CHAPITRE VIII

Lúka pianota sur l'écran de commandes, et afficha un mode que William n'avait encore jamais vu.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il en se penchant vers lui pour essayer de lire.

— Je désactive le mode automatique, expliqua-t-il comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle du monde.

— Pourquoi ça ?

— Tu vas voir…

L'écran clignota, puis l'interface changea totalement. William soupira et se redressa sur son siège, regardant droit devant lui. Ils n'auraient jamais dû prendre cet axe, la circulation était trop dense et ils n'avançaient pas… Si Lúka était passé par l'axe trente-cinq, comme il le lui avait suggéré, ils ne seraient pas coincés dans cet embouteillage stupide.

— Ne désespère pas, Will. Je vais utiliser un raccourci, annonça le jeune homme. Attache bien ta ceinture, ajouta-t-il en lui faisant un sourire absolument terrifiant.

William se dit que son ami avait dû être le genre de gamin qui prenait un malin plaisir à attacher des pétards à la queue d'un chien, et cette pensée n'était pas pour le rassurer.

— Lúka, tu es sûr que…

— Ne t'inquiète pas, je suis un excellent pilote. J'ai joué à Car Races toute mon enfance.

— Me voilà tout rassuré, ironisa William. Tu es sûr que tu es en état de conduire ?

— Parfaitement. Fais-moi confiance.

Pour appuyer ses dires, il décrocha brusquement de la voie aérienne, arrachant un cri de surprise à son ami, et doubla sa vitesse en quelques instants.

— J'adore la sensation que ça fait, pas toi ?

— J'ai envie de vomir, se plaignit William, le teint blême.

Il n'était pas loin de prendre cette soudaine prise de risque pour une vengeance personnelle, et sentit l'angoisse serrer son estomac. Lúka allait beaucoup trop vite, et conduisait dangereusement. Il frôla la cime d'un arbre, et Will eut la nette impression que les branches avaient touché la carlingue.

— Tu vas te faire prendre par la police routière, prévint-il, espérant que cela le rendrait un peu plus raisonnable.

— Alors ça, ça m'étonnerait. Les patrouilles sont rares, dans le secteur, et Z'arkán masque ma présence sur le réseau routier. Je peux faire à peu près n'importe quoi.

Pour ponctuer ses dires, il poussa le manche à fond sur la droite, et la navette fit un tour sur elle-même. William lui jeta un regard accusateur et un brin terrifié, le visage absolument livide.

— Tu veux nous tuer, ou quoi ?

— T'inquiète pas, je fais ça tout le temps.

— Ne te sens pas obligé, surtout. Je n'ai rien contre les petites balades tranquilles, rétorqua-t-il, détournant les yeux pour fixer son propre écran de commande, qui diffusait à présent une publicité pour la nourriture pour chat.

Inconsciemment, William se fit une petite note mentale de dire au service qui s'occupait des écrans de commande de mieux cibler leurs publicités. Une annonce pour un médicament contre le mal des transports serait beaucoup plus appropriée.

— Mon fils adore ça, reprit Lúka. Il me réclame toujours des loopings. Ça ne te tente pas ?

— Pas le moins du monde, mais merci d'avoir proposé, fit William d'un ton sarcastique. Tu n'as pas peur d'avoir un accident, à cette vitesse ?

Lúka haussa les épaules. William hésitait à présent entre regarder droit devant lui, regarder la nouvelle publicité pour les pilules de mélatonine à l'ARN, ou regarder les mains de son ami sur le manche. Il pouvait également fermer les yeux et prier.

— De toute façon, Z'arkán m'empêcherait de me planter. Je ne suis pas fou, j'ai mis une sécurité, déclara Lúka.

— On parle toujours du même Z'arkán ? s'étonna William.

— Attends de la voir, répondit-il avec un air mystérieux. Tu ne seras pas déçu.

— La ? répéta William.

Lúka ne lui répondit pas, mais un sourire énigmatique se dessina sur ses lèvres. Il regagna un axe aérien, et William, soupira de soulagement, avant de se rendre compte que son ami n'avait pas la moindre intention de repasser en mode automatique.

— Tu ne vas tout de même pas rester en manuel à cette vitesse ?!!

— Ne me dis pas que ça te fait peur ! se moqua-t-il. Ne t'inquiète pas, reprit-il en voyant que William semblait au bord de l'évanouissement. Je ne suis plus en mode manuel, c'est Z'arkán qui gère le trajet. Regarde !

Il lâcha le manche et la navette continua d'elle-même de doubler les longues files, se glissant parfois dangereusement entre deux véhicules. William pâlit encore, si c'était possible. Ils allaient à près de quatre cents kilomètres-heure, et ne cessaient de prendre de la vitesse. Autour d'eux, les navettes n'étaient guère plus que quelques formes floues qui apparaissaient brièvement en flash lorsqu'ils s'en approchaient de trop près. Il avait la vague impression d'être revenu plus d'une douzaine d'heures en arrière, alors qu'il jouait à un jeu de courses avec John et Mikhail. Sauf que cette fois, il n'était plus tranquillement sur son canapé, mais à l'intérieur de la navette qu'il maniait avec si peu d'adresse. Il déglutit péniblement, espérant que Lúka était meilleur à ce jeu que lui. Il se rappelait plutôt bien la manière dont il avait perdu la course, encastré dans l'arrière d'une grosse navette-cargo. L'avantage, c'est qu'avec l'explosion qui avait suivi, il pouvait se réjouir de n'avoir pas fait souffrir son personnage virtuel. Ce n'était qu'une maigre consolation.

— Lúka, je crois que j'ai eu assez d'émotions pour la journée.

— On est presque arrivés, lui assura son ami.

— Comment tu fais ça ? Je veux dire… Je croyais que le système de pilotage automatique gérait l'ensemble des véhicules. Ce n'est pas dangereux de s'immiscer entre deux navettes comme tu viens de le faire ?

— Non. Le système est programmé pour laisser suffisamment de marge entre deux véhicules. On peut se servir de cet espace sans souci. Et je peux te dire une chose, Z'arkán fait très bien son travail. J'ai une confiance parfaite en ses calculs.

— Et si un problème technique causait un accident ?

— Dans ce cas…

Lúka ne termina pas sa phrase et leva ses paumes vers le ciel dans un geste un peu théâtral.

— Mais nous courons le même danger avec le système de pilotage automatique, lui fit-il tout de même remarquer. Nous devons donc nous reposer entièrement sur la fiabilité de nos systèmes. Personnellement, je préfère faire confiance à Z'arkán qu'à un système bidon développé à la va-vite par n'importe qui.

— C'est une des filiales de la C. Corp qui a conçu ce système, lâcha William avec mauvaise humeur.

Il avait toujours détesté que Lúka s'attaque à l'entreprise familiale, et celui-ci le savait très bien et prenait visiblement un malin plaisir à le provoquer. Ce qu'il disait n'était pas forcément faux, mais cela aurait fait mal à William de le reconnaître.

— La C. Corp ? Tu vois ce que je veux dire, alors…

Lúka lui jeta un regard moqueur, mais désactiva le mode manuel pour repasser en mode automatique. La navette se réinséra tranquillement dans l'axe aérien rapide, et William se détendit. Quelques minutes plus tard, ils bifurquèrent sur l'axe national, moins rapide et moins haut.

— Nous y sommes presque, annonça Lúka.

William voyait les montagnes se profiler à l'horizon, et se pencha pour regarder par le hublot. Les champs défilaient sous ses yeux en un patchwork de rectangles colorés, entrecoupé parfois par une ferme ou une usine. Les maisons étaient rares, et par endroits, un vieux clocher s'élevait au-dessus de quelques toits en tuiles anciennes. Lúka avait considérablement réduit sa vitesse et la navette volait à présent à une quinzaine de mètres du sol.

— Je ne savais pas que tu habitais dans la zone agricole, s'étonna William.

— Eh oui. C'est beaucoup moins pollué que la ville, et vraiment plus calme.

— Le loyer doit être hors de prix.

— C'est très cher, en effet. Il n'y a que peu de terrain constructible, et les quelques villages que tu as vus sont classés patrimoine national, donc pas moyen de les raser pour construire quelque chose de plus moderne. Mais j'ai hérité, ajouta-t-il avec un sourire satisfait.

— J'imagine que vous faites de longues balades à travers champs, avança son ami d'un ton nostalgique. Ça doit être super.

— Ouais. Line et Mikhail aiment bien se promener. Mais en hiver, il y a la neige…

— Génial ! s'écria William. Tu vas me voir souvent chez toi, cet hiver.

— Tu parles, je hais la neige. C'est trop froid, et en plus, c'est moche.

— Arrête, tu n'es pas sérieux ! De la neige, comme sur les cartes postales et dans les films ! Avec le nouveau système météorologique, on n'a plus de neige en ville. Il faut faire des centaines de kilomètres pour se rendre à la montagne, dans une station de ski bondée, pour profiter de trois centimètres carrés de neige tassée et souvent artificielle. Toi, tu as tout ça en sortant de chez toi ! Les arbres, les oiseaux, les vaches ! Tu ne te rends pas compte de ta chance !

Lúka lui jeta un regard bizarre. William, semblait avoir totalement oublié ses frayeurs aériennes et s'émerveillait du paysage. La montagne grandissait à vue d'œil. Dans la vallée, le village industriel et l'usine de prothèses cybernétiques de DELO Corporation tranchaient avec la verdure des prés.

— Tu vois ce gros bâtiment avec les panneaux solaires bleus ?

— Oui. Il est vraiment immense, décréta William, un peu impressionné.

— C'est le siège de la société de mon père, DELO Corporation.

— Ah oui, les prothèses et les organes artificiels, se souvint son ami. Ça doit te ramener pas mal d'argent, non ?

— C'est un revenu non négligeable. Je l'ai donnée à Line.

— Pardon ? Donnée ? Il y a des hommes qui offrent des fleurs à leur femme, il y en a d'autres qui leur offrent des multinationales. Quel romantisme.

— C'était dans notre accord de séparation, précisa-t-il d'un air sombre. Elle me l'a demandé.

— Oh, je suis désolé, je ne savais pas, s'excusa William.

— Qu'est-ce que te réclame Rosalyn ?

— Rien du tout. Elle n'a pas besoin d'argent. Sa famille est riche, et l'homme qu'elle a rencontré est le propriétaire d'une grande chaîne de restaurants. Elle n'aura pas de souci à se faire au point de vue financier. C'est elle qui part, j'imagine que c'était sa façon de s'excuser, déclara-t-il, morose.

— Ce type, c'est tout de même pas Ewan Johnsson, si ?

Le regard que lui lança William confirma ses soupçons. Lúka se sentit désolé pour lui. Johnsson lui était vraiment très antipathique, et il savait que son ami partageait cet avis — et sans doute encore plus à présent. C'était le genre de type qui se fichait comme d'une guigne de la santé publique, mais qui avait le bras suffisamment long pour éviter les procès et les sanctions. Il s'investissait à corps perdu dans les organismes de charité, sûrement pour racheter sa conduite guère recommandable, mais Lúka avait appris de source sûre qu'il s'arrangeait toujours pour que les traiteurs qui s'occupaient des buffets géants au cours des soirées de charité soient des amis à lui ou des partenaires, qui lui accordaient ensuite des rabais plus qu'intéressants sur ses propres commandes. Il avait sans doute également de bons côtés, sinon, il voyait mal comment Rosalyn aurait pu délaisser un homme comme William au profit d'un tel goujat.

Son ami l'interrogeait à nouveau à propos de DELO Corporation, probablement pour masquer sa propre peine.

— Line ne voulait pas être dépendante de moi, expliqua Lúka. Cette société lui revient de droit, de toute façon.

— Comment cela ? DELO appartenait à ton père, non ?

Lúka se traita mentalement d'imbécile. Il était si troublé par tout ce qui venait de se passer qu'il en oubliait toute prudence. Il avait failli laisser échapper la vérité ! Mais William, même s'il était son meilleur ami, ne devait pas savoir. Personne ne devait savoir. Il ne voulait pas que son fils ou sa sœur subissent les quolibets et soient pointés du doigt où qu'ils aillent. Mikhail avait droit à une vie normale, à l'abri des décisions et des erreurs de ses parents.

Par chance, ils étaient arrivés, et lorsqu'il appuya sur la commande d'ouverture du garage et qu'un large gouffre s'ouvrit dans ce qui jusqu'alors n'était qu'une petite colline sans prétention, cela surprit suffisamment William pour qu'il oublie son malencontreux lapsus.

— C'est quoi, ça ? s'exclama-t-il.

— Mon garage, répliqua Lúka, un sourire aux lèvres. Tu vas voir, ma maison est plutôt… inhabituelle.

***

Inhabituelle, c'était le cas de le dire. Lorsqu'ils quittèrent le garage pour entrer dans le hall, William poussa un petit sifflement d'admiration.

— Eh bien, tu ne t'embêtes pas, on dirait. Ce hall fait la taille de mon salon !

— C'est très grand, en effet. Et c'est sur plusieurs étages.

C'était effectivement très grand, mais en toutes ces années de réclusion, ils avaient eu amplement le temps d'en faire le tour. Lúka parcourut la pièce des yeux, un peu amer. Le plafond était haut, mais il ne remplaçait pas le ciel. Combien de fois Line s'était-elle tenue dans cette pièce, assise sur un canapé si vieux qu'il en était troué par endroits, le regard nostalgique, et l'avait-elle attendu patiemment lorsqu'il partait pour une des nombreuses "missions" que lui confiait leur père ? Elle lui sautait dans les bras à chaque fois, les yeux brillants comme si elle avait craint qu'il ne l'abandonne ici avec cet homme qui la faisait tant souffrir… Il la serrait tout contre lui, puis l'entraînait dans le salon, où elle lui posait d'incessantes questions sur l'"Extérieur". Il lui montrait des images, la laissant s'immiscer dans ses souvenirs, et elle se blottissait tout contre lui sur le sofa, les paupières closes et un sourire rêveur sur ses lèvres fines. Il regrettait presque ce temps. Etre battu presque quotidiennement n'était qu'un faible prix à payer pour l'amour de Line et sa présence à ses côtés. Dorénavant, ils étaient libres, et seuls.

Il chassa cette pensée égoïste de son esprit et entraîna son ami dans le salon. Si l'homme avait été impressionné par la taille du hall, il ne le fut pas moins par celle de cette pièce. Le plafond était tout aussi haut, et l'endroit était nettement plus chaleureux, même si William le trouvait un peu sombre. Les néons éclairaient bien la pièce, mais ne remplaçaient pas le soleil. C'était d'ailleurs étonnant, car de gros progrès avaient été faits dans les technologies d'éclairage artificiel, et à présent, on pouvait à peine distinguer la lumière d'un néon solaire de celle du jour. Mais William remarqua que de nombreux objets vétustes meublaient cette pièce. Il ne savait pas son ami si intéressé par les antiquités. Le grand écran à plasma accroché à un des murs n'était pas la seule chose qui semblait venir tout droit du siècle dernier. Les meubles avaient un design très particulier, et on pouvait voir immédiatement qu'ils étaient en véritable bois. Les écologistes auraient grincé des dents. A la réflexion, ils auraient même hurlé au scandale : une immense commode en chêne massif occupait tout un mur. William s'en approcha et déplaça quelques bibelots, laissant de larges ronds bien nets dans une couche de poussière qui devait faire un bon centimètre d'épaisseur. Il se frotta les mains sur son pantalon, et deux taches grisâtres s'étalèrent sur le tissu. Un large canapé d'un brun douteux faisait face à l'écran plasma, flanqué de deux fauteuils plutôt usés et passablement avachis. Visiblement, Lúka n'aimait pas les tissus intachables, ceux qu'il suffisait d'essuyer avec un chiffon imbibé d'eau pour remettre à neuf. Quelques miettes jonchaient encore le tapis gris, et un paquet de chips traînait sur la table basse devant la télévision.

— Faut pas croire que c'était plus propre quand Line était là, déclara Lúka, suivant son regard.

— Tu n'as pas de robot aspirateur ?

— Oh, on doit bien en avoir un quelque part, mais je passerais plus de temps à le chercher qu'à passer moi-même l'aspirateur.

— Ne me dis pas que tu as encore un de ces vieux trucs ! s'exclama son ami avec une moue un peu dégoûtée.

— Pour ce que je m'en sers, de toute façon, répliqua Lúka.

— En effet.

Une grande plante qui avait été verte sans doute par des temps meilleurs agonisait dans un coin de la pièce, ses feuilles brunes et sèches pendant tristement.

— Je crois que ta plante est morte, avança William. C'était quoi ?

— Un gommier. Line et moi, nous sommes un peu tête en l'air. On a dû oublier de l'arroser.

— Tu n'as pas programmé l'arrosage ?

— Non non. Attends, je vais m'en occuper.

— Je crois que c'est sans espoir.

Le salon donnait sur une cuisine ouverte, au sol et aux murs recouverts d'un carrelage blanc immaculé. Enfin, c'était sans compter les multiples taches sur le sol, qui pouvaient être de la sauce tomate, du jus de fruit, ou une substance moins identifiable. Une grande table noir brillant occupait une bonne partie de la pièce, et au vu de sa propreté, William comprit que Lúka devait préférer manger ailleurs. Devant la télévision, par exemple. Les armoires étaient en métal, de même que le reste du mobilier de la cuisine, à l'exception des chaises et de la table. Il trouva cela un peu étrange, et se rappela les équipements des bateaux ou des stations sous-marines. Eux aussi étaient souvent en métal, car le bois pourrissait. Le métal avait l'avantage d'être solide et plus durable. C'était malgré tout un bien curieux mobilier pour une cuisine.

Lúka ouvrit une armoire et prit un pichet en aluminium. Il le remplit d'eau, et revint dans le salon, avec la ferme intention de réparer enfin son erreur et d'arroser sa plante. William voulut lui dire que c'était inutile, qu'elle était morte de toute façon, mais après tout, son ami faisait bien ce qu'il voulait. Il restait peut-être quelques pousses à sauver, d'ailleurs. Une fois qu'il eut terminé, il laissa traîner le pichet sur le sol, et William comprit un peu mieux le désordre qui régnait dans le salon. Un verre par-ci, un paquet de biscuits par-là…

De l'autre côté de la pièce, dos au canapé, trônait un immense piano à queue d'un noir presque satiné. William s'en approcha, étonné par cette propreté éclatante. Mais c'était un instrument magnifique, et il comprenait que Lúka en prenne un soin tout particulier. Le couvercle était levé, et les touches d'un blanc immaculé contrastaient avec leurs sœurs noires en un arrangement qui pouvait paraître irrégulier, au premier abord. Deux noires, un espace, trois noires, un espace, et le schéma se répétait. Sur le dessus du piano, une partition usée et un peu déchirée était ouverte, et il y jeta un coup d'œil, incapable de lire les notes, mais impressionné par leur nombre.

— J'ai l'impression qu'elles vont sortir de la partition pour m'attaquer, commenta-t-il en souriant. Ma grand-tante avait un piano comme celui-ci. Je crois qu'il était moins grand, mais je ne m'en souviens pas bien. J'étais un gosse, à cet époque-là tout ce qui était plus grand que moi me paraissait énorme. Avec David, on n'avait pas le droit d'y toucher. Ma tante est morte quand j'avais dix ans. J'aimais bien l'entendre jouer, mais après son décès, ils ont vendu le piano et je n'ai plus eu l'occasion d'entendre qui que ce soit jouer quelque chose. A part lors de concerts, bien sûr, cependant, c'est différent. C'est toi qui joues ou c'est Line ? demanda-t-il.

— Nous jouons tous les deux.

— C'est génial ! Vous jouez des fois des trucs à deux, là, comment ça s'appelle, déjà ?

— Des quatre mains, précisa Lúka. Oui, cela nous est arrivé, lorsque nous étions plus jeunes. Depuis quelques années, c'est surtout moi qui joue, et je n'ai pas souvent le temps.

Son regard se perdit un instant dans le vague, et William eut l'impression de lire une sorte de rancœur sur son visage. Cela ne l'étonna guère : il pensait à Line et aux moments passés avec elle, c'était évident. Lui-même ressentait une tristesse latente, qui remontait parfois brièvement à la surface, avant qu'il ne la noie dans un flot de pensées futiles mais ô combien plus gaies.

— Tu me joues quelque chose ? demanda-t-il à son ami.

Lúka lui adressa un regard étonné, comme si c'était la toute première fois que quelqu'un lui demandait de jouer pour lui.

— Si ça te gêne, ne te sens pas obligé, reprit William, voyant l'état dans lequel sa requête avait mis le jeune homme.

— Non non, ça ne me gêne pas. Je n'ai pas l'habitude de jouer devant quelqu'un qui n'est pas de famille, c'est tout.

Lúka prit la partition qui avait tant impressionné son ami, s'assit sur le large tabouret et la posa devant lui. Il connaissait le morceau qu'il voulait jouer par cœur, mais avoir quelque chose à regarder le rendrait moins nerveux. Il tourna quelques pages, puis se recula et frotta ses mains sur son pantalon. Il avait les paumes légèrement moites, et se rendit compte qu'il était angoissé à l'idée de jouer pour William. Cette pensée l'agaça : Will ne le jugerait pas. Il n'était pas son père ! Cependant, il n'arrivait pas à se défaire de ce sentiment croissant d'anxiété. Ses doigts tremblaient. Très peu, mais ils tremblaient. Il ferma les yeux un instant, tentant de faire le vide dans son esprit. Il releva les paupières, se concentra sur la partition pour ne plus sentir le regard de William sur lui, puis il posa ses mains sur le clavier, et d'un coup, se mit à jouer. Les dix premières secondes, il se trouva gauche, un peu maladroit. Mais il se détendit, et bientôt, il en oublia son ami, ne faisant plus qu'un avec la musique. Comme souvent, il avait choisi un morceau difficile, presque violent, pour ne pas être tenté de s'apitoyer sur lui-même et de repenser à ses problèmes. La difficulté technique l'obligeait à rester concentré, et surtout, elle occupait pleinement ses pensées. Les notes prenaient vie sous ses doigts, et comme à travers un voile, il percevait l'admiration grandissante de William. Quand il eut terminé, quelques minutes plus tard, celui-ci applaudit. Lúka rougit, embarrassé.

— Oh, arrête, ce n'était qu'une petite polonaise de Chopin, ce n'est pas comme si je t'avais sorti une étude de Liszt.

— Je n'aurais sûrement pas fait la différence, avoua William. Mais je peux te dire une chose : tu joues bien mieux que ma grand-tante. Ça a dû te prendre des années de pratique ! Tu as commencé à quel âge ?

— Mon père m'a mis au piano dès que j'ai pu m'asseoir tout seul, déclara-t-il, haussant les épaules. Il y a quelques années, je jouais bien mieux, mais avec Mikhail — et surtout avec Z'arkán —, je n'ai plus tellement le temps de m'exercer pendant des heures.

— L'important, c'est de se faire plaisir, avança William.

— Tu as parfaitement raison, approuva Lúka.

Mais au fond de lui-même, il savait bien que c'était faux. Il savait bien que l'important, c'était de faire plaisir à son père.

— Lúka ?

Les deux hommes se retournèrent d'un seul mouvement. William ouvrit de grands yeux étonnés, mais Lúka soupira.

— Line ! Je… Je ne savais pas que tu étais là, fit William.

Elle se contenta de lui sourire, et s'approcha d'eux.

— Vous voulez que je vous laisse ? Je peux appeler un taxi, et…

— Laisse tomber, Will. Tu peux rester, lâcha Lúka.

La jeune femme l'entoura de ses bras et l'embrassa sur les lèvres. Il détourna la tête.

— Oh, mon amour, tu boudes encore ? Je suis désolée de t'avoir fait du mal, mais tu ne me laissais pas le choix !

— C'est toi qui ne me laissais pas le choix, rétorqua Lúka avec mauvaise humeur.

Elle ne répondit pas, se contentant de lui jeter un regard lourd de sens. Puis, elle se recula et se tourna vers William, qui hésita entre un signe de tête et une bise amicale sur la joue. Elle prit les devants et leva son visage vers le sien, un sourire étrange sur ses lèvres fines.

— Alors, tu ne m'embrasses plus ?

William rougit et lança un coup d'œil confus à Lúka. Mais le jeune homme tourna la tête, la mâchoire crispée. Il embrassa donc sa joue, terriblement mal à l'aise, et s'écarta rapidement, les joues rouges.

— Lúka, je pense que ce serait mieux que je vous laisse tous les deux, insista-t-il. Vous avez sûrement beaucoup de choses à vous dire, et…

Lúka se retourna d'un coup, le visage déformé par la colère. Son point s'aplatit sur la joue de la jeune femme, et celle-ci poussa un cri de douleur. Elle tomba au sol, les yeux remplis de larmes.

— Si tu refais ça, je trouverai un moyen, je te le jure, menaça-t-il.

William s'interposa et aida Line à se relever. Elle essuya le sang qui tachait ses lèvres.

— Lúka, qu'est-ce qui t'a pris ?!! s'écria-t-il. Comment as-tu pu frapper Line comme ça ?

Le jeune homme eut un petit rire inquiétant, et s'approcha d'eux. William serra Line contre lui, déterminé à la protéger.

— Je t'ai dit que c'était mon cousin qui m'avait frappé, commença Lúka. Eh bien c'est faux. C'était elle. Cette folle !

— Ce n'est pas une raison pour lui rendre les coups ! Tu es au moins deux fois plus fort qu'elle, et ce n'est pas une façon de résoudre vos problèmes.

— Pour elle, ça l'est, visiblement, rétorqua-t-il.

William sortit un mouchoir de sa poche et le tendit à Line. Elle le laissa échapper, et il se pencha pour le ramasser. Il l'appliqua lui-même sur les lèvres de la jeune femme, pour essuyer le sang. La blessure était très légère, mais Line aurait sans doute un bleu pendant quelques jours. Comment Lúka avait-il pu faire une chose pareille ? Il n'était pourtant pas quelqu'un de violent !

— Je vais l'emmener, déclara-t-il. Toi, tu vas rester ici. Je ne te laisserai pas la toucher une fois de plus.

— Mais enfin, Will, es-tu donc si stupide ? Tu sais bien que jamais je n'aurais fait de mal à Line !

— Et ce que j'ai vu, c'était ta manière de lui montrer ton amour, ou quoi ? ironisa-t-il.

— Regarde ton mouchoir, ordonna-t-il.

— Pardon ?

— Regarde ton mouchoir, répéta patiemment Lúka.

Line recula, lui jetant un regard destructeur. William, qui ne comprenait plus grand-chose à ce qui se passait, s'exécuta docilement. Il s'attendait à trouver le tissu taché de sang, mais celui-ci était immaculé.

— Mais qu'est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il, regardant Line avec étonnement ; la jeune femme secoua la tête, en larmes. Line ?

— Ce n'est pas Line, lâcha Lúka. William, je te présente Z'arkán.

***

William se glissa sous les couvertures, préoccupé par tout ce qui venait de se produire. L'après-midi et la soirée qu'il avait passées avec Lúka étaient si étranges ! Il savait qu'une part de lui s'attachait à tout cela pour ne pas lui laisser la possibilité de ressasser les récents aveux de Rosalyn, mais jamais encore il n'avait vécu quoi que ce soit d'aussi bizarre. Car bizarre était le mot. Glauque aurait été trop fort, et inhabituel, un piètre euphémisme. Jamais il n'aurait pu penser que Lúka irait si loin. Créer une intelligence artificielle, passe encore. C'était la grande mode depuis plusieurs années. La C. Corp avait d'ailleurs commercialisé plusieurs modèles plutôt performants. Cela avait commencé avec les aspirateurs et les robots de maison, puis il y avait eu l'ère des jouets "intelligents" : un ours en peluche ou une poupée capable de surveiller les enfants pendant qu'ils jouaient seuls et d'alerter les parents en cas de problème. Une société avait même produit des robots ressemblant à s'y méprendre à de véritables petits garçons sous le nom si approprié de "modèle Pinocchio", mais avait dû les retirer du marché car ceux-ci battaient les enfants qu'ils étaient censés divertir et leur volaient leurs jouets, sous prétexte qu'ils étaient eux aussi de véritables petits garçons. Ce nom ne leur avait pas porté bonheur.

Mais Z'arkán n'était pas un robot, non. Ce que Lúka avait créé était beaucoup plus ingénieux, bien que moins polyvalent. N'importe qui pouvait faire installer des capteurs et des émetteurs sensoriels chez lui, et accueillir une nouvelle version complètement autonome du système opérateur le plus célèbre du moment. Bien entendu, il faudrait mettre des limites : n'importe quel homme serait tenté de vérifier jusqu'où allait la personnification de l'hologramme. William n'approuvait de loin pas cela, même s'il admirait le travail fourni par son ami. Lorsque Lúka lui avait parlé de son projet, quelques heures auparavant, il ne se doutait pas que la ressemblance serait si bluffante. Lui-même s'y était trompé ! Pourtant, il connaissait bien Line, et depuis longtemps. Il savait que Lúka était perfectionniste, mais là, cela dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer. Il l'avait touchée, il l'avait serrée contre lui, il lui avait parlé, et pas un seul instant il ne s'était douté que la jeune femme blonde aux yeux verts qui se tenait devant lui n'était pas Line. Elle était restée avec eux toute la soirée, tantôt assise sur les genoux de Lúka — il avait fini par lui pardonner — tantôt serrée tout contre lui, ce qu'il avait mis plutôt mal à l'aise. Mais son ami avait eu l'air de trouver tout à fait normal que Z'arkán se colle littéralement à lui. Malgré sa gêne, il n'avait pas résisté à la toucher : maintenant qu'il connaissait la vérité sur elle, pourrait-il faire la différence ? La réponse était non, à son grand étonnement. Tant qu'il ne lui demandait pas d'interagir avec un objet physique, ce dont elle était incapable, elle faisait illusion. Elle pouvait simuler des larmes aussi vraies que nature, qui laissaient une sensation humide sur la peau et qui étaient véritablement salées, mais qui ne mouillaient pas les tissus. Elle pouvait également poser sa main sur sa joue et lui donner une sensation de douceur et de chaleur. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, il sentait son poids. Si elle le frappait, nul doute qu'il ressentirait de la douleur et que son coup aurait une action directe sur son métabolisme. Il suffisait de regarder les bleus sur le visage de Lúka pour s'en convaincre. Elle percevait très nettement tous les objets autour d'elle et les contournait au lieu de simplement les traverser, comme l'hologramme du Z'arkán qu'il connaissait le faisait. Bref, mis à part son incapacité à tenir une bouteille de bière, Z'arkán était une femme absolument normale. Ce qui ne rendait la menace qu'elle représentait que plus grande encore.

Il avait appelé Rosalyn plus tôt dans la soirée pour la prévenir de son absence, et elle n'avait pas eu l'air particulièrement surprise, ni attristée. Elle aussi avait besoin d'être un peu seule. Avec les enfants, tout se passait très bien : Mikhail ne lui posait pas le moindre problème, et William n'avait jamais craint le contraire. Le petit garçon était d'un naturel calme, déjà très indépendant malgré son jeune âge. La veille, il lui avait semblé un peu triste lorsque Rosalyn l'avait mis au lit, mais il avait vite retrouvé sa bonne humeur lorsqu'elle lui avait proposé de lui raconter une histoire. Et puis, il dormait avec John : ils avaient sans doute bavardé jusque tard dans la nuit. Les deux garçons s'entendaient bien, cela faisait plaisir à voir. Malgré leur cinq années de différence, ils étaient devenus inséparables. Evidemment, John allait à l'école et Mikhail non, mais le petit garçon ne s'ennuyait pas : il faisait des puzzles, jouait à la console ou regardait l'holovision. La veille, il avait aidé Rosalyn à préparer un véritable gâteau au chocolat — avec de la farine, des œufs et du vrai chocolat, pas un de ces vulgaires substituts que l'on trouvait dans le commerce. William s'était d'ailleurs demandé ce qu'elle fêtait, et n'avait pas tardé à avoir sa réponse… Au moins, ils se séparaient à l'amiable, c'était déjà ça.

Un bruit lui fit rouvrir les yeux d'un coup, mais ce n'était rien. Il essaya de se détendre. Il n'était pas très à l'aise chez Lúka, même si la chambre d'ami était très confortable. Cette pièce était comme tout le reste de ce qui lui servait de maison : étrangement décalée. Des meubles du siècle dernier, des interrupteurs manuels, un style clairement vieillot, avec beaucoup de brun et de couleurs sombres, pas d'interphones, pas d'holovision… Cependant, l'endroit était presque accueillant, et William savait combien il était difficile de rendre un abri antiatomique accueillant. Car même si Lúka ne le lui avait pas confirmé, il s'en était douté tout de suite. Les abris parfaitement invisibles que l'on trouvait au cœur des montagnes de certains pays étaient des vestiges des guerres du siècle dernier et de la peur des attaques nucléaires. Il n'y avait qu'à noter l'épaisseur des murs pour dissiper les derniers doutes qui pouvaient subsister. Cet abri-ci était inhabituellement grand, et William n'aurait pas été étonné d'apprendre qu'il s'agissait d'un haut lieu du commandement rebelle, ou d'un bunker abritant les militaires chargés des opérations secrètes. Il se demandait d'ailleurs comme le père de Lúka avait pu se procurer un pareil logement, et combien d'autres abris semblables se trouvaient dans les montagnes alentour.

Les draps étaient propres, mais la pièce sentait le renfermé, et même si l'odeur n'était pas forte, c'était suffisant pour l'empêcher de s'endormir. Un coup d'œil à sa montre lui apprit qu'il était trois heures du matin. Heureusement qu'ils ne travaillaient pas le lendemain ! Après toutes les bières qu'ils avaient bues, ils auraient été frais… Il soupira et se tourna sur le côté. Il n'avait pas l'habitude de dormir seul, et cela aussi le troublait. Curieusement, il se mit à penser à Line. Ce que Lúka lui avait dit durant la soirée avait confirmé ses soupçons : ils n'étaient pas près de se remettre ensemble. Visiblement, Lúka reprochait à Line son égoïsme et son mauvais caractère, et Line lui reprochait très exactement la même chose. Ils se ressemblaient bien trop pour pouvoir vivre ensemble. C'était à se demander ce qui les avait rapprochés dès le départ. Line devait se sentir bien seule, sans son fils, dans cet immense hôtel sans la moindre chaleur. Il espérait qu'elle n'aurait pas à nouveau vidé le minibar… Un instant, il fut tenté de l'appeler, avant de se traiter d'imbécile : il était plus de trois heures du matin !

Plusieurs fois, il avait aperçu des photographies encadrées montrant Line et Lúka, et s'était étonné : sur certaines d'entres elles, ils ne devaient pas avoir plus de quatre ou cinq ans. Quand son ami lui avait dit qu'il était très jeune lorsqu'il avait rencontré Line, William ne s'était pas douté que c'était à ce point. Encore une fois, la ressemblance entre les deux l'avait frappé. Tout comme le fait qu'ils parlent cet étrange mélange de russe et de français lorsqu'ils étaient ensemble. Il détestait se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais il avait bien l'impression que Lúka et Line étaient plus que mari et femme. Le mariage entre cousins était réprouvé, malgré les études qui montraient que le risque d'avoir un enfant présentant une anomalie génétique était minime et guère plus élevée que pour deux individus non liés par le sang. Même si la religion avait de moins en moins d'importance dans la société actuelle, elle avait tout de même laissé des marques. Des cousins, oui. Cela expliquerait leur étonnante ressemblance.

A nouveau, un bruit le tira de ses rêveries. Il rouvrit les yeux et soupira. Dire qu'il avait été sur le point de s'endormir ! Cet endroit était calme. Presque trop. Mis à part le murmure constant d'une machine — qui était si faible et si régulier que William ne le percevait que s'il se concentrait vraiment —, le silence régnait. C'était un peu angoissant, finalement. En ville, malgré les murs réputés parfaitement insonorisés, il y avait toujours le bruit de la rue ou du trafic aérien. Mais ici, le moindre craquement le faisait sursauter.

— William ?

L'homme se redressa vivement, regardant autour de lui. Il n'avait pas fermé la porte, et un rai de lumière éclairait faiblement la pièce. Line se tenait au pied du lit, vêtue d'une robe sombre. Dans la pénombre, il la vit sourire.

— Line ? Que fais-tu ici ? Je ne t'ai pas entendue entrer, je…

Elle s'approcha de lui et le fit taire d'un baiser. Il écarquilla les yeux et hésita un instant, avant de refermer ses bras sur elle. Une drôle de pensée s'immisça en lui : et si ce n'était pas Line, mais Z'arkán ? Que ferait Line ici, à trois heures du matin ? Mais elle était si vivante entre ses bras, si réelle ! Il sentait l'odeur de son shampoing à la pêche, le goût de ses baisers… Lúka n'avait pas pu créer tout cela ! Non, c'était bien Line ! Il la repoussa légèrement.

— Tu es folle de venir me voir ici ! Si Lúka découvre que tu es venue, il sera furieux ! murmura-t-il.

Pourtant, lorsqu'elle voulut à nouveau l'embrasser, il l'attira contre lui. Une part de lui voulait ce qui était en train de se passer, mais sa raison essayait à tout prix de l'en empêcher, faisant remonter la culpabilité en lui.

— Lúka sera fâché, oui, mais je ne suis pas sa chose, rétorqua la jeune femme.

— On ne devrait pas faire ça, déclara-t-il, tentant de remettre de l'ordre dans ses idées. Pas ici !

— Tu penses qu'il ne se doutait pas que cela pourrait arriver ? avança-t-elle.

— Comment pourrait-il s'en douter ? Il ne doit même pas savoir que tu es là !

Cette fois-ci, ce fut elle qui s'écarta de lui, stupéfaite. Elle plongea ses yeux dans les siens quelques secondes, puis lui sourit.

— Tu t'es encore fait berner, Will. C'est moi, Z'arkán ! Line ne serait jamais revenue chez elle au beau milieu de la nuit, elle a bien trop de fierté pour cela !

Il secoua la tête, incrédule. Pourtant, Line n'aurait eu aucun intérêt à lui mentir ! La colère monta en lui ; comment avait-il pu se laisser tromper à nouveau ? Alors qu'il avait vu de quoi Z'arkán était capable ? Alors que Lúka lui avait tout expliqué dans les moindres détails ? Il lui avait même parlé de la fierté toute récente qu'il avait eue d'enfin parvenir à simuler le goût ! Il était furieux contre lui-même, et il avait la désagréable impression qu'elle le savait et qu'elle en était satisfaite. C'était ce qu'elle avait voulu dès le départ ! Z'arkán se pencha vers lui pour lui soutirer un autre baiser, mais il détourna la tête.

— Je n'embrasse pas les hologrammes, décréta-t-il.

C'était mesquin, et il était conscient qu'elle serait blessée par sa remarque. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de lui faire payer sa méprise.

— C'est si désagréable de m'embrasser ? rétorqua-t-elle.

— Ce n'est pas désagréable, mais je n'en ai pas envie, c'est tout.

— Pourtant, tu aimes embrasser Line, insinua-t-elle.

— Ça n'a rien à voir, marmonna-t-il.

— Lúka m'a créée pour que je sois comme elle. Exactement comme elle. Jusque dans les moindres détails. Cela ne t'intéresse pas de savoir jusqu'où se porte la ressemblance ? proposa-t-elle avec un sourire aguicheur.

— Non, désolé.

— Très bien. C'est dommage. Moi, je me demandais ce que ça me ferait de faire ça avec quelqu'un d'autre. Un peu comme Line, en quelque sorte. Sauf que je ne te laisserai pas en plan juste au moment où ça devient intéressant, ajouta-t-elle.

Il haussa les épaules, feignant l'indifférence. En vérité, il se sentait plutôt mal : Z'arkán lui rappelait quelque chose qu'il aurait préféré oublier. Il baissa les yeux, concentré sur les doigts de pieds de la jeune femme qui s'enfonçaient à demi dans l'épais tapis.

— Tu l'aimes ? demanda-t-elle soudain, brisant le silence qui s'était installé.

Il releva brusquement la tête, étonné par cette question. L'aimait-il ? Un peu, sans doute. Il l'aimait beaucoup, c'était certain.

— Je ne crois pas. C'est mon amie, et je doute que cela aille un jour plus loin. Elle était désespérée, elle avait besoin de quelqu'un, et j'ai été stupide. Je ne referai pas deux fois la même erreur. Line est la femme de mon meilleur ami.

— Plus maintenant.

— Pardon ?

— Lúka a renvoyé la notification de divorce juste avant de se coucher. Il a accepté. Officiellement, cela attendra quelques heures, jusqu'à ce que le service de Justice classe le dossier, mais ils sont divorcés. Line est libre.

— Mais… Je croyais qu'il voulait attendre ? Qu'il voulait essayer de la raisonner ?

En réalité, Lúka lui avait parlé quasiment toute la soirée des stratégies qu'il comptait mettre en œuvre pour récupérer Line, et cette nouvelle était un véritable choc. Jamais il n'aurait dû signer si rapidement ! Même si l'issue n'aurait sans doute pas été différente, il aurait tout de même dû attendre quelques jours !

— Il la connaît bien. Elle ne revient pas sur ses décisions. Il n'y a pas plus obstiné que cette fille, répondit Z'arkán.

— Tu as l'air de ne pas beaucoup l'aimer, avança-t-il.

— Tu as raison. Je ne l'aime pas. Elle est d'un égoïsme sans bornes, elle se sert des gens comme s'ils n'étaient que de vulgaires objets, elle fait des crises d'hystérie pour un oui ou pour un non. Je ne comprends pas comment Lúka peut aimer cette peste.

— Serais-tu jalouse ?

— Bien sûr que je suis jalouse, qu'est-ce que tu crois ?

Elle lui jeta un regard furieux, avant de s'asseoir à côté de lui, ses longs cheveux effleurant sa cuisse. Son bras était appuyé contre le sien et il sentait la chaleur de sa peau. Sans qu'il puisse l'expliquer, cela le mit mal à l'aise.

— Je me plie en quatre pour le satisfaire, reprit-elle, j'accède sur le champ à ses moindres désirs, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour le rendre heureux, et cet imbécile ne pense qu'à elle du matin au soir ! Et tu devrais voir la manière dont elle le traite ! J'ai vu les enregistrements, crois-moi, cela ne date pas d'hier. A quinze ans, elle était déjà comme ça, à se servir de lui comme d'un pantin.

William ne comprenait pas vraiment les accusations de Z'arkán : Line était égoïste, il ne dirait pas le contraire, mais pas au point où elle le laissait entendre. Elle avait également un côté un peu calculateur, cependant, il ne croyait pas qu'elle traite Lúka si mal que Z'arkán ne le prétendait. Il avait eu l'occasion de les voir ensemble de nombreuses fois au cours des cinq dernières années, et Line lui avait toujours paru aimante et tendre. Evidemment, il s'agissait peut-être d'un masque qu'elle affichait lorsqu'ils étaient en public, mais il ne le pensait pas. Line était aimante et tendre avec lui ! Elle n'était certainement pas la femme sans cœur que Z'arkán décrivait.

— Qu'est-ce que ça te fait, de savoir qu'elle est libre ? demanda-t-elle.

— Ça ne change rien. Libre ou pas, elle est la femme qu'il aime. Ce n'est pas parce qu'il a accepté le divorce qu'il a décidé de renoncer à elle. Et je ne suis pas amoureux d'elle. J'ai bien assez de problèmes avec ma propre famille pour me lancer dans une histoire pareille. Line restera mon amie. Je serai toujours là pour elle si elle a besoin de moi, et je ne dis pas qu'un jour, nous ne dépasserons pas le stade des bises amicales, mais cela ne comptera pas. Elle aime Lúka, quoi qu'elle dise. Et moi, je ne suis pas le genre d'hommes à essayer de séduire la femme de son meilleur ami, conclut-il un peu durement.

— Ecoute-moi bien, William. Ne t'approche pas d'elle, ou tu le regretteras, décréta Z'arkán. Tu dis ça maintenant, parce que tu es encore troublé par tout ce qui s'est passé, mais je connais Line. Je sais qu'elle te veut, et qu'elle se donnera les moyens de parvenir à ses fins. Elle n'est pas une femme pour toi. Elle te ferait souffrir, et elle ne t'aimerait jamais comme elle aime Lúka. Pense à lui quand tu seras sur le point de craquer. Ce serait cruel de lui prendre la seule personne qui compte vraiment pour lui. Tu dis que ce n'est pas ton intention, mais je connais Line mieux que personne, et je connais également les hommes. Ils ne résistent pas aux avances d'une femme qui leur plaît. Je ne fais pas ça pour elle, oh certainement pas, mais pour Lúka. Line est dangereuse, et elle n'est pas pour toi. Tu es quelqu'un de bien, Will. Tu mérites mieux.

***

Lúka était assis sur le rebord de son lit, la tête entre les mains. Il ne pouvait pas dormir. Les quelques bières qu'il avait bues avec William l'avaient mis pour un temps dans un état plutôt euphorique, mais à présent, il en subissait le contrecoup. Il jeta un œil à son réveil et soupira. Trois heures cinquante-deux. Comment aurait-il pu trouver le sommeil avec ce qui venait de se passer ? Il bascula sur le lit, les bras croisés derrière la nuque, et se mit à fixer le plafond. Pas qu'il y ait grand-chose à voir, d'ailleurs. La chambre était plongée dans la pénombre, et seule la lueur rougeâtre du réveil perçait l'obscurité. C'était si vide, depuis que Line, Mikhail et Lyen étaient partis ! Il détestait se retrouver seul. C'était sans doute pour cela qu'il avait insisté pour que William reste. De toute manière, c'était également ce que son ami voulait : qui aurait eu l'envie de retourner à son domicile et regarder dans les yeux son épouse infidèle qui avait si brusquement décidé de briser sa famille ? William ne le montrait pas, mais il souffrait beaucoup des soudains aveux de Rosalyn. Il n'avait certes pas toujours été le mari idéal, pourtant, il l'aimait et elle comptait énormément pour lui. Il lui aurait sûrement pardonné, si elle l'avait souhaité. Lúka aurait aimé avoir cette chance… Si seulement Line avait été plus compréhensive ! D'un autre côté, il savait bien que tout ce qui s'était passé n'était que la conséquence de son propre comportement. Elle avait des torts elle aussi, mais c'était lui qui avait commis l'irréparable. S'il ne l'avait pas trompée, sans doute l'aurait-elle fait tôt ou tard. Et il se connaissait ; lui ne lui aurait pas pardonné non plus. En un sens, ils étaient trop semblables pour se supporter. Et trop semblables pour supporter de ne plus vivre ensemble…

Un bruit de pas lui fit tourner la tête : Z'arkán avait poussé la porte et entrait dans sa chambre. Ou du moins, elle s'était arrangée pour simuler l'ouverture d'une porte qu'il savait parfaitement close. Il nota distraitement qu'elle faisait cela de plus en plus souvent. Elle n'était pas capable d'agir sur les objets, mais elle pouvait sans difficulté appliquer les images qu'elle voulait sur le monde qui l'entourait. En quelque sorte, elle évoluait dans un univers à la fois réel et virtuel… Depuis qu'il avait fusionné l'intelligence artificielle qu'il avait créée au noyau de Z'arkán, celle-ci évoluait de manière exponentielle. C'était à la fois inquiétant et fascinant.

Elle s'allongea à côté de lui et posa sa tête sur sa poitrine, faisant attention de ne pas appuyer sur ses côtes brisées. Il se redressa à demi pour lui adresser un regard las, qu'elle ne remarqua probablement pas. Il hésita un instant, puis lui caressa doucement les cheveux. Elle sourit et se blottit contre lui.

— Alors ?

— J'ai fait ce que tu m'as demandé, murmura-t-elle. Je ne sais pas quoi penser de lui. Il a l'air de tenir à toi.

— C'est mon ami, répondit-il.

— Je crois qu'il ne te trahira pas.

Le soupir de soulagement de Lúka fut parfaitement audible, dans le silence quasi parfait qui régnait. Il s'en voulut de montrer ainsi que cela avait autant d'importance pour lui, même si ce n'était qu'à Z'arkán.

— William est un homme bien, déclara-t-il. Je suis navré de ce qui lui arrive en ce moment. Il ne méritait pas cela. Je n'aurais jamais cru que Rosalyn le laisserait pour un type aussi abject que Johnsson. Je trouve qu'il prend plutôt bien la chose.

— Et toi, comment aurais-tu pris le fait que Line ait fait l'amour avec William ?

Lúka se crispa inconsciemment et ferma les yeux. Il ne voulait pas penser à cela. C'était facile de détester Ruan parce qu'il avait embrassé Line, mais comment pourrait-il détester William ? Il était son meilleur ami. Son seul ami. Il le considérait à la fois comme un grand frère, un collègue, un ami, et peut-être même un père. Jamais il n'aurait pu laisser quelqu'un d'autre que lui lui donner des ordres. Il avait énormément de respect pour lui. Après tout, avec la fortune de sa famille, il aurait très bien pu profiter de ses rentes et ne jamais travailler, comme son père l'avait fait avant lui, mais il avait mené à bien de longues études de management pour pouvoir reprendre la direction de cette société. Et contrairement à bien des gens qu'il connaissait, il ne pensait pas qu'à son travail et avait l'esprit plutôt ouvert. Non, il ne lui était pas possible de l'imaginer avec Line. C'était trop dur d'avoir à la fois envie de le tuer et envie de lui pardonner.

— Je ne sais pas, finit-il par répondre. Très mal, je suppose. Mais je crois que si je devais choisir, je préférerais que ce soit lui plutôt que quelqu'un pour qui je n'ai pas le moindre respect, avoua-t-il.

Cela lui faisait mal de penser cela, et il n'était même pas certain d'être encore capable d'avoir cet état d'esprit si cela finissait par se produire.

— Qu'est-ce que ça te ferait s'il faisait l'amour avec moi ? demanda-t-elle.

— Je serais furieux contre toi.

— Pourquoi contre moi ?

— Parce que William n'aurait jamais cette idée. Il n'y a que les pervers comme moi pour penser à des choses pareilles, ironisa-t-il. Ce serait forcément toi qui l'y aurais incité, en te faisant passer pour Line, par exemple. Je serais furieux, et déçu, aussi.

— Et jaloux ?

— Peut-être. Sûrement. Tu ne veux pas arrêter de me poser des questions bizarres ? Il est quatre heures du matin, je n'ai pas envie de penser à ça.

— On l'a fait.

— Pardon ?

Il se redressa brusquement, puni aussitôt par une douleur lancinante dans le côté gauche, et elle bascula sur le côté, les yeux à demi clos.

— Tu n'avais pas le droit de faire ça ! Tu es à moi ! s'écria-t-il. Pourquoi tu as fait ça, hein, pourquoi ?

— Je voulais savoir comme c'était avec quelqu'un d'autre, comme Line… Tu es jaloux ?

— Mais qu'est-ce que tu crois ?

— Pourtant, je ne suis même pas réelle, avança-t-elle. Je ne suis qu'un programme. Un programme complexe, certes, mais je ne suis qu'une suite de lignes de code, assortie d'un module vocal et de quelques autres gadgets, lui fit-elle remarquer.

— C'est faux. Tu n'es pas que ça ! Il n'avait pas le droit !

Lúka bondit sur ses pieds, fou de colère. Z'arkán posa sa main sur son avant-bras, doucement.

— Je t'ai menti. William ne m'a pas voulue. Mais je suis satisfaite, car j'ai enfin eu ce que j'attendais depuis si longtemps.

Il la regarda, incrédule. Dans la lumière rouge du réveil, ses yeux avaient pris une couleur étrange et ses boucles sombres se teintaient de reflets sanglants. Elle lui adressa ce sourire froid si semblable au sien et repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille. Il fut pris d'une brusque envie de la frapper, mais se ravisa. Ses côtes lui faisaient toujours mal, même si la douleur avait bien diminué.

— Pourquoi tu me fais ça ? se plaignit-il.

Elle secoua la tête et l'attira à elle. Il se laissa faire, à la fois furieux et surpris. Il se rassit sur le lit et elle l'entoura de ses bras, puis posa la tête sur son épaule.

— Je voulais te voir au moins une fois être jaloux pour moi.

— T'es vraiment tarée, tu sais ça ? lâcha-t-il.

Mais il souriait. Elle l'embrassa tendrement sur la joue.

— Tu crois que j'ai pris la bonne décision, concernant Line ? demanda-t-il.

— Oui, j'en suis certaine. Je la connais. Si tu veux la récupérer, il n'y a que ce moyen. Ce n'est qu'en la chassant qu'elle reviendra à toi.

— Tu la détestes, comment peux-tu avoir envie que je me remette avec elle ?

— Je déteste encore plus te voir malheureux, répliqua-t-elle.

Jamais Lúka n'aurait imaginé que Z'arkán pouvait mentir aussi bien.

***

Line essuya ses joues d'un geste machinal. Les yeux fixés sur l'écran vide de l'holovision, elle pleurait doucement, incapable de se ressaisir. Qu'allait-elle faire ? Cela faisait plus de quatre heures qu'elle restait là, sans bouger, à simplement regarder devant elle dans un flou mouillé et salé. Elle savait qu'elle ne devrait pas s'apitoyer sur son sort, mais elle n'avait pas la force de faire autrement. Lúka lui avait renvoyé la notification de divorce, et en voyant la signature qui scellait son approbation, elle avait cru que son cœur allait se briser et tomber en petits morceaux. Maintenant, ils ne jouaient plus. Tout cela était devenu bien trop réel. Jusqu'à présent, elle était maîtresse de la situation, libre de reprendre Lúka à sa guise, un peu comme un enfant reprend un jouet qu'il a délaissé. Et après la nuit qu'ils avaient passée ensemble, elle avait sincèrement hésité. Cette notification de divorce était plus un défi qu'une volonté réelle de mettre fin à leur relation. D'un autre côté elle savait que c'était ce qu'elle voulait. Simplement, le fait de voir qu'il avait accepté si facilement la bouleversait. Le connaissant, elle avait été certaine qu'il aurait repoussé l'échéance jusqu'à son maximum, qu'il aurait tout fait pour la récupérer, qu'il aurait redoublé d'efforts. Peut-être était-ce ce qu'elle avait espéré. Sans doute était-ce donc mieux ainsi. De toute manière, la finalité était la même. Au moins, cela leur éviterait à tous les deux de longs mois de souffrance. Et Lúka n'avait fait que tenir la promesse qu'il lui avait faite quelques jours plus tôt.

L'enveloppe était là, posée sur la petite table devant le fauteuil. C'était ironique de se dire que pour bien d'autres formalités administratives, le service de Justice se contentait d'un courrier électronique. Ils devaient penser que les gens auraient envie d'un souvenir. La vitesse à laquelle cette enveloppe avait passé du service de Justice à la réception de son hôtel était effrayante : à croire qu'ils laissaient quelqu'un de piquet toute la nuit juste pour pouvoir annoncer la bonne nouvelle dans les meilleurs délais. Même le livreur de pizza était moins rapide.

Il avait son enveloppe, elle avait la sienne, et le lendemain, le divorce serait prononcé. Jamais elle n'aurait pensé que cela se produirait si vite. Une relation si longue ne devrait pas pouvoir se terminer en quelques heures à peine. Pourquoi avait-il renvoyé cette maudite notification ? Etait-ce le moyen que le destin avait trouvé pour la mettre dos au mur ? Elle avait deux jours pour annuler ou confirmer la notification, et Lúka aurait le même délai. Deux jours… Mais était-il sage de revenir sur sa décision ? La situation avait radicalement changé, pourtant, elle savait que cela ne résoudrait pas les problèmes qu'elle avait avec son frère. Au contraire, cela ne pourrait qu'empirer les choses. Comment avait-elle fait pour ne pas s'en rendre compte ? C'était pourtant si évident ! Son inconscient avait sûrement refusé d'accepter la vérité, et elle s'était trouvé des excuses… Lyen elle-même s'en était doutée depuis plusieurs semaines. Heureusement, Lúka ne savait rien. Et Mikhail était trop jeune pour comprendre, Mais elle ! Lorsqu'elle y pensait, la colère l'envahissait. Elle s'était montrée irresponsable, alors qu'elle aurait justement dû redoubler d'attention ! Avec tous ces voyages sur Lambda, elle avait été distraite, et elle en payait le prix. Et quel prix !

Avoir un bébé maintenant, ce n'était tout simplement pas possible. Le test de grossesse qu'elle était sortie s'acheter après la conversation qu'elle avait eue avec Lyen avait annoncé quatorze semaines. C'était beaucoup, et il était absurde qu'elle ait nié son état aussi longtemps. Les vertiges et les nausées quasi quotidiennes auraient dû au moins l'inciter à envisager cette possibilité ! Elle avait été tout simplement inconsciente ! Et dire qu'elle était déjà passée par tout cela… Elle connaissait les symptômes, et à présent, cela lui paraissait absolument évident. Quatorze semaines de grossesse…

Elle n'avait plus que deux semaines pour prendre une décision.