CHAPITRE II

Mikhail regardait Line d'un air grave, une expression que personne n'aurait jugée normale sur le visage d'un enfant de quatre ans. Il n'avait pas pleuré, ne s'était pas plaint d'avoir été réveillé au milieu de la nuit pour être emmené dans un endroit qu'il ne connaissait pas. Il avait simplement accepté la nouvelle situation, sachant que c'était la meilleure chose à faire et qu'il n'avait de toute façon pas le choix.

— Ça veut dire qu'on ne vivra plus avec Papa ? conclut-il lorsque sa mère, en larmes, eut terminé.

Line hocha la tête en reniflant et s'essuya les joues, la tête baissée pour ne pas croiser le regard accusateur de son fils. Lyen était assise dans un fauteuil, les bras croisés sur sa poitrine, et la fixait avec désapprobation.

— Mais on continuera à le voir, n'est-ce pas ? demanda-t-il.

Elle sentit une pointe d'inquiétude dans sa voix et se rendit compte qu'il était bien plus touché que ce qu'il voulait bien lui montrer. Elle se pencha vers lui pour le prendre dans ses bras, mais il la repoussa. Blessée, elle se recula, détournant les yeux.

— Oui, tu pourras le voir…

— Je peux le voir maintenant ?

— Non, pas maintenant.

— Et quand est-ce que tu te remettras avec lui ?

Line étouffa un sanglot et fixa le sol, les doigts crispés sur les accoudoirs du fauteuil. Elle devait se ressaisir.

— Je ne vais pas me remettre avec lui, Mikhail.

— Mais tu l'aimes encore ! Je sais que tu l'aimes encore !

— Ce n'est pas si simple, soupira-t-elle.

— Il t'a fait du mal ?

Elle acquiesça, la gorge douloureuse et les yeux brûlants. Mikhail se leva et grimpa sur ses genoux, se blottissant contre elle. Elle sanglota de plus belle et le serra dans ses bras. Son fils colla sa joue à la sienne et caressa doucement ses cheveux.

— Ne t'inquiète pas, Maman. Je te protégerai. Je ne le laisserai plus te faire pleurer.

Lyen se leva un peu brusquement et leur tourna le dos pour se diriger vers le balcon. Elle n'eut pas un regard pour la ville à ses pieds, mais plissa ses paupières, aveuglée par les rayons du soleil. Rien ne se déroulait comme prévu et elle devait trouver d'urgence un moyen de la prévenir.

***

Les yeux perdus dans le vague, Line semblait complètement absente. Ses cheveux en bataille et ses paupières rougies et enflées lui donnaient un air égaré, et même Lyen se sentit touchée par sa détresse. Elle frissonnait de fatigue et de désespoir, mais ne faisait rien pour se réchauffer. Mikhail lui jetait des coups d'œil inquiets, mâchant son croissant sans trop de conviction.

— Line, tu n'as rien mangé…

— Je n'ai pas faim, rétorqua-t-elle d'une voix un peu tremblante.

— Il faut que tu manges, insista Lyen. Regarde-toi, tu es épuisée ! Mange quelque chose et va te coucher.

— Je ne pourrai pas dormir de toute façon.

— Je suis certaine que si. Je peux m'occuper de Mikhail, ne te fais pas de souci. Mais je t'en prie, prends au moins un peu de thé !

Line obéit et porta la tasse à ses lèvres. Elle but par automatisme, puis reposa la tasse trop brusquement sur sa soucoupe, faisant tinter la porcelaine. Mikhail sursauta et baissa les yeux, le visage triste.

— Si tu as fini, tu peux aller regarder les dessins animés, lui suggéra Lyen d'un ton qui ne tolérait pas la moindre objection.

Il hocha la tête et les laissa seules, soulagé de ne plus devoir faire face au désespoir de sa mère. Au bout de quelques instants, des animaux aux voix nasillardes se mirent à se poursuivre autour des fauteuils, s'insultant et se promettant les pires châtiments. Lyen pâlit et jeta un regard paniqué à Line. Celle-ci n'avait pas bougé et ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait autour d'elle.

— Line… Line !

— Quoi ?

— Il y a… Il y a un… Un truc qui ressemble à un canard qui pointe une arme sur ton fils, chuchota-t-elle, osant à peine élever la voix.

— Ce n'est rien. C'est un écran holographique, c'est tout.

— Mais… C'est horrible !

— C'est pour cela que je n'en voulais pas, répliqua-t-elle. Ne t'inquiète pas, ils ne feront pas de mal à Mikhail. Ils ne sont pas réels.

Le petit garçon avait changé de chaîne, et un homme vêtu d'un chapeau de cow-boy d'un brun indéfinissable faisait claquer son fouet pour éloigner une foule d'assaillants armés de couteaux.

— Ils ne lui feront rien, tu es sûre ?

— Eh, Maman ! Viens voir ! s'écria Mikhail. C'est les Nouvelles Aventures d'Indiana Jones ! Il y a l'acteur que tu aimes bien !

— Plus tard, mon chéri. Je n'ai pas envie de regarder un film maintenant.

Lyen la fixait avec effarement.

— Je t'assure qu'ils ne lui feront pas de mal, Lyen, répéta-t-elle.

— Celui que tu aimes bien, c'est le type avec le fouet et le sourire idiot ?

— Il n'a pas un sourire idiot. Tu ne trouves pas qu'il est très beau ?

Pendant un instant, elle redevint l'adolescente rêveuse qui s'imaginait souvent aux côtés d'Indiana Jones ou à la place de la princesse Leia, courant d'aventure en aventure, combattant les forces du mal et embrassant le magnifique Harrison Ford. Un jour, elle avait même embrassé ses lèvres sur l'écran. Lúka l'avait vu faire et s'était moqué d'elle pendant des jours. Elle sourit, perdue dans ses souvenirs.

— Je ne le trouve pas beau, non. Il est sale, couvert de sueur et mal rasé.

— Mais c'est ça qui fait son charme, décréta Line.

— Certes.

Lyen avait déjà vu plusieurs fois Lúka en sueur et mal rasé et elle ne l'avait pas trouvé spécialement charmant. Elle n'insista pas, soulagée que Line montre enfin un semblant de réaction par rapport au monde qui l'entourait. Mais quelques instants plus tard, la jeune femme se remettait à pleurer, cachant son visage dans ses mains.

— Line, va te coucher. Je reste avec Mikhail, ne te fais pas de souci.

Cette fois-ci, la jeune femme n'opposa pas de résistance et partit s'enfermer dans sa chambre, les épaules secouées de sanglots. Lyen soupira, désespérée. Qu'allait-elle faire ?

— Tu viens regarder le film avec moi ? proposa Mikhail.

Elle jeta un regard inquiet aux hommes brandissant leurs sabres en hurlant. Elle ne pouvait pas vraiment s'avouer tentée, mais vint s'asseoir à côté du petit garçon.

— Lui, c'est Indiana Jones. C'est un aventurier. Tu verras, il est très drôle. Et eux, ce sont les méchants qui veulent le tuer, expliqua-t-il avec beaucoup de sérieux.

— Sans blague, marmonna-t-elle, un peu pâle. Tu ne veux pas remettre celui d'avant ? J'avais presque réussi à m'habituer au canard…

***

Lúka passa nerveusement sa main dans ses cheveux et soupira. Que ferait-il si elle refusait de lui parler ? Peut-être n'accepterait-elle pas de le laisser entrer ? Il pourrait ouvrir la porte sans la moindre difficulté, toutefois, cela ne risquait pas d'améliorer leur relation future. Il avait déjà agi comme un imbécile en l'empêchant de réserver une chambre à l'hôtel et en bloquant les débits sur sa carte… Cependant, il était bouleversé et ne savait pas quoi faire pour qu'elle revienne ! Elle n'était pas stupide, elle comprendrait cela !

Chambre vingt-sept, étage vingt-sept. Il pressa sa paume sur la plaque argentée et attendit, espérant que ce soit elle qui lui ouvre. Selon toute probabilité, elle lui parlerait par l'interphone et lui dirait de s'en aller, mais il ne pouvait s'empêcher d'être optimiste. Elle aurait réfléchi, elle se serait forcément rendu compte qu'elle avait fait une erreur et elle reviendrait sur sa décision ! Elle…

La porte s'entrouvrit et il sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Cependant, ce n'était pas Line…

— L.I., lâcha-t-il avec mépris.

— Lúka, répondit-elle sur le même ton. Line ne veut pas te voir.

— Ce n'est pas à toi d'en décider.

— Papa ? s'écria Mikhail en poussant Lyen pour sortir dans le couloir embrasser son père.

Lúka le souleva de terre et le serra dans ses bras. Il ébouriffa ses cheveux noirs avec un sourire ravi.

— Ça va ?

— Oui oui ! On a mangé des croissants, et avec Lyen, on était en train de regarder les Nouvelles Aventures d'Indiana Jones. Je suis content que tu sois là, conclut-il.

— Moi aussi je suis content, mon fils. Où est ta mère ?

— Elle se repose, répondit Lyen avant que Mikhail ait pu ouvrir la bouche.

— Je ne t'ai pas parlé.

— Tu as fait du mal à Maman, lui reprocha son fils. Elle pleure tout le temps.

— Je sais. Je suis désolé. Je suis venu lui demander pardon…

— Elle dort, coupa Lyen. Je ne te laisserai pas la déranger.

Lúka reposa Mikhail à terre et serra les poings, fixant la femme avec mauvaise humeur. Le petit garçon se mit entre eux et prit la main de Lyen. Il jeta un regard lourd de sens à son père, puis secoua la tête.

— Je veux la voir, insista Lúka. Laisse-moi passer.

Il n'attendit pas sa réponse et les bouscula tous les deux pour entrer dans la pièce. Mikhail étouffa un cri de douleur et se rapprocha de Lyen, les yeux agrandis de stupeur et le visage triste. La femme posa une main protectrice sur son épaule. La mâchoire crispée, elle regarda Lúka entrer dans la chambre où sa sœur se reposait. Elle ne lui avait offert qu'une résistance symbolique, mais ni lui ni Mikhail n'étaient en état de faire une telle constatation. Quant à Line… La jeune femme serait soit trop furieuse, soit trop heureuse pour penser quoi que ce soit. Lyen penchait pour la première possibilité, même si c'était celle qui arrangeait le moins ses plans. Elle connaissait assez Line pour savoir qu'elle ne pardonnerait pas si facilement à son frère. Et ce qu'il avait fait avec sa carte-passeport avait sans doute balayé le mince espoir qu'il lui restait peut-être.

Elle suivit Lúka des yeux alors qu'il refermait la porte de la chambre avec une étonnante délicatesse ; Line était probablement endormie. Mikhail appuya sa tête contre sa jambe et se mit à pleurer. Elle se baissa et l'entoura de ses bras, le cœur serré. Encore une fois, le petit garçon subissait l'égoïsme de ses parents…

— Il n'a pas voulu te faire du mal, lui assura-t-elle. Il voulait juste voir ta maman. Tu as mal ?

Il secoua la tête et essuya ses larmes du revers de la main.

— Je lui avais promis que je la protègerais, et je n'ai pas tenu ma promesse…

***

Line s'éveilla lentement, troublée par la douceur d'une caresse sur sa joue. Elle sourit, encore à demi perdue dans son rêve. Elle refusait d'ouvrir les yeux et espérait glaner quelques secondes de sommeil. Elle était si fatiguée ! Pourtant, elle se sentait bien, en sécurité. On lui caressait les cheveux, tendrement, et ce geste était si familier qu'elle avait l'impression d'être toujours en train de rêver.

Enfin, elle se tira de sa torpeur et souleva ses paupières lourdes pour découvrir le regard émeraude de son frère. Elle s'éveilla tout à fait et s'assit sur le lit, la colère rendant ses gestes brusques et mal assurés. Lúka voulut la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa avec violence.

— Qu'est-ce que tu fais ici ?

Il baissa les yeux, déçu de sa réaction.

— Je… Je voulais m'excuser à nouveau, murmura-t-il.

— C'est fait. Tu peux t'en aller.

— Line, je t'en prie… Je ne peux pas vivre sans toi ! Etre loin de toi, c'est insupportable ! C'est comme si une partie de moi m'avait été arrachée…

Elle se radoucit, reconnaissant une souffrance qui ne lui était que trop familière. Cependant, elle savait qu'elle ne devrait pas céder. Le malaise durait depuis des mois — des années, même — et se retourner auprès de Lúka par commodité ne résoudrait pas leurs trop nombreux problèmes.

— Je suis désolée, tu sais bien que c'est impossible. C'est bien que tu sois tombé amoureux de cette fille, finalement. Vous serez très bien, tous les deux. Et vu que tu dois de toute façon aller sur Alpha, vous pourrez habiter ensemble. Elle pourra sans doute suivre le collège là-bas, ajouta-t-elle avec cynisme.

— Mais c'est toi que j'aime !

— Nous n'allons pas avoir cette discussion à nouveau, répliqua-t-elle en se levant.

Lúka la regarda commencer à défaire sa valise, le cœur serré. Il mourait d'envie de la prendre dans ses bras, mais savait bien qu'elle le repousserait.

— Je suis désolé pour cette nuit. J'ai été con.

— C'est vrai.

— Je ne savais plus où j'en étais, et je n'ai pas réfléchi ! se défendit-il.

— Je me doutais bien que tu ferais quelque chose de ce genre. Tu as toujours été tellement immature, soupira-t-elle.

Il ne répondit rien et elle continua à défaire sa valise avec des gestes secs.

— A ce propos, il faudra que tu arrêtes de t'amuser avec les données de ma carte-passeport, ou je pourrais bien avoir envie de te dénoncer. Cela n'améliorerait pas ta cote de popularité.

— Je ferai sauter la plainte, rétorqua-t-il en haussant les épaules.

— Lúka, arrête ce petit jeu. Si je te dénonce, je n'irai pas faire une déposition électronique : je me planterai au milieu de la rue et j'attendrai que les journalistes qui me suivent sans cesse s'approchent suffisamment pour le hurler bien fort.

— C'est un comportement complètement puéril, commenta-t-il.

— Tu trouves aussi ? Tu sais que je ne serais pas revenue. Aurais-tu préféré que nous dormions dans la navette, quelque part au coin d'une rue ? Ton fils n'a même pas cinq ans. Il n'a pas mérité ça.

— C'est toi qui es partie, décréta-t-il.

— Ah oui, j'oubliais. Et cela fait donc de moi un monstre sans cœur et te donne le droit de me rendre la vie infernale ? Il faudrait que je te laisse me tromper avec n'importe qui sans rien dire, et que je te remercie encore avec un sourire, c'est ça ?

Elle s'empara de quelques vêtements avec colère et traversa la pièce pour aller les ranger dans la commode. Son frère attrapa son bras et elle se dégagea, furieuse. Les vêtements s'éparpillèrent sur le sol et elle se baissa pour les ramasser, après lui avoir jeté un regard destructeur.

— Line, laisse-moi une chance, je t'en prie !

— Certainement pas. Et n'imagine pas que tu vas venir tous les jours ici me faire ta petite scène minable en espérant que je change d'avis. Nous avons eu cette discussion cette nuit et je pensais que tu avais compris. Je ne reviendrai pas sur mes mots et tu devrais savoir cela. D'ici quelques semaines, je demanderai le divorce, et…

— Non, pas ça ! coupa-t-il. Je t'en supplie, Line, pas ça !

— Je pense que ce serait mieux.

Il la força à le regarder dans les yeux et elle détourna la tête. Il prit ses mains dans les siennes. Il portait toujours son alliance, ce qui ne l'étonna pas. Cependant, elle ne put s'empêcher d'être touchée par sa détresse.

— Très bien, céda-t-elle.

Au fond d'elle-même, elle savait bien que jamais elle ne pourrait épouser un autre homme. Le mariage avec son frère n'avait peut-être été qu'une mascarade pour éviter les rumeurs et les quolibets de la presse, pourtant, cela avait compté pour elle. L'idée de laisser quelqu'un d'autre la toucher la révoltait. La seule exception était peut-être Ruan, parce qu'il était télépathe et qu'il ressemblait tant à Lúka.

Son frère eut l'air soulagé, et elle se demanda si elle n'avait pas aggravé les choses. Mais comment aurait-elle pu résister à sa souffrance ?

— Je peux t'embrasser ? murmura-t-il.

— Non, ce n'est pas une bonne idée.

— Une dernière fois ? Line, s'il te plaît…

Il avait rapproché son visage du sien et elle ne s'était pas reculée. Elle se montrait faible et se maudissait pour cela, cependant, son cœur s'accélérait déjà à la pensée des lèvres de Lúka sur les siennes. Elle ferma les yeux et il l'embrassa avec douceur. Elle se recula, le repoussant sans trop de conviction.

— Lúka, non. Je… On ne doit pas faire ça, cela ne pourra qu'empirer les choses.

— S'il te plaît ! répéta-t-il sur un ton presque implorant.

Elle ne répondit rien et se contenta de le regarder, les yeux tristes. Il l'embrassa à nouveau, les mains sur ses épaules, et l'attira contre lui. Elle se laissa faire, s'abandonna à son désir sans la moindre résistance. Lúka la coucha sur le sol au milieu des vêtements éparpillés et tenta de lui ôter son pull.

— Non, arrête, souffla-t-elle.

Mais elle continuait à l'embrasser et ne faisait pas un geste pour l'empêcher d'aller plus loin. Elle n'avait pas envie de lui résister, et déjà, il se battait avec l'attache de son soutien-gorge. Elle se mit à pleurer, réalisant soudain ce qui était en train de se passer. Elle l'avait laissé faire ! Il s'était servi de son don — sans doute inconsciemment — pour balayer toutes ses réticences, et elle ne s'était rendu compte de rien ! Comment avait-elle pu être aussi naïve ?!!

Son frère parvint enfin à détacher son soutien-gorge et il se recula pour le lui ôter, ignorant ses larmes. Elle le repoussa, mais il tenta à nouveau de l'embrasser, emporté par son désir.

— Non, arrête, je ne veux pas !

— C'est faux, je sais que tu en as autant envie que moi, rétorqua-t-il, avant de défaire le bouton de son jean.

Elle repoussa ses mains, l'empêchant de continuer, et essaya de se redresser. Mais il était plus lourd qu'elle et bien plus déterminé.

— Je t'en prie, laisse-moi ! supplia-t-elle. Tu me fais peur ! Arrête !

— Une dernière fois, Line…

— Non, pas ça !

Les larmes coulaient toujours sur ses joues, pourtant, elle était incapable de le repousser. Elle savait qu'elle aurait pu se servir de son don pour l'obliger à la lâcher, et elle ne pouvait s'y résoudre : une partie d'elle voulait ce qui était en train de se passer, même si son bon sens lui hurlait d'opposer plus de fermeté à son frère. Déjà, il tirait sur son jean, mais le tissu résistait et il ne parvenait pas à le lui enlever.

— Aide-moi, Line !

Presque malgré elle, elle souleva les hanches et le jean glissa, dévoilant sa culotte de satin. Lúka ne prit pas le temps de le lui ôter complètement et s'empara à nouveau de ses lèvres. Ses baisers étaient impatients, et Line se débattait encore avec sa conscience. Le choix ne lui apparaissait plus comme évident. Après tout, faire l'amour avec lui n'aggraverait pas les choses ! Elle l'aimait et il le savait. Le fait qu'elle ne veuille plus vivre avec lui ne changeait rien à ses sentiments. Tout de même, si elle commençait à se montrer faible, il en profiterait, et ils finiraient par se faire plus de mal encore ! Elle ne devait pas céder.

— Lúka, je ne veux pas, décréta-t-elle avec fermeté.

Il hésita, indécis l'espace d'un instant, puis la plaqua sur le sol avant d'écraser sa bouche sur la sienne. Line se débattit, les yeux agrandis d'effroi. Il n'allait tout de même pas faire ça ?!! Il n'allait pas la forcer ?!! Pas lui ! Et pourtant, elle ne se résolvait toujours pas à utiliser son don contre lui…

— Ne fais pas ça, je t'en supplie, hoqueta-t-elle à travers ses larmes. Ne me fais pas de mal !

Il sembla soudain reprendre ses esprits et se recula, horrifié. Line croisa les bras sur sa poitrine et ferma les yeux, les épaules agitées de sanglots. Elle gisait sur le sol, le visage blême.

— Line, je… Je ne sais pas ce qui m'a pris ! Je pensais que c'était ce que tu voulais ! Jamais je ne t'aurais forcée, tu le sais ! Tu le sais, n'est-ce pas ? Line !

Elle bascula sur le côté et se recroquevilla sur elle-même. Le visage caché dans ses mains, elle gémit comme une enfant. Il voulut caresser son épaule, mais elle le repoussa avant de chercher de quoi se couvrir. Lúka lui tendit son pull, qu'elle enfila en reniflant, évitant de croiser son regard.

— Je croyais que tu en avais envie, avança-t-il faiblement. Tes pensées étaient…

— Dégage. Je ne veux plus te voir.

Elle essuya ses larmes d'une main tremblante et remonta son jean.

— Tu n'aurais pas dû me laisser aller aussi loin, lui reprocha-t-il.

— Je t'ai dit non dès le départ. J'ai essayé de te repousser.

Elle savait que ce n'était pas tout à fait exact, mais elle était trop en colère pour se plonger dans d'interminables discours. En colère contre elle-même.

— Tu avais envie de faire l'amour avec moi, je l'ai senti !

— Lúka, la seule chose dont j'aie envie en ce moment, c'est de te mettre mon poing dans la figure et de ne jamais te revoir.

Elle se releva puis ramassa les vêtements éparpillés sur le sol. Lúka fit mine de vouloir l'aider, mais le regard qu'elle lui lança le figea sur place.

— Je suis désolé. Je voulais seulement arranger les choses.

— Eh bien, heureusement que tu ne cherchais pas à les empirer, rétorqua-t-elle sans la moindre trace d'humour.

Elle ouvrit le tiroir et y enfonça les vêtements, avant de le repousser avec colère, se battant contre la manche d'un pull qui dépassait et l'empêchait de le refermer complètement. Ses mains tremblaient et son cœur battait si vite qu'elle avait l'impression qu'elle n'allait pas tarder à défaillir. Ses vertiges l'avaient reprise, assortis d'une nausée grandissante.

— Line, ça va ? s'inquiéta Lúka en franchissant les quelques pas qui les séparaient en un instant.

— Oui oui, c'est la fatigue, c'est tout.

Elle s'assit dans un fauteuil et porta la main à sa tête, le teint livide. Son frère s'agenouilla auprès d'elle, inquiet.

— Tu veux un verre d'eau ?

Elle secoua la tête, incapable de répondre. Elle détestait se sentir ainsi trahie par son corps et en voulait à Lúka d'être témoin de ses faiblesses. Les vertiges diminuaient déjà et elle soupira.

— Va-t-en, s'il te plaît, souffla-t-elle. Je veux juste me reposer…

— Je ne peux pas te laisser comme ça. Dans ton état, tu n'es pas capable de t'occuper de Mikhail, et je ne veux pas t'abandonner ici ; pas avec L.I. qui n'attend que ça depuis toujours.

— C'est devenu une obsession ! Ce n'est tout de même pas croyable ! Tu ne peux pas réagir en adulte, une fois dans ta vie ?

— Tu es si naïve…

— Et toi tu es paranoïaque et ta haine pour Lyen t'aveugle. En attendant, malgré tous tes discours, elle ne m'a jamais trahie, contrairement à toi.

Il baissa les yeux, blessé par ses paroles ô combien sensées et justifiées. Sa sœur avait raison. Il se vengeait sur Lyen parce qu'il ne pouvait pas se venger sur lui-même. Pourtant, depuis des années, son intuition lui soufflait que cette femme voulait du mal à Line et à leur fils. Comment aurait-il pu taire ses soupçons et ne rien faire ? Le moindre regard que Lyen lui lançait, le plus léger de ses sourires, le ton de sa voix… tout portait à croire qu'elle les haïssait et qu'elle n'attendait que l'heure de sa vengeance. Elle avait tout gâché entre Line et lui, et à présent, c'était elle qui se trouvait aux côtés de son fils ! Il aurait dû la tuer pendant qu'il en était encore temps. Mais maintenant il était déjà trop tard : sa sœur ne lui pardonnerait jamais. Depuis toujours, elle se sentait coupable vis-à-vis de la jeune femme, comme si elle avait eu le moyen de changer les choses et qu'elle avait choisi de ne pas le faire. Lyen et Nato symbolisaient pour Line toute la cruauté de leur père et ses conséquences, et elle se croyait investie de la responsabilité de la rédemption post-mortem de celui-ci. C'était ridicule et Lúka ne pouvait rien y faire.

— Je t'aiderai à arranger ton nouvel appartement, si tu veux, proposa-t-il d'une voix triste. Tu as toujours eu un goût désastreux pour la décoration.

Elle rit et prit ses mains dans les siennes, avant de le regarder droit dans les yeux.

— Je veux bien, répondit-elle. Je n'ai pas envie que nous nous disputions éternellement. Tu es mon frère, mon meilleur ami, et la personne que j'aime le plus au monde. Je ne veux pas te perdre.

— Je m'en veux d'avoir tout gâché.

— Ce n'est pas toi, c'est nous. Nous deux. J'ai sans doute autant de responsabilités dans ce qui s'est passé. Que pouvions-nous faire ? Nous n'étions pas faits pour vivre ensemble et tu le sais. Je ne suis pas celle qu'il te faut.

— C'est faux, contra-t-il. Dis-moi que cette séparation n'est que temporaire, je t'en prie !

— Je n'en sais rien, Lúka… Franchement, je ne sais pas. Je ne sais plus où j'en suis et je crois que j'ai besoin de temps avant d'envisager quoi que ce soit.

— Je comprends.

— Tu comprends toujours. C'est pour ça que je t'aime tant, lui chuchota-t-elle avant de déposer un tendre baiser sur sa joue mal rasée.

Il se releva un peu brusquement, les yeux brillants, et se dirigea vers la fenêtre, soudain passionné par le panorama. Line essuya une larme et prit une profonde inspiration. Elle avait conscience d'offrir à son frère un spectacle absolument désolant, entre les rires et les pleurs, l'amour et la haine. Elle était perdue : ses sentiments se livraient une guerre impitoyable et elle se sentait comme une marionnette aux doigts d'un marionnettiste fou.

— Tu as parlé à notre fils ? demanda-t-il.

Il avait essayé de prendre un ton indifférent, et beaucoup s'y seraient trompés, cependant, Line le connaissait trop bien pour ne pas y déceler sa souffrance et son appréhension.

— Oui, je lui ai dit. Ne t'inquiète pas, je ne lui ai donné aucun détail, ajouta-t-elle.

— Comment a-t-il réagi ?

— Tu le connais. Imperturbable, comme son père. Calme, posé, compréhensif. J'avais l'impression que c'était moi, la gosse. J'ai pleuré.

— Tu aurais dû me laisser le lui dire.

— Non. C'est moi qui suis partie, c'était à moi de le faire. Mais il m'inquiète. Ce n'est pas normal qu'il réagisse comme cela. On dirait toi en version miniature.

— Ce n'est pas drôle, fit-il, légèrement vexé.

— Je ne trouve pas non plus. La fille de Will et Rosalyn a presque huit ans, et quand je la vois, j'ai l'impression qu'elle est plus jeune que Mikhail. Cet enfant est beaucoup trop mature pour son âge. J'ai peur qu'il ne s'intègre pas lorsqu'il entrera à l'école obligatoire, soupira-t-elle.

— On avisera, décréta Lúka. Mais je pense qu'il sera content d'avoir des camarades de son âge. Il n'a toujours été qu'avec des adultes, il n'est pas étonnant qu'il soit plus mature que les autres enfants.

— Si tu le dis.

— Line, ne lui donne pas l'impression que tu dois être protégée. Ce n'est pas son rôle, c'est le tien. Les enfants ne sont pas là pour prendre soin de leurs parents. Pas à cet âge-là.

— Ne me sermonne pas, rétorqua-t-elle. Je sais très bien que je suis une mauvaise mère, je n'ai pas besoin que tu me le rappelles.

— Chérie, je t'en prie, je n'ai pas dit ça. Nous avons fait de notre mieux pour élever notre fils.

Elle secoua la tête doucement, peu convaincue.

— Tu sais que c'est faux. Lyen est une meilleure mère que moi pour Mikhail ! Je vois bien la façon dont il la regarde, dont il attend toujours son approbation chaque fois que je lui dis de faire quelque chose. Il a encore voulu dormir avec elle, cette nuit, ajouta-t-elle d'une voix brisée. Il ne m'a pas réclamée.

— Ne la laisse pas nous prendre notre fils !

— Mais tu crois que c'est ce que je veux ? Tu penses que ça me fait plaisir, peut-être ? J'ai l'impression que tout le monde me considère comme une pauvre petite chose fragile et essaie de m'épargner les moindres désagréments. J'en ai assez ! Je ne suis plus une enfant, et on me traite comme si j'avais encore huit ans !

— Calme-toi, tu sais bien que c'est faux.

— Ne me mens pas ! cria-t-elle.

La fureur avait rougi son visage et les larmes noyaient à nouveau ses joues. Elle faisait une crise d'hystérie, comme cela lui arrivait de plus en plus souvent. Lúka ne fit pas un geste pour la consoler : il ne savait que trop comment elle réagirait. Déjà, elle faisait les cent pas dans la pièce, se tordant les mains nerveusement.

— Mais j'ai fait de mon mieux, Lúka. Je t'assure. Je suis incapable d'être une bonne mère, je le vois bien. Mon fils est plus mature que moi ! Comment vais-je m'en sortir, sans toi ? se lamenta-t-elle. Cela ne sert à rien que je me mette des œillères, je ne peux pas élever Mikhail !

— Tu t'en es très bien sortie jusqu'à maintenant, lui fit-il remarquer. Et puis je suis là ! Tu n'es pas seule !

— Non, tu ne comprends pas ! Mikhail t'a toujours préféré !

— Arrête de dire des âneries et ressaisis-toi un peu, répliqua-t-il d'un ton sec.

Cela lui faisait mal au cœur de lui parler de cette manière, mais avait-il le choix ? Line avait toujours eu une personnalité plutôt instable, et à présent, elle perdait complètement le contrôle. Cela ne durait jamais longtemps, cependant, un jour, Mikhail la verrait dans cet état, c'était inévitable. Elle n'était pas folle, loin de là, mais parfois, elle avait du mal à tout gérer et sombrait trop vite dans l'hystérie.

Elle se laissa tomber sur le sol et prit son visage dans ses mains, les épaules agitées de sanglots frénétiques. Il s'assit à ses côtés et l'enlaça avec tendresse. Elle se raidit un peu, puis se détendit, avant de se blottir tout contre lui.

— Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! pleura-t-elle.

— Tu es forte, Line. Tu as toujours été la plus forte, et tu le sais. Quoi que tu choisisses, tu t'en sortiras, lui chuchota-t-il.

— J'ai effacé des fichiers de Z'arkán, avoua-t-elle, n'osant pas lever les yeux de peur de croiser les siens.

— Je sais.

— Tu n'es pas fâché ? s'étonna-t-elle comme il restait parfaitement calme.

— Non. Z'arkán avait protégé ses fichiers. Rien n'a été perdu, par chance.

— Quoi ?!!

Elle s'écarta de lui, les yeux agrandis d'horreur.

— Tu veux dire que cette… cette chose est toujours là ? Je ne peux pas le croire ! Et tu vas continuer à… à…

— Line, je t'en prie, Z'arkán n'est qu'une intelligence artificielle, il n'y a pas de quoi de mettre dans un état pareil !

— Tu te fiches de moi ? Et je suis censée accepter que cette horreur virtuelle me remplace ?

— Voyons, qu'est-ce qui te prend ? Il n'a jamais été question de ça !

— Ah non ? Et toutes ces choses dégueulasses que tu as faites avec elle ? cracha-t-elle.

Il pâlit et détourna les yeux. Ainsi, elle savait !

— Ce n'est pas ce que tu crois, se défendit-il. C'est un projet que je devais préparer et présenter à la commission.

— Tu te fous de moi ? C'est l'excuse la plus minable que j'aie jamais entendue !

— Je te jure que c'est vrai ! insista-t-il.

— Et tu vas… tu vas continuer ce "projet" ?

Il soupira. Que pouvait-il lui dire ? Elle le connaissait trop bien pour qu'il puisse se permettre de mentir ! Et elle était télépathe !

— Oui, je vais continuer mon projet. Des millions d'euro-crédits sont en jeu, et je ne peux pas…

— Tu vas coucher avec cette chose à nouveau ? coupa-t-elle.

— C'est un projet, Line. Quelque chose d'expérimental. Ça n'a rien de sexuel, c'est scientifique.

— Oh, sûrement ! Je t'ai vu, Lúka. Je t'ai vu avec elle. Scientifique, ce serait si elle t'aidait à bosser sur les plans de Père ou si elle t'apportait le café. Là, c'est bien plus que scientifique. C'est peut-être même plus que sexuel ! Je refuse de penser que tu fais l'amour avec ta création, c'est absolument répugnant !

— De toute façon, en quoi cela te dérange, vu que tu ne veux plus de moi ? cingla-t-il.

La situation lui faisait terriblement penser à ce qui s'était passé plusieurs années auparavant avec Nato, et il se sentit un peu ridicule. Le regard glacial que lui lança sa sœur montrait bien à quel point elle partageait cet avis.

— Tu es pathétique, lâcha-t-elle. Ce ne sont pas tes petites aventures de pervers frustré qui me dérangent, c'est surtout le fait que tu sois devenu carrément dangereux.

— Pardon ?

— Comment as-tu pu fusionner ta chose avec le système ? C'est vraiment de l'inconscience ! J'ai regardé le code de Z'arkán, je l'ai bien étudié… Tu veux détruire l'humanité, ou quoi ?

Il savait qu'elle avait raison, mais n'était pas prêt à avouer ses torts. Il détourna les yeux.

— Cela fait plus de deux semaines que je les ai fusionnés, et tout se passe à merveille. Tu t'inquiètes pour rien.

— Deux semaines ! Alors me voilà totalement rassurée ! Sérieusement, que se passera-t-il lorsque Z'arkán refusera d'exécuter tes ordres ? Quand elle se mettra à n'en faire qu'à sa tête ?

— Cela n'arrivera pas, lui assura-t-il. Il y a une protection. Je peux reprendre le contrôle à n'importe quel moment.

— Laisse-moi te dire une chose : si ta création est moitié aussi intelligente que ce que je pense, elle aura tôt fait de passer outre ta soi-disant "protection". Tu devrais rapidement faire un retour en arrière et annuler la fusion.

— Je ne peux pas.

— Tu as bien des sauvegardes, non ?

— J'en avais, et tu les as effacées.

— Je sais ce que j'ai effacé et ce n'était certainement pas cela, contra-t-elle.

— Eh bien Z'arkán s'est débrouillée pour ce cela le devienne, soupira-t-il.

— Et ça ne t'inquiète pas ? Tu trouves ça normal ? Méfie-toi, Lúka !

— Tu es paranoïaque.

— Tu trouves ? Est-ce vraiment de la paranoïa que de s'inquiéter parce qu'un système qui contrôle la quasi-totalité de l'économie mondiale et de la défense militaire est dirigée par une intelligence artificielle autoritaire et à moitié tarée, doublée d'un imbécile inconscient et immature ?

— Tu n'y connais rien, de toute manière, décréta-t-il. Et si tu ne veux plus faire partie de ma vie, alors laisse-moi au moins la vivre comme je l'entends.

Il réagissait sous le coup de la colère et sentait qu'il aurait dû mettre fin à cette discussion avant de tout gâcher à nouveau, mais il en avait plus qu'assez du comportement lunatique et irrationnel de sa sœur. Elle le fixa quelques secondes sans rien dire, les lèvres pincées, puis secoua la tête.

— Tu es irresponsable, Lúka. Et tu te demandes pourquoi je t'ai quitté ? Pourquoi je ne veux plus vivre avec toi ? Mais je ne peux plus supporter ton manque de maturité ! J'ai grandi. Toi, tu es toujours le même gamin égoïste. Ce n'est pas étonnant que tu te sois tapé une gosse. Vous étiez faits pour vous entendre. Mais rappelle-toi une chose : elle n'aura pas toujours quinze ans…

Elle franchit les quelques pas qui la séparaient de la porte et ouvrit celle-ci d'un geste agacé. Elle se retourna vers lui, les yeux remplis d'un mélange de colère et de déception.

— Je ne te retiens pas.

— Je m'en doute, marmonna-t-il.

Il s'approcha d'elle, bouillonnant de rage, mais au lieu de quitter la pièce, il referma la porte d'un geste brusque. Il saisit Line par les épaules et la plaqua sans aucune douceur contre le mur. Elle étouffa un petit cri de douleur et lui jeta un regard qui hésitait entre la peur et l'incompréhension.

— Lúka, mais qu'est-ce que tu…

— Tu es à moi, Line ! gronda-t-il. A moi !

— Lâche-moi, tu me fais mal !

— Je ne laisserai aucun autre homme s'approcher de toi, tu m'entends ?

Elle ne répondit rien, les yeux remplis de larmes. Combien de fois avait-elle vu cette expression de folie sur le visage de leur père ? En cet instant, Lúka lui ressemblait tant qu'elle frissonna, s'attendant à ce que son poing s'écrase sur sa mâchoire. Elle baissa la tête, les lèvres tremblantes.

— Va-t-en, je t'en prie, chuchota-t-elle. Ne m'oblige pas à te détester. Tu es tout ce que j'ai !

Il la lâcha et elle glissa contre le mur, le visage dans ses mains.

— Je reviens sur ma décision. Je veux divorcer, décréta-t-elle d'une voix mal assurée.

— Très bien. Comme tu veux. Au fait, je suis venu te rendre ça.

Il fourra la main dans sa poche et en sortit l'alliance de Line, qu'il laissa tomber sur le sol. La bague roula sur le tapis et s'arrêta à quelques centimètres de ses doigts. Elle ne fit pas un geste pour la ramasser.

— Oh, et j'oubliais : ce n'est plus la peine que tu ailles sur Lambda. Je m'occuperai de Ludméa.

— Non, tu n'as pas le droit de me faire ça ! C'est mon amie !

— Trouves-toi donc une autre amie. Lyen me semble toute désignée.

— Mais… et la mission ? Et les jumeaux ?

— Je m'en sortirai très bien sans toi.

— Tu sais que non ! Lúka, tu as besoin de moi ! Ludméa ne te fera jamais confiance !

— C'est ce qu'on verra. En attendant, il n'est plus question que tu revoies Ludméa ou Ruan, conclut-il.

Elle releva la tête et lui adressa un regard méprisant.

— Ah, c'est donc ça ! Tu te fiches complètement de Ludméa et du mal que tout cela pourrait lui faire ! Tout ce dont tu as peur, c'est que je revoie Ruan et que je le trouve finalement très à mon goût ! Tu es prêt à tout gâcher par simple jalousie ! Mais je vais te dire une chose : Ruan est le fiancé de ma meilleure amie. Même si j'étais attirée par lui, je ne ferais rien, par respect pour elle.

— C'est le cas, de toute façon. Tu es attirée par lui, je l'ai bien vu ! rétorqua-t-il, du sarcasme dans la voix.

— Ce que moi j'ai bien vu, c'est que toi, tu étais visiblement plus qu'attiré par sa cousine, cracha-t-elle, se relevant pour le regarder droit dans les yeux.

— Et qu'est-ce que ça peut te foutre, puisque tu voulais me quitter de toute manière ?!!

— Je suis ta femme ! hurla-t-elle.

— Tu es ma sœur, répondit-il sur le même ton. Et à partir d'aujourd'hui, tu ne seras plus que ça ! Et crois-moi, tu le regretteras plus que moi.

Il ouvrit la porte d'un coup sec, lança un dernier regard à Line et sortit. Dans le petit salon, Mikhail et Lyen le fixaient, tétanisés. Il fut pris d'une envie irrépressible de frapper l'un et l'autre et serra les poings.

— Qu'est-ce que vous regardez, comme ça ?

— Papa, je crois que je te déteste, souffla son fils, les larmes mouillant ses joues.

— Eh bien, c'est parfait, comme ça vous serez trois.

Il tourna les talons et claqua la porte derrière lui.