CHAPITRE XIII

Les mains posées sur les genoux, la tête baissée, les yeux fixés sur ses ongles — elle avait recommencé à les ronger, ce n'était pas très féminin —, elle attendait. Dans la pièce, d'autres femmes patientaient également, certaines lisaient, mais la plupart se contentaient de perdre leur regard dans le vague, comme elle. Elle pouvait sentir la tension qui régnait dans la salle d'attente à travers tout son corps, et cela ne l'aidait pas à calmer sa propre nervosité. C'était long. C'était affreusement long.

Elle était la prochaine, elle le savait. Les autres étaient arrivées après elle. Pourtant, malgré cette angoisse qui la rongeait à mesure que les minutes s'écoulaient, elle aurait été ravie d'échanger sa place avec n'importe laquelle d'entre elles, pour repousser encore un peu plus ce moment fatidique. Ce n'était qu'un début, et c'est sans doute cela qui la terrifiait : si elle était incapable de passer la première étape, comment ferait-elle ensuite ? Lorsque tout deviendrait terriblement sérieux ? Lorsqu'il n'y aurait plus de retour en arrière possible ?

Elle repoussa une mèche brune derrière son oreille d'une main qui tremblait et prit une profonde inspiration. Elle devait se calmer. Un instant, elle ferma les yeux, s'imaginant ailleurs. Dans un grand champ de fleurs, sur la plage, couchée dans son lit, ailleurs. N'importe où sauf ici. Elle les rouvrit, presque déçue de n'avoir pu se téléporter par le simple pouvoir de la pensée. Ici, les seules fleurs étaient celles de l'horrible tapisserie d'un rose passé.

Elle porta sa main à ses lèvres et se mit consciencieusement à ronger l'ongle de son index. La douleur était douce, elle l'aidait à détacher ses pensées de ce qui l'attendait. Le goût âcre du sang dans sa bouche était familier. Le sang qui la trahirait peut-être… Elle dut se faire violence pour reposer sa main sur son genou. Son doigt saignait un peu et le liquide mêlé à la salive avait pris une couleur claire, presque fanée. Coupable, elle posa son autre main sur celle qu'elle avait sadiquement meurtrie, dans un geste qui n'avait d'élégant que l'apparence. Une pensée stupide l'effleura : combien de poses élégantes n'avaient d'autre but que celui de camoufler un ongle cassé, un vernis écaillé, une cicatrice, une alliance ? Elle se permit un sourire. C'était bien elle, ça : penser à des choses sans importance dans les moments les plus critiques ! Elle approcha sa main de son visage. La marque de son alliance était visible, si l'on se montrait suffisamment observateur. La peau était un rien plus claire, là où l'anneau se trouvait encore quelques semaines auparavant. Combien de temps mettrait-elle à disparaître ? Moins longtemps que les blessures de son cœur, c'était certain.

Parmi les femmes qui attendaient comme elle, une seule portait une alliance. Une sur sept. C'était peu. D'un autre côté, le mariage était loin d'avoir le succès d'antan, depuis la destitution de l'église catholique. Ce n'était pas un mal. Après tout, était-il vraiment nécessaire de clamer son attachement mutuel à l'aide d'un vulgaire objet de métal et d'une cérémonie factice ? Si deux personnes s'aimaient réellement, elles n'avaient que faire des apparences. Porter une alliance, c'était brandir aux yeux des autres son "appartenance" à quelqu'un, montrer à tous que l'on n'était plus seul. Pathétique. Elle soupira et ses yeux se remplirent de larmes. Elle aussi, elle avait été ainsi. Fière. Heureuse. Avec son alliance, son bonheur semblait s'être envolé, et elle avait mal, si mal !

Une jeune femme entra dans la pièce, le visage triste, les cheveux sévèrement tirés en arrière. Elle murmura un "bonjour" où se devinaient la peur et les regrets, lança un regard circulaire aux autres femmes, esquissa un sourire, et prit place. Aussitôt, elle s'empara d'un magazine — n'importe lequel, pourvu qu'il sauve les apparences ! — et y plongea fébrilement les yeux, de toute évidence impatiente de lire les articles stupides qu'elle y découvrait. On aurait presque pu se méprendre sur le but réel de sa visite.

Son arrivée avait sorti toutes les femmes présentes de leur torpeur, et la tension générale monta d'un cran. Toutes devaient reprendre leur absence d'activité d'avant, et c'était dur. Elles échangeaient des regards nerveux, des sourires crispés. Deux d'entre elles essayèrent même d'engager la conversation, sur le ton de la confidence, mais dans cette ambiance confinée et malsaine, le dialogue était presque impossible.

Elle recommença à ronger son ongle, même si la douleur était plus forte, même s'il ne restait déjà plus grand-chose de cette victime de kératine à qui elle faisait porter tout son malheur. Elle avait envie de pleurer. Elle avait envie de se confier, comme ces deux femmes là-bas, qui avaient presque franchi le pas. Mais personne ne l'écouterait. Elle devait rester seule avec son chagrin et son dilemme.

Un homme franchit le seuil, vêtu d'une longue blouse blanche. Il consulta son agenda électronique, les sourcils froncés.

— Mélanie Bouvier ?

Il releva les yeux, passa d'une femme à l'autre. Il répéta le nom, un peu plus fort. Elle sursauta, ôta son index de sa bouche, et se leva précipitamment. Il lui tendit la main, mais elle avait honte de ses doigts couverts de sang et de salive, et baissa les yeux. Elle le suivit, sans un regard en arrière, le cœur qui cognait si fort dans sa poitrine qu'il était impossible que les autres ne l'aient pas entendu. Mélanie Bouvier. Will avait de ces idées, parfois !

***

Elle s'était blottie sur le canapé, enveloppée dans une grosse couverture de laine qu'elle avait ramenée de chez son père la dernière fois qu'elle s'y était rendue. Chez son père. C'est comme cela qu'elle appelait son ancien logement. Cela lui faisait trop de mal de dire "chez Lúka", et elle ne pouvait plus dire "chez elle". Ce n'était plus chez elle. Ce n'était plus chez eux non plus. Elle était partie ; "eux" n'existait plus.

Il ne faisait pas froid, loin de là, mais sous l'épaisse couverture, elle se sentait en sécurité, comme si le tissu avait le pouvoir de la protéger de l'extérieur. Mikhail était chez son père, elle était heureuse que Lúka soit si prompt à lui proposer de le garder. Elle n'aurait pas pu affronter son fils, pas avec les pensées qui se déchaînaient en elle. Il était télépathe, comme elle, et dans l'état où elle se trouvait, elle n'était pas certaine de parvenir à les lui cacher. Lyen était dans sa chambre, elle lisait un roman. Line était bien contente de ne pas devoir subir le mépris de son regard. Elle n'avait pas besoin d'un poids de plus sur les épaules.

Le médecin lui avait donné rendez-vous trois jours plus tard, et les trois jours s'étaient écoulés si vite, et en même temps si lentement ! Dans quelques heures, elle devrait partir pour la clinique. Elle n'avait rien mangé. C'était ce qu'il lui avait demandé, mais d'un autre côté, elle n'aurait rien pu avaler de toute manière. Son estomac noué se tordait à la vue de la moindre nourriture. Même les publicités à l'holovision la rendaient presque malade. Le garçon d'étage n'était toujours pas venu chercher le plateau-repas du petit-déjeuner, et les deux ballons de pain qui restaient semblaient la narguer dès qu'elle posait son regard sur eux.

Line avait posé une main sur son ventre. Celui-ci était à peine rebondi, pourtant, elle pouvait déjà sentir la petite vie qui grandissait en elle. Ce bébé qu'elle avait choisi de ne pas garder. Le médecin avait confirmé les résultats du test : à présent, elle en était à seize semaines, la dernière limite pour un avortement. Une interruption volontaire de grossesse, comme ils appelaient ça dans leur jargon médical. Si elle l'avait pu, si les circonstances avaient été différentes, Line aurait gardé le bébé. Mais parfois, la volonté ne suffit pas. Oui, elle avait signé le papier d'une main tremblante, oui, elle avait donné son accord. Elle était d'un seul coup devenue volontaire. Et c'était sans doute le plus dur. IVG. Ce terme pointait un doigt accusateur sur elle, la blâmait, la jugeait. Lui jetait au visage qu'elle n'était qu'une meurtrière. Meurtre avec préméditation. Quelques années auparavant, elle avait vu à la télévision un reportage sur l'avortement. Les journalistes avaient filmé les manifestations : des femmes enceintes portant des pancartes condamnant l'IVG, traitant les malheureuses qui sortaient des cliniques d'assassins, de tueuses d'enfant, d'autres avec des porte-voix, répétant inlassablement la même litanie : avorter, c'est tuer, avorter, c'est tuer… A l'époque, Line avait été agacée par ces manifestations stupides. Agacée n'était pas le mot. Révoltée. Au vingt-et-unième siècle, l'IVG était bien ancrée dans les mœurs, et ces fanatiques religieuses, ces femmes jalouses et frustrées, stupides, essayaient de faire reculer une mentalité qui avait pris tant d'années à se mettre en place. Elle avait vu suffisamment d'embryons malformés pour savoir être lucide. A présent, elle n'avait pas changé d'avis, cependant, elle ne voulait pas faire partie des "tueuses d'enfant". Elle était consciente que ses réticences venaient en grande partie de son taux hormonal, mais cela ne changeait rien. La logique ne changeait rien. Il n'y avait plus rien de logique dans tout cela, d'ailleurs…

Les larmes aux yeux, Line se força à se lever. Son rendez-vous était à quinze heures, elle avait encore près de quatre heures devant elle. Elle ne pouvait décemment pas les passer sur ce divan, à se morfondre. Elle repoussa la lourde couverture presque à regret et s'extirpa de son cocon douillet. Elle prendrait un bain et s'habillerait, ce serait déjà un début.

***

Penchée au-dessus du lavabo, le visage presque collé au miroir, Line s'observait. Elle avait du mal à se reconnaître : depuis son enfance, elle avait porté les cheveux longs — à part à la suite de la "punition" de son père, mais là encore, ils lui arrivaient aux épaules, et c'était différent. Aujourd'hui, ils étaient courts, presque aussi courts que ceux de son fils. Et bruns. S'habituer à son nouveau reflet serait difficile. Toutefois, c'était un mal nécessaire. Blonde avec les cheveux longs, elle était Line de l'Orme. Brune avec une coupe à la garçonne, elle devenait Mélanie Bouvier.

Lorsque William avait coupé ses cheveux, elle avait pleuré. Il lui avait demandé si elle souhaitait garder les longues mèches, mais elle avait préféré s'en débarrasser : ce serait trop dur de les voir, de les toucher, et surtout, de les regretter. Elle s'était occupée de la teinture avec Lyen. Brun, parce que c'était une couleur qui passait inaperçue et qui ne risquait pas d'attirer le regard sur elle. Et aussi parce que c'était la couleur de cheveux que William préférait. L'homme avait d'ailleurs acheté la teinture pour elle. Elle aurait souhaité quelque chose de plus clair, mais lui la trouvait très jolie ainsi. Et après tout, ce n'était que temporaire.

Ses yeux ressortaient mieux, ainsi. Ils paraissaient plus vifs, plus clairs. Elle savait qu'une part de ce changement était dû aux larmes qu'elle avait versées, cependant, il était étonnant de voir combien une simple couleur de cheveux pouvait changer tout un visage. Elle n'avait jamais autant ressemblé à Lúka qu'avec ses mèches brunes.

Pour l'occasion, elle avait même épilé ses sourcils différemment, et cela aussi transformait ses traits. Même si Mikhail n'avait rien dit, elle avait ressenti son étonnement. Lúka l'avait dévisagée avec attention, sans poser de question. Lyen, quant à elle, avait avoué que si elle n'avait pas participé au subterfuge, elle aurait eu beaucoup de mal à la reconnaître.

Elle faisait illusion, et à quel prix ! Elle-même ne s'identifiait plus à l'image que lui renvoyait le miroir. Mais c'était la meilleure solution pour tout le monde. Lúka ne lui reprocherait jamais son acte, les journalistes la laisseraient en paix, son fils n'apprendrait pas la terrible vérité, et cela l'avait rapprochée de William. Elle aurait préféré que les circonstances soient différentes.

Elle détacha la ceinture de son peignoir, et celui-ci tomba au sol dans un froissement sourd de tissu. Elle ôta sa chemise de nuit, après une légère hésitation. Son corps ne lui plaisait pas. Il lui avait toujours déplu, et à présent, c'était pire. Sa maigreur et sa peau pâle la dégoûtaient, et elle prit la résolution de mieux se nourrir, une fois que tout ceci serait terminé. Maintenant que ses cheveux étaient si courts, elle ne pouvait même plus s'en servir pour couvrir son corps. Elle avait de beaux traits, des yeux absolument magnifiques, mais sa maigreur gâchait tout. Elle en venait presque à comprendre pourquoi Lúka l'avait trompé avec cette fille. Après tout, Line Paso était une superbe jeune femme, avec des formes voluptueuses qui n'avaient rien à voir avec son physique chétif. Ce n'étaient autres que le désespoir et la rancœur qui la faisaient penser ainsi, elle en était consciente. Néanmoins, il y avait peut-être une part de vérité qui se cachait tout au fond de tout cela.

Mais il regretterait ; elle s'occuperait un peu de son corps, elle irait voir un nutritionniste, elle deviendrait belle comme Line l'était, et il se mordrait les doigts de n'avoir pas fait plus d'efforts pour la garder.

L'eau trop chaude dilua ses larmes et elle serra les poings. Il regretterait. Pour l'instant, c'était surtout elle qui regrettait.

***

Lúka et William descendirent les marches, suivis de près par quatre de leurs collègues en pleine conversation. Il était un peu plus de midi, et ils avaient décidé de sortir manger tous ensemble, pour une fois. Cela leur changerait les idées. A force d'être enfermés dans leurs bureaux, ils en devenaient claustrophobes. Lúka s'était rasé de frais et avait mis de l'ordre dans ses cheveux. Il en arrivait même à être séduisant. A présent que son divorce avec Line était officialisé, il était l'objet de nombreuses convoitises, même s'il n'y prêtait pas la moindre attention. Cependant, ce n'était pas parce qu'il n'était pas intéressé qu'il devait donner l'apparence d'un clochard, surtout que William était très pointilleux sur ce sujet. Sans le savoir, il réagissait comme sa sœur, même si lui ne le faisait pas consciemment. Il redoublait d'élégance et cela lui allait bien. William n'avait rien à lui envier, mais chez lui, l'élégance était naturelle, et il n'avait nul besoin de faire d'efforts particuliers.

Pas un nuage ne tachait le ciel et le soleil brillait en cette belle journée d'été. Ils étaient heureux, malgré leurs soucis personnels. La Cort Corporation crevait la barre des bénéfices annuels prévus, et l'année n'était pas encore écoulée. La version cachée et tenue secrète de Z'arkán dépassait toutes les attentes de Lúka. Rien ne semblait pouvoir troubler leur bonheur momentané.

Lorsque William vit les deux journalistes s'approcher d'eux, caméra sur l'épaule, il se crispa. Bien sûr, il pouvait s'agir de personnes qui avaient encore des questions et avaient décidé de les harceler même après la fin de la conférence de presse, mais cela aurait été trop beau. Après toutes ces années, William connaissait plus ou moins tous les journaux susceptibles d'être intéressés par l'avancée technologique de la C. Corp, et People Magazine ne faisait pas partie de ceux-ci. A moins, bien entendu, qu'ils aient soudain décidé d'ouvrir une rubrique sur l'informatique, ce dont il doutait fortement.

— Lúka, allons-nous-en, je n'ai pas envie de parler à ces journalistes, décréta-t-il. J'en ai ma claque de leurs questions. Allons déjeuner.

Son ami se tourna vers lui, un sourire aux lèvres.

— Voyons, ce n'est pas toi qui disais qu'il fallait toujours ménager les médias ? Que la presse était notre meilleure alliée ? En plus, pour une fois que je mets un costume, ce serait dommage de manquer une pareille occasion !

— Dis donc, Narcisse, tu ne penses pas qu'ils ont pris assez de photos de toi ce matin ? lui fit remarquer William, sur un ton qu'il espérait moqueur, mais où transparaissait sa nervosité.

— Autant nous débarrasser d'eux tout de suite, déclara Richard, le responsable graphique. Ils sont encore capables de nous suivre jusque dans le restaurant.

William l'aurait maudit. Malheureusement, les autres partageaient l'avis de Richard et approuvèrent sa suggestion. De toute façon, c'était trop tard, les journalistes n'étaient plus qu'à quelques mètres. Il prit une profonde inspiration. Sans doute prévoyait-il le pire, néanmoins, il avait une mauvaise intuition. Une très mauvaise intuition. Il savait que c'était l'effet de sa culpabilité, mais il ne pouvait se débarrasser de l'idée que tout n'allait pas tarder à très mal tourner. La jeune femme — carré parfait, petit tailleur chic, talons aiguille — s'avança vers eux, le micro pointé comme une arme.

— Ça y est, elle passe à l'attaque, commenta Lúka avec bonne humeur.

William le dévisagea. Il était réellement de bonne humeur ! Il l'avait d'ailleurs été depuis le début de la semaine. Peut-être commençait-il enfin à oublier Line et avait-il décidé de cesser de se morfondre ? Quoi qu'il en soit, il déchanterait bien vite… Le caméraman braquait déjà son objectif sur eux, très professionnel.

— Excusez-moi, commença-t-elle avec un sourire de prédateur. Monsieur Owen, pourriez-vous…

— Ça vous ferait fondre le rouge à lèvres de nous dire bonjour ? coupa celui-ci.

Will soupira. Peut-être n'était-il pas de si bonne humeur que ça, après tout. Peut-être voulait-il simplement déverser sa hargne et sa frustration sur quelqu'un ? Il avait malheureusement choisi le mauvais moment, et la mauvaise personne. La journaliste était visiblement si pressée de le questionner qu'elle en oubliait les bases de la politesse. Cela commençait mal.

La jeune femme ne se laissa pas désarçonner. Elle fit un petit geste indifférent de la main, un geste qui semblait vouloir dire à la fois qu'ils n'avaient pas à s'embarrasser de ces stupides convenances, et qu'elle avait l'avantage sur lui. Les sarcasmes de Lúka n'étaient pas près de la déstabiliser.

— Dites-moi, comment avez-vous pris la décision de votre ex-femme de ne pas garder votre bébé ?

Si William avait eu une pelle, il aurait sur le champ creusé sa tombe et s'y serait volontiers enterré vivant. Mais Lúka ne cilla même pas, ne se départit pas de son sourire glacial.

— Vous devez vous tromper, Mademoiselle, répondit-il. Ma femme n'a jamais été enceinte.

Il avait dit "ma femme", et Will savait que les journalistes ne pourraient manquer de le noter. Après cinq ans de vie commune avec une personne, ce genre d'erreurs était compréhensible, cependant, ils ne laisseraient jamais passer un tel lapsus.

— Nous savons de source sûre que Line de l'Orme a subi un avortement, il y a deux jours, insista la journaliste.

— C'est faux, répliqua Lúka.

Son sourire s'était fait dur. La jeune femme, par contre, arborait une mine plus que satisfaite. Cette interview lui vaudrait sans nul doute une promotion.

— Voyons, vous savez bien que nous ne nous permettrions pas de vous mentir. Est-ce que cet avortement a un rapport avec la liaison qu'elle entretient avec William Cort ? Monsieur Cort, est-ce que l'enfant était de vous ? demanda-t-elle à William, le menaçant de son micro.

— Je ne vous permets pas de formuler de telles insinuations mensongères, gronda-t-il. Fichez le camp !

Lúka se tourna vers lui, étonné. Ses traits se durcirent, et il serra les poings.

— Comment as-tu pu me faire ça ? souffla-t-il. Tu le savais, n'est-ce pas ?

— Lúka, je t'en prie, calme-toi…

— Que je me calme ? Espèce de salaud, je croyais que tu étais mon ami !

Il le frappa violemment au visage, puis se tourna vers les journalistes.

— Quant à vous…

— Lúka, arrête ! s'écria un de ses collègues. Ça ne sert à rien !

Un instant, il sembla hésiter, puis desserra les poings. La journaliste s'était réfugiée auprès de son caméraman, terrifiée. Il secoua la tête.

— Allez vous faire foutre, décréta-t-il. Allez tous vous faire foutre !

Il repoussa Richard qui s'apprêtait à le retenir, jeta un dernier regard à William qui sortait un mouchoir de sa poche pour essuyer le sang qui coulait de son nez, et tourna les talons. La journaliste, rendue confiante par son départ, s'approcha à nouveau d'eux, les yeux pétillants.

— Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet ?

William s'apprêtait à ouvrir la bouche, mais Richard le devança. Il se planta devant la caméra, furieux.

— Vous êtes vraiment une bande de charognards ! Voilà ce que j'ai à dire !

La jeune femme ne se démonta pas. A présent que l'incident était bien au chaud sur la bande magnétique de la caméra, rien ne pouvait l'atteindre. L'interview avait dépassé toutes ses attentes. L'altercation entre Lúka Owen et William Cort n'avait pas de prix… Sans plus leur prêter la moindre attention, elle se tourna vers son caméraman.

— C'est bon, Henri, tu as tout ? demanda-t-elle, fébrile.

— Oui oui, j'ai tout enregistré.

Ils partirent, ne prenant même pas la peine de saluer les cinq hommes. William épongeait le sang qui coulait maintenant à flot de ses narines. Il était furieux. Pas contre Lúka, non. Contre lui-même. Il avait cru pouvoir arranger les choses, et il avait tout gâché.

***

— Je ne comprends pas, décréta le caméraman en secouant la tête. Je suis sûr d'avoir tout filmé ! Absolument certain ! Tu penses, un scoop pareil, j'ai fait doublement attention !

— Toujours est-il qu'il n'y a rien sur le fichier, gémit la jeune femme, au bord des larmes. Rien du tout ! Et sans preuve, je peux oublier mon article !

Tous ses espoirs de gloire et de promotion fondaient comme neige au soleil. De la neige, il y en avait justement sur l'écran : tout ce que la caméra avait filmé disparaissait sous un épais rideau de parasites. Le son lui-même était brouillé, tordu au point où les aigus ne devenaient plus que de longs sifflements auxquels il était impossible de trouver la moindre signification. Le fichier était irrémédiablement endommagé.

— Je suis désolé, Julia. Je ne sais pas ce qui s'est passé. L'enregistrement a été effectué, mais il n'y a rien d'autre que des parasites. C'est comme si quelque chose avait corrompu le fichier.

— Tu peux bien trouver toutes les excuses que tu veux, c'est de ta faute, voilà tout !

— Je t'assure que j'ai tout filmé. J'avais tout dans l'écran de contrôle ! insista-t-il.

— C'est n'importe quoi. N'essaie pas de me faire croire que quelqu'un a pu saboter ce fichier alors que nous venons juste de le mettre dans le terminal ! Tu n'as pas quitté ta caméra depuis tout à l'heure !

— Je te jure que lorsque j'ai vérifié dans la navette, tout était là ! Si tu ne veux pas me croire, tant pis. Je sais ce que j'ai vu. Et ces parasites n'étaient pas là tout à l'heure.

La jeune femme secoua la tête. Cela ne l'intéressait plus. Tout ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle venait de passer à côté de la chance de sa vie, et qu'elle l'avait gâchée, à cause d'une simple caméra défectueuse. La gloire tenait à bien peu de chose.

***

Lúka conduisait comme un fou, n'accordant plus aucune attention aux pauvres conducteurs qui avaient le malheur de se trouver en mode manuel sur son passage. Il manqua de percuter une navette-remorque, et fut à deux doigts de s'encastrer dans le mur d'un immeuble. Sur la voie rapide, heureusement, les risques étaient moindres, et Z'arkán s'occupait de tout. Cela dit, ce n'était pas forcément positif, vu qu'il n'avait plus besoin de se concentrer sur la route et qu'il pouvait dès lors penser à tout ce qui venait de se produire…

Lorsque cette satanée journaliste avait parlé de l'avortement de Line, honnêtement, il n'avait pas voulu y croire. La possibilité qu'elle dise vrai ne lui avait même pas effleuré l'esprit. Il était impossible que Line ait été enceinte et qu'il ne l'ait pas su. Absolument impossible. Cependant, la réaction de William avait fait s'écrouler toutes ses théories : en un instant, Lúka avait pris conscience de la nervosité de son ami, de sa culpabilité. La journaliste avait avancé la possibilité qu'il s'agisse peut-être de son enfant, et ceci était évidemment absurde. Line n'avait jamais couché avec William, il en était certain.

Pourquoi avait-elle fait une chose pareille ? Elle n'avait pas le droit de décider du sort de leur bébé sans même le consulter ! Pourtant, elle lui avait sciemment caché son état. Sciemment était bien le mot, puisqu'elle avait dû lui fermer son esprit, le tromper, le garder volontairement dans l'ignorance. Il était difficile de mentir à un télépathe, presque impossible, même. Et elle l'avait fait. Elle lui avait menti, à lui ! A son jumeau ! A lui qui avait partagé sa vie pendant toutes ses années ! Lui qui était déjà le père de son premier enfant, et le père de ce deuxième qu'elle lui avait caché !

Un autre enfant aurait pu les rapprocher, ils auraient pu tout reprendre à zéro, sur de nouvelles bases ! Il lui aurait prouvé qu'il avait changé, qu'il n'était plus l'homme immature qu'elle avait côtoyé toutes ces années. Il aurait fait des efforts, vraiment ! Elle lui avait ôté cette chance, et cela, elle n'en avait pas le droit.

***

— Papa ? Mais qu'est-ce que tu…

— Ouvre-moi, Mikhail, c'est très important, ordonna Lúka.

Le masque d'inquiétude qu'il s'était efforcé de revêtir ne trompait personne, pas même son fils à travers le visiophone. Sa fureur était bien trop visible. Cependant, à sa grande surprise, la porte s'ouvrit. C'était une bonne chose. Il n'aurait pas aimé devoir se servir de son pouvoir de persuasion sur son propre enfant. Il s'engouffra dans la pièce, laissant tomber pour la peine son air inquiet et un peu malheureux. Il était absolument hors de lui, et il n'y avait pas de raison que Line ne le sache pas, à présent qu'il avait pu entrer. Lyen était assise sur une des chaises, un roman à la main. Cette garce ne faisait que lire, jour et nuit. Depuis qu'elle avait appris, elle passait son temps plongée dans les livres. S'il avait été Line… S'il avait été Line, il ne l'aurait pas emmenée, pour commencer. Il l'aurait laissé croupir dans sa petite cellule, et ç'aurait été très bien ainsi. Il lui jeta un regard qui l'aurait sûrement clouée sur place si elle avait daigné lever le nez de son roman. Elle avait choisi de l'ignorer, très bien. Elle ne pourrait plus l'ignorer longtemps, de toute manière… Mais ce n'était pas Lyen qu'il était venu voir.

— Où est ta mère ? demanda-t-il à son fils, qui s'approchait de lui pour l'embrasser.

— Dans la chambre. Elle ne se sent pas très bien. Je crois qu'elle est malade, répondit Mikhail, déçu de l'accueil pour le moins froid et distant de Lúka.

— Malade, c'est ça ! On va voir ça, si elle est malade… Toi, reste ici avec l'autre, là.

Il fit un geste agacé en direction de Lyen, qui continua à l'ignorer superbement, et ouvrit la porte qui séparait le salon de la chambre de Line. Avant d'entrer, il se retourna, fixant son fils d'un air dur. Mikhail baissa la tête et s'éloigna tristement. Pourquoi son père était-il toujours aussi étrange ? Pourquoi pouvait-il se montrer aimant et tendre, et méchant l'instant d'après ? Qu'avait-il fait de mal pour qu'il le traite ainsi ? Lúka suivit le cours de ses pensées, et sa colère augmenta encore. Ce gosse était perverti. C'était la faute de cette femme ! Elle l'avait monté contre lui, contre eux. Un jour, il l'aurait. Et il lui ferait payer… Lyen, sentant son regard posé sur elle, leva enfin les yeux, pour lui décocher un sourire dégoulinant d'hypocrisie. Il faillit se précipiter sur elle pour la frapper — il allait lui apprendre à le narguer comme cela ! Elle sourirait moins, avec la mâchoire brisée… —, mais des choses plus importantes demandaient son attention. L.I. attendrait. A son tour, il étira ses lèvres, froidement, mettant toute la haine qu'il éprouvait pour elle dans ce qui ressemblait plus à une grimace qu'à un sourire. Elle paierait.

***

La pièce était plongée dans l'obscurité. Les rideaux tirés filtraient une bonne partie de la lumière du soleil, et la première chose qu'il fit fut de les ouvrir d'un geste sec. Il ouvrit également la fenêtre, afin de permettre à l'air de circuler. Cette chambre était une véritable fournaise ! Line cacha son visage sous les draps, étouffant un gémissement de protestation comme le soleil l'éblouissait. En quelques pas, Lúka fut à ses côtés. Il arracha le drap, avant de le jeter à terre.

— Regarde-moi ça, commença-t-il sur un ton mauvais. Toute habillée, cachée dans ton lit en plein milieu de la journée !

Line couvrit son visage mouillé de larmes. Elle avait pleuré. Il s'en moquait. Elle pouvait bien pleurer et se cacher, cela ne changeait rien.

— Lève-toi !

— Non… Je… Je ne peux pas, je… Je me sens mal, Lúka, je… s'il te plaît !

— Ah ? Tu te sens mal ? Et moi, comment est-ce que je me suis senti quand cette putain de journaliste est venue m'apprendre la bonne nouvelle, à ton avis ? cria-t-il.

— Je t'en prie, ne te mets pas en colère…

Elle laissa retomber ses mains, dévoilant ses grands yeux noyés de larmes et son teint livide. Lúka l'empoigna sans ménagement et la tira hors du lit. Elle résista, tenta faiblement de le repousser, avant de s'écrouler sur le sol et de se recroqueviller sur elle-même, les bras serrés autour de ses genoux repliés.

— Que je ne me mette pas en colère ? répéta-t-il, incrédule. Tu te fous de moi ?!! Après ce que tu as fait ?

Il la força à se lever, et elle étouffa un gémissement de douleur. Il la gifla, avant de la plaquer contre le mur. Sa tête cogna contre la paroi.

— Comment as-tu pu faire une chose pareille, Line ? Comment ?

— Tu me fais mal, pleura-t-elle. Lâche-moi !

— Et tu as entraîné William là-dedans ! N'as-tu plus aucune dignité ?

Il la frappa à nouveau, hors de lui. Pourquoi ne réagissait-elle pas ? Pourquoi ne se défendait-elle pas ? Elle en était capable, pourtant ! Elle avait toujours été la plus forte ! D'un seul coup, elle pouvait se libérer, le projeter à l'autre bout de la pièce, le réduire en pièces. Pourquoi restait-elle là à pleurer ?

— Tu n'avais pas le droit de tuer ce bébé ! hurla-t-il. Tu n'avais pas le droit de me faire ça !

— Lúka, je t'en supplie…

— Tu avais tout prémédité, avoue ! Cette coupe de cheveux… J'aurais dû m'en douter ! J'aurais dû savoir de quoi tu étais capable ! Et avant-hier, lorsque tu m'as proposé de garder Mikhail pour la journée, c'était pour cela, n'est-ce pas ? Et quand je suis venu le ramener, que L.I. m'a dit que tu étais absente, c'était ça ! Tu te faisais avorter, pendant que notre fils restait seul avec cette femme mauvaise !

Elle secoua la tête, incapable de la moindre parole. Les doigts de Lúka s'enfonçaient dans ses poignets délicats, serraient. Elle avait mal.

— Vous aviez tout prévu ! Vous complotiez derrière mon dos… C'est vrai que ce bébé était gênant, hein ? D'un seul coup, vous ne pouviez plus batifoler en paix ! Sincèrement, Line, je n'aurais jamais cru que tu irais jusque-là ! William était mon ami, j'avais du respect pour lui. Tu as tout gâché ! Et toi… Toi ! Ma sœur, ma femme… Comment as-tu pu me faire ça ? Je t'aimais, Tia, je t'aimais ! Je t'aime toujours, ajouta-t-il presque à regret. Dis-moi, comment puis-je t'aimer alors que tu me fais tant de mal ? Qu'as-tu fait de moi ?!!

Il la lâcha, les mains tremblantes. Elle se laissa tomber au sol, sans même chercher à retenir sa chute. Il ne la releva pas, se contenta de la regarder avec un mélange d'amertume et de désespoir.

— Je n'ai pas pu, murmura-t-elle enfin. J'ai essayé, mais je n'ai pas pu…

— Tu aurais dû m'en parler, on aurait trouvé une autre solution ! rétorqua-t-il.

Il s'était calmé, et à présent, la manière dont il l'avait traitée lui pesait. Il avait agi comme son père l'aurait fait, et il savait déjà qu'il aurait du mal à se pardonner. Mais il n'y avait aucun retour en arrière possible.

— Lúka, je ne l'ai pas fait, insista-t-elle. J'ai cru que j'en serais capable, mais non, je ne pouvais pas…

Ses pensées étaient trop confuses pour qu'il puisse les comprendre, et il devait se contenter des explications hachées qu'elle essayait de lui donner.

— Est-ce que tu pourrais te calmer et faire un effort pour me dire exactement de quoi tu parles ? soupira-t-il.

Elle enfouit son visage dans ses mains, les épaules secouées de sanglots.

— Parce que tu crois que ce n'est pas assez dur comme cela ? Il faut que tu retournes le couteau dans la plaie ? lui reprocha-t-elle.

— Et pour moi, ce n'est pas dur, tu penses ? Tu crois que cela ne me fait rien, à moi ?

— Ce n'est pas pareil !

— Non, en effet. Si c'était moi qui m'étais trouvé à ta place, jamais je n'aurais pris cette décision sans te consulter. Jamais ! Cet avortement, c'est…

— Je n'ai pas avorté, coupa-t-elle.

Elle releva les yeux et les plongea dans les siens. Toute colère envolée, il se laissa tomber à ses côtés, soucieux.

— Vraiment ?

— Je ne pouvais pas… J'y suis allée, j'ai revêtu leur stupide chemise de nuit d'hôpital, ils m'ont injecté quelque chose soi-disant pour me détendre, et ils m'ont laissée seule. J'étais incapable de le faire, Lúka ! J'essayais de me raisonner, de me dire que c'était la solution la meilleure, la plus responsable, mais j'avais envie d'avoir ce bébé ! Je me suis rhabillée, et je suis partie, sans rien dire.

Lúka la prit dans ses bras, le cœur battant la chamade. Il embrassa sa tempe, même si ses gestes tendres ne pouvaient effacer la manière brutale dont il l'avait traitée.

— Line, je suis désolé de m'être emporté, lui chuchota-t-il à l'oreille. Pardonne-moi ! Je t'en prie, pardonne-moi… Nous élèverons cet enfant ensemble, si tu le souhaites, et sinon, nous trouverons une solution…

Line redoubla de sanglots. Il la berça doucement dans ses bras et elle se laissa aller contre lui. Elle tremblait légèrement et son front était brûlant de fièvre. Ainsi, Mikhail n'avait pas menti, elle était vraiment malade !

— Quelle ironie, murmura-t-elle.

— Comment cela ?

— J'ai perdu le bébé. J'avais pris la décision de le garder, et je l'ai perdu quand même !

Elle glissa ses doigts dans les siens. Ils étaient moites et beaucoup trop chauds. La fièvre était forte.

— J'ai fait une fausse-couche, pleura-t-elle. J'ai perdu le bébé hier matin. Je te jure que je voulais te dire que j'étais enceinte, mais… Mais je n'en ai pas eu le temps ! fit-elle avec désespoir.

— Oh, ma chérie, je suis désolé ! Je ne savais pas, je… J'étais sûr que tu… J'ai agi en idiot. Je te demande pardon, s'excusa-t-il à nouveau.

Sa joue était encore rouge de la gifle qu'il lui avait donnée, et cette marque sur sa peau blême était le symbole de la honte qui le rongeait à présent.

— J'ai mal, Lúka, gémit-elle.

— Tu as de la fièvre. Ça m'inquiète. Nous n'avons jamais eu de fièvre.

— Je ne sais pas ce qui m'arrive, je me sens tellement mal ! Et…

Elle baissa la tête, se mordant la lèvre.

— Line, dis-moi ! insista-t-il gentiment.

— Je saigne, souffla-t-elle. Depuis hier.

— Et tu ne me dis ça que maintenant ? s'écria-t-il. Mais tu es folle ou quoi ?!

— Ne crie pas, s'il te plaît !

— Tu mets ta vie en danger, et tu voudrais que je ne crie pas ? Tu es inconsciente !

— J'avais peur de ta réaction. Et visiblement, j'avais raison d'avoir peur.

Lúka rougit, honteux et terriblement coupable. Il posa la main sur la joue de sa sœur, effleurant sa peau du bout des doigts.

— Je t'ai frappée. Je n'avais encore jamais levé la main sur toi, même quand nous n'étions encore que des enfants. Tu ne peux pas t'imaginer à quel point je me sens mal.

— Je suis télépathe, Lúka, lui fit-elle remarquer avec un pauvre sourire. Et les choses changent, nous le savons tous les deux. Mais je t'en prie, ne deviens jamais comme notre père. Cela me ferait trop de mal de devoir de détester.

— Jamais, Line, je te le promets ! Je ne deviendrai jamais comme lui.

Mais il avait déjà franchi le premier pas, et ils en étaient conscients tous les deux.

***

Couchée sur la table d'opération, Line était nerveuse. Elle fixa les lumières éblouissantes du plafond, puis referma les yeux. Les taches lumineuses rouges dansaient encore sous ses paupières. Elle les rouvrit et découvrit le visage de son frère, penché au-dessus d'elle.

— Line, je vais te soigner, ne t'inquiète pas.

Il enfonça délicatement une aiguille dans son avant-bras et elle frémit. C'était comme si tout son corps n'était plus qu'une longue masse sensible et douloureuse.

— C'est un tranquillisant, expliqua-t-il. Ça va te détendre. Je vais te faire une péridurale, tu ne sentiras rien.

— Qu'est-ce que…

— Je dois te faire un curetage. La fausse-couche n'était pas complète et tu fais une infection. Tu n'es pas passée loin de la septicémie. Mais rassure-toi, je sais ce que je fais : c'est loin d'être la première fois.

Elle laissa retomber sa tête sur le matelas dur. Ses yeux se remplirent de larmes. Pourquoi n'était-elle pas capable de faire les choses bien ? Même sa fausse-couche, elle l'avait ratée !

— Ne pense pas des choses aussi stupides, s'énerva Lúka. Ce qui s'est passé n'est pas de ta faute, et personne ne pourrait te blâmer pour cela. Ton état est grave, et tu ferais mieux de te reprocher de ne pas m'avoir appelé plus tôt, au lieu de penser des bêtises pareilles !

Il caressa ses cheveux d'un geste hésitant. Il était troublé par cette nouvelle coiffure et par ce qu'elle impliquait, Line pouvait le sentir.

— Calme-toi, ma chérie, tout va bien se passer. Je m'occupe de toi.

— Tu sais que j'ai confiance en toi, murmura-t-elle avec un sourire.

La fièvre l'avait mise dans un état second, et elle grelottait, même sous la couverture dont Lúka l'avait recouverte. Elle avait mal partout et rencontrait des difficultés à maintenir son attention plus de quelques minutes. Le tranquillisant la fit rapidement basculer dans un sommeil agité, qu'elle accueillit avec reconnaissance. Elle ne voulait pas être consciente, non. Pas pour ça.

***

Lorsqu'elle s'éveilla, elle fut prise de panique : elle ne reconnaissait pas l'endroit, et la fièvre qui n'était pas encore tombée malgré les antipyrétiques la plongeait dans une grande nervosité. La pièce était sombre, presque effrayante. Line ne percevait pas la présence de Lúka, et cela la terrifia.

— Lúka ? appela-t-elle d'une voix à peine plus forte qu'un murmure. Lúka, où es-tu ?

Le silence lui répondit. Elle s'assit sur le lit et serra la couverture contre elle. Visiblement, son frère l'avait changée, car elle portait à présent son vieux pyjama de flanelle bleu marine. Pourquoi l'avait-il laissée seule ? Elle posa les pieds au sol, grimaçant un peu. La douleur avait diminué, mais pas entièrement disparu. Emmitouflée dans la couverture, elle se dirigea vers la porte. Celle-ci n'était pas fermée. Lorsque la lumière du couloir envahit la pièce, Line la reconnut enfin. Il s'agissait d'une des multiples chambres du Laboratoire, une de celles qu'ils avaient décidé de garder en état, au lieu de simplement en boucler la porte, comme ils avaient fait pour beaucoup d'autres. Elle ne le savait pas, mais c'était là que William avait passé la nuit, deux semaines plus tôt.

Quelle heure pouvait-il bien être ? D'après la luminosité du couloir, le soleil n'était pas encore couché — les lumières du laboratoire s'adaptaient à celle du jour, une tentative infructueuse de leur père pour donner l'illusion qu'ils se trouvaient non pas dans un ancien bunker militaire au cœur de la montagne, mais dans une maison tout ce qu'il y avait de plus normale. Line ne portait pas de montre, une habitude qu'elle avait gardée de ses années de captivité. Jour ou nuit, quelle importance, puisque le temps avait gelé sa course autour de sa prison ?

Jamais le salon ne lui avait semblé si loin de cette pièce… Pourtant, sa chambre — son ancienne chambre — en était plus éloignée encore. Aucun bruit ne déchirait le silence, et elle s'inquiéta. Où était Lúka ? Elle fut tentée d'aller voir dans le bureau où il s'enfermait toujours pour "travailler" sur le projet Z'arkán, cependant, elle avait déjà presque parcouru la distance qui la séparait du salon et ne voulait pas rebrousser chemin.

Un mouvement derrière elle attira son regard et elle se retourna un peu trop vivement. La douleur irradia dans son ventre, et elle dut se faire violence pour ne laisser échapper un cri. Z'arkán se tenait là, un sourire glacial sur ses lèvres. Line frissonna, et cette fois, ce n'était pas dû à la fièvre. Elle resserra la couverture autour d'elle, comme pour se protéger. C'était ridicule et elle se sentait bête, à agir comme une enfant apeurée. Z'arkán partageait sans doute cet avis, car son sourire devint moqueur et vaguement méprisant.

— Perdue ? susurra-t-elle.

Line choisit de ne pas lui répondre. Lúka était vraiment irresponsable d'avoir installé des émetteurs-capteurs dans tout le laboratoire ! A présent, sa chose pouvait s'y balader à sa guise !

— Il t'a laissée toute seule, hein ? insista Z'arkán.

— Va te faire foutre.

Elle n'était pas d'humeur à déballer des politesses à celle qui avait brisé sa vie et celle de son frère. Tournant les talons, elle repartit en direction du salon, aussi vite que le lui permettait son ventre douloureux. Elle sentit une main sur son épaule et se figea.

— Tu ne devrais pas me parler comme ça. Après tout, nous sommes presque des sœurs, non ? Je suis tellement toi…

Line se retourna pour lui cracher au visage et ouvrit de grands yeux étonnés. En un instant, Z'arkán s'était transformée. De blonde aux cheveux longs vêtue d'une robe turquoise, elle était passée à brune aux cheveux courts vêtue d'un pyjama de flanelle bleu marine. La ressemblance était parfaite, jusque dans les moindres détails.

— Va-t'en, espèce d'abomination ! lui cria-t-elle. Hors de ma vue !

L'autre croisa les bras sur sa poitrine, les yeux fixés dans les siens.

— J'aime bien quand tu t'énerves. J'apprends. C'est tellement mieux de t'avoir en face de moi que sur les écrans vidéos ! commenta-t-elle. Tu es plus… plus vivante. Tu ne veux pas t'énerver à nouveau ?

Line crispa ses poings. Elle mourrait d'envie de la gifler, de la faire taire… Puis, l'absurdité de la situation la frappa. Z'arkán n'était pas réelle, ce n'était qu'une image, qu'un assemblage de simulations électriques censées donner l'illusion d'une personne et de ses actes. Lúka l'avait oublié, et il l'avait payé d'une côte brisée et d'une magnifique ecchymose. Elle ne se laisserait pas piéger. Ses traits se détendirent, et elle lui fit un sourire machiavélique.

— Oui, moi, je suis vivante, déclara-t-elle. Pas comme toi. Dis-moi, Z'arkán, tu serais bien embêtée si je quittais cet endroit, n'est-ce pas ? Comment ferais-tu pour me suivre à l'extérieur ? Tu te prends pour une véritable femme, mais peux-tu faire tout ce que moi je peux faire ? Finalement, tu n'es pas grand-chose : un programme extrêmement complexe peut-être, mais un programme. Un simple programme. Une sorte de version améliorée de Tetris, en somme. Un micro-onde en minijupe.

Z'arkán sembla ennuyée. L'espace d'un instant, elle eut l'air complètement désemparée. Line jubila.

— Mais toi aussi tu es un programme, riposta-t-elle finalement. Tu n'es qu'un assemblage d'acides aminés ! Un simple assemblage de polysaccharides ! Qu'est-ce que l'ADN, sinon un immense programme ? Des millions de lignes de code, comme le programme sur lequel je suis basée ! Je suis une version améliorée de Tetris, mais toi, tu es le résultat de l'évolution désastreuse d'un organisme unicellulaire. Comment peux-tu te permettre de me reprocher ma nature, alors que toi-même, tu n'es que le résultat d'une expérience de ton père ? Une expérience qui n'a pas si bien tourné, d'ailleurs…

— Que sais-tu de mon père ?

— Beaucoup de choses. Plus que tu n'en sauras jamais.

— C'est faux ! Tu mens !

— Je laisse cela à ton appréciation personnelle, conclut Z'arkán. Il t'a créée, comme Lúka m'a créée.

— C'est différent, murmura la jeune femme.

— Pas tellement, en fin de compte. Nous sommes si semblables, toi et moi. Nous pourrions nous allier !

— Ça, jamais ! Plutôt mourir !

Z'arkán sourit. Line avait envie de s'enfuir à toutes jambes. Elle lui faisait peur. Mais elle ne pouvait pas lui tourner le dos, non. La sueur coulait sur sa nuque, collant les mèches courtes de ses cheveux à sa peau brûlante. Elle savait que Z'arkán était très consciente de la terreur qui la gagnait petit à petit, et cela, c'était sans doute le plus dur à accepter.

— Plutôt mourir, tu dis ? répéta-t-elle. Heureusement que je ne te prends pas au mot ! Tu ne veux pas de moi comme alliée, soit. Je serai donc ton ennemie.

— Si tu es mon ennemie, tu seras aussi l'ennemie de Lúka, avança Line.

— Oh, non, ça je ne crois pas. Tu es partie, je suis restée. Tu le traites comme un moins que rien, je lui offre tout mon amour, et bien plus encore. Je lui offre un pouvoir que tu ne pourras jamais lui donner. Quelque chose qui dépasse l'imagination la plus folle. Lúka se détache lentement de toi, et je prends de plus en plus d'importance à ses yeux. Il a compris qu'il ne pouvait pas me détruire, et il l'a accepté. Il est à moi, Line. A moi.

— Tu te fais des illusions. Tu n'es qu'une machine, jamais il ne t'aimera comme il m'aime moi !

— Je ne demande pas à être aimée de cette façon. Je peux sans problème me passer de cet amour malsain qui vous unit, de votre relation si fusionnelle qu'elle en est devenue destructrice. Lúka t'aime, c'est ce que tu crois ? Je ne sais pas si tu te rends bien compte de ce qu'est l'amour. Ce n'est pas juste s'accrocher à quelqu'un parce que l'on n'a personne d'autre, et lui faire croire qu'il a de l'importance à ses yeux, non.

— Parce que toi, tu sais ce qu'est l'amour, peut-être ?

— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Mais ce que je sais, par contre, c'est que tu as fait une grave erreur, Line, en croyant que tu étais irremplaçable. Et que tu vas le payer cher.