CHAPITRE XV
Doyle contemplait les planches photographiques d'un air ennuyé. Il avait recommencé trois fois, et trois fois, il avait obtenu les mêmes résultats. Des résultats absurdes… Pour être vraiment certain de la neutralité de son expérience, il avait demandé à son assistant de la répéter, sans lui donner la moindre information. Celui-ci venait juste de lui apporter ses propres résultats, et ceux-ci confirmaient ce qu'il avait lui-même trouvé. C'était impossible. Pourtant, les planches étaient claires et aucun doute ne subsistait.
Peut-être était-ce la machine, alors ? Mais son assistant avait utilisé l'ancienne, vu qu'il n'avait pas encore passé le brevet pour se servir de la plus récente. Et ses résultats étaient identiques aux siens. Moins précis, mais encore une fois, le doute n'était pas permis.
Les sourcils froncés, il promena son regard d'une planche à l'autre. La première représentait le caryotype de la petite fille, qui portait maintenant le nom de Tia Romavitch. La vingt-quatrième paire de chromosome était nettement visible, malgré sa taille minuscule — plus petite encore que le chromosome Y. Après deux ans de recherche, il était enfin parvenu à concevoir une sonde capable de cibler quelques-uns des gènes présents sur cette paire surnuméraire, et la fluorescence les avait marqués de vert. Sur le caryotype, les bandes fluorescentes étaient clairement discernables. Plusieurs des gènes qu'il était parvenu à identifier semblaient être des silencers : des gènes capables de neutraliser l'activité d'un ou plusieurs autres gènes. Leur fonctionnement n'était visiblement pas très différent de celui du gène Xist, sur le chromosome X, dont l'ARN était responsable de l'inactivation de plusieurs gènes du chromosome X homologue chez les mammifères possédant deux gonosomes X. Cependant, ceux-ci semblaient avoir une portée bien plus grande. Les deux chromosomes de cette vingt-quatrième paire possédaient ces silencers, et l'ARN de ces gènes s'attaquait à plusieurs gènes situés sur des autosomes, inactivant la transcription de ceux-ci. Il avait quelques indices sur la fonction de quelques autres des gènes de cette vingt-quatrième paire de chromosomes, mais ils se réduisaient à d'hasardeuses comparaisons avec la fonction d'autres gènes ressemblants. Il lui faudrait encore bien des années pour identifier clairement ces gènes, et il n'avait ni le budget ni l'équipe nécessaire pour cela. D'autre part, cette tâche ne faisait pas partie du projet que lui avait confié Ruan Paso. Toutefois, sa curiosité avait été piquée, et il n'avait pu s'empêcher de se lancer dans quelques expériences supplémentaires… Le caryotype du garçon était très proche de celui de sa sœur. La vingt-quatrième paire était présente chez lui aussi. Comme pour elle, le reste des chromosomes semblait parfaitement normal. Rien à voir avec ceux d'Eli Lyen…
Il posa les yeux sur la planche photographique montrant le caryotype de la jeune femme rousse. La vingt-quatrième paire de chromosomes n'était pas présente, cependant, son caryotype n'aurait jamais été qualifié de normal pour autant : ses chromosomes étaient différents. La coloration au Giemsa avait déterminé des bandes sombres et des bandes claires, comme pour n'importe quel caryotype, mais ces bandes étaient différentes de celles que l'on trouvait sur les chromosomes humains. Doyle hésitait à faire cette distinction si tôt dans son projet, pourtant, cela lui apparaissait comme inévitable. Chez tous les êtres humains, les bandes G étaient toujours placées au même endroit sur les chromosomes. Chez Eli Lyen, elles étaient disposées différemment. Oh, la différence n'était pas énorme ! Rien de flagrant. Ses chromosomes semblaient un peu plus grands, également. Il y avait vingt-trois paires ; vingt-deux paires d'autosomes et une paire de gonosomes, comme chez n'importe quelle femme. Mais Eli Lyen n'était pas n'importe quelle femme. Et d'après son caryotype, elle n'était même pas humaine. Il s'en était douté, et ces résultats ne le surprenaient guère. Ce qui le surprenait déjà un peu plus, c'était de voir que les sondes fluorescentes avaient marqué le chromosome quatorze. Il y avait visiblement eu une translocation…
Le chromosome quatorze était un candidat idéal pour ce phénomène, à cause de son centromère placé à son extrémité. Les chromosomes de ce type étaient souvent sujets à des translocations réciproques ou non réciproques. Ici, il s'agissait d'une translocation non réciproque, communément appelée translocation robertsonienne. Un seul des deux chromosomes de la quatorzième paire était concerné, et la fluorescence l'avait nettement marqué. L'explication était simple : un des chromosomes de la vingt-quatrième paire avait fusionné avec un des chromosomes de la quatorzième paire, et celui-ci était devenu une sorte de chromosome hybride : moitié quatorze et moitié vingt-quatre. Visiblement, l'autre chromosome vingt-quatre s'était perdu au cours d'une division.
Ce type de phénomène n'avait rien d'étonnant en soi. C'était d'ailleurs ainsi que le chromosome deux des humains était apparu : à la suite de la fusion de deux chromosomes plus petits chez les primates ancestraux. En toute logique, Eli Lyen aurait dû posséder les deux chromosomes vingt-quatre, et ses enfants auraient dû posséder la translocation sur le chromosome quatorze, pas l'inverse. Il était plus qu'improbable qu'une séparation se soit effectuée, suivie d'une duplication, surtout dans chaque ovocyte… Non, décidemment, cette translocation restait un mystère. Eli Lyen n'avait visiblement aucun lien de parenté avec ses enfants, le chromosome vingt-quatre mis à part.
Doyle se gratta la tête, perplexe. Il avait étudié ces planches durant des heures, et il était incapable de trouver une explication logique à tout cela. Le garçon et la fille étaient clairement liés, mais pas la mère. Bientôt, il partirait sur Alpha, et là-bas, il pourrait utiliser l'interférome. Cela lui permettrait de faire des caryotypes plus détaillés, et d'autres translocations apparaîtraient peut-être. Cependant, il en doutait.
Mais ce qui lui posait ce problème existentiel n'était pas le profil génétique d'Eli Lyen ou de ses enfants, non. Après ses découvertes curieuses sur la résistance du sang des jumeaux au virus qui avait vraisemblablement tué leur mère, et surtout, la résistance du sang de Ruan Paso à ce même virus, il avait décidé d'approfondir sa recherche. Paso se prêtait volontiers aux prises de sang, et Doyle n'avait même pas besoin de lui fournir d'explications. Il avait donc pu établir son caryotype, et, par simple curiosité, il avait testé ses sondes sur ses chromosomes. Devant l'étrangeté des résultats, il avait recommencé plusieurs fois, également sur d'autres individus, incluant Ludméa Eisl dans sa recherche. La jeune femme avait été en contact avec le virus, tout comme Paso, et même s'il était absolument impossible qu'une modification génétique aussi fondamentale qu'une translocation ait pu en résulter, il se devait d'en avoir le cœur net.
Il tira la dernière planche à lui en soupirant. C'était inexplicable… Sur le caryotype de Ruan Paso, la fluorescence avait clairement marqué le chromosome quatorze. Il n'y avait pas d'erreur possible. Aussi étrange que cela puisse paraître, l'homme possédait cette étonnante translocation. En plus de ses vingt-deux paires d'autosomes, de son X et de son Y, il avait, dans chacune de ses cellules, un vingt-quatrième chromosome…
***
Doyle avait du mal à contenir son angoisse. Paso venait de le convoquer dans son bureau et il croyait savoir de quoi l'homme lui parlerait. Bien sûr, il avait fait son possible pour tenir ses recherches secrètes : même son assistant n'était au courant de rien. Il lui avait fourni tout le matériel génétique sans lui donner la moindre explication, et il était fort peu probable que Kososki ait pu deviner l'identité de Paso à la vue de son simple caryotype. Tous les soirs, il enfermait ses résultats dans un tiroir, dont il gardait la clé avec lui en permanence. Et lorsqu'il travaillait sur ses planches photographiques, il prenait soin de vérifier que personne ne pouvait le surprendre.
Mais visiblement, malgré toutes ses précautions, il y avait dû y avoir des fuites… Comment allait-il annoncer la vérité à Paso ? Après tout, celui-ci ne lui avait jamais demandé de faire des examens supplémentaires ! Il était censé travailler sur le virus, et uniquement sur le virus. L'homme prendrait sûrement très mal le fait qu'il ait, de son propre chef, décidé d'approfondir ses recherches sans même lui en toucher mot. Surtout que les recherches en question le concernaient directement… Paso réagirait sûrement très mal.
Doyle entra dans le bureau et fut accueilli par Yulia Bieri, la secrétaire de Paso. La jeune femme souriait, très accueillante. Elle lui proposa à boire, mais il refusa. Sa gorge était sèche, cependant, il voyait mal comment avaler quoi que ce soit pourrait atténuer son angoisse.
— Monsieur Paso vous recevra d'ici quelques minutes, annonça-t-elle. Il est en rendez-vous.
Doyle s'assit dans un fauteuil et plongea le nez dans ses dossiers. Il avait jugé bon d'apporter les dernières découvertes qu'il avait faites sur le virus, ainsi que les résultats de sa production. Le projet progressait étonnamment bien. Il faut dire que le budget était conséquent. Pour l'instant, il se contentait encore d'étudier les propriétés du virus, les conditions dans lesquelles son action était la plus rapide, son incubation, etc. La production en masse venait juste de commencer, mais s'avérait déjà plutôt prometteuse. Paso serait sûrement satisfait de lui.
À peine deux minutes plus tard, la porte s'ouvrit. Ruan Paso sortit de son bureau, l'air sombre. Cela commençait mal…
— Ah, Doyle ! s'exclama-t-il en le voyant. Je vous avais oublié, excusez-moi… Entrez donc ! Yulia, vous pouvez me faire montrer un sandwich ?
— Poulet-curry, comme d'habitude ?
— Exact. Et un café, aussi. Je tiens à peine debout.
Il avait effectivement une mine affreuse : de lourds cernes soulignaient ses yeux et une barbe de trois jours encadrait son visage encore plus pâle que d'accoutumée.
— Les gosses, vous ne pouvez pas imaginer à quel point c'est fatigant, expliqua-t-il. Vous en avez ?
— Euh, oui. Une fille de vingt ans et un garçon de dix-sept. Cela fait déjà un bout de temps qu'ils ne me réveillent plus la nuit.
Ruan partit d'un grand éclat de rire, mais cela ne détendit pas Doyle pour autant. Il sourit, crispé. Tout le monde savait que Paso et sa fiancée gardaient les jumeaux Romavitch chez eux, même si les enfants avaient officiellement été adoptés par la sœur de Ludméa et son mari. Ils avaient trouvé un arrangement étrange, cependant, cela ne le concernait pas, et à vrai dire, il s'en moquait un peu. Pour l'instant, la quasi-totalité de son cerveau s'était focalisée sur un but particulier : échapper à la colère de son directeur.
— Vous voulez boire quelque chose ? proposa Ruan.
— Non, merci. Votre charmante secrétaire s'est déjà chargée de moi, mais je n'ai pas soif.
— Très bien. Allons dans mon bureau, nous serons plus tranquilles. Et il y a quelqu'un que j'aimerais vous présenter…
Doyle s'était justement demandé où avait disparu le "rendez-vous" de Paso. Néanmoins, il eut du mal à cacher son étonnement. Il voyait mal qui son directeur pouvait souhaiter lui présenter. Il le suivit dans son bureau, perplexe. Malgré son air fatigué et exaspéré, Ruan semblait de bonne humeur… Depuis qu'il sortait avec cette jeune femme, il s'était grandement adouci et avait dompté son caractère impatient et colérique.
Un homme était assis sur un des fauteuils et paraissait prendre beaucoup de plaisir à plier une feuille de papier entre ses doigts. Sa peau était encore plus pâle que celle de Ruan — déjà anormalement claire pour un Alphien. Lorsqu'il leva la tête et leur sourit, Doyle remarqua la grande ressemblance physique qui existait entre lui et Paso. Il avait les cheveux noirs, mais les traits de son visage étaient très proches des siens. Sans doute s'agissait-il d'un cousin. Un jeune cousin. L'homme pouvait avoir vingt-cinq, vingt-six ans au maximum. Il était vêtu d'un uniforme militaire, et Doyle reconnut du premier coup d'œil ses galons de major : une feuille de chêne dorée sur les pattes de sa veste. Peut-être s'agissait-il d'un homme envoyé par Borovitch ? Celui-ci était depuis plusieurs semaines sur Alpha, et son absence semblait se prolonger. Les conflits de Bordure avec l'alliance ennemie se résolvaient doucement, mais la situation restait tendue.
Doyle aurait eu envie de détailler un peu plus le visage de ce jeune major, dérouté par sa ressemblance avec Paso. Comme ce dernier, ses traits avaient quelque chose d'étrange, d'inhabituel. Quelque chose qui faisait qu'on l'identifiait immédiatement comme non-Alphien, indépendamment de la pâleur de sa peau. Les yeux de cet homme étaient surprenants : un vert éclatant, menthe. Doyle ne se souvenait pas avoir déjà vu des yeux d'une couleur si étonnante auparavant.
Le major lui fit un sourire glacial, et il comprit qu'il n'avait pas intérêt à s'attarder trop longuement sur son visage. Ruan avait fermé la porte et était allé s'installer de l'autre côté de son bureau, dans son fauteuil. Doyle reporta son regard sur lui.
— Doyle, je vous présente mon cousin, le major Owen.
— Vous pouvez m'appeler Lúka, offrit ce dernier. Tout le monde m'appelle Lúka.
— Enchanté. Lorenz Doyle.
— C'est vous qui travaillez sur le virus, n'est-ce pas ?
— C'est exact. J'ai amené quelques résultats avec moi…
Le dénommé Lúka tendit la main et il lui donna le dossier qu'il avait préparé, un peu ennuyé. Il avait préparé cela pour Ruan, qui avait un passé glorieux de chercheur en biologie moléculaire. Le jeune major n'allait sans doute pas comprendre grand-chose à ce charabia technique… Mais immédiatement, celui-ci ouvrit le dossier et commença à le parcourir des yeux, très vite. Il tournait les pages d'un mouvement régulier, accompagnant son geste de soupirs ou de sourires amusés. De temps à autre, il revenait en arrière, s'arrêtait sur un détail, puis reprenait sa lecture rapide. Doyle et Ruan le regardaient en silence. Le premier était nerveux, le second semblait hésiter entre l'agacement et l'indifférence. Doyle lui jetait de petits coups d'oeils inquiets, mais il était absorbé par le manège bizarre de son cousin.
Au bout de quelques minutes, Lúka referma le dossier. Il garda les yeux baissés, les mains posées sur la couverture cartonnée beige, comme s'il réfléchissait à son verdict. Doyle s'agita sur sa chaise : dans ce dossier, il y avait l'aboutissement de deux ans de travail acharné. Enfin, le major releva la tête et fixa son regard vif dans le sien.
— C'est mieux que ce que j'imaginais.
Doyle se permit un soupir de soulagement et son visage se détendit de manière perceptible.
— Mais c'est tout de même très mauvais, reprit Lúka, ponctuant sa phrase d'un sourire froid.
Il jeta le dossier nonchalamment sur le bureau de Ruan, puis croisa les bras sur sa poitrine. Son cousin s'en empara et commença à le feuilleter, les sourcils froncés.
— Cela dit, vous avez encore de longues années devant vous pour vous améliorer, ajouta Lúka avec un peu de douceur. Loin de moi l'idée de vous décourager.
Il parlait avec un léger accent que Doyle ne parvenait pas à déterminer. Il n'y avait pas que l'accent, d'ailleurs. Ce Lúka avait aussi une manière de prononcer les mots plutôt étrange. Peut-être un défaut de prononciation. C'était si régulier — surtout dans sa manière de dire les "r" et les "l" — que c'était l'explication la plus plausible. La façon dont il plaçait les accents toniques laissait également à désirer. Doyle aurait mis sa main à couper que l'alphien n'était pas sa langue maternelle… Il se raidit et sentit les battements de son cœur s'accélérer. Ce Lúka était très probablement Torien et il venait de lui remettre en toute confiance le résultat de ses recherches ! Quel imbécile ! Depuis des années, les rumeurs couraient sur les origines de Ruan. Avant lui, son père avait subi la méfiance de ses employés et n'avait dû sa fulgurante ascension sociale qu'à la richesse de sa famille et aux nombreux dons qu'il avait faits aux DMRS. Mais Ruan avait l'appui de Borovitch, comme son père avant lui, et le Général n'accordait sans doute pas sa confiance sans un minimum de réflexion.
Il jeta un coup d'œil à Ruan. Celui-ci s'était plongé dans la lecture de son dossier, de toute évidence très intéressé. Lui au moins n'avait pas l'air de trouver ses résultats aussi mauvais que ce que son cousin semblait avancer.
— Vous êtes biologiste ? se permit Doyle, vexé du jugement hâtif du jeune major.
Lúka lui lança un regard étrange : un mélange de mépris et d'amusement. Il haussa finalement les épaules, puis ramassa son pliage sur le bureau de Ruan et continua son œuvre, très concentré. Cela acheva d'énerver Doyle, déjà à fleur de peau. Il crispa ses doigts sur les bras du fauteuil.
— Mon cousin est plein de ressources, expliqua enfin Ruan, reposant le dossier sur son bureau. Il n'en a vraiment pas l'air comme ça, avec sa boulette de papier, mais c'est un véritable petit génie.
Le petit génie en question leva les yeux et jeta un regard mauvais à son cousin, qui se contenta d'un sourire cynique. Doyle observait cet échange, curieux. Sa colère n'était pas retombée, mais de toute manière, il aurait été très malvenu de l'exprimer ici. Se concentrer sur autre chose lui permettait de canaliser ses émotions trop fortes. D'après leur interaction étrange, Ruan n'avait pas l'air d'apprécier son cousin. La façon dont il avait parlé de ses capacités intellectuelles était tout sauf flatteuse. Le jeune major ne paraissait pas avoir un amour fou pour Paso, lui non plus. Les deux se méprisaient, se craignaient aussi, peut-être.
— Très bien, Doyle. Personnellement, je suis assez content de vous, conclut Ruan. Et c'est ce qui compte. L'avis de mon cher cousin n'est qu'accessoire. Il est très perfectionniste.
— Si je peux me permettre une chose, monsieur Doyle, intervint Lúka. L'eau. L'eau est la clé. Bien sûr, vous êtes libre d'interpréter cela comme vous voulez. Après tout, mon avis n'est qu'accessoire.
Les deux cousins se défièrent du regard. Ruan fut le premier à céder.
— Vous pouvez retourner à vos recherches, je n'ai plus besoin de vous. Nous nous reverrons dans un mois au plus tard, pour discuter de vos résultats.
Doyle se leva, salua les deux hommes. Le dossier gisait sur le bureau. Il passerait sans doute à la poubelle d'ici quelques minutes. Ou il serait classé parmi les piles de dossiers identiques dans les grands tiroirs du mur du fond, ce qui revenait plus ou moins au même.
— Je peux le reprendre ? demanda-t-il.
— Faites seulement.
Il saisit la pochette cartonnée avec un sourire poli, puis tourna les talons. Ruan lui ouvrit la porte et il se dépêcha de sortir, contenant mal son impatience. Lorsqu'il fut dans le couloir, un grand sourire se dessina sur ses lèvres. Lorsqu'il avait consulté le dossier, le major avait plusieurs fois porté son index à sa bouche pour tourner les pages. Doyle pourrait sûrement rassembler suffisamment de matériel génétique pour mener à bien son nouveau but : savoir si le jeune cousin de Ruan Paso possédait lui aussi cette curieuse translocation chromosomique et ce fameux chromosome vingt-quatre…
***
Une fois que Doyle eut quitté son bureau, Ruan se leva et tourna le dos à Lúka, perdant son regard sur le paysage qui s'étendait à ses pieds. Il contenait mal sa colère.
— Cet homme est un excellent élément, lâcha-t-il. Tu as ridiculisé ses travaux et ses efforts.
Lúka haussa les épaules, même s'il savait que Ruan ne pouvait pas le voir. Ses doigts étaient toujours occupés par son pliage, qui commençait lentement à prendre forme.
— Je suis navré, répondit-il enfin. Un enfant aurait pu mieux faire.
— Oui, un enfant comme toi, sûrement ! Désolé, ici, nous ne sommes pas tous de petits génies. Tu dois comprendre ça.
— Oh, arrête, je suis loin d'être un génie. Sérieusement, ce projet est à la portée de n'importe quel étudiant de première année.
— N'oublie pas que notre technologie est bien moins avancée que celle que toi tu utilises, lui rappela Ruan.
— Ce n'est tout de même pas de ma faute si votre gouvernement interdit l'avancée technologique et la publication des anciennes découvertes ! Si vous aviez des machines plus sophistiquées…
— Oui, et si nous avions soudain un cataclysme nucléaire ? rétorqua-t-il avec mauvaise humeur. Notre gouvernement est justement très conscient de ce qui s'est passé sur Toria ! Nous n'avons pas l'intention de faire les mêmes erreurs que vous.
— Pfff, les Américains, marmonna Lúka sur un ton méprisant.
— Quoi, qu'est-ce que tu as dit ?
— Laisse tomber. De toute manière, cela ne te concerne pas, tu es torien.
— Ma mère était alphienne, lui fit remarquer Ruan.
— Oh, quelle gloire ! En effet !
— Qu'est-ce que tu as contre les Alphiens ? gronda-t-il.
Il n'appréciait que très moyennement que Lúka critique ouvertement les origines de sa mère. Il se tourna vers lui et plongea ses yeux dans les siens, les sourcils froncés.
— Ce sont de fieffés menteurs, répliqua Lúka. Ils mentent effrontément, pour se donner une raison d'attaquer Toria à tort et à travers. C'est leur petit plaisir. Ils veulent toujours tout avoir. Ils ont voulu leur indépendance et maintenant, ils veulent Toria. Pas pour ses territoires si prospères, certainement pas. Tout le monde, même les gosses, sait que ces terres ont été dévastées par les radiations et que la vie à la surface est presque impossible. Pourtant, ils veulent Toria. Juste pour la gloire. Juste pour pouvoir clamer haut et fort qu'ils sont les meilleurs, les plus forts, les plus puissants… Ce n'est pas de votre faute, vous avez de qui tenir !
— Comment ça ?
— Etudie tes livres d'histoire, cingla Lúka. Vous faisiez déjà pareil sur la Terre il y a six cents ans. Toujours à vouloir montrer que vous étiez les meilleurs, les plus intelligents, les plus justes… Vous vendiez des armes à des peuples moins avancés pour qu'ils se fassent la guerre, et vous arriviez ensuite en grands seigneurs pour rétablir la paix.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Je parle des ancêtres des Alphiens, les Américains.
— Eh bien c'est passionnant, vraiment. Là, tout de suite, je me sens plus intelligent. Tu veux bien poser ta boulette de papier deux minutes ? Ça m'agace.
Lúka lui fit un sourire dégoulinant de cynisme, et reprit son pliage, ignorant la remarque de Ruan.
— Y a pas à dire, tu es encore pire qu'avant. Je comprenais déjà très bien pourquoi Line t'avait quitté, mais maintenant, c'est encore plus clair, insinua-t-il, sachant très bien que cela ne manquerait pas de le blesser.
— Je t'interdis de parler de ma femme !
— Tu dois te sentir bien seul, à présent…
Lúka sembla sur le point de bondir de son fauteuil pour lui sauter à la gorge, puis il se détendit et se concentra à nouveau sur son pliage. Sa rose était presque terminée.
— Non, en réalité, tu vois, je ne me sens pas seul du tout. Je suis plutôt bien entouré.
— Ludméa m'a dit que Line était enceinte, avança Ruan. Oh, bien sûr, elle ne me l'a pas vraiment dit, rectifia-t-il. Mais je l'ai su. Visiblement, elle n'avait pas très envie que tu le saches.
Il avait un petit air triomphant qui donna envie à Lúka de lui mettre son poing dans la figure, mais la violence ne résoudrait rien. Il se contenta de relever les yeux pour lui adresser un regard las.
— Elle a perdu le bébé.
— Ah.
A présent, Ruan se sentait plutôt gêné, et Lúka aurait sans doute apprécié ce moment si le sujet de leur petite conversation avait été plus gai.
— Doyle est un homme très curieux, déclara-t-il, peu désireux de continuer à s'entretenir de Line avec Ruan.
— Il est bon dans ce qu'il fait.
— Oui, mais il est vraiment trop curieux. Il a passé son temps à nous observer, comme s'il cherchait le petit détail pour nous piéger. Il se doute de tes origines toriennes, je crois.
— Ce ne serait guère étonnant. C'est presque de notoriété publique. Et puis, est-ce que j'ai l'air d'un Alphien ?
— Tu n'as pas l'air d'un Torien non plus. Pas plus que moi.
Ce fut au tour de Ruan de hausser les épaules. Il se rassit dans son fauteuil et se mit à tripoter des papiers qui traînaient sur son bureau.
— Les gens connaissent mal Toria. Bien sûr, on imagine tous les Toriens comme un peuple plutôt petit, avec la peau claire et les yeux bridés.
— Je crois que les Alphiens les moins cultivés, c'est-à-dire le quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population, n'ont retenu de cette description que la peau claire. N'importe quel individu qui n'a pas une peau brune est aussitôt étiqueté comme Torien, remarqua Lúka.
— C'est vrai, admit Ruan. Cela dit, il y a aussi des Toriens à la peau foncée. En tout cas, pour ce qui est des familles nobles, très peu ont les yeux bridés et les cheveux noirs.
— Je vois ça, commenta Lúka, détaillant Ruan du regard. De toute manière, Doyle se doute de quelque chose. Il faudra le surveiller.
Ruan hocha la tête en silence. Son esprit était déjà ailleurs. Lúka lui tendit sa rose de papier d'un geste brusque qui le fit sursauter.
— Tu m'offres des fleurs, maintenant ?
— Mais non, espère d'imbécile. C'est pour la petite.
— La petite ? répéta-t-il, sans comprendre.
— La petite ! Nato, Tia, la fille, là ! Je ne sais pas comment tu l'appelles. La gamine, quoi.
— Oh. Très bien, je lui donnerai. Je ne pense pas qu'elle l'acceptera, sachant que je l'ai touchée, ajouta-t-il d'un air lugubre.
— Pardon ?
— Elle me déteste. Dès que je m'approche d'elle, elle s'enfuit en courant, ou alors elle se met à pleurer. Elle est très vindicative, en plus. Elle utilise même son don pour m'éloigner d'elle.
Lúka ouvrit de grands yeux, très étonné.
— Tu veux dire qu'elle est déjà capable de se servir de son don, alors qu'elle n'a que deux ans et demi ?
— Oh oui, elle en est très capable. Une vraie peste, cette petite.
Lúka se recula dans son fauteuil et plissa les paupières, fixant Ruan d'un air pensif. Celui-ci détourna les yeux, mal à l'aise.
— C'est très étrange, conclut-il. Et tu dis qu'elle ne t'aime pas ? Peut-être qu'elle sait des choses que tu ne sais pas. J'aimerais bien la voir.
— Tu l'as déjà vue.
— Et alors ?
— En ce moment, elle est chez ma belle-sœur.
— Ça ne fait rien, je peux attendre. Le petit garçon, ça va ?
— Ce gosse est un amour, sourit Ruan. Il est adorable. Dommage que sa sœur ne soit pas comme lui.
— Ouais, les filles ont toujours été plus chiantes que les garçons, de toute manière, avança Lúka. Quand Line était petite, c'était une vraie chipie.
— Je n'arrive pas à imaginer Line en petite peste, fit pensivement Ruan. Mais si tu veux voir Nato — Tia, je veux dire — on s'arrangera.
Lúka n'apprécia pas le petit sourire qui s'était dessiné sur les lèvres de Ruan lorsqu'il avait parlé de Line. Le baiser qu'ils avaient échangé quatre ans plus tôt lui était toujours resté sur le cœur, même s'il avait depuis longtemps pardonné à sa sœur. Il eut soudain envie de lui demander des nouvelles de sa cousine, mais cela lui parut terriblement hors de propos : il avait tout perdu à cause d'elle, même s'il ne pouvait décemment pas lui en vouloir. Après tout, il avait été plus que consentant. Cela dit, il était préférable de laisser la trop jeune Line Paso en dehors de sa vie pour l'instant.
— Bon, je vais y aller. Tu as sûrement du boulot.
— Tiens, tu te préoccupes de ça, maintenant ? s'étonna Ruan.
— Non, en fait, je m'en moque, mais je suis pressé.
— Voilà qui te ressemble déjà plus.
— Tu n'oublieras pas de lui donner ma rose, lui rappela Lúka.
— Ne t'inquiète pas. Je ne tiens pas spécialement à la garder pour moi, de toute manière.
— Surveille Doyle. Ce type ne me dit rien qui vaille. Je ne suis pas sûr que nous puissions avoir confiance en lui.
— Moi, j'en suis sûr, appuya Ruan.
— Très bien. C'est ta décision, après tout. Et notre cher président, comment va-t-il ?
— Bien. Pour l'instant, il attend nos ordres. Il est plutôt docile, c'est bien. Aussi longtemps qu'il peut mener ses propres projets à bien, il nous fiche la paix et j'ai le champ libre.
— Parfait. Voilà au moins un élément de ton plan qui a fonctionné. Je commençais presque à désespérer.
Il se leva, parut sur le point de dire quelque chose, puis se ravisa. Il tourna les talons.
— Au fait, commença Ruan. Je ne veux pas jouer les rabat-joie, mais l'uniforme militaire a été changé l'an dernier. Tu devrais te remettre au goût du jour. Doyle n'est qu'un chercheur, mais si tu venais à croiser un officier, tu aurais l'air malin.
Lúka se retourna pour lui faire face, ennuyé. Il n'aimait pas se sentir ridicule, et encore moins devant Ruan.
— Ce n'est pas comme si je pouvais entrer dans un magasin et demander un uniforme de l'armée alphienne, lui fit-il remarquer. Celui-ci était à mon père. Je n'en ai pas d'autre.
Ruan fut tenté de lui dire de se débrouiller tout seul, cependant, cela n'aurait pas été très intelligent de sa part : si les gens soupçonnaient Lúka, ils feraient vite le lien avec lui, et leur plan risquait fort d'y perdre quelques plumes… Sans compter qu'il était maintenant au-dessus de ce genre de gamineries.
— Daniel ne tardera pas à rentrer d'Alpha. Tu n'auras qu'à passer le voir, il pourra t'avoir un uniforme, proposa-t-il.
— Très bien. On fera comme ça, alors. J'ai d'ailleurs hâte de connaître ton père adoptif, depuis le temps que tu me parles de lui.
Il se demanda si Lúka était ironique, mais il semblait sincère, pour une fois. L'homme lui fit un grand sourire suivi d'un salut militaire et passa la porte. Ruan se cala dans son fauteuil et soupira, agacé. Pourquoi ne pouvait-il pas grandir un peu ?
***
Daniel Borovitch était enfin revenu de son séjour sur Alpha, après plusieurs semaines d'absence. Il était exténué, et l'accumulation de travail en retard qui l'attendait impatiemment à son arrivée fut loin de le ravir. Certes, Ruan avait fait de son mieux pour s'occuper des dossiers concernant les DMRS, néanmoins, il ne pouvait traiter les dossiers militaires. En conséquence, Borovitch avait dû passer nombre de ses nuits plongé dans des problèmes administratifs qui étaient bien loin de ses préoccupations actuelles. Le conflit s'était résolu à grand mal, mais la situation en Bordure était toujours tendue. La planète Delta, surtout, leur posait un problème sérieux : de nombreux Toriens s'y réfugiaient illégalement, et certains d'entre eux s'étaient révélés être des espions de l'Alliance ennemie, qui avaient divulgué des informations sans prix à leurs dirigeants. Quelques-uns avaient pu être interceptés, mais la menace planait toujours.
Il avait maigri et ses cheveux auparavant grisonnants se parsemaient de trop nombreux cheveux blancs. En quelques semaines, il avait vieilli de plusieurs années, et accusait à présent ses soixante ans. En le voyant ainsi fatigué, Ruan avait longuement hésité à lui parler du problème presque risible de Lúka. Cependant, il connaissait son père adoptif et savait que celui-ci n'apprécierait guère qu'il ait mis leur plan si bien pensé en danger simplement pour le ménager. Et étonnamment, la réaction de Daniel avait été à des années-lumière de ce qu'il avait imaginé : son visage s'était éclairé, et il avait souri. « Oh oui, cela me fera plaisir de revoir le fils de Mikhail, après tout ce temps… » avait-il dit. Ruan ne savait même pas qu'il le connaissait. Il lui avait parlé de lui, l'avait mentionné plusieurs fois au cours de leurs nombreuses conversations, mais Daniel n'avait jamais paru plus que vaguement intéressé. C'était seulement lorsque Ruan avait mentionné le nom de Mikhail qu'il avait manifesté un peu plus d'intérêt. Décidément, il ne cesserait pas d'en apprendre sur Lúka…
Ludméa avait servi à boire à ses futurs beaux-parents, suivie de près par la petite Tia, qui semblait décidée à rester constamment dans un rayon d'un mètre cinquante d'elle. Elle avait préparé un gâteau, lequel était à présent bien entamé. Tio, les joues barbouillées de chocolat, tendait déjà la main vers une seconde part.
— On ne se goinfre pas, le réprimanda Ludméa. Tu n'auras plus faim pour le dîner ce soir ! Et puis, laisses-en un peu pour les autres, ta sœur n'a même pas encore eu sa part.
Obéissant, il reposa sagement ses mains pleines de miettes sur ses genoux. Ruan saisit une serviette et lui essuya la bouche, puis les doigts, sous le regard attentif et bienveillant d'Helen. Le petit garçon vint s'installer près de lui, très calme.
— Je n'aurais jamais imaginé te voir un jour avec des enfants, avança sa mère adoptive. Tu t'en sors très bien.
— Merci. Mais tu sais, je ne fais pas grand-chose, c'est surtout Ludméa qui s'occupe d'eux.
— C'est normal, commenta Daniel. C'est à la mère de s'occuper des enfants.
— Que tu es vieux jeu ! le réprimanda Helen, lui lançant un regard noir. C'était comme cela il y a cinquante ans ! Les choses changent, je te signale.
Ludméa revint s'asseoir près de Ruan, au grand soulagement de Daniel, qui s'empressa de changer de sujet. Son fiancé passa un bras autour d'elle, heureux. En face d'eux, sur l'autre canapé, ses parents leur sourirent. Dire que leur fils avait failli passer à côté du bonheur… Helen prit Tia sur ses genoux. Pendant quelques minutes, la fillette s'amusa avec son bracelet, puis se lassa et glissa à terre, pour aller ensuite se réfugier auprès de Ludméa.
— Elle est très timide, expliqua celle-ci. Tu veux du gâteau, ma puce ?
Tia secoua la tête d'un air renfrogné. Elle baissa les yeux et se mit à tripoter les volants de sa robe bleue.
— Tia, arrête de faire ta mauvaise tête et vient t'asseoir sur le canapé, fit Ruan.
La petite lui jeta un regard méprisant, puis grimpa sur le sofa presque à contrecoeur. Elle se blottit contre Ludméa, loin de lui.
— Elle est très attachée à Ludméa, déclara-t-il, agacé.
— Je me rappelle de toi quand tu avais son âge : tu ne lâchais pas ta mère d'une semelle, lui apprit Daniel.
Ruan rougit légèrement, puis détourna les yeux. Il n'aimait pas qu'on lui parle de sa mère. Toutefois, cela le rassurait de savoir que le comportement de Tia n'était pas unique. Ce moment de malaise fut interrompu par un coup de sonnette.
— J'y vais, annonça Ludméa.
Tia tendit les bras vers elle, et elle la souleva en soupirant. Elle aimait énormément sa fille, mais parfois, son attachement affectif excessif lui portait sur les nerfs. Heureusement que son frère n'était pas comme ça ! Elle n'aurait pas pu supporter d'être suivie constamment par les deux enfants. Elle échangea un regard lourd de sens avec Ruan, puis quitta la pièce.
— La pauvre est exténuée, avec la petite qui la colle tout le temps.
— Oh, ta mère en avait marre aussi, répondit Daniel avec un sourire.
— Et ? Ça m'a passé, j'imagine…
— Tu as suivi ta sœur, répondit Helen, les yeux pétillants de malice. Ne t'inquiète pas, elle arrêtera. Certains enfants font ça. Ils semblent avoir une peur folle de l'abandon. Dès que ta mère quittait la pièce, tu te mettais à pleurer. J'imagine que tu étais persuadé qu'elle allait te laisser là.
— Oui, mais est-ce que je hurlais à chaque fois que mon père voulait me prendre dans ses bras ? rétorqua Ruan.
— Tu t'enfuyais en courant dès qu'il cherchait à te porter.
— Ah bon.
Il se sentit soudain coupable de reprocher à cette enfant un comportement qu'il avait lui-même eu étant plus jeune. Peut-être était-ce tout simplement normal ? Pas forcément courant, mais en tout cas moins étrange que ce qu'il avait pensé ? D'ailleurs, qui pouvait dire ce qui était normal et ce qui ne l'était pas ? Tio, par exemple, était étonnamment vif et mûr pour son âge. Etait-il plus normal que sa sœur ?
***
Ludméa ouvrit la porte à Lúka, mal à l'aise. Comment devait-elle réagir ? Il était le cousin de Ruan, mais elle était la meilleure amie de Line ! Que ferait-elle s'il tentait de lui faire prendre parti ? Son amie ne lui avait jamais dit clairement ce qui s'était passé, cependant, elle avait compris à demi-mot et à son attitude que leur séparation était due à quelque chose qu'avait fait Lúka. Visiblement quelque chose de grave.
Lúka paraissait gêné lui aussi. Il lui fit un sourire hésitant. Il aurait sans doute préféré que ce soit Ruan qui lui ouvre la porte. Il passa la main dans ses cheveux, embarrassé.
— Bonjour, Ludméa.
— Bonjour Lúka, répondit-elle un peu froidement.
Elle n'y pouvait rien, elle n'avait jamais réussi à l'apprécier. Il était le cousin de Ruan, mais dès qu'il se trouvait dans la même pièce qu'elle, elle se sentait vulnérable.
— Je t'ai apporté des fleurs, avança-t-il en lui tendant un joli bouquet coloré.
Elle fronça les sourcils.
— Tu les as ramassées dans le jardin ?
— Si tu ne les veux pas…
— Non, ce n'est pas grave.
Elle ne savait pas trop comment prendre le bouquet. Ses bras étaient occupés par Tia, et la fillette s'agitait, tournant la tête pour mieux observer Lúka.
— Donne-moi la petite, proposa-t-il.
Un instant, elle fut sur le point de lui dire que la petite en question ne lui permettrait jamais de la porter, puis décida de le laisser faire ses propres expériences. Lúka tendit les bras et elle lui confia Tia, s'attendant à ce qu'elle se mette à pleurer. A sa grande surprise, la fillette se colla à lui, le visage radieux. Elle lui tira aussitôt les cheveux et il grimaça. Ludméa ne voulait pas lui montrer son trouble, et les fleurs constituaient un prétexte absolument parfait. Elle fit mine de détailler le bouquet. En effet, Lúka s'était servi dans leur jardin. Cependant, ne dit-on pas que c'est l'intention qui compte ?
Elle le détailla du coin de l'œil : il avait meilleure mine que Line, c'était un fait. Autant la jeune femme avait maigri, autant il avait repris du poids. Cela lui donnait une carrure plutôt athlétique, et honnêtement, il était loin d'être laid à regarder. Sa ressemblance avec Ruan était frappante, à présent qu'il n'était plus si famélique et que ses joues avaient perdu leur aspect creusé. La chemise beige qu'il portait faisait ressortir l'éclat vif de ses yeux, donnant à ses iris une teinte plus claire. Ses boucles sombres avaient été soigneusement brossées, mais le vent y avait visiblement semé un désordre relatif. L'effet général était plutôt attractif.
Remarquant qu'elle le regardait, il lui sourit. La fillette, blottie contre lui, paraissait dans son élément, parfaitement en confiance. C'était étonnant. Cela ferait sûrement de la peine à Ruan. Peut-être devrait-elle la reprendre ? Mais lorsqu'elle tendit les bras vers Tia, celle-ci secoua la tête avec énergie.
— Je crois qu'elle m'a adopté, plaisanta Lúka. Je la garde, elle ne me dérange pas.
Ludméa se trouva désemparée. Elle se voyait mal insister pour reprendre sa fille, pourtant, elle savait que Ruan n'allait pas apprécier. Finalement, elle décida de laisser tomber. Elle n'avait pas le choix, de toute manière. Le bouquet serré contre elle, elle le guida vers le salon. D'un seul coup, tous les regards se tournèrent vers eux. Elle lut l'interrogation, puis la colère dans les yeux de son fiancé, et secoua doucement la tête, désolée.
— Je vais mettre le bouquet dans l'eau, annonça-t-elle, avant de battre en retraite dans la cuisine.
Daniel se leva et vint à la rencontre de Lúka, un grand sourire aux lèvres.
— Lúka ! Comme tu as grandi ! La dernière fois que je t'ai vu, tu devais avoir cinq ans tout au plus ! Tu es le portrait craché de ton père.
— Vous connaissiez mon père ?
Son ton trahissait presque son angoisse, et il tenta de se ressaisir. Il savait qu'il avait blêmi et espérait que ce n'était pas trop visible. Comment cet homme pouvait-il connaître son père ? Et le connaître lui ? Il ne l'avait jamais vu ! Ou en tout cas, il ne s'en souvenait pas…
— Oui, bien sûr ! Pas très bien, mais je l'ai rencontré plusieurs fois. C'était un ami de Ruan. Je veux dire, Ruan, le père de Ruan, ajouta-t-il comme il se rendit compte que sa phrase pouvait prêter à confusion.
— Ah bon ? Je savais qu'ils étaient amis, mais… Je ne me rappelle pas vous avoir déjà vu, je suis navré.
— Ce n'est pas grave. Tu étais très jeune !
Ludméa revint dans la pièce avec un vase rempli de fleurs. Daniel fronça les sourcils. Il fit un signe de la main à Ruan, qui se leva pour les rejoindre.
— Allons dehors, décréta-t-il. Nous avons des choses à discuter qui doivent rester entre nous.
— Oui, mais je vais peut-être saluer votre femme d'abord, avança Lúka. Je ne voudrais pas passer pour un rustre.
Il s'exécuta, en profita pour confier Tia à Ludméa, et accompagna les deux hommes dehors.
***
Le jardin de Ruan était presque aussi impressionnant que celui de Saraï, bien que plus petit. Le soleil était encore haut dans le ciel, mais la luminosité était moins forte qu'en milieu de journée. Cela rendait les couleurs plus chaudes, moins tranchées. Le bleu y dominait nettement. Lúka se demanda si c'était parce que Ludméa aimait cette couleur, cependant, les arbres qui avaient été plantés là ne l'avaient pas été récemment. Eve aimait le bleu, elle aussi… Un large ruisseau, presque une rivière, sillonnait le jardin en volutes compliquées qui n'avaient rien de naturel. Çà et là, un petit pont de bois l'enjambait. Au loin, il pouvait même apercevoir un pavillon, en bois lui aussi. Il suivit les deux hommes qui marchaient sans but précis sur le chemin de dalles blanches, pensif. Un instant, il imagina la jeune Line, adossée contre un arbre, un livre à la main, tournant les pages, les yeux brillants. De plus en plus souvent ces derniers temps, il revivait les moments passés en sa compagnie. Elle lui manquait un peu. Il était évidemment hors de question de la revoir…
La main dans sa poche, il jouait avec son alliance. Il ne la portait plus, mais il avait du mal à s'en séparer. Line lui avait rendu la sienne, finalement. Il l'avait mise dans son tiroir, juste à côté de la fleur violette qui lui rappelait tant sa jeune homonyme. Cette association était malsaine, même lui s'en rendait compte, pourtant, l'endroit lui avait paru approprié. Ce tiroir, c'était un peu son coffre à souvenirs. Il ne voulait pas y remiser son alliance, non, pas à côté de celle de Line… Alors il la gardait sur lui, il la tournait entre ses doigts, cherchant l'irrégularité du métal à l'endroit où le nom de sa sœur était gravé.
Mais l'heure n'était plus aux sentiments. Daniel et Ruan l'attendaient, quelques mètres plus loin. Il les rejoignit, se composant un visage neutre et digne. Ils s'étaient tous deux adossés à la barrière d'un petit pont de bois, se faisant face. Lúka vint se placer près de Ruan, pour mieux détailler son père adoptif. Daniel avait la peau brune de la plupart des Alphiens, le résultat inévitable d'un métissage qui s'était opéré sur plusieurs siècles. Grand et sec, il en imposait par sa seule présence, même si Lúka ne doutait pas qu'il puisse se montrer tendre et sensible avec les gens qui comptaient pour lui. Une longue cicatrice lie-de-vin s'étendait sur sa joue gauche, probablement une blessure de guerre. Cela ressemblait à s'y méprendre au genre de marques qu'aurait laissé un coup de couteau.
— Ruan m'a parlé de ton problème d'uniforme, commença-t-il. Cela me surprend même que tu aies pu garder celui que j'avais donné à ton père en si bon état depuis toutes ces années…
— C'est vous qui le lui aviez donné ? s'étonna Lúka.
Son père ne lui avait jamais dit qu'il connaissait Daniel Borovitch. D'un autre côté, il ne lui avait jamais dit grand-chose.
— Oui. A l'époque, je n'étais que major. Nous avions plus ou moins la même carrure, l'uniforme lui allait presque mieux qu'à moi ! Il n'a pas été difficile de prétexter une erreur du service de nettoyage pour obtenir un uniforme supplémentaire, expliqua-t-il.
— Mais comment connaissiez-vous mon père ?
Les détails concernant l'obtention de l'uniforme n'intéressaient guère Lúka. En revanche, il voulait savoir comment Daniel avait rencontré son père… Surtout qu'il semblait le connaître lui aussi, ce qui attisait sa curiosité.
— C'est simple. Je t'ai dit que Mikhail était un ami de Ruan. Je l'ai rencontré la première fois au mariage de Ruan et d'Eve. Il était venu avec ton grand frère, qui devait avoir quatre ou cinq ans, à l'époque.
— Mon grand frère ? répéta Lúka.
— Ethan, si je ne me trompe pas, avança Daniel.
Lúka resta quelques instants silencieux, pendant que son esprit tentait à toute vitesse de recoller les morceaux de ce passé dont il n'avait jamais eu idée. Ethan, c'était bien sûr une fausse identité que son père lui avait donnée pour pallier aux problèmes que posaient les différentes trames temporelles. Pourquoi ne se souvenait-il de rien ? Evidemment, Daniel, l'ayant vu au mariage de Ruan et Eve alors qu'il avait cinq ans, ne pouvait pas le voir six ou sept ans plus tard au même âge sans croire qu'il s'agissait d'un autre petit garçon. C'était logique. Son père avait sans doute dû confirmer ce que tout le monde pensait être la seule explication logique.
Puis, il releva la tête et observa Daniel. Il mentait. C'était très clair, et Lúka se maudit. Comment ne l'avait-il pas remarqué immédiatement ? Pourquoi relâchait-il sans cesse sa garde ? Son père n'aurait pas été fier de lui, et il aurait eu raison ! Mais l'homme l'avait déstabilisé en lui parlant d'un passé qu'il ne connaissait pas… Il devait se méfier de lui. Daniel Borovitch savait pertinemment qu'il n'avait pas de grand frère. Et il y avait fort à parier qu'il savait également de nombreuses choses concernant Mikhail de l'Orme que Lúka lui-même ignorait.
— Ton père est ensuite revenu avec toi. Je m'en souviens très bien. Eve était enceinte de Ruan, à cette époque.
Lúka, qui observait Ruan du coin de l'œil, vit clairement une ombre passer sur son visage. Il n'aimait pas que l'on parle de sa mère. Dans d'autres circonstances, peut-être l'aurait-il charrié un peu, peut-être l'aurait-il même poussé à bout, mais certainement pas devant Daniel. Il avait le sentiment que l'homme ne lui pardonnerait pas, et qu'il était bien plus dangereux qu'il le paraissait. A présent, le fait que Borovitch connaisse la vérité lui apparut comme absolument indéniable : s'il l'avait vu à l'âge de cinq ans, plus de trente ans auparavant, il devait forcément se rendre compte de l'incohérence de la situation ! Ruan, lui, avait été troublé par la mention de sa mère. De toute manière, Lúka l'avait déjà mis au courant. Enfin, en quelque sorte…
— Après cela, je ne l'ai plus revu. Ruan me parlait de lui de temps à autre, cependant, après… après sa mort, je n'ai pas eu l'occasion de recroiser ton père, reprit Daniel.
Il mentait encore. Si Ruan n'avait pas été présent, si Borovitch avait été moins puissant, Lúka aurait peut-être tenté de pénétrer son esprit pour déterminer ce qu'il savait exactement, mais dans les circonstances actuelles, c'était impensable. Dès qu'il l'avait vu, il avait compris que ce général des armées n'était pas un homme ordinaire, qu'avec lui, il faudrait bien plus qu'avec Ludméa ou avec les chercheurs et médecins s'étant occupés du cas de L.I. Il avait le sentiment que quelque chose lui échappait. Que beaucoup de pièces du puzzle manquaient encore. Si seulement il pouvait en apprendre davantage sur son père ! Daniel ne lui donnerait pas ce qu'il cherchait. Pas devant Ruan, en tout cas. Il cachait un lourd secret, et il le cachait bien.
***
Lúka s'était installé dans le fauteuil et la petite Tia avait aussitôt grimpé sur ses genoux, au grand désespoir de Ludméa, qui n'appréciait pas tellement le cousin de son fiancé. La fillette s'était finalement décidée à manger un peu de gâteau, qu'elle piquait sans la moindre politesse dans l'assiette de l'homme. Il s'était empressé de lui dire que cela ne le dérangeait pas, mais Ludméa n'était pas ravie. Daniel et Helen étaient partis assez abruptement, quelques minutes seulement après le retour des trois hommes. Elle ne savait pas ce qu'ils s'étaient dit dans le jardin, mais Ruan paraissait troublé, Lúka était clairement préoccupé, quant à Daniel, elle ne l'avait jamais vu aussi brusque et sec.
Tia s'accrochait de ses doigts pleins de chocolat à la chemise beige de Lúka, mais il ne le remarquait pas, perdu dans ses pensées. Il avait d'ailleurs à peine touché sa part de gâteau. Ludméa hésita à réprimander la fillette, toutefois celle-ci était inhabituellement expansive, et c'eût été dommage de la gronder alors qu'elle commençait enfin à montrer un peu de sociabilité. Tio, quant à lui, s'était endormi sur les genoux de Ruan. Il se faisait tard. Pourquoi Lúka ne se décidait-il pas à partir ?
L'homme avait sorti quelque chose de sa poche. Un petit objet brillant. Ludméa ne voulait pas lui montrer sa curiosité, aussi évitait-elle de le fixer. Il le tournait entre ses doigts d'un air absent.
— Line a perdu son bébé, annonça-t-il enfin, alors que le silence devenait pesant. Je pensais que tu voudrais le savoir.
Il s'adressait à elle. Sans doute Ruan était-il déjà au courant. Elle eut du mal à cacher sa surprise et sa tristesse. Perdre un enfant était terrible. Une de ses amies avait vécu cela, et elle en avait été très marquée.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. J'espère qu'elle va bien !
— Ça va. Elle est bouleversée, évidemment. Mais elle se remet doucement. Je préférais te le dire, pour ne pas que tu lui demandes des nouvelles du bébé la prochaine fois qu'elle viendra te voir.
Ludméa hocha doucement la tête. Que ferait-elle si elle tombait enceinte et perdait son bébé ? Elle serait absolument dévastée ! Elle jeta un coup d'œil à Ruan, qui paraissait étrangement ailleurs, comme si la conversation ne l'intéressait pas, ou en tout cas, ne le touchait pas. C'était étrange. Il appréciait beaucoup Line, il aurait dû montrer au moins un semblant de sympathie par rapport à cette nouvelle ! Mais il savait déjà ce qui s'était passé, de toute évidence.
Tia avait attrapé ce qu'il tournait entre ses doigts et avait approché de ses yeux ce qui s'avérait être une alliance, très intéressée. Ludméa fronça les sourcils. Lúka tenait sans doute beaucoup à cette bague, elle ne voulait pas que la fillette risque de l'égarer. L'homme avait suivi son regard et lui sourit.
— Ne t'inquiète pas, je la surveille.
— Je ne savais pas que tu portais encore ton alliance, avança Ruan sur un ton cynique.
— Mais je ne la porte plus, justement, appuya-t-il.
Les deux hommes échangèrent un regard mauvais. Ludméa se rendit compte que Ruan n'appréciait pas plus Lúka qu'elle-même. Mais alors, pourquoi continuait-il à le voir ? Pourquoi l'avait-il invité chez eux ? Il faisait partie de sa famille, d'accord, cependant, Ruan ne voyait pas ses autres cousins et refusait de parler à sa grande-tante. Lúka et Line étaient les seuls à qui il adressait encore la parole.
Tia s'était prise de passion pour la bague. Elle aimait tout ce qui brillait, Ludméa l'avait déjà remarqué. Lúka lui caressa les cheveux avec affection, et elle renversa la tête en arrière pour lui offrir un sourire radieux. La jeune femme ne l'avait jamais vue comme ça.
— Tu devrais reprendre ton alliance, suggéra-t-elle. Si tu la laisses jouer avec, elle ne voudra plus te la rendre et elle fera une scène.
Tia lui lança un regard noir, les lèvres pincées. Elle comprenait très bien tout ce qu'elle disait et n'avait pas l'air d'apprécier. Elle referma son petit poing sur l'alliance, la défiant de venir la chercher.
— C'est sans importance. Je ne savais justement pas quoi en faire. Elle peut la garder.
— Certainement pas, rétorqua sèchement Ludméa. Tu ne vas tout de même pas laisser ton alliance à une gosse de deux ans et demi simplement parce qu'elle a envie de s'amuser avec.
— Serais-tu en train de me sermonner ?
Son ton était doux, amusé, même, et contrastait avec ses paroles. Ludméa se sentit rougir. Pas de honte, non. Elle était en colère. Pour qui se prenait-il pour lui parler ainsi ? Ruan semblait absolument indifférent à ce qui se passait autour de lui, et elle lui en voulut. Pourquoi ne prenait-il pas sa défense ? Pourquoi laisse-t-il son cousin s'adresser à elle de cette façon si impolie ?
— Ta relation avec Line compte si peu à tes yeux que tu puisses laisser ton alliance à ma fille ? répliqua-t-elle.
Elle croisa les bras sur sa poitrine. Si Ruan ne voulait pas la défendre, tant pis. Après tout, elle était assez grande pour se débrouiller seule. Et il y avait des mois qu'elle avait envie de le remettre à sa place !
Elle s'attendait à ce qu'il montre un tant soit peu d'émotions, qu'il soit furieux. Au lieu de cela, il sourit, lassé.
— Je n'ai pas besoin d'un morceau de métal pour me souvenir de Line et de l'amour que j'ai pour elle. Je préfère la lui donner, cela m'évitera de l'avoir sous les yeux sans arrêt et qu'à chaque fois, cela me rappelle que Line et moi ne sommes plus ensemble.
Ludméa cilla. Ce qu'il disait était parfaitement sensé, elle n'avait pas vu les choses sous cet angle-là. Tout de même, laisser son alliance à Tia était une drôle de façon de se débarrasser de sa peine. Elle haussa les épaules.
— Fais ce que tu veux, conclut-elle. Si tu veux la lui donner, très bien. Dans quelques semaines, elle l'aura sûrement oubliée, et si tu veux la reprendre, tu n'auras qu'à me le dire. Mais sache que Tia est tout à fait capable de venir la brandir aux yeux de Line la prochaine fois qu'elle viendra ici. Si tu es prêt à prendre ce risque…
— Cela ne me dérange pas, déclara-t-il avec un sourire. Tu la veux, Tia ? Tu veux la bague ? demanda-t-il, s'adressant à la fillette.
Elle hocha vigoureusement la tête, ravie.
— Tu peux la garder. Elle est à toi. Tu ne la perdras pas, hein ?
Elle passa ses petits bras autour de son cou et plaqua un baiser mouillé plein de miettes de chocolat sur sa joue. Lúka la serra contre lui, les yeux brillants. Ludméa se dit soudain que l'enfant que Line avait perdu était peut-être une fille, et que Tia lui rappelait ce bébé qui ne naîtrait jamais. Même si cela ne lui donna pas de sympathie pour lui, elle se rendit compte qu'elle l'avait probablement mal jugé. Malgré ses airs cyniques et ses sarcasmes, Lúka était un homme terriblement malheureux, et s'il prenait du plaisir à voir la fillette, elle n'allait pas lui enlever cela. Mais alors, pourquoi ne pouvait-elle pas se départir de l'affreux pressentiment que tout n'allait pas tarder à mal tourner ? Pour quelle raison avait-elle cette envie inexplicable et difficilement contrôlable de l'éloigner de Ruan, de l'éloigner des jumeaux ?
Tia tourna soudain son regard vers elle et, encore une fois, elle fut surprise de la ressemblance qui existait entre elle, son frère, Lúka et Line. Cette ressemblance était la clé, elle le savait. Pourquoi ne parvenait-elle pas à comprendre ce qui les liait ? Pourquoi ses pensées se trouvaient-elles toujours arrêtées comme par une barrière invisible dès qu'elle tentait de les trier ? Dès qu'elle pensait à Lúka et à Line ?
L'homme releva la tête vers elle et lui adressa un sourire glacial. Elle sentit un long frisson remonter le long de son échine et chercha à tâtons la main de Ruan pour y glisser la sienne. Elle voulait que Lúka s'en aille. Sur le champ. Il lui faisait peur.
Commentaires
1. Le vendredi 18 décembre 2009 à 00:46, par Sylphide
2. Le vendredi 18 décembre 2009 à 20:59, par Butterfly
3. Le lundi 28 décembre 2009 à 14:39, par Mélie
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