CHAPITRE IX
Ludméa se mit à pleurer doucement, les yeux baissés. Ruan voulut lui caresser la joue, mais elle tourna la tête.
— Chérie, tu sais qu'il n'y a pas d'autre solution, murmura-t-il.
Elle ne répondit rien, se contentant de lui jeter un regard bouleversé. Il sentit le désespoir l'envahir ; il détestait la voir triste, et ses larmes lui faisaient mal au cœur.
— Je t'en prie… Si je pouvais faire autrement, je n'hésiterais pas, tu le sais, mais ce n'est pas le cas. Et cette solution n'est pas si mauvaise, non ?
— Ce sont mes enfants, Ruan ! gémit-elle. Depuis deux ans et demi, je m'occupe d'eux, je les élève, je m'inquiète pour eux. Je suis leur mère ! Tu n'as pas le droit de me faire ça !
— Je comprends à quel point c'est dur pour toi, mais c'était ça ou les laisser croupir dans cette petite pièce, appuya-t-il. Je pense que ce n'est pas ce que tu aurais souhaité.
Sans le vouloir, il avait employé un ton dur, presque agressif. Mais Ludméa n'était plus en état de remarquer ce genre de petits détails, et il en fut soulagé. Une dispute n'aurait pas arrangé les choses.
— Je le fais pour toi, tu es en consciente, n'est-ce pas ? reprit-il plus gentiment.
— Ruan… Je ne sais pas… Ils vont être traumatisés, ils ne vont plus rien comprendre ! En étant tout à fait objective, je trouve que c'est une très mauvaise idée.
— Ce n'est pas l'avis de Johannes et de Svetlana, contra-t-il.
A son expression, il comprit trop tard que c'était la dernière chose à lui dire. Elle le dévisagea, incrédule, les yeux agrandis de surprise. Il la connaissait suffisamment pour y voir également un début de colère.
— Tu veux dire que tu leur en as déjà parlé ?
— Oui, il y a quelques jours de cela.
— Avant de m'en parler à moi ?
Elle avait presque crié, et Ruan se sentit un peu honteux. Il avait pensé bien faire, mais à présent, il se demandait si sa décision avait été judicieuse. En voulant la ménager, il avait peut-être empiré la situation.
— Chérie, je t'en prie ! Je ne voulais pas t'en parler avant d'être sûr qu'ils acceptent ! Je ne voulais pas prendre le risque de te donner de faux espoirs !
— Je suis désolée. J'ai toujours espéré que nous pourrions les adopter. Je croyais que, maintenant que tu es directeur des DMRS, tu aurais plus de liberté pour ce genre de décisions.
Ruan percevait très nettement l'accusation dans sa voix et, pour la première fois depuis le début de leur conversation qui prenait des allures de dispute, cela l'irrita. Savait-elle tout ce qu'il avait dû entreprendre pour rendre cela possible ? Ne comprenait-elle pas qu'il avait fait de son mieux ? Il faillit lui répondre sèchement, puis fut assailli par la culpabilité : comment Ludméa pouvait-elle saisir toutes les implications de son geste, alors qu'il lui cachait tant de choses ? Et sa réaction était naturelle : après tout, il parlait de la priver des enfants qui avaient été les siens pendant plus de deux ans et demi !
— Je sais ce que tu ressens, Ludméa. Je suis navré de ne pas pouvoir faire mieux que ça. J'aimerais tellement pouvoir te confier ces enfants ! J'aimerais que nous puissions devenir officiellement leurs parents, mais c'est impossible ! Cette solution est la seule que j'aie trouvée pour que tu puisses continuer à t'occuper d'eux. Et après tout, une semaine sur deux, c'est mieux que rien, non ?
— J'imagine que oui, soupira-t-elle. Cependant, Svetlana et Johannes seront leurs véritables parents. Officiellement, les jumeaux seront à eux, et ils porteront leur nom,
— Tu sais bien que tu seras toujours leur mère, Ludméa.
— Ce sera terrible pour eux d'être trimballé d'une famille à l'autre, continua-t-elle, ignorant son intervention.
— Ils sont très jeunes. Ils s'y habitueront. Et mieux vaut deux familles qu'aucune, ajouta-t-il d'un air sombre.
— Je ne sais pas…
Mais Ruan connaissait Ludméa mieux que personne, et pour lui, il ne subsistait pas le moindre doute : elle accepterait. C'était la meilleure solution pour tout le monde, et c'était surtout le seul moyen pour elle de continuer à prendre soin des jumeaux.
***
Nato et Yolan se montrèrent tout de suite étonnamment familiers avec Svetlana et son mari, au grand désespoir de Ludméa. Elle s'en voulait un peu d'avoir de pareilles pensées, mais elle n'avait pu s'empêcher de souhaiter que les jumeaux restent plutôt distants avec eux. Elle-même s'était montrée froide avec sa sœur, et sa culpabilité n'arrivait pas à vaincre la jalousie qui la rongeait. Même si, officieusement, ils passeraient autant de temps avec elle qu'avec Svetlana, officiellement, ils seraient les enfants de sa sœur et porteraient le nom de Johannes.
Svetlana avait repris Nato dans ses bras, et la fillette lui souriait. Ludméa croisa les bras sur sa poitrine, le visage sombre. Elle avait accepté la proposition de Ruan, et elle ne pouvait revenir en arrière. A présent, elle n'était plus la seule à être impliquée. Au fond d'elle-même, elle savait que c'était la meilleure solution. Comme l'avait dit son fiancé, les jumeaux seraient plus heureux avec deux familles qu'avec aucune, et au moins, ils verraient la couleur du ciel.
Ruan glissa ses doigts dans les siens et la regarda avec un peu d'inquiétude. Elle secoua la tête. Ce serait dur, cependant, elle finirait par se faire à l'idée que Nato et Yolan soient désormais les enfants de sa sœur et non les siens.
— Chérie, nous aurons des enfants, nous aussi, lui murmura-t-il.
Elle ne répondit rien mais serra sa main dans la sienne, les yeux brillants. Elle s'était montrée égoïste, et n'arrivait pas à s'en vouloir. D'après les résultats du test qu'elle avait passé des années auparavant, elle pouvait enfanter. Sa sœur n'avait pas cette chance. Et Svetlana n'avait jamais éprouvé le moindre ressentiment envers elle. Si elle avait été à sa place, elle aurait sûrement insisté pour que les enfants lui soient confiés. Elle devrait vraiment avoir honte de sa jalousie. Mais elle n'était pas Svetlana, et voir sa fille rire dans les bras de sa sœur était loin de combler son cœur d'allégresse. La femme se tournait d'ailleurs vers elle, Nato serrée tout contre elle, un sourire radieux sur ses lèvres. Ludméa craqua, et courut presque hors de la pièce.
— J'ai fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? s'étonna Svetlana.
— Ludméa a du mal à accepter la situation, expliqua Ruan.
— Mais tu disais qu'elle était d'accord ! Qu'elle trouvait l'idée excellente !
— J'ai peut-être un peu exagéré, avoua-t-il. En réalité, elle est bouleversée et elle m'en veut. Mais il n'y a pas d'autre solution, de toute façon.
Svetlana posa la fillette à terre, et celle-ci protesta, tendant ses petits bras vers elle pour qu'elle la reprenne. Ruan se sentit agacé : il connaissait Nato depuis sa naissance et il la voyait tous les jours depuis deux ans et demi. Jamais elle ne lui avait manifesté la moindre affection. Ce ne serait pas facile…
— Je vais aller la voir, décréta la femme.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Elle a besoin d'être seule.
— C'est ma sœur, je sais ce dont elle a besoin. Il faut que je lui parle, insista-t-elle avant de se diriger vers la porte, sans tenir compte de son avis.
***
Svetlana trouva Ludméa assise par terre dans le long couloir, le visage défait et les yeux perdus dans le vague. Elle se laissa glisser à ses côtés et celle-ci soupira, détournant la tête.
— Ludméa…
— Je n'ai pas envie de te parler pour le moment, coupa la jeune femme. Laisse-moi seule, s'il te plaît.
— Ma chérie, je comprends ce que tu ressens…
— Non, tu ne comprends pas ! explosa-t-elle.
Elle se releva d'un bond et croisa les bras sur sa poitrine, fixant Svetlana avec colère.
— Cela fait deux ans et demi que je m'occupe d'eux ! Deux ans et demi que je m'inquiète pour eux, que je les élève, que je les aime ! Ce sont mes enfants !
— Je t'en prie, ne m'en veux pas d'avoir accepté ! Comme Ruan l'a dit, c'est la meilleure solution pour tout le monde !
— Ce n'est pas la meilleure solution pour moi.
Svetlana soutint le regard de sa sœur quelques instants, puis baissa les yeux.
— Je suis désolée, souffla-t-elle. Je vais aller voir Ruan et lui dire que je refuse d'adopter les enfants.
— Non ! s'écria Ludméa.
Sa sœur lui jeta un regard rempli d'incompréhension. Ludméa s'adossa contre le mur et se perdit dans la contemplation de ses chaussures.
— Il faut que tu adoptes les jumeaux, reprit-elle. Ils méritent une vraie famille. Et c'est le seul moyen pour que je puisse continuer à les voir. Mais c'est dur de savoir qu'ils ne seront plus à moi.
Svetlana se releva, lissa son pantalon d'un geste machinal, et posa la main sur l'épaule de sa sœur.
— Ils seront toujours à toi, Ludméa. Tu le sais. Toute la paperasse administrative ne changera rien aux deux ans que tu as passés avec eux. En un sens, cette solution est cruelle pour tout le monde : les jumeaux ne seront jamais vraiment nos enfants, et jamais officiellement les tiens.
— Je sais.
— Ruan a dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen.
Ludméa ne répondit pas, mais son silence était éloquent. Avec un père Général des Armées et des relations au pouvoir, il était étonnant que Ruan n'ait pas pu trouver une manière de contourner l'interdiction du Cercle des Médecins.
— Tu sais qu'il a tout essayé ! lui reprocha sa sœur.
— J'imagine que oui, soupira-t-elle. De toute façon, ça ne change rien. Puisque je ne peux pas adopter Nato et Yolan, je veux que ce soit toi qui le fasses. Ils seront bien avec Johannes et toi, j'en suis sûre. Néanmoins, cela ne sera pas facile pour eux de comprendre qu'ils ont deux mamans et deux papas.
— Je suis certaine que tout se passera très bien. Quand ils seront plus âgés, nous leur expliquerons.
Ludméa hocha la tête lentement, la gorge nouée. Sa sœur lui fit un sourire reconnaissant, et elle sentit son cœur se serrer. Elle aimait Svetlana, mais elle savait qu'elle ne pourrait pas supporter que les jumeaux l'appellent maman en premier…
***
Les formalités administratives durèrent plusieurs semaines, au cours desquelles Svetlana et Johannes passèrent voir les jumeaux presque quotidiennement. Nato et Yolan s'habituèrent très rapidement à eux, et Ludméa accepta peu à peu que les deux enfants accueillent sa sœur avec presque autant de bonheur qu'elle. D'un commun accord, ils avaient décidé qu'ils passeraient d'abord deux semaines avec Ludméa et Ruan, avant d'aller chez Svetlana et Johannes. Si un problème médical surgissait, ils seraient plus à même d'y faire face et de s'en occuper. Les jumeaux avaient passé deux ans et demi dans une salle presque stérile, et les seuls contacts qu'ils avaient eus avec le monde extérieur étaient avec les quelques personnes venues les étudier ou les observer. Les militaires avaient d'abord exigé une zone parfaitement stérile, si possible délimitée par un accès à travers une série de sas, mais Ruan s'y était fermement opposé. Nato et Yolan n'avaient jamais contracté la moindre maladie et n'avaient pas fait de fièvre depuis leur naissance, ce qui prouvait que sa décision n'était pas aussi mauvaise que ce que semblaient affirmer les chercheurs et les militaires.
Ludméa ne tenait plus en place. Elle avait aménagé une des nombreuses pièces de leur immense demeure en chambre d'enfants, peignant les murs en bleu ciel et y ajoutant quelques nuages au pochoir. Ruan et elle avaient passé de bons moments à s'amuser avec les pinceaux et les pots de peinture. Ils auraient pu engager quelqu'un pour décorer la chambre, mais Ludméa trouvait divertissant de s'en occuper elle-même, et Ruan s'était pris au jeu. Les deux petits lits étaient appuyés contre la paroi, inondés de peluches. La jeune femme avait veillé à en choisir d'identiques à celles qu'elle avait offertes aux jumeaux aux DMRS, pour qu'ils ne soient pas trop perturbés par leur brusque changement d'environnement. La pièce était lumineuse et confortable, et elle faisait face à leur propre chambre ; si Nato et Yolan pleuraient ou les réclamaient, ils le sauraient immédiatement. Ils auraient pu se servir d'interphones, mais à quoi bon, quand il leur suffisait de laisser les deux portes entrouvertes ! Ludméa avait rempli les armoires d'habits colorés, comme pour compenser la blancheur dans laquelle ils avaient évolué jusqu'alors, avec tout l'enthousiasme d'une jeune mère. Et d'une jeune mère fortunée, il fallait le préciser. Ruan avait fait la grimace lorsqu'il avait vu tous ses achats, mais sa fiancée semblait si heureuse qu'il n'avait rien dit. Ce n'était pas comme s'ils manquaient d'argent, de toute façon. Cependant, il ne voulait pas que les jumeaux soient le genre d'enfants gâtés à qui les parents passent tous leurs caprices. Sa réticence avait également d'autres fondements : Svetlana et Johannes n'avaient pas leurs moyens financiers, et il ne tenait pas à ce que les deux sœurs se livrent une guerre matérielle pour l'affection des jumeaux. Jamais Ludméa ne le ferait consciemment, mais elle resterait malgré tout celle de leurs deux mamans qui les couvrirait de cadeaux et accéderait à tous leurs désirs. On n'achète pas l'amour d'un enfant, et la jeune femme était loin d'avoir besoin d'en arriver à une pareille extrémité, mais Svetlana pourrait éprouver du ressentiment face à la folie dépensière de sa cadette. D'un autre côté, les jumeaux avaient passé deux ans et demi dans une petite pièce presque vide, égayée seulement par les quelques peluches que Ludméa leur avait offertes, et ils manquaient cruellement de vêtements adéquats au monde extérieur. Ruan ne doutait pas un seul instant que Svetlana et Johannes avaient fait de même de leur côté. Il avait eu l'occasion de voir la chambre qu'ils avaient aménagée pour eux, et celle-ci n'avait rien à envier à celle que Ludméa et lui avaient décorée. Les deux petits seraient choyés, et ils le méritaient bien, après la vie qu'ils avaient menée jusqu'alors. Si Lyen avait pu voir la manière dont Ludméa prenait soin de ses enfants, elle aurait été heureuse.
Lúka n'était pas ravi de la tournure que prenaient les événements, et cela n'était pas pour déplaire à Ruan : il n'avait jamais apprécié cet homme, et ce n'était pas après l'avoir trouvé dans les bras de sa cousine qu'il allait changer d'avis. Comment il avait pu faire un tel affront à sa femme, Ruan se le demandait ! La dernière fois qu'il l'avait vu, il ne portait plus son alliance, et sa mine dévastée était assez éloquente : Line l'avait sans doute quitté, et c'était très bien ainsi. Il n'avait que ce qu'il méritait.
Ludméa avait plusieurs fois parlé de son amie, s'étonnant de ne plus avoir la moindre nouvelle de sa part, et Ruan avait dû lui mentir, prétextant un voyage imprévu dans sa famille, sur Delta. Il se demandait s'ils la reverraient un jour. Au vu de l'humeur massacrante de Lúka, ce n'était sûrement pas pour tout de suite.
Ruan termina de se raser et rinça son visage. De très légères rides se dessinaient au coin de ses yeux, et ceux-ci étaient soulignés de cernes qui semblaient s'être confortablement installées et n'avoir pas la plus petite intention de déménager. Ludméa lui répétait sans cesse qu'il travaillait trop et qu'il devrait prendre des vacances, mais le moment était très mal choisi pour laisser le poste à Jacobson, le directeur adjoint, même pour quelques jours seulement. Il avait trouvé quelques cheveux blancs dans ses boucles blondes. Ceux-ci ne se voyaient quasiment pas, cependant, Ruan n'aimait pas ce qu'ils signifiaient. Trop de soucis, trop de problèmes à résoudre… Il soupira et sécha ses joues, avant d'appliquer son après-rasage en grimaçant un peu. Il s'observa dans le miroir : il avait maigri, n'ayant plus de temps ni pour le sport, ni pour les repas équilibrés — et parfois même pour les repas tout court…
Il ouvrit un tiroir et fouilla quelques instants à la recherche de son flacon de collyre. Le manque de sommeil se faisait sentir, et ses cornées étaient irritées. Il se mit quelques gouttes, et battit plusieurs fois des paupières pour chasser l'excédent de liquide, puis rangea soigneusement le flacon dans le tiroir. Ludméa ne se poserait sans doute pas de question, mais mieux valait être prudent. Jusqu'à présent, il était parvenu à cacher ce secret ridicule, cependant, il se doutait bien qu'elle finirait par découvrir la vérité.
La porte s'ouvrit derrière lui, et la jeune femme entra dans la salle de bain, les yeux encore bouffis de sommeil, et déjà le sourire aux lèvres. Ses cheveux étaient emmêlés et une légère marque d'oreiller s'était imprimée sur sa peau. Ruan sourit à son tour : Ludméa était magnifique dans une robe de soirée, mais c'était au réveil qu'elle lui plaisait le plus. Comme si elle avait deviné ses pensées, elle l'entoura de ses bras et appuya sa joue contre son dos nu.
— Bien dormi ? lui demanda-t-il.
— Mmhmmh, mumura-t-elle. C'était notre dernière nuit sans les petits, déclara-t-elle.
— Jusqu'à dans deux semaines, contra Ruan.
Mais il avait parfaitement compris ce qu'elle voulait dire par-là : jusqu'à maintenant, ils étaient libres, n'ayant de responsabilités que vis-à-vis d'eux-mêmes. A présent, ils étaient parents, et leur vie allait changer radicalement. S'ils décidaient de se séparer, cela impliquerait beaucoup plus que quelques cartons à déménager. Mais il n'y avait pas de raison de penser au pire. Ludméa et lui se marieraient dans moins d'un an, et cette fois-ci, il était absolument sûr de ses choix.
— Tu sens bon, fit-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour embrasser sa joue. Regarde-moi ça, je ne ressemble vraiment à rien, le matin, reprit-elle, tirant sur une mèche blonde.
— Tu es très belle.
— Mouais. Des fois, je me dis que je devrais couper cette tignasse.
— Non, surtout pas ! rétorqua Ruan. Tes cheveux sont magnifiques, je ne veux pas que tu les coupes.
Elle parut sur le point de dire quelque chose, puis se ravisa et haussa les épaules.
— Comme tu veux. Je ne les couperai pas, si tu préfères que je les garde longs.
— Je préfère, confirma-t-il.
— Je vais les laver, décida-t-elle. Je ne les supporte plus.
— Puisque ça a l'air d'être un véritable problème existentiel pour toi, je te laisse la douche, se moqua-t-il.
— Non non, vas-y, j'en aurai pour plus de temps que toi.
— J'en profiterai pour te préparer le petit déjeuner, avança-t-il.
Elle se serra contre lui, et déposa un baiser au creux de son cou.
— Tu es tellement adorable !
— Tu le mérites bien, répliqua-t-il.
— Tu sais, la douche est assez grande, on pourrait très bien y aller tous les deux, proposa-t-elle.
Ses joues avaient pris une légère teinte de rouge, et Ruan trouva cela plutôt amusant : même après deux ans de vie commune, elle ne pouvait s'empêcher de rougir dès qu'une pensée un tant soit peu érotique lui traversait l'esprit. Cependant, il s'abstint de tout commentaire. Cela ne ferait qu'empirer les choses et la rendre encore plus mal à l'aise. Elle portait un de ses T-shirts, évidemment trop grand pour elle, marqué du sigle de la faculté des sciences. Un instant, il se souvint d'une autre jeune femme blonde, qui avait pour habitude de porter ses chemises et ses T-shirts. Cette jeune femme-là n'aurait jamais rougi à l'idée de prendre une douche avec lui… Mais Kathrin ne lui manquait pas. Elle était partie sans donner de nouvelles. Parfois, Ludméa lui faisait penser à elle, et cela le troublait, sans qu'il puisse l'expliquer.
Il prit sa fiancée dans ses bras et la serra contre lui, éprouvant soudain un profond sentiment de détresse. Il déposa un tendre baiser dans ses cheveux si clairs.
— C'est une excellente idée, ma chérie. J'allais justement te le proposer, conclut-il.
Il commença à lui ôter son T-shirt et eut une légère hésitation en découvrant une ecchymose bleuâtre sur sa hanche. Il n'en laissa rien paraître ; Ludméa n'avait sans doute rien remarqué, et il ne voulait pas lui gâcher sa journée. Les rumeurs allaient bon train aux DMRS, et il savait que Svetlana pensait qu'il battait sa sœur. Ils ne comprenaient rien ! Comment aurait-il pu frapper Ludméa, alors qu'il l'aimait tant ?!! Alors qu'il vivait avec la peur constante de lui déplaire, de la perdre ?!!
Il se détourna, sous prétexte de régler la température de l'eau, et ferma les yeux. Jamais il n'oublierait les terribles images que Lúka lui avait imposées, deux ans et demi auparavant. Mais c'était forcément un tissu de mensonges ! Ludméa le pensait, en tout cas. Pourquoi ne parvenait-il pas à en être certain ?
***
Ludméa était nerveuse. Cette nervosité n'était pas flagrante, cependant Ruan remarquait les moindres détails : la tension de ses épaules, la manière dont elle tortillait une mèche de ses cheveux entre ses doigts, la façon dont elle mordillait sans s'en rendre compte sa lèvre inférieure… Il ne l'avouerait pas, mais le calme serein qu'il affichait n'était qu'une apparence plutôt trompeuse. Il n'avait pas pour habitude de se rendre aux DMRS durant le week-end, et rien que cela suffisait à le rendre mal à l'aise. Les couloirs étaient presque déserts, et l'absence de va et vient rendait l'endroit franchement glauque. Les quelques personnes qu'ils croisèrent leur jetèrent un regard étrange, et Ruan en ressentit de la colère. Week-end ou pas, il était toujours le directeur, et un minimum de politesse était de rigueur. Instinctivement, il attira Ludméa contre lui, passant un bras autour de sa taille comme pour la protéger. Elle lui adressa un sourire reconnaissant.
— Ils me regardent tous bizarrement, je n'aime pas ça, déclara-t-il après qu'ils eurent croisé un autre chercheur.
— C'est parce que tu n'es pas en costume, fit Ludméa. Ils sont tellement habitués à te voir toujours si élégant qu'ils ne devaient pas pouvoir imaginer que tu puisses également t'habiller comme tout le monde.
— Tu penses ?
Il doutait vraiment qu'une explication si simple soit la bonne. Il n'était pas en costume, certes, mais il n'était pas non plus en guenilles, et très franchement, Ludméa avait parfois une manière de raisonner qu'il trouvait naïve et presque enfantine. D'un autre côté, lui-même se montrait toujours à la limite de la paranoïa…
— Quelle raison auraient-ils de te fixer comme ça, sinon ? insista-t-elle.
Il haussa les épaules, se sentant soudain ridicule d'attacher autant d'importance à ce genre de petits détails. Au fond de lui-même, il savait qu'il y avait une autre explication, que quelque chose de crucial lui échappait, mais c'était tellement plus simple de s'en remettre à l'avis de Ludméa !
Ils arrivèrent enfin devant la zone du quatrième étage consacrée aux jumeaux. La jeune femme était tendue, un sourire crispé sur ses lèvres.
— Quand je pense que c'est la dernière fois que je me rends ici pour les voir, je me sens toute nostalgique, avança-t-elle. C'est étrange, non ? D'un côté, je suis heureuse, mais d'un autre, ça me fait un effet bizarre…
— Je comprends ce que tu veux dire, fit Ruan.
— Que vont devenir Charles, Barnes et les autres ?
— Comment ça ?
— Ils n'auront plus à s'occuper des jumeaux ! Que feront-ils ?
— Ils feront ce qu'ils faisaient avant leur naissance ! Ne t'inquiète donc pas pour eux. En plus, Carlson sera à la retraite l'an prochain. Il n'aura pas le temps de s'ennuyer.
— Ça va être bizarre pour tout le monde, je crois, commenta-t-elle. Tu penses que je serai à la hauteur ? Que je serai une bonne mère pour eux ?
— Chérie, tu es une bonne mère. Cela fait déjà deux ans et demi que tu es leur mère. Cela ne changera rien ! Ils seront simplement chez nous au lieu de tourner en rond dans cette petite pièce.
— C'est vrai…
Elle lui fit un sourire rempli de gratitude et serra sa main dans la sienne. Ruan se rendit compte à quel point elle était jeune. Souvent, il l'oubliait, mais Ludméa n'avait que vingt-trois ans, et elle était encore terriblement peu sûre d'elle. Elle avait toujours peur de mal faire, de ne pas prendre les bonnes décisions, même avec lui. L'espace d'un instant, il se demanda s'il l'aurait autant aimée si elle avait eu une plus grande confiance en elle. Sans doute que non. Il avait besoin de se sentir utile, tout comme elle avait besoin qu'il la protège et prenne soin d'elle.
Il posa sa paume sur le verrou électronique de la porte, et celle-ci coulissa avec un petit cliquetis qu'ils ne connaissaient tous deux que trop bien. Ludméa se crispa inconsciemment, ressentant soudain le poids de ces deux ans et demi passés aux DMRS avec les jumeaux. D'ici quelques heures, tout ceci serait révolu. A partir d'aujourd'hui, sa vie allait radicalement changer, pour le meilleur, mais peut-être aussi pour le pire. Nato ne s'entendait pas du tout avec Ruan et lui avait souvent manifesté de la colère. Elle changerait sans doute, cependant, dans le cas contraire, ils se préparaient de longues et douloureuses années parsemées de disputes constantes. Elle voulait les jumeaux, elle n'avait jamais eu le moindre doute là-dessus, pourtant, une part d'elle-même lui soufflait que cette idée était terriblement mauvaise, que leurs problèmes ne faisaient que commencer. Ruan s'était donné beaucoup de mal pour arranger les choses, avait couvert Nato et son frère de cadeaux, mais la petite semblait lui vouer une haine viscérale inexplicable. Yolan l'adorait, par contre. Avec un peu de chance, il aurait une influence positive sur sa jumelle, et les conflits se résoudraient d'eux-mêmes.
— Tout se passera bien, lui assura Ruan. Arrête de t'inquiéter comme ça.
Charles Carlson les salua plutôt froidement lui aussi, et Ruan manqua de lui faire un commentaire acerbe avant de se raviser : Ludméa se sentirait sans doute très mal à l'aise. Le médecin et elle étaient proches, et elle aurait probablement l'impression de devoir prendre parti. Il se rappela soudain la dispute qu'il avait eue avec Carlson, peu après la naissance des jumeaux, et la façon expéditive dont Ludméa avait géré la situation… Il sourit intérieurement, et ne put s'empêcher de remarquer que, depuis qu'il connaissait la jeune femme, il avait nettement tempéré son caractère plutôt volcanique. Ce n'était pas plus mal, d'ailleurs.
— Les jumeaux se doutent de quelque chose, commença Charles, sur un ton plus avenant. Depuis leur réveil, ils sont restés assis par terre à fixer le miroir sans tain, comme s'ils vous attendaient, expliqua-t-il. Pourtant, ils savent que tu ne viens jamais en fin de semaine, ajouta-t-il, s'adressant à Ludméa.
— Cela ne m'étonne pas, décréta celle-ci. Ils ont toujours été extrêmement attentifs. Tu sais qu'ils partent aujourd'hui, donc, à leur manière, ils le savent aussi.
Elle s'approcha du miroir, et les jumeaux fixèrent leur regard sur elle d'un seul mouvement. Ruan fut impressionné, mais sa fiancée ne parut pas particulièrement surprise.
— Comment font-ils pour savoir que tu es là ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle, haussant les épaules. Ils ne le font qu'avec moi, de toute façon.
Après deux ans et demi, elle avait appris à ne plus être fascinée par tout ce que les jumeaux faisaient d'étrange. Ruan se tourna vers Charles, mais le vieil homme détourna la tête, masquant mal une expression soudaine de colère teintée de mépris. Il essaya de sonder son esprit, cependant, les pensées du chercheur étaient trop embrouillés. C'était toujours le même problème : les non-télépathes étaient difficiles à cerner à cause du manque d'organisation de leurs pensées, les télépathes, quant à eux, les organisaient très bien mais les protégeaient très bien aussi. Après deux ans de vie commune, il percevait bien Ludméa, habitué à ses schémas de pensées, néanmoins, il se voyait incapable de comprendre l'origine de la colère de Charles à son égard.
— Si on en venait aux faits, avança-t-il sèchement, désireux de s'éloigner rapidement du chercheur et de son étrange comportement.
Ludméa lui jeta un regard choqué, et il se sentit à la fois coupable et agacé. Coupable, car elle avait travaillé pendant deux ans et demi aux côtés et sous la direction de Carlson, et que lui parler ainsi était manquer de respect à la fois au vieil homme, mais également à Ludméa. Agacé, car il détestait que quelqu'un lui manifeste ouvertement du dédain ou de la colère, et que sa fiancée devait comprendre cela !
— Vous avez l'autorisation ? demanda Charles.
— Vous savez bien que oui, vous l'avez vue avant-hier, soupira-t-il.
— Vous l'avez sur vous ?
— Elle est dans mon bureau, rétorqua-t-il, croisant les bras sur son torse et fixant le chercheur d'un air mauvais.
— J'ai besoin de la voir.
— Vous l'avez déjà vue.
— Vous devez l'avoir sur vous si vous voulez emmener les jumeaux, décréta Charles d'un ton sans appel.
— Vous êtes d'un ridicule affligeant, Carlson. Vous avez vu cette autorisation, vous n'avez pas besoin de la revoir.
— Je pense que si, au contraire.
— Bon, vous deux, c'est pas bientôt fini ? s'interposa Ludméa. Charles, tu as vraiment besoin de ce papier ?
— Oui, sinon je ne la lui demanderais pas.
Elle se tourna vers Ruan et lui lança un regard appuyé. L'homme soupira, exaspéré par ces inutiles discussions.
— Je vais la chercher, céda-t-il, avant de tourner les talons et de laisser Ludméa avec Charles. Celle-ci se tourna vers lui, le visage dur.
— Tu n'avais pas besoin de cette autorisation, tu as fait ça uniquement pour le provoquer ! l'accusa-t-elle.
— C'est vrai, admit-il sans la moindre trace de honte.
— Pourquoi ?
— Pour te protéger. Il faut que je te parle…
— Si tu veux encore me parler de mes bleus, ce n'est pas la peine, je ne t'écouterai pas, répliqua Ludméa.
Ils avaient trop souvent eu ce genre de discussions auparavant, et ce n'était vraiment pas le moment. La jeune femme s'était réjouie de cette journée, de l'instant où elle emmènerait les jumeaux, ses enfants, loin des DMRS. Elle avait imaginé que Charles serait heureux pour elle et pour les petits, qu'il lui souhaiterait bonne chance, peut-être même avec un sourire un peu ému. Jamais elle n'avait pensé qu'il aurait l'affront d'accuser à nouveau Ruan.
Elle se laissa tomber sur une chaise et croisa les jambes, les mains crispées sur ses cuisses et le regard rempli de colère. Charles soupira, et s'installa en face d'elle. Elle détourna les yeux.
— Tu es la seule à ne pas vouloir accepter l'évidence, commença-t-il. Ne me dis pas que tu crois les mensonges qu'il te raconte ! Tout le monde a pu voir les ecchymoses sur ton visage, la semaine dernière. Franchement, Ludméa, pourquoi le protèges-tu comme ça ?
— Parce qu'il n'a jamais levé la main sur moi, voilà pourquoi.
— Arrête, tu ne vas pas me faire croire ça. C'est ridicule. Les bleus ont commencé quand tu t'es installée avec lui, et tu le sais.
— Je ne suis pas stupide, je m'en serais quand même rendue compte, s'il me frappait, tu ne crois pas ? ironisa-t-elle, repoussant avec agacement une mèche blonde derrière son oreille. Par Newton, ce qu'elle pouvait détester ses cheveux…
— Tu as changé, lui reprocha doucement Charles. Lorsque tu es arrivée ici, tu étais jeune et fraîche, un véritable rayon de soleil. Au début, je ne t'aimais pas, je ne comprenais pas ce qui avait poussé Ruan à te garder dans la zone de quarantaine alors que…
Il s'interrompit brusquement et rougit. Il en avait trop dit.
— Alors qu'il aurait pu me mettre dans la navette, avec les autres ? termina Ludméa sur un ton agressif. Alors qu'il aurait pu me faire disparaître, comme il l'a fait avec Franz et Tom ?
— Ludméa…
— Je ne suis pas si bête, Charles, j'ai bien compris ce qui s'était passé.
Des larmes brillaient dans ses yeux. Larmes de colère ou larmes de tristesse en souvenir de ses collègues aujourd'hui disparus, Charles n'aurait pas su le dire. Mais Ludméa se reprit, le fixant sans douceur.
— Je t'ai toujours considéré un peu comme ma fille, et tu le sais, avoua-t-il. Cela me fait mal de le voir te détruire ainsi. Et cela me fait sans doute encore plus de mal de voir que tu n'as pas la moindre intention de te défendre, de te libérer de tout ça. Tu tartines ton visage de maquillage, tu portes des chemisiers chics, tu gardes tes cheveux longs alors que tu détestes cela simplement parce que c'est ce qu'il veut… Je te croyais plus forte que ça.
— Je te défends de me reprocher ça ! souffla-t-elle, estomaquée.
Elle ne put pas retenir ses larmes, qui coulèrent librement sur ses joues rouges de colère. Comment Charles osait-il lui parler ainsi ?!! Ce qu'il disait n'était que la vérité, et c'était bien sûr pour cela qu'elle réagissait si mal, cependant, il y avait une limite à ne pas franchir.
— Je déteste ce maquillage, je déteste ne plus pouvoir m'habiller comme je veux, et je hais mes cheveux, tu m'entends ? Je les HAIS ! cria-t-elle, tirant violemment sur une poignée de ses cheveux. Mais j'aime Ruan, et si c'est le prix à payer pour être près de lui, je suis prête à le payer même cent fois, pleura-t-elle.
— Même s'il te bat ? fit doucement Charles.
— Non, pas ça. Je ne laisserais jamais un homme me traiter de cette façon, pas même Ruan. Mais il ne me bat pas, même si tout le monde semble croire le contraire.
Elle essuya ses larmes, évitant de croiser le regard de Charles. Elle avait honte de pleurer ainsi devant lui, de s'être montrée inutilement faible. Le moindre signe de faiblesse de sa part serait mal interprété, elle en était consciente. Pour eux, pour tous ceux qui accusaient Ruan, ce serait une preuve de plus de sa prétendue violence envers elle. Pourquoi ne pouvaient-ils pas la laisser en paix ?
— Il a passé plusieurs mois dans un hôpital psychiatrique, lorsqu'il était enfant, annonça Charles.
Elle hocha la tête, étouffant un sanglot. L'homme pensait sans doute lui brandir cet argument au visage, comme s'il était possible qu'elle n'en sache rien, après deux ans de vie commune !
— Je suis déjà au courant, désolée, répliqua-t-elle sèchement. Après ce qui s'est passé, je pense que n'importe quel enfant aurait eu besoin d'un pareil traitement.
— Ludméa, Ruan est un homme mauvais ! insista-t-il, du désespoir dans la voix. Tu n'as pas idée de tout ce qu'il a fait ! Tu ne…
— Pas un mot de plus, Charles, coupa-t-elle, lutant pour rester calme. Je ne tolérerai pas que tu dises du mal de mon fiancé. Je pense que je suis la mieux placée pour savoir quel genre d'homme il est. Tu le connais à peine, comment peux-tu te permettre de porter un tel jugement sur lui ?
Charles baissa les yeux, les poings serrés. Pourquoi ne comprenait-elle pas ? Elle l'aimait, mais elle n'était pourtant pas stupide !
— Sais-tu où était ton fiancé, cette nuit ?
— Avec moi, évidemment.
— Et si ce n'était pas le cas ? Si je te disais, maintenant, que Ruan était aux DMRS, alors que tu le croyais endormi à côté de toi ? insinua Charles.
— Ne sois pas ridicule. Même s'il était aux DMRS, pourquoi cela ferait-il de lui un homme mauvais ? Je sais à quel point il est obsédé par son travail ! Que tu me dises qu'il est venu ici cette nuit ne me surprend qu'à moitié.
— Le problème n'est pas qu'il soit venu ici, non. Le problème, c'est ce qu'il y a fait ! s'exclama Charles avec colère. Ouvre les yeux ! Pourquoi ne vois-tu pas sa véritable nature ?!!
— Arrête. Au nom de notre amitié, arrête ça. Tu ne fais que te rendre ridicule ! Je ne veux pas savoir ce qu'il a fait cette nuit aux DMRS, tu m'entends ? Je ne veux pas le savoir ! Que peut-il faire, à par trier des dossiers et lire des rapports ?
— Il n'aurait pas besoin de venir ici la nuit pour faire ça, marmonna Charles. T'a-t-il déjà parlé du projet AE ?
— Non. Peut-être. Je ne sais pas, et je m'en fous ! Je veux que tu arrêtes d'essayer de le rabaisser à mes yeux ! Je croyais que tu étais mon ami !
— Je suis ton ami, et c'est en tant qu'ami que je te parle. Même si tu dois me détester pour cela, il faut que tu comprennes que Ruan se sert de toi ! J'ai parlé à Ylana, et…
— Ne me parle pas d'Ylana ! coupa-t-elle, furieuse.
— Très bien, très bien ! Je ne te parlerai pas d'elle. Je t'en prie, Ludméa. Essaie de réfléchir de manière objective. Sors-toi de ce piège qu'il a créé autour de toi !
— Je crois que c'est surtout toi qui devrais te sortir de tes théories de complot, répliqua-t-elle. Maintenant, excuse-moi, mais je suis venue chercher les jumeaux, pas me disputer avec toi. Je veux bien te pardonner ces accusations envers Ruan, à condition que tu arrêtes de sans arrêt remettre ça sur le tapis.
— Je ne peux pas. Je suis navré, mais je ne peux pas le regarder te détruire comme cela sans rien faire.
— Très bien. Tu m'as fait part de tes doutes, je les ai écoutés, et je suis assez grande pour réfléchir toute seule. Ne parle plus de cela, si tu veux que nous restions amis.
— J'ai fait analyser ton sang, avoua-t-il.
— Quoi ?
— Les prises de sang mensuelles que Ruan et toi devez subir à cause du virus, expliqua-t-il. En tant que directeur du département d'embryologie, j'ai pu me procurer un échantillon de ton sang.
— Eh bien bravo, que veux-tu que je te dise ? fit-elle en haussant les épaules.
— Sais-tu ce que j'y ai trouvé ?
— Des globules rouges ? Des plaquettes ? Un message secret ?
— Ne fais pas l'enfant ! Il y avait des traces de flunitrazepam dans ton sang, un dérivé de benzodiazépine. C'est un puissant narcotique qui induit une amnésie antérograde, précisa-t-il.
— Tu mens ! murmura-t-elle, secouant la tête.
— Tu sais bien que je ne te mentirais pas. Ruan te drogue. Pour quelle raison, je l'ignore, mais il te drogue. Non seulement c'est extrêmement dangereux pour ta santé, mais je pense que c'est également à ce moment-là qu'il te bat.
***
Les jumeaux étaient calmes, assis à l'arrière de la navette. Yolan avait collé son visage au hublot, regardant dehors avec fascination. Nato s'agrippait à sa peluche bleue, ses grands yeux gris remplis de larmes qui refusaient de couler. Ils n'avaient pas pleuré lorsque Ludméa et Ruan leur avaient fait traverser les longs couloirs des DMRS. Beaucoup de médecins et de chercheurs s'étaient trouvés là, par hasard, curieux de voir comment se comporteraient les étranges jumeaux hors de leur petit univers immaculé. Ils avaient sans doute été déçus. Yolan, ses petits doigts serrés sur le col de la chemise de Ruan, avait tourné la tête de tous côtés, comme s'il ne pouvait pas se permettre de fixer son regard plus de quelques secondes tant il y avait à voir. Sa sœur avait caché son visage au creux de l'épaule de Ludméa, refusant de confronter tout ce qui se passait autour d'elle, la main crispée sur son ours bleu. Elle était terrifiée, mais n'avait pas versé une seule larme.
La navette avait subjugué Yolan, plus encore que l'extincteur rouge qu'ils avaient croisé sur leur chemin, et le petit garçon avait été absolument ravi d'y monter. Ludméa n'avait pu s'empêcher de se dire qu'il devait forcément y avoir des gènes typiquement masculins responsables de la fascination pour les navettes et pour les pompiers. Elle aurait été surprise d'apprendre qu'elle n'était pas loin de la vérité… Ruan et elle s'étaient à peine parlé. L'homme était revenu triomphant de sa quête pour l'autorisation de sortie des jumeaux, contresignée par Svetlana, Johannes, Daniel, le colonel Dosch, Jacobson et lui-même, et il avait retrouvé sa fiancée en pleurs face à un Carlson qui semblait plutôt gêné. Il n'avait rien dit, et s'était arrangé pour s'éloigner le plus rapidement possible du vieux chercheur, imaginant que les adieux étaient difficiles.
Ruan avait pensé que Ludméa voudrait rester à l'arrière avec les jumeaux, mais curieusement, elle s'était installée à l'avant avec lui, la joue appuyée contre la vitre et les yeux rougis de larmes. Il avait cherché à prendre sa main dans la sienne, et elle avait retiré ses doigts d'un geste brusque. A présent, il conduisait en silence, jetant un coup d'œil de temps à autre aux jumeaux et à Ludméa. Nato était visiblement liée émotionnellement à la jeune femme. Il doutait que la fillette soit à ce point terrorisée par le voyage en navette, alors qu'elle avait toujours été la plus courageuse des deux. Il trouvait cela fascinant. Un peu inquiétant, aussi. Comment un tel lien pouvait-il exister ? Ludméa était très réceptive, il avait déjà eu l'occasion de le remarquer. Nato était-elle capable, si jeune, d'une pareille empathie ? Pouvait-on déjà parler de télépathie ? Il connaissait le potentiel des jumeaux, mais il n'avait pas imaginé que celui-ci puisse s'éveiller si tôt. Pourtant… Les signes étaient bien présents.
— Ça te dit quelque chose, le mot flunitrazepam ? demanda soudain Ludméa, le fixant droit dans les yeux.
Il se tourna vers elle, étonné. Il avait bien sûr déjà entendu parler de cette drogue, cependant, il ne comprenait pas bien pourquoi Ludméa lui posait cette étrange question.
— Oui, c'est un dérivé de benzodiazépine, une sorte de somnifère qui provoque une amnésie, pourquoi ?
— Parce qu'il paraît qu'ils en ont trouvé dans mes analyses de sang, conclut-elle, avant de détourner le regard. C'est inodore, incolore, et ça se mélange très bien à l'alcool. Ou au thé, insinua-t-elle. Il paraît aussi que cette substance a longtemps été appelée la drogue des violeurs. C'est étonnant, non ?
Commentaires
1. Le jeudi 14 mai 2009 à 21:33, par Imperator
2. Le mercredi 20 mai 2009 à 19:49, par Mélie
3. Le mercredi 20 mai 2009 à 22:50, par Ness
4. Le mardi 9 juin 2009 à 11:41, par Kath
5. Le mercredi 10 juin 2009 à 10:07, par Ness
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