CHAPITRE XI

Ludméa, assise sur la terrasse et occupée à regarder jouer les jumeaux, n'entendit pas tout de suite la sonnette de la porte d'entrée. La maison de Ruan avait un côté volontairement vétuste, et les signaux d'alerte, courants dans la plupart des habitations, avaient été désactivés. Quand elle se rendit enfin dans l'entrée, elle trouva Line sur le pas de la porte, le visage défait, déjà presque au bord des larmes.

— Line ? Mais qu'est-ce que tu…

La jeune femme se jeta dans ses bras et la serra contre elle, bouleversée. Ludméa, surprise de sa réaction, se laissa faire. Line était sa meilleure amie, mais le contact physique entre personnes du même sexe qui n'étaient pas de la même famille était un tabou bien ancré en elle, et elle avait du mal à passer outre, même si elle avait déjà fait plusieurs exceptions pour la cousine de son fiancé. Ceci étant, celle-ci n'était pas alphienne, et sur Toria, les coutumes étaient probablement différentes.

Après quelques instants, Line s'écarta d'elle, les yeux brillants et les joues rouges. Ludméa lui fit un sourire gêné.

— Entre donc, je ne vais pas te laisser comme ça attendre à la porte, déclara-t-elle d'un ton qu'elle voulait indifférent.

Line la remercia d'un sourire et les deux femmes passèrent au salon. Ludméa se dirigea immédiatement vers la terrasse, pour s'assurer que les jumeaux n'avaient pas décidé de profiter de sa brève absence pour explorer le jardin interdit. Line la suivit, les mains moites et l'estomac noué. Elle n'avait jamais vu les deux enfants et savait au fond d'elle-même que cette rencontre ne la laisserait pas indifférente. Ils leur ressemblaient bien trop, à Lúka et à elle.

Elle s'arrêta dans l'encadrement de la porte, incapable d'expliquer la soudaine angoisse qui l'envahissait. Ses jambes tremblaient et son cœur battait trop vite. Ludméa se tourna vers elle, pour la découvrir inhabituellement pâle, ce qu'elle s'empressa de lui dire.

— Je n'ai pas mis le fond de teint que je mets d'habitude, expliqua Line.

— Ça, je l'ai bien vu. Mais je te trouve tout de même très pâle. Tu vas bien ? Tu devrais peut-être aller t'asseoir au salon. Je fais rentrer les enfants et je te rejoins, décréta-t-elle.

Line hocha la tête, mais ne bougea pas. Les yeux fixés sur les jumeaux, elle ne pouvait s'empêcher de noter les différences physiques qui faisaient d'eux beaucoup plus que de simples clones d'elle et de son frère. Des clones, ils ne l'étaient d'ailleurs pas, malgré ce qu'elle avait pensé plusieurs années auparavant, lorsque leur père travaillait sur les embryons. Ils étaient bien plus que cela. Ils étaient des versions "améliorées" de Lúka et elle, le modèle suivant. Elle n'aimait pas penser à eux — ni à elle — en ces termes, mais il fallait bien l'avouer, c'était la stricte vérité. Le tatouage en haut de leur nuque était là pour le prouver. Bien des tentatives avaient échoué avant que leur père ne parvienne à ce qu'il considérait comme la perfection absolue : les modèles T62. Les enfants qui, selon lui, devaient changer le cours de l'univers. En attendant, ils faisaient de jolis pâtés de sable. Curieusement, elle se sentait rongée par la jalousie. Ces jumeaux-là ne seraient jamais frappés, ils ne vivraient pas enfermés, craignant le courroux d'un père violent et malade chaque fois qu'ils ouvriraient la bouche. Il n'y avait qu'à voir la manière dont Ludméa leur parlait, la façon tellement maternelle dont elle ébouriffait les cheveux du petit garçon, le sourire heureux qu'il lui adressait en retour ! Elle tenta de se raisonner : ce n'était pas de la faute de ces deux enfants si elle et son frère avaient eu une vie triste et dépourvue d'amour parental ! Et encore, Lúka avait eu bien moins de chance qu'elle : son père l'avait aimée, même si cet amour et ses manifestations n'avaient duré que quelques années. Après, bien sûr, il y avait eu d'autres manifestations, mais ce n'étaient certainement pas des manifestations d'amour paternel.

Elle savait que les enfants l'avaient vue, avaient senti sa présence d'une manière ou d'une autre, pourtant, ils ne la regardaient pas, comme s'ils avaient décidé de l'ignorer. Cela l'agaça. Elle tourna les talons, les lèvres pincées, et alla s'asseoir sur le grand divan. Voilà une raison de plus pour laquelle elle ne devait pas garder son bébé : quelle bonne mère était jalouse de son propre enfant ? Car même si elle ne l'aurait jamais avoué, parfois, elle enviait le bonheur de son fils. Un bonheur auquel elle ne participait guère, d'ailleurs, vu que Mikhail semblait vouloir passer tout son temps et accorder toute son affection à Lyen. Lyen… Il faudrait qu'elle fasse quelque chose à son sujet. Ce n'était plus possible, comme cela…

Ludméa revint dans la pièce, la fillette dans les bras et le petit garçon accroché d'une main au tissu de son pantalon. Les deux enfants regardaient vers elle avec froideur.

— Voilà, je suis là. Désolée, mais je ne pouvais pas les laisser tout seuls sur la terrasse. Pas qu'ils soient particulièrement turbulents, cependant, je ne veux pas risquer qu'il leur arrive quelque chose.

Line ne put s'empêcher de penser au nombre de fois où leur père les avait laissés seuls, même lorsqu'ils avaient l'âge des jumeaux, ou à peine plus. Cela ne semblait pas lui poser le moindre problème de conscience. Mais elle hocha la tête, par politesse.

Ludméa s'assit dans le fauteuil en face d'elle, et les jumeaux s'empressèrent de s'installer près d'elle : la fillette sur un des accoudoirs, son frère à ses pieds. La manière dont ils fixaient Line ne plaisait pas beaucoup à celle-ci. On aurait dit qu'ils lui en voulaient. Elle sentit quelques frissons remonter le long de son échine.

— Tu n'avais jamais vu mes jumeaux, n'est-ce pas ? commença Ludméa.

Mes jumeaux… Cela fit mal à Line. Elle secoua la tête, se força à sourire. Son amie rayonnait de bonheur, elle ne l'avait jamais vue si heureuse. La fillette se blottit contre elle. Tout dans son attitude montrait la tendresse qu'elle avait pour Ludméa. Pourtant, son regard restait dur, braqué sur Line.

— Voici Tia Nato, commença-t-elle en caressant les cheveux de la petite fille, et Tio Yolan, conclut-elle en ébouriffant ceux de son frère.

Line se figea, plus pâle que jamais. Avait-elle bien entendu ? C'était impossible ! Etait-ce l'œuvre de son frère ? Que cela pouvait-il être d'autre ! Mais pourquoi… Pourquoi ces prénoms ?!! Elle avait l'impression que le sang avait quitté son visage, la laissant livide, cependant, Ludméa était trop occupée par ses jumeaux pour remarquer la façon terriblement brusque dont elle avait pâli.

— Lúka m'avait dit qu'ils s'appelaient Nato et Yolan, souffla-t-elle enfin, lorsqu'elle fut parvenue à suffisamment se maîtriser pour parler sans crainte que sa voix ne trahisse son état d'extrême angoisse.

Ce n'était pas normal ! Non, cela n'aurait jamais dû se passer comme ça ! Si c'était le fait de Lúka, que diable lui avait-il pris ? N'avaient-ils pas déjà assez souffert ? Elle ne voulait pas qu'une autre petite fille s'appelle Tia, non ! C'était peut-être ridicule, mais comment pouvait-elle supporter qu'une autre enfant de son père porte le nom que lui-même lui avait donné ? Le nom qu'elle portait encore lorsqu'il la chérissait ? Elle n'avait pas le droit !

***

Son frère et elle étaient assis sur le canapé, bien sagement, les mains posées sur leurs genoux et le regard baissé. Elle jeta un coup d'œil nerveux à Tio, mais lui avait les yeux fixés sur son pantalon de toile grise. Elle mordilla ses lèvres, trouvant l'attente bien longue.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit, à toi ? murmura-t-elle à son jumeau.

— Chut, me parle pas, rétorqua-t-il, lui lançant un regard noir. Il arrive, ajouta-t-il.

En effet, leur père entrait dans la pièce, vêtu de son éternelle blouse blanche. Les deux enfants se recroquevillèrent sur eux-mêmes par automatisme, sans même s'en rendre compte. Tia chercha la main de son frère, et leurs doigts se nouèrent. Aussitôt, elle se sentit plus calme. Elle regarda son père contourner la table et aller s'asseoir en face d'eux, sous le couvert des mèches blanches qui lui tombaient devant le visage. Ses yeux étaient durs, et sa mâchoire saillait sous sa peau. Il ne s'était pas rasé depuis plusieurs jours, à en croire le début de barbe qui mangeait le bas de son visage. De lourds cernes assombrissaient encore son regard, et Tia se dit qu'il n'avait pas dû dormir depuis plusieurs jours. Ses boucles noires où se mêlaient quelques cheveux gris lui tombaient sur le front en mèches sales. La fillette sut tout de suite que quelque chose n'allait pas. Jamais leur père n'avait négligé ainsi son apparence ! C'était mauvais signe. Terriblement mauvais signe.

Son frère avait suivi le cours de ses pensées, car il serra sa main dans la sienne et lui adressa un regard triste. Imperceptiblement, elle se rapprocha de lui jusqu'à ce que leurs bras se touchent, rassurée par le contact physique. Leur père remarqua son manège, mais ne dit rien, se contentant de s'asseoir en face d'eux, les sourcils froncés.

— Alors, les enfants, ça avance vos devoirs ?

— Vous nous avez demandé de vous rejoindre ici, rétorqua Tio. Nous n'avons pas pu les finir.

— C'est vrai, c'est vrai, soupira-t-il.

Il passa une main dans ses cheveux, et les boucles sombres retombèrent tristement sur son front. Il avait l'air exténué, et Tia se demanda comment il tenait encore debout. Mais elle le savait : il se droguait, prenant des amphétamines pour lutter contre le sommeil.

— Aujourd'hui, c'est un grand jour, déclara-t-il.

Les deux enfants échangèrent un regard perplexe, avant d'affronter celui de leur père. Un grand jour ? Quel jour était-ce, d'ailleurs ? Dans le laboratoire, il n'y avait aucun calendrier, et dernièrement, leur père leur avait interdit la télévision, les coupant de tout contact extérieur. Ils avaient perdu la notion du temps, à force de passer leurs journées à toujours faire les mêmes choses.

— Nous sommes le premier octobre deux mille quarante-trois, annonça-t-il. Le jour de votre dixième anniversaire.

Tia ne voyait absolument pas où il voulait en venir. Elle savait, pour l'avoir lu dans les livres ou vu dans les films, que les enfants normaux avaient souvent une fête pour leur anniversaire, lors de laquelle leurs parents et leurs amis leur offraient des cadeaux. Elle n'avait pas d'amis, et son père ne lui offrait que rarement des cadeaux, et jamais en une occasion particulière, mais plutôt pour la récompenser de son travail ou parce qu'il était d'humeur généreuse. Elle serra les doigts de son frère entre les siens, le cœur battant la chamade. Y allait-il y avoir une fête ? un gâteau ? des cadeaux, même ? Elle n'y comptait pas trop, mais leur père était un homme imprévisible.

— J'ai un cadeau pour vous, déclara-t-il, son regard passant de l'un à l'autre, insistant, perçant, presque.

— Oh, Père ! s'exclama-t-elle, les joues roses de plaisir.

Son frère ne dit rien, se contentant de la moue boudeuse qu'il arborait lorsqu'il désirait montrer clairement sa désapprobation. Il avait été trop souvent déçu, il ne voulait pas se réjouir avant de voir la teneur du cadeau en question. Leur père ne manqua pas de le remarquer, et fixa son regard émeraude sur lui, les sourcils froncés et le visage dur.

— Et toi, tu n'es pas content ? cingla-t-il. Petit ingrat !

Il lui envoya une gifle sonnante, et Tia couvrit aussitôt son visage, prête à se protéger contre le prochain coup, qui ne manquerait pas de lui être destiné. Mais visiblement, les intentions de son père étaient différentes. Tio resta stoïque, une marque écarlate sur sa joue droite et les doigts crispés sur le tissu de son pantalon. Sa sœur avait lâché sa main pour parer aux futurs coups.

— Dis-moi que tu es content, gronda son père.

— Je suis très content, marmonna le garçon. Enchanté. Ravi. Je chavire de bonheur, vraiment. C'est le plus beau moment de mon existence, vous ne pouvez pas imaginer.

Il le défia du regard, ses lèvres fines étirées en un sourire glacial. La deuxième gifle partit, plus forte que la précédente. Il bascula presque sur le côté sous l'effet du choc. Tia avait les larmes aux yeux et regardait son père d'un air suppliant. Elle ressentait la douleur de son frère. Plus forte que la souffrance physique, il y avait cette souffrance morale, permanente, lancinante… Elle chercha sa main à tâtons, les yeux toujours fixés sur son père. Elle avait peur de ne pas voir la prochaine gifle arriver, si elle baissait la tête ne serait-ce qu'une seconde. Elle serra les doigts de son frère entre les siens, la gorge nouée. Pourquoi était-il aussi méchant ? Et pourquoi Tio ne cessait-il de le provoquer ? Il savait pourtant que cela se terminait toujours de la même façon !

— Vous êtes des ingrats, tous les deux ! accusa-t-il. Vous n'imaginez pas tous les sacrifices que j'ai pu faire pour vous ! Vous ne savez pas tout ce que cela m'a coûté !

Non, effectivement, ils ne le savaient pas. Tia ne voyait pas bien de quels sacrifices il parlait, étant donné qu'il ne s'occupait jamais d'eux, que dès l'âge de six ans ils se débrouillaient déjà tout seuls pour la plupart des choses, et que leur père ne sortait que rarement de son laboratoire. Ils ne manquaient de rien, c'est vrai, mais d'un autre côté, on ne pouvait pas vraiment dire que leurs chambres regorgeaient de jouets et que leurs armoires débordaient d'habits de qualité. Tia recevait de temps à autre une jolie robe ou des barrettes pour ses cheveux — son père ne cessait d'ailleurs de la complimenter sur ceux-ci —, mais son frère n'avait jamais le moindre cadeau.

— Bref, je n'ai pas plus de temps à perdre avec vous, allons droit au but.

Tia serra sa main sur celle de son jumeau, l'échine parcourue de frissons glacés. Inconsciemment, elle s'était à nouveau rapprochée de lui, et un regard dur de son père la poussa à s'écarter légèrement et à desserrer l'étau de ses doigts autour des siens. A la place, elle se mit à triturer un pan de sa robe turquoise. C'était une mauvaise idée, car cela attira l'attention de l'homme sur celle-ci.

— Mais quelle jolie robe tu as là, Fille.

Il l'appelait parfois ainsi, et la froideur de cette expression la faisait à chaque fois se crisper. Elle lâcha le tissu et remit ses mains sur ses genoux, bien en vue. Elles tremblaient. Un tremblement presque imperceptible, mais nul doute que son père avait le sens de l'observation et le regard vif. Il sourit.

— Il n'y a pas à dire, tu es bien plus mignonne comme cela qu'affublée des nippes ridicules de ton frère, commenta-t-il.

Tia se fit toute petite. Elle portait parfois les vêtements de son frère, sans trop savoir pourquoi. Cela la rassurait. Elle se sentait… Elle se sentait en sécurité. Et elle aimait être enveloppée de son odeur, si proche de la sienne qu'elle en avait du mal à la distinguer, mais qu'elle percevait tout de même.

— Heureusement que tu n'es pas comme ta sœur, continua-t-il en s'adressant à Tio. Je te vois mal dans une robe… Quoique… Ouuuuiii, murmura-t-il. Ce serait amusant…

Il les fixa, un sourire sadique aux lèvres. Les jumeaux se prirent la main à nouveau, dans un mouvement si parfaitement coordonné qu'il ne pouvait qu'être la preuve flagrante de leur don. Le sourire de leur père s'agrandit.

— Puisque vous aimez tant faire tout à double, allez jusqu'au bout ! Tio, déshabille-toi ! Tia, enlève cette robe !

Les deux enfants se regardèrent, effarés.

— Père, je vous en supplie ! s'écria Tia. Je ne le referai plus ! Punissez-moi, mais laissez Tio en dehors de tout ça ! Il n'a rien fait, lui !

L'homme ne leur répondit pas. Il se contenta de croiser les bras sur sa poitrine. L'impatience se lisait déjà sur son visage, sur les fines rides de son front, dans le froncement subtil de ses sourcils.

— Je vous en prie ! répéta-t-elle, lui jetant un regard implorant.

— Ton frère en a déjà fait plus qu'assez, décréta-t-il enfin.

Elle comprit que les deux gifles n'étaient qu'une partie de sa punition. Elle aurait dû s'en douter. Leur père n'avait pas pour habitude d'être si clément. Lentement, les yeux baissés, elle commença à déboutonner sa robe. Tio enlevait déjà son pull, l'air blasé. Il paraissait avoir accepté la folle idée de l'homme et s'en moquer éperdument. Tia savait que c'était loin d'être le cas. Porter sa robe était sans doute la pire humiliation qu'il avait subie jusqu'à ce jour. Il avait déjà été frappé, été privé de nourriture parfois pendant plusieurs jours, mais cette fois-ci, c'était différent.

Je m'en moque, Tia, crois-moi, pensa-t-il à l'attention de sa sœur. L'important, c'est qu'il ne lève pas la main sur toi.

Ils échangèrent leurs vêtements. Pour elle, c'était facile. Elle l'avait déjà fait. Mais pour son frère, tout était différent. Il regarda la robe avec colère, leva les yeux vers son père, qui lui offrit un sourire terrifiant, puis les baissa à nouveau sur le vêtement. Il savait bien ce qui se passerait s'il refusait de la porter. Au mieux, il aurait un bleu sur le visage pendant deux jours. Au pire… Au pire son père l'enfermerait dans une des cellules et l'y laisserait jusqu'à ce qu'un élan de bonté traverse son esprit. Cela pouvait durer des semaines. Et il y avait Tia… S'il n'exécutait pas les ordres de son père, celui-ci s'en prendrait à sa sœur ! Elle était plus fragile, il devait la protéger !

La robe était trop petite pour lui, il ne pouvait pas fermer les boutons. De toute manière, il n'était sans doute pas possible d'avoir l'air encore plus ridicule. Il leva son visage vers celui de son père, rouge de honte et de fureur.

— Une véritable petite princesse, se moqua celui-ci. Un magnifique travelo, digne des glorieuses années quatre-vingt. Il ne te manque plus que les chaussures à talon et le rouge à lèvres…

Il fouilla dans la poche de sa blouse et en sortit un petit objet cylindrique. Il se pencha vers le jeune garçon, armé de son nouvel instrument de torture. Tio ne put s'empêcher de crisper ses paupières, s'attendant à une violente douleur. Mais la sensation était bizarre : une sorte de pâte, que son père appliquait soigneusement sur sa bouche pincée. Comme du baume pour les lèvres, en somme. Il n'osa pas rouvrir les yeux, de peur de voir ceux de l'homme fixés dans les siens. Il sentait l'horreur et la colère de sa sœur, et espéra qu'elle ne ferait rien. Leur père avait la main leste, aujourd'hui.

— Et voilà, c'est parfait ! jubila-t-il. Une vraie petite fille. Ah non, pas tout à fait…

Tia était en train d'enfiler le pantalon de son frère ; ses mains tremblant tellement qu'elles rendaient ses gestes brusques. Elle s'arrêta net, sentant l'attention de son père à nouveau fixée sur elle.

— Enlève ta culotte, ordonna-t-il d'un ton implacable.

Elle se recroquevilla sur elle-même, terrifiée. Elle avait déjà compris ses intentions, mais elle était loin de se douter que cela irait bien plus loin que tout ce qu'elle pouvait imaginer… Son père n'eut même pas besoin de lui répéter ses ordres, un simple regard suffit à lui faire comprendre tout ce qui l'attendait, tout ce qui les attendait, si elle n'obéissait pas immédiatement. Lentement, elle ôta le pantalon qu'elle avait commencé à mettre et fit glisser sa petite culotte de coton, heureuse du pull un peu trop grand qui cachait en partie ses cuisses. Son père la lui arracha presque des mains. Tio avait lui aussi compris ce qu'il avait en tête, et était absolument livide. Jamais elle ne l'avait vu aussi pâle. Le rouge de ses joues dessinait comme deux taches de peinture sur une toile immaculée. Et ses lèvres… Ses lèvres écarlates donnaient à son visage un aspect grotesque qui n'aurait jamais pu être comique, même dans des circonstances moins tragiques.

— A toi, maintenant, décréta son père. Ton caleçon. Et dépêche-toi un peu, je n'ai pas que ça à faire.

Un instant, le garçon ouvrit la bouche, prêt à lui répondre quelque chose qu'il aurait sans doute amèrement regretté par la suite, mais il s'abstint de tout commentaire. Il s'exécuta, docile et honteux. Son père lui tendit ensuite la culotte de sa sœur, qu'il enfila tête baissée, les joues plus rouges que jamais et les yeux flamboyant de colère. Tia, à côté de lui, mit son caleçon, puis son pantalon.

— Oh, mais ce n'est pas bien du tout, ça, commenta l'homme.

Les jumeaux se figèrent. Leur père sourit. Il s'amusait visiblement beaucoup. Il attrapa le bas de la robe que portait à présent Tio et la releva.

— Tu vois, Tia, pourquoi les petits garçons portent des caleçons ? Tu as l'air bien ridicule comme ceci, mon fils.

Tio arracha le tissu des mains de son père et le rabattit sur ses genoux, humilié. Tia tremblait, et sur ses joues coulaient les larmes qu'elle n'avait plus été capable de retenir. Pourquoi leur faisait-il cela ? Que lui avaient-ils fait pour qu'il les déteste à ce point ?

— Je suis désolé, fiston, il va falloir couper.

Il sortit un scalpel de la poche de sa blouse et le brandit. Le petit garçon ouvrit de grands yeux horrifiés et recula. Il trébucha sur le rebord du canapé et bascula en arrière, étouffant un cri de surprise et de panique. Tia ferma les yeux, ramassée sur elle-même, les bras entourant ses genoux et le visage enfoui dans la toile de son pantalon.

Tio se releva et sauta par-dessus le dossier du canapé, puis se mit à courir pour s'éloigner de son père et de son couteau. L'homme se mit à sa poursuite. Il le rattrapa en quelques enjambées et le cloua contre le mur. Le garçon ne parvint pas à s'empêcher de gémir de douleur. Son père était beaucoup plus fort que lui, et il lui faisait mal. Ses paumes étaient plaquées sur les os fins de ses clavicules, et il avait l'impression que si l'homme poussait encore, il allait les lui briser. Le scalpel, toujours dans sa main droite, était à présent dangereusement proche de son visage.

— Atiets, prashou vas, souffla-t-il. Je vous en supplie !

— Ah, alors tu y tiens quand même, finalement ! On n'aurait pas dit…

Il relâcha légèrement la pression, et une de ses mains quitta sa clavicule pour attraper le bord de la robe. Tio ferma les yeux, les larmes perlant sous ses paupières.

— Si tu veux pleurer, je peux faire de toi une petite fille ! gronda son père.

Il tira sur le tissu et celui-ci se déchira avec un effroyable craquement.

— Tu veux être une petite fille ? demanda-t-il d'un ton suave.

Le garçon secoua la tête avec énergie. Son père agrippa le bord de la culotte, un sourire froid sur ses lèvres.

— Je n'ai rien entendu…

— Non ! Non, Père, je ne veux pas être une petite fille ! S'il vous plaît !

— Si je vois encore une larme, une seule, ou des yeux qui brillent, tu sais ce qui t'attend. Tu veux être un homme, tu veux me tenir tête, hein ? Mais regarde-toi ! Je te fais mettre les robes de ta sœur et je te barbouille de rouge à lèvres, et toi, toi tu te laisses faire, tu ne protestes qu'à peine ! Quelle belle preuve de virilité, en effet ! Tu es une petite fille, Tio. Reviens me tenir tête lorsque tu seras un homme !

Il remit posément le scalpel dans la poche de sa blouse, épousseta ses vêtements d'un geste machinal et s'écarta de son fils. Celui-ci, les jambes soudain très faibles, dut résister de toutes ses forces pour ne pas se laisser glisser à terre. Les larmes piquaient ses yeux et il essayait de son mieux de les ravaler.

— Tia, amène-toi, appela l'homme.

La fillette n'avait pu s'empêcher de suivre le spectacle, horrifiée, terrifiée par ce qui allait peut-être arriver à son frère. À présent, elle était presque soulagée et les rejoignit presque de bonne grâce. Le pantalon de Tio était trop grand pour elle et elle manqua de s'y emmêler les pieds, puis franchit les quelques mètres restants en redoublant de précautions.

— Si tu remets les vêtements de ton frère, je ferai de lui une petite fille, c'est compris ?

Elle hocha la tête, ouvrant de grands yeux effarés. Elle avait appris la leçon, et pas de la manière douce. Elle voulait s'approcher plus de son frère, prendre sa main dans la sienne, le réconforter, néanmoins, c'était loin d'être le bon moment. Plus tard, ils pourraient se blottir l'un contre l'autre et s'abandonner à leur communion mentale complète, mais pour l'instant, il fallait encore affronter le Père.

— Comme je le disais avant que ces quelques… événements, aujourd'hui est un grand jour. Vous avez dix ans, vous n'êtes plus des gamins. Je vais donc vous donner des noms plus appropriés.

Les jumeaux ne purent s'empêcher de lui jeter un regard surpris, à nouveau dans le plus synchronisé des mouvements. Des noms plus appropriés ?

— Tio et Tia, c'est bon pour les gosses. À vrai dire, je ne savais pas si j'allais vous laisser vivre jusque-là, et je ne voulais pas vous donner d'autres prénoms avant d'être certain que cela en vaille la peine. Je ne le suis toujours pas, d'ailleurs, mais passons. Vous n'êtes plus des bébés, il est temps d'abandonner ces surnoms débiles. C'était marrant un moment. Après tout, c'est vrai, ça commence par un T, un "a" pour les filles, un "o" pour les garçons, c'est court, deux syllabes, pas de quoi gâcher sa salive, ça sonne très "jumeaux". A l'époque, ça m'amusait, mais maintenant, il faut savoir passer à autre chose.

Les deux enfants avaient levé la tête vers lui, le même air terrifié sur leurs visages identiques. Le rouge sur les lèvres de Tio semblait encore plus déplacé, à présent.

— J'aime bien le "L". C'est une lettre sympathique, vous ne trouvez pas ? Facile à prononcer. La pointe de la langue sur le palais, une simple expiration, et c'est bon. Ça va, le L ?

Les jumeaux échangèrent un regard, puis hochèrent la tête. Ils ne comprenaient toujours pas vraiment ce qui se passait, mais au moins, cela n'impliquait plus cet horrible scalpel et des échanges de vêtements.

— Très bien. Je savais que vous aimeriez le L. C'est une si jolie lettre. Bien plus jolie que le T, vous n'êtes pas d'accord ?

Ils n'avaient pas tellement le choix, et acquiescèrent à nouveau. Leur père parut se satisfaire de cette réponse silencieuse et sourit.

— C'est bien que vous soyez d'accord. Ce serait vraiment, mais alors vraiment dommage que vous ne le soyez pas. Toi, fit-il en désignant son fils, tu seras Lúka. L, U accent aigu, K, A. C'est compris ?

Son fils hésita un instant, puis hocha la tête.

— Oh, je veux une réponse claire, je ne t'ai pas appris la politesse pour rien, le sermonna-t-il.

— Oui Père.

— Bien. Et toi, tu seras Line. L, I, N, E. Tu es bien assez fine pour cela, d'ailleurs.

La fillette ne comprit pas la plaisanterie, et ce ne fut que bien des années plus tard qu'elle se rendit compte de la signification anglaise de son prénom.

— Oui Père, répondit-elle, soumise.

— Voilà qui est fait. Maintenant, si je vous entends vous servir des anciens prénoms, je vous punirai, et croyez-moi, vous vous en souviendrez ! menaça-t-il.

Il tourna les talons, pressé de retrouver son laboratoire. Juste avant de passer la porte, il se retourna, la main sur le montant.

— Ah oui, j'avais parlé d'un cadeau. C'est un très très beau cadeau et je ne sais pas si vous le méritez. Soyez heureux : je vous ai laissé vivre.

Après un dernier regard, il quitta la pièce. Les jumeaux échangèrent un regard consterné, puis la fillette éclata en sanglots et se réfugia dans les bras de son frère.

— J'ai eu si peur, Tio, si peur qu'il te fasse du mal ! pleura-t-elle.

— Je savais qu'il ne ferait rien. Enfin, j'en étais presque certain, ajouta-t-il. Je croyais qu'il allait s'en prendre à toi !

Elle s'écarta doucement de lui et prit sa main, tentant un sourire à travers ses larmes. Il était toujours si fort ! Et ça, leur père ne le supportait pas.

— Viens, on va enlever ces vêtements ridicules et te débarbouiller.

Il acquiesça en silence et la suivit. En passant devant le grand miroir, il aperçut son reflet et serra les dents. Comment avait-il pu se laisser faire ainsi ? Pourquoi n'avait-il pas protesté plus intelligemment ? Pourquoi ne s'était-il pas servi de son don contre son père ? Celui-ci avait raison, il était vraiment une fillette.

— Tu crois qu'il était sérieux, pour les prénoms ? demanda Tia.

Il haussa les épaules. C'était bien le cadet de ses soucis.

— Une lubie de plus, sans doute, répondit-il enfin. Ça lui passera. Et tu sais que tu seras toujours ma petite Tia. Je ne pourrai pas me faire à l'idée de t'appeler autrement.

Tia frissonna. Elle savait que c'était faux. Ils finiraient par s'y faire, ils n'auraient pas le choix. Ce serait ça ou les coups. Et leur père venait de montrer jusqu'où il était prêt à aller…

***

— Line ? Line, qu'est-ce que tu as ? s'inquiéta Ludméa.

La femme cligna des paupières, troublée. Elle sourit à son amie pour la rassurer.

— Tout va bien. Un instant, je me suis rappelé des souvenirs pas très heureux de mon enfance, mais à présent, ça va. Tio et Tia, alors ?

— Oui, soupira-t-elle. Une idée de ma sœur. Ruan pensait qu'il était dangereux de leur laisser les noms que leur mère leur avait donnés. On ne sait jamais, ils pourraient…

Elle s'arrêta net et rougit. Line n'eut pas la moindre peine à comprendre pourquoi. Elle avait failli dire "ils pourraient être une nouvelle arme torienne", mais s'était interrompue à temps. Avec un fiancé d'origine torienne et une amie très clairement torienne également, ce n'était peut-être pas la chose la plus sensée à mentionner dans une conversation.

Ludméa avait beau avoir accepté les origines de Ruan, elle n'en restait pas moins une alphienne, et toute sa vie durant, elle avait été conditionnée à penser que Toria était l'ennemi. Que les Toriens n'étaient que de vils individus, des barbares sans pitié et sans la moindre compassion. Qu'ils tuaient pour le plaisir. Qu'ils ne reculaient devant rien pour arriver à leurs fins. Qu'ils n'hésitaient pas à torturer des enfants. A présent, c'était dur de faire la part des choses, même si elle y parvenait plutôt bien.

— Pourquoi ces prénoms ? demanda Line, désireuse de changer le ton que prenait la conversation.

Elle n'avait que faire des soupçons de Ludméa. Les jumeaux n'étaient pas plus toriens qu'elle et son frère, mais elle n'allait certainement pas l'expliquer à son amie. Autant qu'elle croie que c'était le cas, cela rendait les choses tellement plus simples ! Et en vérité, elle se moquait pas mal de ce que pensaient ces imbéciles d'Alphiens. S'ils étaient moins bêtes, ils verraient bien que les deux enfants n'avaient pas vraiment le profil type. Certes, les Toriens avaient la peau claire, mais la plupart d'entre eux avaient également les yeux bridés et les cheveux sombres. Après tout, ils étaient les descendants des peuples de l'Union Eurasienne, et celle-ci avait compté une part énorme d'asiatiques. Si l'on exceptait la famille régnante et la noblesse torienne, qui continuaient presque désespérément de se marier entre eux pour conserver la soi-disant pureté de leurs gènes, la population générale n'avait pas le type européen, au contraire d'elle et des jumeaux. Sur Terre, elle et Lúka étaient immédiatement identifiés comme d'origine russe, ce qu'ils étaient sûrement, même si elle n'avait pu le déterminer avec certitude. Ils avaient les pommettes hautes et la physionomie générale des Russes, et n'importe qui le voyait. Evidemment, les Alphiens n'avaient pas vraiment de point de comparaison, mais tout de même, une pareille méprise était inacceptable. Elle savait bien sûr que Ruan n'avait pas le moindre doute sur l'origine des jumeaux, étant lui-même Torien, cependant, elle comprenait qu'il doive se plier aux règles, pour continuer à se protéger et à protéger sa famille.

— Ma sœur est linguiste. Comme tous les linguistes, elle a une solide formation d'historienne, expliqua Ludméa. Visiblement, ces prénoms avaient une grande signification sur la Terre. Je n'ai pas vraiment suivi, je dois dire que j'étais tellement furieuse qu'on ne me demande même pas mon avis que je n'ai pas écouté ses explications. Si ça t'intéresse vraiment, je pourrai lui demander, proposa-t-elle.

— Je veux bien, approuva Line. Ça ne doit pas être facile, pour toi et Ruan, de les appeler ainsi après avoir passé deux ans et demi à les appeler Nato et Yolan, avança-t-elle.

— Ne m'en parle pas, soupira-t-elle. Je fais sans cesse la confusion, et je ne peux pas m'empêcher de penser à eux comme Nato et Yolan, et non comme Tia et Tio. Evidemment, pour eux, ce doit être plus dur encore. Tu imagines, si pendant des années on t'avait appelée Line, et que soudain, pour une raison que tu ne comprenais pas, on décidait de t'appeler autrement ?

— J'imagine très bien, rétorqua-t-elle d'un air sombre.

Elle jeta un coup d'œil aux jumeaux, qui n'avaient pas cessé de la fixer depuis qu'ils étaient arrivés dans le salon, et sentit un frisson remonter le long de son dos. Son frère et elle avaient-ils été aussi bizarres ? L'angoisse qu'elle avait éprouvée quelques minutes plus tôt et qui commençait juste à se dissiper revint en force, et elle fut prise d'une brusque envie de se lever, de saluer Ludméa, et de rentrer chez elle.

— Ils ne m'aiment pas, je vois, décréta-t-elle.

— Les petits ? Oh, non, ils sont comme ça avec tout le monde, il ne faut pas faire attention. Ils ne sont pas habitués à voir du monde, ils sont très méfiants. S'ils ne t'aimaient pas, crois-moi, ils seraient déjà venus vers toi pour essayer de te chasser. Mais parle-moi un peu de toi, Line ! Pourquoi es-tu partie si vite, à la soirée de mes fiançailles ? Et surtout, pourquoi ne m'as-tu pas rappelée ? Cela fait déjà plusieurs semaines ! lui reprocha-t-elle. Je me suis inquiétée !

Line baissa les yeux, coupable. Ludméa comprendrait, si elle lui expliquait ce qui s'était passé, mais elle n'avait pas la moindre envie de revivre ces événements. Ses mains étaient posées sagement sur ses genoux, une habitude qu'elle avait gardée de son enfance, et elle se demanda si son amie avait remarqué l'absence de son alliance. C'était le cas, vu que la jeune femme ne tarda pas à lui poser la question.

— Nous nous sommes séparés, fit-elle. Ce n'était plus possible. Je ne supportais plus son comportement puéril, et… Et il a fait des choses absolument inacceptables. Je suis désolée de ne pas t'avoir appelée, mais avec la séparation, tout ça, j'ai été un peu préoccupée.

— C'est bien normal ! Je comprends, Line ! Je suis navrée. Et votre fils ?

— Il est avec moi. Il est très intelligent et mature pour son âge. Il comprend bien la situation, et l'a très bien acceptée. Pour l'instant, je suis à l'hôtel avec lui, mais d'ici peu, je pourrai emménager dans l'appartement que j'ai acheté.

— Acheté ? répéta Ludméa, étonnée. Vous achetez les logements ? Ici, ils nous sont attribués, en fonction de notre statut et du nombre de personnes qui y vivent.

— Ah bon ? répliqua Line, regardant autour d'elle.

— Oui, bon, il y a des exceptions, fit-elle en rougissant.

La maison de Ruan était immense, et aurait pu aisément accueillir deux familles de plus. Mais la famille Paso était très influente, sur Lambda, et jouissait de nombreux privilèges. Il s'agissait tout de même d'une maison-type, même si de nombreuses modifications avaient été faites sur les plans originaux.

— Ça doit te revenir cher, de rester à l'hôtel, commenta Ludméa.

— Je m'en fiche, c'est Lúka qui paie, rétorqua-t-elle en haussant les épaules.

— Si tu veux, tu pourrais venir ici, proposa-t-elle. Je suis sûre que Ruan n'aurait pas d'objection. Nous avons bien assez de place pour deux personnes de plus.

— Merci, c'est très gentil, mais ce serait bien trop compliqué. En plus, d'ici moins d'une semaine, je pourrai emménager dans mon appartement.

— Comme tu veux. Sache que ma proposition était sincère, si jamais tu changes d'avis. Vous êtes déjà séparés officiellement ?

— Oui. Depuis un peu plus d'une semaine. Ce n'était pas une décision facile à prendre, mais c'était la seule possible. Je n'ai pas envie de me demander sans arrêt si je ne devrais pas lui laisser une chance, s'il est peut-être possible de recommencer sur de nouvelles bases. Je n'en peux plus. Tu sais, cela faisait déjà des années que cela n'allait plus très bien, entre nous. Il n'y avait pas d'autre solution.

Les jumeaux continuaient à la fixer, le visage dur. Elle commençait à se sentir terriblement mal à l'aise. Par réflexe, elle releva ses barrières télépathiques, même si elle savait que c'était ridicule, que des enfants de deux ans ne pouvaient pas déjà maîtriser leurs pouvoirs mentaux. Immédiatement, elle nota la différence. Mais était-ce possible ? Mikhail s'était servi inconsciemment de son don alors qu'il était même un peu plus jeune que les jumeaux… Là, cela n'avait rien à voir. Ces deux enfants semblaient déjà capables d'une maîtrise suffisante de leur don pour effectuer des attaques mentales. Lentement, elle tenta de pénétrer leur esprit, et se trouva confrontée à une barrière qu'elle ne put franchir.

— Tu ne l'aimes plus ? demanda Ludméa, la tirant de ses tentatives mentales désespérée pour briser les défenses télépathiques des jumeaux.

Elle sursauta, prise au dépourvu. La fillette se laissa glisser de l'accoudoir et son frère se releva, et les deux tournèrent les talons, s'éloignant d'elle. Elle les regarda s'installer un peu plus loin, face à elle, et se mettre à ramasser les pièces d'un puzzle étalé sur le sol. Visiblement, ils n'avaient pas apprécié ses tentatives d'intrusion. Presque à regrets, elle détacha son regard des jumeaux, et reporta son attention sur Ludméa. Après tout, elle n'était pas venue la voir pour rien, et elle devait lui parler.

— Si, je l'aime toujours, mais parfois, il faut faire des choix. Cela ne servait à rien de rester avec lui et de souffrir. Nous souffrions tous les deux, c'était stupide. En nous séparant, cela nous permet d'être peut-être plus heureux un jour.

— Il y a quelqu'un d'autre ? s'enquit son amie.

Line hésita. William avait trouvé des excuses pour ne pas la voir depuis que Rosalyn avait demandé le divorce. Il avait daigné lui expliquer la situation, mais lui avait très clairement fait comprendre que, pour l'instant, il ne voulait pas d'elle. En réalité, il avait même ajouté qu'il ne pouvait pas faire cela à son meilleur ami, et que même s'il l'aimait beaucoup, il était encore bien trop attaché à Rosalyn pour avoir envie d'une autre relation. Cela lui avait fait mal. Elle appréciait énormément William. Elle le trouvait drôle, séduisant, et surtout, bien plus mature que Lúka. Elle était peut-être même un peu amoureuse. Mais lui ne partageait visiblement pas ses sentiments.

— Il y a quelqu'un que j'aime beaucoup, avoua-t-elle finalement. Pour l'instant, je n'ai pas trop la tête à ça, de toute manière.

— C'est évident. Je comprends très bien.

Elle comprenait, c'était certain, mais elle ne comprenait pas pour les bonnes raisons. Cela n'avait pas gêné Line de tenter maladroitement de séduire William, d'aller même jusqu'à l'entraîner dans son lit — même si elle avait ensuite terriblement mal géré la situation — alors qu'elle venait à peine de se séparer de Lúka. Cependant, avec le bébé, c'était différent. D'ailleurs, c'était pour parler de cela qu'elle était venue voir Ludméa, même si ce n'était peut-être pas le choix le plus judicieux.

— J'ai une question délicate à te poser, commença-t-elle.

— Je t'écoute.

Ludméa se pencha légèrement vers elle, le visage grave. Line jeta un coup d'œil aux jumeaux. Enfin, ils semblaient s'être désintéressés de son sort. Elle abandonna ses défenses mentales. Cela l'épuisait, et c'était loin d'être le moment. Elle n'avait pas la moindre envie de s'évanouir sur le sol du salon de son amie. Avant de se rendre sur Lambda, elle était si nerveuse qu'elle n'avait pas mangé, et même maintenant, son estomac était bien trop noué pour qu'elle puisse avaler un des gâteaux secs que son amie avait disposés sur la table entre elles pendant qu'elles parlaient. Elle prit une profonde inspiration, les yeux baissés.

— Qu'est-ce que tu ferais, si Ruan faisait quelque chose de vraiment horrible, que tu le quittes, mais que tu te rendes compte que tu portes son enfant ? lâcha-t-elle.

Ludméa se recula vivement, comme si elle avait été giflée. A vrai dire, elle s'était déjà posé cette question, et n'était pas encore vraiment sûre d'avoir une réponse.

— Tu es enceinte, donc, déduisit-elle. De combien de semaines ?

— Quinze.

— Des semaines standard, ou des semaines lambiennes ?

La semaine standard était calquée sur la semaine alphienne, qui comptait sept jours de vingt-quatre heures, comme sur la Terre. La semaine lambdienne était plus longue d'une journée, et les jours étaient légèrement plus courts.

— Quinze semaines standard, précisa Line.

Ludméa fixa le ventre de son amie avec curiosité. Son état ne se voyait pas, même maintenant qu'elle le savait. D'un autre côté, Line était vêtue d'une chemise ample, qui lui arrivait jusqu'à mi-cuisses et dans laquelle elle flottait.

— Lúka le sait ?

— Non. Et je ne compte pas lui en parler avant d'avoir pris ma décision, ajouta-t-elle.

Son amie hocha la tête lentement. Elle n'approuvait visiblement pas cette façon de faire, et Line se mordit la lèvre, gênée.

— Je vais te donner mon avis, puisque tu me l'as demandé, déclara Ludméa. Si Ruan avait fait une chose telle que je ne puisse pas imaginer lui pardonner, mais que je découvre soudain que je porte son enfant, je pense que je lui en parlerais, pour commencer. Ensuite, sans doute que je chercherais à trouver une solution avec lui, pour que l'enfant soit le plus heureux possible. Un enfant changerait forcément beaucoup de choses, donc j'imagine que je lui laisserais peut-être une chance. En tout cas, je garderais l'enfant, quoi qu'il arrive. Surtout si j'aime encore Ruan. C'est peut-être ridicule, mais je n'aurais pas envie de donner mon enfant à l'adoption. Je sais que des milliers de parents sont sur la liste d'attente, et qu'ils élèveraient probablement mieux le bébé que moi, pourtant, je ne pourrais pas me résoudre à le donner. Je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour élever cet enfant, et si je ne pouvais plus du tout supporter de vivre avec Ruan, je le laisserais tout de même voir son enfant et passer du temps avec lui.

— Tu garderais le bébé, alors, conclut Line.

— C'est évident.

— Mais si tu sentais au fond de toi que tu ne pourrais pas l'élever, qu'il serait malheureux, que tu serais une mauvaise mère et que tu lui reprocherais injustement son existence ? insista-t-elle.

— Je ne vois pas pourquoi je penserais ça, répliqua Ludméa. Si j'étais bénie avec un enfant, je le chérirais comme je chéris aujourd'hui les jumeaux, et je lui offrirais tout l'amour qu'il mérite. Toute femme pouvant enfanter a le devoir de le faire !

Line soupira. Ludméa ne pouvait pas comprendre ! Evidemment, en vivant dans un monde où le taux de natalité se perdait dans des abîmes sans fond, elle avait une opinion terriblement différente sur la question. Les enfants étaient précieux, dans l'alliance Alpha. Jamais Ludméa ne serait capable d'appréhender le concept d'avortement, et ce serait une très mauvaise idée de lui en parler. A moins bien sûr qu'elle ne veuille passer pour un monstre aux yeux de son amie. Si déjà faire le choix de ne pas porter d'enfant était un crime, que penserait-elle des femmes qui décidaient sciemment de perdre le bébé qu'elles portaient ?

— Tu devrais parler de ça à Lúka. Il a le droit de le savoir, je trouve. Je ne pourrais jamais cacher une chose pareille à mon mari.

— Il n'est plus mon mari, rectifia-t-elle machinalement.

— Il est le père de ton premier enfant. Et de celui que tu portes maintenant. Il a des droits que tu ne peux pas lui ôter.

Inconsciemment, Ludméa avait pressé ses mains contre son ventre, comme si elle cherchait à protéger un futur bébé des propos néfastes de Line. La jeune femme le remarqua et se sentit blessée. Etait-ce un crime de ne pas vouloir mettre un enfant au monde alors que, justement, le monde s'écroulait autour d'elle ? Qu'elle n'était déjà pas capable de prendre soin de son premier enfant ? Qu'il l'avait délaissée pour une autre mère, une mère plus aimante et moins égoïste ? Elle avait envie de pleurer, mais Ludméa ne comprendrait sûrement pas ses larmes. Pour elle, avoir un enfant était la chose la plus merveilleuse qui pouvait lui arriver. Elle le souhaitait profondément, dans toutes les fibres de son corps. Ce devait être l'instinct maternel. Line aurait sans doute eu l'instinct maternel, elle aussi, si elle avait eu une mère, ou à la limite, un père plus présent et moins violent. Aujourd'hui, le seul instinct qu'elle avait était celui de protéger son esprit en morceaux, sa personnalité bien trop fragile qui volerait en éclats très vite si elle n'était pas capable de mieux gérer ce genre de situations.

— Parle-lui, Line. Parle-lui, répéta doucement Ludméa. Peut-être que cet enfant vous aidera tous les deux.

La jeune femme hocha la tête, détournant le regard. Cela avait vraiment été une très mauvaise idée de demander son avis à Ludméa. Non seulement elle avait déjà presque pris sa décision, mais à présent elle se sentait sale et monstrueuse. Elle n'avait certainement pas besoin de cela.

Les jumeaux la regardaient toujours, lui jetant de brefs coups d'œil méfiants. Elle en fut agacée. Elle avait l'impression qu'ils la jugeaient. Pire, qu'ils la méprisaient. Ce n'étaient que des enfants, et elle était probablement paranoïaque, mais ce sentiment l'envahissait peu à peu, extrêmement dérangeant. Ludméa n'avait pas l'air de remarquer quoi que ce soit, et cela l'énerva encore plus. Ces enfants avaient vraiment un comportement malsain, pourquoi ne le remarquait-elle pas ? Sous le couvert des amples manches de sa blouse, elle triturait son bracelet, le tournant entre ses doigts, sentant les légères entailles régulières qui parcouraient sa surface. Cela avait un effet calmant, aussi étrange que cela puisse paraître. Elle prit une grande inspiration.

— Tu as raison, admit-elle. Je vais en parler à Lúka.

C'était faux, et tout dans sa posture trahissait son mensonge : son sourire crispé, la pâleur de son teint, ses doigts qui s'agitaient dans les manches de sa blouse… Mais pouvait-elle supporter la désapprobation de son amie ? Elle avait bien peur que non. Elle regarda à nouveau les jumeaux. Ils s'étaient remis à leur puzzle, feignant de ne pas lui prêter la moindre attention. Ils faisaient semblant. Elle sentait la haine qui pulsait en eux, comme s'ils savaient.

Comme s'ils savaient tout ce qu'elle avait déjà fait à Ludméa et qu'elle n'hésiterait pas à lui faire encore…