CHAPITRE XVI

Ludméa s'était allongée dans le lit, une main sous l'oreiller, les yeux fixés sur la fenêtre. Ruan caressa doucement son épaule, soucieux. Elle était préoccupée. Cela faisait des jours qu'elle était préoccupée. Il avait tenté de parler avec elle, de savoir ce qui la rendait si morose, mais à chaque fois, elle avait éludé ses questions ou lui avait assuré que tout allait bien. Il la connaissait bien, et elle mentait très mal.

— Chérie, dis-moi ce qui ne va pas, commença-t-il.

— Rien du tout, ne t'inquiète pas. Je suis un peu fatiguée, c'est tout. Les enfants demandent beaucoup d'attention, et c'est parfois usant.

— Cela fait près d'une semaine qu'ils sont chez ta sœur, ne me dis pas que tu es encore fatiguée, je ne te croirai pas. Ou alors, accepte d'aller voir le médecin.

— Non, ce n'est rien, je te dis.

— Ils te manquent, c'est ça ? avança-t-il.

Elle haussa les épaules, feignant l'indifférence. Ruan soupira. C'était donc ça ! Il passa son bras autour d'elle et l'attira près de lui. Elle résista un instant, puis se laissa aller contre lui. Il ressentait clairement sa tristesse.

— Oui, ils me manquent, lâcha-t-elle enfin. Lorsqu'ils sont là, je n'ai pas une minute à moi, et même si c'est fatigant, cela me rend heureuse. Quand ils sont chez Svetlana, je suis seule et le temps passe trop lentement. Bien sûr, je pourrais aller faire les boutiques ou regarder l'holovision, mais je n'en ai pas envie. Je pense sans arrêt à eux, je me demande ce qu'il font, je me retiens de téléphoner à ma sœur toutes les demi-heures pour être sûre que tout se passe bien ! Je m'ennuie, Ruan. Tu es aux DMRS toute la journée, tu rentres tard, et moi, je suis là à t'attendre, comme une potiche inutile.

— Tu as les préparatifs de notre union, contra-t-il. Cela t'occupe.

— Oui, cela m'occupe, mais pas toute la journée ! Et puis, c'est encore trop tôt ! Que puis-je faire d'autre que choisir des faire-parts ? Je ne connais même pas la plupart des gens que tu veux inviter !

— Ce sont des gens des DMRS ou des amis de mes parents, je suis un peu obligé de leur proposer de venir !

— Je comprends bien, mais cela ne change pas mon problème. Je n'ai rien à faire de mes journées, et cela me pèse.

— Tu ne peux pas voir tes amis ?

— Ils travaillent tous !

— Je ne sais pas quoi te dire, ma chérie.

— Je ne peux pas continuer comme ça, Ruan. Il faut que je me trouve une occupation, sinon je vais devenir folle. Cette maison est trop grande, je ne m'y sens pas bien. Et il ne fait plus assez chaud pour que je puisse passer mes journées dans le jardin.

— Je n'ai pas envie de déménager. C'était la maison de mes parents, et c'est tout ce qui me reste d'eux, répliqua-t-il avec un peu de mauvaise humeur.

— Je ne te demande pas ça. Certainement pas. Mais je pense très sérieusement à retourner travailler dans le département ECO. Mes collègues me manquent. Mon travail me manque aussi. Et je suis sûre que je pourrais arranger mes horaires pour ne travailler que les semaines où les jumeaux sont chez ma sœur.

— Je vois que tu y as déjà bien réfléchi, remarqua-t-il avec froideur.

— Oh, je t'en prie, ne nous disputons pas ! Oui, j'y ai réfléchi. J'aurais dû t'en parler, mais je voulais être certaine que c'était ce que je voulais.

— Et tu l'es ?

— Je crois. Je ne sais même pas s'ils vont accepter de me reprendre, de toute façon. J'ai quitté mon stage avant qu'il ne soit terminé. Cela fait presque trois ans que je n'ai pas travaillé pour ECO, et j'ai oublié beaucoup de choses.

— Ils te reprendront, lui assura Ruan. Après tout ce qui s'est passé, ils ne peuvent pas ne pas te reprendre.

— Les quelques amis que j'ai encore là-bas m'ont dit que beaucoup de rumeurs couraient sur mon compte. Le fait que je sois toujours là alors que Franz et Tom…

— Ne parlons pas de ça, coupa-t-il. Ils ne peuvent tout de même pas t'en vouloir d'être en vie, non ?

— Non, bien sûr. Mais maintenant que nous sommes ensemble, les choses sont très différentes et beaucoup de gens m'en veulent pour des raisons ridicules.

— Ils sont jaloux. Ne te laisse pas impressionner.

— Mais toi, tu es d'accord que je reprenne mon poste ? lui demanda-t-elle.

— Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas. Si tu t'ennuies et que tu as envie de retourner travailler, je n'y trouve pas d'inconvénients.

— En plus, je ne serai plus une charge financière, ajouta-t-elle.

Il éclata de rire et embrassa sa tempe avec tendresse.

— Que tu es sotte ! Tu n'es pas une charge financière ! Tu sais bien que l'argent est le cadet de nos soucis.

— Tout de même, je n'aime pas être dépendante de toi, insista-t-elle.

Il resta silencieux quelques instants. Il avait du mal à saisir ce concept de dépendance financière. Sa mère n'avait jamais travaillé. Ou, en tout cas, elle avait cessé dès qu'elle avait rencontré son père. Elle s'occupait de lui et de sa sœur, et Ruan était certain qu'elle ne s'était jamais sentie dépendante de son mari. Cependant, Ludméa était différente. De par son statut, elle aurait eu le choix de ne pas travailler et de vivre confortablement pour le restant de ses jours.

— Je comprends, admit-il finalement. Tu devrais aller voir ton chef et lui demander si tu peux reprendre ton stage. Il serait bien bête de refuser.

Elle lui sourit et se blottit contre lui, rassurée. Il la serra contre lui. Ludméa était si facile à vivre ! Elle n'était pas compliquée, n'avait jamais de problèmes existentiels concernant sa coiffure ou ses vêtements, était une mère parfaite pour les jumeaux… Il n'avait pas le moindre mal à lui cacher ses agissements peu avouables, et il avait le sentiment qu'elle les accepterait de toute manière. Elle l'aimait, et elle le comprenait. Parfois, elle se montrait trop curieuse et beaucoup trop logique, et cela, par contre, était plutôt ennuyeux. Mais jusqu'à maintenant, elle n'avait rien découvert de compromettant, et tout était pour le mieux.

***

Ses doigts s'agitant sous les longues manches de son pull, Ludméa parcourait des yeux le bureau de Curtis Rosen, un des responsables de l'unité ECO des Hautes-Terres. Rien n'avait changé… Près de trois ans avaient passé, et la pièce était quasiment comme au jour de son départ. Elle se souvenait clairement de son passage éclair dans le bureau de son chef, quelques minutes avant de partir pour Gonara. Il l'avait mise en garde, lui avait conseillé la plus grande prudence, avant de l'envoyer sur le terrain. Et de bouleverser sa vie, pour le meilleur, et peut-être pour le pire.

L'homme fixait son dossier, les sourcils froncés. Il était ennuyé, cela ne faisait aucun doute. Ludméa détourna le regard. Elle était nerveuse. S'il acceptait de la reprendre, cela changerait bien des choses. Et s'il n'acceptait pas, elle devrait se contenter de sa solitude. Le bureau était décoré de multiples photographies. L'une d'elle la représentait, jeune stagiaire de seize ans, la blondeur de ses cheveux la rendant immédiatement reconnaissable parmi la vingtaine de personnes qui posaient. Juste derrière elle se tenait Franz Garner. Il avait été son ami et elle pensait souvent à lui. Sa gorge se noua. Elle aurait dû être dans cette navette. Elle aurait dû mourir.

— Je ne sais pas quoi te dire, Ludméa, fit enfin Curtis en refermant son dossier. Tu étais un très bon élément et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de ton travail. Mais tu n'as pas fini ton stage, et les règles sont strictes.

— Les circonstances étaient…

— L'administration se moque des circonstances. Si tu avais eu un enfant, ce serait différent. Mais tu connais les raisons pour lesquelles un stage peut-être interrompu : une naissance ou une grave maladie. Dans les deux cas, le stage doit être repris dans les deux ans. Cela fait plus de deux ans et demi que tu nous as quittés, et pour aucune des deux raisons admises par le règlement.

— J'en suis très consciente, Curtis, répondit-elle en baissant les yeux. Mais tu sais que j'aimais ce travail, et il me manque.

— La décision ne m'appartient pas, tu t'en doutes. Sinon, je te reprendrais sans hésiter. Honnêtement, la seule solution que je voie serait de recommencer ton stage.

— Mais je l'avais presque terminé ! protesta-t-elle. Ce serait ridicule !

— L'administration n'est pas toujours très logique. Cela te permettrait au moins de reprendre ton poste ici.

— Je suis trop âgée pour être stagiaire, contra-t-elle.

— Personnellement, je ne le referais pas, avança Curtis. Tu ne serais pas très bien accueillie par tes anciens collègues. Et tu t'ennuierais.

— Je m'ennuie déjà.

Elle croisa les bras sur sa poitrine, le visage fermé. Ainsi, son chef lui-même confirmait les rumeurs… Qu'avait-elle fait pour mériter cela ? Pourquoi ses collègues avaient-ils de tels préjugés envers elle ? Ils la connaissaient, pourtant !

— Allez, ne fais pas cette tête-là… Franchement, ton fiancé est directeur des DMRS, il ne pourrait pas t'avoir un poste là-bas ? Tu y as travaillé pendant deux ans et demi, il n'y a pas de raison que tu ne puisses pas y être engagée de manière permanente !

— Je ne suis pas biologiste, et je n'ai pas la moindre intention de m'engager dans l'armée alphienne, répliqua-t-elle. Tu connais la raison pour laquelle j'ai travaillé aux DMRS, et tu sais également pourquoi je ne peux plus y travailler.

— Ne te fâche pas, c'était une proposition comme une autre ! J'essaie de t'aider ! se défendit-il. Si tu veux vraiment revenir à ECO, je trouverai un moyen. Mais je t'aurai prévenue, ce sera difficile.

— Les obstacles ne me font pas peur.

— Très bien. Les démarches administratives prendront sûrement plusieurs jours. Je te contacterai quand tu pourras commencer. On discutera de tes horaires à ce moment-là. Ludméa, si je peux me permettre, je te connais depuis tes seize ans et je sais que tu es une battante. Mais je pense sincèrement que revenir à ECO est une erreur. Tu ne seras pas heureuse, et tu souffriras. Tu ne fais plus partie de ce milieu. Les autres t'envieront, te jalouseront. Regarde-toi ! Rien que le chemisier que tu portes vaut le salaire mensuel de n'importe lequel de tes collègues !

— C'est un cadeau ! Et de toute manière, je serai en uniforme, lui fit-elle remarquer.

— Oui, pendant ton temps de travail… Mais cela ne changera rien au ressentiment que les autres auront envers toi.

— Cela ne fait rien. Je veux essayer, insista-t-elle.

— C'est entendu. Je respecte ta décision. Mais sache que tu es libre d'arrêter ton stage si tu en as assez. Par contre, on ne te réengagera pas une deuxième fois, la prévint-il.

— Appelle-moi lorsque les papiers seront en ordre, conclut-elle.

— Comme tu veux. J'espère seulement que tu ne regretteras pas ta décision…

***

Au début, Ludméa se montra presque euphorique. Elle était heureuse de revoir ses anciens collègues, de renouer avec ses amis, de sortir, d'être utile… Le chaos administratif du début l'occupa pendant quelques jours, pendant lesquels son esprit put enfin se détacher des jumeaux et de leur absence qui était un véritable manque. Son enthousiasme retomba vite. Ce que Curtis lui avait dit n'était que trop vrai : la plupart des gens la boudaient ou ne voulaient pas lui adresser la parole. Ses amis étaient plus chaleureux, toutefois son absence de près de trois ans avait creusé des fossés qu'il était impossible de combler en quelques jours. Personne ne l'accusa ouvertement, cependant, elle lisait dans leurs yeux qu'ils avaient tous compris que l'"accident" tragique qui avait causé la mort de Franz Gardner et de Tom Corday ne tenait pas du hasard. Elle était la fiancée de l'homme soupçonné d'avoir commandité cet assassinat, et cet état de fait ne faisait pas exploser sa cote de popularité, il fallait bien le reconnaître.

Son maquillage sophistiqué et ses vêtements chics faisaient d'elle la risée de ses collègues, cependant, si elle devait choisir entre cela ou des photographies d'elle dans les journaux populaires accompagnés de commentaires sarcastiques, son choix était vite fait : les employés de son service ECO étaient une centaine, les Lambdiens étaient six millions. Cependant, c'était dur de subir constamment les regards méprisants jour après jour, surtout qu'elle trouvait, elle aussi, qu'elle les méritait. Jadis, elle avait été la première à se moquer de ces femmes savamment maquillées, vêtues d'habits trop chics ou mal adaptés à leurs activités. Elle détestait se maquiller, elle haïssait ses cheveux longs si peu pratiques, elle regrettait ses vieux pulls trop grands et ses pantalons larges. Mais Ruan aimait la voir élégamment vêtue, il avait du plaisir à lui offrir toutes ces jupes et ces chemisiers coûteux, et plus que tout, elle voulait lui plaire.

La personne chargée de surveiller son travail et de la corriger si nécessaire était moins expérimentée qu'elle, n'en étant qu'à sa troisième année de stage. Ludméa vivait mal cette situation, et le fait de devoir rendre compte de la moindre de ses décisions à cette femme plus jeune qui n'avait pas le quart de son expérience avait le don de l'exaspérer. Elle savait que Curtis n'avait pas eu le choix, que c'était le règlement. Elle-même, lors de sa troisième année, avait supervisé des stagiaires de première année. Mais elle n'était pas n'importe quelle stagiaire, et c'était dur. L'avantage, c'est qu'elle souffrait moins de l'absence des jumeaux. Le désavantage, c'est qu'elle souffrait de tout le reste.

Au bout de la première semaine, elle fut sur le point de retourner voir Curtis, de lui dire qu'elle ne voulait pas continuer, qu'elle se rangeait à son avis. La fierté l'emporta sur la raison. Ce soir-là, lorsqu'elle rentra chez elle pour trouver la maison déserte, elle se laissa aller à ses larmes pour la première fois depuis bien longtemps. Cette vie lui pesait. Elle n'y arriverait jamais.

***

Ruan tenait Ludméa dans ses bras. Elle sentait bon la vanille et ses cheveux fraîchement lavés avaient sous ses doigts la douceur de la soie. La jeune femme avait revêtu un pantalon de jogging et un de ses T-shirt, dans lequel elle flottait. Il aimait la voir ainsi. Elle paraissait plus fragile, plus enfant. Le film romantique qu'ils regardaient ne l'intéressait guère. Ludméa, par contre, semblait captivée. Ses grands yeux bleus avaient pris, à la lueur de la projection, une teinte encore plus claire. Soudain consciente qu'il la dévisageait, elle se tourna vers lui et lui sourit. Il l'embrassa doucement.

— Le film t'ennuie. Tu aurais préféré voir l'autre ?

— Non, c'est très bien, lui assura-t-il. L'histoire ne me passionne pas, mais je suis content de te tenir dans mes bras comme ça. J'aime voir ce petit air sur ton visage. En plus, tu sens bon.

— Ce petit air ? Quel petit air ?

— Celui que tu as toujours quand tu es intéressée par quelque chose. Tu es chou.

Elle rit et se tourna vers lui, passant ses bras autour de son cou. Elle était belle. Et dans quelques mois, elle serait sa femme.

— C'est marrant, dans cette lumière, tu ressembles beaucoup à ton cousin, avança-t-elle soudain.

— En mieux, j'espère !

— Evidemment. Tu es bien plus beau que lui.

— Est-ce que je peux savoir pourquoi tu penses à lui, tout d'un coup ? Tu n'as tout de même pas déjà des vélléités d'adultère !

— Ah, qui sait…

Elle leva son visage vers lui et l'embrassa tendrement, les yeux pétillants.

— Tu vas mieux, je vois, déclara-t-il.

— Mieux ?

— Tu as pleuré. Tu avais les yeux rouges quand je suis rentré.

— Ce n'était rien. Un peu de stress à cause du travail, c'est tout.

— Je te connais. Ce n'est pas ton genre de craquer pour "un peu de stress à cause du travail", comme tu le dis, remarqua-t-il.

— Non, mais c'est cette fille, elle m'exaspère ! se plaignit Ludméa.

— Celle qui te surveille, c'est ça ?

Ludméa se redressa et s'assit face à lui. Elle soupira, les yeux baissés.

— J'en fais toute une montagne, je sais. Quand tu penses qu'elle a commencé son stage alors que je terminais le mien ! Et c'est elle qui me donne des ordres ! Elle n'y connaît rien, elle est autoritaire, stupide et exaspérante.

— Ce système est ridicule, décréta Ruan. Ils sont idiots de te faire tout reprendre à zéro. Je connais des gens qui pourraient peut-être…

— Non, coupa-t-elle. Surtout pas. Je ne veux pas de traitement de faveur. Les gens sont déjà assez… Je ne veux pas qu'il y ait une différence de plus, reprit-elle.

— Les gens sont déjà assez désagréables comme ça, c'est ce que tu allais dire, n'est-ce pas ? Chérie, tu étais mal toute cette semaine. Tu crois que je n'ai pas remarqué ça ?

Elle haussa les épaules. Bien sûr qu'il l'avait remarqué. Il remarquait toujours tout. Ruan fronça les sourcils, ayant suivi ses pensées. Il n'appréciait pas qu'elle prenne ainsi ce que lui considérait comme un comportement normal entre amis ou amants. Pourquoi lui reprochait-elle secrètement de s'inquiéter pour elle ? De se préoccuper de ses états d'âme ?

— Ce boulot te mine, je le vois bien ! Dis à ton chef que tu ne veux pas continuer, et tu trouveras un autre stage ! Si tu veux absolument travailler, je peux sûrement te trouver une place aux DMRS !

— On a déjà discuté de tout cela. Tu sais que je n'ai rien à faire aux DRMS. Et je n'ai aucune formation ! A quoi servirais-je ?

— Oh, j'ai de nombreuses idées, sourit-il. Tu pourrais être mon assistante personnelle : tu te mettrais dans un coin du bureau, tu classerais des dossiers, j'irais te chercher tes cafés et des pâtisseries…

— Tu sais bien que c'est impossible ! Et puis, ce serait drôle une semaine, et après, on en aurait marre tous les deux. En plus, tu as déjà Yulia.

— C'est vrai. Mais je suis persuadé qu'il y a plein de choses que tu pourrais faire. Tu veux que je demande à Carlson s'il peut t'engager ? proposa-t-il.

— Surtout pas.

Son visage s'assombrit et un éclat de colère passa dans ses yeux. Ruan s'étonna : Carlson n'était-il pas l'ami de Ludméa ? A la réflexion, elle ne l'avait pas revu depuis qu'ils avaient été chercher les jumeaux, et il avait senti de la distance entre eux. Ce qui n'était guère surprenant étant donné ce que l'homme lui avait dit et ce dont il l'avait accusé. Droguer Ludméa pour la frapper, quelle pensée malsaine et tordue !

— Tu aimes les enfants, tu pourrais peut-être travailler dans une école ? Ou à la maternité, au Centre Médical ? suggéra-t-il.

— Ruan, je t'en prie… Je sais que tu veux m'aider. Ça me fait plaisir de voir que tu te préoccupes de mon bonheur, mais je n'ai pas l'intention d'abandonner mon stage. J'aime mon travail, il me plaît beaucoup. J'ai une formation d'écologiste, pas de biologiste. Je ne serais pas à ma place dans un hôpital, pas plus qu'aux DMRS, fit-elle doucement. C'est un peu dur, c'est vrai, mais j'y arriverai. Je ne les laisserai pas gagner.

— Je sais. Tu es une battante. Cependant, je n'aime pas te voir malheureuse. Je me sens encore plus coupable. C'est un peu de ma faute si tu as abandonné ton stage.

— J'ai toujours été consciente des risques. Et sans cela, nous ne serions probablement pas ensemble aujourd'hui.

— Oui, mais toutes ces choses qu'ils disent sur toi…

— Ce n'est pas sur moi qu'ils les disent, rectifia-t-elle.

— Comment cela ?

— Oh, ils se moquent de moi, de ma façon de m'habiller, ils m'accusent d'être devenue une petite pimbêche riche et méprisante, mais ce n'est pas grave. Je les laisse parler. J'ai beaucoup plus de mal avec ce qu'ils disent sur toi.

— N'y prête pas attention, c'est la meilleure chose à faire, conseilla-t-il. Les gens ont toujours aimé répandre des rumeurs sur ma famille. Que mon père était un espion, que ma grande-tante dansait nue sur les tombes les soirs d'alignement des lunes, que mon oncle avait acheté ma tante à un marchand d'esclave epsilonnien…

— Que tu as commandité l'assassinat de Franz et Tom parce qu'ils en savaient trop, que tu as fait assassiner Alicha et Waren pour que Dee puisse accéder à la présidence, que tu…

— Tu ne vas tout de même pas croire de pareilles inepties ?! s'exclama Ruan.

— Je ne sais plus ce que je dois croire, avoua-t-elle. Je t'aime, nous serons unis dans quelques mois, mais tu me caches tant de choses ! Comment veux-tu que je sache encore qui et quoi croire, alors que toi-même tu me tiens dans l'ignorance ?

— Ludméa, j'ai eu des choix à faire, je ne te le cache pas. J'ai parfois commis des actes peu racontables dont je ne suis pas fier. Mais je te jure que je n'ai pas fait ce dont les gens m'accusent. Alicha et Waren étaient des gens que j'aimais, qui comptaient pour moi ! Ils étaient comme ma famille ! Quant à tes collègues, c'était un accident ! Pourquoi les aurions-nous éliminés, peux-tu me le dire ? Ils n'avaient rien vu ! Ils en savaient moins que toi !

— Je ne sais pas, mais c'était quand même très douteux, insista-t-elle.

— Franchement, ma chérie, me crois-tu capable de faire une chose pareille ?

Il la regarda droit dans les yeux. Elle se détourna, gênée.

— Oui, souffla-t-elle. Je pense que tu pourrais le faire. Si les enjeux étaient réellement importants, j'imagine que tu en serais capable.

— Eh bien tu imagines très mal, rétorqua-t-il d'un ton sec.

— Ruan, je t'en prie…

— Laisse tomber.

Elle essaya de l'enlacer, mais il se dégagea d'un geste brusque.

— Je te demande pardon, je n'aurais pas dû te dire ça, murmura-t-elle. Ne me fais pas la tête, s'il te plaît.

— Je ne fais pas la tête, je regarde le film, répliqua-t-il.

— S'il te plaît ! Je suis désolée. Ruan, je déteste qu'on se dispute !

— Tu viens de m'accuser d'avoir froidement assassiné des gens que je considérais comme de la famille, et tu me dis que tu détestes que nous nous disputions ? Tu es ma fiancée, Ludméa ! Si toi-même, tu penses ce genre de choses sur moi, comment veux-tu que cela puisse fonctionner entre nous ? Tu crois que j'ai envie de passer ma vie avec quelqu'un qui me prend pour un meurtrier ?

— Mais si seulement tu me disais plus de choses, au lieu de toujours tout me cacher !

Il ne répondit rien, ne tourna même pas son regard vers elle. Elle détestait qu'ils se disputent ? Cela lui apprendrait à l'accuser ainsi ! Penser qu'il avait pu comploter contre Alicha et Waren alors que la femme avait été comme une seconde mère pour lui, quelle aberration ! La colère n'était pas un mot assez fort pour décrire ce qu'il ressentait. Que Ludméa ait pu croire de telles inepties, c'était pire que tout ! C'était comme si elle l'avait trahi.

— Bon, j'ai compris, conclut-elle. Je vais me coucher. Tu viendras me rejoindre si tu veux. Sinon, il y a bien assez d'autres chambres. Je ne suis pas idiote, Ruan, ne te méprends pas là-dessus. Et je sais très bien que vous complotez, toi, ton cousin et Daniel. Moi aussi je te connais, et je suis parfaitement capable de savoir quand tu mens.

Elle se leva, lui jeta un regard à la fois triste et déçu, et quitta la pièce d'un pas rapide. Ruan étendit ses jambes sur le canapé, changea de chaîne et soupira. Il laisserait passer une bonne heure avant d'aller la rejoindre, cela la ferait réfléchir. Il n'avait pas la moindre intention de la perdre, cependant, il y avait une limite à ce qu'il pouvait entendre. De toute manière, elle bluffait. Elle bluffait forcément.

***

Ylana vernissait ses ongles en chantonnant doucement, un sourire aux lèvres. Elle avait choisi une couleur turquoise, proche de celle de ses yeux. Sur sa peau brune, le contraste était saisissant, mais pas laid. Elle était le genre de femmes qui pouvait se permettre n'importe quelle originalité, sans que cela donne lieu à des commentaires moqueurs. Au contraire, les femmes la jalousaient et les hommes l'adoraient. Pour la deuxième année consécutive, elle avait été classée parmi les dix plus belles femmes de l'Alliance. Sixième, puis quatrième place. A son âge, c'était exceptionnel. La plupart de ses concurrentes avaient dix ans de moins qu'elle, si ce n'était pas davantage.

Tout cela, c'était grâce à Marc. Son époux était un des photographes de mode les plus réputés de toute l'Alliance et sur chacun des clichés qu'il prenait d'elle, elle était éblouissante. Bien sûr, sans le maquillage professionnel, les habits taillés sur mesure et les jeux de lumière, elle était presque banale, mais qui le savait ? Elle vendait de la beauté et du rêve, et c'était exactement ce que les gens recherchaient.

La porte s'ouvrit et elle consulta sa montre en fronçant les sourcils. Marc ne rentrerait pas avant trois ou quatre heures au moins, il participait à une séance photos dans la capitale. Ce ne pouvait être que sa mère… Elle soupira et commença à passer une couche de vernis pailleté sur ses ongles turquoise.

— Ylana, ma chérie, comment vas-tu ? s'exclama sa mère en s'engouffrant dans la pièce.

Elle sentait la pluie. Ylana regarda par la fenêtre et fut étonnée de voir que les cieux paraissaient déchaînés. Elle n'avait rien remarqué, plongée dans ses pensées et dans ses souvenirs. Sa mère s'installa sur le canapé en face d'elle.

— Je vais très bien, maman. Tu aurais pu appeler, avant de débarquer à l'improviste, lui reprocha-t-elle.

— Oh, sottises. Je sais que tu es toujours heureuse de me voir. N'est-ce pas ?

— Bien sûr, souffla-t-elle. Comment as-tu su que j'étais ici ?

— J'ai appelé Marc, c'est lui qui me l'a dit.

— Tu as appelé mon mari ? répéta Ylana, incrédule.

— Mais oui ! C'est tout de même mon beau-fils ! Un gentil garçon, d'ailleurs.

Ylana ne répondit rien, les yeux rivés sur ses ongles, appliquant soigneusement le vernis. Cette occupation profondément intellectuelle lui donnait une excuse pour ne pas entamer une interminable discussion de plus avec sa mère. Celle-ci sautait sur la moindre occasion pour lui rappeler à quel point elle avait bien fait de s'unir à Marc, à quel point il était tellement mieux que Ruan, à quel point elle serait plus heureuse avec lui qu'elle ne l'aurait jamais été avec son ex-fiancé. Sur cette dernière affirmation, elle n'avait peut-être pas tout à fait tort. Ruan l'avait toujours traitée comme un acquis, Marc la mettait sur un piédestal et ne manquait pas de lui répéter combien elle le comblait. Elle était loin des plates déclarations d'amour du riche héritier de la famille Paso.

— J'ai lu quelque chose, récemment, commença sa mère.

Ylana se crispa, suspendit son geste un instant, puis reprit le vernissage de ses ongles comme si de rien n'était. La main gauche était terminée, l'opération se corsait. C'était avec la main droite que la difficulté augmentait d'un cran.

— Tu m'écoutes ? cingla sa mère.

— Oui oui.

— Regarde-moi quand je te parle.

— Maman, tu ne vois pas que je suis en train de faire quelque chose, là ? protesta-t-elle.

— Pose ce vernis et écoute-moi un peu plus attentivement, je te prie.

Elle s'exécuta avec le strict minimum de bonne volonté requis. Sa mère fronça les sourcils, mais se passa de commentaires.

— Ruan Paso est venu ici, l'accusa-t-elle.

Ylana se permit un haussement d'épaules. Elle savait bien que le secret n'en serait pas resté un longtemps.

— Qu'est-ce qu'il voulait ?

— Cela ne te regarde pas.

— Je te croyais plus mature que ça, commenta sa mère.

— Il voulait me parler, lâcha-t-elle après quelques instants.

— Te parler de…

— Me parler, c'est tout, coupa-t-elle. On a déjà discuté de tout cela, je ne tiens pas à une nouvelle dispute à ce propos.

— Je trouve qu'il devrait quand même montrer un peu plus de considération à ton égard.

— Il en montre.

— Oui, avec son argent ! rétorqua sa mère avec mépris. Qu'est-ce que l'argent, pour lui, alors que sa famille possède la moitié des industries pharmaceutiques de la planète, tu peux me le dire ?

— Cela ne sert à rien de retourner le couteau dans la plaie, riposta Ylana.

Elle reprit sa manucure, termina rapidement le dernier ongle et reboucha le flacon de vernis. Sa mère la fixait de son regard glacial, les bras croisés sur sa poitrine.

— Ylana, tu as terriblement mal géré tout cela.

— Tu n'en sais rien, contra-t-elle. Tu ne connais pas les détails de notre arrangement.

— Ce que je sais, en revanche, c'est que cet arrangement est ridicule. Un homme avec un minimum de dignité n'aurait…

— Maman, c'était ma décision. C'est moi qui ai voulu ça. Ne l'accuse pas sans même savoir ce qui s'est passé. J'ai fait mes choix et je les assume.

— Oui, enfin, c'est plutôt Marc qui les assume, rectifia-t-elle sèchement. Et moi.

— Tu n'avais qu'à me le dire, si ça te gênait tant que ça ! Je trouverai une autre solution, décida-t-elle.

— Ce n'est pas nécessaire. Tu es ma fille, j'ai promis de t'aider, je tiendrai cette promesse. Tu es rayonnante, reprit-elle sans la moindre transition.

Ylana hésita. Etait-ce encore un piège de sa mère pour engager une nouvelle discussion houleuse ?

— Merci, répondit-elle finalement.

— Les cheveux longs te vont mieux que les coupes courtes. C'est plus féminin. Plus… sensuel. Et tu as bien fait de les foncer un peu, cela fait ressortir la couleur de tes yeux.

— C'est gentil, apprécia-t-elle. C'était une idée de Marc.

— Cela ne m'étonne pas. C'est tout de même son métier. Mais… on dirait que tu as quelque chose de changé.

Elle plissa les paupières et ses yeux se réduisirent à deux fentes bleu vif. La dureté de ses traits contredisait la douceur de ses paroles, et Ylana comprit que sa mère ne la complimentait pas sans intérêt. Elle aurait dû s'en douter, elle avait toujours agi ainsi. Marjan Schmidt était manipulatrice, calculatrice, froide et extrêmement intelligente. Elle ne faisait jamais rien par hasard. Et avare de compliments comme elle l'était, Ylana aurait dû se douter de quelque chose dès que sa mère avait commencé à lui parler de ses cheveux.

— Je n'ai rien de changé.

— Si, il y a quelque chose, insista-t-elle.

— Ma coiffure, peut-être ?

— Non, ce n'est pas ça. Tu n'as plus ton air morose habituel. Oui, c'est ça ! Tu sembles plus détendue, plus épanouie. Je ne t'ai pas vue comme cela depuis un bon moment. C'est la visite de Ruan qui t'a fait cet effet ? insinua-t-elle.

— Maman, ne sois pas ridicule.

Mais malgré tous ses efforts, elle ne parvint pas à empêcher le sang de lui monter au visage. Ses joues se teintèrent de rouge, trahirent son émoi. Une personne qui ne la connaissait que peu n'aurait sans doute pas remarqué cela, mais Marjan était sa mère et elle la scrutait attentivement depuis plusieurs minutes, prête à noter le moindre changement d'expression.

— C'est ça ! s'écria-t-elle. Tu as couché avec lui.

— Ne dis pas n'importe quoi, rétorqua-t-elle froidement.

Son ton n'était pas aussi convaincant que ce qu'elle avait espéré. Sa voix lui paraissait même affreusement fausse et tremblante.

— Tu mens, affirma sa mère. Comment as-tu pu faire une chose pareille alors que ton mari t'aime tant ? Alors qu'il te choye, qu'il te couvre de cadeaux, qu'il a même accepté l'inacceptable ? la sermonna-t-elle. Tu l'aimes encore, n'est-ce pas ?

Ylana baissa les yeux. Mentir ne servirait à rien. Et à quoi bon lui cacher la vérité ? Elle fixa ses ongles turquoise et brillants. Un peu de vernis avait taché sa peau, elle devrait s'en occuper plus tard. Dans son métier, les bavures n'étaient pas permises. Il fallait qu'elle soit parfaite. Tous les jours.

— Oh, ma chérie… Comment peux-tu aimer un homme qui t'a fait tant de mal ? Marc est si amoureux de toi, pourquoi ne peux-tu pas te satisfaire de cela ? Pourquoi veux-tu toujours l'impossible ?

— J'aime Marc, répondit-elle doucement. Mais Ruan est… Je ne sais pas. Peut-être suis-je simplement frustrée qu'il m'ait repoussée ? Aucun homme ne m'avait jamais rejetée.

— Et aucun homme ne t'a jamais manqué de respect comme il l'a fait, appuya-t-elle. Il n'a eu de cesse de te tromper, de te mentir. Et toi, tu lui as toujours pardonné. Pourquoi ?

— Je ne sais pas, avoua-t-elle d'un ton triste. Je l'aimais et… Je savais qu'il me reviendrait toujours.

— Jusqu'à la fois où il n'est pas revenu.

Ylana secoua la tête, faisant frémir ses boucles brunes parfaitement coiffées. Ses yeux se remplirent de larmes. C'était dur. Même après tout ce temps, elle ne parvenait pas à l'oublier. Elle prit une profonde inspiration et se ressaisit. Elle n'allait certainement pas pleurer devant sa mère.

— Je l'ai trompé aussi, de toute façon, déclara-t-elle.

— Ah, c'est nouveau… commenta Marjan.

— Une seule fois. Par dépit. J'étais en colère contre lui et je l'ai trompé. J'en avais assez de toutes ses frasques.

— Il l'a su, au moins ? Histoire que cela dégonfle un peu son ego démesuré, ajouta-t-elle.

— Non, je ne crois pas.

— Ça ne compte pas, alors.

— Comment peux-tu dire ça ? s'exclama Ylana. Bien sûr que ça compte !

— Il n'en a pas souffert, donc c'est sans importance. C'est même dommage.

— Tu es injuste. Pourquoi veux-tu absolument qu'il souffre ?

— Il a fait du mal à mon enfant. Je ne peux pas accepter la manière dont il t'a traitée. Tu ne méritais pas cela, tout comme lui ne méritait pas ton pardon.

— Je ne lui ai pas pardonné.

— Mais tu as couché avec lui.

— Il n'a jamais pu me résister, sourit-elle. Et puis j'en avais envie. Quel mal y a-t-il à cela ? Tu crois peut-être que Marc ne m'a jamais trompée ? Quand il part sur Alpha pendant des semaines sans moi, tu crois qu'il se contente de prendre des photos de femmes magnifiques et à demi nues sans goûter à la marchandise ?

— Tous les hommes ne sont pas comme Ruan. Beaucoup respectent leur compagne et ne trouvent aucun intérêt à aller voir ailleurs. Je suis sûre que Marc t'est très fidèle.

— Ah oui ? Tu es en sûre ?

Elle eut un petit rire nerveux et remit une mèche de cheveux soigneusement en place avant de la clipper avec une barrette argentée. Elle vérifia ensuite son vernis, mais celui-ci était sec et ne s'était pas abîmé.

— Tu encenses Marc, tu lui prêtes des qualités qu'il n'a pas et une vertu à toute épreuve, reprit-elle. Tu aurais réagi ainsi avec n'importe qui, du moment que ce n'était pas Ruan. Tu l'as toujours détesté, alors que tu n'avais aucune raison de le faire. Crois-tu que je n'en ai pas souffert ? Que cela ne m'a pas fait mal de voir à quel point tu le méprisais ? Tu le critiquais sans cesse, tu lui trouvais tous les défauts du monde, tu lui manifestais ouvertement ton hostilité…

— Tu vois bien que l'avenir m'a donné raison. Regarde la manière dont il t'a traitée ! Te laisser tomber à deux semaines de votre union, refuser toutes ses responsabilités…

— Maman, c'est moi qui ai voulu être avec lui. Je le connaissais, j'étais tout à fait consciente de la manière dont il se comportait avec les femmes. Je me suis mise avec lui en sachant très bien ce que je risquais. Je pensais qu'il changerait, murmura-t-elle. J'ai fait une erreur.

— On ne change pas les gens. Au mieux, on peut espérer qu'ils fassent quelques efforts, mais si on entre dans une relation avec dans l'idée de changer l'autre, on échoue toujours. Regarde ton père ! Quarante ans d'union et il est toujours aussi têtu.

— Cette fille l'a fait changer, remarqua-t-elle, amère. Depuis qu'il l'a rencontrée, il s'est calmé. Il ne court plus après les filles, il a arrêté de sortir tous les soirs, il paraît même qu'il est devenu sympathique avec les employés, tu imagines ça ? Lui, bouffi d'orgueil, un monument d'impertinence et de dédain envers les autres, sympathique avec les employés ?!

Sa mère lui jeta un regard froid.

— Il paraît surtout qu'il la frappe.

— Qui t'a dit ça ? s'étonna Ylana, immédiatement sur la défensive.

— Ce sont des bruits qui courent, fit-elle avec un geste agacé de la main.

— C'est certainement faux. Ruan n'a jamais été violent. Jamais.

— Peut-être pas avec toi. Mais avec toi, il était infidèle.

— Il l'est aussi avec elle. Il est juste plus discret, avança-t-elle. De toute manière, je le connais, ce n'est pas dans sa nature d'être violent. Nous nous disputions, il pouvait parfois avoir des mots durs et blessants envers moi, mais jamais il n'aurait levé la main sur moi.

— Peu importe. Il est avec elle, maintenant, plus avec toi. Et tu y gagnes beaucoup. Tu as vu les journaux, non ? Cette fille est… c'est malsain, reprit-elle avec une moue de dégoût.

— Il est vraiment amoureux d'elle, affirma Ylana.

— Il te l'a dit ?

— J'ai vu la manière dont il se comportait avec elle. Je le connais, maman. J'ai vécu plusieurs années avec lui. Il n'a pas eu besoin de me le dire.

— Pourtant, il a couché avec toi, remarqua-t-elle.

— Et alors ? Nous en avions envie tous les deux, et personne n'est au courant ! Ni elle, ni Marc.

— Tu crois ça ?

Marjan ouvrit son sac et en sortit un magazine, qu'elle déplia lentement. Elle le mit sous le nez d'Ylana, qui perdit ses couleurs.

— Oh, non ! se lamenta-t-elle. Nous avions pourtant été discrets ! Comment ont-ils pu le savoir ?

— Ils savent toujours tout. Et quand ils ont des doutes, ils y vont au culot. Je pense qu'ils ne sont sûrs de rien. Ils n'ont pas de preuves tangibles, en tout cas. Mais tu auras intérêt à trouver rapidement une explication valable à ces photographies. Si Marc voit ça, il aura les mêmes doutes que ces journalistes.

— C'est pour cela que tu es venue ! l'accusa Ylana. Tu as fait semblant de n'être au courant de rien, mais tu avais bien une idée derrière la tête ! Tu savais que je ne t'aurais jamais parlé de mes sentiments si tu m'avais d'abord montré ce magazine !

— Ylana chérie, j'ai toujours une idée derrière la tête. Et heureusement : que ferais-tu sans moi ?

— Je ne sais pas, soupira-t-elle. Je ne sais pas…

Elle baissa les yeux et regarda à nouveau ses mains parfaitement manucurées. Sa mère avait toujours pris tellement de place dans sa vie ! Elle était constamment là, toujours à tout contrôler, à tout diriger, comme si elle était encore une enfant. Sans elle, elle aurait peut-être fait plus d'erreurs, mais elle aurait sans doute été beaucoup plus heureuse…

***

Ludméa fixait la couverture du journal, les mains tremblantes. C'était faux ! C'était forcément faux. Ruan venait de rentrer, elle avait entendu le bruit de la porte. Elle allait simplement lui poser la question, en essayant de manœuvrer aussi finement que sa colère et son angoisse le lui permettaient. Et s'il l'avait vraiment fait ? S'il l'avait vraiment trompée avec Ylana ? Serait-elle prête à lui pardonner ? Probablement pas. Mais à présent, les enjeux étaient grands… Il y avait leur union qui approchait, les jumeaux, leurs projets communs… Il y avait aussi leurs deux ans de vie commune, tous les bons moments qu'ils avaient passé ensemble, le fait qu'il ait rompu ses fiançailles pour elle… Cependant, s'il avait vraiment une liaison avec son ex-fiancée, elle ne pourrait plus lui faire confiance, et quelque chose serait brisé à jamais dans leur relation. Elle n'était pas sûre de vouloir vivre avec cela entre eux constamment.

Elle tenta de se calmer ; ces journalistes étaient toujours si agressifs, sans doute ne s'était-il rien passé ! Après tout, les photographies le montraient entrant chez Ylana, mais rien ne prouvait qu'ils n'avaient pas fait que parler ! Pourtant, il lui avait affirmé ne pas avoir la moindre nouvelle de la femme… Pourquoi lui mentir ainsi ? Elle cacha son trouble comme elle le put, se composa un sourire, puis se dirigea vers le hall d'entrée…

Ruan semblait préoccupé, le visage sombre et les gestes brusques. Elle l'observa quelques instants sans qu'il soit conscient de sa présence et finit par le rejoindre, parfaitement détendue.

— Oh, ma chérie ! Désolé, je rentre encore très tard. J'avais beaucoup de travail et…

Il s'interrompit pour l'embrasser, la serrant dans ses bras avec tendresse. Ses joues étaient froides. L'hiver commençait doucement à s'installer.

— Et un problème m'est tombé dessus juste au moment où j'allais partir, termina-t-il. Tu as mangé, j'espère !

— Non, je t'attendais.

— Tu n'aurais pas dû. Tu dois mourir de faim.

— Ça va. Tu vois, j'ai survécu.

Elle eut un petit rire amusé, qui sonnait très faux à ses oreilles. Elle espérait que Ruan ne remarquerait pas sa tension.

— Tout de même, je n'aime pas que tu m'attendes comme ça, jusqu'à des heures impossibles. Avec tout ce que tu fais dans la journée, tu ne peux pas rester sans manger pendant si longtemps. Tu as maigri, en plus.

Il la détailla d'un regard critique. Elle haussa les épaules. Oui, elle avait maigri, et alors ? Elle était loin d'être squelettique ! Au travail, elle marchait beaucoup, bougeait bien plus que lorsqu'elle passait ses journées plantée devant l'holovision. Il était normal qu'elle ait perdu un peu de poids, il n'y avait rien d'alarmant.

— Je vais aller préparer quelque chose, décida-t-elle.

— Je t'accompagne.

Il la suivit à la cuisine, s'appuya contre la table, pendant qu'elle réchauffait deux plats déjà prêts. Ludméa sentait son regard sur elle, et même s'il était tendre, cela la mettait mal à l'aise. Dans ses pensées, sa liaison éventuelle avec Ylana avait pris toute la place. Elle mourait d'envie de le confronter, mais en même temps, elle était terrifiée à l'idée de découvrir que tout cela était vrai. Elle attendrait la fin du repas. Oui, la fin du repas, ce serait le moment idéal. Pour l'instant, elle devait garder son calme.

***

Ruan observait Ludméa. Quelque chose était étrange dans son comportement. Chacun de ses gestes était retenu, mesuré. Son sourire n'avait pas sa chaleur habituelle. Après le repas, ils étaient passés au salon, et tout naturellement, il l'avait prise dans ses bras. Elle était tendue.

— Tu as encore des problèmes au travail ? Je croyais que cela commençait lentement à s'arranger ! avança-t-il.

— Oui, ça va mieux. Ils ont fini par m'accepter, ils ne font plus de remarques. Toi, ça va ? Tu avais l'air préoccupé…

Il soupira. Il y avait tant à dire… Il ne voulait pas l'ennuyer avec tout cela, et de toute manière, la plupart des problèmes devaient rester confidentiels. Elle était sa fiancée, cependant, pour sa propre sécurité et la sienne, il était obligé de lui cacher beaucoup de choses. Elle ne comprendrait pas.

— Quelques problèmes budgétaires, des gens qu'il faudra éventuellement transférer au Centre Médical, répondit-il évasivement. Et je crois que mon père ne va pas tarder à céder son poste à Dosch. Cela m'ennuie.

— Pourquoi ferait-il cela ? Le conflit de Bordure s'est résolu, il n'y a plus vraiment de risque, à présent !

— Il a d'autres choses plus importantes à faire que de garder la direction d'un établissement militaire. Tu sais, quand il est devenu général, il aurait dû tout naturellement céder son poste aux DMRS. Mais à ce moment-là, les circonstances ont fait qu'il a dû rester…

Une ombre passa sur son visage. Ludméa se demanda si cela avait un rapport avec la mort de ses parents. Elle savait que lorsque le père de Ruan était directeur, Daniel n'était que directeur-adjoint. Peut-être n'avait-il pas pu quitter les DMRS à cause du chaos qui avait régné sur l'établissement après ce tragique décès ? Elle ne se souvenait que trop de ce qui s'était passé lorsqu'Alicha avait disparu dans cet accident… Ils n'avaient pas laissé Ruan démissionner, malgré sa volonté de céder sa place à un autre.

— S'il veut partir, peut-être que c'est mieux pour lui, avança-t-elle. La dernière fois qu'il est venu nous voir, je l'ai trouvé changé.

— C'est vrai. Il a vieilli d'un coup. Mais à présent qu'il est de retour sur Lambda, il aura bien moins de responsabilités. Tu sais que s'il quitte les DMRS, il devra probablement retourner sur Alpha pour prendre un poste là-bas.

— Ce n'est pas si loin. Nous pourrons toujours aller les voir.

Il lui sourit. En un instant, elle avait compris une partie de ce qui le tracassait depuis quelques jours. Il avait du mal à s'imaginer vivre loin de Daniel et Helen. Il avait déjà perdu ses parents une fois, il ne voulait pas que cela se reproduise. La peur de l'abandon l'avait rongé toute son enfance, et quand Kathrin l'avait quitté, cela n'avait rien arrangé. Mais maintenant, il avait Ludméa… S'il la perdait, il ne pourrait le supporter.

— Tu as raison, ce n'est pas si loin…

Il lui caressa tendrement les cheveux. Elle le regarda avec douceur, cependant, lorsqu'il voulut l'embrasser, elle se détourna.

— Dis, tu ne regrettes jamais d'avoir laissé Ylana pour moi ? commença-t-elle.

Il lui jeta un regard étonné. Pourquoi lui demandait-elle cela ? Ils avaient déjà eu cette conversation au tout début de leur relation, et Ludméa s'était satisfaite de sa réponse.

— Tu sais bien que non ! Je te l'ai dit, je n'ai jamais aimé une femme comme je t'aime. Je suis bien, avec toi. Je n'aurais pas envie de changer quoi que ce soit !

Elle hocha la tête lentement. C'était peut-être l'effet de la lumière, mais il ne lui trouva pas un air très convaincu.

— Et Ylana, tu n'as jamais eu envie de la revoir ?

Quelque chose dans le ton de sa voix le mit immédiatement sur la défensive. Il effleura son esprit, le trouva bouillonnant d'émotions. Il baissa les yeux, concentré, tentant de retrouver le fil de ses pensées. Machinalement, il mordilla sa lèvre inférieure, comme toujours lorsque qu'il était ennuyé. Elle savait.

— Je l'ai revue, en fait, avoua-t-il. Il y a quelques jours, elle m'a appelé. Elle voulait me parler. J'avais envie de la voir, je pense que je me sentais encore coupable. J'avais besoin de m'assurer qu'elle allait bien, je pense.

La tension qui habitait Ludméa décupla. Ses mains se crispèrent presque imperceptiblement dans les siennes.

— Et ?

— Et quoi ? Nous avons passé l'après-midi ensemble, elle m'a parlé de son nouveau travail, de son mari. Elle a l'air heureuse.

— Vous avez seulement parlé ?

— Bien sûr ! Que veux-tu que nous ayons fait d'autre ? Oh, non, Ludméa, tu ne crois quand même pas que…

Elle baissa les yeux, triste. Il la serra contre lui, embrassa sa joue.

— Mais voyons, ma chérie, tu sais bien que je n'aurais pas fait une chose pareille ! Tu as confiance en moi, non ?

— Si. Je suis contente que tu aies été honnête avec moi, apprécia-t-elle.

— C'est la moindre des choses. Mais pourquoi m'as-tu si soudainement parlé d'Ylana ? Elle ne t'a pas appelée, au moins ? Elle n'est pas venue ici ?

— Non, bien sûr, pourquoi le ferait-elle ? Tu viens de me dire qu'elle est heureuse, lui fit-elle remarquer.

— Elle a toujours été très rancunière, et accepte mal de perdre.

— Les journaux vous ont prêté une liaison, lâcha-t-elle. Ils ont dit que tu avais couché avec Ylana.

— Ah bon. Je sens que cette fois, je vais vraiment leur coller un procès aux fesses. Propos mensongers, diffamation, j'ai le choix. Je ne veux pas que tu souffres constamment à cause de ses imbéciles de journalistes qui ne savent plus quoi inventer pour vendre leurs torchons !

Ludméa se blottit dans ses bras, rassurée. Il joua avec une mèche de ses cheveux, pensif. Il devrait faire plus attention, à l'avenir… Il aurait pu la perdre ! Si elle découvrait son secret, il n'était pas sûr qu'elle accepte de vivre avec cela. Mais pour l'instant, la situation était sous contrôle. Elle ne se doutait de rien.