CHAPITRE XII
Mikhail et Line étaient sortis, et Lyen avait la pièce qui leur servait de salon pour elle seule. Elle s'était déjà occupée de connecter les fils de l'holovision comme la femme en noir le lui avait appris, et à présent, elle attendait sa venue. Sans y penser, elle triturait le bas du pantalon que Line lui avait acheté. Le tissu était rêche, presque rigide au toucher. Un jean, avait dit la Fille. Elle et son frère en portaient souvent, mais jamais encore elle n'avait eu l'occasion — ni l'envie — d'étudier leurs vêtements de plus près. Le maillage du tissu était intéressant. Elle se souvenait, très vaguement, du maillage si particulier des habits qu'elle portait lorsqu'elle était encore sur Eaven. Celui-ci, en comparaison, était terriblement grossier. Qu'importe. De toute manière, elle n'avait pas prévu de retourner prendre sa place sur le trône qui lui revenait de droit. Il faut dire que ses parents auraient une sacrée surprise si elle réapparaissait, vêtue d'un jean et de cette espèce de T-shirt qui laissait entrevoir son nombril… Cette pensée lui arracha un sourire amer. Elle vivait une bien drôle de vie…
On l'avait arrachée à sa famille, à son existence de princesse choyée et adorée, à sa planète, à son époque, même. Et pourquoi ? Pour l'enfermer dans une pièce minuscule, avant de lui implanter des embryons dans le ventre et de les lui enlever s'ils survivaient ! Pour la frapper dès qu'elle ouvrait la bouche afin de manifester sa désapprobation, pour la traiter comme une simple prisonnière, elle ! Lyen d'Eaven, descendante de l'illustre famille royale dont les origines pouvaient être retracées depuis les fondements même de la civilisation eavenienne ! Son désir de vengeance n'était que légitime. Mais il y avait Mikhail… Elle aimait le petit garçon comme son propre fils, même si elle savait que cela causerait peut-être sa perte. Elle aurait dû le détester, pourtant il était le seul qui lui apportait l'amour dont elle avait été privée depuis l'âge de six ans. Elle n'avait pas le droit de s'attacher à lui, la femme le lui avait répété des centaines de fois ! Elle s'était laissé piéger, et elle sentait déjà qu'elle en subirait les terribles conséquences.
Lyen savait que Line était allée voir Ludméa, et qu'elle avait vu les jumeaux. Elle l'avait pressée de questions, mais la femme avait refusé de lui répondre. Peut-être imaginait-elle que sa peine serait plus grande si elle lui parlait de ses enfants. Au moins, ils allaient bien. Ils vivaient avec la jeune femme blonde, celle qui avait été si gentille lorsqu'elle s'était retrouvée mystérieusement sur Lambda. Ludméa… Lyen avait une totale confiance en elle. Si quelqu'un pouvait prendre soin des jumeaux, c'était bien elle. N'importe qui valait mieux que le Fils et la Fille, de toute manière. Ils avaient deux ans et demi… Comment cela se pouvait, elle n'était pas sûre de le comprendre. Elle leur avait donné naissance plus de six ans auparavant. Mais le temps était complexe, comme le lui avait dit la femme en noir.
Ses rapports avec Line s'étaient dégradés depuis qu'elle lui avait parlé de sa grossesse. La femme était probablement furieuse qu'elle lui ait fait remarquer son état alors qu'elle-même ne s'en était pas doutée un seul instant. Cependant, leurs tensions trouvaient une origine bien plus profonde. Lyen n'approuvait pas la manière que Line avait d'élever son fils et ne manquait pas de le lui faire remarquer. Peut-être aurait-elle dû se taire et la laisser se débrouiller seule, mais le silence n'était pas dans sa nature. Et évidemment, Line lui en voulait de l'amour que son fils lui portait. Cela n'était pas pour arranger leurs rapports plutôt tendus. La vie dissolue que menait la femme depuis sa séparation d'avec Lúka ne plaisait pas à Lyen. Ce n'était pas un exemple à donner à son fils, d'une part. D'autre part, Line semblait avoir décidé de balayer toute la dignité qu'il lui restait, rampant presque aux pieds de cet homme qui était l'ami de son frère. William n'était pas un homme mauvais, cela dit. Cependant, Line aurait dû avoir d'autres choses en tête que sa quête désespérée d'un futur partenaire sexuel. Mikhail ne le vivait pas très bien, même s'il le cachait. C'était aussi pour cela qu'il préférait la considérer elle comme sa mère.
Line essayait probablement de faire des efforts, même si elle ne les remarquait pas. Elle lui avait acheté des vêtements, et l'avait même emmenée une fois à l'Extérieur. Pas longtemps, pas loin, mais au moins, elle avait pu évoluer ne serait-ce que quelques heures dans un environnement qui dépassait les vingt mètres carrés. Le ciel était très différent des souvenirs qu'elle avait du ciel d'Eaven. D'un bleu presque vif par endroits, il donnait aux arbres et aux bâtiments une teinte beaucoup plus froide que dans les quelques images qu'il lui restait de sa planète natale. Là-bas, le soleil rouge donnait aux objets une couleur chaude, un orange tirant vers l'ocre. Au coucher de l'énorme astre, le ciel se colorait de violet sombre et les nuages devenaient d'énormes stries écarlates. Lyen n'avait pas encore eu l'occasion d'admirer un coucher de soleil terrien, à part sur quelques photographies qu'elle avait trouvées dans les livres, mais elle savait que ce serait très différent. Eaven était une planète chaude, au climat se rapprochant de celui que l'on retrouvait dans les déserts d'Afrique du Nord. La végétation clairement adaptée à de longues périodes de sècheresse était tout en largeur, et les arbres les plus hauts ne dépassaient pas la vingtaine de mètres. Leurs troncs, en revanche, pouvaient faire jusqu'à plusieurs mètres de diamètre. Ici, la végétation était verte et florissante, époustouflante de vigueur. L'air était bien plus humide ; l'eau était aussi mieux répartie. L'herbe poussait partout, même si le béton la remplaçait dans les villes. Sur Eaven, le sable était omniprésent. Aux abords du palais, les jardiniers avaient réussi la prouesse de faire pousser des sapins, dont ils devaient s'occuper presque chaque jour. Lyen et sa sœur adoraient se promener dans cette immense forêt d'arbres si exotiques. C'était d'ailleurs là qu'elles avaient été piégées par les hommes du Père…
Lyen serra les poings, se rappelant la petite fille sans défense qu'elle avait été alors. C'était bien facile de s'attaquer à deux fillettes, de les prendre par surprise, d'étouffer leurs cris avec ces bâillons au goût poussiéreux mêlé d'éther. Elle se souvenait parfaitement de cette odeur, qui avait agressé ses narines avant qu'elle ne perde conscience ; dans le laboratoire, elle était courante. Et à chaque fois, elle lui rappelait cet horrible après-midi. L'après-midi où elle avait été arrachée à son monde… Puis, il y avait eu la cage, le Père, le Fils, sa paire de ciseaux qui s'était attaquée aux tresses royales de sa sœur, puis aux siennes, coupant sauvagement ces cheveux roux qui étaient révérés par son peuple, les éparpillant à terre sans le moindre respect.
Les marques de ses ongles s'étaient inscrites dans ses paumes, traces rougeâtres et un peu douloureuses. Les larmes perlaient aux coins de ses yeux, mais elle était bien trop fière pour les laisser couler, même ici, même dans la solitude. A son poignet, le bracelet de sa servitude était comme un rappel continu de son état : elle était prisonnière, et même si un jour elle parvenait à quitter sa vie de captive, jamais elle ne retrouverait celle de la princesse qu'elle avait été.
La neige sur l'écran du projecteur se dissipa soudain, et les traits inexpressifs de la femme en noir la remplacèrent. Ses longs cheveux de ténèbres encadraient son visage comme deux lames tranchantes, dépourvus du moindre reflet. Même après toutes ces années, sa vue faisait encore frissonner Lyen. Le plus dérangeant était sans doute ses paupières toujours closes, sous lesquelles on distinguait très nettement le mouvement frémissant de ses globes oculaires. La femme n'ouvrait que rarement les yeux, mais alors elle dévoilait ses iris d'une couleur surnaturelle — un violet profond et vif à la fois —, si étrange qu'elle paraissait tout droit venue d'un autre monde. Lyen préférait encore le frémissement continuel de ses paupières à ce regard trop perçant.
— Alors, Liiine, tu rêvassais ? l'accusa la femme d'un ton peu amène.
Lyen baissa la tête comme une enfant prise en faute. L'autre utilisait toujours la langue de son enfance, et les seules personnes à l'avoir parlée dont elle se souvenait de la voix étaient sa mère et sa grande sœur. Toutes deux avaient eu une autorité incontestée sur elle. Entendre l'eavenien dans la bouche de cette femme la mettait toujours dans une position d'infériorité et faisait remonter la culpabilité en elle. Furieuse de s'être laissée prendre dans cet état d'auto-appitoiement, Lyen releva les yeux, le regard soudain dur et rempli d'orgueil.
— Je pensais à ma future vengeance, répliqua-t-elle.
La femme se permit un sourire fin, et Lyen, en cet instant, fut frappée de la ressemblance qui existait entre elle et Lúka. Elle ne l'avait pas remarquée jusqu'alors, sans doute à cause de l'immobilité de ses traits. A présent, cela lui apparut comme flagrant. Cette similitude, d'ailleurs, ne s'arrêtait pas au sourire.
— Nous devons justement parler de cette vengeance, commença la femme.
Sa voix était toujours aussi métallique, impersonnelle. Etrangement, lorsqu'elles conversaient à travers la barrière d'un écran, cela choquait moins Lyen. Après tout, elle ne s'attendait pas à ce que cette énorme machine à images ait le timbre d'un être vivant.
— Où est Line ?
— Elle est allée voir Ludméa. Mikhail est avec son père, ajouta Lyen, devançant déjà la question qu'elle ne pourrait manquer de lui poser.
— Comment prend-elle sa grossesse ?
— Mal.
— Elle ne veut pas du bébé, donc ? émit la femme. Cela résout bien des problèmes.
— Je pense qu'elle ne veut pas le garder, confirma Lyen. Cependant, c'est difficile à dire. Elle est indécise.
— Tu sais qu'il ne peut pas y avoir un autre enfant ! gronda-t-elle. Le petit Mikhail est déjà un terrible boulet.
— Je suis parfaitement consciente de tout cela.
Ses doigts se crispèrent sur le tissu du fauteuil, presque malgré elle. Elle jeta un regard noir à l'écran, mais la femme n'y prêta pas la moindre attention. Elle se moquait bien des sentiments que les autres pouvaient éprouver à son égard, et surtout, à l'égard de ses ordres.
— Si elle décide de garder le bébé, c'est là que tu devras agir…
Lyen relâcha sa poigne, libérant le tissu. Ses doigts se détendirent, légèrement douloureux. Inconsciemment, elle commença à tirer sur une mèche de ses cheveux, l'enroulant et la déroulant dans un mouvement régulier. Les yeux rivés à l'écran, les sourcils froncés, le front plissé par la concentration, elle écouta attentivement les instructions de la femme, l'interrompit de temps à autre lorsqu'elle n'était pas sûre de comprendre. Cela n'allait pas être simple, elle pouvait déjà s'en rendre compte. Le poison — c'était le mot qu'elle avait employé, pensant sûrement que Lyen n'était pas capable de comprendre un terme plus complexe — lui parviendrait sous peu, au moment opportun. Elle n'aurait plus qu'à le mélanger à la nourriture de Line ou à une de ses boissons, et celui-ci agirait de lui-même. La grossesse de la jeune femme ne serait bientôt plus un problème…
***
Lorsque Line sortit de la pièce où se trouvait la "machine" de son père, elle eut la surprise de tomber presque nez à nez avec William. Elle hésita un instant à s'engouffrer dans une autre pièce, cependant, elle ne réagit pas assez vite. Ses mouvements avaient attiré le regard de l'homme, qui la dévisagea avec étonnement. Visiblement, lui non plus ne s'attendait pas à la trouver là. Mais que faisait-il ici ? Lúka l'avait sûrement invité. Elle essaya de calmer les battements de son cœur qui s'était emballé, se força à prendre un air plus jovial que la mine atterrée qu'elle arborait depuis sa conversation avec Ludméa, puis se dirigea vers lui d'un pas décidé.
— Will ! s'écria-t-elle. Je ne m'attendais pas à te trouver ici !
Il lui sourit, mais elle ne sentait que trop bien la gêne qu'il y avait désormais entre eux. Après ce qui s'était passé, il aurait difficilement pu en être autrement. Lúka n'était nulle part en vue, pas plus que Mikhail, ce qui rendait la situation encore plus maladroite.
— Lúka m'a invité à manger avec lui, expliqua William.
— Tu veux dire à partager une pizza ou une boîte de raviolis, rectifia Line.
Les deux éclatèrent de rire, ce qui détendit quelque peu l'atmosphère. Mais aussitôt que leurs regards se croisèrent, ils sombrèrent à nouveau dans un mutisme gêné. Line baissa la tête, et se dirigea vers le salon, suivie par William. Elle ne put s'empêcher de remarquer les objets qui s'étaient accumulés un peu partout : des paquets de chips, des boîtes de pizza heureusement vides, quelques vêtements, une paire de baskets… Elle soupira. Son frère avait beau critiquer son sens de l'ordre et du ménage, sans elle, il n'en menait pas large. Par habitude, elle ramassa un pull et un papier de barre chocolatée, posa le premier sur le dossier d'une chaise, et alla jeter le second dans la poubelle de la cuisine. Elle osait à peine regarder le contenu du lave-vaisselle, certaine de le trouver rempli à ras bord d'assiettes sales. Un instant, elle eut honte de l'état déplorable dans lequel Lúka avait mis leur logement, puis décida de s'en moquer. Après tout, elle ne vivait plus avec lui.
La moquette grise du salon croulait sous les miettes et les minons de poussière. Line était heureuse de ne pas se trouver pieds nus.
— Les hommes sont comme les chats : ils ont peur de l'aspirateur, commenta-t-elle.
— C'est quoi, un aspirateur ? rétorqua William, un grand sourire aux lèvres. Jamais entendu ce mot-là…
Line lui sourit à nouveau. La présence de son ami suffisait à chasser les noires pensées qu'elle nourrissait depuis qu'elle avait quitté Ludméa et les trop étranges jumeaux.
— Lúka sait que tu es là ? lui demanda-t-il.
— Oui, bien sûr. Je l'ai vu ce matin, quand je lui ai amené Mikhail. J'ai fait des trucs dans mon coin, il en a fait dans le sien. Depuis que… Depuis le divorce, nous n'avons pas tellement envie de passer du temps ensemble, avoua-t-elle. Je devais rassembler quelques affaires. Tu sais que je vais emménager la semaine prochaine dans mon nouvel appartement.
— Oui, ton fils me l'a dit. Il est très content, je crois. Il en a marre de l'hôtel. Je t'aiderai, si tu veux, proposa-t-il.
Line hésita avant de répondre. Etait-il vraiment sincère, ou était-ce juste une civilité de plus ? Elle pénétra légèrement son esprit, découvrant les tourments qui l'habitait. Oui, il était sincère. Mais il était aussi terriblement mal à l'aise vis-à-vis de Lúka. Elle décida que ce dernier état de fait n'avait pas lieu d'être, et qu'elle se fichait bien des sentiments que pourrait avoir son frère à l'idée d'une relation naissante entre elle et William. Après tout, il n'était pas préoccupé des siens lorsqu'il s'était laissé séduire par cette fille…
— Je veux bien, je te remercie. Je me vois mal porter tous mes cartons toute seule. Je suis bien contente que tu me le proposes.
— C'est tout naturel, décréta-t-il.
— Tu veux boire quelque chose ? Je suis persuadée que Lúka te laisse mourir de soif, ajouta-t-elle avec lassitude.
— Ne t'inquiète pas, je suis assez grand pour lui demander à boire si je sens que je commence à me sentir par trop déshydraté. Mais puisque tu me proposes, je veux bien un verre d'eau.
Elle lui sourit et retourna dans la cuisine, en profitant pour remplir un grand pot d'eau. Elle revint, lui tendit à boire, et se dirigea vers la plante, qui retrouvait peu à peu ses couleurs, dans le coin de la pièce. Elle l'arrosa abondamment, maugréant entre ses dents.
— C'est marrant, cette plante, j'aurais juré qu'elle était morte, la dernière fois que je suis venu, commenta William. Lúka l'a arrosée, et le lendemain, aussi étrange que cela puisse paraître, elle était de nouveau presque en pleine santé.
Line alla ranger le pot d'eau à la cuisine. Elle se laissa ensuite tomber dans le grand canapé, soulevant un petit nuage de poussière qui la fit éternuer.
— C'est une plante modifiée génétiquement, expliqua-t-elle. Elle s'adapte étonnamment bien à son environnement. Là, typiquement, vu la fréquence à laquelle on l'arrose, elle doit se sentir dans un désert bien aride. Elle fait des réserves d'eau dès qu'on lui en procure, et s'en contente très bien. Elle se dessèche, mais elle ne meurt pas, comme les plantes des pays touchés par la sècheresse. C'était un projet de mon père, qu'il a abandonné. Les "grandes puissances" n'avaient pas envie de payer pour son développement, et les pays qui en auraient eu besoin n'avaient pas les moyens financiers suffisants pour se le permettre. Ils peuvent bien se targuer de vouloir aider les pays d'Afrique, ils regardent les gens crever sans faire le moindre geste s'il n'y a pas un profit possible à la clé.
Son ton s'était fait dur, et elle battait avec énergie les coussins du canapé, soulevant la poussière tout autour d'elle.
— Vous êtes bien tous les mêmes, vous, les Américains, cracha-elle. Toujours prêts à aider les autres, en grands gentlemen que vous êtes. Mais en réalité, vous ne faites pas grand-chose. Vous leur vendez des armes pour qu'ils s'entretuent, vous…
— Line, je t'en prie ! coupa William. Ne m'accuse pas. Je ne suis pas responsable des origines de ma famille.
Il lui ôta des mains le coussin sur lequel elle s'acharnait et le reposa plutôt sèchement sur le canapé. Il croisa les bras sur sa poitrine et toisa la jeune femme, le visage dur.
— Puisque vous, les Français, vous êtes si généreux, pourquoi ton père n'a-t-il pas simplement donné le brevet de cette invention, au lieu de le vendre à un prix exorbitant à des nations qui n'avaient de toute manière pas de quoi payer ? Pourquoi est-ce que ce devrait toujours être à nous d'agir pour les autres ?
— Vous vous prenez pour les grands sages ! Toujours à vouloir donner des conseils aux autres, toujours à les regarder de haut… Ce qui vous est arrivé vous pendait au nez depuis des dizaines d'années ! jubila-t-elle. Vous avez l'air malin, maintenant !
— Oh, tu y connais quelque chose en politique, peut-être ? s'énerva William. Aux accords économiques ? Aux alliances ? Tu n'es même pas capable de signer un contrat de propriété toute seule !
Line leva les yeux vers lui, tremblante de rage. Puis, sa colère s'envola soudain, laissant place à une étrange détresse. Les larmes se mirent à couler sur les joues, et elle les essuya du revers de la main. William, conscient d'être allé trop loin, s'assit à côté d'elle et l'attira à lui.
— Je suis désolé, murmura-t-il. Je ne voulais pas dire ça. Ça m'a énervé que tu me catégorises comme ça. Je n'ai pas choisi de naître Américain, tu le sais. La preuve : si j'aimais tant mon pays, je ne vivrais pas en France.
La jeune femme hocha doucement la tête. Elle se sentait bien, dans ses bras. Elle se sentait protégée.
— C'est moi qui ai commencé, s'excusa-t-elle. J'ai eu tort de m'énerver comme ça. C'est toi qui as raison. Je ne connais rien à la politique, de toute façon. Et c'est vrai que je suis incapable de me débrouiller seule.
— Tu sais que tu peux compter sur moi. Je serai toujours là si tu as besoin d'aide.
— Mais tu ne veux pas de moi.
Il desserra son étreinte et soupira, les yeux perdus dans le vide. Line se redressa, remettant un peu d'ordre dans ses vêtements.
— C'est trop compliqué. Nous ne sommes pas seuls, et nous sortons tous les deux d'une longue relation. Tu as un enfant, j'en ai deux, et Lúka est mon meilleur ami. Je sais qu'il t'aime encore, et je sais aussi que toi, tu l'aimes encore. Tu peux bien nier, je ne suis pas idiot. C'est trop tôt. Je ne suis même pas encore officiellement séparé de Rosa !
— On pourrait au moins essayer ! gémit-elle.
— Ce serait vraiment stupide. Nous nous ferions du mal inutilement, et nous ferions également du mal autour de nous. Non, Line. Tu me plais beaucoup et je suis certain que je regretterai sans doute ces paroles un jour, mais je ne veux pas. Restons amis, tu veux bien ?
Elle n'eut pas le temps de lui répondre. Lúka arrivait dans la pièce, suivi de près par Mikhail, dont le flot de paroles semblait ne jamais se tarir. Il mélangeait russe et français, et un peu d'anglais, pour faire bonne mesure. Après les quelques jours passés chez William, il avait adopté cette langue, qu'il parlait, comme ses parents, avec un reste d'accent français qu'il ne perdrait sûrement jamais. Le comprendre n'était pas chose facile, mais Line avait l'habitude de mélanger les langues. Dans ses grands moments, elle mêlait russe, français, anglais, alphien et même un peu de torien. Lúka agissait de même. Aucun d'eux ne s'en rendait vraiment compte. Malheureusement, Mikhail avait imité leur mauvaise habitude, et copié sans le vouloir leur langage de jumeaux. Line crut même entendre quelques mots de la langue de Lyen, et cela l'énerva. La femme n'avait pas le droit d'apprendre l'eavenien à leur fils ! Quelle était donc la prochaine étape ? Lui raconter la manière dont leur père les avait capturées, elle et sa sœur ? Les embryons qu'il leur avait implantés ? Tout ce que Lúka lui avait fait ? Les coups, les insultes ?
Son fils sentit soudain sa présence et s'interrompit. Précipitamment, Line écrasa ses dernières larmes et se reprit. Il ne fallait pas que Mikhail voie qu'elle avait pleuré. Ou pire : que Lúka le remarque.
— Maman ?
Il contourna le canapé et lui sauta sur les genoux. Elle étouffa ses mots de protestation. Mikhail devenait lourd, il ne se rendait pas compte ! Et puis… Non, elle ne devait pas penser à cela ! Elle n'oubliait pas qu'elle était à présent entourée de deux télépathes. Si elle voulait conserver son secret un peu plus longtemps, il fallait qu'elle évite d'y penser.
— On a fait un super jeu, avec Papa ! Un jeu de navettes, comme chez John !
Visiblement, son séjour dans la famille de William l'avait marqué. Il s'y était fait un ami, et maintenant, il brûlait de revoir le jeune garçon. Elle échangea un regard entendu avec Lúka.
— Il a besoin d'être avec des enfants de son âge, pensa-t-elle.
— Je sais bien. La rentrée n'est que dans trois mois. Tout sera plus simple.
— C'est bien, mon chéri, je suis contente que tu te sois amusé, sourit-elle, ébouriffant les cheveux de son fils.
Elle ne pouvait s'ôter de l'esprit les images des jumeaux qu'elle venait de quitter. Le petit garçon lui ressemblait tellement ! Heureusement pour elle, Mikhail ne l'avait jamais regardée comme Tio l'avait fait…
— Je peux rester encore, dis ? Maman, s'il te plaît ! Pajálousta !
— Si ton père est d'accord…
— Je suis d'accord, déclara celui-ci. Line, je peux le garder ici cette nuit, si tu veux. Il est déjà tard…
— Comme tu veux.
— Tu peux rester aussi, proposa-t-il.
Ses joues mal rasées se teintèrent d'une légère teinte de rouge. Line se crispa. Ce n'était pas une bonne idée. A côté d'elle, William avait baissé la tête, occupé à régler la fonction calendrier de sa montre.
— Lúka…
— En toute innocence, bien sûr ! se défendit-il. J'irai chercher des hamburgers au McDo, et on regardera un film, comme avant !
— Oh, maman, dis oui, s'il te plaît ! s'écria Mikhail, les yeux brillants de joie.
Elle se mordit la lèvre. Lúka avait fait exprès… Il savait comment leur fils réagirait. Il savait que si elle refusait, elle passerait pour une mauvaise mère aux yeux de William. Il avait tout prévu.
— Non, je suis désolée, je ne vais pas rester. Et tu sais très bien pourquoi, Lúka, appuya-t-elle. Tu sais bien que je ne peux pas laisser Lyen toute seule !
— Lyen…
Même à travers leur mode de communication si particulier, elle pouvait ressentir tout le mépris et la haine qu'il mettait dans ce simple mot. Mais cette fois, elle ne l'épargnerait pas. Il avait trop souvent mis le blâme sur cette pauvre femme.
— Ce n'est pas à cause de Lyen que je ne reste pas, cingla-t-elle. C'est à cause de toi. Je ne veux pas que ce qui s'est passé la dernière fois se reproduise.
— Très bien. William, tu veux rester ? demanda Lúka, un air machiavélique sur le visage.
Puisque Line ne voulait pas passer la soirée avec eux, il devait évidemment s'assurer qu'elle ne la passerait pas avec son ami. Sa sœur en était parfaitement consciente, et cela acheva de la mettre en rage. C'était un comportement si puéril ! Comme les enfants qui préféraient casser leurs jouets pour être sûrs qu'aucun autre ne pourrait jouer avec… D'un autre côté, elle savait qu'elle aurait fait la même chose, si elle avait été à sa place. De manière plus subtile, probablement, mais dans le fond, elle aussi aurait essayé de séparer Lúka d'une concurrente potentielle.
Elle poussa William du coude et lui jeta un regard appuyé. Elle voulait lui parler, elle avait besoin de lui. Elle tenta de lui faire passer tout cela sans qu'il se rende compte d'une intrusion mentale, et bien sûr, sans que Lúka ne le remarque. L'homme hésita quelques instants avant de répondre et Line retint sa respiration.
— Je ne peux pas, Lúka. Il faut que je parte, s'excusa William. Je te remercie, c'était très sympa. Mais si je ne rentre pas, les enfants vont être déçus.
La jeune femme soupira de soulagement. Lúka était furieux. Il avait suivi son petit manège, cela ne faisait aucun doute. Il la connaissait bien. Cependant, ses manigances désespérées pour la garder auprès de lui n'avaient pas vraiment attisé sa compassion, et elle devait avouer qu'elle ressentait le besoin viscéral de gagner cette bataille stupide.
— Ça tombe très bien ! s'exclama-t-elle. Cela ne te dérange pas de me ramener chez moi ? Tu sais que je n'aime pas conduire… Lúka m'amènera Mikhail demain.
— Et ta navette ? rétorqua son frère.
Ils s'affrontaient comme deux chiens de combat, le visage dur. C'était à celui qui pourrait piéger l'autre, qui lui ferait baisser les yeux en premier. La tension était palpable.
— Je reviendrai avec toi demain soir, quand tu viendras avec Mikhail. Je dois te parler de plusieurs choses importantes, ajouta-t-elle.
— Et demain, tu resteras ?
— Peut-être. Ça dépend.
— De quoi ?
— De toi.
— Très bien, céda Lúka. Comme tu veux.
Elle avait gagné, mais en même temps, il n'avait pas perdu. Il devrait s'en satisfaire pour l'instant. Mikhail n'avait pas suivi leurs échanges télépathiques, cependant, il était conscient que ses parents s'étaient dit bien plus que les quelques mots que William et lui avaient entendus. Il descendit des genoux de sa mère, un peu déçu. Celle-ci l'embrassa, le serra fort contre elle. Elle avait une odeur de fleurs, sans doute un parfum quelconque. Ses cheveux caressèrent son visage, et il ferma les yeux, s'imprégnant de leur douceur et de la senteur de pêche de son shampoing.
— Tu seras sage, n'est-ce pas ?
— Maman, tu sais bien que je suis toujours sage, répliqua-t-il.
Elle sourit. C'était vrai. Et d'un côté, cela l'attristait. Il n'était pas un petit garçon comme les autres. Il n'aurait certes jamais la vie brisée qu'ils avaient eue sous le joug inébranlable de leur père, mais il ne serait pas non plus un enfant heureux. Il était différent, et cette différence ferait toujours de lui quelqu'un de terriblement à part, dans tous les sens du terme.
— Tu pleures, maman ? s'inquiéta-t-il.
Line se releva et essuya ses yeux trop brillants. Elle évita le regard de Lúka. Il avait suivi ses pensées, comme il l'avait toujours fait.
— Non, j'ai une poussière dans l'œil, mentit-elle. Il y a trop de poussière ici. Tu devrais faire un peu de ménage, Lúka. C'est vraiment sale.
Il haussa les épaules. Le col de sa chemise était mal mis, et Line fut prise d'une brusque envie de franchir les quelques pas qui les séparaient pour l'arranger. Elle détourna les yeux. On n'oubliait pas si facilement les petites habitudes qui duraient depuis si longtemps. Qui avaient duré toute une vie.
— Will, tu voulais y aller, non ? le pressa-t-elle.
Si elle restait plus longtemps, elle risquait de faire quelque chose qu'elle regretterait sûrement ensuite. Plus vite elle serait loin de Lúka, plus vite elle reprendrait ses esprits. L'attraction quasi malsaine qu'il exerçait sur elle la poursuivait jusque dans ses rêves, et elle ne cessait de penser à lui, de penser à la manière dont ils pourraient peut-être s'y prendre pour recoller les morceaux de leur vie passée. C'était aussi pour cela qu'elle s'accrochait tant à William. L'homme lui plaisait vraiment, et il pourrait lui faire oublier Lúka. S'il l'aimait, elle reviendrait peut-être à la raison…
***
Le café était paisible. À cette heure de la journée, les clients de l'après-midi avaient quitté les lieux, et ceux du soir et de la nuit n'étaient pas encore là. La fenêtre offrait un panorama rare : des champs, presque à perte de vue, et au loin, quelques montagnes qui se fondaient dans un coucher de soleil pourpre. Loin de la ville et du brouhaha continu, l'endroit semblait comme une oasis de tranquillité dans ce monde sans cesse en mouvement. Les serveuses étaient calmes, leurs gestes n'avaient pas la nervosité de leurs sœurs citadines. Ici, les gens n'étaient pas pressés. Une odeur de café flottait, mêlée à celle des pâtisseries que l'on faisait cuire aux cuisines, à la manière traditionnelle. Le café servait aussi des repas chauds, même si le choix proposé n'avait ni l'envergure ni la prétention des cartes interminables des restaurants des grandes villes.
Line puisait machinalement dans les biscuits apéritifs qu'une serveuse en tablier blanc avait posés entre eux deux lorsqu'elle leur avait servi leurs boissons. Elle évitait le regard de William, préférant fixer ses yeux sur la table de bois verni. Un vernis qui s'écaillait par endroits, d'ailleurs. Elle gratta la couche transparente de la pointe de l'ongle, s'attendant sans doute à laisser une marque dans celle-ci, mais rien n'y fit. Le vernis s'écaillait peut-être, cependant, il fallait plus que la pression d'un ongle pour en venir à bout.
— Tu es préoccupée, commença William. Je le sais. C'est à cause de ce que je t'ai dit tout à l'heure ?
— Non, cela n'a rien à voir. Tu veux que nous ne soyons que des amis, et même si cela me fait mal, je l'accepte. Et c'est justement d'un ami dont j'ai besoin ce soir. En vérité, je voulais te parler. Je ne me doutais pas que tu serais chez n… chez Lúka, se reprit-elle. Je t'ai mis dans une situation délicate, je suis désolée.
William hocha la tête lentement. En effet, il s'était senti tiraillé entre Lúka et elle, et chacun voulait qu'il prenne parti, ce dont il n'était pas capable. L'un était son meilleur ami, l'autre une femme envers qui il éprouvait de forts sentiments, même s'il n'était pas encore bien sûr de savoir lesquels. Et Line était si attachante ! Tout en elle criait sa vulnérabilité, le besoin qu'elle avait d'être protégée. Il connaissait sa faiblesse, sa détresse. Lúka s'en sortait mieux, sans doute car il pouvait se raccrocher au fait d'être la "victime". Certes, c'était lui qui avait porté le coup fatal à l'édifice vacillant de leur couple, mais c'était elle qui était partie, elle encore qui avait demandé le divorce, elle qui avait refusé de lui pardonner. Il se drapait dans sa douleur repentante, elle était le bourreau qui déchirait leur famille. Le malheureux épisode des bouteilles de gin ne s'était pas reproduit, mais il savait qu'il restait suspendu au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès. À la moindre épreuve, elle aurait du mal à s'empêcher de replonger dans l'alcool. Ce soir, elle n'avait commandé qu'un Coca, mais en serait-il toujours de même ?
Elle lui tendit la main à travers la table, et il la prit dans la sienne, soucieux. Elle était si fragile ! Ses traits étaient encore presque ceux d'une enfant, mais ses yeux exprimaient déjà la tristesse de toute une vie. Elle avait en elle cet étrange mélange de jeunesse et d'expérience qu'il aurait pu trouver séduisant dans d'autres circonstances, cependant, il ne pouvait s'empêcher d'en être troublé. Line était spéciale. Elle n'était pas comme les autres femmes, et il n'aurait pas su dire en quoi. Elle était mère, pourtant ! Mais même jusque dans les rapports qu'elle avait avec son fils, il y avait une sorte de distance, de barrière infranchissable, quelque chose qui faisait qu'elle ne s'abandonnait pas totalement. Malgré lui, par défi peut-être, il avait envie d'être celui qui briserait son enveloppe de glace, qui dévoilerait la petite fille apeurée qui était en elle, qui l'aiderait à affronter le monde, qui la ferait grandir.
— J'ai un conseil à te demander, et… Ne me juge pas, Will, je t'en prie, ajouta-t-elle soudain sur un ton désespéré.
— Je ne vais pas te juger ! Je t'ai retrouvée à la limite du coma éthylique avec des bouteilles de gin éparpillées partout dans le lit, et je ne t'ai pas jugée, lui rappela-t-il. Tu sais que tu peux me faire confiance.
— Très bien…
Elle baissa la tête à nouveau, rassemblant de sa main libre les miettes de biscuits qui gisaient sur la table. Elle était plus pâle que jamais, et ce n'était pas une impression due au soleil couchant. Sur ses bras nus, la chair de poule s'était installée.
— Tu as froid ? Il ne fait pas chaud, ici, commenta William.
Elle avait un peu froid, en effet, et regrettait la blouse à manches longues qu'elle avait portée pour aller voir Ludméa. Mais les vêtements alphiens ne faisaient pas bonne impression, sur Terre… De toute manière, ses frissons ne venaient pas de la température ; son angoisse était à son comble. Ce qu'elle avait vécu face à son amie n'était rien en comparaison de la nervosité qu'elle éprouvait en présence de William.
L'homme ôta la veste de costume qu'il portait, se leva, la lui mit sur les épaules. Elle le remercia d'un sourire. Alors qu'il s'apprêtait à regagner sa place, elle l'arrêta, le retenant par la main. Il céda et s'assit à côté d'elle. Leurs épaules se touchaient et Line ne faisait rien pour s'écarter de lui. Au contraire, elle lia ses doigts aux siens, sous le couvert complice de la table. Sa peau était fraîche, presque froide.
— Ça va mieux ? lui demanda-t-il au bout de quelques instants.
— Oui, merci, murmura-t-elle. Tu es gentil, Will.
Elle bougea enfin, s'éloignant de quelques centimètres pour se tourner vers lui, même si elle continuait à éviter son regard. Sa main était toujours dans la sienne.
— Je ne sais pas comment commencer, avoua-t-elle. Ce n'est pas facile.
Elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration, fut un instant sur le point de parler, mais resta silencieuse, les traits crispés. Le temps semblait s'être arrêté autour d'eux. Même le bruit venant des cuisines s'était soudain tu, comme pour faire grimper encore la pression qu'elle avait déjà sur les épaules. Finalement, elle soupira, rouvrit ses paupières, fixa ses yeux si verts dans les siens.
— Je suis enceinte.
William ne cilla même pas, et son visage n'exprima pas la moindre surprise. Line fronça les sourcils. Dire qu'elle s'était attendue à un peu plus d'étonnement de sa part aurait été un euphémisme.
— Je m'en doutais, lâcha-t-il enfin. Ces derniers temps, tu étais sans arrêt à fleur de peau, tu t'énervais pour un rien. Comme tout à l'heure, pour cette stupide histoire de plante. Et puis, que pouvais-tu avoir d'autre à me dire qui soit si difficile que tu te mettes à tourner autour du pot pendant une demi-heure ?
— C'est vrai, reconnut-elle.
William l'attira contre lui et caressa ses cheveux avec tendresse. Elle lui fit un sourire rempli de gratitude.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? Tu veux garder le bébé ?
Line soupira de soulagement. Will n'était pas comme Ludméa, heureusement ! Elle n'aurait pas à avoir peur de passer pour un monstre à ses yeux. Elle recommença à plonger dans le bol de biscuits apéritifs, presque frénétiquement.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle avant d'engouffrer un biscuit salé. D'un côté, je me dis que ce serait une erreur. Je ne suis pas prête pour un enfant, je n'étais déjà pas prête pour Mikhail ! Mon fils est malheureux, je n'arrive pas à être une bonne mère pour lui !
— C'est faux, contra William. Tu t'en sors très bien. Il ne faut pas croire que toutes les femmes naissent avec le manuel de la parfaite maman inscrit dans leurs gènes. C'est un apprentissage, et il n'y a pas de miracle, on ne peut pas toujours faire tout juste du premier coup. Les parents font leurs essais eux aussi, et parfois, ils ne prennent pas les bonnes décisions. Cela ne fait pas d'eux de mauvais parents. C'est comme ça, c'est tout. Je trouve que tu es une très bonne mère, lui assura-t-il.
— Je suis trop égoïste, soupira-t-elle. Beaucoup trop. Je l'avoue, j'ai laissé Mikhail avec son père ce soir, non pas parce que cela lui faisait plaisir et que cela faisait plaisir à Lúka, mais uniquement parce que je voulais te parler.
— On fait tous ce genre de choses. Cela ne fait pas de nous de mauvais parents. Tu crois peut-être que je n'avais pas envie d'être avec toi ce soir ? Est-ce que cela fait de moi un mauvais père ? Je veux dire, mes enfants auraient été contents de me voir, et c'est vrai que moi aussi j'aurais eu du plaisir à passer la soirée avec eux. Je les aurais probablement emmenés au cinéma. Mais tu vois, je suis là, avec toi. Peut-être que je suis un mauvais père, alors, fit-il en haussant les épaules.
— Ce n'est pas pareil. Je ne peux pas l'expliquer simplement avec des mots ou des exemples, mais je le ressens tout au fond de moi. Je ne suis pas faite pour être mère. Je pense trop à moi, à mon propre plaisir, à mes envies que je fais passer avant celles de mon fils. Lúka est comme moi. C'est une des raisons pour lesquelles il ne nous était plus possible de vivre ensemble. Si je garde cet enfant, ce sera un boulet de plus, je ne peux pas m'empêcher de penser cela. Et quelle bonne mère penserait une chose pareille ?
— Sans doute beaucoup. Mais aucune n'aurait le cran de le dire. Line, tu as envie d'avoir ce bébé ?
Elle baissa la tête, se mordillant les lèvres. C'était là tout le problème, justement !
— Comme je te l'ai dit, je ne sais pas. Je pense que non. Cela ne résoudrait pas mes problèmes, au contraire ! Ce n'est pas le bon moment. Ce serait arrivé il y a deux ans, j'aurais été folle de joie, je pense. Mais maintenant… Non. Lúka insisterait pour qu'on élève cet enfant ensemble, il réussirait probablement à me convaincre en se servant de ma propre culpabilité, comme il le fait toujours. Je retomberais dans ce train de vie que j'ai voulu quitter, et je finirais par en vouloir à cet enfant. D'un autre côté, il y a une part de moi qui m'assure que ce bébé serait la solution à tous mes problèmes, que c'est peut-être le destin qui a agi ainsi pour que Lúka et moi puissions tout reprendre à zéro, que ce serait bien pour Mikhail d'avoir un petit frère ou une petite sœur…
— Line, il faut agir selon ce que tu crois être le mieux pour toi, conseilla William. Je ne peux pas te dire ce que tu dois faire, c'est une décision que tu dois prendre seule. Mais quoi que tu choisisses, tu sais que tu pourras compter sur moi.
— Je crois que je ne veux pas ce bébé, Will. Est-ce que ça fait de moi un monstre ?
— Personne ne te traiterait de monstre parce que tu choisis de ne pas mener cette grossesse à terme, répliqua-t-il. Si tu sens que tu ne pourras pas offrir à cet enfant la vie que tu voudrais pour lui, si tu sens que, pour le moment, tu n'es pas capable de t'occuper d'un bébé, personne ne te jugera.
— Lúka ne l'acceptera pas. Il m'en voudra. Il me détestera !
— Line, c'est ta décision. C'est ton corps, pas le sien. Si tu mets au monde cet enfant, c'est toi qui t'occuperas de lui, pas Lúka. On a beau dire tout ce qu'on voudra, je pense que dans ce genre de circonstances, la décision appartient uniquement à la femme. Après tout, c'est elle qui est le plus impliquée. Et puis… Tu n'es pas obligée de le lui dire.
— Il le saura.
— Pas forcément. Il y a des cliniques qui pratiquent l'avortement et qui respectent l'anonymat des femmes si c'est ce qu'elles souhaitent.
Line ferma les yeux. L'anonymat, c'était une chose. Mais il y aurait forcément des prises de sang, des analyses ! Comment pouvait-elle cacher sa nature ? Cependant, elle n'avait pas le choix. Certes, il y avait toujours la possibilité de demander à Ruan. Cela dit, il refuserait sûrement. Et s'il acceptait, il risquerait gros. Dans l'alliance Alpha, l'avortement était passible de la peine de mort. Et pour les médecins le pratiquant, et pour la femme qui le réclamait. Sans compter que ce serait le mettre dans une situation difficile.
— Will, je suis terrifiée, gémit-elle. Il n'y a pas des cachets à prendre, ou quelque chose de plus simple que d'aller dans une clinique ?
— Je ne sais pas. Mais s'il y a une autre solution, je suis persuadé qu'elle est dangereuse. Sinon, cela se saurait. Il est hors de question que tu ailles chez ces vieilles sorcières et que tu finisses par faire une septicémie.
Elle se mit à pleurer et il la prit dans ses bras, la berçant tendrement contre lui. Elle ne jouait pas la comédie, elle était réellement paniquée par cette situation. S'il l'aidait, il risquait de perdre l'amitié de Lúka. Mais pouvait-il rester là sans rien faire ? C'était tout simplement hors de question.
— Je t'aiderai, promit-il. Si c'est vraiment ce que tu veux, alors nous trouverons une solution tous les deux. Lúka ne le saura pas. Je ne suis peut-être pas un as de l'informatique comme lui, mais je connais quand même quelques bases, et je ne manque pas de ressources. Et, contrairement à lui, je connais les bonnes personnes…
Elle hocha la tête doucement. Il était sûr de lui, elle le sentait. Cependant, elle connaissait Lúka mieux que lui, et elle savait de quoi il était capable. S'il avait le moindre soupçon, il n'aurait aucun mal à découvrir la vérité. Il était télépathe, intelligent, et le système informatique qu'il avait créé étendait inexorablement ses tentacules virtuels sur le monde. Lúka contrôlait Z'arkán, et Z'arkán contrôlait tout. Il lui suffisait de savoir où chercher… Et quelque chose lui disait qu'il le saurait. Tôt ou tard, il le saurait.
Et alors, il ferait de sa vie un véritable cauchemar.
Commentaires
1. Le vendredi 18 septembre 2009 à 15:36, par Kim
2. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:57, par Mélie
3. Le dimanche 27 décembre 2009 à 22:38, par Ness
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