CHAPITRE X
Ludméa se glissa sous les draps, évitant le regard de Ruan. Il se tourna vers elle pour lui sourire, mais elle baissa la tête, soudain fascinée par un accroc sur le tissu de sa chemise de nuit. Elle lui avait à peine parlé de la journée, trop occupée avec les jumeaux. Tous deux savaient bien que ce n'était pas la seule raison. Les petits s'adaptaient étonnamment bien et avaient adoré leur chambre. Le temps était pluvieux, et ils n'étaient pas sortis, cependant, il y avait bien assez à explorer dans cette immense demeure, surtout pour deux enfants qui n'avaient jamais vu quoi que ce soit d'autre qu'une petite pièce blanche d'à peine plus de trente mètres carrés. Ludméa avait été préoccupée toute la journée, essayant de ne pas penser à ce que Charles lui avait annoncé le matin-même. Ruan n'avait pas non plus cherché à aborder le sujet. Mais maintenant que les jumeaux dormaient et qu'ils étaient seuls tous les deux, elle savait qu'elle ne pourrait plus éviter la question beaucoup plus longtemps.
Ruan l'attira contre lui, et elle se raidit, refusant son étreinte. Il laissa retomber son bras, déçu.
— Ils dorment ?
— Oui. Ils n'ont pas l'habitude de voir tant de nouvelles choses en si peu de temps. Ils se sont endormis très vite. Tu aurais tout de même pu aller les coucher avec moi.
— Tu as vu la manière dont la petite se comporte avec moi ! Elle se serait mise à pleurer et aurait refusé de se mettre au lit tant que j'aurais été dans la même pièce qu'elle, lui fit-il remarquer.
Il n'avait pas tort. Ludméa se tourna sur le côté, dos à lui, et éteignit sa lampe de chevet. Il soupira et lui jeta un regard triste. Ils ne se disputaient que très rarement, mais quand cela arrivait, il se sentait toujours désespéré et terriblement mal. Il éteignit également sa lampe et se coucha tout contre elle.
— Chérie, je crois qu'on devrait se parler.
— C'est vrai ? rétorqua-t-elle sur un ton très nettement sarcastique.
— Ne réagis pas comme ça, je t'en prie…
— Comment est-ce que je devrais réagir ? Jamais je n'aurais pu penser que tu me ferais une chose pareille ! Dire que je t'ai défendu pendant tous ces mois !
— Tu sais bien que jamais je ne te ferais le moindre mal, souffla-t-il.
— Comment expliques-tu la présence de cette drogue dans mon sang ?
— Ecoute, tu ne sais même pas si c'est vrai ! Carlson me déteste, il ferait n'importe quoi pour te séparer de moi, tu n'as pas pu ne pas t'en rendre compte !
— Il ne m'aurait pas menti.
— Parce que moi, je l'aurais fait ? Tu lui fais confiance à lui, alors que cela fait deux ans et demi que nous sommes ensemble ? Alors que nous allons nous unir dans moins d'un an ?
— Son explication est plausible, en tout cas.
— Tu trouves ? Moi pas, désolé. Je ne vois sincèrement pas quel intérêt j'aurais eu à te faire prendre des drogues !
— Charles dit que tu te sers de ça pour me battre. Que cette drogue me met dans un état léthargique, et que je suis incapable de te refuser quoi que ce soit. Que je ne peux pas me souvenir de ce qui se passe pendant que je suis sous son influence.
— Charles est un sale con. Moi aussi, je pourrais dire ce genre de choses à mes amis et ils me croiraient sans doute. Qu'est-ce que tu penserais de moi si je mentais à ta sœur ou à mes parents ? Je pourrais également abuser de la confiance qu'ils ont en moi pour leur faire croire les mensonges les plus ahurissants !
— Je suis sûre qu'il a dit la vérité, insista-t-elle.
— Très bien. Pense ce que tu veux. Je te jure que je ne l'ai pas fait. Je t'aime, et je ne comprends pas pourquoi j'aurais envie de te droguer. Mais si tu préfères croire Carlson, et si tu penses que j'ai pu te faire une chose pareille, comme tu veux, conclut-il.
Il s'écarta d'elle et s'assit dans le lit. Elle se tourna vers lui, surprise. Il fixa le vide du regard quelques instants, avant de soudain se glisser hors des draps et se relever.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je vais dormir ailleurs. Je n'ai pas envie de dormir avec toi. Pas avec ce que tu penses de moi.
Ludméa sentit une vague de panique l'envahir : ce n'était pas ce qu'elle avait voulu ! Ruan avait sans doute dit la vérité. Pour une raison étrange, Charles lui avait menti. Elle ne voulait pas le perdre !
— Ruan, attends ! Je te demande pardon, je n'aurais pas dû douter de toi. Reste là, je ne veux pas dormir sans toi…
— Tu doutes encore, lui reprocha-t-il. Je le sais. Comment as-tu pu croire Carlson ? Comment as-tu pu penser que je te battais ?
Il se tourna vers elle, et à la lueur des lunes, elle vit qu'il était bouleversé. Aussitôt, son cœur se serra et elle souhaita plus que tout pouvoir ravaler ses maladroites paroles. Elle se glissa hors du lit et vint se blottir contre lui, l'entourant de ses bras.
— Je te demande pardon, murmura-t-elle. Je t'en prie, reste…
L'espace d'un instant, il sembla hésiter et n'accepta pas son étreinte, crispé contre elle. Puis, il se laissa aller et la serra lui aussi contre lui, une main perdue dans ses longs cheveux. Elle leva son visage vers le sien, terriblement coupable, et il l'embrassa sur le front.
— Je reste.
Ludméa lui offrit un sourire reconnaissant et l'entraîna vers le lit. Elle savait qu'il avait envie de faire l'amour avec elle, et c'était sa façon de se faire pardonner. Il la coucha au milieu des draps et plaqua sa bouche sur la sienne. Ce baiser manquait de douceur, mais elle l'accepta avec soulagement. Elle avait eu si peur de le perdre ! Charles mentait forcément, pourquoi ne l'avait-elle pas compris plus tôt ?
— Tu es sûre qu'ils dorment ? demanda Ruan entre deux baisers.
— Certaine, souffla-t-elle.
Il lui ôta sa chemise de nuit et elle ferma les yeux, un sourire aux lèvres. Bientôt, il lui ferait l'amour et tout serait comme avant. Ses caresses étaient moins douces, moins attentionnées que d'habitude, mais qu'importe ! Après tout, il avait bien des raisons de se montrer égoïste, elle ne pouvait pas lui en vouloir ! Elle releva ses paupières et fut surprise de l'étrange expression qu'elle trouva sur son visage. Ce n'était sans doute que la lueur des lunes qui modifiait ses traits… Il lui sourit et elle se détendit.
— Et si on changeait un peu, cette fois ? proposa-t-il.
Ludméa s'étonna. Elle n'avait jamais eu l'impression de faire toujours la même chose !
— Qu'est-ce que tu veux dire par-là ?
— Tu sais bien ce que je veux dire.
Elle secoua la tête, perplexe. Lentement, le désir commençait à l'abandonner, remplacé par une vague croissante de nervosité mêlée d'angoisse. Il se débarrassa de son caleçon et revint l'embrasser, cette fois avec un peu plus de douceur qu'avant.
— Tourne-toi, chuchota-t-il.
— Ruan ! Je…
— S'il te plaît, insista-t-il. Cela fait plus de deux ans, tu ne vas pas garder ces tabous toute ta vie, quand même !
Elle s'apprêtait à répondre, mais choisit le silence. Ruan savait pourtant que tout ce qui lui rappelait son cauchemar beaucoup trop réel aux DMRS la mettait dans un état proche de la panique ! Il s'était toujours montré compréhensif, très compréhensif même, alors pourquoi lui demandait-il cela maintenant ? D'un autre côté, il avait peut-être raison. Elle avait fini par accepter ce qui lui était arrivé, avait décidé que ce n'était qu'un rêve, alors pourquoi cela la marquait-il encore à ce point ? Peut-être devrait-elle passer par-dessus les barrières qu'elle s'était construites !
Elle hocha la tête, la gorge nouée. Elle n'avait plus la moindre envie de faire l'amour, mais comment pouvait-elle lui refuser ça à présent ?
— Je serai doux, je te le promets, lui chuchota-t-il à l'oreille.
— Je sais. Tu es toujours doux.
Pouvait-elle lui dire qu'elle était terrifiée ? Elle devrait bien franchir le pas un jour ou l'autre ! Lentement, avec des gestes rendus brusques par sa nervosité, elle se tourna et se mit à genoux. Ruan l'entoura de ses bras et embrassa la base de son cou. Il posa les mains sur ses seins et Ludméa ferma les yeux. Elle devait se détendre… Si elle restait crispée, cela ne pourrait que lui faire mal, elle le savait ! Elle ne pouvait empêcher les images de son cauchemar de s'immiscer dans son esprit. Avec le temps, la plupart s'étaient effacées, cependant, celles qui hantaient encore ses pensées étaient bien trop nettes.
Sa propre peur l'exaspérait, et un mélange de colère et de panique l'avait envahie. Elle l'avait pourtant déjà fait ! Avant Ruan, il y avait eu d'autres hommes, et jamais elle n'avait été angoissée à ce point-là, pas même la toute première fois. Il était son fiancé, elle avait confiance en lui, elle savait qu'il serait tendre, cependant, elle ne parvenait pas à calmer sa nervosité. Elle prit une profonde inspiration, et se mit sur les coudes.
Lorsque Ruan la pénétra, elle se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas crier. Elle n'avait pas mal, mais l'angoisse avait atteint son point culminant, et elle se sentait tellement vulnérable qu'elle ne parvenait plus à réfléchir clairement. Il était doux, comme il le lui avait promis, et après tout, ce n'était pas si différent de la manière dont ils faisaient habituellement l'amour. En deux ans de relations, ils avaient testé de nombreuses positions, et celle-ci n'était de loin pas la pire. Pourtant, elle détestait ne pas voir son visage, se sentir ainsi à sa merci. Les larmes brouillaient ses yeux, et elle enfouit son visage dans l'oreiller, les mains crispées sur le drap. Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, Ruan se laissa tomber à côté d'elle, le souffle court. Il l'attira contre lui.
— Ça va ? s'inquiéta-t-il.
Elle hocha la tête, mais ses larmes étaient visibles même dans la demi-pénombre. Il passa ses doigts sur ses joues et fronça les sourcils.
— Je t'ai fait mal ?
— Non, murmura-t-elle.
— Ludméa, pardonne-moi, c'était une mauvaise idée. Je n'aurais pas dû te forcer à faire ça si tu n'en avais pas envie. Je ne le referai plus, c'est promis !
Il l'embrassa, sincèrement inquiet. Elle eut une brusque envie de s'écarter de lui, mais c'était irréfléchi et sans fondement.
— Je m'en veux, ma chérie. J'ai été stupide, et terriblement égoïste. Mais cela faisait des mois que j'en avais envie, ajouta-t-il comme pour excuser son comportement.
— Ce n'est pas toi, c'est moi. Je suis désolée, Ruan. Je ne peux pas m'empêcher de repenser à ce cauchemar, et même si je sais que rien de tout cela n'était réel, j'ai peur.
— On ne le refera plus. Je ne veux pas te forcer.
— Laisse-moi un peu plus de temps, c'est tout. Je suis sûre qu'un jour, tout s'arrangera.
Elle se blottit tout contre lui, sentant la sueur sur sa peau et son odeur qu'elle connaissait si bien. Il passa une main dans ses cheveux, et caressa son épaule, tendrement.
— Je t'aime, chuchota-t-il.
Elle sourit et leva la tête pour embrasser le creux de son cou. Elle le sentit frissonner.
— Moi aussi.
***
Nato se tenait dans l'entrebâillement de la porte, son ours bleu serré entre ses bras. Elle s'était éveillée dans cet endroit encore inconnu, et même si la présence de son frère dans le lit à côté d'elle était réconfortante, elle voulait sa mère. Elle s'était glissée hors de ses draps, et avait poussé la porte. Un instant, elle s'était tenue dans le couloir, désorientée. Jusqu'alors, elle n'avait jamais connu de couloirs. La pénombre la terrifiait ; dans sa chambre, Ludméa avait installé une veilleuse, qui éclairait la pièce d'une douce lueur rassurante. Mais ici, il faisait terriblement sombre. Néanmoins, elle sentait la présence de sa mère, très proche. Serrant son ours contre elle, elle avait franchi les quelques pas qui la séparait de la porte de sa chambre, et s'était figée sur le palier. L'homme qu'elle haïssait faisait du mal à sa mère, elle pouvait le ressentir dans chaque cellule de son corps ! Et ce n'était pas la première fois, ah ça non !
Elle avait crispé ses poings minuscules, les yeux remplis de larmes. Elle était petite, elle ne pouvait rien faire pour défendre Ludméa, mais quand elle serait plus grande, il paierait ! Jamais elle ne laisserait qui que ce soit faire du mal à sa mère. Jamais !
***
— Ne touche pas à ça, mon chéri ! s'écria Ludméa, ôtant in extremis un bibelot précieux des mains de Yolan.
L'objet avait appartenu à la mère de Ruan, et celui-ci lui en voudrait beaucoup s'il venait à lui arriver un tragique accident. Le petit garçon se recula, coupable. Ses cheveux noirs lui tombaient sur les yeux, et Ludméa se dit qu'elle ne devrait pas tarder à l'emmener chez le coiffeur. A les emmener tous les deux chez le coiffeur. Elle avait plusieurs fois coupé les cheveux de Nato, mais elle était loin d'avoir le talent d'un professionnel, et la fillette, les mains couvertes de terre et une trace de confiture sur la joue, avait tout d'une petite sauvageonne.
Ludméa souleva Yolan de terre et le prit dans ses bras. Il lui plaqua un baiser mouillé sur la joue, désireux de se faire pardonner. Ce n'était pas la première fois qu'elle lui interdisait de toucher ce cygne de verre bleuté, mais le bibelot semblait l'attirer comme un aimant.
— Allons voir ce que fait ta sœur, d'accord ?
Nato était sur la terrasse et jouait avec des cailloux. Après l'avoir vue des mois durant résoudre des puzzles compliqués ou s'adonner à des jeux de mémoire, Ludméa avait presque oublié qu'elle n'était qu'une enfant de deux ans et demi. La fillette mit un caillou dans sa bouche, puis le cracha d'un air dégoûté. Les jumeaux avaient tous deux cette mauvaise habitude d'essayer de goûter tous les objets qui les entouraient. Au laboratoire, cela ne posait pas trop de problèmes, mais à l'extérieur, c'était différent. Ludméa avait caché tous les produits qui pouvaient s'avérer toxiques, et avait résolu de les laisser faire leurs propres expériences avec tout ce qui n'était pas dangereux. Ils se rendraient compte par eux-mêmes que la plupart des choses les entourant avaient très mauvais goût. Yolan, quelques heures plus tôt, avait voulu mettre un ver de terre dans sa bouche. Elle était certaine qu'il ne le referait plus. Non seulement les lombrics n'avaient rien de délicieux, mais en plus, ils bougeaient.
La jeune femme posa Yolan à terre, et celui-ci s'empressa de rejoindre sa jumelle. Nato, généreuse, lui offrit un caillou pour qu'il puisse l'aider à bâtir sa petite pyramide. Ludméa sourit. Les deux enfants semblaient heureux, ici. Dans quelques jours, ils partiraient passer deux semaines avec Svetlana et Johannes. Ce ne serait pas facile de se séparer d'eux… Elle s'assit sur une chaise longue et reprit le livre qu'elle avait commencé, tout en gardant un œil sur les jumeaux. Le jardin était immense, mais elle leur avait dit de ne pas s'y aventurer seuls, et jusqu'alors, ils ne lui avaient pas désobéi. Même s'ils ne parlaient toujours pas, ils la comprenaient bien mieux qu'ils ne le laissaient parfois croire. Ils étaient relativement disciplinés, habitués à son autorité depuis leur naissance. Relativement, car propulsés dans ce nouvel environnement après deux ans et demi passés dans une pièce minuscule et froide, ils paraissaient vouloir rattraper le temps perdu en quelques jours à peine, touchant à tout, dévorés par la curiosité. Elle ne pouvait pas les blâmer pour cela. Elle ne leur passait pas pour autant tous leurs caprices. Elle avait été bien claire avec Ruan : ils seraient élevés comme des enfants normaux. Il était trop facile de se laisser prendre au piège. Le temps passait vite, et s'ils ne tenaient pas à se retrouver avec deux adolescents surdoués invivables, il fallait se montrer strict dès le départ. Pas question de les laisser n'en faire qu'à leur tête. Ludméa savait que sa sœur partageait entièrement son point de vue. Après tout, elles avaient reçu la même éducation. Néanmoins, Ruan avait été un enfant gâté, et la mort de ses parents n'avait rien arrangé. Daniel et Helen l'avaient couvert de cadeaux pour compenser l'horrible tragédie, et pour lui, il était normal que les petits aient tout ce qu'ils désirent, presque à la minute même de leur demande. Il apprendrait. Et heureusement pour elle, les jumeaux ne parlaient pas encore.
De manière étonnante, même sans la moindre parole, ils semblaient communiquer parfaitement entre eux. Ludméa les observait du coin de l'œil, et vit Yolan prendre un caillou pour le donner à sa sœur, juste au moment où celle-ci arrivait à court de matériel. Le caillou n'était visiblement pas satisfaisant, car après un seul regard de Nato, le petit garçon le jeta au loin et en chercha un autre. Cette fois-ci, sa sœur le prit avec un sourire. Yolan se mit à arracher des brins d'herbe, et les tendit à sa jumelle, qui commença à les étaler tout autour de sa pyramide. Ils travaillaient de manière si coordonnée que cela en devenait surprenant. Aux DMRS, Ludméa les avaient souvent vus interagir de cette manière, comme s'ils étaient capables de communiquer sans utiliser le langage parlé.
Plus ils grandissaient, plus ils se ressemblaient. A présent, on ne pouvait plus avoir le moindre doute sur leur gémellité. Nato était un peu plus petite et plus frêle que son frère, mais son visage était identique au sien. S'ils avaient eu les mêmes couleurs d'yeux et de cheveux, on aurait pu les confondre. Ludméa savait que les faux jumeaux ne se ressemblaient pas plus que de simples frères et sœurs, mais Nato et Yolan se ressemblaient comme de vrais jumeaux. C'était étonnant. Elle n'avait pas pu résister à les habiller de manière identique, comme bien des mères de jumeaux. Ils portaient tous deux un solide pantalon de toile brune — elle connaissait bien les enfants, et ç'aurait été absurde de leur faire porter des couleurs claires alors qu'ils passaient leur temps dans la terre — et un pull rayé vert et bleu. L'air s'était rafraîchi, et elle hésita à leur demander de rentrer, mais ils s'amusaient trop. Le soleil était encore assez haut dans le ciel, et elle pouvait les laisser jouer dehors une bonne demi-heure de plus.
Après les pluies diluviennes de la semaine précédente, le ciel semblait à nouveau clément. Malgré un léger vent frais, c'était une belle journée d'automne. La température avoisinait les dix-huit degrés, et il avait fait jusqu'à six degrés de plus, plus tôt dans l'après-midi. Ludméa espérait que le temps se maintiendrait. Les jumeaux, après avoir découvert le monde extérieur, ne tenaient plus en place à l'intérieur de la maison, voulant sans arrêt sortir pour jouer dans le jardin.
Le week-end dernier, Ruan et elle les avaient emmenés voir les jardins suspendus de C1, la capitale lambdienne, et les jumeaux avaient suscité la curiosité de tous les passants. Cela avait été dur pour eux, et aussi pour elle. La plupart des enfants, surtout lorsqu'ils avaient l'âge de Nato et Yolan, devenaient rapidement le point de mire des adultes. Ce n'était guère étonnant, dans un monde qui voyait la natalité baisser de façon alarmante et où les enfants se faisaient de plus en plus rares. Là, c'était différent. Les regards des passants n'étaient ni tendres, ni bienveillants. La clarté de la peau des jumeaux était une incitation à la méfiance ; les gens se retournaient sur leur passage, fronçant les sourcils. Certains reconnaissaient sans doute Ruan, cependant la plupart ne prêtaient pas la moindre attention au couple, focalisés sur les jumeaux. Nato s'était réfugiée dans les bras de Ludméa, refusant de regarder autour d'elle, et Yolan avait glissé une main timide dans celle de Ruan.
Les jardins suspendus étaient magnifiques, mais la jeune femme s'était assez rapidement rendu compte qu'emmener les jumeaux là-bas n'avait pas été la plus riche des idées. Cela dit, il faudrait qu'ils s'habituent aux autres personnes : les regards méfiants ne cesseraient sans doute jamais. Plus vite et plus souvent ils y seraient confrontés, plus vite ils finiraient par les accepter.
***
La journée était chaude, et malgré la crème solaire que Ludméa leur avait appliquée sur le visage, les jumeaux avaient pris un coup de soleil. Ils n'étaient pas habitués à la lumière du jour, et leur peau résistait moins bien aux violentes attaques du soleil de midi. Ruan lui-même, avec son teint plus clair que le sien, avait les pommettes un peu rouges. La capitale était nettement plus au sud que C2, presque au niveau de l'équateur. Le soleil y était plus fort, mais en milieu d'automne, ils appréciaient la température estivale de l'air. Les jardins suspendus étaient une destination touristique très prisée, et des gens de l'Alliance entière venaient les visiter. Ludméa s'y était déjà rendue plusieurs fois, et ne s'en lassait jamais.
Appuyée contre la barrière, elle souriait, Nato serrée contre elle. La petite fille avait relevé la tête, sa joue collée à la sienne, et se détendait lentement, subjuguée elle aussi par le paysage magnifique qui s'étendait devant elle. À côté d'elles, Ruan avait assis Yolan sur le rebord de la barrière, prêt à le retenir si le petit garçon perdait l'équilibre. Les immenses jardins coulaient jusqu'à eux en une myriade de couleurs. On distinguait à peine les fondements des terrasses, tant la végétation était abondante, ce qui donnait l'impression qu'ils flottaient dans les airs, d'où leur nom de Jardins Suspendus. Plusieurs petites rivières sillonnaient les terrasses, parfois enjambées par de charmants ponts de bois, et passaient de l'une à l'autre en cascades miniatures. Le chemin des visiteurs avait été soigneusement délimité à l'aide de barrières à l'ancienne et recouvert de cailloux blancs et plats. De loin, il se mêlait aux rivières, parfaitement intégré au reste du splendide panorama qui s'offrait au public. Svetlana, qui avait reçu une solide formation d'historienne lors de ses études de linguiste, lui avait dit que les jardins suspendus étaient l'une des sept merveilles du monde terriennes, et que personne ne les avait jamais vus. Il en existait quelques gravures, et les écrivains en parlaient dans leurs récits. Les Alphiens étaient friands de ce genre de souvenirs historiques de leur planète d'origine. De nombreux sites touristiques de l'Alliance rappelaient leurs modèles terriens. Cependant, ils aimaient enjoliver, et ils ne pouvaient s'empêcher de multiplier les proportions par dix voire même cent. La réplique de la pyramide de Khéops, sur Alpha, faisait près d'un kilomètre de hauteur, dépassant tous les gratte-ciel de la capitale de l'Alliance. Elle abritait de gigantesques salles de conférence, ainsi que la présidence alphienne. Ludméa n'appréciait pas cette démesure, mais elle faisait une exception en ce qui concernait les jardins suspendus. Qu'y avait-il de plus beau que cette immense montagne d'où jaillissaient les fleurs et les plantes par centaines de milliers ? Il fallait une journée complète pour grimper au sommet. Pour les paresseux et les personnes moins sportives, des ascenseurs avaient été installés. Cependant, la longue file d'attente avait de quoi faire naître une soudaine motivation pour une petite marche à pied.
Ils avaient parcouru les sentiers à une allure raisonnable, et se trouvaient à présent presque à mi-chemin du sommet. L'après-midi était déjà bien installé, et ils prendraient probablement l'un des ascenseurs pour pouvoir profiter de la vue sur la capitale avant de redescendre. L'un des chemins, plus raide, passait par les escaliers, et ne faisait pas tout le tour des jardins. C'était celui que la plupart des gens utilisaient pour descendre, et ils feraient sans doute de même.
Près des barrières, les fleurs se faisaient plus rares. Les gens n'étaient pas censés les cueillir, mais c'était bien trop tentant. Beaucoup de plantes avaient été modifiées génétiquement, dans un premier temps en vue d'une meilleure adaptation à leur environnement, et dans un second temps, par souci esthétique : des roses sans épines aux abords des chemins et dans les zones ouvertes aux visiteurs, des lys de toutes les couleurs, d'immenses orchidées, des fleurs que Ludméa elle-même ne pouvait reconnaître, malgré ses nombreux cours de botanique… Ces jardins étaient le terrain de jeu favori des généticiens, qui y essayaient leurs créations. Il était extrêmement difficile, même pour les botanistes, de se tenir à jour. De nouvelles espèces apparaissaient quasiment chaque jour et n'étaient souvent différenciables les unes des autres que par de minuscules détails, parfois discernables uniquement au niveau macroscopique.
Ruan avisa un lys bleu proche de la barrière et se pencha pour le cueillir. Il l'offrit à Ludméa, qui le prit en rougissant. Il était toujours si romantique ! Elle savait que le lys avait une signification particulière pour sa famille, à force d'avoir vu le symbole le représentant sur tous les meubles de sa maison. Et Ruan avait délibérément choisi le bleu, qui était sa couleur préférée. Nato était visiblement intéressée par la fleur ; Ludméa la lui tendit, mais la fillette refusa de la toucher. Elle n'insista pas. Ruan avait cueilli deux autres fleurs, une pour chaque enfant. Il avait pris soin d'en choisir d'identiques, de jolies fleurs rouges avec de longs pétales et un cœur violet. Yolan prit sa fleur, les yeux brillants, et commença à faire un sort à ses pétales, très satisfait de lui-même. Nato repoussa la fleur et se cacha à nouveau dans les bras de Ludméa.
— Tu devrais lui cueillir une fleur, suggéra Ruan. Elle meurt d'envie d'en avoir une, ça se voit. Mais si c'est moi qui la lui donne, elle ne la prendra pas.
— Alors ça, c'est absolument hors de question.
Elle posa la fillette à terre, et celle-ci tendit les bras pour qu'elle la reprenne.
— Si tu veux une fleur, tu prendras celle que Papa te donne, la sermonna-t-elle.
Ruan lui tendit à nouveau la fleur, et elle la refusa, croisant les bras sur sa poitrine d'une manière théâtrale qui aurait fait rire Ludméa dans d'autres circonstances. Toutefois, le comportement inexplicable de Nato envers Ruan était loin de déclencher son hilarité et l'irritait au plus haut point.
— Laisse tomber, chéri, elle n'aura pas d'autre fleur, tant pis pour elle, décida-t-elle, ignorant délibérément la fillette.
Nato fit une moue dédaigneuse et refusa même le moignon de fleur que son frère lui offrit, dans un élan de générosité sans doute proportionnel au nombre de pétales qu'il avait déjà arrachés.
— Bon, si on marchait un peu ? proposa Ruan. Si on reste là, on n'a aucune chance d'arriver au sommet avant la tombée de la nuit.
La fillette le mettait mal à l'aise sans qu'il puisse vraiment dire pourquoi, Ce n'était pas tant le fait qu'elle le repousse constamment, mais plutôt l'inexplicable ressentiment qu'il lisait dans ses yeux à chaque fois qu'elle le regardait. Il y avait également autre chose, cependant, il n'aurait su l'expliquer. Tout dans le comportement de Nato envers lui tendait à montrer la haine qu'elle éprouvait envers lui. Elle n'agissait ainsi avec aucun autre, alors pourquoi avec lui ? Alors qu'il était prêt à lui donner toute l'affection qu'elle réclamait sans cesse de Ludméa ? Mais c'était ainsi. Dès qu'il se trouvait dans la même pièce que la jeune femme, Nato se collait à elle, la suivait partout, même aux toilettes. C'était épuisant, et Ludméa elle-même, malgré toute la patience qu'elle avait toujours eue avec les jumeaux, commençait à en avoir assez.
Il fit descendre Yolan de la barrière et prit sa main. Du coin de l'œil, il pouvait voir Ludméa refuser à Nato de la porter, et faire mine de ne plus lui prêter la moindre attention. C'était la meilleure chose à faire, pourtant, il se sentit un peu triste qu'ils soient obligés d'en arriver là. Ludméa et Yolan étaient les seules personnes qui comptaient aux yeux de la fillette, et subir la flagrante désapprobation de l'une d'elles brisait sans doute la bulle de son petit univers natocentrique. Lorsqu'il était enfant, à peine plus âgé que les jumeaux, il avait lui aussi voué une adoration sans bornes à sa mère, mais chez les petits garçons, c'était normal. Le désir de chasser son père et de prendre sa place auprès de la femme qu'il estimait sienne avait rongé son inconscient des années durant. Son œdipe s'était d'ailleurs résolu d'une bien abrupte manière à la mort de ses parents… Chez les petites filles, c'était la mère qui était la rivale à éliminer. Ruan se demandait comment Nato réagirait envers Svetlana et Johannes. Il espérait malgré lui que la petite montre le même ressentiment envers son futur beau-frère qu'envers lui, même si cette pensée n'était que le résultat de sa propre frustration vis-à-vis du comportement de Nato. Il lui faudrait probablement de longs mois avant d'avoir une réponse : les jumeaux ne connaissaient Johannes et Svetlana que depuis très peu de temps et n'étaient pas encore habitués à eux. Néanmoins, il sentait qu'il avait besoin d'une explication. Se contenter d'observer les événements de loin n'était pas son genre. Et il n'était pas non plus prêt à baisser les bras.
Il jeta un coup d'œil derrière lui : Ludméa surveillait discrètement la fillette, laquelle traînait les pieds à côté d'elle, les yeux baissés et sur les lèvres une moue boudeuse et remplie d'orgueil qui lui aurait rappelé une expression que Lyen arborait souvent, s'il avait mieux connu la jeune femme.
Ruan et Ludméa échangèrent un regard et se sourirent. Il était heureux qu'elle prenne si bien en main l'éducation des jumeaux. Lui-même n'aurait pas du tout su comment réagir. Daniel et Helen avaient fait de leur mieux, mais il n'était pas leur fils biologique, et quoi qu'en disent les gens, cela faisait une différence. Pourtant, en étant tout à fait honnête, il devait reconnaître que son ignorance en la matière résultait plutôt de son manque d'expérience. Ses parents adoptifs n'étaient en rien à blâmer s'il n'avait pas la fibre paternelle ! Ludméa avait fait de nombreux stages dans les crèches et les petites classes, et avait accumulé un nombre non négligeable d'heures de baby-sitting pour ses jeunes cousins lorsqu'elle était adolescente. Elle connaissait bien les enfants, et après tout, elle avait élevé les jumeaux. Il était bien normal qu'elle sache mieux s'y prendre avec eux que lui.
Ils arrivèrent bientôt devant un immense bosquet d'une variété de buddleias, plus communément appelés "arbres à papillons". Ils portaient bien leur nom, car une cinquantaine de lépidoptères voletaient de grappe de fleurs en grappe de fleurs. Il y en avait de toutes sortes : les plus petits dépassaient à peine la largeur de l'ongle de son pouce, les plus grands faisaient bien une trentaine de centimètres d'envergure. Ruan avait lu quelque part que les généticiens avaient tenté en vain d'augmenter la taille des ailes des papillons, mais qu'ils n'étaient jamais parvenus à dépasser les quarante centimètres d'envergure, en raison du manque d'efficacité du système circulatoire de ces insectes. Nul doute qu'ils réussiraient un jour…
Nato était fascinée par les papillons, ayant visiblement oublié le récent conflit qu'elle avait eu avec Ludméa. Elle tendait les mains vers eux pour essayer de les attraper, un sourire ravi sur ses lèvres et ses grands yeux gris écarquillés d'émerveillement. Ruan se dit que c'était une des premières fois qu'il la voyait si heureuse. Cela lui fit mal au cœur. Les jumeaux n'avaient pas eu une vie très drôle, jusqu'à présent. Il attira Ludméa contre lui et déposa un tendre baiser sur sa tempe.
Un papillon vint se poser sur le bras de la fillette, et celle-ci se figea, soudain paniquée par cet immense insecte noir et turquoise. Yolan éclata de rire, et Nato lui jeta un regard aussi noir que ce que lui permettaient ses iris si clairs. Le papillon s'envola, et la fillette le suivit des yeux, à la fois déçue et soulagée qu'il s'éloigne d'elle. Un autre ne tarda pas à prendre sa place, et cette fois-ci, elle sourit, ayant compris que ces étranges fleurs volantes ne lui feraient pas de mal.
— C'est marrant, la façon dont ils se posent sur elle, tu ne trouves pas ? avança Ludméa.
— C'est à cause des motifs de son pull. Ils la prennent pour une fleur.
Elle hocha la tête d'un air dubitatif. C'était le genre d'explications tirées par les cheveux que son fiancé avait toujours en réserve dès qu'un des jumeaux faisait quelque chose d'inhabituel. Yolan portait le même pull que sa sœur, pourtant, aucun papillon ne se posait sur lui. Comment expliquait-il cela ? Pour toute réponse, il se contenta de hausser les épaules. Ludméa reporta son regard sur la fillette, d'abord distraitement, puis avec bien plus d'attention. Nato, la tête renversée en arrière pour observer les papillons, fixait ses yeux sur l'un deux, et suivait quelques instants son vol. Puis, comme par une mystérieuse coïncidence, ce papillon-là se rapprochait d'elle et finissait par se poser sur elle. Il ne restait pas plus de quelques secondes, s'envolant à nouveau pour retourner sur les buddleias. Un autre le remplaçait bien vite. Ludméa donna un léger coup de coude à Ruan, l'incitant à observer le curieux manège de la fillette, mais il prit un air profondément ennuyé, le même genre d'air que celui qu'il se dépêchait d'arborer dès qu'elle abordait un sujet sur lequel il ne désirait pas s'étendre. Pour se donner une contenance, il sortit son appareil photo de sa poche et commença à prendre des clichés des jumeaux et du panorama. Ludméa soupira. Parfois, le comportement bizarre de son fiancé avait tendance à l'exaspérer. Elle aurait juré qu'il faisait semblant de se désintéresser totalement de tout ce qui faisait la singularité des jumeaux, mettant un point d'honneur à lui donner l'impression d'être la dernière des idiotes d'avoir pu y trouver quelque chose d'inhabituel.
— Ruan, commença-t-elle, décidée à ne pas laisser passer ça une fois de plus.
— Chérie, si tu te mettais avec les enfants, pour que je prenne une photo ?
Elle ouvrit la bouche pour insister, mais finalement, ce n'était ni le lieu ni le moment pour cela. Elle sourit et rejoignit les jumeaux. Cette fois, lorsque Nato voulut qu'elle la porte, elle la souleva de terre.
— Tu sais que je ne vais plus pouvoir faire ça longtemps, ma puce. Tu commences à être trop lourde.
La fillette secoua la tête énergiquement, et Ludméa éclata de rire. Yolan était plus lourd que sa sœur et ne tenait pas à être porté tout le temps, heureusement pour elle. Il était plus indépendant et surtout, pouvait sans problème supporter de passer cinq minutes sans sa mère.
— Donne-moi l'appareil, je vais en prendre de vous trois, fit-elle, reposant la fillette à terre.
Elle était presque certaine que Nato refuserait de rester auprès de Ruan, mais à son grand étonnement, la petite se tint très tranquille. L'homme s'accroupit pour être à la hauteur des jumeaux, et Yolan l'entoura aussitôt de ses bras, comme s'il cherchait à compenser le manque d'affection que sa sœur manifestait à son égard. Ludméa prit plusieurs clichés, notant tout de même la mine crispée de Nato et la façon dont elle s'était légèrement écartée de Ruan. Ce serait loin d'être facile…
— On devrait demander à un passant de prendre une photo de nous quatre, suggéra-t-elle.
Ruan se releva, les yeux pétillants de malice. Il avait une idée derrière la tête, elle le comprit tout de suite.
— Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il y a un homme qui nous suit depuis que nous avons quitté le restaurant.
Ludméa s'en était doutée, cependant, elle n'avait pu l'affirmer avec certitude. Elle sentit la colère l'envahir. Ne pouvaient-ils vraiment jamais sortir sans être immédiatement suivis par ces satanés photographes ? Ces derniers temps, après l'annonce officielle de leurs fiançailles, ils semblaient s'être calmés, mais évidemment, l'arrivée des jumeaux changeait la donne. Les gens avaient-ils une vie si ennuyeuse qu'ils avaient sans arrêt besoin d'épier celle des autres ? Quel plaisir pouvaient-ils avoir à lire les aventures des pseudo-stars lambdiennes ? Qu'ils s'en prennent aux acteurs et aux chanteurs, passe encore, mais pourquoi Ruan ? La richesse de la famille mise à part, il n'avait rien de bien divertissant ! Qui avait envie de suivre les palpitantes aventures d'un cadre trentenaire et de sa fiancée ? "Ruan Paso signe l'autorisation de production du nouveau médicament WZ435 !", de quoi faire frémir la ménagère de moins de quarante ans, vraiment !
— Faisons-leur plaisir, pour une fois. Donnons-leur des photos spectaculaires, décida Ruan.
Ludméa n'était pas sûre de comprendre où il voulait en venir, mais elle avait comme une petite intuition que ce serait sans doute drôle, et elle sourit. Elle prépara son appareil photo, prête à immortaliser l'instant où Ruan demanderait au photographe qui les suivait de prendre quelques clichés pour eux. Son fiancé était toujours prêt à faire ce genre de choses un peu folles et très inattendues, et elle n'allait certainement pas s'en plaindre. Elle-même était d'un naturel très farceur, et elle adorait casser la routine du quotidien.
Elle prit la main des jumeaux et suivit Ruan, amusée. À leur approche, l'homme essaya tant bien que mal de cacher son appareil photo. De l'air le plus innocent dont il était capable, Ruan lui demanda de prendre quelques clichés d'eux. Le photographe rougit, bafouilla un peu, essaya de se ressaisir. Ludméa luttait pour ne pas éclater de rire, mais son fiancé parvenait à rester très sérieux, extrêmement convaincant dans son rôle de touriste.
— Tenez, mon brave, prenez donc quelques photos de nous, fit-il en lui mettant entre les mains l'appareil photo que Ludméa lui tendit. Je suis persuadé qu'elles seront parfaites, Après tout, c'est votre métier !
Ruan recula de quelques pas et prit Yolan dans ses bras. Ludméa fit de même avec Nato, et ils sourirent d'un air très inspiré au photographe, qui exécuta son étrange mission avec beaucoup de bonne volonté. Mais lorsqu'il voulut reprendre son propre appareil pour leur voler quelques clichés, Ruan s'approcha de lui, réclamant son appareil photo.
— Merci beaucoup, cher Monsieur, nous ne voulons pas vous ennuyer plus longtemps. Vous avez été bien aimable.
Il se retourna, Yolan toujours dans ses bras, prit la main de Ludméa, et ils s'éloignèrent d'un petit pas tranquille. Le photographe les fixa, ahuri. Ce Ruan Paso était un homme très bizarre. Et qui étaient donc ces étranges enfants ?
— C'était drôle, commenta Ludméa dès qu'ils ne furent plus à portée de voix du photographe. Mais je pensais que tu allais piquer un sprint, comme la fois où nous étions au bord du lac.
— J'ai hésité, admit-il. Mais avec les jumeaux, ça n'aurait pas été très malin. En plus, tu n'aurais jamais pu me suivre, ajouta-t-il avec un sourire moqueur.
— Tu sais très bien que je cours plus vite que toi !
Une petite brise agitait les boucles blondes de Ruan, et en cet instant, elle fut époustouflée par sa beauté. À force de le voir tous les jours depuis plus de deux ans, elle en oubliait que son fiancé était un homme extrêmement séduisant. Il avait sans doute lu l'appréciation dans son regard, car il lui offrit un sourire très amoureux. Ludméa posa Nato au sol et entoura Ruan de ses bras, avant de l'embrasser avec une fougue qui ne lui ressemblait pas.
— Eh bien, tu te dévergondes enfin ! apprécia-t-il.
Les joues de la jeune femme s'empourprèrent, mais elle sourit.
— Je t'aime, murmura-t-elle.
Il la serra contre lui, heureux. Presque toujours, c'était lui qui lui disait ces mots en premier, et le fait qu'elle prenne l'initiative le touchait. Il l'embrassa tendrement, ressentant en cet instant toute la force de l'amour qu'il éprouvait pour elle. Jamais il n'avait aimé une femme comme il l'aimait elle. Il prit sa main, effleura des doigts la bague qu'il lui avait offerte lorsqu'il lui avait demandé de s'unir à lui. Dans moins d'un an, elle serait sa femme ! Cette simple pensée suffisait à faire bondir son cœur dans sa poitrine. Il voulait un grand mariage, quelque chose d'encore plus grandiose que ce qu'Ylana souhaitait pour eux deux. Ludméa le méritait, et il tenait à ce que tout le monde le sache.
Nato se mit à tirer sur la toile de son pantalon pour l'éloigner de la jeune femme, les sourcils froncés. Elle détestait que Ruan s'approche de Ludméa. L'homme soupira et s'écarta de sa fiancée.
— Il n'y a pas à dire, tu es vraiment une peste, toi.
Les lèvres de Nato s'étirèrent en un fin sourire, qui lui rappela immédiatement celui que Lúka arborait parfois.
— Dommage qu'elle soit si jeune, se dit-il. Les deux auraient fait la paire ! Un couple absolument parfait.
C'était une pensée ridicule, pourtant, sans qu'il sache pourquoi, elle résonna dans son esprit comme une prédiction terriblement réaliste. Mais il n'en avait pas fini avec Nato : avant que Ludméa ait pu mettre la moindre objection, il souleva la petite de terre, au plus grand effarement de celle-ci.
— Alors comme ça, tu ne m'aimes pas, hein ?
— Ruan, arrête, ce n'est qu'une enfant, intervint la jeune femme.
— Mais je n'ai pas l'intention de lui faire du mal. Non, je vais faire quelque chose de bien pire…
La fillette se débattit, cependant, Ruan la tenait fermement. Il approcha son visage du sien, et plaqua un gros baiser sonore sur sa joue. Nato, choquée, lui jeta un regard où se mêlaient la colère et l'incompréhension. Puis, de manière inexplicable, comme si elle s'avouait finalement vaincue, elle passa ses bras autour du cou de Ruan et se laissa aller contre lui.
— Alors ça, c'est la chose la plus incroyable que j'aie pu voir de la journée, s'exclama Ludméa.
Ruan lui fit un sourire mystérieux. Quelques secondes plus tard, il grimaça de douleur.
— Ça ne va pas ?
— Je crois que je commence à avoir un début de migraine.
— J'ai sûrement quelque chose dans mon sac, proposa-t-elle.
— Laisse tomber, ça va sûrement passer tout seul.
— C'est bizarre que ça arrive si soudainement. Tu veux qu'on rentre ?
— Prenons l'ascenseur pour monter jusqu'au sommet. La vue est magnifique.
— Très bien. Mais après, on retourne directement à l'hôtel, décréta-t-elle d'un ton sans appel. Je n'aime pas te voir comme ça. Tu as si souvent des migraines, tu devrais peut-être consulter un spécialiste, avança-t-elle, sincèrement préoccupée.
— Ne t'inquiète pas, ce n'est rien.
— Tu veux que je prenne Nato ?
— Alors qu'elle me laisse enfin la porter ? Certainement pas ! J'en profite, j'ai comme l'impression que sa soudaine gentillesse ne durera pas.
— Laisse-lui une chance. Elle a peut-être fini par comprendre que je n'allais pas te chasser pour lui faire plaisir.
Elle se pencha pour prendre Yolan. Le petit garçon était fatigué par cette longue promenade, même s'il ne le montrait pas. C'était un enfant absolument adorable, toujours prêt à essayer de lui plaire, calme et agréable. Quel dommage que sa jumelle ne soit pas comme lui ! Ludméa les aimait autant l'un que l'autre, s'efforçait de ne pas apporter plus d'attention à Nato qu'à son frère, mais c'était difficile. Dès que Ruan apparaissait, la fillette devenait tout bonnement intenable, une véritable peste. Si seulement elle avait pu être comme son jumeau !
Ils marchèrent en silence. La fillette semblait s'être assoupie, la tête posée sur l'épaule de Ruan, mais il savait qu'elle ne dormait pas. Sa migraine n'allait pas en diminuant, et malgré ce qu'il avait dit à Ludméa, ce n'était pas "rien", et il connaissait très bien la cause de cette soudaine douleur lancinante qui s'était installée dans son crâne. Mais comment aurait-il pu imaginer qu'une fillette de deux ans et demi soit déjà capable de contrer des attaques mentales ? Et surtout, comment aurait-il pu se douter qu'elle saurait déjà si bien se défendre ?
Il avait eu tort de vouloir se servir de son don pour l'amadouer, mais les conséquences de son acte n'étaient pas loin de le terrifier. Que se passerait-il lorsque Nato serait plus âgée, et qu'elle maîtriserait mieux ce pouvoir qu'elle avait déjà ? Et comment se faisait-il que le don des d'Alencourt se manifeste chez cette enfant ? Quel lien y avait-il entre Lúka, Line, les jumeaux et sa propre famille ? Trop de questions restaient sans réponse, et il n'aimait pas cela.
Ce qu'il aimait encore moins, c'était se faire mettre une raclée mentale par une gosse de deux ans et demi.
Commentaires
1. Le mercredi 24 juin 2009 à 14:08, par Le Fa
2. Le mardi 11 août 2009 à 23:33, par Mélie
3. Le mercredi 12 août 2009 à 00:11, par Ness
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