CHAPITRE XIV

Lúka, alerté par les éclats de voix, trouva les deux jeunes femmes en train de se disputer dans le couloir. Il ne put réprimer un frisson en voyant que Z'arkán s'était déjà forgé une nouvelle apparence, calquant ses vêtements et sa coiffure sur ceux de Line. Tout était parfait : sa posture, le ton de sa voix, le léger froncement de ses sourcils, sa manière de s'exprimer, tout. Lorsqu'elles s'aperçurent de sa présence silencieuse, toutes deux se tournèrent vers lui, arborant exactement la même expression de surprise teintée de colère.

— Z'arkán, laisse ma sœur en paix, ordonna-t-il, s'adressant à son hologramme.

Celle-ci n'avait pas fait illusion plus longtemps. Lúka avait un avantage indéniable sur elle : il était télépathe. Malgré tous ses efforts, il n'avait jamais réussi à communiquer de cette façon avec elle. Les stimulations électriques n'étaient pas suffisantes pour cela. Et d'un côté, ce n'était pas plus mal.

— Line n'est qu'une sale petite égoïste immature, commenta Z'arkán, visiblement fâchée d'être si vite démasquée.

— Eh bien, on verra cela une autre fois, d'accord ? soupira Lúka. Je n'ai pas envie de commencer à me disputer avec toi une fois de plus.

— Mais je rêve ! Tu la laisses te parler comme ça ? Et comment ose-t-elle m'insulter ?!!

— Line, s'il te plaît, ce n'est pas le moment… Z'arkán, je t'en prie…

Cette dernière haussa les épaules et lui lança un regard destructeur, avant de tourner les talons et de disparaître au bout du couloir. Lúka la suivit des yeux un instant, puis reporta toute son attention sur sa sœur.

— Ça va ? La fièvre a commencé à tomber, déclara-t-il après avoir appliqué le revers de sa main sur son front.

— Tu m'as laissée seule, lui reprocha-t-elle.

— Je ne savais pas que tu te réveillerais si vite. J'étais en train de te préparer quelque chose à manger.

— Qui te dit que j'ai faim ?

— Même si ce n'est pas le cas, il faut que tu manges. Tu ne peux pas passer presque deux jours sans rien avaler. Allez viens, nous serons mieux dans le salon qu'au milieu de ce couloir.

Line s'apprêta à répondre, puis décida de garder le silence. Elle hocha la tête, docile, et le suivit. La douleur était bien présente, mais elle était très différente des élancements qu'elle avait eus durant les dernières vingt-quatre heures. Lúka passa son bras autour de sa taille pour l'aider à marcher. Ils savaient tous les deux que ce n'était pas la seule raison… Elle s'appuya légèrement contre lui, réconfortée par sa présence.

— Elle est dangereuse, commença-t-elle. Tu n'aurais jamais dû la laisser aller aussi loin.

— Ne parlons pas de ça, s'il te plaît. Je n'ai pas envie de me disputer avec toi.

— As-tu oublié ce qu'elle t'a fait ? La manière dont elle t'a frappé ? Elle aurait pu te tuer !

— Elle avait raison. J'agissais sur un coup de tête, c'était stupide. Elle a bien fait de m'empêcher de commettre un acte que j'aurais regretté, même si je dois dire que ses méthodes laissent à désirer. Elle n'est pas méchante, Line, malgré ce que tu sembles croire. Je lui ai donné ton caractère, elle n'y peut rien.

La jeune femme tourna la tête vers lui, furieuse. Mais il souriait, les yeux pétillant de malice. Ce n'était pas drôle, vraiment pas. Pourtant, elle sourit à son tour, incapable de résister à sa bonne humeur.

— Tu as changé, Lúka, remarqua-t-elle. Tu es extrêmement élégant.

Elle s'écarta un peu de lui pour le détailler. Il avait troqué son costume noir contre un jean délavé et une chemise grise. Elle adorait le voir ainsi, en tenue décontractée. Il était si beau ! Elle fut prise d'une brusque envie de l'enlacer, de déposer un baiser sur sa joue légèrement rugueuse, de plonger ses doigts dans sa folle chevelure noire… Mais tout cela était fini, et cela ne servait à rien de vivre dans le passé. Lúka avait suivi ses pensées et, lorsqu'elle s'en rendit compte, elle rougit.

— C'est vrai, j'ai envie de t'embrasser, avoua-t-elle. Et c'est une mauvaise idée. Cela n'arrangerait rien.

— Tu as raison. Mais puisque tu me trouves si élégant habillé ainsi, tu devrais le dire à William, qu'il arrête d'insister pour que je porte ces stupides costumes.

— Je vais te plaindre ! rétorqua-t-elle sèchement.

Elle était vexée de sa réponse. Il n'avait pas le droit de trouver que l'embrasser était une mauvaise idée ! Elle seule avait ce privilège ! Cette fois-ci, elle prit soin de lui cacher ses pensées ; cela ne servait à rien de donner raison à Z'arkán. Oui, elle n'était qu'une sale égoïste immature, mais Lúka la valait bien.

Elle s'assit sur le canapé et serra la couverture autour d'elle, évitant le regard de son frère. Une bonne odeur de soupe flottait dans la cuisine et, presque malgré elle, elle sentit son estomac se réjouir à la pensée d'un repas chaud. Que Lúka ait pensé à cuisiner quelque chose, ne serait-ce qu'une brique de soupe, était déjà un exploit en soi. Décidément, il changeait. Mais pourquoi n'avait-il pas changé plus tôt ?

La tête renversée en arrière, elle fixa le plafond. Ce n'était pas une activité très intéressante, cependant, cela lui permettait au moins d'avoir l'air indifférent qu'elle espérait offrir à son frère. Il ne fallait pas qu'il sache qu'elle regrettait de l'avoir quitté… Mikhail était resté avec Lyen, et cela aussi était un argument de plus en faveur de Lúka. Lui qui détestait cette femme avait pris sur lui, avait choisi de lui faire confiance, même si ce n'était que pour une nuit. Elle ne l'en aurait jamais cru capable. Néanmoins, après la manière dont il l'avait traitée, il se devait de se faire pardonner. La gifle qu'il lui avait donnée, les gestes brutaux qu'il avait eus envers elle, tout cela lui pesait sans doute sur la conscience. Il l'avait frappée… Elle ne savait pas comment réagir envers la soudaine violence de Lúka. Une part d'elle-même lui soufflait qu'elle pouvait lui pardonner, que ce qu'elle avait fait elle était bien pire, qu'elle avait en quelque sorte mérité cette gifle. Mais tout son être se rebellait. Les seuls coups qu'elle avait jamais reçus étaient ceux que son père lui assénait de manière presque aléatoire, dans la folie destructrice qui le rongeait. Lúka lui ressemblait de plus en plus. C'est vrai, jamais il n'avait levé la main sur Mikhail, cependant, il avait eu des gestes violents envers lui plusieurs fois déjà. Le petit garçon se défendait, de toute manière. D'un côté, il était plus courageux que Lúka. Lui n'avait toujours fait qu'encaisser les coups, sans jamais les rendre, jusqu'à ce terrible jour de juin, cinq ans auparavant. La situation était différente, tellement différente… Lúka n'avait pas rendu les coups, car il savait que leur père aurait trouvé une autre victime. Pouvait-elle le traiter de lâche parce qu'il avait souhaité la protéger, malgré tout ce que cela impliquait ? D'un coup, elle se sentit honteuse d'avoir pu formuler de telles pensées. Son frère avait le choix. Il aurait pu la détester. Il aurait pu rendre les coups. Il aurait pu se moquer des menaces de son père. Mais il avait choisi les coups, il avait délibérément choisi la souffrance pour adoucir son existence à elle, son existence de petite princesse. Et si la princesse n'avait eu ses belles robes et son château que quelques années, cela avait tout de même été bien plus que ce que lui n'aurait jamais… Leur père avait toujours fait une telle différence entre eux ! Il l'avait choyée — sans doute lui rappelait-elle sa fille Lena —, couverte de cadeaux, aimée, même s'il ne le lui avait jamais dit. Peut-être avait-il finalement cessé ses efforts en comprenant qu'elle ne le choisirait pas ? Qu'elle avait donné son amour à Lúka ? Que son frère jumeau comptait bien plus pour elle que lui ne compterait jamais ? Souvent, elle pensait à lui. Pourquoi leur avait-il fait tant de mal ? S'il les détestait, pourquoi leur avait-il permis de vivre ? Et s'il ne les détestait pas, pourquoi les avait-il traités ainsi ?

Lúka vint s'asseoir à côté d'elle et posa sur la table un plateau contenant deux bols remplis de soupe. Elle lui proposa un bout de couverture, mais il refusa d'un geste. Leurs épaules se touchaient et, même si ce n'était guère pratique pour manger, elle ne se serait écartée pour rien au monde.

— Tu pensais à notre père, n'est-ce pas ?

Elle hocha la tête, se penchant pour prendre son bol de soupe. Lúka ne la quittait pas des yeux, son regard brûlant posé sur elle, détaillant son visage, qui semblait complètement transformé par cette nouvelle coupe de cheveux. Elle réprima un sourire de satisfaction.

— Je pense souvent à lui, ces derniers temps, fit-elle enfin. J'aimerais comprendre.

— Moi aussi. C'est dur de ne pas savoir. Je ne veux pas devenir comme lui, Line !

Elle put sentir tout le désespoir qui l'habitait dans cette dernière phrase. Son ton la fit frissonner, et elle tourna la tête, évitant son regard.

— Je lui ressemble, je sais, soupira Lúka. Mais je fais de mon mieux ! Je ne voulais pas te frapper, je suis désolé. J'espère que tu pourras me pardonner, j'ai déjà du mal à me pardonner à moi-même…

— Arrête de penser à ça. C'est arrivé, point. On ne peut pas revenir en arrière. J'ai fait des erreurs moi aussi, bien plus graves qu'une simple gifle, reconnut-elle.

Inconsciemment, sa main libre s'était posée sur son ventre, sous la couverture. Lúka y glissa la sienne, serra ses doigts chauds entre les siens.

— Ce qui est arrivé n'est pas de ta faute !

— Mais je voulais ce bébé, je le voulais ! s'écria-t-elle, les larmes perlant au coin de ses yeux. Si seulement j'avais été moins bornée, moins stupide ! Moins égoïste, aussi !

Elle posa son bol sur la table, un peu brusquement. Le liquide brûlant coula sur sa main, qu'elle retira avec une grimace de douleur. Lúka la prit dans ses bras, l'attira contre lui.

— Ce n'était pas de ta faute, répéta-t-il. Les fausses couches sont courantes, tu n'as pas à te blâmer pour ça !

— Est-ce que… est-ce que le bébé était encore à l'intérieur ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

— Ne pose pas des questions pareilles !

— C'est oui ?

— Non ! Mais je ne veux pas que tu imagines des choses pareilles. C'est morbide.

— Tu as analysé les tissus ? Tu sais si c'était un garçon ou une fille ?

— Tu ne le savais pas ? s'étonna-t-il.

— Je n'ai pas voulu le savoir. Lorsque j'ai fait l'échographie, j'avais décidé de ne pas le garder. Je n'avais pas envie de penser à ce bébé comme un être vivant. J'ai préféré ignorer ce genre de détails. Je n'ai même pas essayé de le sentir, comme je l'avais fait avec Mikhail.

— Je comprends. C'est sans doute mieux ainsi, de toute manière. J'ai fait la même chose de mon côté, je n'ai pas cherché à en savoir plus.

— J'étais si stressée, ces derniers temps ! Je suis sûre que c'est à cause de ça que…

— Line, arrête, coupa Lúka. Cela peut être n'importe quoi. Le fœtus avait peut-être une malformation, tu sais bien que cette éventualité est loin d'être négligeable.

Elle ouvrit de grands yeux noyés de larmes. Cela avait été une de ses principales inquiétudes lorsqu'elle était enceinte de Mikhail et, curieusement, cela ne lui avait même pas traversé l'esprit pour cette deuxième grossesse. D'un autre côté, elle avait presque immédiatement décidé de ne pas garder l'enfant, donc la question ne se posait même pas. Tout de même, ce que Lúka avançait changeait beaucoup de choses… Cela lui enlevait un poids, pour commencer.

— Mange ta soupe pendant qu'elle est chaude, ordonna-t-il.

Elle s'exécuta, obéissante. C'était si facile de le laisser prendre ce genre de décisions à sa place ! Lúka l'observait à nouveau. C'en devenait presque gênant. Malgré elle, elle se sentit rougir. La fièvre tombait peu à peu et elle avait chaud. Bien sûr, la soupe était fautive, mais pas seulement ; il la troublait. Cela faisait bien des années qu'il ne l'avait pas regardée comme cela, avec cette curiosité mêlée de fascination et de tendresse. Hésitant, il avança une main pour caresser ses cheveux. Voyant qu'elle ne s'écartait pas de lui, il toucha les courtes mèches brunes, d'abord timidement, puis plus franchement. Il sourit.

— Cela fait une semaine que je ne pense qu'à ça : toucher tes cheveux.

— C'est une préoccupation plutôt bizarre.

Il haussa les épaules, sans se départir de son sourire. Sa main était à présent nichée au creux de sa taille. Il avait laissé glisser son bras, l'air de rien.

— Je n'y peux rien, dès que je t'ai vue comme cela, j'en ai eu envie. Evidemment, je ne savais pas pourquoi tu avais fait ça. Au début, je l'ai pris un peu comme une attaque personnelle. J'aimais tes longs cheveux, ils représentaient beaucoup pour moi, et tu le sais. Les couper ainsi, c'est comme si tu retournais le couteau dans la plaie, comme si tu voulais porter physiquement ta décision de te séparer de moi.

— C'est absurde, répliqua-t-elle.

— Peut-être. Peut-être que je suis paranoïaque, ou simplement très triste. Toujours est-il que j'ai eu l'impression que tu voulais me blesser, avec cette nouvelle coiffure. Mais je dois avouer que plus je te regarde, plus je te trouve belle, comme cela. Cette couleur met en valeur tes yeux, et la coupe fait ressortir ton visage différemment. C'est très réussi.

— Tu remercieras William.

Lúka baissa les yeux et retira son bras. D'un geste un peu trop brusque, il prit son bol de soupe et remua le liquide sans beaucoup d'entrain. Line se mordit la lèvre. Elle avait voulu lui faire mal, ses paroles n'étaient pas un hasard. Pourquoi cherchait-elle toujours à le rendre malheureux ? A attiser sa souffrance ? Etait-elle donc cruelle à ce point ?

— Il faudra que je m'excuse, reprit-il. Je l'ai frappé. Je croyais avoir des raisons de le faire, mais ma réaction était démesurée.

— Comment cela ?

Line était contente qu'il lui donne une occasion de changer de sujet. Elle continua à manger sa soupe, extrêmement attentive à tout ce qu'il pourrait lui révéler, mais faisant toujours mine de s'en moquer éperdument. Lúka lui raconta son altercation avec la journaliste, quelques heures plus tôt, et la manière dont il avait frappé William. Elle fut partagée entre des sentiments contradictoires. Une part d'elle-même était contente de la réaction de son frère : celle-ci montrait bien à quel point il tenait encore à elle, à quel point il était prêt à tout, même à se battre avec son meilleur ami, pour elle. Une autre part, en revanche, était furieuse. William n'avait pas mérité cela ! Elle avait demandé son aide, c'était elle la seule fautive ! Il en payait les conséquences, alors qu'elle l'avait entraîné dans toute cette histoire.

— Tu devrais l'appeler, conseilla-t-elle. Tu as été injuste envers lui, ce n'était pas lui le coupable.

— Je n'ai pas aimé que vous complotiez tous les deux derrière mon dos. C'est extrêmement désagréable. Cette situation… C'est dur, pour moi, tu n'as pas l'air de t'en rendre compte ! Tu crois peut-être que cela me fait plaisir de te voir avec mon meilleur ami ? Comment puis-je le détester ? Et comment puis-je ne pas le détester ?

— Je sais. Je suis désolée.

Elle aurait pu lui dire qu'elle n'était pas avec William, mais ç'aurait été avouer qu'il n'avait pas voulu d'elle. Et puis, la vengeance était si douce… Lorsqu'elle sentit une pointe de culpabilité tenter de s'immiscer dans son esprit, elle rappela à elle les images de son frère et de la jeune cousine de Ruan, ainsi que ce qu'elle avait entrevu de la relation malsaine qu'il entretenait avec Z'arkán. Non, rien n'était trop cruel après ce qu'il lui avait fait.

— Et le film ? demanda-t-elle soudain.

— Quel film ?

— Le film qu'a fait la journaliste ? Il doit déjà être sur toutes les chaînes ! s'inquiéta-t-elle.

— Z'arkán s'en est occupée. Tu vois qu'elle peut aussi servir à quelque chose !

— Oh, mais je suis certaine qu'elle te sert à plein d'autres choses, insinua-t-elle.

Elle se plongea à nouveau dans son bol de soupe, le rouge aux joues. Lúka la dévisagea sans rien dire.

— Tu es jalouse, lâcha-t-il finalement.

— Jalouse d'une intelligence artificielle ? Alors là, sûrement pas !

Line avait terriblement conscience d'être ridicule. Comme si elle était soudain redevenue une adolescente, elle ne pouvait réagir en adulte. Sa voix lui paraissait haut perchée, empreinte de tension et légèrement tremblante. Lúka n'avait pas pu ne pas le remarquer. Elle était jalouse, évidemment. Qui ne le serait pas ? Cette stupide intelligence artificielle l'avait remplacée, et le pire, c'est qu'elle semblait être capable de tout faire mieux qu'elle.

— Quand est-ce que tu emménages dans ton appartement ? s'enquit Lúka.

— La semaine prochaine.

— Je viendrai t'aider.

— C'est inutile. William sera là.

Là encore, elle devait le reconnaître, elle agissait dans le seul but de le faire souffrir. Mais n'était-ce pas ce qu'il venait de faire lui, en parlant de sa jalousie envers Z'arkán ? Cette bataille rangée était digne des plus pitoyables mélodrames, et Line aurait aimé pouvoir se comporter en femme responsable et mature. Pourquoi en était-elle incapable ?

Elle reposa son bol de soupe. Elle en avait mangé près des trois quarts, et elle sentait que son estomac se révolterait à la moindre cuillérée de plus. Les mains crispées sur le tissu rugueux de la couverture, elle se cala bien au fond du canapé, tout en s'écartant de son frère. Il termina de manger en silence, pendant qu'elle feignait le sommeil. Au bout de quelques minutes, il ramassa le plateau et le ramena à la cuisine. Au bruit, Line en déduisit qu'il avait simplement mis les bols dans l'évier. La pile de vaisselle s'amoncelait. Un peu amère, elle se demanda ce qu'il ferait lorsque celle-ci aurait atteint le plafond. Elle-même ne se considérait pas comme une personne ordonnée, loin s'en faut. Cependant, son frère atteignait des sommets en matière de laisser-aller. La moquette du salon croulait sous une couche de poussière mêlée de miettes de chips et de pain. La table était couverte de taches de nourriture et légèrement collante par endroits, là où il avait sans doute renversé du soda. Ses vêtements traînaient constamment sur les dossiers de toutes les chaises, quand ils n'étaient pas simplement jetés en tas sur le sol.

Lorsqu'il revint, elle faillit lui faire remarquer l'état insalubre dans lequel se trouvait la pièce, mais il vint se coller tout contre elle, l'enserrant de ses bras. Un peu surprise, elle se laissa aller, et ils se retrouvèrent bientôt couchés l'un contre l'autre, blottis sous la couverture, comme ils l'avaient été tant de fois auparavant.

— La fièvre est tombée, remarqua Lúka. Tu te sens mieux ?

Elle hocha la tête. Il avait passé les bras autour d'elle, et ses mains s'étaient glissées sous le pyjama de flanelle pour se poser sagement sur sa peau. Son visage n'était qu'à quelques centimètres du sien, et l'éclairage jaunâtre du salon donnait à ses yeux une couleur plus sombre, plus profonde.

— Tu te rappelles la première fois que… que nous nous sommes réveillés ensemble ? commença-t-elle.

C'était une question curieuse, et elle-même n'était pas bien certaine de comprendre ce qui l'avait poussée à la poser. Peut-être était-ce cette ambiance sombre. Peut-être était-ce simplement le fait de se retrouver à nouveau seule avec lui, dans ses bras, comme lorsqu'ils étaient plus jeunes.

— Mmmmh, marmonna son frère. Nous n'avions que quelques heures, je crois. Père n'aurait jamais dénigré la possibilité d'économiser un berceau.

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

Il souriait, et ses yeux le trahissaient. Line se demanda ce qu'il lui prenait : depuis qu'il l'avait ramenée avec lui, il ne cessait de plaisanter, et pas toujours à bon escient. Il cherchait probablement à détendre l'atmosphère tendue qui s'installait, et après tout, ne lui avait-elle pas reproché d'être toujours trop sérieux ?

— Oui, je sais. Bien sûr que je m'en rappelle. Tu étais magnifique. Je n'avais presque pas dormi, je t'avais regardée toute la nuit. Il y avait des semaines, des mois, que j'espérais que tu restes avec moi, que tu ne t'enfuies pas dans ta chambre. J'avais peur que Père découvre la vérité, et en même temps, je me sentais comme investi d'une nouvelle mission : te protéger. J'étais tout fier, j'avais l'impression d'être un adulte. En réalité, j'étais encore un gamin, un ado rebelle et ridicule…

— Tu n'as jamais été rebelle, décréta-t-elle avec un sourire moqueur.

— Tu te moques de moi ?

— Parfaitement.

Elle caressa sa joue, les yeux rivés aux siens. S'il l'embrassait, elle ne le repousserait pas…

— Tu t'es toujours moquée de moi, lui reprocha-t-il.

Il détourna son visage et se mit à contempler le plafond. Line soupira et retira sa main. L'instant n'était plus à la tendresse.

— Mais toi aussi, tu te moquais de moi. Les frère et sœur font toujours ça, je crois que c'est dans l'ordre des choses.

— Probablement, reconnut-il. Cependant, j'ai beaucoup souffert de ça, même si je ne te l'ai jamais dit. Je me sens nul de te reprocher ça aujourd'hui alors que tant d'années ont passé, mais j'en ai assez de tout garder tout moi. C'est dur de t'aimer, Line. Ne te vexe pas, je t'en prie, laisse-moi m'expliquer, ajouta-t-il comme la jeune femme se crispait. J'avais toujours peur de ne pas être à la hauteur. Ce n'est pas de ta faute, je pense que le mérite en revient à notre père. A chaque fois que je faisais quelque chose, je lisais la désapprobation dans ton regard, et j'en souffrais. Tu sais, à la fin, je n'en pouvais plus. C'en était au point où je ne faisais plus rien. Quitte à subir tes moqueries et tes sarcasmes, autant savoir pourquoi.

— Tu n'as pas le droit de dire une chose pareille ! Jamais je n'ai critiqué tout ce que tu faisais, c'est n'importe quoi ! Tu interprétais mal mes réactions, ce n'est tout de même pas moi la responsable de cela !

— Peut-être, admit-il. Ton silence me pesait, j'imagine. J'avais besoin de ton amour, de ta reconnaissance, et tu me privais de ça. J'étais certainement névrosé de croire toujours que tu m'en voulais, mais c'était comme ça. Ça n'a pas changé. Je t'ai trompée, c'est vrai. Je ne veux même pas te parler des circonstances, je pense que cela ne changerait rien pour toi, et je reconnais être le seul fautif. J'ai bien réfléchi, depuis que tu es partie. Je crois que j'avais besoin d'avoir, une fois dans ma vie, quelqu'un qui ne me critiquait pas. Quelqu'un avec qui je pouvais être moi-même, avec qui je pouvais faire des erreurs sans craindre ses sarcasmes. Quelqu'un qui ne me fasse pas la tête pendant deux jours parce que je n'avais pas rangé le coca sur la bonne étagère du frigo.

— Tu es méchant, l'accusa Line, la gorge nouée et les larmes aux yeux.

— Oui, je suis méchant. J'ai envie de vivre, j'en ai assez. Quand Père était vivant, c'était lui qui me sermonnait. Après sa mort, tu as pris sa place. Tu ne peux pas savoir ce que c'est usant d'avoir toujours quelqu'un sur le dos, à critiquer tout ce que je fais. Bien sûr, nous avions des moments de bonheur, je ne dis pas le contraire. Je sais que tu as fait des efforts, je l'ai bien vu. Moi aussi, j'en ai fait. Je n'ai pas envie de recommencer une discussion sur le bien-fondé de cette séparation. La dernière nuit que nous avons passée ensemble m'a beaucoup fait réfléchir. Tu vois, j'ai vraiment cru que tu voulais à nouveau être avec moi. Vraiment. Je n'aurais jamais pensé que, pour toi, cela ne comptait pas. Je suis parti au boulot avec la tête dans les nuages. Pour la première fois depuis des mois, j'étais bien, j'étais heureux. Je peux te dire que la notification de divorce que tu m'as envoyée était la pire des punitions. C'était comme un sarcasme de plus, comme une manière brutale de me dire que je n'avais pas été à la hauteur, que j'avais eu ma chance, mais que j'avais échoué.

— Cela n'avait rien à voir, protesta Line. Cette nuit-là, j'ai été faible. J'ai pensé que nous pouvions peut-être recommencer quelque chose. Cela n'a aucun rapport avec ce que tu as pu faire ou dire. C'est juste que… Soudain, je me suis rendu compte que si nous nous remettions ensemble, cela n'arrangerait rien. Et plus le temps passait, plus je doutais. J'ai envoyé cette notification avec précipitation. Tu peux croire tout ce que tu veux, mais j'étais en larmes. Je n'en avais pas envie. Parfois, il faut faire des choix difficiles et, même si, sur le moment, cela nous paraît impossible, on comprend ensuite que c'était la meilleure solution.

— Tu as fait ton choix, j'espère que tu en es contente, rétorqua-t-il.

— Oui. Mais cela ne veut pas dire que je ne regrette pas. Cela ne veut pas dire que je ne t'aime plus.

— Et tu es plus heureuse, maintenant ? Tu te sens bien, en accord avec toi-même ? Tu te réjouis de cette décision que tu as prise ?

Sa voix était dure, et le ton qu'il employait ne lui ressemblait pas. C'était presque une agression verbale, sarcastique et accusatrice.

— Ne sois pas stupide, répliqua-t-elle. Tu vois bien que je ne suis pas heureuse. Et encore moins maintenant.

Elle se releva brusquement et rejeta la couverture avec colère. La douleur irradia dans son ventre, et elle ne put étouffer un gémissement. Lúka se redressa à son tour, les yeux remplis d'inquiétude.

— Line, ça va ? Tu as mal ? Tu veux que j'aille te chercher quelque chose ? Allonge-toi, je te ramène un anti-douleur.

— Non, c'est déjà passé.

Elle suivit cependant ses conseils et se rallongea, non sans une grimace de douleur. Ses yeux étaient mouillés de larmes. Pourquoi Lúka lui disait-il toutes ces choses ? Elle n'était pas comme cela ! Il l'accusait, mais elle avait toujours fait de son mieux ! Elle ferma ses paupières. Elle ne lui donnerait pas la satisfaction de voir à quel point il l'avait touchée, et blessée.

Son frère posa une main sur son ventre. Sa peau était fraîche, et ce contact la fit frissonner.

— Lúka, je…

— Chut, ne dis rien, murmura-t-il. Je suis désolé. Je n'aurais pas dû te dire tout cela. Mais tu me fais mal, à parler de William comme tu le fais ! Je t'aime, et je souffre loin de toi. Je suis jaloux.

Il remonta vers elle. Elle sentit son souffle dans son cou et pensa qu'il allait s'allonger à ses côtés. Au lieu de cela, il glissa sa bouche au creux de son épaule et l'embrassa. Elle écarquilla les yeux de surprise. Il recommença, effleurant la peau fine de son cou de ses lèvres douces. Elle ne put s'empêcher de frissonner à nouveau. Il s'écarta d'elle, le visage grave.

— Ça te fait ça aussi, quand il t'embrasse ? demanda-t-il.

— Quoi, ça ?

— Les frissons.

Elle haussa les épaules. Puis, elle se dit qu'elle avait assez menti pour la soirée. Son frère la regardait, coupable et terriblement malheureux. Elle l'attira contre elle.

— Il ne m'embrasse pas, avoua-t-elle. Je ne suis pas avec William, Lúka. Il est mon ami, c'est tout.

— Il t'a embrassée, insista-t-il.

— C'était différent. C'était… nouveau. Agréable, mais un peu angoissant en même temps. Ne me pose pas ce genre de questions. Je ne te demande pas comment c'était quand tu as embrassé cette fille, surtout que toi, tu n'as pas fait que l'embrasser.

— C'est vrai, reconnut-il. Je suis navré. Cela ne me regarde pas. Je voulais simplement savoir si c'était comme m'embrasser moi.

— Non, ça n'a rien à voir.

Son visage était tout proche du sien. Elle n'avait qu'à s'avancer un peu pour que leurs lèvres se touchent. Mais s'il s'écartait à nouveau ? S'il la repoussait ?

— Line, je sais bien que j'ai promis, mais…

Il ne termina pas sa phrase et effleura doucement ses lèvres des siennes. Il craignait sa réaction et, lorsqu'il comprit qu'elle n'allait pas le repousser, il s'enhardit. Son baiser se fit plus pressant, plus impatient. Cela faisait trop longtemps qu'il en avait envie, sans pouvoir le faire. Lorsque, enfin, il s'écarta d'elle, elle souriait, les yeux fermés.

— Il y a des promesses qui sont faites pour être brisées, je crois, déclara-t-elle après quelques instants. J'aurai toujours envie que tu me touches, que tu m'embrasses, avoua-t-elle. Même dans dix ans. Je ne peux pas imaginer que cela change un jour.

— Ce n'est pas parce que nous sommes séparés que nous ne devons plus…

— Non, coupa-t-elle. Cela n'arrangerait rien. Je serais attachée à toi, tu serais attaché à moi, nous gâcherions nos vies.

— Je suis déjà attaché à toi. Et je ne crois pas que cela serait gâcher ma vie que de continuer à te voir.

— Il n'y a aucun intérêt à être amants si nous ne pouvons pas vivre ensemble, protesta-t-elle.

— Je ne suis pas d'accord.

— Mais enfin, Lúka, tu comprends bien que ce n'est pas possible ! Où cela nous mènerait-il ? Quel est l'intérêt de continuer cette relation pendant dix ans, si je projette de toute manière de refaire ma vie sans toi ? Ce serait ridicule !

— Pas plus que de rester chacun tout seul dans notre coin, rétorqua-t-il.

— Tu n'es pas tout seul, tu as Z'arkán.

— Ouais, enfin, c'est relatif. Il ne faut pas croire qu'elle m'apporte beaucoup plus qu'un soulagement physique occasionnel. Franchement, ça n'a rien à voir avec nous deux.

— Mais tu fais l'amour avec elle, insista Line.

— Non.

— Comment ça, non ? Je t'ai vu, ne me mens pas !

— Ce n'est pas ce que j'appelle faire l'amour. Il n'y a pas de partage, c'est très égoïste. Il ne faut pas t'imaginer de longues soirées romantiques, ou quoi que ce soit du même genre. Généralement, je lui saute dessus, et en deux minutes, c'est fini, expliqua-t-il.

— Ouais, un peu comme les premières fois que nous faisions l'amour. Sauf que ça ne durait même pas deux minutes.

— Mais que tu es mauvaise ! Tu peux bien critiquer, tu n'es pas un homme.

— Je plaisantais.

— Je sais.

— Enfin, il y avait quand même un petit peu de vrai, ajouta-t-elle avec un grand sourire.

Il l'embrassa à nouveau, les mains au creux de sa taille. Elle était ainsi, lunatique et compliquée. Mais il l'aimait, malgré ses défauts et le bouclier qu'elle avait construit autour d'elle. Ce qu'il lui avait reproché n'était que trop vrai, cependant, il savait bien qu'elle n'y pouvait rien. Son père l'avait détruite, comme il l'avait détruit, lui. Un jour, peut-être, ils arriveraient à se sortir de leurs querelles d'adolescents, mais en attendant, ils avaient tous deux besoin de grandir, séparément. La réclusion ne les avait pas aidés à mûrir, loin de là. Ils avaient beaucoup à apprendre sur les relations humaines. Leur fils avait précipité les choses, les avait projetés d'un coup dans un monde qu'ils n'étaient pas prêts à affronter, malgré leur âge : le monde des adultes. Ils s'étaient complu dans l'adolescence et leur relation chaotique, dans la peur qu'ils avaient de leur père, et n'avaient jamais vraiment grandi. Beaucoup auraient été brisés par l'enfance qu'ils avaient eue, eux avaient simplement peur de mettre un pied dans l'âge adulte.

Line, vaincue par sa fatigue, finit par s'endormir, à moitié couchée sur Lúka, qui la serrait toujours dans ses bras, comme s'il avait peur qu'elle disparaisse. La main dans ses cheveux, il caressait les mèches brunes qui le fascinaient tant. Avec sa maigreur presque maladive et l'habitude qu'elle avait de porter toujours des vêtements trop grands, elle avait l'air d'un jeune garçon. C'était étrange. Une des graphistes de la Cort portait aussi les cheveux très courts, et cela l'avait toujours dérangé. Les hommes avaient les cheveux courts, les femmes les avaient longs, c'était ainsi. Toute dérogation à ce principe universel le troublait. De quoi aurait-il l'air, avec les cheveux au milieu du dos ?

Ce drôle de préjugé lui venait de son père, comme bien d'autres. Il aurait voulu pouvoir s'en détacher, mais c'était ancré très profondément en lui. Couper les cheveux des captives, les raser, même, c'était leur ôter la part de féminité qu'il refusait de voir en elles. En un sens, il dénigrait leur condition de femmes. Elles n'étaient plus que des prisonnières, des objets asexués. À présent, Line arborait la même coupe — en plus réussi, il fallait l'avouer —, et cela lui posait un véritable problème. Il la désirait toujours, il la trouvait séduisante, mais quelque chose le gênait. Il se demanda ce qu'il ressentirait en faisant l'amour avec elle. Est-ce que ce serait comme avant ? En même temps, il aimait cette nouvelle coupe de cheveux. Cette dualité l'ennuyait.

Ses pensées dérivaient lentement, et il sentait qu'il n'allait pas tarder à sombrer lui aussi dans le sommeil. Généralement, quand il se mettait à penser à ce genre de choses sans importance, ce n'était pas le signe que sa concentration était à son apogée… Line était terriblement jalouse de Z'arkán, il l'avait bien compris. Il ne pouvait pas y faire grand-chose, et honnêtement, cela ne lui déplaisait pas. Tout de même, la confrontation entre les deux femmes avait quelque chose de surréaliste. Cette ressemblance physique et mentale n'était bénéfique ni pour l'une, ni pour l'autre. Z'arkán souffrait de ne pas pouvoir être Line, et Line souffrait de la supériorité intellectuelle et des capacités presque illimitées de Z'arkán. Il devrait prendre une décision…

La respiration de sa sœur était lente et régulière, et il en fut soulagé. La fièvre reviendrait sans doute, mais pour l'instant, sa peau avait repris une température normale. Comment avait-elle pu être aussi inconsciente ?! Le choc, sûrement, et la peur de sa réaction. Tout de même, elle aurait pu mourir !

Un frisson glacial remonta le long de son dos à cette pensée. Que ferait-il sans elle ? Elle était tout ce qu'il avait ! Sa sœur, sa moitié ! S'il la perdait, il mourrait, c'était certain. Bien sûr, il y avait Mikhail, mais l'amour qu'il éprouvait envers leur fils n'était pas comparable à cette passion désespérée, cet attachement presque pathologique qu'il avait pour Line. Rien que la pensée de vivre sans elle embuait ses yeux, nouait sa gorge.

Il l'observa avec tendresse. Elle avait teint ses sourcils et ses cils, pour que sa nouvelle couleur de cheveux paraisse plus naturelle. C'était réussi. Ses lèvres entrouvertes étaient un appel aux baisers, mais il ne voulait pas risquer de l'éveiller, aussi se contenta-t-il de revivre celui qu'ils avaient échangé quelques dizaines de minutes plus tôt. Son bras gauche commençait à souffrir du poids de son corps, cependant, elle dormait si bien qu'il aurait trouvé cruel de bouger et de troubler son sommeil. Il remonta la couverture de laine sur leurs corps enlacés. Combien de fois avaient-ils dormi sur ce canapé, avant la naissance de Mikhail ? Il ferma les yeux, calqua sa respiration sur celle de Line et, peu à peu, sentit le sommeil s'abattre sur lui comme une chape de plomb.

Il s'éveilla quelques minutes plus tard, déplaça son bras douloureux, embrassa la joue de sa sœur, rajusta la couverture qui avait commencé une descente décidée vers le sol, et se rendormit.

***

Mikhail s'était réfugié dans les bras de Lyen et défiait son père du regard d'avancer encore d'un pas. Lúka soupira, agacé.

— Arrête de faire le bébé.

— Tu vas lui faire du mal, j'en suis sûr ! l'accusa son fils.

— Non, c'est promis. Je ne lui ferai rien. Lâche-la, maintenant, je n'ai pas toute la journée. Ta mère est malade, je ne veux pas la laisser seule.

À regret et après une hésitation bien trop longue aux yeux de Lúka, Mikhail finit par s'écarter de Lyen. La femme était blême, ses yeux félins écarquillés par la peur. Elle restait silencieuse, sans doute trop orgueilleuse pour montrer clairement sa terreur et son désespoir.

— Rassemble tes affaires, L.I., ordonna Lúka. Je crois qu'il est temps que tu reviennes à la maison.

— Mais Papa, je…

— Tais-toi, coupa-t-il. C'est à elle que je parle, pas à toi. L.I., dépêche-toi, je n'ai pas de temps à perdre. Pas pour toi, en tout cas.

Il consulta sa montre d'un air exaspéré. Ramener la femme au laboratoire ne l'enchantait guère : il devrait préparer des repas pour elle, la surveiller, subir le mépris constant de son regard… Cependant, Line souffrait trop de sa présence auprès de leur fils. Peut-être découvrait-elle enfin sa vraie nature. Mieux valait tard que jamais.

Mikhail le fixait, son désaccord parfaitement perceptible. Il boudait, les sourcils froncés et les bras croisés sur sa poitrine. Une véritable miniature de Line. Mais Lúka savait ce qu'il risquait, et il restait parfaitement sur ses gardes. Son fils était loin d'être aussi puissant que lui, néanmoins, il l'avait déjà eu par surprise une fois, et il ne laisserait pas pareille chose se reproduire. Le petit garçon souffrirait de l'absence de Lyen, c'était certain. Pendant les quatre ans et demi de son existence, elle avait été une seconde mère pour lui. Une mère tout court, même. C'était là que le bât blessait, justement. Line était sa mère, pas Lyen. Mikhail devait comprendre ça. Même s'il fallait employer la manière forte.

Lyen rangeait les tout nouveaux habits qu'elle n'avait guère eu le temps d'étrenner dans une des valises de Line, les mains légèrement tremblantes. Lúka sentit une vague de satisfaction l'envahir. Elle avait peur de lui, même si elle tentait de le cacher. Il aimait ça. Lorsque Line et Mikhail seraient partis, il l'enfermerait dans sa cellule et il lui mettrait quelques coups de poing, pour lui montrer qui était le maître. Cela lui avait manqué… Bien sûr, il avait promis à son fils de ne rien lui faire, mais qu'en saurait-il ? Il veillait toujours à frapper suffisamment fort pour lui faire mal et pas assez pour la marquer plus de quelques jours. Les ecchymoses disparaissaient rapidement.

La tension qui l'habitait était presque sexuelle, et il se rendit compte qu'il avait hâte de se retrouver seul avec elle, hâte d'écraser son poing sur son sourire méprisant. Elle était mauvaise, il l'avait toujours su. Nato n'avait jamais eu cette hargne, cette soif de vengeance qu'il sentait vibrer en elle. Dès le premier jour, Lyen s'était imposée comme une sale gamine, un concentré de rage et d'orgueil. Elle méritait tout cela. Line avait beau dire ce qu'elle voulait, il le savait : elle était dangereuse.

***

Lúka entra dans le bureau, les mains tremblantes et le regard dur. Z'arkán s'approcha de lui. Elle avait revêtu une robe noire, qui moulait presque outrageusement ses formes féminines et la finesse de sa taille. Il la déshabilla des yeux, un sourire aux lèvres. Cette coupe courte n'avait décidément rien de désagréable, passée la surprise du début. La jeune femme se colla tout contre lui, sa bouche dans son cou.

— Tu as du sang sur les mains.

— Ce n'est pas le mien, rétorqua-t-il.

Elle promena ses lèvres sur sa peau rugueuse, juste sous la ligne de sa mâchoire, là où le rasoir ne venait pas toujours à bout de la barbe récalcitrante. Il déboutonna son jean avec une impatience difficilement contrôlée.

— Tu es pressé, commenta-t-elle.

— J'ai envie de toi.

— De moi, ou simplement d'un soulagement physique occasionnel ? riposta-t-elle.

Il ne répondit pas, remontant déjà ses mains sous sa robe, refermant ses doigts sur sa culotte de satin. Elle ne l'arrêta pas.

— Tu l'as frappée, n'est-ce pas ? C'est ça qui t'excite comme ça ?

— Oui.

Il la plaqua contre le mur et elle étouffa un cri de surprise. Elle s'apprêtait à lui faire des reproches, mais il écrasa sa bouche sur la sienne, la réduisant au silence. Elle aurait pu se dématérialiser ou se défendre, cependant, elle avait été conçue pour être la personnification de Line, et Line ne se désintégrait pas si facilement. Quant à la défense, c'était un autre problème.

Il se glissa entre ses jambes, la pénétra sans la moindre douceur. Il n'aurait sûrement pas agi ainsi avec sa sœur, mais pour lui, Z'arkán n'était qu'un ersatz d'être humain, et sa souffrance était sans importance.

— Tu me fais mal, se plaignit-elle.

Il ne se radoucit pas pour autant. Au contraire, il redoubla de violence, les mains crispées sur ses hanches, la forçant à suivre le mouvement brutal qu'il lui imposait. Enfin, il s'arrêta, la respiration sifflante et la sueur coulant le long de ses tempes. Z'arkán se dégagea, rajusta sa robe, et lui envoya une gifle sonnante comme il se tournait vers elle.

— Ça va mieux ? T'es content de toi ?

Il baissa les yeux, remonta son jean et se laissa glisser le long du mur, le regard vide.

— Comment as-tu pu me traiter comme ça ?

— Oh, ça va, tu n'es qu'une intelligence artificielle, protesta-t-il d'une voix faible. Artificielle, comme dans construite de toutes pièces, comme dans pas réelle.

— Et toi, tu n'es qu'un sale con, comme dans sale con, cria-t-elle.

Elle quitta la pièce, les larmes aux yeux. Lúka soupira. Elle avait raison, il était vraiment un sale con. Qu'est-ce qui lui avait pris ?! C'était comme s'il n'était plus capable de se contrôler ! Il avait reproché — violemment reproché — à Ruan sa brutalité envers Ludméa, mais il se montrait pire que lui ! Ruan n'était pas responsable de ses actes, lui l'était. Pourtant, que cela avait été bon de la dominer ainsi ! Il s'était senti puissant, viril. Maintenant, par contre, il se sentait coupable et vraiment nul. S'il avait pu faire cela à Z'arkán, ne risquait-il pas de le faire à Line ? Une fois, il avait presque dérapé. Presque. À présent, il chutait à grande vitesse, et sans parachute.

***

La nuit était tombée depuis quelques heures et, avec elle, la lumière des néons. Mais Lyen connaissait la pièce par cœur, cette cellule dans laquelle elle avait passé plus de vingt ans de sa triste vie. L'obscurité n'était pas un problème. Couchée sur son lit, fixant le plafond sans le voir, elle ne parvenait à trouver le sommeil. Elle aurait voulu pleurer, cependant, la part d'elle qui se targuait d'être la plus forte, la plus brave, lui refusait le soulagement des larmes. Le goût du sang dans sa bouche était encore bien présent, âcre et métallique. Lúka ne l'avait pas épargnée… Elle ne lui avait pas donné la satisfaction de l'entendre crier de douleur. Stoïque, elle avait accusé les coups, ne prenant même plus la peine de protéger son visage. Il la frappait toujours là : au visage. Elle s'était mordu la langue pour s'empêcher de gémir, et celle-ci était plus douloureuse que ses lèvres enflées et sa pommette ouverte.

Le plaisir dans les yeux de Lúka lorsqu'il avait vu son sang couler était encore plus présent qu'avant. Ce n'était peut-être qu'une impression, mais il avait changé. Sa violence avait décuplé, la rage presque incontrôlable du début avait laissé place à un sadisme malsain. Il frappait avec froideur et précision, son horrible sourire s'agrandissant lorsqu'il faisait gicler le sang. Il paierait. Line aussi.

— C'est bien que tu sois de retour, Liiine, commença une voix métallique qu'elle connaissait bien.

Elle ne répondit pas, ne tourna pas la tête. Du coin de l'œil, elle pouvait voir la lueur bleutée qui irradiait de la femme en noir. Celle-ci se tenait à quelques pas d'elle.

— Il t'a frappée à nouveau, n'est-ce pas ?

Encore une fois, elle choisit le silence. Elle avait envie d'être seule.

— Tu auras ta vengeance, ne t'inquiète pas, susurra-t-elle.

— Je sais, lâcha-t-elle finalement. J'ai fait ce que vous m'aviez demandé. Le bébé n'est plus un problème.

— Nous sommes très satisfaites de toi, Liiine. Ta récompense sera à la hauteur de tes multiples talents, sois-en certaine.

— Votre plan ne marche pas, décréta-t-elle. Line n'est pas près de se remettre avec Lúka. Elle s'accroche désespérément à cet informaticien, William.

— C'est très ennuyeux, commenta la femme. Malheureusement, nous ne pouvons nous permettre de perdre William.

— A-t-il tant d'importance ?

— Oui.

Lyen n'insista pas. Si la femme avait souhaité lui donner des détails, elle l'aurait fait. Elle se redressa enfin, se calant au fond du lit pour s'adosser au mur, les genoux repliés sous son menton, les yeux baissés sur ses pieds nus.

— Je ne vous comprends pas. Vous m'avez dit être Z'arkán, pourtant, Z'arkán fait tout pour séparer Line de Lúka. Si cela fait partie de votre plan, j'aimerais bien avoir quelques explications, insinua-t-elle sur un ton un peu ironique.

La femme releva ses paupières, dévoilant ses iris d'un violet profond et irréel. Sa bouche se pinça, comme celle de Line lorsqu'elle était agacée. Encore une fois, la ressemblance entre les deux frappa Lyen.

— Nous ne sommes pas responsables des erreurs de notre passé, riposta-t-elle. Crois bien que si nous pouvions changer cela, nous le ferions sans le moindre délai.

— Les erreurs de votre passé ? répéta Lyen. Je ne comprends pas.

— Que tu es donc sotte, Liiine ! Nous étions sûres d'avoir été suffisamment claires, pourtant !

— Eh bien non, désolée.

Se faire réprimander comme une enfant était ce qu'elle supportait le moins. Cette femme savait-elle à qui elle s'adressait ? Comment osait-elle parler ainsi à la deuxième fille de la famille royale d'Eaven ?! Jusqu'alors, elle lui avait toujours obéi. Elle lui offrait la vengeance sur un plateau d'argent, elle aurait été bien bête de la refuser ! Et puis, c'était si bon de faire du mal au Fils et à la Fille… Mikhail était un autre problème, auquel elle refusait de penser. Mais à présent, son plan s'effondrait et tout le frêle édifice qu'elle avait construit tombait en poussière. Cette vengeance qu'elle avait tant souhaitée n'était plus qu'une ombre un peu floue, une réalité de moins en moins certaine. Elle s'effaçait petit à petit, ne laissant que des mots creux et des promesses vides.

— C'est pourtant clair, Liiine, rétorqua la femme. Nous sommes Z'arkán, certes. Mais nous ne sommes pas de ce temps. Nous venons du futur. Nous venons sauver le futur, précisa-t-elle avec un sourire froid.