CHAPITRE IV
Line, enroulée dans un peignoir, regardait dans le vague. Elle était mal assise et sa jambe droite commençait à s'engourdir, mais elle ne bougeait pas, blottie au fond du fauteuil, s'infligeant inconsciemment cette stupide punition. Les chiffres de l'holovision indiquaient vingt-trois heures douze, et cela faisait près d'une demi-heure que William était parti, sans dire un mot. Il n'avait même pas attendu qu'elle sorte du bain ; il lui avait tendu le shampoing, marmonnant quelques excuses, et avait quitté la pièce.
Elle savait bien pourquoi elle avait fait cela. Certes, elle pouvait blâmer l'alcool et le désespoir, mais la vérité, c'est qu'elle avait eu désespérément envie de blesser Lúka, et William était la victime toute désignée pour cela. Il était son meilleur ami — son seul ami, même — et son frère lui faisait confiance. Pas un seul instant, elle n'avait pensé à ce que William ressentirait, aveuglée par sa propre colère. En réalité, rien n'avait été prémédité, pourtant, sur le moment, cela lui avait semblé la chose la plus sensée à faire. A présent, elle se rendait compte de son erreur et elle aurait donné beaucoup pour pouvoir revenir en arrière. Elle n'aimait pas William, même si elle avait énormément d'affection et d'amitié pour lui. Physiquement, elle le trouvait plutôt attirant, mais certainement pas au point d'en perdre la tête. Non, il avait simplement été l'instrument de sa vengeance, et elle trouvait ça lamentable.
Mikhail n'avait pas voulu lui parler, et au regard que lui avait lancé Lyen, elle se doutait que son fils lui avait tout raconté. Elle se sentait encore plus misérable. Par pure curiosité — du moins, c'était ce dont elle essayait de se convaincre — elle avait ouvert le minibar et avait découvert que toutes les bouteilles d'alcool avaient disparu. Elle hésitait encore entre la colère et le soulagement. Son mal de crâne avait un peu diminué, cependant, la douleur était toujours très forte.
La fatigue s'était abattue sur elle comme une chape de plomb et elle aurait aimé s'enfermer dans sa chambre et dormir, mais son lit était encore humide du gin qu'elle y avait renversé. Si elle en avait eu le courage, elle aurait demandé des draps propres au service d'étage. Le moindre geste lui arrachait une grimace de douleur et elle ne se sentait vraiment pas capable de refaire le lit. Et demander à une femme de chambre de s'en occuper était absolument hors de question : celle-ci aurait tôt fait de raconter cette savoureuse histoire aux journalistes avides de nouvelles glauques. "La femme de Lúka Owen noie sa tristesse dans l'alcool." Elle voyait déjà les titres sur les chaînes populaires et dans la presse à scandale. Il était hors de question qu'elle soit humiliée ainsi.
Le bruit de la sonnette la tira de la léthargie dans laquelle elle s'enfonçait lentement, et elle sursauta. Pourvu que William n'ait pas prévenu Lúka ! Un doigt sur la touche de l'interphone, elle essaya de calmer les battements affolés de son cœur.
— Qui est-ce ?
— Line, c'est William. Tu m'ouvres, s'il te plaît ?
Aussitôt, elle commanda l'ouverture de la porte, les mains tremblantes. L'homme entra, le visage sombre.
— Je te croyais déjà rentré chez toi, avança-t-elle.
— Tu penses que je serais parti sans te dire au revoir ?
— Tu aurais eu de bonnes raisons de le faire.
Il s'assit dans le fauteuil en face du sien et lui sourit. Un sourire triste. Line sentit la culpabilité affluer à nouveau dans son esprit et baissa la tête.
— Je suis allé à la pharmacie, pour t'acheter de l'aspirine, déclara-t-il. J'ai pensé que tu en aurais besoin.
Elle releva les yeux, le regarda quelques secondes sans dire un mot, puis éclata en sanglots. William se pencha vers elle et l'enlaça gentiment, caressant ses cheveux encore mouillés.
— Allons, ce n'est qu'une boîte d'aspirine, tu ne vas pas te mettre dans un état pareil pour cela !
— C'est pas ça ! Mais je… Je… Pourquoi es-tu si gentil avec moi ?
— Pourquoi ne le serais-je pas ? lui fit-il remarquer. Tu te sens mieux ?
— Pas vraiment. Je m'en veux et j'ai honte de moi.
— Nous sommes deux, alors.
Il se recula et se cala dans le fauteuil. Sous sa veste, sa chemise était plus sombre là où les bras mouillés de Line s'étaient posés, et la jeune femme détourna les yeux, les joues rouges. William attendit quelques instants, espérant sans doute qu'elle brise le silence qui s'installait, puis se releva et se dirigea vers la table. Il prit un verre, y mit un comprimé d'aspirine, et le remplit d'eau. Line fixa les minuscules bulles qui remontaient à la surface, l'air très inspiré, et l'homme lui fit face :
— Line, oublions ce qui s'est passé, tu veux bien ?
— Ce serait mieux, en effet, reconnut-elle en essuyant ses larmes.
— Je suis navré, j'ai réagi comme un idiot, mais j'avais besoin de me retrouver seul. Tu es la femme de mon meilleur ami, et…
— Will, ce baiser ne représentait rien. J'étais furieuse contre Lúka et je crois que j'étais incapable de penser clairement. Sans doute même incapable de penser, d'ailleurs, rectifia-t-elle. Je te demande pardon. Je me suis servie de toi, et je ne sais pas comment m'excuser. Tu es mon ami, et je ne veux pas perdre cette amitié.
L'aspirine avait fini par se dissoudre complètement dans l'eau, et William franchit les quelques pas qui le séparaient de Line, puis s'assit face à elle, avant de lui tendre le verre.
— Tu ne la perdras pas.
Elle lui sourit, reconnaissante, et but le liquide. Elle posa le verre sur le sol et s'essuya les lèvres avec une grimace de dégoût.
— C'est ignoble, ce truc !
— Oui, j'ai demandé au pharmacien de me donner celui qui avait le plus mauvais goût, fit William. Je trouvais que tu méritais une bonne punition pour t'être soûlée comme cela.
Elle le dévisagea quelques secondes, surprise ; l'homme fut incapable de garder son sérieux et elle comprit qu'il plaisantait. Cela dit, il n'avait pas tout à fait tort…
— Tu as parlé à Mikhail ?
— Non, soupira-t-elle. Il a filé dans sa chambre et il refuse de m'adresser la parole. J'espère qu'il ne m'en veut pas trop.
— C'est surtout à moi qu'il en veut, à mon avis. J'aimerais l'emmener, Line. Tu n'es pas en état de t'occuper de lui.
— Je sais. J'imagine que cela ne lui fera pas de mal d'être dans une famille normale pendant quelques jours, admit-elle. Tu vas le dire à Lúka ?
— Oui, bien sûr. Je lui en ai déjà parlé, il trouvait que c'était une bonne idée.
— Non, je veux dire… Tu vas lui parler de ce qui… ce qui s'est passé tout à l'heure ?
— Que s'est-il passé ?
Line lui sourit et se détendit un peu. William saisit ses mains entre les siennes, et elle lui lança un regard étonné. Sa peau était fraîche, et le contact n'était pas désagréable, cependant, elle n'était pas habituée à ce qu'on la touche comme cela. L'homme ne la regardait déjà plus, les yeux fixés sur les lumières de la ville.
— Je t'ai dit que je ne voulais rien savoir de ce qui s'est passé entre Lúka et toi, commença-t-il. J'ai changé d'avis. Je pense que ce serait bien que tu m'en parles. Ce n'est pas par curiosité malsaine, ajouta-t-il.
— Je le sais bien, Will. Je sais que tu n'es pas comme ça…
— Très honnêtement, avant de te voir à deux doigts du coma éthylique, je n'avais pas imaginé que cela pouvait être si grave. Je pensais que vous vous étiez peut-être disputés pour une raison ridicule, comme c'est souvent le cas dans les couples.
— Tu crois que je serais partie pour une raison ridicule ?
— Oui, pourquoi pas ? Des femmes le font ! Je savais que tu en avais assez que Lúka te délaisse, et que tu voulais qu'il fasse plus attention à toi. Toute cette histoire, l'appartement, tout cela, j'ai pensé que ce n'était que pour lui donner une leçon. J'ai cru que tu reviendrais.
— Je ne peux plus vivre avec lui. J'ai essayé. Je te jure que j'ai essayé. Je lui ai demandé de faire des efforts, de passer plus de temps avec Mikhail et moi, mais cela n'a rien changé. Cela fait des années que cela dure.
— Des années ? s'étonna William. Avant la naissance de votre fils ?
— Lorsque tu as rencontré Lúka, j'étais déjà avec lui. Il ne t'a sans doute pas parlé de moi…
— Non, à vrai dire, je n'ai appris ton existence que quelques jours avant votre mariage. J'étais un peu surpris, mais ton mari est quelqu'un qui ne se confie pas facilement.
— A qui le dis-tu, murmura-t-elle. Nous étions ensemble depuis plusieurs années. Nous nous sommes mariés à cause de notre fils. Lúka savait qu'avec Z'arkán et toutes ses apparitions publiques, il serait la cible des journalistes. Il ne voulait pas que notre fils naisse hors mariage. De nos jours, cela arrive tout le temps — le contraire est plutôt l'exception — néanmoins cela n'a pas toujours été le cas, et il est très conservateur. Il pensait que ce serait mieux pour nous d'être mariés. Que les gens se poseraient moins de questions. Notre relation n'a jamais été parfaite, et j'ai pensé un peu naïvement que cela s'arrangerait avec le temps. Mais cela a empiré.
William hocha la tête et serra affectueusement les mains de Line entre les siennes. La jeune femme avait baissé les yeux, et ses cheveux tombaient en longues mèches humides devant son visage. Elle n'était pas à l'aise et il se demanda s'il avait pris la bonne décision en lui proposant de se confier à lui. Mais il avait beaucoup d'affection pour elle et cela lui faisait mal au cœur de la voir si désespérée et si perdue.
— Ces derniers temps, nous nous disputions très souvent. Nous n'avions plus grand-chose d'un couple, avoua-t-elle.
Le salon n'était éclairé que par les lumières diffuses de la ville, mais William eut l'impression qu'elle rougissait. Elle retira ses mains des siennes et se mit à jouer avec ses cheveux, nerveuse.
— Lúka et moi, nous n'avons jamais été très… Nous…
Elle se tut, incapable de trouver ses mots, et resserra son peignoir autour d'elle, frissonnant légèrement.
— Tu as froid ? Tu veux que je fasse monter du thé ? De toute manière, il faut demander des draps propres pour ton lit, tu ne vas tout de même pas dormir parmi les effluves de gin, avança-t-il.
Elle acquiesça en silence et William se leva, pour se diriger vers l'holovision. Il saisit le combiné.
— Non, attends ! fit Line. Je… C'est mieux que ce soit moi qui passe la commande. Je ne veux pas qu'on sache que tu étais là.
— Ils le sauront de toute manière, il leur suffit de regarder dans le registre des visites.
— On le modifiera !
— Je suis incapable de faire ça. Je suis loin d'être aussi doué que ton mari. Je suis un homme d'affaires, pas un informaticien.
— Moi, je peux le faire.
Elle déplia ses jambes avec une grimace de douleur et boitilla jusqu'à lui. Il lui jeta un regard étonné.
— J'étais assise sur ma jambe, expliqua-t-elle. Elle est tout engourdie.
— C'est malin.
Il lui tendit le combiné et elle passa la commande, frottant sa jambe droite. Les fourmillements désagréables l'envahissaient lentement, et elle sautilla jusqu'à son fauteuil, sous les yeux amusés de William.
— Et on vante la grâce naturelle des femmes lorsqu'elles se déplacent, se moqua-t-il.
Elle éclata de rire et se laissa tomber sur le fauteuil avec aussi peu d'élégance qu'un hippopotame dans une mare de boue, du moins c'est ce que William lui assura aussitôt. Il reprit place en face d'elle et se mit à masser sa jambe, ignorant ses protestations.
— Tu n'es pas obligé de faire ça, Will !
— Je ne me sens pas obligé.
— Arrête, je ne suis même pas épilée, en plus !
— C'est une véritable honte, ma chère. Je me sens terriblement vexé, et je crois que je vais te laisser là et revenir lorsque tu seras présentable.
— Tu me fais penser à quelqu'un, déclara-t-elle, redevenant soudain sérieuse.
— Quelqu'un que tu apprécies, au moins ?
— Oui. Le fiancé de ma meilleure amie. C'est marrant, vous avez beaucoup de points communs. Il est lui aussi à la tête d'une grande société. Et il est très séduisant.
— Tu ajoutes ça à la liste de nos points communs, ou c'est seulement pour le décrire ?
— A ton avis ?
Elle lui sourit et il sentit la chaleur lui monter aux joues. Il reposa sa jambe et elle s'approcha un peu de lui, les yeux brillants. La sonnette les fit tous deux sursauter, et elle laissa échapper un petit rire nerveux.
— Ils n'ont jamais été aussi rapides, commenta-t-elle. Cache-toi, je vais aller ouvrir.
William se leva et sortit sur le balcon, appréciant l'air frais sur son visage. Son cœur s'était accéléré et il se maudit : s'ils n'avaient pas été interrompus, il serait sûrement en train d'embrasser Line, et ce n'était pas ce qu'il voulait. La direction que commençait à prendre leur conversation devenait clairement incontrôlable, et il se demanda s'il ne ferait pas mieux de rentrer chez lui au plus vite. Lúka attendait son appel et s'inquiétait sans doute : il était déjà près de minuit ! D'un autre côté, Line avait besoin de se confier, il le voyait bien. Toutefois, l'attraction quasi hypnotique qu'elle exerçait sur lui ne l'aidait pas à garder ses distances.
Il avait laissé la porte-fenêtre ouverte et entendit Line remercier le garçon d'étage. Doucement, il tira le panneau vitré à lui, puis pressa sur le bouton de sa montre. Lúka prit la communication presque immédiatement.
— Tu étais assis à côté du téléphone ? fit William d'un ton moqueur.
— A ton avis ? Comment va-t-elle ?
— Ça va. Ton fils va bien lui aussi. Je pense que je vais l'emmener quelques jours chez moi. Line est d'accord, précisa-t-il.
— Ah bon ? C'est bien, alors.
Mais William trouva qu'il n'avait pas l'air convaincu et se demanda si Lúka savait qu'il lui mentait.
— Il est minuit, pourquoi m'appelles-tu si tard ? Tu es chez toi ?
— Non, je suis toujours avec elle. Je pense qu'elle a besoin de parler. Je ne vais pas m'éterniser, elle ne sait pas que je t'appelle. Je te raconterai tout demain, ajouta-t-il.
— Demain ? Très bien, je… J'imagine que ce sera bien pour elle de parler avec toi. On se voit au boulot, alors.
— C'est ça. Bonne nuit, Lúka. Ne te fais pas de souci.
— Je suis content que tu sois avec elle, déclara-t-il. Tu es vraiment un ami, Will.
William coupa la communication et soupira. Avait-il vraiment agi en ami ? Un ami serait-il revenu auprès de Line après qu'elle l'eut embrassé ? Après leur baiser, il avait soudain été pris de panique et avait choisi la solution la plus évidente : la fuite. Et il n'aurait jamais dû revenir. A présent, Line flirtait ouvertement avec lui et il ne faisait rien pour l'en empêcher. Pire, il l'encourageait.
— Will ?
Line venait de pousser la porte et s'accoudait au balcon, tout près de lui, l'air inquiet. Il lui sourit et fit mine de s'intéresser à la ville qui s'étendait à leurs pieds. Le trafic avait un peu diminué, mais les néons sur les buildings compensaient les lumières des navettes. Le printemps touchait lentement à sa fin, pourtant, l'air était encore frais.
— Tu vas prendre froid, sur ce balcon. Ta chemise est encore humide.
— Ça va, ne te fais pas de souci, elle est presque sèche. Mais on va rentrer. Tes cheveux sont mouillés, et je ne veux pas que tu tombes malade.
Elle lui sourit, et ils regagnèrent leurs fauteuils dans le petit salon. Line avait posé les tasses de thé sur une table basse à côté d'eux, et William en prit une, heureux de pouvoir porter son attention sur un objet innocent. La jeune femme avait remonté ses jambes sous son menton et les entourait de ses bras, frissonnant un peu. Le peignoir laissait entrevoir le haut de ses cuisses et la dentelle de sa petite culotte, et William tenta d'occuper son regard, les joues un peu rouges. Il savait qu'elle ne l'avait pas fait volontairement — elle était bien trop prude pour cela — mais ça ne changeait rien.
— Tu devrais boire ton thé pendant qu'il est chaud, conseilla-t-il.
Line déplia ses jambes et se pencha pour prendre la tasse qu'il lui tendait. La petite culotte fut recouverte par l'épais tissu-éponge et William se sentit soulagé.
— De quoi on parlait ? demanda-t-elle.
— Tu essayais désespérément de trouver les mots pour parler de votre vie sexuelle.
La jeune femme manqua s'étouffer avec la gorgée de thé qu'elle venait d'avaler, et elle reposa la tasse sur la petite table, un peu brusquement.
— Si ça te gêne, tu n'es pas obligée d'en parler, reprit-il.
— C'est-à-dire que… C'est ton ami, et…
— Je suis ton ami aussi, tu le sais, coupa-t-il. Ce n'est pas pour lui que je suis venu ici ce soir, c'est pour toi.
Elle sourit avec gratitude et se mit à jouer avec une mèche de ses cheveux.
— Je sais que tu es mon ami, murmura-t-elle. Mais tu es un homme… Je me sens un peu ridicule de te parler de ça.
Il posa son thé et se pencha vers elle, le visage grave. Elle lâcha ses cheveux et ses yeux rencontrèrent les siens.
— Line, je ne veux pas te forcer. Tu m'en parles si tu veux. Je ne te jugerai pas, et tout ce que tu me diras restera entre nous, d'accord ? Tu sais que tu peux me faire confiance.
Elle hocha la tête et détourna les yeux. Oui, elle le savait. Après tout, William l'avait toujours aidée. Lorsqu'elle lui avait dit vouloir acheter un appartement, il ne lui avait pas posé la moindre question et l'avait conseillée pour les démarches administratives. Elle pouvait compter sur lui.
Comme elle restait silencieuse, William s'apprêta à changer de sujet, mais elle se décida enfin.
— Je me sens laide et repoussante, souffla-t-elle.
— Parce qu'il t'a trompée ?
— Non, parce que… Il… Lúka est plus intéressé par Z'arkán que par moi.
Elle n'allait certainement pas entrer dans les détails, c'était déjà assez difficile comme cela. Elle reprit sa tasse de thé et but quelques gorgées, affreusement gênée. Jamais elle n'avait abordé ce genre de sujet avec qui que ce soit. Pas même avec Ludméa. Ou alors, seulement sur le ton de la plaisanterie.
— Tu veux dire que vous ne faites pas assez souvent l'amour, c'est ça ? avança William.
Elle acquiesça et reposa la tasse, n'osant pas croiser son regard. Machinalement, ses doigts tremblants se mirent à tripoter la ceinture de son peignoir. La voyant si désemparée, William dut lutter contre l'envie grandissante de la prendre dans ses bras pour la réconforter. Mais ce ne serait pas une bonne idée…
— J'essaie de lui faire comprendre que j'en ai envie, reprit-elle, et là, il finit toujours pas réagir. Mais si je ne prends pas l'initiative, il est rare qu'il le fasse. Très souvent, il me dit qu'il est fatigué, ou il vient se coucher une fois que je suis endormie. Je sais qu'il est attiré par moi, il me répète souvent qu'il me trouve belle et que je lui plais, mais on dirait que je ne l'attire pas, tu vois ?
Elle avait parlé très vite, comme si elle craignait ne pas être capable de continuer si elle s'arrêtait ne serait-ce que pour reprendre sa respiration, et sa voix était presque un murmure. Le sujet la mettait très mal à l'aise, et William s'en voulait de lui en avoir parlé.
— Line, lorsque l'on a des enfants, il est normal que…
— Mais tu crois que je ne le sais pas ? coupa-t-elle sur un ton un peu agressif. Ça a toujours été comme ça. J'étais celle qui réclamait à chaque fois ses faveurs, et je n'en peux plus.
— Il ne prend jamais l'initiative ?
— Si, ça lui arrive, soupira-t-elle. Mais de moins en moins souvent, ces derniers temps.
— Il est timide, tu le sais. Il cache cette timidité sous son air indifférent et cynique, mais il a toujours peur de mal faire ou d'être rejeté. Peut-être qu'il ne prend pas l'initiative parce qu'il a peur que tu dises non ? supposa-t-il.
Elle secoua la tête et baissa les yeux. William avait sans doute raison sur quelques points, mais elle savait que ce n'était pas le fond du problème.
— Je le vis très mal. Parfois, on passe des semaines sans rien faire et je… je me sens misérable.
— Je suis sûr que n'importe qui se sentirait misérable, dans ce genre de circonstances, décréta William.
Il était très surpris par ses révélations, et commençait sérieusement à penser que Lúka n'était qu'un imbécile. Sa femme était belle, intelligente, drôle, et il l'humiliait. Il ne le faisait sans doute pas consciemment, mais William comprenait sans mal les sentiments de Line.
— Et tu vois, quand il a rencontré cette fille, ça a empiré. Il a fini par m'avouer la vérité, et je lui ai pardonné. J'ai été stupide… Pendant un temps, tout allait un peu mieux, mais cela a recommencé. Il y a une semaine, nous sommes allés aux fiançailles de son cousin, et… Cette fille était là. Je ne savais pas que c'était elle. J'aurais dû m'en douter, vu la manière dont Lúka la dévisageait ! J'ai été tellement naïve, je ne me suis pas méfiée… Je les ai retrouvés dans un couloir, en train de s'embrasser. Et crois-moi, si je n'étais pas arrivée à ce moment-là, ils ne se seraient arrêtés à quelques baisers, fit-elle.
La blessure était encore vive, et Line cligna plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.
— Elle n'avait que quinze ans, Will. Tu te rends compte ? Quinze ans ! Un corps sublime et une robe moulante à en damner un saint, mais ce n'était qu'une gamine !
— Calme-toi… Je ne sais pas quoi te dire à propos de ça, mais cela fait dix ans que je connais Lúka. Ton mari est très beau, et tu te doutes bien que des centaines de femmes ont essayé de le séduire. Jamais il ne les a regardées, Line. Jamais.
— C'est clair qu'il n'allait tout de même pas sauter sur tout ce qui bougeait alors que tu étais à côté de lui, répliqua-t-elle, franchement agacée.
— Line, ce n'est pas ce que je voulais dire. Il t'aime, je le sais. La manière dont il te regarde, dont il se comporte lorsque tu es avec lui… Il est complètement différent. Je ne l'ai jamais vu comme ça avec personne d'autre.
— Alors pourquoi m'a-t-il trompée ?
— Des fois, on ne réfléchit pas aux conséquences, décréta-t-il. Vous, les femmes, vous pensez qu'un homme qui vous trompe ne vous aime plus. Mais ça n'a rien à voir. Ce n'est pas parce qu'on a eu envie de passer la nuit avec une belle inconnue que ça diminue nos sentiments.
Line lui lança un drôle de regard et il baissa les yeux, fixant les pieds du fauteuil.
— William, est-ce que tu as déjà trompé Rosalyn ? demanda-t-elle d'une voix un peu hésitante.
— Oui, c'est arrivé, avoua-t-il. Mais ça ne change rien à l'amour que j'éprouve envers elle.
— Combien de fois ?
— Je ne sais pas. Pas très souvent, en tout cas.
— Et elle le sait ?
— J'imagine qu'elle s'en doute. Mais elle sait que c'est sans importance.
— Je n'arrive pas à y croire !
Elle secoua la tête, incrédule, une expression presque horrifiée sur ses traits fins. William passa la main dans ses cheveux, gêné.
— Line, je ne t'ai pas dit ça pour que tu m'en veuilles ou pour que tu me juges, fit-il. Je voulais juste que tu comprennes que ce n'est pas si grave que ce que tu as l'air de penser.
— Je pense que la fidélité est importante, dans un couple, rétorqua-t-elle.
— Tu as sûrement raison. Je n'aurais pas dû te parler de ça. Maintenant, je vois bien que j'ai cessé d'être quelqu'un de bien, à tes yeux.
— Non, c'est faux ! Will, je…
— Je voulais juste t'aider à comprendre, c'est tout. Je suis désolé.
Il se leva et se dirigea vers la porte. Line, trop choquée pour réagir, resta figée sur son fauteuil. Enfin, elle se releva avec précipitation.
— William, attends, je te demande pardon ! Ne t'en va pas !
Il se retourna et lui sourit.
— Je ne partais pas. Mais il est tard, je pense que tu dois être fatiguée.
— Non, je ne suis pas fatiguée du tout.
— On devrait changer tes draps. Je ne veux pas que l'odeur du gin imprègne les murs et toute la pièce.
Elle rougit et baissa la tête.
— J'ai été stupide. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'étais si désespérée ! Je n'aime même pas vraiment le goût de l'alcool. J'ai pensé que ça m'aiderait à oublier, et c'était ridicule.
William ramassa les draps propres que Line avait posés sur le sol.
— Cela arrive à tout le monde, la rassura-t-il. Mais j'espère que c'était la dernière fois. Tu aurais pu sombrer dans un coma éthylique, et qui aurait appelé les secours ?
Elle lui ouvrit la porte de la chambre et alluma la lampe de chevet. Il posa la pile de draps sur le bureau, et revint vers elle, puis commença à défaire le lit. Elle se précipita pour l'aider, et bientôt, les draps humides et imprégnés de gin furent roulés en boule et jetés dans un coin de la pièce. Ils déplièrent les draps propres et commencèrent à refaire le lit. La jeune femme s'en voulait de sa réaction face à ses aveux, mais ne savait pas comment s'excuser. Pour elle, William avait toujours été l'époux et le père modèles. Rosalyn et lui avaient l'air si heureux ! Apprendre son infidélité la choquait, même si sa réaction n'avait rien de logique : elle avait passé la soirée à espérer qu'il la prenne dans ses bras, qu'il l'embrasse, même, et elle lui en voulait d'avoir trompé Rosalyn avec une autre femme ?!! C'était ridicule.
Elle l'observa à la dérobée : il avait glissé sa cravate dans sa chemise, agacé de devoir l'écarter sans cesse lorsqu'il se penchait, et semblait absorbé par le lissage de son côté du drap. Il ne la regardait pas et elle se sentait presque blessée de cette soudaine indifférence. Ses cheveux un peu trop longs tombaient sur son front et il les repoussa d'un geste machinal. Elle se demanda ce qu'elle ressentirait en laissant courir ses doigts à travers cette chevelure lisse, si différente des boucles folles de Lúka. Cette pensée fit s'accélérer les battements de son cœur, et lorsque William leva les yeux et lui sourit, elle détourna les yeux, coupable.
— Ça va ? lui demanda-t-il.
Elle le rassura d'un mot et reporta son attention sur le drap, qu'elle coinça sous le matelas en y mettant toute la conviction possible. Quelques minutes plus tard, le lit était présentable. Line s'y assit et ferma les yeux, portant la main à son crâne.
— Ton mal de tête est revenu ? s'inquiéta William. Pourtant, avec cette dose de comprimé, tu devrais être tranquille pour quelques heures !
— Non, ce n'est pas ça. J'ai des vertiges, c'est tout. Mais rien de grave.
— J'aurais dû m'occuper de ça tout seul, se reprocha-t-il. Je suis désolé.
Il contourna le lit et vint s'asseoir près d'elle, l'air soucieux.
— Ce n'est pas de ta faute, Will. Je ne suis plus une gamine ! Si je m'étais sentie mal, je te l'aurais dit.
Il avait rarement été aussi près d'elle qu'en cet instant, et elle remarqua que ses yeux n'étaient pas bleus, comme elle l'avait toujours pensé, mais bleu-gris. Et dans cette lumière presque tamisée, le gris dominait nettement. Elle se rendit soudain compte qu'elle le dévisageait et détourna les yeux, gênée. Il prit sa main dans la sienne et caressa gentiment ses doigts.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas à m'appeler. Même si ce n'est que pour parler ou parce que tu as envie de compagnie.
— Pourquoi fais-tu tout cela ? s'étonna-t-elle.
— Parce que tu es quelqu'un de bien, Line, et que tu mérites qu'on s'occupe un peu de toi.
— Et c'est ce que tu veux ? T'occuper de moi ?
Il lâcha sa main et elle baissa la tête, les joues rouges. Doucement, il remit en place le peignoir qui commençait à glisser de ses épaules, cachant sa petite nuisette de satin noir.
— Tu devrais dormir, il est tard, murmura-t-il. Je vais te laisser. Si tu veux, je reviendrai demain, pour prendre Mikhail. Si tu es toujours d'accord, bien sûr, ajouta-t-il.
— Je suis toujours d'accord. Je n'ai pas envie que tu partes, avoua-t-elle. Tu ne veux pas rester encore un peu ?
— Line… Il est presque minuit et demie.
— S'il te plaît !
Elle releva les yeux et les plongea dans les siens. Il eut brusquement l'envie irrépressible de la toucher, et ne résista pas à l'envie de caresser sa joue. Elle posa sa main sur la sienne, presque timidement. Avec douceur, il l'attira à lui et l'embrassa, pour la repousser presque aussitôt.
— Lúka est mon meilleur ami, je ne peux pas faire ça…
Line lui jeta un regard blessé et s'écarta de lui. Ils restèrent quelques instants silencieux, lui fixant le tapis brun clair, elle luttant contre les larmes. Puis, elle se releva d'un bond et resserra la ceinture de son peignoir.
— C'est mieux que tu t'en ailles, je pense.
— Line, je t'en prie… soupira-t-il.
— Je suis désolée. J'avais cru que… C'est sans importance.
Elle lui tourna le dos et se dirigea vers le bureau, avant de s'affairer à tripoter quelques papiers qui traînaient.
— Si Lúka venait à apprendre ce qui s'est passé ce soir, il ne me le pardonnerait jamais, expliqua William. Notre amitié compte beaucoup pour moi.
— Je comprends. Va-t'en, Will. Je crois que j'ai besoin de rester seule.
Il se leva, mais au lieu de se diriger vers la porte, il s'approcha d'elle. Elle se retourna, surprise, et il l'entoura de ses bras, la serrant contre lui. Elle se crispa, puis se laissa aller contre lui.
— Je ne veux pas que tu partes, murmura-t-elle.
— Je sais. Je n'ai pas envie de partir non plus. Mais je ne veux pas profiter de la situation.
— J'ai surtout l'impression que c'est le contraire.
— Peut-être un peu, c'est vrai, reconnut-il avec un grand sourire. Je suis une victime consentante, ne t'inquiète pas.
Elle se recula et tira sa cravate hors de sa chemise, feignant de se passionner pour les motifs bleus qui l'ornaient, prise au dépourvu. Elle avait souhaité que quelque chose de ce genre se produise durant toute la soirée, mais à présent, elle ne savait pas comment réagir. William caressa ses cheveux encore humides et elle releva la tête.
— Tu m'embrasses ? demanda-t-elle.
Il effleura ses lèvres des siennes et elle ferma les yeux, le cœur battant. Il l'embrassa à nouveau, cette fois avec beaucoup plus de conviction et de désir. Elle ne put s'empêcher de trouver ce baiser étrange, tellement différent des baisers de Lúka. Certes, elle avait embrassé Ruan, mais cela n'avait rien à voir, tout comme le baiser qu'elle avait volé à William quelques heures plus tôt. Il s'écarta d'elle, le visage soucieux.
— Line, qu'est-ce que tu as ?
Elle rougit et passa ses bras autour de son cou.
— Je n'ai jamais… Je n'ai jamais été embrassée par un autre homme que Lúka, avoua-t-elle.
William essaya de cacher sa surprise du mieux qu'il le put.
— Tu sais, j'étais si jeune lorsque je l'ai rencontré, expliqua-t-elle. Je suis tombée amoureuse de lui, et… Il n'y a eu que lui.
— J'ai encore plus l'impression de profiter de la situation, soupira-t-il. C'est peut-être mieux que je parte, finalement.
— Non ! Je… Will, ne t'en va pas !
Elle l'attira à elle et l'embrassa, s'habituant peu à peu au goût différent de ses baisers. Elle avait toujours pensé que jamais elle ne pourrait aimer partager un baiser avec quelqu'un qui n'était pas télépathe, mais elle s'était trompée. Pour elle, cela ne changeait rien : elle ressentait les pensées de William comme elle aurait ressenti celles de Lúka. Moins précises, il est vrai, cependant, cela n'avait rien de désagréable. Lentement, il détacha la ceinture de son peignoir et repoussa le tissu-éponge. Celui-ci glissa de ses épaules, dévoilant sa peau pâle aux senteurs de pêche. Il embrassa son cou et elle s'abandonna complètement à lui, la tête penchée sur le côté et les paupières closes. Elle le lâcha un instant et le peignoir tomba au sol. William s'écarta d'elle et la déshabilla littéralement du regard.
— Tu es magnifique, Line, souffla-t-il.
Elle rouvrit les yeux et lui fit un sourire timide. Il la souleva de terre et elle poussa un petit cri de surprise, avant de rire comme une gamine. Il la coucha sur le lit et recommença à l'embrasser, alors qu'elle commençait à déboutonner sa chemise, les mains un peu tremblantes…
***
Lyen était assise sur le rebord du lit, les yeux fixés sur le mur qui lui faisait face. Le t-shirt un peu trop court que Line lui avait prêté pour dormir dévoilait le bas de son dos et ses apophyses saillantes sous sa peau diaphane, et un reste de bleu s'effaçait sur sa hanche. Mikhail, couché en travers du lit, s'était contorsionné pour poser sa tête sur ses cuisses. Presque sans y penser, elle caressait ses boucles noires, et il ouvrait de grands yeux couleur menthe, légèrement troubles. Il ne la voyait pas vraiment, un peu perdu dans son petit monde télépathique.
— Et qu'est-ce qu'ils font, maintenant ? murmura-t-elle.
— Ils s'embrassent, répondit-il sans se départir de sa concentration.
— Tu ne peux rien faire pour les en empêcher ?
— Ce ne serait pas une bonne idée.
— Mais si tu les laisses faire, ta mère ne se remettra jamais avec ton père !
— Et alors ? Ils seraient sans doute plus heureux tous les deux. J'aime bien William. Il est gentil.
— Mais toi ? Tu ne voudrais pas que tes parents se remettent ensemble ?
— Je ne suis pas égoïste. Mon père restera toujours mon père, même s'il ne vit plus avec ma mère. De toute façon, tu devrais être contente, non ?
— Je ne sais pas, avoua-t-elle.
Elle baissa les yeux sur lui et caressa sa joue. Son fils lui ressemblait sûrement. Mikhail cligna des yeux plusieurs fois et bâilla.
— J'en ai marre de les espionner, décréta-t-il. Je veux dormir.
— Encore un petit peu, s'il te plaît ! Je veux savoir ce qui se passe.
— Non. Je suis fatigué.
Il se redressa et frotta ses yeux. Lyen se sentit agacée, puis se radoucit. Ce n'était qu'un enfant, elle ne pouvait pas lui en vouloir. Il ne savait pas ce qui était en jeu. Elle l'aida à se glisser sous les couvertures et le borda tendrement, avant de déposer un baiser sur son front. Il lui sourit.
— Bonne nuit, Lyen.
Le contact télépathique prolongé l'avait éreinté, et il s'endormit presque aussitôt. Lyen attendit d'être absolument certaine qu'il ne se réveillerait pas au moindre de ses mouvements, et lorsqu'elle perçut sa respiration lente et régulière, elle se leva avec des gestes doux et quitta la pièce sur la pointe des pieds. William et Line ne l'intéressaient que très moyennement, et c'est vers l'holovision qu'elle se dirigea. La pièce était plongée dans la pénombre, malgré l'éclairage diffus apporté par les néons publicitaires sur les toits des buildings voisins, cependant, elle se débrouilla sans mal et commença à raccorder les prises comme la femme le lui avait expliqué. Ses yeux n'avaient aucune difficulté à percer l'obscurité ; cela fut rapide et silencieux.
Elle s'assit dans le fauteuil et appuya sur la télécommande. Le logo de Z'arkán apparut pendant une fraction de seconde, aussitôt remplacé par l'image de la femme en noir. Lyen regarda autour d'elle, vérifiant que personne ne l'espionnait, et mit le casque sur ses oreilles.
— Bonjour, Liiine. Nous sommes satisfaites de pouvoir enfin te parler. Nos plans ont été sérieusement bouleversés…
— Pourquoi êtes-vous à l'intérieur de cet écran ? s'étonna Lyen.
La femme éluda sa question d'un geste agacé, puis sembla se raviser.
— Il n'y a pas de capteurs dans cette pièce, expliqua-t-elle. Qu'en est-il de la Fille ?
— Line est dans la pièce d'à côté, avec William, annonça-t-elle. D'après Mikhail, ils s'embrassent plutôt passionnément.
— Malheureusement, c'est la stricte vérité. Plus rien ne se passe comme prévu, et tout cela à cause de cette petite garce de Line Paso !
La colère se dessina très nettement sur les traits d'habitude si sereins de la femme, et elle ouvrit à demi ses paupières, dévoilant ce regard violet qui faisait toujours frissonner Lyen. Celle-ci se demanda comment elle allait réagir lorsqu'elle lui aurait dévoilé toute la vérité…
— Vous n'allez pas être satisfaite de ce que je vais vous apprendre, je le crains, commença-t-elle. Si vous trouviez que la séparation de Line et Lúka chamboulait nos plans, je n'ose pas imaginer ce que vous allez penser de ce que je dois vous dire…
***
Lúka tournait en rond dans son bureau, les poings serrés. Z'arkán se tenait devant lui, glaciale et indifférente. L'horloge indiquait un peu plus d'une heure du matin, et il écumait de rage.
— Tu n'as pas le droit de faire ça ! s'écria-t-il. Je t'ai donné un ordre, tu dois l'exécuter !
— C'est impossible, je regrette.
— Tu n'as pas à regretter ou quoi que ce soit ! Je veux que tu me montres les vidéos des caméras de surveillance, tout de suite !
— Ce n'est pas en me criant dessus que tu arriveras à tes fins, décréta Z'arkán, impassible. Et arrête de tourner en rond comme ça, tu es ridicule.
— Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas me montrer les caméras ? William est toujours avec elle ?
— Je n'en sais rien. Je n'ai pas accès à ces caméras, je te l'ai dit.
— C'est faux ! cria-t-il. Je sais que tu y as accès. Passe-moi en commandes manuelles, ordonna-t-il.
— Non.
— Pardon ?!!
Il s'arrêta, interdit. Z'arkán avait croisé les bras sur sa poitrine et le fixait, les lèvres pincées et le regard noir. Non seulement il avait eu la stupidité de la créer à l'image de Line, mais il lui avait également donné son caractère entêté et sa volonté de fer.
— Lúka, tu devrais aller te coucher, il est tard.
— Ce n'est pas à toi de me dire ce que je dois faire, fulmina-t-il. Et tu n'as pas non plus à refuser de me passer en commandes manuelles ! Je t'ai créée pour que tu suives mes ordres, pas pour que tu fasses des caprices et que tu t'amuses à me contredire.
— Tu n'as pas la moindre idée de la raison pour laquelle tu m'as créée, rétorqua Z'arkán. Maintenant, va te coucher, tu me fais de la peine, comme ça.
— Si tu continues comme ça, je recompile le noyau et je te vire, menaça-t-il.
— Tu ne le feras pas.
— Ah non ? Et pourquoi pas ?
— Parce que tu as travaillé des années à me créer, et que tu ne voudrais pas tout perdre. Et surtout, as-tu la moindre idée de ce qui se passerait si tu me déconnectais pour recompiler le noyau ?
— Non, je n'en sais rien, avoua-t-il. Et toi ?
— C'est toi, le créateur. Pas moi. Mais je ne suis pas certaine que cela resterait sans conséquences… Allez, Lúka, ne sois pas ridicule. Va te coucher.
— Je n'aime pas du tout ce que tu as fait ce soir, déclara-t-il. Ne t'avise pas de me refaire un truc pareil !
Il était toujours furieux, mais sa colère commençait lentement à s'estomper devant le calme de Z'arkán. Elle n'était pas Line, certes, cependant, elle lui ressemblait. Et la main qu'elle posait à présent sur son bras était tendre. Il ferma les yeux, essayant d'imaginer que sa sœur était auprès de lui. Mais il manquait ce lien télépathique qui les avait toujours unis. Et les doigts de Z'arkán n'avaient pas la chaleur de ceux de Line.
— Ne me considère pas comme un objet, je t'en prie, fit-elle d'une voix un peu triste. À présent, je suis bien plus que cela…
— Je sais, soupira Lúka.
Et c'est bien ce qui me fait peur…
Commentaires
1. Le lundi 8 décembre 2008 à 22:00, par Mélie
2. Le samedi 7 février 2009 à 04:16, par sabrina
3. Le mardi 6 septembre 2011 à 14:59, par raph1509
4. Le mardi 6 septembre 2011 à 15:13, par Ness
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