CHAPITRE V

Line s'éveilla lentement, un peu vaseuse. Les rideaux étaient tirés, cependant la pièce baignait déjà dans une clarté sourde aux teintes ocre et le jour perçait là où le tissu s'était légèrement écarté du mur. Un coup d'œil au réveil lui apprit qu'il était sept heures passées, et elle soupira. Les souvenirs de la nuit précédente lui revenaient en tête. Elle rougit, gênée. À côté d'elle, la place était vide, mais encore tiède. Le murmure régulier de la douche lui parvenait de la salle de bain et la rassura : William n'était pas parti durant son sommeil.

Elle se redressa avec des gestes hésitants, affligée à nouveau par un affreux mal de crâne. Il restait sûrement des cachets d'aspirine dans le salon, mais elle voulait être présente lorsque William sortirait de la salle de bain. Par automatisme, elle passa la main dans ses cheveux, qu'elle trouva terriblement emmêlés. Elle aurait dû les tresser avant de s'endormir, néanmoins elle n'avait pas vraiment eu la tête à ça… Qu'importe, elle demanderait à Lyen de les brosser. La femme adorait la coiffer.

Lyen ! Elle l'avait presque oubliée ! Si William la voyait, que penserait-il ? Elle n'avait pas eu le temps de s'occuper de lui procurer des lentilles de contact, et de toute manière, il n'y avait pas que ses yeux qui posaient problème… Que faire de sa polydactylie et de son visage aux traits bien trop inhabituels ? Son ami était encore sous la douche, elle aurait juste le temps d'aller la voir pour lui demander de ne pas quitter sa chambre…

Rapidement, elle enfila le peignoir qui traînait sur le sol et ouvrit la porte. Mikhail était déjà dans le salon, planté devant l'holovision. Elle s'approcha de lui et l'embrassa sur la joue.

— Bonjour mon bébé ! Tu as bien dormi ?

Il essuya sa joue d'un air renfrogné et garda ses yeux fixés sur l'écran. Il avait désactivé les hologrammes — qui mettaient Lyen mal à l'aise — et Line devait s'avouer plutôt satisfaite. Pas qu'elle ait quelque chose contre le fait de voir des monstres verts à deux têtes courir à travers toute la pièce, non, mais tout de même, ce calme était bienvenu.

— Lyen dort encore ? lui demanda-t-elle.

Il secoua la tête.

— Tu es drôlement de bonne humeur, aujourd'hui, insinua-t-il en lui jetant un regard froid.

Elle percevait très nettement le reproche dans sa voix et rougit. C'est vrai, elle était de bonne humeur. Elle se sentait mieux et elle avait l'impression que c'était la première fois depuis une semaine qu'elle ne craignait pas de fondre en larmes à la moindre occasion.

— William est encore là. Ne lui parle pas de Lyen, s'il te plaît.

— Je ne lui parlerai pas d'elle. Ta robe est à l'envers, décréta-t-il avant de reporter sur son dessin animé.

Line baissa les yeux et remarqua les coutures de sa nuisette, à travers l'échancrure de son peignoir. Elle se mordit les lèvres et referma celui-ci, serrant un peu plus la ceinture en tissu-éponge autour de sa taille. Il n'allait pas être facile de sauver les apparences… Mikhail n'était pas stupide : même s'il n'avait encore qu'une vague idée de la sexualité, il savait que William avait dormi avec elle, un rôle qui n'avait jusqu'alors été réservé qu'à son père.

La chambre de Lyen était ouverte, et Line entra, cherchant la jeune femme des yeux. La pièce était vide, mais elle entendait l'eau couler dans la salle de bain. Elle poussa la porte et découvrit Lyen dans la baignoire, le visage plongé dans l'eau et les yeux fermés. La femme releva ses paupières, dévisagea Line à travers le voile aquatique, puis se redressa, les joues ruisselantes.

— Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Line.

— J'aime bien l'eau, répondit-elle. Quand j'étais petite, ma sœur et moi allions souvent nager dans le lac sacré. Ça me manque…

Un instant, une ombre passa sur son visage, et Line sentit la tristesse l'envahir. Elle aussi se souvenait bien des deux petites filles terrorisées qui étaient arrivées un jour au laboratoire… Mais Lyen se reprit bien vite, et son indifférence habituelle regagna ses traits.

— Je t'emmènerai à la piscine de l'hôtel, si tu veux, proposa Line. Tu pourras mieux y nager que dans cette baignoire minuscule.

Lyen lui fit un sourire plein de gratitude et la culpabilité s'abattit sur ses épaules : depuis une semaine, elle n'avait pensé qu'à elle, sans jamais se soucier du bien-être de la femme ou de celui de Mikhail. Elle ne lui avait toujours pas acheté de vêtements à sa taille, ne s'était pas encore occupée des lentilles de contact pour cacher son regard félin…

— Lyen, je suis désolée, mais il va falloir que tu restes cachée ici pendant encore un petit moment. William est toujours là, et je ne veux pas qu'il te voie. Mais après, je te promets que je m'occuperai de toi.

— Tu ferais mieux de t'occuper de Mikhail, rétorqua-t-elle.

Son sourire avait disparu et son regard était dur. Line baissa les yeux ; Lyen n'avait pas tort.

— Oui, c'est vrai, je… Ecoute, on en reparle plus tard, d'accord ? Je t'apporterai à manger dès qu'il sera parti.

Elle n'attendit pas la réponse de Lyen et se dépêcha de battre en retraite, soulagée d'échapper à son mépris presque palpable. William devait être sorti de la douche, à présent… Une fois dans la chambre, elle ferma soigneusement la porte et s'adossa au mur, fermant les yeux un instant. Le bruit de l'eau avait cessé et il était probablement en train de s'habiller. Elle soupira, puis fit quelques pas et s'assit sur le rebord du lit, avant de remettre un semblant d'ordre dans ses cheveux. Elle hésita à se débarrasser du lourd peignoir, mais se ravisa : elle aurait l'air très bête avec sa nuisette à l'envers.

Quelques minutes plus tard, William sortit de la salle de bain. Ses cheveux étaient encore mouillés et lui donnaient un air un peu ébouriffé qu'elle trouva plutôt comique.

— Tu as bien dormi ? lui demanda-t-il.

Elle hocha la tête, les yeux rivés sur lui. Il s'assit à côté d'elle et lui sourit.

— Toi ?

— Ça va, répondit-il. J'aurais bien dormi un peu plus longtemps, mais je dois aller bosser.

— Tu es obligé ?

— Bien sûr, quelle question !

— Mais je pensais que… J'ai envie d'aller me promener un peu dans Bruxelles avec Mikhail, et j'aurais aimé que tu viennes avec nous, déclara-t-elle.

Elle avait baissé les yeux et triturait le bord de son peignoir. William s'en amusa : il avait vu Mikhail faire exactement le même geste la veille.

— Ce matin, j'ai une réunion importante que je ne peux pas annuler. Mais je pourrai peut-être me libérer cet après-midi, ajouta-t-il.

Line lui sourit et il entoura tendrement ses épaules de son bras.

— Le premier sourire de la journée, commenta-t-il. Il a été drôlement long à venir…

— Will, je… À propos de ce qui s'est passé cette nuit… murmura-t-elle.

— N'en parlons plus. Pour moi, cela ne change rien à notre amitié, et j'espère que pour toi non plus.

— Je ne sais pas. Je ne sais plus quoi penser. Je me sens terriblement gênée.

— Il ne faut pas. Ce n'est pas si grave…

Il la serra doucement contre lui et effleura sa tempe d'un chaste baiser. Elle baissa la tête comme une petite fille coupable.

— J'aime être avec toi, souffla-t-elle. Je n'ai pas envie que tu m'évites.

— Je n'en ai pas l'intention. Mais restons amis, tu veux bien ?

— Juste amis ?

Son visage était triste et il sentait bien qu'elle mourait d'envie qu'il la prenne à nouveau dans ses bras et qu'il l'embrasse, comme il l'avait fait quelques heures plus tôt.

— Line, je ne peux pas être plus que ton ami, appuya-t-il. Je t'aime beaucoup, tu es une femme que j'apprécie énormément, tu me plais terriblement aussi, mais ça n'ira pas plus loin. Ce serait idiot de faire tant de mal autour de nous : tu aimes encore Lúka, même si pour l'instant tu es furieuse contre lui, et j'aime Rosalyn. Ce qui s'est passé entre nous ne change rien à cela.

— Je crois que ce n'est pas vrai, contra-t-elle doucement.

Elle caressa sa joue. Sa peau était douce et fraîche. Un peu humide là où l'eau avait coulé de ses cheveux. Elle y déposa un baiser beaucoup trop tendre pour être amical. Il se tourna vers elle et plongea ses yeux dans les siens. Elle l'embrassa à nouveau, cette fois presque sur les lèvres.

— Ce n'est pas à ça que je pensais quand je disais "restons amis", objecta-t-il.

Mais il ne fit rien pour la repousser et lorsqu'elle effleura ses lèvres, il l'attira contre lui et l'embrassa. Elle commença à défaire sa cravate, et il l'arrêta.

— Je vais être en retard…

— C'est si important ?

— J'imagine que non.

Il détacha la ceinture en tissu-éponge et repoussa le peignoir, impatient de pouvoir à nouveau poser les mains sur sa peau douce…

***

William se rhabillait avec des gestes brusques, la mâchoire crispée. Ses doigts se battaient avec les boutons de sa chemise, impatients et agacés. Dans le lit, Line s'était enroulée dans les draps et lui tournait le dos, ses longs cheveux étalés autour d'elle comme une corolle pâle.

— Je suis désolée, murmura-t-elle.

— Oui, moi aussi. La réunion de ce matin était importante, et non seulement je vais devoir expliquer à Rosalyn pourquoi je ne suis pas rentré hier soir, mais en plus, Lúka va s'empresser de me poser des questions sur mon absence.

— Je pensais que… Will, je te demande pardon, fit-elle, se retournant pour lui jeter un regard implorant.

Il hocha la tête et rentra les pans de sa chemise dans son pantalon. Il se baissa et ramassa sa cravate sur le sol. Rapidement, il la passa autour de son cou et fit un nœud plus ou moins présentable.

— Tu es toujours d'accord de m'accompagner, cet après-midi ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.

— On verra. J'aurai sûrement du travail à rattraper. Je t'appellerai vers deux heures.

— William, ne m'en veux pas, je t'en prie !

— Je ne t'en veux pas. C'est à moi-même que j'en veux, décréta-t-il. À présent, il faut vraiment que je parte.

Elle se redressa, tenant le drap pour couvrir sa poitrine nue. Elle était bouleversée, et William sentit la culpabilité l'envahir.

— Je t'appelle, répéta-t-il, avant de se diriger vers la porte.

— Tu ne m'embrasses pas ?

Il se pencha et déposa un baiser rapide sur sa joue. Elle passa ses bras autour de son cou pour en réclamer un autre. Il se dégagea gentiment mais fermement.

— Arrête ce petit jeu, Line, cela n'a plus rien de drôle.

Il ouvrit la porte et quitta la pièce sans se retourner. Line se mordit les lèvres, les larmes aux yeux, et enfouit son visage dans le drap, réprimant une envie de hurler. Qu'avait-elle fait ?!!

***

La température était réglée au maximum et l'eau presque brûlante frappait sa peau comme une gigantesque gifle, mais Line resta stoïque, à souffrir le martyre, serrant les dents. Au bout de quelques instants, elle s'empara d'un gant de toilette et frotta son corps à en arracher la peau. Ses larmes se mêlaient à l'eau punitive qui glissait sur elle en une mousse parfum pomme. Elle n'avait pas choisi cette senteur au hasard. Elle n'était pas croyante, mais le fruit du péché lui semblait plus qu'approprié en ces circonstances.

Finalement, n'en pouvant plus, elle baissa la température et se laissa tomber dans la baignoire, les épaules secouées de sanglots. La force de l'eau défit le chignon lâche qu'elle avait fait à la hâte, et ses cheveux mouillés l'entourèrent d'un rideau ruisselant, baignant dans les quelques centimètres de pomme-péché liquide. Elle remonta ses genoux sous son menton et les entoura de ses bras. Elle avait envie de disparaître…

***

Lyen démêlait les longs cheveux blonds sans la moindre douceur, lui arrachant parfois un cri de douleur. La tête baissée, Line sanglotait toujours, enveloppée dans son peignoir. Elle se moucha pour la quatrième fois, et la femme poussa un profond soupir.

— Tu veux bien arrêter de pleurnicher comme une gamine ?

— Je… Je veux mourir…

— Eh bien ce ne sera pas pour aujourd'hui. Au cas où tu l'aurais oublié, tu n'es pas seule au monde, et tu as des responsabilités, cingla Lyen en donnant un coup brusque pour défaire un nœud. Regarde ton fils ! Tu crois qu'il est heureux de te voir comme ça ?

Line jeta un coup d'œil à Mikhail. Le petit garçon l'observait d'un air triste et légèrement résigné. Elle baissa les yeux et sanglota de plus belle.

— Line, reprends-toi ! ordonna Lyen. Tu n'as pas le droit de te montrer si faible devant lui. Tu es sa mère. Tu es censée être là pour le protéger, pas le contraire.

La jeune femme essuya ses larmes de la manche de son peignoir, mais ses hoquets étouffés secouaient encore son corps maigre. Mikhail se leva du fauteuil où il s'était assis, prit un croissant et se réfugia dans sa chambre.

— Tu vois ce que tu as fait ? lui reprocha Lyen.

— Arrête d'être aussi dure avec moi, s'il te plaît ! Je n'ai pas besoin de ça !

— Oh, si, tu en as besoin ! Je ne connais pas ce William, mais d'après ce que m'a dit Mikhail, il est l'ami de Lúka. Comment as-tu pu faire une chose pareille ?!! Alors que ton fils était dans la pièce d'à côté ?

— J'ai honte de moi et tu le sais ! s'écria-t-elle. Arrête, Lyen ! Je ne veux pas en parler !

— Donner son corps à cet homme… N'as-tu donc aucun respect pour toi-même ?

Line laissa à nouveau les larmes couler sur ses joues. Elle se retourna pour faire face à Lyen et lui arracha presque la brosse des mains. Ses lèvres tremblaient et son visage était rouge de colère.

— Je ne te permets pas de me juger ! Tu ne sais même pas ce qui s'est passé !

— Je le devine, en tout cas.

Lyen recula sa chaise et croisa les bras sur sa poitrine, les sourcils froncés. Line baissa les yeux, incapable de soutenir son regard.

— Il ne s'est rien passé, souffla-t-elle. Rien.

— Et tu vas me faire croire ça ? Il a passé la nuit avec toi.

— Je te dis qu'il ne s'est rien passé, répéta Line. Si tu ne me crois pas, tant pis. Je n'ai pas pu. L'idée qu'un autre homme me touche… Non, c'était impossible. Nous nous sommes embrassés, mais c'est tout.

Lyen sembla se radoucir et elle lui reprit la brosse des mains. Line se retourna, docile. La femme recommença à démêler ses cheveux, avec un peu plus de délicatesse, cette fois.

— Qu'est-ce que je connais aux rapports humains, de toute façon ? marmonna-t-elle en s'acharnant sur un nœud récalcitrant. Tu fais bien ce que tu veux, après tout. Mais à l'avenir, abstiens-toi de le faire à quelques mètres de ton fils.

— Cela ne se reproduira pas, déclara Line.

— Je pense que ce serait mieux pour lui, en effet. Tu vas le revoir ?

— Oui, sûrement. Mais il doit m'en vouloir. Il a dit qu'il m'appellerait cet après-midi. A deux heures, précisa-t-elle.

— Et s'il ne t'appelle pas ?

Line resta silencieuse. Depuis que William était parti, elle ne pensait qu'à cela : et s'il ne l'appelait pas ? S'il refusait de la revoir ? Après tout, il aurait d'excellentes raisons de lui tenir rigueur de son comportement… Et Rosalyn ! Comment pourrait-elle encore la regarder en face ? Elle n'avait pensé qu'à elle, à son petit amour-propre ridicule. Elle avait voulu William, s'était débrouillée pour se rendre irrésistible à ses yeux, mêlant télépathie et pouvoir de persuasion, puis, lorsqu'il avait été à elle, elle l'avait simplement écarté, sans tenir compte de ses désirs. Et si ce qui s'était passé entre eux venait à se savoir, les conséquences seraient terribles. Lúka ne le supporterait pas et blâmerait William, Rosalyn déciderait peut-être de le quitter, Will serait malheureux, et qu'y aurait-elle gagné ? Un homme l'avait trouvée suffisamment belle pour faire à sa femme ce que Lúka lui avait fait à elle, la belle affaire ! Que cela lui avait-elle apporté ? Elle avait sans doute perdu un ami et le peu de respect qu'elle avait encore pour elle-même. Lyen la regardait avec un mépris encore plus évident que d'habitude, quant à Mikhail, il ne voulait même plus lui parler…

— Je ne sais pas quoi faire, Lyen, avoua-t-elle. J'ai l'impression que je serai incapable de m'occuper de vous deux.

— Tu connais mon opinion là-dessus. Il est encore temps de revenir en arrière. Lúka t'aime toujours, et je sais que toi aussi.

— Non, je ne peux pas… C'est impossible. Je ne peux plus vivre avec lui, je te l'ai dit.

— Mikhail vous a entendu, la semaine dernière, déclara-t-elle.

— Oui, je sais bien. Nous nous sommes laissés emporter.

— Non, je veux dire… Il sait la vérité. Sur Lúka et toi. Il sait que vous êtes frère et sœur.

Line eut l'impression que son cœur s'arrêtait, et un long frisson glacé la traversa. Le visage blême, elle se tourna vers Lyen.

— Oh, non ! Et comment… Est-ce qu'il a dit quelque chose à propos de ça ?

— Il n'a pas posé de question. Il n'en a pas reparlé.

— Mais… Tu es sûre qu'il a compris ? Il nous a peut-être entendu, mais…

— Ton fils n'est pas stupide. Il a très bien compris. De toute façon, combien de temps comptiez-vous le lui cacher ?

Line secoua la tête, catastrophée. Jamais ils n'avaient eu l'intention de lui dire quoi que ce soit !

— Tu penses qu'il nous trouve anormaux ? demanda-t-elle.

— Vous êtes ses parents. Et je ne crois pas qu'il sache que c'est mal, ajouta-t-elle.

— Mais un jour, il le saura… Nous voulions éviter ça.

— Line, tu ne peux rien y changer, lui fit remarquer Lyen. Il connaît la vérité, et il faudra faire avec.

— J'imagine que tu as raison. Il sera temps d'aviser, lorsqu'il me posera des questions. Tu crois que je devrais lui parler ?

— Pas pour l'instant. Il est trop jeune. Il a beau être très intelligent, il y a encore des choses qu'il ne comprend pas. Ce n'est qu'un tout petit garçon !

Line lui sourit et se détendit quelque peu. Elle se retourna pour que Lyen puisse continuer à démêler ses cheveux et ferma les yeux, essayant de penser à quelque chose d'agréable. Ce n'était pas facile. Son esprit était occupé presque entièrement par Lúka, William et Mikhail…

— Lyen, merci. Je ne sais pas ce que je ferais, sans toi, dit-elle.

La femme haussa les épaules et reprit le mouvement presque régulier du brossage de ses cheveux.

— Il faut que je te parle de quelque chose, commença-t-elle d'un ton froid.

— Vas-y.

Lyen hésita, puis décida que ce n'était pas le bon moment. Line était incapable de réfléchir objectivement, et elle était encore bien trop fragile psychologiquement pour apprendre une pareille nouvelle. Mais il ne faudrait pas tarder : le temps était compté…

— Mikhail a besoin de prendre un peu l'air, reprit-elle. Il sort sur le balcon, mais ce n'est pas assez. Cet enfant a mauvaise mine, tu devrais l'emmener se promener.

— C'est ce que j'ai prévu de faire cet après-midi, répondit Line. William nous accompagnera peut-être. Et Mikhail va sûrement aller passer quelques jours chez lui.

En temps normal, cette nouvelle aurait bouleversé Lyen, mais elle saisit d'emblée toutes les implications et tous les avantages qui découleraient de l'absence de Mikhail. Seule avec Line, elle pourrait enfin lui parler, et elle n'aurait aucun mal à influencer sa prise de décision…

— C'est une très bonne idée, conclut-elle. Il sera bien, chez William.

***

Lorsque le téléphone sonna, Line bondit presque pour prendre l'appel. Il était quatorze heures treize, et elle avait passé la dernière demi-heure à tourner en rond, désespérant d'entendre l'annonce d'une demande de communication. Elle s'était rongé les sangs durant les cinq dernières minutes, certaine que William déciderait finalement de ne pas l'appeler. Lyen lui jeta un regard désapprobateur, mais Line ne parvint pas à faire disparaître le sourire plein d'espoir qui s'était dessiné sur ses lèvres.

— Line ? C'est William.

— Je sais.

Il y eut un silence un peu gêné ; Line était très consciente de la présence de Lyen à quelques mètres d'elle. La femme faisait semblant de s'intéresser aux reliefs de son repas, mais elle savait bien qu'elle surveillait ses moindres paroles.

— Ton absence à la réunion de ce matin n'a pas été trop problématique ? demanda-t-elle.

— Lúka s'est très bien débrouillé sans moi, il paraît. Mais tout le monde était un peu surpris que je ne sois pas là.

— Il t'a posé des questions sur moi ?

— A ton avis ? Il savait que je voulais venir te voir, hier soir. C'est la première chose qu'il m'a demandée ce matin, avant même de me reprocher mon retard.

— Et qu'est-ce que tu lui as dit ?

Son inquiétude faisait trembler sa voix et les battements de son cœur s'étaient accélérés.

— La vérité. Qu'on avait parlé jusque tard dans la nuit.

— Tu lui as dit ce qui… Tu lui as dit que tu avais passé la nuit avec moi ? murmura-t-elle, la voix mal assurée.

— Disons que j'ai menti par omission. Je pense que ce ne serait pas une excellente idée qu'il l'apprenne. C'est mon meilleur ami, je ne veux pas le perdre. Et je suis sûr que tu approuves ma décision.

Line relâcha sa respiration, soulagée. Bien sûr, elle savait que Lúka ne serait pas dupe. Bien sûr, elle savait que la vérité finirait par éclater au grand jour. Bien sûr, elle savait que mentir à un télépathe n'était pas la plus brillante des idées. Cependant, pour le moment, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter.

— Line, est-ce que… Veux-tu encore que je t'accompagne en ville, cet après-midi ? s'enquit-il.

La jeune femme ouvrit de grands yeux ronds et fut heureuse d'avoir désactivé la communication visuelle. Après ce qui s'était passé, elle avait pensé que William refuserait de passer l'après-midi avec elle, et elle l'aurait compris.

— Oui, j'en serais très heureuse ! Je croyais que tu ne voudrais pas, je suis un peu surprise, avoua-t-elle.

— Je t'ai dit que je viendrais si je pouvais me libérer, et c'est le cas. Je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas voulu venir.

— Eh bien, après ce qui s'est passé, je pensais que tu m'en voudrais. Ce matin, tu avais l'air plutôt énervé après moi…

— C'est après moi-même que j'étais énervé. Je m'excuse, je ne voulais pas que tu aies cette impression.

— Tu es trop gentil, Will. Tu n'as pas à t'excuser. Tout était de ma faute, de toute manière. Rosalyn s'est doutée de quelque chose ?

— Je ne sais pas. Je lui ai dit que j'avais dû bosser très tard sur un projet avec Lúka, et que j'avais complètement oublié de l'appeler. Elle pense que j'ai passé la nuit chez lui.

— C'est bien. Je suis soulagée que tu n'aies pas eu de problèmes à cause de moi. Je me sens si mal à l'aise !

— Je me sens un peu mal à l'aise aussi, déclara-t-il. Je pense que ce serait bien qu'on se voie, cet après-midi. Je passe vous chercher vers quinze heures, si ça te va ? proposa-t-il. Il n'y a pas trop de circulation sur la voie rapide à cette heure-ci, je pense arriver à faire le trajet en une demi-heure. Je t'appelle si j'ai du retard.

— Quinze heures, c'est parfait, approuva-t-elle.

— A tout à l'heure, alors.

— Will ?

— Oui ?

— Merci pour tout ce que tu fais. Tu es vraiment quelqu'un de bien.

— Toi aussi, Line.

Il coupa la communication, et la jeune femme se cala dans son fauteuil, un grand sourire aux lèvres. Elle ferma les yeux, oubliant un instant la présence de Lyen, et pensa aux lèvres de William sur les siennes, à son corps tout contre le sien… Mais elle ne devait pas se faire d'illusions. Ils resteraient amis. Elle devait déjà s'estimer heureuse qu'il veuille encore lui parler, après ce qui s'était passé…

— J'imagine que vous allez vous voir, vu ton sourire idiot, cingla Lyen.

Cela lui fit l'effet d'une douche froide, et son prétendu sourire idiot s'effaça aussitôt. Elle jeta un regard noir à la femme, puis se leva et quitta la pièce pour rejoindre Mikhail. Le petit garçon était couché sur son lit, un livre dans les mains, et ne leva pas la tête lorsqu'elle s'assit près de lui.

— Qu'est-ce que tu lis, mon chéri ?

Sans un mot, il referma à demi le livre pour lui montrer la couverture. Il s'agissait d'un roman de Barjavel, un de plus que Lyen avait dû prendre dans la grande bibliothèque de son père. Une rose au Paradis. Elle se demanda si elle l'avait lu, puis pâlit en se rappelant que ce livre traitait de jumeaux incestueux. Encore une fois, Lyen avait fait fort…

— Et c'est bien ? insista-t-elle, réclamant un peu d'attention de sa part.

— Oui, c'est bien. Ça m'aide à comprendre plein de choses.

— Des choses ? Quel genre de choses ?

— Des choses sur toi et papa, répondit-il, avant de se replonger dans sa lecture. Mais vous n'étiez pas enfermés, vous auriez pu sortir et voir d'autres gens, non ? ajouta-t-il après quelques instants.

Line soupira et baissa les yeux. Pourquoi son fils était-il si intelligent et si mature ? Pourquoi ne pouvait-il pas être comme les enfants de son âge ?

— Je suis comme je suis, maman, lui reprocha-t-il. Tu ne peux pas m'en vouloir d'être différent.

Elle se mordit la lèvre, honteuse d'avoir laissé échapper ses pensées. Mikhail maîtrisait de mieux en mieux son pouvoir de télépathie, et cela commençait à devenir problématique. Parfois, elle devait même avouer qu'il l'effrayait un peu.

— Je ne t'en veux pas, lui assura-t-elle. C'est juste que… Ce n'est pas facile. C'est bientôt toi qui prendras soin de moi et plus le contraire, plaisanta-t-elle.

Elle rit, mais ce rire n'avait rien de joyeux. Au fond d'elle-même, elle avait bien l'impression que c'était déjà le cas.

— Tu n'as jamais rencontré un homme qui te plaisait plus que papa ?

— Nous étions enfermés. Je ne t'en ai jamais parlé, je pensais que tu étais encore un peu jeune pour cela, mais je me rends bien compte que j'avais tort. Notre père ne nous laissait pas quitter le Laboratoire. En réalité, Lúka pouvait sortir presque à sa guise, mais pas moi. La première fois que j'ai vu le ciel, j'étais déjà enceinte de toi, raconta-t-elle.

— C'était avant ou après la mort de votre père ?

— Pourquoi veux-tu savoir ça ? répliqua Line sur un ton trop nerveux.

Il haussa les épaules et tourna la page de son livre. La jeune femme, en le voyant déjà si sérieux et si adulte, se demanda comment il serait plus tard. Sans doute comme Lúka. Et c'est bien cela qui lui faisait peur. Elle avança une main pour caresser ses cheveux, mais il s'écarta avec une moue agacée. Elle laissa retomber son bras, déçue.

— C'était après sa mort, répondit-elle enfin. De son vivant, il ne m'aurait jamais laissée sortir. Et il ne t'aurait pas laissé sortir non plus, ajouta-t-elle.

— Il est mort comment ?

Line ferma les yeux, tentant de chasser les horribles images qui venaient de s'immiscer dans son esprit… Tout ce sang ! Jamais encore elle n'avait vu tant de sang ! Et les grands yeux vides de son père qui la fixaient même à travers le rideau de la mort ! Elle déglutit péniblement et prit une profonde inspiration.

— Il est mort dans son sommeil. Sans doute une crise cardiaque.

— Tu mens ! l'accusa-t-il. Pourquoi tu me mens ? Je sais que c'est faux !

Il avait presque crié et Line se recula, le visage blême. Aussitôt, il sembla se calmer, et posa enfin son livre pour s'asseoir sur le lit et lui faire face.

— Je suis désolé, maman, je ne voulais pas crier. Mais je n'aime pas quand tu me dis des mensonges.

— Certaines vérités sont encore trop difficiles à accepter. Et tu n'es qu'un enfant. Cet après-midi, on va aller se promener, décréta-t-elle sans la moindre transition, désireuse de changer au plus vite la tournure que prenait cette trop étrange conversation.

— Se… promener ? répéta Mikhail, incrédule. Tu veux dire, sortir de cet hôtel et aller dehors ?

— Ne commence pas comme ton père, rétorqua-t-elle.

— Non, c'est juste que… Je trouve ça très bien, mais je ne m'y attendais pas. Lyen pourra venir avec nous ?

— Non, pas cette fois. Elle n'a toujours pas de papiers d'identité, et avec ses yeux et ses mains, n'importe qui la repèrerait.

— Donc, c'est juste nous deux ?

— William vient avec nous.

Mikhail ne fit pas le moindre commentaire, et à son expression indifférente, Line fut incapable de savoir si cette nouvelle l'ennuyait ou s'il s'en moquait. Elle se demanda si le moment était bien choisi pour lui parler de ce qu'il avait vu la veille, puis décida qu'il n'y aurait jamais de bon moment et que repousser sans cesse ses obligations et ses responsabilités ne la mènerait à rien.

— Tu aimes bien William, Mikhail ?

— Il est sympa.

— Je sais que tu nous as vus, hier soir, avança-t-elle.

— Tu veux dire lorsque tu t'es jetée sur lui pour l'embrasser et qu'il ne savait pas comment faire pour se débarrasser de toi ?

Ces mots n'avaient rien à faire dans la bouche d'un enfant de son âge, mais ils trouvèrent leur cible et Line rougit, honteuse.

— Oui, c'est de ça que je parle. Je suis désolée de m'être comportée ainsi et je n'ai absolument aucune excuse, mais je te demande de me pardonner.

— Pourquoi ? Ce n'est pas à moi que tu dois le demander. Je m'en fiche que tu embrasses William. Je m'en fiche qu'il ait passé la nuit avec toi et que vous vous soyez embrassés encore, appuya-t-il. Mais papa ne sera pas du même avis, prédit-il d'un ton sombre.

— Tu ne vas quand même pas lui dire ? s'effraya Line.

— Je ne lui dirai rien. Mais il le saura quand même.

Line n'ajouta rien. Il n'y avait rien à ajouter. Mikhail avait raison. Lúka était de nature suspicieuse, et s'il se doutait de quelque chose, il lui suffirait de lire l'esprit de William. Elle savait qu'il n'y avait qu'une seule chose à faire. Elle l'avait fait pour Ludméa de nombreuses fois, elle n'aurait aucun mal à le faire à son ami. Cependant, elle ne s'y résoudrait pas. Peut-être par vengeance, peut-être aussi par égoïsme. Mais elle n'était pas prête à laisser partir William, tout comme elle n'était pas prête à pardonner à son frère tout le mal qu'il lui avait fait. Et elle n'aurait pas la moindre difficulté à faire face à sa conscience. C'était sans doute ce qui l'effrayait le plus.

***

Le ciel avait rarement été si bleu et Line, appuyée contre l'épaule de William, renversa la tête en arrière, les yeux pétillants et un sourire aux lèvres. Pas le moindre nuage… Les navettes n'avaient pas de droit de circulation au-dessus de la rue marchande, et le bruit ambiant s'en trouvait drastiquement diminué. Mikhail, redevenu le petit garçon timide qu'il pouvait être parfois, s'accrochait au tissu de sa longue robe noire à fleurs violettes. Il jetait des regards inquiets autour de lui, sursautant dès qu'un passant le frôlait. Line lui avait mis une casquette pour le protéger du soleil, et il s'était empressé de la retourner, comme il avait si souvent vu sa mère le faire. Elle avait souri, attendrie. Elle-même s'était contentée d'une paire de lunettes de soleil, pour cacher ses yeux encore un peu trop rouges. Ses cheveux parfaitement lisses étaient agités par une légère brise, et à la façon dont William la dévorait des yeux, elle savait qu'elle avait fait le bon choix en les laissant libres. Elle lui sourit, charmeuse.

— Tu es très en beauté aujourd'hui, commenta-t-il.

— Ah bon ? Parce que je ne l'étais pas, hier soir, lorsque je nageais dans le gin ?

— Ce n'est pas drôle, décréta-t-il.

Mais cela ne l'empêcha pas de lui rendre son sourire et de lui effleurer les cheveux d'un geste tendre. Line baissa les yeux, les joues légèrement empourprées. Elle prit la main de son fils dans la sienne et perçut le soulagement de Mikhail ; il n'avait pas l'habitude de sortir en pleine ville, et les foules l'effrayaient. L'endroit était plutôt peuplé, et le McDonald's à quelques pas d'eux attirait les passants. Ils s'éloignèrent un peu. Le petit garçon ouvrait de grands yeux étonnés et collait presque son nez aux vitrines multicolores qui bordaient la rue. Line ne regardait que William, notant la manière dont le vent faisait s'agiter ses cheveux châtains pour lui redonner un instant l'air ébouriffé qu'il avait eu le matin même en sortant de la salle de bain. Il s'était débarrassé de sa veste et de sa cravate et avait ouvert les trois premiers boutons de sa chemise bleue. Tout comme Ruan, il aimait les couleurs claires, et le bleu en particulier. Cela faisait sans doute ressortir la couleur de ses yeux, mais sous la teinte sépia des lunettes de soleil, elle n'aurait pu l'assurer.

Un marchand de glaces ambulant promenait son chariot dans la rue, et Line eut soudain l'impression de se retrouver dans un des vieux films de son père. Elle sourit et Mikhail la tira par la main.

— Maman, maman ! Je peux avoir une glace, dis ?

Il lui offrit un sourire innocent, et elle ne put s'empêcher de rire. Ses yeux étaient plus verts que jamais, couleur menthe à l'eau. Quelques mèches de jais s'échappaient de sa casquette et tombaient sur son front pâle. Il ressemblait tellement à Lúka qu'elle sentit son cœur se serrer. Elle l'attira contre elle avec affection.

— C'est marrant, ces marchands de glaces ambulants, commenta William. On pourrait croire qu'avec la technologie d'aujourd'hui, les gens se moqueraient de ce genre de vieilles traditions, mais non, ils y sont attachés et en redemandent.

— Pas facile à comprendre, pour Lúka et toi, hein ? insinua Line. On dirait que vous voulez aller plus vite que votre temps, au détriment de toutes les valeurs morales.

— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Il fronça les sourcils, n'appréciant guère le ton soudain méprisant qu'elle avait à son égard.

— Je parlais de la nouvelle version de Z'arkán. Celle qui peut faire toutes sortes de choses plutôt physiques, appuya-t-elle.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Elle lui jeta un drôle de regard, qu'il ne vit pas, puis se détendit. Non, il ne voyait vraiment pas de quoi elle parlait. Et il était sincère. Ce qui rendait les choses encore bien plus graves. La version que Lúka avait tenté de lui faire avaler ne tenait plus debout. Ainsi, il lui avait menti sur toute la ligne. Ce n'était pas pour satisfaire aux exigences des investisseurs qu'il avait créé cette interface holographique tactile, mais bien pour son propre plaisir ! Pour satisfaire elle ne savait quelle pulsion, sans doute la même que celle qui l'avait poussé à coucher avec cette adolescente !

— Maman, alors ? Je peux avoir une glace ou pas ? insista Mikhail, juste comme William s'apprêtait à la mitrailler de questions.

Elle baissa les yeux sur lui et hocha lentement la tête. Son ami sentit son trouble et posa une main réconfortante sur son épaule.

— Ça va ? Tu as l'air pensive, tout à coup…

— Un peu de fatigue, mais c'est déjà passé, mentit-elle.

Elle se laissa entraîner par Mikhail. Le marchand de glaces leur adressa un regard amical, et le petit garçon lui demanda une glace au chocolat, dans un français irréprochable.

— Eh ben mon petit bonhomme, ce n'est pas tous les jours que je vois des enfants qui parlent encore français, par ici ! s'exclama le marchand en lui remplissant généreusement un cornet.

Mikhail prit sa glace, un sourire jusqu'aux oreilles.

— Et pour vous, très chère madame ?

— Vanille, s'il vous plaît.

— Et pour votre mari ?

Line rougit. Elle se tourna vers William, et il lui sourit.

— Je prendrai stracciatella, répondit-il en anglais. Moi, comme tous les flemmards d'Américains, je n'ai pas appris le français, plaisanta-t-il.

Le marchand éclata d'un rire tonitruant qui fait sursauter Mikhail, et leur donna leurs glaces. Line lui tendit sa carte, mais Will insista pour payer. L'homme marqua un temps d'arrêt en voyant le nom qui y figurait.

— Mais vous êtes William Cort, le CEO de la C Corp ! s'écria-t-il.

— Non non, c'est un homonyme.

— Certes.

Il lui rendit sa carte et lui jeta un regard suspicieux. William essaya de se donner un air totalement imbécile, et Line éclata de rire, avant de le prendre par le bras et de l'entraîner un peu plus loin.

— Dis merci à Will pour la glace, ordonna-t-elle à son fils.

— Merci Will, s'exécuta-t-il, la bouche déjà barbouillée de chocolat.

L'homme lui ébouriffa les cheveux d'un geste très paternel.

— Mais de rien ! Je pense que ce marchand de glaces m'a reconnu, avança-t-il.

— Ah, tu crois ? se moqua Line. Toi et ta galanterie…

Elle lâcha son bras et le prit affectueusement par la taille. Il lui offrit un sourire tendre. Pendant quelques minutes, ils marchèrent en silence, absorbés par la dégustation de leurs glaces. Mikhail avait déjà réussi à se mettre du chocolat plein les mains, et Line s'agenouilla près de lui pour le débarbouiller, ignorant ses protestations.

— Maman, c'est pas malin, tes cheveux traînent sur le sol, déclara-t-il.

Mais sous sa mine renfrognée et ses réflexions moqueuses, elle pouvait voir qu'il était réellement heureux d'être là avec elle, à se comporter enfin comme un petit garçon normal. Elle se redressa, un sourire aux lèvres, et reprit son cornet de glace.

— Je rêve, ou la moitié de ma glace a disparu ? fit-elle en jetant un regard soupçonneux à William.

Ce dernier haussa les épaules.

— Elle coulait, alors je me suis peut-être permis d'en profiter un peu.

— Ça veut dire que je vais devoir te piquer la tienne, pour compenser.

Il lui tendit sa glace et elle y goûta.

— Tu es pire que ton fils, tu as de la glace jusque sur le bout du nez !

Elle lui tira la langue et essuya ses lèvres du revers de la main. William la reprit par la taille et elle se laissa aller contre lui, heureuse.

— Il manque plus que les petits cœurs, décréta Mikhail.

Sa mère le regarda, surprise. Le petit garçon fit une grimace moqueuse et elle se détendit. Jusque là, Mikhail acceptait plutôt bien la situation.

— Ça fait longtemps que tu n'as pas eu l'air aussi heureuse, conclut-il en français pour que cela reste entre eux. Je suis content.

***

Lorsque Lúka sortit de l'ascenseur, toutes les conversations s'arrêtèrent. Il releva la tête, étonné, et les autres employés firent soudain semblant d'être passionnés par leur travail, ce qui renforça son impression que quelque chose de louche se passait. Il ne dit rien, se contentant de dépasser les bureaux de ses collègues pour gagner le sien. Tout le monde évitait son regard et les murmures fusaient. Lúka avait la très nette sensation d'être devenu le point de mire de tous ses employés, et cela ne lui plaisait guère. Finalement, exaspéré, il fit volte face, juste avant d'entrer dans son bureau, et le silence s'abattit sur l'immense pièce. Quelqu'un se racla la gorge, et une sonnerie de téléphone s'éleva.

— Bon, qu'est-ce qu'il y a ? soupira-t-il. Qu'est-ce que vous avez tous à me regarder comme ça ?

Personne ne répondit, mais plusieurs employés baissèrent la tête sur leur clavier et se mirent à taper de manière presque frénétique. Il haussa les épaules, et s'apprêtait à entrer dans son bureau, lorsque quelqu'un se décida à parler.

— Regardez les teasers des journaux populaires…

Lúka fronça les sourcils, et pianota quelques commandes sur un clavier. Aussitôt, l'immense écran qui affichait jusqu'alors le cours de la bourse laissa place aux gros titres du journal populaire local, dans un silence de mort. Il rougit, et revint à la page précédente.

— Très drôle, commenta-t-il. Vraiment très subtil. Et du grand n'importe quoi, encore une fois. J'imagine que vous attendez tous dix heures avec impatience.

Il disparut dans le couloir et tous l'entendirent claquer la porte de son bureau.

Après quelques secondes, un des employés réafficha la page de titre du journal populaire, et tous se jettèrent des regards presque paniqués. Quelle que soit l'interprétation possible de l'accroche, les conséquences risquaient d'être désastreuses pour tous si celle-ci s'avérait exacte. "Cort et Owen, une idylle secrète ?" s'étalait en immenses lettres noires sur le panneau géant…