CHAPITRE XVII

Ruan regardait une émission dépourvue d'intérêt sur la chaîne planétaire, tout en relisant attentivement un dossier important. Attentivement était peut-être beaucoup dire, vu qu'il partageait justement cette attention entre les aventures palpitantes de Jojo le lapin au pays des carottes magiques, son sandwich et les notes qu'il avait lui-même prises sur le très confidentiel projet A.E.. Ce dessin animé était d'une bêtise sidérante. Pas étonnant que les jumeaux ne veuillent pas rester plus de cinq minutes devant l'holovision, malgré les efforts désespérés de Ludméa pour se débarrasser d'eux le temps de leur préparer à manger. Il ne se rappelait pas avoir eu droit à des émissions d'une telle stupidité. En cherchant bien, il y avait peut-être ce dessin animé qui racontait les aventures d'une souris grandeur nature. Pourquoi diable les producteurs d'émissions pour enfants avaient-ils toujours le besoin visiblement irrépressible d'humaniser les animaux ?

Un coup de sonnette le tira de ses réflexions existentielles et il soupira. Ludméa était absente, et il ne recevait presque jamais de visites. Peut-être était-ce Lúka ou Daniel… Il posa son sandwich, referma le dossier, changea de chaîne pour quelque chose de plus sérieux. La rediffusion de la dernière assemblée planétaire ferait l'affaire. Les miettes de pain qui s'étaient accumulées sur son pantalon furent d'un coup projetées au sol, finissant leur courte existence dans le ventre du robot aspirateur qui s'empressa de venir chercher sa pitance.

Il se dirigea vers la porte d'entrée avec un brin de mauvaise humeur, mais celle-ci disparut lorsqu'il découvrit sur l'écran de l'interphone l'identité de son visiteur, remplacée par un mélange de perplexité et de contentement. Il remit rapidement de l'ordre dans les cheveux qu'il ne s'était pas donné la peine de brosser, regretta fugitivement de ne pas s'être rasé et d'avoir revêtu quelque chose d'aussi peu attrayant que ce vieux pantalon gris et ce T-shirt vert où, en prime, une tache de mayonnaise s'étalait. Un sourire aux lèvres, il appuya sur la commande d'ouverture, et la porte s'ouvrit.

Line se trouvait sur le seuil, plus belle que jamais dans une robe noire très moulante et terriblement courte. Il vit tout de suite qu'elle avait pris du poids, et c'était loin d'être laid. Ludméa l'avait déjà prévenu pour sa nouvelle coupe, et heureusement, car il aurait sans doute eu du mal à la reconnaître. Le contraste entre sa peau claire et ses cheveux bruns était saisissant. Voyant qu'il la déshabillait presque du regard, elle lui offrit un sourire éblouissant.

— Ludméa n'est pas là, s'empressa-t-il de lui apprendre, avant de se traiter mentalement d'idiot. Mais tu peux entrer, si tu veux.

— Merci.

Il referma la porte derrière elle, perturbé par sa présence. L'unique fois où ils s'étaient retrouvés seuls tous les deux avait résulté en un étrange baiser qu'il ne regrettait pas et auquel il avait souvent repensé. Il se demanda quelle était la raison de sa visite, et lui proposa quelque chose à boire, désireux de lui prouver qu'il n'avait pas oublié toutes ses bonnes manières.

Lorsqu'il revint de la cuisine, les mains occupées par deux verres de soda, il la trouva assise confortablement sur le canapé, plongée dans la lecture du dossier confidentiel. Il posa les verres et le lui ôta gentiment des mains.

— Je préfère que tu ne lises pas cela. Ça pourrait te faire du mal.

Elle leva ses grands yeux d'émeraude et lui adressa un autre de ses sourires ravageurs. Il prit place à côté d'elle, nerveux.

— Ainsi, Ludméa n'est pas là, commença-t-elle.

— Elle a dû partir dans les Basses Terres, pour son stage, expliqua-t-il. Elle ne reviendra que dans trois jours.

— Et les jumeaux ?

— Chez Svetlana et Johannes.

Elle acquiesça lentement. Visiblement, cela ne l'intéressait pas tellement.

— J'ai appris pour le bébé. Je suis désolé.

— Je préfère ne pas en parler, répondit-elle. C'est du passé.

— Excuse-moi. Tu as changé, je trouve.

— J'ai pris cinq kilos.

— En si peu de temps ? s'étonna-t-il.

— Voyons, Ruan, je t'ai déjà dit que le temps ne s'écoulait pas de la même manière pour toi et pour moi. Il s'est passé plusieurs mois depuis ma dernière visite. Sept, pour être précise.

— Ah. Et… Et tu vas bien ?

Il pensait bien sûr à sa relation avec Lúka, et elle le comprit immédiatement. La télépathie avait quelques avantages.

— Oui, enfin, je crois. J'ai mon appartement, il est très grand et je m'y plais beaucoup. Mikhail est à l'école, maintenant. Je m'ennuie un peu et lui aussi, comme il ne cesse de me le répéter. Quant à Lúka… Eh bien, je suppose qu'il va bien. Nous ne nous parlons pas beaucoup. Il y a des hauts et des bas. En ce moment, c'est plutôt un bas qui s'éternise.

Elle haussa les épaules, signifiant par là que cela n'avait plus la moindre importance. Il sentait que cela n'était pas tout à fait exact, mais il n'avait certainement pas l'intention de se lancer dans une longue discussion sur les problèmes qu'elle pouvait avoir avec Lúka. Il prit une gorgée de soda et elle l'imita. Il ne pouvait détacher ses yeux de son visage. Sa coupe courte la transformait complètement, lui donnait un dynamisme et un charme qu'il ne lui avait jamais trouvés auparavant.

— Et toi, avec Ludméa ?

— Ça va très bien. Nous nous marions dans moins de cinq mois. Tu es invitée au mariage, d'ailleurs.

— Je sais. Ludméa m'en voudrait beaucoup si je ne venais pas. Je ne veux pas la décevoir.

La façon dont elle le regardait était sans équivoque. Beaucoup de femmes l'avaient déjà regardé ainsi. Il replongea aussitôt dans son soda, agité d'émotions contradictoires. Bien sûr, il avait envie de la toucher, de l'embrasser, de faire même davantage, mais si Ludméa l'apprenait, elle en serait terriblement blessée. Et Lúka ne lui pardonnerait jamais. Il n'était pas sûr de vouloir savoir ce dont l'homme était capable…

Line s'approcha de lui, mit doucement une main sur son épaule. Il tourna la tête vers elle, lui sourit. Elle effleura sa barbe naissante du bout des doigts.

— Vous, les hommes, vous êtes bien tous les mêmes, commenta-t-elle. Il suffit de vous laisser tout seuls pendant plus de deux jours, et vous cessez tout effort.

Ses doigts s'attardèrent quelques instants sur sa peau, puis elle laissa retomber sa main.

— Toi, par contre, tu es resplendissante, déclara-t-il. Tu es beaucoup plus épanouie. Beaucoup plus… beaucoup plus femme.

— Tu es gentil. Alors je te plais ?

— Évidemment.

Il ne put s'empêcher de la détailler à nouveau, s'attardant sur ses cuisses très dénudées et sur son décolleté qui n'avait rien de sage. Le bracelet noir enserrait son poignet gauche, mais il pouvait presque passer pour un bijou. Sa main était vierge de toute alliance, et Ruan se demanda ce qu'elle avait fait de la bague. Celle de Lúka était maintenant suspendue en permanence autour du cou de Tia, qui refusait de s'en séparer, même pour le bain. Il écarta vite cette pensée de son esprit, de peur que Line n'en prenne conscience. Cela la blesserait sûrement.

Une drôle de migraine commençait à envahir son crâne et il cligna plusieurs fois des paupières.

— Tes lentilles te font mal ? s'inquiéta Line.

Il lui jeta un regard surpris. Comment savait-elle…

— Voyons, Ruan, je ne suis pas stupide, rétorqua-t-elle, répondant à sa question muette. Tu devrais te mettre quelques gouttes. Ou mieux : les enlever pour reposer tes yeux.

Il secoua la tête, les sourcils froncés. Cela l'ennuyait qu'elle soit au courant. Personne ne savait, à part bien sûr ses parents adoptifs et sa sœur.

— Ce n'est pas si grave, avança Line. Pourquoi est-ce que cela t'embête tant que je le sache ? Je n'irai rien répéter à Ludméa ! Ni à Lúka.

— Comment l'as-tu su ?

— Je sais de nombreuses choses. Et je connais extrêmement bien ton dossier.

— Ah, parce qu'il y a un dossier ?

— C'est évident.

— Cela ne me plaît pas.

— C'est sans importance, conclut-elle.

Elle posa une main sur sa joue, puis la plongea dans ses épaisses boucles blondes, approchant son visage du sien. Il n'avait plus envie de la repousser et se perdait tout entier dans son regard si vert. Mais alors qu'il cédait et s'apprêtait à l'embrasser, elle s'écarta légèrement, avec un petit sourire amusé. À quoi jouait-elle ? Il n'était pas sûr d'apprécier cela. L'holovision était toujours allumée, et il l'éteignit d'un geste sec, avant de reporter son attention sur la jeune femme.

— Que veux-tu de moi, Line ? lui demanda-t-il franchement.

Elle ne répondit rien et se leva, sans se départir de son drôle de sourire. Il la suivit des yeux. Elle fit valser ses chaussures et s'approcha de lui. Son mal de crâne atteignit son apogée, il grimaça de douleur et soudain, un voile noir s'abattit sur lui.

***

Line hésita, puis se ressaisit. Après tout, c'était ce qu'elle avait voulu depuis le début. Ruan la regardait avec un sourire satisfait. Le changement dans son expression était flagrant, tout malaise semblait l'avoir abandonné. Elle fit quelques pas et s'arrêta si près de lui qu'il aurait pu la toucher rien qu'en levant la main. Il ne bougea pas, se contenta de la fixer. Puis, si soudainement que cela lui arracha un cri de surprise, il la tira à lui. Elle trébucha et se trouva assise sur ses genoux, très étonnée. Mais il souriait toujours.

— Je savais bien qu'un jour, tu finirais par venir ici, commença-t-il.

Il baissa les yeux, sa main se posa sur la bretelle de sa robe, qu'il fit glisser avec une infinie lenteur. Elle se crispa un instant, avant de se laisser aller contre lui. Ses doigts étaient chauds, brûlants, presque.

— Détends-toi, je ne vais pas te manger, s'amusa-t-il.

Il plongea dans son cou et fit courir ses lèvres dans le creux de sa clavicule. Les poils durs de sa barbe naissante frottaient sa peau délicate. Ce n'était pas très agréable. Elle se crispa à nouveau.

— Tu piques.

Il releva la tête, passa une main sur sa joue.

— C'est vrai, reconnut-il. Je vais faire attention.

Il se pencha vers elle à nouveau et posa doucement ses lèvres sur les siennes. Son cœur s'emballa et elle ferma les yeux, passant les bras autour de son cou. Il glissa une main dans ses cheveux courts, l'attira plus fermement à lui. Son geste était à la fois sensuel et brutal. Lúka n'avait jamais agi ainsi envers elle. Mais elle n'avait pas envie de lui résister et lui ouvrit ses lèvres. Sa bouche avait le goût du soda qu'il venait de boire. Il s'écarta d'elle et sourit, amusé.

— Tu n'as pas bientôt fini de tout analyser ? D'abord ma façon de t'embrasser, ensuite le goût de ma salive…

Elle baissa les yeux et rougit. Il vit qu'il l'avait blessée et il serra contre lui, cette fois avec beaucoup plus de tendresse.

— Je n'aurais pas dû te dire ça, je suis désolé. Mais je n'ai pas l'habitude des télépathes, c'est très troublant comme situation.

Elle hocha la tête. Elle savait bien de quoi il voulait parler. Elle avait toujours vécu avec cela et n'avait que récemment découvert ce que c'était d'embrasser un non-télépathe. Lui avait le problème inverse. Elle n'eut pas vraiment l'occasion de se pencher plus longuement sur la question, comme il l'embrassait à nouveau. Sa langue se glissa entre ses lèvres et caressa sensuellement la sienne, tellement sensuellement que son désir s'enflamma aussitôt, malgré son angoisse sous-jacente. Jamais elle n'avait été embrassée ainsi. Lorsqu'il s'écarta d'elle, ses mains le retinrent un instant, malgré elle. Il plongea ses yeux dans les siens, très sérieux.

— Pourquoi es-tu là, Line ?

Elle frissonna et son désir retomba d'un coup. Vite, elle détourna son regard.

— Je… Je ne suis même pas vraiment sûre de le savoir moi-même, avoua-t-elle finalement. Bien sûr, je pourrais te donner des raisons, mais tu les trouveras sans doute idiotes.

— Non, vas-y, je t'écoute.

— Eh bien, c'est un peu dur à expliquer. Je ne sais pas comment commencer. Tu m'as toujours attirée, dès le premier jour où je t'ai vu…

— J'ai remarqué, commenta-t-il avec un sourire. C'était une agréable surprise, d'ailleurs.

— Maintenant que je suis séparée de Lúka, je… Non, tu vas me trouver ridicule, reprit-elle en secouant la tête.

— Peut-être, mais si tu ne me le dis pas, tu n'en seras jamais sûre.

— Je me disais que… que si je faisais l'amour avec toi, je pourrais enfin l'oublier, débita-t-elle d'une traite, sans le regarder. Tu as le droit de te moquer de moi, ajouta-t-elle.

— Je ne vois pas pourquoi. Ta raison est aussi bonne qu'une autre. Elle a le mérite d'être honnête.

— Et… Et si Lúka l'apprenait, je pense que ce serait bien, continua-t-elle. Il est encore si accroché à moi, il est malheureux. S'il le découvre, il me détestera, mais il pourra passer à autre chose.

— Je ne suis pas certain d'avoir envie qu'il le sache. Je ne tiens pas précisément à me retrouver gisant sans vie dans un coin de mon bureau.

— Oh, il ne te fera rien ! lui assura-t-elle. Il a trop besoin de toi.

— Oui, mais s'il tient à toi comme je l'imagine, il ne se donnera pas la peine de faire une thèse sur la question. Sous la colère, on fait parfois des choses que l'on regrette par la suite. Ne parlons plus de lui, veux-tu ?

Sans lui laisser le temps de répondre, il reprit possession de ses lèvres, les mains posées au creux de sa taille. Il l'embrassa longuement, explorant de sa langue la douceur de la sienne. Puis, il abandonna sa bouche pour descendre le long de son cou, chatouillant d'abord le lobe de son oreille, puis suivant la ligne délicate du tendon pour finir à sa base. Elle frémit, les yeux fermés, une main dans ses cheveux. Il remonta prendre ses lèvres, à la fois tendre et impatient. Soudain, il la repoussa. Elle rouvrit les yeux, étonnée.

— Avant que nous allions plus loin, je veux savoir ce que tu es prête à faire.

— Que veux-tu dire ?

— Tu n'as pas l'intention de jouer avec moi, pour finalement me laisser en plan et repartir te consoler dans les bras de ton frère, n'est-ce pas ?

— Bien sûr que non ! Qu'est-ce qui t'a donné une idée pareille ?

— Devine.

Elle rougit. Elle s'était laissée aller à ses pensées, s'était demandé si ce serait comme avec Will, si elle se trouverait soudain prise de panique et incapable d'aller plus loin que quelques caresses et quelques baisers. Bien entendu, elle avait sans le vouloir partagé ses craintes avec lui.

— Non, j'ai l'intention d'aller jusqu'au bout, murmura-t-elle. Il est temps que, moi aussi, je passe à autre chose.

— Je suis heureux de cette résolution. Maintenant, lève-toi.

— Pardon ?

— Lève-toi, répéta-t-il patiemment.

Elle s'exécuta, troublée. Debout devant lui, elle se sentait gauche, il devait forcément en être conscient !

— Déshabille-toi, ordonna-t-il.

— Quoi ?!!

— Vas-y.

Son ton était doux, son sourire l'était plus encore. Elle prit une profonde inspiration. Elle n'avait jamais été très pudique, cependant, elle n'avait jamais été confrontée à une telle demande non plus. Elle recula de quelques pas. Lentement, avec des gestes rendus maladroits par la gêne qui l'habitait, elle fit glisser les bretelles de sa robe. Elle tira sur le tissu et dévoila un soutien-gorge en dentelle noire. Ruan se contentait de la détailler, sans dire un mot. Son sourire s'était agrandi. Line ôta complètement la robe, qui tomba à ses pieds dans un froissement étouffé de tissu. Elle portait une culotte assortie à son soutien-gorge.

— Le reste aussi, fit Ruan, comme elle s'était arrêtée.

Le visage en feu, elle dégrafa son soutien-gorge, mais hésita à le lâcher. Voyant que Ruan ne changerait pas d'avis, elle ferma les yeux et le laissa choir. Elle sentait la chaleur brûlante de ses joues, le sang qui cognait sous ses tempes. Sans relever ses paupières, elle fit glisser sa culotte et celle-ci rejoignit le petit tas de vêtements noirs à ses pieds. Enfin, après quelques secondes, elle rouvrit les yeux, les bras pudiquement serrés devant elle.

— Montre-toi, demanda-t-il. Complètement.

Elle laissa retomber ses bras, détournant le regard. Elle était nue, offerte.

— Je vois que tu es devenue une vraie brune, commenta-t-il.

Elle se couvrit à nouveau, terriblement mal à l'aise. Ruan s'amusait beaucoup, par contre. Elle lui en voulut et fut sur le point de lui faire une remarque acerbe, mais se ravisa.

— Approche-toi. Et cesse de te cacher. Tu es superbe.

Hésitante, elle franchit les quelques pas qui les séparaient. Ruan posa ses mains sur ses fesses nues et sourit. Elle aurait aimé qu'il la prenne dans ses bras, qu'il l'embrasse à nouveau. Pourquoi l'humiliait-il ainsi ?

— J'avais simplement envie de te voir, expliqua-t-il. Je ne pensais pas que tu le prendrais si mal. Mais si tu veux que je t'embrasse, c'est avec plaisir.

Il l'embrassa, en effet, mais pas là où elle l'attendait. Elle étouffa un petit cri surpris, ferma les yeux et s'abandonna à lui. Ses mains se perdirent à nouveau dans ses cheveux, les tirant parfois presque à lui faire mal. Il ne s'en offusqua pas. Au moment où elle se sentit partir, il se recula soudain.

— Ruan, non, je… S'il te plaît…

— Je sais. Ne t'inquiète pas, je ne vais pas t'abandonner.

— Oui, mais…

— Pas de mais.

Son ton était sans équivoque. Elle avait été si proche de l'orgasme qu'elle en avait mal. Pourquoi lui faisait-il cela ? Elle avait envie de pleurer. Il la fit asseoir à nouveau sur ses genoux, puis l'embrassa tendrement. Ses mains se posèrent sur ses seins, en épousèrent la forme. Il effleura du pouce les pointes durcies, lui arrachant un frisson. Ses baisers se faisaient plus pressants, plus exigeants. Enfin, il la coucha sur le canapé et promena ses lèvres sur son corps, s'attardant sur ses seins. Elle gémit de plaisir, planta ses ongles dans ses paumes. Ruan se débarrassa de son T-shirt, qu'il envoya valser à l'autre bout de la pièce. Elle rouvrit les yeux. Il était plus grand que Lúka et plus large d'épaules. Elle passa une main sur son torse, lissant les poils blonds et bouclés. Il lui sourit.

— Prête pour la suite ? lui demanda-t-il.

Elle hocha la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Prête, elle ne l'avait jamais autant été. Elle commençait à mieux comprendre son étrange démarche…

— Excuse-moi de te demander ça, mais… Tu es sous contraceptif ?

Un autre hochement de tête. Il parut satisfait et revint l'embrasser. Elle sentait sa peau sur la sienne et cela n'avait rien de désagréable. Ses mains descendirent vers l'attache de son pantalon et il rit.

— Tu es drôlement pressée, remarqua-t-il.

Mais il répondit à sa demande muette et finit de se dévêtir. Elle ferma les yeux, attendant que les choses se passent. Il ne l'entendait pas ainsi.

— Line, regarde-moi.

Elle releva les paupières, découvrit son visage souriant près du sien. Elle l'attira à elle, lui ouvrant ses cuisses. Il résistait.

— S'il te plaît, viens ! le supplia-t-elle.

Il s'amusait, se moquait d'elle. C'était cruel. Qu'attendait-il ? N'avait-il donc pas envie de faire l'amour avec elle ? Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, il se décida, non sans lui avoir au préalable jeté un regard plutôt satisfait. Il la pénétra beaucoup trop lentement à son goût et elle écarquilla les yeux, surprise. En un instant, la réalisation s'abattit sur elle : elle était en train de faire l'amour avec Ruan, et elle aimait ça. Elle crispa ses doigts sur ses fesses, essayant de l'attirer au plus profond d'elle. Il commença un mouvement de va-et-vient qu'elle trouva trop lent.

— Un peu de patience, lui murmura-t-il à l'oreille.

De la patience, elle n'en avait plus. Il prit la pointe de son sein entre ses lèvres et elle cria de plaisir, se tendant contre lui. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, enfin apaisée, elle découvrit son air complètement ahuri et cette fois, ce fut à elle de sourire.

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

Il secoua la tête, les yeux agrandis d'étonnement.

— Je ne sais pas ce qui s'est passé, avoua-t-il. Cela ne m'avait jamais fait ça auparavant.

Elle embrassa tendrement ses lèvres, puis caressa sa joue.

— Tu viens de découvrir ce que c'est de que faire l'amour avec une télépathe, expliqua-t-elle.

— Toi, je vais te garder ici, je crois, plaisanta-t-il. En tout cas, je n'en ai pas encore fini avec toi.

Il reprit ses lèvres, recommençant ses mouvements de va-et-vient maintenant plus décidés. Line ne tarda pas à sentir renaître son désir, à son plus grand étonnement. Elle se concentra tout entière sur ses sensations, sur le corps de Ruan collé au sien, sur ses lèvres qui se perdaient dans son cou…

— Viens sur moi, lui chuchota-t-il.

Il la fit basculer avec une grande maîtrise et posa ses mains sur ses seins avec un sourire. Elle commença à bouger sur lui, d'abord un peu maladroitement, puis avec plus de conviction. Lentement, elle se mit à lui ouvrir son esprit, liant ses sensations aux siennes. Son trop-plein d'émotion ne tarda pas à exploser à nouveau, et elle s'écrasa sur lui, tremblante. Il caressa sa peau mouillée de sueur, tentant de calmer sa respiration trop rapide.

— C'est drôlement bien, ce truc de télépathe, commenta-t-il. Mais si tu continues comme ça, ça va être difficile de résister.

— Mais ce n'est pas possible, tu es vraiment infatigable !

Il rit et embrassa sa tempe.

— Et encore, tu n'as pas tout vu, répliqua-t-il. Je crois qu'on va vraiment bien s'amuser, tous les deux…

Au regard qu'il lui lança, elle se demanda soudain ce qu'il avait derrière la tête. À son grand désarroi, elle ne tarderait pas à le découvrir…

***

L'eau était chaude, un peu trop, peut-être. Mais cette immense baignoire ronde l'attirait. La mousse parfumée formait des montagnes blanches et vaporeuses, scintillantes et agitées de mille couleurs. Line y passa la main, un sourire aux lèvres. Lentement, elle grimpa le petit escalier, puis entra dans l'eau, peu à peu, pour s'habituer à la température. Puis, elle laissa le liquide la recouvrir complètement, l'isolant immédiatement du reste du monde. Le bruit des clapotis de l'eau lui parvenait comme étouffé, sourd. Les images se bousculaient dans sa tête et son cœur s'accéléra. Jamais elle n'aurait pu imaginer que faire l'amour avec Ruan puisse être si agréable. Bien sûr, il n'y avait pas entre eux les sentiments qui existaient entre Lúka et elle, pourtant, les sensations étaient tout aussi fortes. Plus fortes, même.

Un bruit de voix brisa son cocon et elle remonta à la surface. Ruan était appuyé contre le bord de la baignoire. Il éclata de rire.

— Tu as l'air maligne, avec ton bonnet de mousse, se moqua-t-il.

Line tourna son regard vers le miroir qui occupait tout un pan du mur et pouffa à son tour. C'est vrai qu'elle avait l'air fine, avec de la mousse blanche plein les cheveux. Elle passa les mains dans sa chevelure et se débarrassa de sa coiffe moussue. Elle regarda à nouveau Ruan, puis fronça les sourcils.

— Tu as quelque chose de changé !

Il se contenta de sourire, et elle s'approcha de lui. Il se pencha vers elle pour l'embrasser, mais elle attrapa son visage entre ses mains.

— Tes yeux, décréta-t-elle. Tu as ôté tes lentilles.

Il hocha la tête. Elle le tira à elle pour l'étudier de plus près.

— Tu vas finir par me faire tomber dans l'eau ! Attends, je viens te rejoindre.

Il se hissa sur le bord de la baignoire, puis s'y laissa glisser d'un seul mouvement. Elle se leva. Elle avait de l'eau presque jusqu'à la poitrine. Ruan écarta la mousse pour pouvoir la détailler. Il s'assit sur une marche du petit escalier intérieur et elle s'approcha de lui.

— C'est incroyable, commença-t-elle. Je n'ai jamais vu des yeux d'une telle couleur !

— Oh, c'est pourtant terriblement courant, dans ma famille. Moi, ce sont plutôt les tiens qui m'impressionnent. Il faut dire que je n'avais jamais eu l'occasion de les voir d'aussi près.

— Eh bien, ils sont très courants aussi. Mon père, mon frère et mon fils ont les mêmes.

— Il n'y a pas que tes yeux qui m'impressionnent, continua-t-il.

— Ah bon ?

— Ta peau, aussi. Ta peau est si claire qu'on peut presque voir le dessin de tes veines.

— Tu parles d'une qualité, soupira-t-elle. Dès que je vais au soleil, je deviens rouge comme une écrevisse ébouillantée.

— Oui, mais…

Il posa sa main sur son sein et sourit. Sa peau à lui était bien plus claire que celle des autres Lambdiens, mais en comparaison de la sienne, elle semblait presque brune. Ou en tout cas, très bronzée.

— Tes aréoles sont roses, reprit-il. Je trouve ça terriblement mignon.

Il l'attira à lui et ponctua son compliment d'un baiser sur son sein droit. Elle s'assit sur ses genoux, lui faisant face.

— Il n'y a rien de mignon à ça, répondit-elle en haussant les épaules. Et arrête de me détailler comme cela, ça me gêne.

— Après tout ce que nous avons fait, je ne pensais pas quelque chose pouvait encore te gêner.

Elle avait du mal à détacher son regard du sien, troublée par la couleur si étrange de ses yeux.

— Tu ne les enlèves presque jamais ? Les lentilles, je veux dire.

— Non. Seulement quand mes yeux ne les supportent plus. Normalement, je pourrais les porter en permanence. Elles tiennent également sous l'eau. Mais mes yeux sont trop secs, et si je suis trop fatigué, elles ont tendance à me donner la migraine.

— Je t'ai fatigué à ce point ? s'amusa-t-elle.

— Penses-tu. Cela fait plusieurs nuits que je dors mal, et comme tu étais au courant de toute manière, je ne voyais pas l'intérêt de les garder, expliqua-t-il.

— Et Ludméa le sait ?

— Non. Pour toutes sortes de raisons que je n'ai pas envie de t'expliquer, j'ai préféré le lui cacher. Peut-être que je le lui dirai, une fois que nous serons unis. Mais pour l'instant, je ne tiens pas particulièrement à ce qu'elle soit au courant.

Son visage s'était assombri, et Line se hâta de changer de sujet.

— Dis-moi, où as-tu appris à faire l'amour comme ça ?

Il sourit et posa ses mains au creux de ses reins. Elle se blottit contre lui, appuyant sa joue contre la sienne. Il avait fini par se raser, et sa peau était à présent douce et fraîche.

— Ma première copine était plutôt experte en la matière. Et puis, après elle, il y a en a eu d'autres.

— Beaucoup ?

— Beaucoup.

— Combien ?

Il soupira et ne répondit pas. Line se recula pour le dévisager, il détourna son regard, pensif.

— Laisse tomber, je ne voulais pas être indiscrète. Il ne faut pas te vexer, insista-t-elle.

— Oh, mais je ne suis pas vexé. Je compte.

Elle écarquilla les yeux et il éclata de rire. Elle lui envoya une gerbe d'eau au visage.

— Et tu te moques de moi, en plus ? Et avec cette plaisanterie vieille comme le monde ?

— Ben oui. C'est tellement facile. Non, si tu veux tout savoir, je ne peux même pas compter. Je n'ai pas la moindre idée de combien il y en a eu. Lorsque j'étais seul, cela pouvait aller d'une par soir à une par semaine, quand je me sentais d'humeur à me caser.

— Tu appelles ça te caser ?

— À l'époque, c'était ce qui s'en rapprochait le plus. Elles m'ennuyaient toutes, j'étais incapable de rester avec elles plus d'une semaine sans avoir ensuite envie de les égorger à chaque fois qu'elles ouvraient la bouche. Puis, il y a eu Ylana, qui était différente. Elle ne passait pas son temps à me regarder avec une admiration béate, elle me résistait, elle était beaucoup plus intelligente que les autres. Et elle était d'une beauté à couper le souffle. Elle l'est toujours, d'ailleurs. Mais malgré ça, je ne l'aimais pas vraiment. Et j'ai rencontré Ludméa…

Un sourire rêveur se dessina sur ses lèvres et Line se sentit soudain désespérément coupable, là, sur ses genoux, avec ses bras autour de sa taille et le souvenir de leurs ébats passionnés plein la tête. Elle baissa les yeux.

— Tu l'as déjà trompée ? Je veux dire, avant moi…

— C'est arrivé, admit-il.

— Souvent ?

Elle avait du mal à cacher son étonnement. Elle était sûre d'être la première, la seule, l'unique. En un sens, elle était presque blessée.

— Non, une seule fois. Et c'était un peu particulier.

— C'était qui ?

— Tu es une petite curieuse, toi, hein ?

Il l'embrassa doucement. Elle posa à nouveau la tête sur son épaule, ferma les yeux, troublée.

— C'était Ylana, lâcha-t-il, presque à contrecoeur. Elle m'a pratiquement sauté dessus et, je l'avoue, j'ai cédé. En plus, je traversais une passe pas très drôle avec Ludméa, et je crois que j'étais un peu frustré. Mais j'ai eu tort, je le regrette. Ça n'avait rien d'exceptionnel, et je me suis senti terriblement bête. Surtout qu'elle a failli le savoir.

— Et moi ? Tu vas le regretter aussi ? murmura-t-elle.

— Je ne pense pas. Tu es différente. S'il n'y avait pas eu Ludméa, j'aurais certainement pu t'aimer.

— Ne dis pas ça. Tu me connais très mal. Je suis égoïste, méchante, manipulatrice, têtue, illogique et je pique des crises pour un rien.

— Ça me rappelle quelqu'un, avança Ruan.

— Oui, et tu comprends bien pourquoi nous n'avons pas pu vivre ensemble.

— Moi, en tout cas, je n'approuve pas ce que tu dis de toi. J'aurais plutôt tendance à dire que tu ne sais pas trop où tu vas, que tu es timide, même si tu essaies de le cacher, que tu es curieuse, intéressante, drôle, et que tu sais ce que tu veux et que tu es prête à tout pour l'avoir. Ce n'est pas un défaut, ajouta-t-il.

Elle éclata en pleurs, sans pouvoir se contrôler. Il la serra contre lui, caressa sa peau secouée de sanglots, embrassa son cou.

— Tout va s'arranger, Line. J'en suis certain. Tu es une personne exceptionnelle, tu mérites mieux que Lúka. Et je suis sûr que tu auras mieux.

— Il va me détester quand il apprendra pour nous deux. Mais tu lui diras quand même, hein ? Je ne veux plus qu'il s'accroche à moi, qu'il soit malheureux…

— Je lui dirai. Tout ce que tu veux. Maintenant, arrête de pleurer et embrasse-moi.

Elle s'écarta un peu de lui, essuya ses larmes. Il lui sourit et effleura doucement ses lèvres, très tendre. Dehors, le jour déclinait. Elle avait du mal à croire qu'ils avaient passé toute l'après-midi à faire l'amour sur le canapé, mais c'était bien réel. Déjà, elle le sentait prêt à recommencer, et dire qu'elle en était satisfaite aurait été un pâle euphémisme. Si seulement Lúka avait été un peu moins conventionnel…

***

— Ruan, c'est trop serré ! se plaignit-elle.

— Mais non.

Elle remua ses poignets en grimaçant. Il aurait tout de même pu utiliser quelque chose de plus romantique qu'une corde ! Celle-ci lui écorchait la peau plutôt douloureusement dès qu'elle faisait le moindre mouvement.

— Si tu gigotais moins, tu n'aurais pas mal, décréta-t-il.

— Tu fais ça, avec Ludméa ?

— Non. Seulement avec celles qui veulent. Je ne suis pas sûr que ça me plairait, de toute façon. Et absolument certain que ça ne lui plairait pas.

— Qui te dit que je veux ?

— Tu m'as dit que tu avais envie d'essayer de nouvelles choses, rétorqua-t-il. Il faut savoir ce que tu veux.

Elle n'aimait pas quand il prenait ce ton dur et froid avec elle. Cela lui faisait presque immédiatement monter les larmes aux yeux, cela lui rappelait la manière dont son père lui parlait… Elle ferma les yeux, emprisonnant ses pleurs. Mais déjà, Ruan se penchait sur elle et l'embrassait avec une douceur qui démentait ses paroles dures. Elle frissonna. Le fait d'être attachée lui donnait l'impression d'être vulnérable et offerte. Il pourrait faire d'elle ce qu'il souhaitait, elle serait théoriquement incapable de se défendre. Théoriquement, car en dernier recours, elle pourrait toujours se servir de son don pour le maîtriser. Pour l'instant en tout cas, c'était loin d'être dans ses projets du moment.

Sa langue se promenait sur son corps, explorait presque la moindre parcelle de peau, lui arrachait parfois des frissons de plaisir et de petits gémissements qu'elle était incapable de contrôler. Encore une fois, il la plongeait dans une attente désespérée et presque douloureuse. Il avait refermé ses lèvres sur le bout de son sein et le titillait délicieusement de la pointe de la langue, alors que ses doigts se glissaient entre ses cuisses pour visiter plus profondément son intimité. Line avait oublié la douleur des liens, il n'y avait plus que son plaisir qui augmentait par vagues successives et la submergeait peu à peu. Ruan délaissa ses seins, descendit lentement, s'attardant de la pointe de la langue sur son nombril, puis plus bas…

Elle se cambra, cria son nom, y mélangea quelques mots de français et de russe, puis se laissa retomber sur les draps, la respiration haletante. Il ne lui donna pas le temps de se remettre et vint plaquer sa bouche sur la sienne. Elle se rendit enfin compte que les liens lui faisaient mal et bougea doucement ses mains. Ruan libéra ses poignets et elle les inspecta aussitôt, découvrant une marque rouge vif et un peu de sang là où la peau avait été blessée. Il y posa ses lèvres, sans la moindre once de culpabilité. Cela brûlait légèrement, mais elle savait que ça ne durerait pas.

— Tourne-toi, lui murmura-t-il.

Elle lui sourit, lui vola un autre baiser, et se mit à genoux, avant de s'appuyer sur ses coudes. Ruan posa une main sur sa hanche, caressa ses fesses, lui souffla plusieurs compliments qui la firent rougir, et se glissa dans son sexe offert. Elle crispa ses doigts sur le drap, les lèvres entrouvertes sur un gémissement de plaisir.

— Tu aimes ?

— Oh oui, ne t'arrête pas, surtout ! lui répondit-elle en un murmure.

Il redoubla d'efforts, les doigts enfoncés presque douloureusement dans la peau sensible de ses hanches, mais elle s'en moquait. Elle n'avait pas mal. Il cessa soudain son mouvement et elle laissa échapper un petit cri déçu. Il se pencha sur elle, vint chatouiller son cou de ses lèvres.

— Ça te dirait que je te prenne vraiment par derrière ? chuchota-t-il.

— Ce n'est pas ce que tu es déjà en train de faire ?

Cette interruption l'ennuyait. Elle voulait qu'il recommence à lui faire l'amour.

— Line, ma chérie, tu es si naïve ! J'ai peine à croire que tu sois encore si innocente…

— Que veux-tu dire ?

— Rien du tout. Je vais te montrer, ce sera beaucoup plus drôle…

Il reprit ses va-et-vient, avant de s'arrêter à nouveau et de se retirer. Elle s'apprêtait à lui demander quelles étaient ses intentions, lorsqu'il les lui signifia de manière plutôt directe.

— Ruan, mais qu'est-ce que tu…

— Détends-toi. Tu es toute crispée ! Ça va peut-être te faire un peu mal au début, mais ne t'inquiète pas, je serai doux…

Il insista et elle poussa un gémissement de douleur. Il ne s'arrêta pas pour autant.

— Arrête, s'il te plaît ! Tu me fais mal !

À présent, il était entièrement en elle et elle prit une profonde inspiration. Peu à peu, la douleur s'estompait, mais elle avait peur qu'elle augmente à nouveau. Ruan caressa doucement ses fesses, puis son dos, posant finalement ses mains sur ses seins. Il l'embrassa dans le cou, et s'empara de ses lèvres lorsqu'elle tourna la tête vers lui. Lentement, il se mit à bouger en elle.

— Ça va ?

Line hocha la tête. La douleur était tout à fait supportable à présent. Elle pouvait même, en exagérant à peine, se dire qu'elle trouvait cela plutôt agréable. Jamais elle n'aurait pu imaginer que l'on puisse faire quelque chose de ce genre. Cela n'avait, en tout cas, jamais traversé l'esprit de son frère. Ou alors, il le lui avait caché.

Ruan avait appris, avec une étonnante rapidité, à lui ouvrir son esprit et à partager ses sensations avec elle, et il le faisait très bien, presque sans la moindre retenue. Ce n'était pas une symbiose parfaite comme avec Lúka — cela leur avait demandé de nombreuses années —, mais c'était bien suffisant. Bientôt, Line, au lieu de chercher à se dérober et à rendre le mouvement moins saccadé, se mit à l'anticiper et à y répondre du mieux qu'elle le pouvait. Elle n'était plus capable de discerner où s'arrêtait le plaisir que ressentait Ruan et où commençait le sien. Cela n'avait plus d'importance, de toute manière. Ils connurent enfin cette jouissance simultanée, si naturelle pour deux télépathes qu'elle était presque inévitable. Épuisée, Line se dégagea de son étreinte et roula sur le côté, lui offrant tout de même un sourire.

— Qu'est-ce que tu as fait de moi, Ruan…

— Une femme épanouie ? proposa-t-il. Quoiqu'actuellement, je pencherais plutôt pour "loque sans force"…

La loque sans force en question en eut tout de même assez pour le frapper gentiment avec un oreiller. Il rit, puis la prit dans ses bras. Elle se laissa aller contre lui. Elle était bien.

— Lúka ne t'avait jamais fait ça, n'est-ce pas ?

— Tu le sais. Ça ne lui est sûrement jamais passé par la tête.

— Sans doute que si, répliqua Ruan. Il n'a peut-être pas osé te le proposer.

— Cela n'a plus grande importance, à présent. Nous ne sommes plus ensemble. Dis-moi, est-ce que tu es frustré avec Ludméa ?

— Un peu, admit-il. Sinon, je n'aurais pas vraiment vu d'intérêt à la tromper. Mais elle m'apporte beaucoup d'autres choses. Et je l'aime, c'est le principal. Notre relation est basée sur les sentiments, pas sur le sexe.

Line afficha une moue dubitative, cependant, elle se passa de commentaire et bloqua instinctivement ses pensées, de peur qu'il en découvre trop. Ruan savait certaines choses, mais il en ignorait de nombreuses autres. Lúka avait déjà tenté de l'y confronter, sans le moindre succès. Elle n'avait pas l'intention de s'y mettre à son tour. Le moment aurait d'ailleurs été terriblement mal choisi. Elle avait toujours cru comprendre exactement ce qui se passait dans sa tête ; à présent, elle se rendait compte que tout était bien plus compliqué que ce qu'elle avait imaginé.

— Tu es bien pensive, tout à coup…

— En réalité, je suis surtout terriblement fatiguée.

Ce n'était qu'un demi-mensonge : il était près de deux heures du matin, et la journée n'avait pas été de tout repos. Un bâillement vint appuyer ses dires, et Ruan l'imita. Elle rit.

— Tu as faim ? lui demanda-t-il soudain.

— Un peu. Mais c'est plutôt l'heure de dormir, non ?

— Je crois que je serai incapable de m'endormir si je ne mange pas quelque chose. Je meurs de faim, je vais aller faire un tour à la cuisine. Je te rapporte un truc ?

— Je veux bien, merci.

Il l'embrassa sur la joue et bondit hors du lit. Elle le regarda s'éloigner, un sourire aux lèvres. Comment pouvait-il avoir encore tant d'énergie ? Elle-même abordait déjà avec très peu d'enthousiasme la perspective de gagner la salle de bain et se sentait prête à sombrer dans le sommeil d'un instant à l'autre. Ruan était beau, intelligent, drôle et faisait l'amour comme un dieu. Pour ne rien gâcher, il était également télépathe. L'homme parfait, en somme. Un instant, elle se rappela ce qu'elle avait dit à Lúka et une ombre passa sur son visage. "Je ne pourrais jamais faire une chose pareille à Ludméa". Pourtant, elle était là, dans son lit, et elle avait encore sur la peau son odeur et, dans la bouche, le goût de sa salive. Elle ne se serait jamais crue capable d'agir ainsi. Le pire était sans doute sa quasi totale absence de culpabilité. Elle aurait dû se sentir méprisable, sale, indigne, mauvaise… Au lieu de quoi, elle se trouvait des excuses, se disait que, de toute façon, ce serait sans conséquence : Ludméa ne le saurait pas et il n'y aurait pas de suite. Elle n'était pas amoureuse de Ruan, même si elle éprouvait envers lui des sentiments contradictoires. Son cœur appartenait encore presque totalement à Lúka, et une petite partie fondait pour William, qui était toujours si tendre, si responsable et si protecteur. Elle n'avait aucun avenir avec Ruan et elle l'avait su dès le départ.

Son comportement était surprenant : il pouvait se montrer dur, brutal, même, et l'instant d'après, il n'était plus que douceur. Jusqu'à présent, elle avait toujours fait tout ce qu'il avait exigé, même si cela ne lui plaisait pas forcément. Tout s'était très bien passé, mais la question était de savoir ce qui arriverait si elle cessait de vouloir jouer le jeu… Jusqu'où irait-il ?

***

Ludméa appuya une main fatiguée sur la serrure électronique. La porte s'ouvrit avec un petit déclic et elle entra. La nuit tomberait bientôt, le soleil s'était déjà couché depuis près d'une demi-heure. Elle ne s'étonna donc pas de trouver la maison plutôt sombre. Étouffant un bâillement, elle se débarrassa de son manteau et de ses bottines. Il n'avait fait que pleuvoir pendant une semaine, et même si la température dans les Basses Terres était sensiblement plus élevée, ce stage n'avait pas été une partie de plaisir. Elle ne désirait qu'une chose : un bain chaud et parfumé. Heureusement, les conditions trop mauvaises avaient eu raison du moral de leur superviseur, et celui-ci avait cédé aux plaintes des stagiaires et écourté le stage. Ludméa se réjouissait de passer la journée du lendemain avec Ruan. Ce ne serait pas de tout repos : il y avait beaucoup à faire avec la préparation de leur union. Son fiancé s'y intéressait sincèrement et ne la laissait pas se charger de toutes les démarches seule. Elle s'estimait chanceuse. D'un autre côté, il voulait une grande et fabuleuse cérémonie, ce qu'elle n'était pas sûre d'attendre avec impatience. La liste des invités remplissait plusieurs pages… Cela dit, c'était un mal nécessaire, et il fallait bien s'en occuper, l'union ne se planifierait pas toute seule.

Au salon, elle trouva les éternels dossiers de Ruan éparpillés sur la petite table et s'étonna de ne pas voir son fiancé planté devant l'holovision, sa position favorite pour travailler… Elle se pencha pour ramasser un jouet d'enfant qui traînait et remarqua soudain le pantalon de Ruan sur le sol. Un peu surprise, elle le plia et le posa sur une chaise en secouant la tête. Elle le laissait seul pendant une semaine et des vêtements se mettaient à pousser sur le tapis. Heureusement qu'elle n'était pas partie plus longtemps. Un mois de plus, et son salon se transformait en décharge publique. Un reste de sandwich gisait misérablement à côté des dossiers et elle se demanda s'il avait dû partir subitement pour une urgence aux DMRS. Cela expliquerait ce désordre. Peut-être s'était-il changé au salon ? Mais quelque chose d'autre attira son regard… Ruan s'était peut-être changé au salon, il était toutefois peu probable que ce soutien-gorge et cette culotte en dentelle noire lui appartiennent…

Les yeux déjà remplis de larmes, elle monta le grand escalier et se dirigea vers la chambre. Elle espérait qu'elle ne l'y trouverait pas, qu'il aurait au moins eu la décence de faire ça dans une des chambres d'amis. Serait-ce Ylana ? Une inconnue rencontrée dans un bar ? Y aurait-il un miracle, une explication logique et rationnelle à ces vêtements de femme dans le salon ? Elle l'espérait de tout cœur, même si la probabilité était presque nulle.

La porte de la chambre était entrebâillée et Ludméa s'en approcha sans bruit. Sa gorge s'était nouée et elle avait le plus grand mal à respirer, des sanglots forçant pour se frayer un chemin jusqu'à ses lèvres. Sans qu'elle s'en rende compte, elle avait enfoncé ses ongles dans la chair tendre de ses paumes. Ruan était là, comme elle l'avait craint, et évidemment, le miracle qu'elle souhaitait tant ne s'était pas produit : il n'était pas seul. Et la jeune femme qui s'activait avec tant de conviction sur la partie la plus intime de son anatomie n'était autre que Line. Ludméa ne put retenir un sanglot, mais les deux étaient si occupés qu'ils ne remarquèrent pas sa présence. Elle mordit la manche de son pull pour étouffer ses pleurs, ne pouvant détacher ses yeux des corps enlacés de son fiancé et de sa meilleure amie. Enfin, elle crispa ses paupières pour empêcher ses larmes de couler et plaqua ses mains sur ses oreilles. Elle avait l'impression de les entendre encore. Son estomac se souleva et un goût aigre éclata dans sa bouche. Si cela continuait, elle allait vomir.

Elle aurait voulu se calmer, affronter la situation avec dignité et froideur, et s'en trouvait absolument incapable. Pourtant, il le fallait. Elle ne leur ferait pas le plaisir de faire irruption dans la chambre, des larmes sur les joues et des mots hystériques se bousculant à ses lèvres. Tremblante, elle prit une profonde inspiration. Ses ongles s'enfoncèrent plus profondément dans sa chair. Elle rouvrit les yeux et poussa la porte, laquelle cogna avec fracas contre le mur.

Ruan et Line interrompirent leurs ébats pour se tourner vers elle, le premier affichant un air des plus étonnés, la seconde cachant aussitôt son visage entre ses mains.

— Ludméa ? Tu ne devais rentrer que demain ! s'exclama-t-il bêtement.

Elle s'approcha de lui, les larmes noyant ses yeux. Elle cligna plusieurs fois des paupières ; elle ne les laisserait pas couler… Lentement, elle ôta sa bague de fiançailles et la lui tendit, le visage dur, toujours silencieuse. Elle se tourna vers Line, qui balbutiait des excuses misérables en enroulant un drap autour de son corps nu. Le coup partit sans qu'elle puisse le contrôler et atteignit la jeune femme en pleine mâchoire. Puis, sans un regard pour Ruan, elle quitta la pièce et alla se réfugier dans la chambre des enfants. Tia avait laissé son ours bleu, sa peluche favorite. Elle s'en empara, s'adossa au mur entre les deux petits lits et pressa contre son visage le tissu doux. Il avait encore l'odeur de sa fille. Elle éclata enfin en sanglots, incapable de se contrôler plus longtemps.

***

Line pleurait doucement pendant que Ruan s'habillait en hâte. Sa mâchoire était douloureuse, mais ce n'était rien en comparaison de la souffrance qui explosait à présent dans sa poitrine. Elle avait trahi une des personnes qu'elle aimait le plus au monde, elle avait fait du mal à Ludméa. Déjà, elle savait ce qui lui restait à accomplir et, étrangement, cela la rendait plus malheureuse encore. Pourquoi avait-elle le pouvoir de faire et de défaire ? De balayer en un instant les conséquences de ses actes ? Elle méritait la haine de son amie, pourtant, d'ici quelques minutes, tout serait oublié. Inévitablement.

— Habille-toi, ordonna sèchement Ruan en jetant un T-shirt puis un pantalon de jogging sur le lit.

Ces vêtements appartenaient à Ludméa, et elle redoubla de sanglots.

— Dépêche-toi ! insista-t-il. Et cesse de pleurer comme une enfant, ce n'est pas ça qui va arranger les choses !

Elle enfila les vêtements en reniflant. Ruan avait terminé de s'habiller et il sortait déjà de la pièce à grandes enjambées. Line eut brusquement envie de s'enfuir sans dire un mot. Cela n'aurait pas été très honnête ; elle devait réparer ce qu'elle avait brisé.

 

Ruan n'eut aucune peine à retrouver Ludméa. Il entra dans la pièce plongée dans l'obscurité et vint s'asseoir à côté d'elle.

— Va-t'en ! Laisse-moi tranquille ! pleura-t-elle.

— Ma chérie, je suis désolé, je… j'ai fait une bêtise, je t'en prie, pardonne-moi !

— Tu as couché avec Line ! Comment pourrais-je te pardonner ça ? Elle est fragile, elle vient de se séparer de son mari, de perdre son bébé. Comment as-tu pu profiter de la situation ainsi ? Tu n'es vraiment qu'une belle ordure !

Ruan secoua la tête, dévoré de remords. Elle avait raison sur toute la ligne, hélas.

— Je te demande pardon, murmura-t-il. Tu sais bien que cela ne change rien à l'amour que j'ai pour toi !

— Peut-être, mais une chose est sûre : cela change tout à l'amour que moi j'ai pour toi, rétorqua-t-elle.

— C'était stupide de ma part, c'est vrai, je n'ai aucune excuse. Laisse-moi une chance, je t'en supplie ! Je ne peux pas vivre sans toi, tu le sais !

— Il fallait y penser avant. Moi qui me réjouissais de rentrer plus tôt pour passer du temps avec toi…

Elle eut un petit rire nerveux. Il tenta de la prendre dans ses bras, elle le repoussa violemment.

— Ne me touche pas ! cria-t-elle. Je sais où ont traîné tes mains !

— S'il te plaît, Ludméa ! Nous sommes si heureux, tous les deux ! Ne nous enlève pas ça !

— Ah oui, pour être heureux, tu devais sacrément l'être, si tu as trouvé nécessaire de baiser ta cousine ! ironisa-t-elle. Arrête, Ruan. Tes excuses minables ne répareront pas ce que tu as cassé entre nous.

— Je sais, reconnut-il. Je suis désolé.

— Ça fait combien de temps qu'elle est là ?

Il hésita à lui mentir, à lui dire que Line venait d'arriver, qu'ils ne l'avaient fait qu'une fois, et qu'une fois, après tout, ce n'était pas si grave… Il décida finalement que cela ne servirait à rien de lui mentir. Le mal était fait, de toute façon.

— Deux jours, lâcha-t-il.

— C'est ignoble, ce que tu as fait, décréta-t-elle froidement. Demain, je commencerai à rassembler mes affaires. Et une chose est sûre, Ruan, c'est moi qui garde les enfants.

— Laisse au moins passer un peu de temps ! Réfléchis-y encore ! Demain, nous en reparlerons, et…

— C'est inutile, coupa-t-elle.

Elle se releva d'un bond. Ruan essaya de la retenir, elle se dégagea sans la moindre douceur, tenant toujours l'ours en peluche de Tia contre son cœur, s'y accrochant comme à une bouée de sauvetage. En sortant de la pièce, elle tomba nez à nez avec Line. Elle la bouscula, mais la jeune femme refusait de la laisser passer. Ruan la rejoignait déjà, et elle se trouva prise entre eux deux. Il attrapa ses bras alors qu'elle s'apprêtait à frapper Line à nouveau. Tous ses efforts pour se dégager se révélèrent vains : il était bien plus fort qu'elle.

— Lâche-moi, Ruan ! Tu l'as mise dans ton lit, tu lui as donné mes vêtements, tu peux tout aussi bien la garder et lui donner ma bague ! Et toi, espèce de traîtresse, laisse-moi passer !

— Ludméa, il faut te calmer, ordonna Line.

Étrangement et complètement malgré elle, elle sentit sa colère s'apaiser. Elle enrageait intérieurement, bouillonnait de fureur, mais elle se trouvait incapable de se débattre. Line s'approcha d'elle, les joues mouillées de larmes.

— Je suis désolée, ma chérie, vraiment désolée, souffla-t-elle.

Elle plaqua ses mains sur ses tempes, l'immobilisant avec une force qu'elle ne soupçonnait pas. Ses yeux si verts se rivèrent dans les siens et elle découvrit rapidement qu'elle ne pouvait plus en détourner son regard. Line la fixait avec dureté et elle sentit l'angoisse la gagner, s'infiltrant vicieusement dans le moindre recoin de son être, jusqu'au bout de ses doigts qui se mirent à trembler. Elle ne parvenait plus à ordonner ses pensées, son esprit tout entier semblait être rempli à ras bord de ce vert si vif, dans lequel elle se noyait presque… Impossible de bouger, impossible de penser, impossible même de fermer les yeux. Loin, très loin, elle entendait Ruan parler, mais elle ne pouvait donner un sens à ses paroles, et cela ne l'étonna même plus. Plus rien n'avait d'importance que le vert qui envahissait son esprit et y déferlait en vagues de plus en plus violentes et de plus en plus douloureuses.

***

— N'y va pas trop fort ! s'inquiéta Ruan.

— J'ai l'habitude, rétorqua Line, sans détacher son regard de la jeune femme à présent très pâle et parfaitement immobile. C'est loin d'être la première fois.

Sa remarque était cinglante et il se demanda ce qui la rendait si amère. Loin d'être la première fois ? Que voulait-elle dire ? Mais déjà, Ludméa se mettait à trembler comme une feuille entre ses bras, et il perdit le fils de ses pensées, légèrement effrayé. Line la fixait toujours sans ciller. Ses yeux paraissaient sans vie, comme si son corps n'était plus qu'une simple enveloppe vide. Au bout de ce qui lui sembla une éternité — sans doute une vingtaine de secondes tout au plus —, Line revint à elle et vacilla légèrement, portant une main à son crâne. Ludméa, quant à elle, avait perdu conscience et se serait écroulée sur le sol s'il ne l'avait pas fermement retenue. Il la porta en hâte jusqu'à la chambre des enfants et la coucha sur un des lits. Line le suivit, s'appuyant d'une main à la paroi, et tourna le commutateur. Elle était plus pâle que jamais et s'était, elle aussi, mise à trembler.

— Elle va reprendre conscience d'ici une dizaine de minutes. Elle ne se souviendra de rien, expliqua-t-elle d'une voix faible. Mais tu dois connaître tout cela, tu l'as déjà vécu lorsque Lúka s'est occupé d'elle.

Ruan hocha la tête distraitement, occupé à remettre la bague de fiançailles à l'annulaire de Ludméa. Line vint s'agenouiller près de lui et lui adressa un regard désolé.

— Il faut que tu partes, fit-il. Si elle te trouve ici, elle ne comprendra pas. Et n'oublie pas tes vêtements dans le salon.

Elle continuait à le fixer, ses grands yeux verts rougis par les larmes qu'elle avait versées.

— Ce serait mieux que nous évitions de nous revoir seuls tous les deux, reprit-il après quelques instants. Je ne tiens pas particulièrement à ce que ce genre de choses se reproduise.

— Tu parles de ce qui s'est passé entre nous ou de Ludméa ? répliqua Line, cachant mal sa peine.

Pour toute réponse, Ruan la serra contre lui et déposa un baiser au coin de ses lèvres tremblantes.

— Elle ne se souviendra de rien, tu dis ?

— Non. Tu n'auras qu'à lui dire qu'elle a perdu conscience après avoir monté les escaliers, qu'elle était en hypoglycémie, n'importe quoi. C'est toi le scientifique ! Tu trouveras bien une explication valable et pas trop suspecte.

— Je te remercie, Line, souffla-t-il. Sans toi, je ne sais pas ce que j'aurais fait.

— Sans moi, rien de tout ceci ne serait arrivé, lui fit-elle remarquer.

Elle baissa la tête et Ruan vit une larme couler sur sa joue. Il la força à lui faire face, mais elle continuait à éviter son regard.

— Je ne regrette rien. Tu as été merveilleuse. Ton imbécile de frère ne sait pas ce qu'il a manqué…

Il se rendit compte trop tard que ses mots l'avaient blessée et il la berça tendrement contre lui, alors qu'elle redoublait de sanglots. Après quelques secondes, elle se dégagea. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres trop pâles et elle caressa sa joue avec affection.

— N'oublie pas de remettre tes lentilles.

— Elle m'a vu sans. Tu penses qu'elle risque de s'en rappeler ?

— Non. Et de toute façon, je ne suis pas sûre qu'elle ait remarqué. Ce n'est en tout cas pas la première chose qui aura attiré son regard.

— Ça va aller ?

— Ai-je le choix ? rétorqua-t-elle. Prends bien soin d'elle, elle le mérite vraiment, ajouta-t-elle en prenant entre ses mains celles de Ludméa. Ne lui fais pas de mal.

— Pourquoi lui ferais-je du mal ? contra-t-il, les sourcils froncés.

Elle ne répondit rien, se contentant de lui jeter un regard triste et brûlant de larmes, puis se leva et quitta la pièce sans se retourner.

Ruan reporta son attention sur Ludméa, étudiant son visage endormi. Elle ne tremblait plus, mais sa peau avait pris une couleur cendreuse et ses lèvres se teintaient de bleu violacé. Il lissa avec soin une mèche de ses cheveux, qui se contorsionnait tel un serpent d'or pâle sur l'oreiller. Elle était si belle !

— Eve, murmura-t-il sans même s'en rendre compte. On sera bien, tous les deux, je te le promets… Un jour, tu me pardonneras.