CHAPITRE VII

Le jour était à peine levé lorsque Lúka s'éveilla. Il souleva lentement ses paupières, découvrant le plafond joliment décoré de la chambre. Un instant, il suivit des yeux les arabesques, étonné de les trouver là. Puis, les souvenirs affluèrent et il sourit, avant de grimacer. La douleur dans sa mâchoire était encore bien présente, même si elle avait diminué quelque peu. Par contre, ses côtes le faisaient toujours souffrir, et ce qui s'était passé la veille n'avait certainement pas arrangé les choses… Couchée près de lui, Line dormait encore. Il se releva sur un coude, ignorant la douleur fulgurante qui traversa son côté droit. Le drap glissa un peu et dévoila le dos nu de la jeune femme. Lúka mourait d'envie de laisser courir ses doigts le long de son échine, mais il n'osait pas, et ne voulait pas risquer de la réveiller. Il était à peine plus de six heures, et la soirée avait été longue. La natte qu'elle avait faite en hâte serpentait sur le matelas, pour se perdre sous le drap. Il l'effleura tendrement, amusé. Les cheveux de Line avaient toujours été un problème : souvent, il s'endormait sur eux, l'empêchant ainsi de se lever sans l'éveiller. Z'arkán avait même poussé la personnification de sa sœur jusqu'à ce petit détail… Mais malgré tous ses efforts, il manquait le plus important : l'odeur de sa peau et la saveur de ses baisers.

Il se rallongea avec précaution, serrant les dents. La douleur était vive. Une ou plusieurs côtes étaient peut-être cassées, ou au moins fissurées. Cependant, il était hors de question qu'il se rende dans un hôpital. Une prise de sang suffirait aux médecins pour qu'ils s'aperçoivent que quelque chose était anormal. Non, mieux valait éviter les hôpitaux… Il demanderait à Line de lui mettre une bande, et il se débrouillerait.

Les yeux fermés, il tenta de se rendormir, mais son esprit était encore bien trop perturbé par ce qui s'était passé la veille pour lui permettre de trouver le repos. Z'arkán avait peut-être eu raison de le frapper : il ne savait plus ce qu'il faisait, rendu fou de rage par la trahison de Line et William. Elle n'avait fait que l'empêcher de commettre la plus grosse erreur de sa vie, avec les maigres moyens dont elle disposait. Il ne pouvait pas lui en vouloir d'avoir essayé de le raisonner, même si elle aurait tout de même pu employer une méthode moins radicale. Il irait s'excuser auprès d'elle, et tout rentrerait dans l'ordre…

Il réalisa soudain qu'il prévoyait de faire des excuses à une intelligence artificielle, et cette pensée le laissa perplexe. Z'arkán n'était pas que cela. Pourtant, personne — pas même lui — ne l'aurait qualifiée d'humaine. Sans les projecteurs holographiques et les émetteurs-capteurs sensoriels, elle n'était plus qu'un visage sur un écran. Néanmoins, il lui avait donné bien plus que cela, et à présent, il était responsable d'elle et de ses actes. Elle n'obéissait qu'à lui — et il ne pouvait même plus compter cette obéissance comme une valeur sûre —, il devait l'assumer.

Sa sœur gémit dans son sommeil, remua un peu, puis roula sur le côté, son visage posé tout contre son bras. Il tourna la tête et lui sourit, mais elle dormait toujours. Doucement, il écarta une mèche de cheveux qui barrait sa joue, effleurant sa peau du bout des doigts. Ses paupières frémirent, et elle se serra plus près de lui, avant de passer son bras autour de son torse, dans un geste qu'elle avait fait des centaines de fois. Lúka retint un gémissement de douleur. Mais jamais il n'avait été aussi comblé d'avoir mal. Le bras de Line posé sur lui, c'était comme le début de la promesse que tout rentrerait dans l'ordre, qu'elle retournerait auprès de lui. La veille, après qu'elle eut soigné sa plaie à la lèvre et trouvé une pommade anesthésiante pour ses côtes, il lui avait demandé s'il pouvait rester, et elle avait accepté. Par le plus grand des hasards — et grâce à son intervention dans le système des diffusions holovisées —, la chaîne 252 passait les anciens Star Wars, et il lui avait proposé de les regarder avec elle. Curieusement, elle avait accepté, non sans lui lancer un regard un peu soupçonneux. Mais le charme d'Harrison Ford avait visiblement vaincu ses dernières réticences…

Lúka esquissa un sourire, se remémorant les étranges événements de la veille. Line s'était blottie dans le coin opposé du canapé, le visage fermé. Elle était toujours sous le choc de ce qu'il venait de lui apprendre, même si elle lui avait assuré ne pas lui en vouloir. Mais peu à peu, elle s'était rapprochée de lui, jusqu'à ce que leurs épaules se touchent. Il n'avait rien osé tenter, ne se rappelant que trop la lourde promesse qu'il lui avait faite, cependant, il était arrivé un point où il ne pouvait plus rester stoïque à côté d'elle alors qu'elle mettait tout en œuvre pour attirer son attention. Ç'eût été l'humilier et la blesser que de ne pas réagir.

***

Il se pencha près d'elle et effleura sa tempe d'un baiser trop fraternel. Line se serra un peu plus contre lui, et il s'enhardit, l'embrassant à nouveau, et laissant courir ses lèvres jusqu'à son cou. Il titilla le lobe de son oreille et elle frémit, avant de lier ses doigts aux siens. Ses yeux étaient toujours rivés sur l'écran, Les héros tentaient tout pour se sortir d'un broyeur à déchets, et même si Line connaissait déjà l'issue de cette scène — pour avoir déjà regardé ce film un nombre incalculable de fois — elle avait l'air absolument subjuguée par l'action et le suspense sans doute insoutenable. Cela faisait déjà longtemps que Lúka avait décroché. Il avait arrêté de suivre le film dès l'instant où il avait senti le bras de sa sœur contre le sien.

Line se redressa un peu, pour lui permettre de faire glisser le peignoir. Sur ses épaules, de légères marques plus claires étaient visibles, presque cachées par sa nuisette : c'étaient celles qu'avaient laissées les bretelles de sa robe, lorsqu'elle avait passé l'après-midi à déambuler dans Bruxelles avec William. Cela refroidit son ardeur, et il se demanda s'il n'était pas en train de faire une erreur. Mais déjà, presque malgré lui, il caressait sa peau, glissant ses doigts sous les bretelles de la nuisette et écartant celles-ci. Line restait parfaitement silencieuse et ne faisait pas le moindre geste, ni pour l'encourager, ni pour le dissuader de continuer. Il reprit ses baisers, rendu un peu maladroit par l'étrangeté de la situation et par la douleur que lui infligeaient ses blessures. Il aurait aimé que sa sœur se montre plus claire avec lui. Pour l'instant, elle semblait plus préoccupée par le sort de Luke et Leia que par celui que Lúka et Line. Elle lui avait fermé son esprit, et son visage témoignait la plus profonde indifférence à ses baisers. Cependant, il la connaissait. Elle avait déjà agi ainsi, lorsqu'elle était furieuse contre lui et trop orgueilleuse pour lui dire qu'elle lui pardonnait. Si elle n'avait pas souhaité cette situation, elle ne se serait pas privée de le lui faire comprendre. Au contraire, elle penchait déjà la tête pour lui permettre d'embrasser la base de son cou et ses doigts se serraient un peu plus sur les siens. Il remonta lentement vers ses lèvres, s'enivrant du parfum de pêche de sa peau, et de son odeur qu'il connaissait si bien et retrouvait avec bonheur. Un instant, il hésita. Mais Line détourna enfin son regard des aventures trépidantes de Luke Skywalker, et plongea ses yeux dans les siens. Il espérait un mot ou un geste, tout plutôt que cette indifférence glacée. Lentement, elle ferma les yeux, lui abandonnant ses lèvres. Il l'embrassa et y mit plus de fougue que ce qu'il pouvait se permettre. La douleur se mêla au plaisir, et il se souvint de leur premier baiser, qui ressemblait tant à celui-ci.

Line caressa sa joue et effleura ses lèvres, avant de lui offrir le premier sourire depuis des jours.

— Tu as mal ?

— Un peu. Je ne sens presque rien, mentit-il.

— S'embrasser n'arrangera pas les choses, décréta-t-elle.

Mais elle le laissa reprendre ses lèvres, sa langue se liant à la sienne de la manière la plus sensuelle qui soit. Il resserra ses bras autour d'elle et ignora la douleur qui traversa son côté droit comme un coup de poignard. Jamais encore elle ne l'avait embrassé comme cela ! Il essaya de ne pas y penser, mais aussitôt, il se demanda si c'était William qui lui avait appris à embrasser ainsi… Line perçut son trouble et se dégagea, le visage fermé.

— Tu es jaloux ?

— Qu'est-ce que tu crois ? Tu es ma femme, je suis loin d'être comblé de bonheur que tu aies passé la nuit avec mon meilleur ami.

— Oui, je sais ce que tu ressens, rétorqua-t-elle.

— Tu as fait ça pour me donner une leçon ?

Il espérait secrètement que c'était le cas. Il ne voulait surtout pas l'entendre dire qu'elle avait des sentiments plus qu'amicaux envers William. Mais Line le dévisageait avec une sorte de tristesse dans le regard, et il comprit.

— Il me fait rire, et il me respecte, soupira-t-elle. J'aime être avec lui. J'ai toujours aimé être avec lui. Je ne l'aurais sans doute pas embrassé si je n'avais pas été si furieuse contre toi, mais je ne peux pas changer ce qui s'est passé.

Il baissa les yeux, envahi par le désespoir. William était son meilleur ami, il ne savait plus quoi penser. Z'arkán l'avait bien prévenu : ils avaient besoin de lui. Il ne pouvait se permettre de perdre son amitié, pas avant que leur projet soit mené à bien. Will était celui qui plaçait Z'arkán auprès des entreprises. Il était même parvenu à faire accepter le système sur le secteur public. Jamais Lúka n'en aurait été capable. Perdre l'appui de William, c'était signer la fin du projet sur lequel il œuvrait depuis près de dix ans. Quoi qu'il se produise, il devrait l'accepter sans protester. Même si cela signifiait perdre la femme qu'il aimait et la voir au bras de son meilleur ami.

Line chercha sa bouche et l'embrassa à nouveau. Il lui rendit son baiser avec désespoir, ses mains tirant sur le tissu de sa nuisette. Sa sœur s'écarta un peu de lui pour qu'il puisse la faire passer par-dessus sa tête. Il la renversa sur le canapé, étouffant un gémissement de douleur quand ses côtes heurtèrent le dossier.

— Lúka, tu as mal, je le sais, s'inquiéta-t-elle.

— Non non, ça va, je t'assure…

Pour le lui prouver, il se contorsionna pour ôter son T-shirt. Il oscillait entre souffrance et désir, et souvent, la première prenait le dessus, à son grand désarroi. Mais lorsqu'il se pencha à nouveau vers Line, effleurant ses seins d'une main tremblante, il ne pensa plus à ses côtes douloureuses. Il reprit sa bouche, goûta à la saveur mentholée qu'il reconnut comme du dentifrice, et cette pensée lui donna envie de rire.

— Ça va ? demanda sa sœur.

— Je suis toujours aussi peu romantique, je crois…

Sans lui donner le temps de réfléchir à sa réponse sibylline, il laissa glisser ses lèvres dans son cou et elle soupira de plaisir, les mains crispées sur son dos. Il déposa un baiser dans le petit creux entre ses clavicules, puis se redressa un peu pour la dévorer du regard. Line ferma les yeux, les lèvres entrouvertes et le corps tendu d'anticipation. Il caressa la pointe de son sein du pouce, et se pencha pour l'effleurer du bout de sa langue. Elle gémit et lui ouvrit son esprit. Il sentit une vague de plaisir l'envahir et sourit. Avec elle, c'était spécial. Rien à voir avec le simple plaisir physique que lui offrait Z'arkán. Line était son âme sœur, la femme qu'il aimait depuis toujours. Il referma ses lèvres autour de la pointe de son sein, attentif à ses pensées et à son désir grandissant.

— Ça m'a manqué, murmura-t-elle. Tu m'as manqué.

Il ne répondit rien et abandonna son sein pour revenir l'embrasser. Line passa ses mains sur son dos, avant de les poser sur ses fesses.

— Tu as maigri, remarqua-t-elle.

— Toi aussi.

Elle ne s'attarda pas plus longtemps sur ces considérations matérialistes, et entreprit de déboutonner son pantalon, caressant son sexe dressé à travers le tissu. Lúka l'arrêta, les joues rouges.

— Line, tu… Tu es sûre ? demanda-t-il. Excuse-moi de te poser cette question, mais… Tu ne vas pas me dire non à la dernière minute, n'est-ce pas ?

— C'est William qui t'a dit ça ?

Cela lui fit l'effet d'une gifle, et il se recula. Line le retint comme il voulait se relever, puis fit glisser son pantalon.

— Je ne te dirai pas non, répondit-elle. Pas à toi.

Il se détendit un peu, et se débarrassa de son pantalon, en profitant pour retirer ses chaussettes ; l'absence de romantisme avait des limites à ne pas franchir. Ses côtes lui faisaient toujours mal, mais la souffrance était très nettement passée au second plan. Il se redressa, sans pourtant pouvoir réprimer une grimace de douleur. Sa sœur s'assit sur le canapé et il lui jeta un regard étonné. Sans un mot, elle se leva.

— Line, qu'est-ce que tu…

— Ne restons pas là, chuchota-t-elle. Si Lyen se réveille et qu'elle nous surprend…

— Lyen ?!!

— Je n'allais pas la laisser partir avec William et Mikhail, tout de même, répliqua-t-elle.

Il n'ajouta rien. Une dispute était vraiment la dernière chose dont il avait envie en ce moment. Line remit son peignoir, pudique, et se dirigea vers la chambre. Lúka, par acquis de conscience, éteignit l'holovision avant de la suivre. Il ferma soigneusement la porte derrière lui. La lampe de chevet était allumée et cette lumière tamisée donnait à la chambre une ambiance presque romantique. Le lit était défait, mais cela ne l'étonna pas. Line n'avait jamais été une fée du logis.

— Tu sais ce qu'elle te dit, la fée du logis ? commenta celle-ci avec un sourire glacial. Je demande à voir ce que tu as fait de notre chambre, depuis que je suis partie !

— Touché.

Elle l'enlaça tendrement, prenant l'initiative de l'embrasser pour la première fois depuis le début de la soirée. Il défit la ceinture de son peignoir et celui-ci chut au sol dans un bruit délicat de tissu froissé. Les seins nus de Line contre son torse le firent frissonner de désir, et il l'entraîna vers le lit. Rapidement, elle écarta les quelques vêtements qui jonchaient le matelas, s'attirant un sourire moqueur de son frère.

— Dans ta chambre, ce sont des boîtes de pizza à moitié entamées, qui traînent, cingla-t-elle.

— Comment tu…

— Je te connais.

Il baissa les yeux, faussement coupable, et en cet instant, il ressemblait tant à Mikhail qu'elle ne put s'empêcher de le lui faire remarquer. Il releva la tête et la dévisagea sans dire un mot. Elle s'assit sur le rebord du lit et il s'approcha d'elle. Elle avait éteint la lampe de chevet, et à présent, la chambre baignait dans la lueur bleutée émanant d'un néon publicitaire sur l'immeuble d'en face. Sous cette lumière, sa peau paraissait plus pâle encore, et ses cheveux avaient repris la couleur blanche qu'il aimait tant. Elle leva les yeux vers lui, ses iris étrangement clairs, comme toujours dans la pénombre. Sa main se posa sur son torse, près du bleu violacé qui s'étalait sur son côté droit. Sa peau était un peu luisante, là où elle lui avait appliqué la crème. Elle l'effleura des doigts, soucieuse.

— Tu as mal ?

— C'est tout à fait supportable.

Elle se pencha et y posa ses lèvres. Lúka sourit, en même temps qu'une foule de souvenirs lui revenaient. Sa sœur avait toujours été là pour lui, elle s'était toujours efforcée de soulager sa souffrance du mieux qu'elle le pouvait. Comment leur père aurait-il pu savoir qu'au lieu de les séparer, ses coups scelleraient à jamais leur destin ? Qu'ils commenceraient par des baisers fraternels innocents, mais qu'ils ne s'y arrêteraient pas ? Line laissa glisser sa bouche vers son nombril, puis descendit plus bas et il ferma les yeux, frémissant d'anticipation. Elle commença par embrasser son sexe à travers le tissu de son caleçon, puis…

***

— Tu penses à de drôles de choses, toi.

Lúka sursauta et ouvrit les yeux, tiré brutalement de sa rêverie. Line le regardait, dressée sur un coude, une main retenant pudiquement le drap pour cacher sa nudité. Elle lui sourit, les yeux brillants.

— Merci d'avoir tiré les rideaux, hier soir. Je ne peux jamais dormir avec la lumière du jour.

— Je sais.

— Tu as une tête horrible, décréta-t-elle.

— Ça aussi, je le sais.

— Comment vont tes côtes ?

— C'est douloureux.

Elle tira le drap pour dévoiler le bleu violacé qui s'étalait sur son torse, un peu au-dessus du nombril. L'ecchymose avait diminué et ses bords se teintaient déjà de jaune. Lúka crispa ses doigts meurtris sur le drap et le remonta légèrement.

— Pourquoi tu te caches ?

Il rougit, mais ne répondit pas. Line étouffa un petit rire, une main devant sa bouche. Il se crut revenu de nombreuses années en arrière, alors qu'ils n'étaient encore que deux adolescents timides et maladroits. Malgré ce qui s'était passé la veille, il osait à peine la toucher et avait honte de lui montrer qu'il la désirait. Les lèvres de sa sœur s'étirèrent en un sourire mystérieux et elle baissa à nouveau le drap, sans le quitter des yeux.

— Où en étions-nous ?

***

Lorsque Lúka émergea du demi-sommeil dans lequel il avait sombré, il était plus de dix heures. Le soleil baignait la pièce, et il referma aussitôt les paupières, aveuglé par cette luminosité trop vive pour ses yeux fatigués. Line n'était plus à côté de lui, mais il entendait de l'eau couler dans la salle de bain. Les draps étaient imprégnés de l'odeur de sa peau, et il y enfouit son visage, un sourire aux lèvres. Enfin, elle lui était revenue ! Il pourrait à nouveau s'éveiller près d'elle tous les matins et la tenir dans ses bras chaque soir ! Il rouvrit les yeux, plus progressivement, cette fois, et s'assit dans le lit. Le peignoir de Line gisait là où ils l'avaient laissé la veille. La valise n'était toujours pas complètement défaite. C'était bien. Ils mettraient moins de temps à la refaire.

Il se leva et se dirigea vers la salle de bain, ramassant le peignoir sur son passage. Elle n'avait pas fermé la porte et il poussa celle-ci, immédiatement assailli par l'humidité de la pièce. Line était enveloppée dans un linge de bain, à genoux sur le sol, la tête au-dessus de la cuvette des toilettes, et elle se releva précipitamment lorsqu'elle le vit. Elle tira la chasse, puis se rinça la bouche à l'eau glacée.

— Line ? Tu es malade ? s'inquiéta-t-il.

— Oui, je crois. Ça doit être quelque chose que j'ai mangé. Depuis quelques jours, je ne me sens pas très bien.

Il s'approcha d'elle et tâta son front. Elle était un peu chaude, mais si elle avait de la fièvre, celle-ci n'était pas élevée.

— Moi, je pense que tu ne manges pas assez. Tu as maigri.

— On va se commander un bon petit déjeuner, proposa-t-elle.

— C'est une excellente idée. On pourrait même aller en ville, si tu veux.

— Avec la tête que tu as, je ne suis pas certaine que ce serait très malin, lui fit-elle remarquer.

Lúka se tourna vers l'immense miroir. Celui-ci était couvert de buée, et il le frotta de la paume de la main, dégageant une zone nette. Il grimaça.

— Ah ouais. Quand même…

Tout le côté gauche de son visage était tuméfié et une ecchymose violacée au niveau du menton lui donnait l'air d'un boxeur sorti bon perdant d'un ring. Ses lèvres avaient désenflé, cependant, on ne pouvait pas dire que c'était le détail qui faisait toute la différence.

— Je vais m'habiller, déclara-t-elle.

Il voulut l'embrasser lorsqu'elle le frôla, mais elle s'esquiva. Lúka sentit une petite pointe de déception le piquer. Il décida de ne pas s'inquiéter. Après la nuit qu'ils avaient passée, ce serait bien le comble. Il entra dans la douche, et régla la température à vingt degrés, accueillant avec bonheur l'eau fraîche sur ses ecchymoses.

***

Lyen était déjà dans le salon, plongée dans un roman, lorsque Line sortit de la chambre. La femme ne lui adressa pas un regard. Les vêtements de Lúka ainsi que sa nuisette étaient toujours là où ils les avaient laissés : bien visibles, étalés un peu partout sur le sofa. Lyen n'avait pas pu ne pas les voir, tout comme elle devait bien se douter de la présence de son frère. Elle ne fit toutefois pas la moindre remarque. Posément, elle tourna une autre page de son livre, tortillant entre ses doigts une mèche de ses cheveux. Line ramassa les vêtements de Lúka, les joues rouges.

— Lúka est là, annonça-t-elle.

Lyen hocha la tête avec un air de profonde indifférence. Line la regarda, prête à ajouter quelque chose, puis se ravisa. Elle posa les vêtements sur un fauteuil et vint s'asseoir sur la chaise près d'elle, les genoux repliés sous le menton.

— Il ne te fera pas de mal, rassure-toi.

— Je n'ai pas peur de lui.

— Je sais.

— Alors c'est décidé ?

— Qu'est-ce qui est décidé ?

— Vous allez vous remettre ensemble ?

Lyen avait lâché son roman et plongeait à présent ses iris bleu-gris dans ses yeux cernés. Line fut surprise de l'intensité de son regard et se demanda pourquoi cela était si important pour elle. Ce n'était pas la première fois qu'elle lui posait cette question, et sa réponse négative la mettait toujours dans un étrange état.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Je n'ai pas encore réfléchi à cela.

— Pour Mikhail, ce serait bien.

— Tu as peut-être raison, soupira-t-elle. Je vais commander quelque chose pour le petit-déjeuner, reprit-elle après quelques instants d'un lourd silence. Tu veux quoi ?

— Ça m'est égal. Je n'ai pas très faim.

— Tu manges à peine, depuis que nous sommes arrivés ici !

Lyen haussa les épaules et reporta son attention sur son livre. Line la dévisagea quelques instants, étudiant son profil. Plus elle la regardait, plus elle lui trouvait une ressemblance avec Ruan. Le nez et la bouche, surtout. Mais ce n'était sans doute qu'une impression. La femme n'avait rien de commun avec le fiancé de Ludméa. L'homme était aussi blond qu'elle était rousse, et leurs visages étaient complètement différents. Pourtant, il y avait quelque chose…

— Pourquoi tu me regardes comme ça ? s'étonna-t-elle.

— Pour rien. Tu es très belle, Lyen.

— Non, toi tu es belle. Moi, je suis simplement bizarre. Trop grande pour ton peuple, et j'ai aussi trop de doigts, ajouta-t-elle en agitant sa main devant elle.

Line ne put s'empêcher d'éclater de rire et Lyen lui offrit un sourire chaleureux. Lorsqu'elle y repensa, elle se demanda si ce n'était pas la première fois que la femme lui souriait ainsi. Au soleil, les cheveux de Lyen avaient pris une teinte rouge-orangée, flamboyante, et auréolaient son visage d'une couronne de feu. Cela faisait paraître sa peau encore plus diaphane, et ses vaisseaux bleutés transparaissaient légèrement sur ses tempes. Ses pupilles oblongues s'étaient rétractées à la lumière, rendant ses iris plus grands et plus profonds. Elle semblait venue tout droit d'un autre monde, et ce n'était pas qu'une impression. Line pouvait sans peine l'imaginer sur un trône, les cheveux ornés de perles et le front marqué du symbole de la famille régnante d'Eaven.

— Si si, tu es très belle, Lyen.

Cette fois-ci, la femme la regarda un peu tristement, avant de reprendre la lecture de son roman. Déboussolée, Line se demanda si elle avait suivi ses pensées. Ce ne serait pas impossible. Nato, même si elle n'était pas à proprement parler télépathe, avait quelques facultés mentales sous-jacentes. Il était fort possible que sa sœur soit capable d'activité télépathique résiduelle, elle aussi. Elle en parlerait à Lúka. Mais avant, elle devait appeler le service d'étage, pour leur faire livrer un petit-déjeuner. Elle mourait de faim, et son frère était sans doute dans le même état qu'elle.

***

Lorsque Lúka sortit de la salle de bain, Line n'était plus dans la chambre. Elle avait ouvert les rideaux, et le soleil baignait la pièce. C'était une superbe journée, et étonnamment, il avait presque envie de se promener au lieu de passer son temps à lire des rapports et assister à des réunions ennuyeuses. Mais comme le lui avait fait remarquer sa sœur, avec la tête qu'il avait, ce ne serait pas conseillé de s'afficher en ville. Surtout après ce qui avait été publié la veille. Les gens imagineraient tout de suite qu'il s'était battu avec Will, et il était évidemment hors de question de leur laisser se faire de pareilles idées. Pour mener son projet à bien, il avait besoin d'un soutien complet de la part de son ami, et personne ne devait se douter des tensions qui existaient entre eux. De toute façon, cela n'avait plus d'importance, à présent. Line était à nouveau avec lui, il n'aurait plus à craindre de la voir partir avec un autre homme.

Se frottant les cheveux avec la serviette-éponge pour les sécher, il entra dans le salon, et tomba presque nez à nez avec Lyen. Il la dévisagea, un peu étonné de la voir si étrangement vêtue. Elle lui fit un sourire narquois et fixa son torse nu.

— C'est la première fois que je te vois sans T-shirt. Je pensais que tu étais moins… chétif.

Elle avait dit le dernier mot en français, ne trouvant aucun équivalent dans la langue qu'il lui avait apprise. Lúka ne se laissa pas emporter et se contenta de lui jeter un regard méprisant.

— Tu es laide, rétorqua-t-il. Et tu n'es pas chétive, toi, tu es maigre comme un clou.

Lyen ne se départit pas de son sourire, mais son regard se fit plus dur et perdit sa lueur moqueuse. Lúka la poussa sans douceur, et ramassa ses habits sur le fauteuil. Il enfila son pantalon, très conscient des yeux de la femme posés sur lui. Line était sur le balcon et revint dans la pièce, brisant la tension presque palpable qui s'était installée entre Lyen et lui.

— J'ai commandé quelque chose pour le petit-déjeuner, annonça-t-elle. Ils vont l'apporter d'ici quelques minutes. Lúka, tu devrais appeler William pour lui dire que tu ne viendras pas, ce matin.

— Comme lui m'a appelé il y a deux jours ? rétorqua-t-il, avant de regretter ses paroles.

Line ne répondit rien, mais croisa les bras sur sa poitrine, le visage fermé.

— Excuse-moi, murmura-t-il. Je n'aurais pas dû dire ça. Je l'appellerai après le petit-déjeuner.

Elle hocha la tête et prit la pommade qu'elle avait laissée sur la petite table près des fauteuils. Elle s'approcha de lui.

— Je vais te remettre un peu de crème, ce bleu n'est vraiment pas beau à voir.

— Demain, il n'y paraîtra plus, lui assura-t-il.

— Je sais. Mais tes côtes ne guériront pas aussi vite.

Elle s'occupa de ses ecchymoses, et il attendit patiemment qu'elle ait fini. Lyen l'observait sans la moindre gêne et sourit lorsque Line appuya un peu trop fort et qu'il étouffa un petit cri de douleur. Lorsqu'elle reboucha le tube de pommade, il ne fut pas mécontent de pouvoir enfin revêtir son T-shirt. Elle partit se laver les mains, le laissant à nouveau seul avec Lyen.

— Tu as mal ? demanda cette dernière.

— Non.

— Dommage.

— L.I., je sais que tu essaies de me provoquer, mais c'est inutile. J'ai promis à ma sœur de ne plus te frapper, je tiendrai cette promesse. Cependant, crois bien que si cela ne tenait qu'à moi, tu ne serais déjà plus de ce monde.

— Tu ne te demandes pas ce qu'elle a fait avec ton ami William ? insinua-t-elle, les lèvres étirées en un sourire mauvais.

Lúka serra les poings, mais s'efforça de garder son calme. Lyen s'amusa de son trouble, puis sembla soudain redevenir étrangement sérieuse.

— Tu veux la récupérer ?

— Qu'est-ce que ça peut te faire ? répliqua-t-il.

Elle haussa les épaules et détourna les yeux. Lúka, un peu gêné, se demanda s'il n'avait pas réagi trop brutalement. Après tout, Lyen ne voulait peut-être que les aider. Ce serait bien la première fois, d'ailleurs.

— Oui, je veux la récupérer, tu le sais, soupira-t-il.

— Alors arrête de t'accrocher à elle et laisse-lui croire que tu n'as plus le moindre sentiment pour elle. Elle accourra vers toi, tu peux en être certain.

— C'est n'importe quoi, décréta-t-il.

— Fais comme tu veux.

Line revint dans la pièce, et dans un timing presque parfait, l'employé du service d'étage sonna pour leur apporter le petit-déjeuner. Lúka se dirigea vers la porte, mais sa sœur l'arrêta.

— Je vais le faire. Je ne veux pas qu'ils te voient ici.

Il acquiesça et la laissa passer. Toutefois, il ne put s'empêcher de se dire que Line n'avait aucune raison d'agir ainsi si elle voulait se remettre avec lui. Un frisson désagréable remonta le long de son échine, et il revit la manière dont elle avait esquivé son baiser, à peine quelques minutes plus tôt. Mais il se faisait des idées. Line ne l'aurait pas laissé passer la nuit avec elle si elle n'avait pas décidé de redonner une chance à leur couple.

***

Lorsque Lúka téléphona à William pour le prévenir de son absence, il comprit tout de suite que quelque chose de grave était arrivé. Son ami était irritable et visiblement de très mauvaise humeur. Après lui avoir fait un véritable sermon sur les retards non justifiés et les absences répétées, il lui ordonna de venir le rejoindre immédiatement au siège de la société.

— Mais Will, j'avais prévu de passer l'après-midi avec Line, se plaignit-il.

— On a des choses plus graves à régler. Je t'attends à quatorze heures, et ne sois pas en retard.

— Tu te venges parce que tu es jaloux que Line et moi nous soyons remis ensemble ? insinua Lúka.

— Crois-moi, c'est vraiment le cadet de mes soucis, en ce moment. Je ne vois pas pourquoi je serais jaloux. Toutes mes félicitations, en tout cas.

— Comment va Mikhail ?

— Très bien. John et lui sont devenus les meilleurs amis du monde depuis qu'ils m'ont mis la pâtée à la console, hier soir. Tu diras à Line que je suis désolé d'avoir oublié de l'appeler, en rentrant, mais très honnêtement, je n'avais pas vraiment la tête à ça.

— Moi je te suis plutôt reconnaissant de ne pas avoir appelé. Comment Rosalyn a-t-elle pris l'histoire de ce journal ? s'enquit-il.

— Je préfère ne pas en parler, répliqua William. Je suis navré de ne pas pouvoir continuer cette petite conversation plus longtemps, mais j'ai des choses à faire. Je t'attends à quatorze heures.

Il coupa la communication, et Lúka resta interdit, le combiné dans la main et l'air perplexe. Un coup d'œil à sa montre lui apprit qu'il était déjà presque midi, et il soupira. S'il devait rejoindre William à quatorze heures, cela lui laissait moins d'une heure avec Line. Il sortit de la chambre où il s'était réfugié pour téléphoner, et sa sœur lui adressa un regard interrogateur.

— Je ne pourrai pas rester, cet après-midi. Will veut me voir immédiatement, lui apprit-il.

— Je ne t'aurais pas proposé de rester, de toute manière. Je veux aller en ville pour acheter des vêtements pour Lyen. Et toi, n'oublie pas que tu as promis de lui faire une carte-passeport, ainsi que de l'inscrire au registre.

— Très bien. Je m'en occuperai.

Il avait du mal à cacher sa déception, et ne put s'empêcher d'en vouloir à Lyen d'exister.

— Je ne sais pas à quelle heure je reviendrai, par contre. Vu le ton qu'employait Will, ça avait l'air d'un problème plutôt grave, reprit-il.

— Je n'ai pas dit que je voulais que tu reviennes, lui fit-elle remarquer. Lúka, franchement, je voudrais être un peu seule, histoire de réfléchir. J'aimerais mieux qu'on ne se voie pas pendant quelques jours.

— Tu es sérieuse ?

— Je suis désolée. J'ai besoin d'un peu de temps. Sois compréhensif !

— Oui, bien sûr, mais je croyais que… Nous avons fait l'amour, je pensais que tu voulais me redonner une chance ! s'étonna-t-il.

— Lúka, nous avons fait l'amour parce que nous en avions envie tous les deux et parce que c'est ce dont nous avions besoin à ce moment-là. Ça ne veut rien dire.

— Donc ça ne compte pas pour toi, c'est ça ?

— Bien sûr que si, ne sois pas ridicule. Mais tout s'est un peu précipité, et maintenant, je ne sais plus très bien où j'en suis. Je t'en prie, laisse-moi quelques jours pour y penser, tu veux bien ?

— Evidemment, soupira-t-il. J'ai vraiment cru que…

— Je suis désolée, répéta-t-elle, avant de détourner les yeux pour ne plus voir le regard triste de son frère.

***

À peine Lúka avait-il passé la porte du bureau de William que celui-ci l'empoigna sans ménagement pour le plaquer contre le mur. Son ami était plus grand et plus fort, et, pris par surprise, il fut incapable de se dégager. Bien sûr, il aurait pu utiliser ses facultés de télékinésie pour le repousser, cependant, la discrétion était de mise. Il étouffa un cri de douleur alors qu'une des mains de William écrasait ses côtes.

— Will, qu'est-ce qui…

— Tu t'es bien foutu de nous, hein ?

— Tu me fais mal, lâche-moi !

L'homme sembla hésiter quelques secondes, puis recula. Lúka était blême. Il se laissa glisser contre le mur et s'assit sur le sol, les yeux fermés.

— Je t'ai à peine touché, protesta William.

Sous la colère, son inquiétude transparaissait très nettement. Il n'était pas un homme violent, et à présent, la culpabilité s'immisçait en lui. Il retrouva assez de lucidité pour remarquer les ecchymoses sur le visage de Lúka, et se demanda si quelqu'un avait été plus rapide que lui.

— Ça va ?

Lúka secoua la tête, les yeux toujours clos. Lentement, ses joues reprenaient des couleurs. Il releva les paupières et jeta un regard accusateur à William. Celui-ci lui tendit une main pour l'aider à se redresser, et il la saisit, après un instant d'hésitation. Il grimaça et s'appuya à nouveau contre le mur.

— Qu'est-ce que tu as ? Ce n'est quand même pas moi qui t'ai fait ça !

— Je dois avoir une ou deux côtes cassées, souffla-t-il. Et tu as appuyé juste au mauvais endroit.

Pour étayer ses dires, il releva son T-shirt, dévoilant la large ecchymose qui s'étalait sur son torse. William hocha la tête, compatissant.

— Désolé, je ne savais pas. Qui est-ce qui t'a fait ça ?

— Je me suis disputé avec mon cousin, mentit-il. Il a insulté ma femme, je ne pouvais pas le laisser s'en tirer comme ça.

— En attendant, tu as l'air bien amoché.

— Tu ne sais pas ce que je lui ai mis, rétorqua Lúka en tentant un sourire.

— Nous devons parler, annonça William.

La compassion avait quitté ses traits, et il le dévisageait durement. Lúka se demanda ce qui avait bien pu se passer pour que Will réagisse ainsi envers lui. Après tout, c'était plutôt lui qui aurait eu des raisons de le frapper, et non l'inverse. Il s'assit avec précautions sur le fauteuil que son ami lui désignait.

— Je vais aller droit au but, commença William. Nous savons que tu as utilisé nos fonds pour mener à bien un projet qui t'a été proposé par Zyxan Technologies. Tu sais ce qui est stipulé dans ton contrat, ou tu veux que je te l'imprime et que j'entoure en rouge la partie où il est écrit que pendant toute la durée de ton contrat, tu ne travailleras pour aucune autre entreprise ?

— Je ne suis pas ta chose, Will, répliqua Lúka.

— Non, mais tu n'as pas le droit de prendre mon argent pour développer un projet qui n'est pas le nôtre ! Mais qu'est-ce que tu croyais, bon sang ! Tu pensais qu'on ne s'en apercevrait pas, peut-être ? Tu as détourné des centaines de milliers d'eurocrédits !

Lúka haussa les épaules.

— Je te le rendrai, ton fric.

— Mais j'y compte bien ! Tu étais mon ami, Lúka, j'avais confiance en toi ! Je t'ai laissé agir à ta guise parce que je pensais que tu étais loyal et honnête !

— Ne sois pas naïf. Personne n'est loyal et honnête, quand une opportunité pareille se présente. Mais si ça peut te rassurer, je n'ai jamais accepté le projet de Zyxan Tech. J'ai pris ton fric, mais je l'ai pris pour moi. Je comptais te le rendre, de toute manière. Je voulais te présenter le projet une fois que j'aurais été certain que tout pourrait fonctionner comme je l'avais prévu.

— Et tu penses que nous l'aurions accepté ?

— Bien sûr ! Qui refuserait ?

— Moi. Je refuse d'associer le nom de ma société et mon nom à une ignominie pareille. La C Corp n'a jamais eu pour objectif de promouvoir la pornographie.

— Tu ne comprends rien, Will. Ce n'est pas de la pornographie, c'est bien plus que cela ! s'exclama Lúka.

— Ah bon ? Alors excuse-moi, j'ai dû mal comprendre, ironisa-t-il. Je suis certain que personne ne pensera la même chose que moi en voyant ta créature. Tous les hommes se réjouiront sûrement d'avoir trouvé un nouveau partenaire pour jouer au poker et boire des bières en regardant le match de foot.

— Arrête de te moquer de moi. Nous savons tous les deux quelle sera l'utilisation principale de ce module.

— Je ne peux pas cautionner cela.

— Mais tu n'es pas tout seul, Will ! Les actionnaires verront tous le potentiel économique qu'ils peuvent tirer d'un projet pareil.

— J'ai quand même mon mot à dire.

— Mais moi aussi !

— Non, toi, tu es en rupture de contrat. Tu n'as rien à dire. Tu dois déjà t'estimer heureux que je ne porte pas plainte pour détournement de fonds.

— Ah ouais ? J'imagine déjà la tête de ton avocat quand tu lui expliqueras que j'ai détourné des fonds pour te proposer un projet révolutionnaire qui ferait exploser les bénéfices de la boîte. Il ne va pas te prendre pour un imbécile fini, non.

— Je refuse d'entrer en matière. Si tu proposes ton projet au conseil, je m'arrangerai pour qu'il ne passe pas. Si tu le proposes à Zyxan ou à n'importe quelle autre société qui en voudra, je porte plainte pour détournement de fonds et rupture de contrat, menaça-t-il.

Lúka soupira et lui jeta un regard rempli d'incompréhension.

— Tu ne vois pas que ce serait une occasion inespérée ? Si la C Corp ne le fait pas, une autre société s'en chargera, et adieu les bénéfices !

— Je prends ce risque.

— Mais pourquoi ? C'est stupide !

— Sans doute, mais c'est ma décision.

— Merde, Will ! J'ai passé plus de quatre ans à développer ce module, tu ne peux pas me faire ça ! se plaignit-il.

— Je suis désolé. Sincèrement, Lúka, as-tu vu la société dans laquelle nous vivons ? Tu penses que les gens ne sont pas assez seuls ? Tu veux leur enlever une des seules choses qui les rapproche encore pour la remplacer par du sexe virtuel ? Pourquoi crois-tu que les journalistes nous courent après constamment ? Pourquoi crois-tu que les journaux populaires ont pris de plus en plus d'importance ? Les gens s'ennuient ! Ils ne vivent plus que par procuration, et leurs petites vies sont tellement inintéressantes qu'ils seraient prêts à faire n'importe quoi pour y ajouter un peu d'action ! Ils vendent de la drogue à la sortie des écoles primaires, Lúka ! Tu veux les enfermer encore un peu plus dans leur bulle ? Regarde-toi !

— Comment ça ?

— Line est partie, et tu ne te demandes pas pourquoi ? Mais tu passais plus de temps avec ton ordinateur qu'avec elle ! Et j'ose espérer qu'elle n'a jamais appris la vérité sur ton fameux projet, appuya-t-il.

Lúka baissa les yeux, rougissant légèrement. William n'avait pas tort. Jamais il n'avait pensé à toutes ces conséquences.

— Ce qui t'est arrivé, ce qui est arrivé à Line, veux-tu que ça arrive à tous les couples un tant soit peu stables ?

— Les couples stables ne rencontreront pas ce genre de problèmes, contra Lúka.

— Ah, tu crois ça ? J'aimerais en être aussi certain.

Lúka releva les yeux et croisa le regard de William. Son ami avait raison, et il le savait. Mais son orgueil lui enjoignait de ne pas se laisser vaincre si facilement. Il remua un peu sur sa chaise, mal à l'aise. La douleur dans ses côtes se rappela à lui de manière plutôt désagréable, et il baissa la tête. Non, après ce qui s'était passé la veille avec Z'arkán, c'était une folie que de prévoir une commercialisation de ce module.

— Je suis désolé, William. Je te rendrai l'argent.

— Tu vas le proposer à Zyxan ?

— Non. Tu as raison sur toute la ligne. J'ai été con. Je me suis laissé emporter, et j'ai voulu relever le défi. Je pense que je m'ennuyais, et que j'avais besoin d'affronter des difficultés, à nouveau. Juste pour savoir si je serais capable de le faire.

— Le prix du génie, hein ? rétorqua William.

Mais sa voix s'était adoucie, et Lúka pouvait même lire une sorte de respect mêlé de surprise sur ses traits.

— Ouais, tu parles, soupira-t-il. Au moins, on est quittes. J'ai trahi ta confiance en détournant des fonds pour un projet peu recommandable, et toi, tu as couché avec ma femme.

— Je n'ai pas couché avec elle.

— Presque.

— Lúka, je te demande pardon, je…

— Laisse tomber. Je sais comment est Line quand elle veut quelque chose. J'en ai fait les frais hier soir, d'ailleurs.

— Pardon ?

— Je suis allé la voir, comme tu me l'avais conseillé. Elle m'a fait son numéro de charme, et nous avons passé la nuit ensemble. Pas que je doive me plaindre, loin de là. Mais ce matin, elle était redevenue aussi froide qu'un glaçon, et m'a gentiment laissé entendre qu'elle avait eu envie de coucher avec moi, et que cela s'arrêtait là. Elle s'est servie de moi.

— Ne dis pas ça. Elle a peut-être besoin de réfléchir, et…

— Avant de venir te voir, je suis passé par mon bureau, coupa Lúka. Et regarde ce qui était sympathiquement posé sur mon fauteuil, dans une belle enveloppe du service de Justice…

Il tira un papier plié en quatre de sa poche et le tendit à William. L'homme le parcourut des yeux, étonné.

— C'est une blague ?

— Non. Elle demande le divorce. Pour que l'enveloppe soit arrivée si rapidement, elle a dû faire la notification juste après que je parte. D'ailleurs, regarde l'heure en haut de la lettre. Douze heures cinquante-huit. Ils ont fait vite.

— Leurs bureaux sont de l'autre côté de la rue, expliqua William, machinalement. Je n'aurais jamais pensé qu'elle le ferait. Je suis navré. Tu tiens le coup ?

— Je n'ai pas trop eu le temps de m'y faire, vu que je devais te rejoindre à quatorze heures pile dans ton bureau, et que je n'ai même pas pu ouvrir la bouche avant de me retrouver plaqué contre le mur.

William hocha la tête, les yeux dans le vague. Il tira un papier d'un tiroir, et le tendit à Lúka. Celui-ci reconnut aussitôt l'emblème du service de Justice, et leva les sourcils.

— Mais qu'est-ce que…

— Rosalyn a demandé le divorce. J'ai reçu la notification ce matin, un peu avant dix heures. Entre ça et tes conneries, on ne peut vraiment pas dire que j'aie passé une bonne journée.

— Je ne comprends pas ! Elle n'a tout de même pas cru les idioties de ces journalistes, non ?

— Non, elle n'est pas si bête.

— Mais alors, pourquoi ?

— Elle a rencontré quelqu'un d'autre. A une de ces stupides soirées de charité que mon père organise toujours. Visiblement, cela faisait déjà quelques mois qu'ils avaient une liaison, et quand elle a vu le journal d'hier, elle s'est dit que ce serait le moment de m'en parler, lâcha-t-il avec ressentiment.

— Tu veux que je lui parle ? proposa Lúka.

— Ce serait inutile. Nous en avons assez parlé cette nuit. Elle a pris sa décision depuis quelques semaines, et elle ne reviendra pas dessus. Je savais qu'elle enverrait cette notification, ça n'a pas été une surprise. Je suis triste, bien sûr, mais je devais me douter que cela arriverait. Je n'étais jamais à la maison, et elle me l'a reproché assez souvent. Et avec le déménagement, il y a deux ans…

— Will, c'est ma faute, je suis désolé ! Je n'aurais pas dû te demander de venir ici, se reprocha Lúka.

— Laisse tomber, ce n'est la faute de personne. Ce sont des choses qui arrivent, c'est tout. Cela m'arrangeait bien de venir en France, avec tout ce qui se passe en ce moment aux Amériques Unies ! Sans compter qu'on paie moins d'impôts ici, plaisanta-t-il.

Mais Lúka n'avait pas le cœur à rire, et il dévisagea son ami avec détresse. William semblait prendre sa séparation d'avec Rosalyn bien mieux que lui, et il se sentait lamentable de lui avoir si souvent exposé ses problèmes, et d'être en partie responsable de la publication de cet article. Après tout, s'il n'avait pas demandé à Will d'aller parler à Line, rien de tout cela ne serait arrivé.

Son ami avait dû lire les remords sur son visage, car il lui fit un sourire qui se voulait optimiste.

— Ce n'est pas de ta faute et tu le sais, répéta-t-il. D'après ce que m'a dit Rosa, cela faisait des jours qu'elle essayait de m'en parler.

— Tu veux que je reprenne mon fils ?

— Non, il est bien, chez nous. Nous n'avons rien dit aux enfants, de toute manière, et je préférerais qu'ils ne se doutent de rien avant que nous ayons tout réglé. Rosalyn gardera John et Kirsten, c'est évident. Je suis bien trop souvent absent, et elle ne travaille pas. Et de toute manière, je pense que vous aussi, vous avez des choses à régler. Mikhail ne mérite pas d'être pris au milieu de tout cela.

— Je n'arrive toujours pas à croire que Line se soit servie de moi comme ça, se lamenta-t-il. Elle m'a laissé croire qu'elle voulait réfléchir, alors que sa décision était déjà prise. Tu penses que je devrais faire opposition ?

— Je ne crois pas que cela améliorerait les choses. Tu peux attendre les trois mois autorisés et voir si elle retire sa demande d'ici là, conseilla-t-il.

— C'est ce que tu vas faire ?

— Non. La décision de Rosalyn est prise, et je sais qu'elle ne changera pas d'avis. Je n'ai pas envie de traîner cette procédure de divorce sur des mois. Plus tôt ce sera réglé, mieux ce sera.

— Je t'admire, Will. Je serais incapable de garder mon calme comme tu le fais, déclara Lúka.

— Qu'y a-t-il d'autre à faire, de toute façon ? Et tu ne m'as pas vu hier soir, quand Rosalyn me l'a annoncé. Je n'en menais pas large et j'en voulais à la terre entière.

— Je crois que je suis toujours dans cette phase, reconnut Lúka.

— Oui, mais toi, tu as la consolation de te dire qu'elle t'aime toujours.

— C'est vrai. Je suis désolé…

— Il faut croire que notre destin est lié, ironisa-t-il. Bon, je pense très sincèrement qu'après une journée comme celle-ci, il n'y a pas grand-chose d'autre à faire que de traîner dans un bar jusqu'aux aurores et de se saouler. Tu m'accompagnes ?

Lúka se demanda comment William pouvait prendre avec autant d'humour la demande de divorce de sa femme. Tout ce que lui avait envie de faire, c'était de se mettre dans un coin sombre et de broyer du noir jusqu'à la mort par inanition. Cependant, il devait avouer qu'il ne refuserait pas un peu de compagnie.

— J'ai une meilleure idée : si on allait chez moi ? J'ai un baby-foot, ajouta-t-il.

— Alors dans ce cas…

William se leva et contourna son bureau. Il tendit une main à Lúka pour l'aider à se relever, mais celui-ci la refusa et se redressa en grimaçant.

— Je n'en suis pas encore au stade grabataire, protesta-t-il.

— Les gens ne t'ont pas posé de questions lorsque tu es arrivé avec cette tête-là ?

— Non. Ils étaient tous en pause-repas. Et j'ai joué la discrétion.

— Très bien. Dis, ça t'embêterait que je leur raconte que c'est moi qui t'ai amoché comme ça ?

— Pardon ?!!

— Ils s'attendent à ce que nous nous disputions. S'ils te voient comme ça, ils vont imaginer que j'ai enfin manifesté un sursaut de virilité. Ce serait bon pour mon autorité.

— Tu peux toujours rêver.

— Je plaisantais, se moqua William. Allons donc nous avachir sur ton canapé en buvant des bières et en regardant un match de foot, comme des hommes qui se respectent.

— Là aussi, tu plaisantes, j'espère…

William lui fit un sourire mystérieux et Lúka se sentit mieux. Son ami arrivait toujours à lui remonter le moral ou à éloigner son esprit de ses pensées moroses. Cela lui aurait fait mal de le perdre. Il avait déjà perdu sa femme, c'était suffisant. Cependant, au fond de lui-même, il ne put s'empêcher de se demander comment allait réagir Line, maintenant que Will se séparait de Rosalyn. Cesserait-elle de s'intéresser à lui, ou chercherait-elle au contraire à le revoir ?