit le bruit de ses pas sur le gravier. Il la rejoignit en quelques enjambées.
— Pourquoi ?
— Lúka, nous sommes malheureux. Tu m'aimes toujours. Tu te détruis à petit feu. Il est temps que tu m'oublies, que tu passes à autre chose. Je voulais que tu me détestes, pour qu'enfin tu puisses te détacher de moi.
Il posa la main sur son épaule et elle s'arrêta. Il la força à se tourner pour lui faire face. Le visage à demi caché par quelques mèches brunes, elle lui lança un regard humide et blessé.
— C'est stupide. Tu t'es humiliée pour une raison complètement conne, Line.
Lúka ne se laissait que très rarement aller à un parler familier ou vulgaire, sauf lorsqu'il était réellement troublé. La jeune femme détourna les yeux, mordillant sa lèvre inférieure pour se retenir de pleurer. Peut-être avait-il raison ? Peut-être avait-elle fait une erreur de plus ?
— Tu veux que je te déteste, mais tu es ma sœur ! Tu es tout ce que j'ai !
— Ne dis pas ça, tu as un fils, je te le rappelle.
— C'est différent. J'ai toujours vécu avec toi, tu as toujours été là. Même lorsque nous n'étions que des enfants et que nous nous disputions pour des raisons ridicules et futiles, je t'aimais. Tu es allée trop loin. Je ne pourrai jamais cesser de t'aimer, mais une chose est sûre, après t'avoir vue avec ce type, je doute être capable de te désirer à nouveau un jour. Tu me dégoûtes.
Son ton s'était fait dur et Line dut lutter contre les larmes qui brûlaient ses yeux. Elle s'éloignait lentement de lui, reconnaissante à l'obscurité de cacher l'expression dévastée de son visage. Elle le savait, pourtant. Tout fonctionnait exactement comme elle l'avait prévu : Lúka cesserait d'espérer son retour et elle se sentirait enfin libre. Pourquoi avait-elle cette envie désespérée de changer le passé ?
Il marchait à sa hauteur, à quelques centimètres d'elle, silencieux. La navette n'était plus très loin, elle pouvait déjà apercevoir la forme sombre qui se détachait dans la pénombre, entre les arbres. Discrètement, elle jeta de petits coups d'œil à son frère, espérant le trouver bouleversé. La lueur des deux lunes donnait à son visage un éclat blanchâtre, presque livide. Il ne la regardait pas, perdu dans ses pensées. Comme elle, il avait du mal à se donner une contenance. Elle le connaissait si bien qu'elle imaginait sans peine le combat intérieur que se livraient ses sentiments, sans même avoir besoin de se servir de son don. Peut-être faisait-il la même chose avec elle, en ce moment ? Probablement pas. Elle ne sentait plus sa présence rassurante. Il s'était fermé à elle, l'avait rejetée. C'était mieux ainsi. Sa main était comme une tache blanche dans la nuit. Timidement, elle voulut y glisser la sienne, mais il la repoussa sans un mot, sans même un regard, et ses pas s'accélérèrent. Elle observa sa silhouette devenir plus floue dans l'obscurité et essuya ses joues en retenant un sanglot. Le temps effacerait la douleur, elle le savait. Du moins, elle l'espérait fortement.
***
L'écran projetait une douce lumière bleue, indiquant la fin de l'enregistrement. Il n'avait pas pu s'en empêcher, il l'avait regardé à nouveau. En totalité. Et ce n'était pas le simple résultat d'un instant de faiblesse, non. Il avait dû démonter un lecteur alphien portable pour l'adapter à sa vieille télévision. Par chance, la technologie alphienne était directement basée sur sa cadette terrienne et les standards n'avaient que très peu évolué. S'il s'était agi d'un lecteur torien, il aurait été bien plus ennuyé. Cela lui avait pris plusieurs heures, pendant lesquelles il avait hésité de nombreuses fois à laisser tomber et à détruire l'enregistrement, pour ne pas risquer d'être tenté à nouveau. Finalement, sa détresse l'avait emporté sur sa sagesse. Il voulait savoir. Comprendre. Pardonner, même, s'il le pouvait.
Il s'était infligé presque dix heures de torture psychologique, scrutant le visage de Line sur l'écran en espérant y déceler un brin de culpabilité, ou mieux : de la déception. Il n'avait rien remarqué de tout cela. Elle avait toujours été consentante, même si parfois, Ruan l'avait nettement forcée au début. Il l'avait vue réclamer les coups qu'il lui donnait, se soumettre à lui comme un chien rampe devant son maître. Il pouvait au moins être reconnaissant à l'homme de ne l'avoir pas frappée trop fort.
Oh, bien sûr, il était capable de concevoir ce qui avait poussé sa sœur à agir ainsi, la raison pour laquelle elle aimait les coups, les recherchait. Lui et elle étaient pareils. Il s'était déjà comporté de cette manière, à plusieurs reprises, lorsqu'il se sentait coupable. Après tout, ils avaient été élevés dans la violence, et les seuls contacts qu'ils avaient eus avec leur père avaient été du genre de ceux qui laissent des marques sur la peau. En étant tout à fait honnête, Lúka devait avouer qu'il avait parfois sciemment provoqué son père, sachant ce qui l'attendait, simplement pour que l'homme lui accorde un peu d'attention, même si celle-ci était douloureuse et violente. Line avait toujours en elle cette blessure qui la rongeait, la souffrance d'avoir été aimée, puis rejetée par un père qu'elle ne comprenait pas.
Toutes les explications scientifiques et logiques n'ôtaient rien au poids qu'il avait à présent sur la poitrine. La mauvaise qualité de l'image avait irrité ses yeux, et les quelques larmes de désespoir et de jalousie qu'il n'avait pu s'empêcher de verser n'avaient rien arrangé. D'une main lasse, il éteignit le poste de télévision. Ses yeux continuèrent pourtant de fixer l'écran, même s'il ne le voyait plus. Deux jours auparavant, il avait tenu Line dans ses bras, avait caressé l'espoir de la faire rester quelques jours de plus. Il avait serré son corps chaud et si familier contre le sien, respiré l'odeur de sa peau, déposé de nombreux baisers très peu fraternels au creux de son cou alors qu'elle frémissait et se blottissait tout contre lui… Comment aurait-il pu se douter qu'un autre avait eu les mêmes gestes, à peine quelques heures avant lui ?
Z'arkán vint s'asseoir à côté de lui et chercha à prendre sa main dans la sienne. Il lui adressa un regard mauvais.
— Va-t'en. Je ne veux pas te voir.
— Tu as passé la journée à regarder cette vidéo. C'est malsain. Tu devrais venir te coucher. Il est tard.
— Je me coucherai quand j'en aurai envie. Et ne t'avise pas de venir me rendre visite, je t'ai dit que je ne voulais pas de toi.
— Ce n'est pas la peine de déverser ta colère sur moi, riposta-t-elle. Ce n'est tout de même pas ma faute si ta sœur est une petite salope et qu'elle en a préféré un autre.
Lúka s'apprêtait à lui asséner une remarque cinglante, mais il se rendit compte qu'elle ne le méritait pas. Après tout, c'était lui qui l'avait créée. Il avait fait d'elle ce qu'elle était, il ne pouvait lui reprocher sa nature. Et elle n'avait pas entièrement tort.
— Tu as raison. Excuse-moi, soupira-t-il. Mais laisse-moi seul, s'il te plaît. Je n'ai pas envie de parler.
Elle hocha la tête doucement, compréhensive. Lúka détourna les yeux. Elle ressemblait bien trop à sa sœur. Plusieurs fois, il s'y était lui-même trompé, l'appelant Line. Il le faisait au tout début, lorsqu'elle était encore suffisamment différente de son modèle de chair et de sang, cependant, à mesure que la ressemblance s'accentuait, il avait préféré se contenter de la nommer Z'arkán. Il se sentait déjà assez troublé sans avoir besoin de toute cette confusion supplémentaire. Néanmoins, le prénom lui échappait parfois et, ce qui était bien pire, il ne s'en rendait pas toujours compte tout de suite. Et plusieurs fois déjà, il l'avait véritablement identifiée comme Line. Il perdait la raison, cette relation était malsaine. Et que pouvait-il faire d'autre ? La détruire était hors de question, sans compter qu'elle ne le lui permettrait pas. S'opposer à elle n'était pas sans conséquences. Outre les gifles qu'elle ne manquait pas de lui asséner — qui étaient de véritables petites merveilles de technologie mais un peu trop douloureuses à son goût —, elle ne mâchait pas ses mots et l'avait souvent blessé de ses remarques acerbes. Aujourd'hui, par contre, elle n'était que douceur et tendresse.
Avant de s'éloigner, elle passa une main légère dans ses boucles noires qui n'avaient pas vu l'ombre d'une brosse depuis deux jours et lui sourit. Puis, elle se pencha et déposa un baiser sur son front.
— Moi, je suis là. Et je suis tout à toi, murmura-t-elle. Pourquoi la veux-tu elle ?
— Je ne la veux pas. Ou plutôt, je ne la veux plus, rectifia-t-il avec une petite moue de dégoût. Mais j'ai besoin de digérer tout cela.
— Je sais. Laisse-moi dormir avec toi, cette nuit. J'en ai assez d'être seule dans mon coin. D'abord, tu me chasses pour Line, puis tu veux ta solitude… Il ne faut pas croire que je n'ai aucun sentiment !
— Line passera toujours avant toi, tu le sais, déclara-t-il.
— Même maintenant ?
— Je ne sais pas, avoua-t-il après quelques instants. Elle est ma sœur. Cela au moins ne changera jamais.
Il plongea ses yeux dans les siens. Elle était si vivante, si réelle ! Et sa souffrance était sincère… Il caressa gentiment sa joue.
— Pardonne-moi…
— Pourquoi ?
— A cause de ce que j'ai fait de toi. Je t'ai donné une conscience, je t'ai rendue amoureuse de moi, je te fais souffrir jour après jour. Tu ne méritais pas cela.
Elle cligna plusieurs fois des paupières, ses iris émeraude rendus brillants par les larmes qu'elle ne pouvait retenir. Elle voulut se relever, mais il la retint. Une larme s'échappa finalement. Il l'essuya du pouce et porta celui-ci à ses lèvres. Le goût légèrement salé ne le surprenait plus, à présent. Z'arkán était une superbe prouesse technologique. Mais entre ses bras, elle n'était plus qu'une jeune femme terriblement seule et malheureuse. Une jeune femme qu'il avait enchaînée à lui comme il aurait aimé enchaîner sa sœur.
***
La porte de sa cellule s'ouvrit et Lyen se réveilla en sursaut, immédiatement sur ses gardes. Elle s'assit sur son lit, dardant son regard bleu gris aux pupilles presque entièrement dilatées sur Lúka. L'obscurité n'était tranchée que par le faible rai de lumière qui s'échappait de la porte qu'il hésitait à refermer derrière lui. Mais rapidement, il activa l'éclairage de la cellule et elle protégea ses yeux avec une grimace de douleur. Il lui apportait à manger. Ce n'était pas trop tôt. Elle avait cru mourir de faim. Bien sûr, elle aurait pu se glisser hors de sa cellule et voler quelque chose dans le réfrigérateur, cependant, elle savait qu'il se trouvait dans le salon et elle l'aurait immanquablement rencontré. Elle ne tenait pas à trahir son petit secret pour un estomac un peu vide.
— Tiens, voilà la bouffe, annonça-t-il en lui lançant un sandwich.
Du temps de Line, elle avait souvent des repas chauds et mangeait à sa faim. A présent, elle devait se contenter des en-cas ridicules que Lúka voulait bien lui donner. Elle ne s'était pas regardée dans un miroir depuis des semaines, mais elle savait qu'elle avait maigri. Elle avait vu les larmes dans les yeux de Mikhail alors qu'il se blottissait contre elle. La faim l'avait tenaillée pendant les premiers jours ; elle avait fini par s'y habituer, comme à tout le reste.
Elle posa le sandwich emballé à côté d'elle. Elle n'allait pas lui faire le plaisir de se jeter dessus en sa présence. Déjà, elle attendait les coups qui ne manqueraient pas de venir. Il ne fallait surtout pas déroger à la routine quotidienne : rosser la gamine rousse et aller prouver sa virilité au substitut de Line. Gamine… Elle avait parfois du mal à oublier qu'elle n'était plus une enfant, surtout depuis que Mikhail lui avait été enlevé. Avec lui, elle se sentait femme et mère. Seule dans sa cellule, elle avait l'impression d'être redevenue la petite fille rebelle qu'elle avait été.
Pourtant, aujourd'hui, c'était différent. Lúka la regardait avec un peu de perplexité et même de la gêne. Il voulait lui parler, probablement, et ne savait pas comment commencer. C'était cette timidité étonnamment mal placée qui faisait de lui une personne si exécrable.
— Ça va ? avança-t-il.
Pour toute réponse, il eut droit à un regard glacial. Lyen croisa les bras sur sa poitrine, lui montrant clairement l'absence de plaisir qu'elle avait à le voir s'attarder auprès d'elle.
— Ton visage, ça va ? insista-t-il. Tu n'as pas trop mal ?
Elle haussa les épaules. Bien sûr qu'elle avait mal ! Qu'en avait-il à faire, de toute manière ? Il n'allait tout de même pas lui faire croire qu'il s'inquiétait pour elle ! Cette soudaine compassion venait un peu tard, après vingt ans de mauvais traitements.
— L.I…. Lyen, je… Je voulais que tu aies ça.
Il franchit les quelques pas qui les séparaient, et aussitôt, la jeune femme se crispa, s'attendant déjà à recevoir des coups. C'était sans doute un jeu de plus qu'il avait trouvé pour lui faire du mal… Elle avait fermé les yeux. Quand rien ne vint, elle se permit de les rouvrir. Il lui tendait un bracelet noir, semblable à celui qu'ils avaient tous deux au poignet. Elle leva la tête vers lui. Il évitait de la regarder, préférant fixer le mur. Elle reporta son attention au bracelet et avança une main prudente vers lui. Il allait sûrement l'éloigner de sa portée dès qu'elle serait sur le point de refermer ses doigts sur lui, et se moquerait d'elle, avant de la rouer de coups. Malgré tout, elle prit le bracelet, étonnée.
— C'est celui de ta sœur, précisa-t-il. Je pensais que… que tu aimerais l'avoir.
— Merci.
Il haussa les épaules, toujours sans la regarder. Lyen observa l'objet, le tournant entre ses doigts. L'ouverture n'était pas visible. Il s'agissait d'un cercle de métal noir parfaitement lisse — si l'on exceptait les quelques irrégularités de l'inscription, celles qui codaient l'identité de sa sœur et sans doute bien d'autres données dont elle n'avait pas la moindre idée. Il était tiède.
— Père avait le code pour l'ouvrir. Moi pas, expliqua Lúka alors qu'elle ne demandait rien. Nous sommes prisonniers de ce bout de métal. C'est con, hein ?
Il eut un petit rire qui la fit presque frissonner. Mais il n'avait pas l'air d'être d'humeur à la frapper. Lyen préférait fixer son regard sur le bracelet plutôt que de risquer d'affronter son air mauvais et ses yeux moqueurs. À vrai dire, elle ne savait plus trop quoi penser. Lúka avait rarement échangé plus de quelques mots avec elle et, toujours, c'était dans le but de la blesser ou de la faire obéir. La conversation banale qu'il essayait probablement de rendre amicale était aussi naturelle qu'un pingouin au beau milieu du Sahara.
— Qu'est-ce que tu veux ? lâcha-t-elle d'un ton acerbe comme il s'attardait.
Il secoua la tête, murmura quelques mots en russe. Elle ne comprit que les derniers : ne sert à rien. Elle n'eut pas le loisir de s'attarder plus longtemps sur sa réponse sibylline : il tourna les talons et se dépêcha de refermer la porte. Elle soupira. Au moins, il lui avait laissé la lumière.
***
Il devait être un peu plus de deux heures du matin. Lúka n'avait pas de montre, et il n'avait pas envie d'aller consulter l'horloge dans la cuisine. Bien sûr, il était fatigué : sa nuit blanche de la veille n'avait pas aidé son état d'épuisement général. Toute la journée, la colère l'avait tenu éveillé, même si ses paupières étaient lourdes du manque de sommeil. À présent, il ne pouvait pas dormir. Les bras croisés derrière sa tête, les jambes étendues sur le canapé qu'il avait si souvent partagé avec Line, il fixait le plafond. Fermer les yeux n'avait servi à rien : il continuait de revoir les horribles images de sa sœur avec Ruan. Z'arkán avait respecté sa volonté et l'avait laissé seul. Il n'était pas loin de regretter cette obéissance contrite.
Donner le bracelet de Nato à Lyen devait l'aider à se sentir mieux, à ôter le lourd poids de la culpabilité qui écrasait sa poitrine. Du moins, c'est ce qu'il avait pensé. Cela n'avait rien changé. Ni pour elle, ni pour lui. Elle le détestait toujours autant, et elle avait raison. Lui avait eu beaucoup de mal à se retenir de la frapper et à se montrer amical. Ils n'étaient pas faits pour s'entendre, malgré tout ce qu'avait pu dire Line à ce sujet. Il n'y arriverait pas, c'était impossible. La colère était toujours bien présente en lui, bouillonnant dans ses veines, plongeant ses griffes acérées dans son estomac et altérant son jugement. Cela faisait deux jours qu'il n'avait pas mangé et c'était bien le cadet de ses soucis. Derrière la colère, il y avait son immense culpabilité, celle qu'il refusait d'admettre : si Line s'était humiliée ainsi, c'était de sa faute. S'il avait fait les efforts qu'elle avait réclamés si souvent, rien de tout cela ne serait arrivé. Elle serait auprès de lui. Le bébé serait peut-être encore en vie. Mikhail n'aurait plus cet air de résignation constamment sur son visage. Il avait tout gâché.
Il tendit son bras pour prendre le téléphone qui traînait sur la petite table du salon. Il le regretterait, c'était certain. Mais qu'y avait-il d'autre à faire ? Il aimait Line. Il ne pourrait jamais l'oublier. Cependant, il ne supporterait pas de la voir avec Ruan. Il la connaissait, elle finirait par retourner auprès de cet homme sadique et pervers. Par dépit, par désespoir, par faiblesse, qu'importe. Il devait empêcher cela.
Une voix ensommeillée lui répondit. Il était plongé si profondément dans ses propres malheurs qu'il n'avait pas imaginé un seul instant qu'à deux heures du matin, la plupart des gens dormaient déjà.
— Will, c'est Lúka.
— Je sais, j'ai vu ton nom avant de décrocher. Qu'est-ce qui te prend de m'appeler en plein milieu de la nuit ? Il est arrivé quelque chose de grave ?
L'inquiétude de William transparaissait sous son ton fatigué. C'était bien. Will était un homme bien.
— Je te dérange ?
— Evidemment ! Il est presque trois heures ! Je te signale que je travaille, demain. Toi, tu peux te glander toute la journée chez toi si ça t'amuse, mais je n'ai pas cette chance. Qu'est-ce qui se passe ?
— Rien de grave, ne t'inquiète pas. Il faut que je te parle.
— Ça ne peut pas attendre demain ? soupira William.
— Non.
— D'accord. Je t'écoute.
— Tu peux venir ?
— Oui, bien sûr. Je passerai après le boulot, si tu veux.
— Non. Maintenant.
— Lúka, il est trois heures du matin !
— C'est à propos de Line.
Il y eut un long silence et Lúka espéra qu'il l'avait convaincu. C'était cette nuit ou jamais. Il se connaissait : il n'aurait plus jamais le courage de lui en parler. Il se trouverait des excuses, finirait par décréter que cette décision était stupide, et essayerait d'oublier, de se faire une raison.
— C'est bon, je viens. Je serai chez toi dans une heure, environ. Les voies sont quasiment vides, à cette heure-ci. Je m'habille et j'arrive.
Lúka le remercia et coupa la communication, les larmes aux yeux. C'était la meilleure solution pour tout le monde. Peut-être pas pour lui, mais rien ne saurait être pire que de voir Line avec Ruan. William aimait sa sœur, c'était évident. Il la rendrait heureuse et elle le méritait.
Il enfouit son visage dans ses mains et se mit à pleurer.
Commentaires
1. Le jeudi 25 février 2010 à 00:24, par Sylphide
2. Le lundi 1 mars 2010 à 19:02, par Kim
3. Le samedi 13 mars 2010 à 16:14, par Mélie
4. Le lundi 22 mars 2010 à 19:09, par Alex
5. Le lundi 22 mars 2010 à 22:56, par Ness
Ajouter un commentaire