CHAPITRE PREMIER
Mikhail s'était endormi à l'arrière de la navette, et Line devait s'avouer soulagée. Elle n'aurait pas eu la force de se lancer dans de longues explications pour le moment ; elle avait déjà du mal à retenir ses larmes. Assise à côté d'elle, Lyen restait silencieuse, le visage appuyé contre la vitre, ses grands yeux félins scrutant le paysage nocturne qui défilait à toute allure. Pour elle, tout était nouveau. Après avoir passé plus de vingt ans dans le laboratoire, elle découvrait le monde extérieur et redevenait la fillette curieuse de tout qu'elle avait été. Line aurait voulu que tout se passe autrement.
Perdue dans ses pensées, elle faillit manquer l'entrée du couloir rapide, et Lyen lui jeta un regard paniqué lorsqu'elle vira au dernier moment. Ses doigts étaient crispés sur le rebord du siège, et Line se sentit coupable : elle n'était pas une très bonne conductrice et aurait dû mettre la navette en mode automatique. Néanmoins, elle avait besoin de s'occuper l'esprit pour ne plus penser à Lúka. A l'arrière, Mikhail avait ouvert les yeux un instant, mais semblait s'être rendormi. Elle se força à prendre une profonde inspiration et tenta de se calmer.
— Line, combien de temps encore ? souffla Lyen.
— Il n'y en a plus pour très longtemps, ne t'inquiète pas, répondit la jeune femme d'une voix mal assurée.
La navette était engagée dans le couloir rapide, et la commande se bloqua automatiquement. A près de cinq cents kilomètres-heure, les ordinateurs étaient bien plus fiables que les humains, même lorsque le trafic était faible. Line soupira et se cala dans son siège, essuyant ses mains moites sur son jean. Du coin de l'œil, elle observa Lyen, qui regardait à nouveau par le hublot, même si, à cette vitesse, il n'y avait plus grand-chose à voir. Elle lui avait prêté une jupe et un T-shirt, et l'effet était plutôt naturel. Ses cheveux libres cachaient ses branchies et leur couleur flamboyante détournait l'attention de ses traits un peu étranges. Pour ses mains, il n'y avait malheureusement rien à faire : elle attirerait sans doute davantage les regards avec des moufles en plein mois de mai…
Line aurait pu trouver un hôtel bien plus proche du laboratoire, mais elle n'avait pas l'habitude de conduire seule, et les rares fois où elle avait pris la navette sans Lúka, cela avait été pour se rendre à Bruxelles. Elle connaissait un peu la ville, et ils avaient séjourné quelques jours dans un hôtel qu'elle n'aurait aucun mal à retrouver.
Cette pensée ramena un flot de souvenirs heureux, et elle se mordit la lèvre pour ne pas laisser couler ses larmes. Lúka l'avait trahie ! Comment avait-il pu tout gâcher ?!! Et cette fille… Elle était presque une enfant ! Qu'allait-elle dire à Mikhail ? Comment se débrouillerait-elle, sans Lúka ? Elle avait toujours vécu avec lui, il était comme une moitié d'elle-même ! Jamais elle n'avait été séparée de lui plus de quelques jours. Peut-être devrait-elle faire demi-tour et rentrer auprès de lui ? Après tout, elle lui avait déjà pardonné tant de fois…
Elle serra les poings et prit une profonde inspiration. Non, elle ne pouvait pas faire ça. Ce qui s'était passé avec cette jeune fille n'était qu'un problème superficiel. Le malaise qui existait entre eux était beaucoup plus profond et durait depuis des années. Depuis le début, sans doute. A l'époque, la situation était si différente ! Ils étaient enfermés, leur père vivait encore, et en un sens, tout était plus simple. Lúka souriait. Il riait, également. Lorsqu'il était dans ses bras, il était heureux, et elle aussi. Désormais, ce n'était plus le cas. Oh, bien sûr, il y avait eu de bons moments, même encore récemment. Chaque fois, elle s'était dit que son frère avait changé. Que la situation s'améliorait. Et chaque fois, elle avait dû se rendre à l'évidence : Lúka était toujours le même. Mais il était tout ce qu'elle avait, et elle l'aimait.
Les yeux baissés sur son jean, elle se mit à gratter presque frénétiquement une tache brunâtre, jusqu'à en avoir mal à l'ongle. Elle sentait qu'elle perdait le contrôle, et cela, elle ne pouvait pas le supporter. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, étouffant un sanglot, et s'efforça de ne plus penser à son frère. Les quelques prochains jours seraient difficiles, cependant, dès qu'ils auraient emménagé dans le grand appartement qu'elle avait acheté, il y aurait fort à faire. Mikhail commencerait l'école obligatoire en septembre, il faudrait s'occuper de son inscription. Et elle devrait également se procurer des papiers d'identité pour Lyen. Lúka pourrait s'en charger, cela ne lui prendrait que quelques secondes, et il lui devait bien ça. De toute manière, elle devrait retourner au Laboratoire pour prendre le reste de ses affaires.
Revoir Lúka serait dur, sans doute plus que de vivre loin de lui. Tout serait différent. Pesant. Mais malgré tout, il était son frère et elle l'aimait.
— Lyen, est-ce que tu penses que j'ai pris la bonne décision ? lui demanda-t-elle soudain, ne supportant plus le silence qui la forçait à écouter ses propres pensées.
Lyen se tourna vers elle, étonnée par sa question. Son appréhension était encore bien visible, et Line se rendit compte de l'égoïsme dont elle avait fait preuve depuis le début. Pour l'instant, Mikhail dormait paisiblement, mais lorsqu'il se réveillerait, il voudrait des explications, et elle ne savait pas comment elle parviendrait à faire face à tout cela. Désormais, c'était elle qui prenait les décisions, et c'était vers elle que se tournerait Lyen. Jamais encore elle n'avait tenu compte de son avis, et commencer maintenant était terriblement hypocrite. Elle se moquait de son avis. Tout ce qu'elle voulait, c'était qu'elle lui dise qu'elle avait bien fait, qu'elle la soutienne, qu'elle l'aide à surmonter tout cela.
Lyen ne répondit rien pendant quelques secondes, se contentant de la fixer d'un air étrange. Line s'apprêtait à orienter la conversation sur un sujet moins délicat, lorsqu'elle se décida à parler.
— Tu n'as pas pris la bonne décision, lâcha-t-elle.
Une gifle lui aurait fait moins d'effet, et elle ouvrit de grands yeux étonnés. Lyen détourna les siens, se replongeant dans la contemplation de l'absence de paysage qui défilait une centaine de mètres en contrebas. Line hésita à lui demander des explications, à lui demander qu'est-ce qu'elle aurait fait dans sa situation, mais renonça. Une dispute avec Lyen était ce dont elle avait le moins besoin, et elle se connaissait suffisamment pour savoir que si elle ouvrait la bouche, ce serait pour la sermonner et lui prouver qu'elle ne comprenait rien aux relations humaines. Les nerfs à fleur de peau, elle crispa ses doigts sur le panneau de commandes. Ce ne serait pas facile.
***
Le hall de l'hôtel était immense, et Lyen ne pouvait s'empêcher de se tourner de tous côtés, les yeux agrandis de surprise et la bouche à demi ouverte. Line la poussa discrètement du coude, puis lui confia Mikhail. Le petit garçon s'était réveillé lorsqu'ils étaient sortis de la navette, avait jeté un regard interrogateur à sa mère et, voyant qu'elle ne lui répondrait pas, s'était simplement rendormi.
— Va t'asseoir là-bas et ne touche à rien, ordonna Line en désignant quelques fauteuils.
Elle hocha la tête et s'exécuta. La jeune femme la suivit du regard, veillant à ce qu'elle ne fasse rien qui puisse attirer l'attention des réceptionnistes ou de l'homme qui avait pris soin de leurs bagages. Mais Lyen était trop captivée — et effrayée — par ce nouvel environnement pour avoir la moindre envie de transgresser les ordres de Line. Elle s'installa dans le fauteuil, un peu raide, Mikhail sur les genoux. Celui-ci se blottit dans ses bras, enfouissant son visage dans les boucles rousses qu'il connaissait si bien. Rassurée, Line s'approcha du comptoir et adressa un sourire nerveux à l'homme qui lui faisait face. Derrière lui, une dizaine d'horloges analogiques — une vieille tradition dans l'hôtellerie — affichaient l'heure dans les principales villes du monde. Il était près de cinq heures, à Bruxelles. L'homme ne lui poserait pas de question, elle le savait. Mais il ne pourrait s'empêcher de prévenir les journalistes dès qu'elle aurait le dos tourné, et cela, elle ne le permettrait pas.
— Bonsoir, je voudrais deux chambres, déclara-t-elle en tendant son passeport.
L'homme prit la carte plastifiée et la passa dans le vérificateur. Line appliqua sa paume sur l'écran pour valider son identité. Il lui rendit la carte avec un sourire poli.
— Pour combien de personnes ?
— Trois. Deux adultes et un enfant.
L'homme jeta un coup d'œil en direction des fauteuils et hocha doucement la tête. Il pianota quelques instants sur son clavier et afficha un air étonné.
— Je suis navré, Madame, mais il semblerait que nous soyons complets.
— Pardon ?!! Mais… Il n'y a pas d'événement particulier, à ce que je sache !
La panique commençait à l'envahir et elle sentait qu'elle ne pourrait plus tenir le coup longtemps avant de craquer. Ses jambes la portaient à peine, et ses vertiges avaient refait surface. Elle s'appuya au marbre du comptoir, tentant de calmer sa respiration.
— Madame, Bruxelles est la capitale européenne de l'Union, nous avons sans cesse des conférences et des réunions politiques, expliqua-t-il.
— Je sais, soupira-t-elle. Vous êtes sûr que vous n'avez plus rien ? Je paierai ce qu'il faut, ajouta-t-elle. L'argent n'est pas un problème.
— Non, je suis désolé. Nous sommes absolument complets.
— Très bien…
Line sentait les larmes affluer sous ses paupières et luttait de toutes ses forces pour ne pas les laisser s'échapper. Lyen et Mikhail comptaient sur elle, elle ne pouvait pas les décevoir. Il devait forcément y avoir une solution !
— Je sais que vous avez accès au système mondial de réservations. Est-ce que vous pourriez me dire quel hôtel proche de celui-ci nous accepterait ? Même pour une nuit ?
— Madame, nous ne sommes normalement pas autorisés à …
— Je vous en prie ! insista-t-elle, ne pouvant contenir le léger tremblement dans sa voix.
Il jeta un bref coup d'œil à son collègue, qui semblait très occupé et ne leur prêtait pas la moindre attention, puis hocha la tête.
— Je vais regarder, annonça-t-il.
Line lui adressa son plus beau sourire, les yeux brillants de larmes. L'homme se concentra sur son ordinateur et la stupéfaction se dessina sur ses traits.
— Je suis navré, il semblerait que tous les hôtels des environs soient absolument complets.
— Et sur Paris ?
— C'est la même chose.
— Genève ?
— Pareil.
— Vous n'allez quand même pas me dire que tous les hôtels d'Europe sont complets justement ce soir ?!! s'écria-t-elle, désespérée.
— C'est ce qu'indique le système de réservation.
Line ferma les yeux un instant, essayant par tous les moyens de retrouver son calme. Une telle situation était tout simplement impossible. Il devait forcément y avoir un problème dans le système de réservation. Un petit malin s'était sans doute amusé à pirater le système. Mais pourquoi justement cette nuit ?!! Elle rouvrit les yeux, déterminée.
— Vous avez un terminal ? demanda-t-elle.
— Oui, juste là, fit-il en désignant une borne à quelques mètres du comptoir.
Elle le remercia et tourna les talons, sentant tous les regards posés sur elle. Lúka… Il allait lui payer ça ! Elle s'assit et inséra sa carte-passeport dans la machine, puis valida son accès au réseau. Son frère avait forcément découvert son intrusion dans le noyau de Z'arkán, mais peut-être n'avait-il pas encore supprimé son code d'accès… Visiblement, la chance était avec elle, et elle put se connecter sans difficulté au terminal du système. Après quelques secondes, elle se dit qu'elle s'était réjouie trop vite : la chance n'avait sans doute rien à voir avec la facilité avec laquelle elle avait eu accès à Z'arkan. C'était probablement ce que Lúka avait voulu dès le départ.
"Espèce d'enfoiré", tapa-t-elle agressivement sur le clavier.
Son frère était évidemment connecté et lui répondit dans les secondes qui suivirent.
"Line, reviens s'il te plaît"
"Non"
"Appelle-moi !"
"Va te faire foutre. Et annule toutes ces réservations fictives, si tu ne veux pas que ton fils dorme dehors !"
"Non, je veux que tu reviennes. Line, je t'en supplie, je te demande pardon, reviens !"
"Je ne reviendrai pas. Annule les réservations"
"Non"
Si son frère n'avait pas été à des centaines de kilomètres, elle lui aurait sans doute envoyé à la tête le premier objet qu'elle aurait eu à sa portée. La fureur supplanta la tristesse, et elle se mit à chercher le programme qu'il avait utilisé pour remplir fictivement tous les hôtels des environs. Lúka était peut-être un sale égoïste prétentieux et immature, il n'était pas stupide, et n'aurait jamais fait quoi que ce soit pouvant attirer l'attention sur lui. Le système de réservations avait donc un moyen de reconnaître l'origine de la demande : sa carte-passeport. Au bout de quelques minutes, elle se rendit compte qu'elle n'arriverait pas à s'en sortir ; pas avec son frère qui faisait tout son possible pour contrer la moindre de ses actions sur le système. Elle se déconnecta et récupéra sa carte, puis retourna vers le réceptionniste. Celui-ci faisait semblant de s'affairer à son ordinateur, mais il ne l'avait pas quittée des yeux.
Line hésita un instant. Pouvait-elle accuser publiquement Lúka d'avoir piraté le système de réservations ? Les conséquences seraient terribles… Elle lui en voulait, certes, mais pas au point de l'emmêler dans une histoire pareille. Elle devrait agir avec plus de subtilité. Après tout, si son père l'avait dotée de télépathie et de persuasion mentale, ce n'était pas juste pour gagner au jeu des devinettes et au Trivial Poursuite.
— Je crois qu'il y a un problème avec ma carte-passeport, avoua-t-elle. Vous ne voulez pas essayer la vôtre ?
Elle lui jeta un regard très appuyé et se pencha un peu plus en avant au-dessus du comptoir. L'homme cligna des yeux plusieurs fois et porta inconsciemment la main à son front, avant d'arrêter son geste. Il sortit sa carte de la poche de son veston, la passa dans la fente du vérificateur, puis valida son identité. Il se concentra ensuite sur son ordinateur et adressa un sourire béat à Line.
— Il me reste des chambres ! annonça-t-il d'une voix presque triomphante.
La jeune femme baissa les yeux, consciente qu'elle avait peut-être un peu forcé la pression télépathique… Mais dans l'état où elle était, elle devait déjà s'estimer heureuse d'avoir pu se servir de son don. Elle parvenait à peine à se concentrer !
— Débitez ma carte, ordonna-t-elle en lui tendant à nouveau sa carte-passeport.
Le système bancaire était bien plus complexe que le système de réservation, et elle doutait que Lúka ait osé modifier celui-ci pour l'empêcher de retirer de l'argent. Cependant, c'était une éventualité à prévoir, et elle préférait en avoir le cœur net le plus rapidement possible. A son grand désespoir, sa carte fut refusée.
— Je vais le tuer, souffla-t-elle entre ses dents.
— Pardon ? s'étonna le réceptionniste.
Mais elle avait parlé en russe et elle savait qu'il ne l'avait pas comprise. Elle sentit qu'on lui tapotait l'épaule et elle se retourna, crispée. Ce n'était que Lyen. Mikhail dormait toujours, recroquevillé sur le fauteuil.
— Je me suis dit que cela pouvait t'être utile, avança-t-elle en lui tendant un petit objet de plastique.
— Lyen ! Mais comment as-tu…
La femme haussa les épaules et retourna vers Mikhail. Line baissa les yeux sur la carte-passeport de Lúka. Parfois, mieux valait ne pas se poser de questions.
— Débitez donc la carte de mon mari, conclut-elle du ton le plus désinvolte dont elle était capable. Deux chambres communicantes, pour une période de deux semaines. Chargez tous les extras sur ce code. Mon mari a signé une autorisation.
— Oui, c'est exact, confirma le réceptionniste.
Il semblait plus à l'aise, à présent, et Line se sentit soulagée. Une pression télépathique trop forte pouvait entraîner de lourdes conséquences… Mais l'homme arborait une expression sereine. Un peu fatiguée, également, ce qui n'était guère étonnant, compte tenu de l'heure tardive et des contraintes mentales qu'il avait subies.
— Il me semble vous avoir déjà vue quelque part et votre nom m'est familier, commença-t-il. Vous ne seriez pas actrice, par hasard ?
— Non, mais je suis déjà venue souvent, répondit-elle.
Peut-être avaient-ils eu de la chance dans leur malheur, finalement ? L'homme ne l'avait pas reconnue, cela leur laisserait peut-être quelques jours de répit avant que les journalistes ne débarquent.
***
Assise dans le fauteuil, les yeux dans le vide, Line essayait de ne penser à rien, sans beaucoup de succès. Dans la pièce d'à côté, Lyen mettait Mikhail au lit pour la deuxième fois de la nuit. Le petit garçon ne parlait presque pas, se contentant de répondre aux questions de la femme. Il était parfaitement conscient de tout ce qui se passait autour de lui, même si Line aurait préféré que ce ne soit pas le cas. Pour l'instant, il faisait comme si de rien n'était, mais il était loin d'être idiot, et elle savait que ce ne serait pas facile de lui faire accepter la situation.
Lúka ne tarderait sans doute pas à venir les rejoindre et à insister pour parler avec elle. Elle ne s'en sentait pas capable. Après ce qu'il avait fait, cela ne pourrait que mal tourner. Vu l'état d'esprit dans lequel il se trouvait, il était surprenant qu'il les ait même laissés partir. Il aurait pu contrôler la navette à distance et les empêcher d'atteindre Bruxelles. Line avait rarement été aussi furieuse contre lui. Il avait agi comme un enfant capricieux, frustré parce qu'on lui avait enlevé son jouet préféré. Cela ne faisait que la conforter dans l'idée que leur séparation aurait été inévitable, même si cette fille avait précipité les choses.
Elle poussa un profond soupir et parcourut la pièce des yeux. Elle l'avait à peine regardée lorsqu'elle était entrée, se contentant de s'affaler sur le premier fauteuil à sa portée et de se morfondre, laissant Lyen s'occuper de son fils. Le porteur avait déposé ses bagages au milieu de la pièce, et elle lui avait donné un généreux pourboire, comme si elle trouvait un maigre réconfort dans le fait de vider le compte en banque de son frère. De toute manière, ils étaient très loin d'être dans le besoin, avec le succès mondial de Z'arkán, et avec D.E.L.O. Corporation qui ne s'en sortait pas mal non plus.
Le petit salon comportait un canapé et deux fauteuils plutôt confortables, et un immense écran d'holovision occupait un bon tiers du mur ; Mikhail serait content. Il y avait évidemment un terminal, ce qui lui laisserait même le loisir d'insulter à nouveau son frère si elle le désirait. La décoration était jolie, sans excès, sobre et élégante, ce qu'on attendait d'un hôtel de luxe. Line se leva et s'approcha de la porte-fenêtre. Celle-ci donnait sur un balcon, et la jeune femme l'ouvrit. L'air frais lui ferait du bien.
Il était encore trop tôt pour que le soleil ne se lève, mais l'horizon s'éclaircissait déjà. Elle avait l'impression qu'elle n'avait pas dormi depuis des jours, malgré cela, elle savait bien qu'elle serait incapable de fermer l'œil. Etouffant un bâillement, elle se pencha pour admirer la ville. Ils étaient très haut — vingt-cinquième ou vingt-septième étage, elle n'était plus sûre — et le balcon possédait une sécurité. C'était dommage, elle aurait voulu se pencher un peu plus pour regarder la grande rue en contrebas. Combien de temps mettrait-elle à tomber, si elle décidait de sauter ? Elle se recula légèrement, honteuse qu'une telle pensée lui ait traversé l'esprit. Elle ne devait pas se laisser abattre : son fils avait besoin d'elle, Lyen avait besoin d'elle, et il était hors de question qu'elle se montre aussi faible.
Au loin, elle apercevait les lueurs diffuses du couloir rapide : même à cette heure de la nuit, le trafic était encore dense. Lúka était peut-être là-bas. Elle savait que le réceptionniste ne le laisserait pas monter, mais elle savait également que son frère n'aurait pas besoin de sa permission… Il ne pourrait pas ouvrir la porte, cependant, il ne lui serait pas difficile de persuader quelqu'un de le faire à sa place. Oserait-il la ramener de force ? Il semblait capable de n'importe quoi. Ce n'était pas vraiment de sa faute : son père l'y avait poussé, il avait fait de lui l'homme qu'il était à présent. Line ne le lui aurait jamais dit, elle ne l'aurait probablement même pas formulé à voix haute, mais elle trouvait que son frère lui ressemblait de plus en plus. Il ne frapperait sûrement jamais Mikhail, il ne franchirait pas cette limite, pourtant, elle devait reconnaître qu'elle n'en avait pas l'absolue certitude. Quant à elle… Qu'il essaie donc. Lorsqu'elle voyait le visage tuméfié de Lyen, lorsqu'elle apercevait les bleus sur le corps de Ludméa, elle n'avait qu'une envie : mettre à Lúka et à Ruan la correction du siècle. Ils n'étaient pas si différents, tous les deux. Et ils avaient eu le même genre de père. Ruan passait ses nerfs sur Ludméa, et Lúka passait les siens sur Lyen. Mais si Lyen n'avait pas été là…
Line ferma les yeux, sentant les larmes brûler ses paupières. Pourquoi n'avait-elle pas été capable de l'empêcher de devenir comme cela ? Pourquoi avait-elle échoué ? Lúka avait des torts, certes, néanmoins, elle aussi avait fait beaucoup d'erreurs. La première était sans doute d'avoir accepté de garder Mikhail. Elle n'aurait jamais avoué qu'elle regrettait sa décision, pourtant, elle savait que la naissance de leur fils n'avait rien arrangé. Trop de choses avaient changé, trop vite, trop tôt, et ils n'avaient pas su s'y préparer. A présent, ils étaient tous deux de mauvais parents, et Mikhail en souffrait. Ils passaient plus de temps à résoudre leurs conflits qu'à réellement s'occuper de lui. Heureusement, Lyen était là.
Avec des gestes rendus lourds par la fatigue, elle referma la porte-fenêtre et retourna s'asseoir dans le fauteuil. Sa place était auprès de son fils, elle le savait, mais ne s'en sentait pas le courage. Quelques instants plus tard, Lyen vint la rejoindre et s'installa en face d'elle, le visage sombre.
— Il dort, murmura-t-elle.
— Il a réclamé Lúka ?
— Non. Il n'a pas parlé de lui. Mais il sait très bien ce qui se passe, crois-moi. Ton fils n'est pas un idiot.
— Et moi ? Est-ce qu'il m'a réclamée ?
— Je lui ai dit que tu dormais.
— Tu mens, l'accusa Line.
— C'est vrai. Il ne t'a pas réclamée.
Line hocha la tête lentement. Cela ne la surprenait pas, et ne l'attristait pas vraiment non plus. Elle avait espéré que Mikhail s'endorme sans poser la moindre question. C'était égoïste et elle s'en voulait un peu de réagir ainsi, mais elle avait besoin d'être seule, au moins pendant quelques heures.
— Lyen, à présent, Lúka n'est plus là, et je voudrais que tu te montres très honnête avec moi. Tu sais que je ne te ferai pas de mal, n'est-ce pas ?
— Je n'en sais rien, non. Tu es sa sœur, rétorqua-t-elle sur un ton accusateur.
— Voyons, t'ai-je déjà frappée, durant toutes ces années ?
Lyen ne répondit rien, les yeux baissés et les lèvres boudeuses.
— Tu as ma parole. Je ne te toucherai pas.
— Je ne crois pas en ta parole, Line.
— Mais je suis ton amie ! s'écria-t-elle. Lyen !
— Tu n'es pas mon amie. Ton père a fait de moi sa prisonnière. Tu m'as volé mes enfants…
— Arrête un peu avec ça, soupira-t-elle. Tes enfants sont morts, je te l'ai répété souvent !
— Tu me l'as répété, c'est vrai. Mais je suis leur mère et je sais qu'ils ne sont pas morts.
— Donne-moi une chance, je t'en prie ! Je ne suis pas comme mon père. Je ne suis pas comme Lúka !
— Très bien. Si c'est ce que tu veux, je serai honnête avec toi. Ton fils m'a demandé si je pouvais dormir avec lui, déclara-t-elle.
Line pensait qu'elle se sentirait soulagée. Après tout, c'était ce qu'elle avait voulu depuis le départ. Pourtant, entendre ces mots dans la bouche de Lyen lui brisait le cœur. Elle acquiesça, incapable de répondre. Sa gorge était nouée et les larmes menaçaient de couler à nouveau. Elle porta la main à son front, soudain prise de vertiges, et ferma les yeux.
— Line, ça va ? s'inquiéta la femme.
— Ça va. Quelques vertiges, c'est tout, répondit-elle d'une voix tremblante. Je suis exténuée, et… Et j'ai un peu trop bu à cette soirée.
— Si tu es malade, on ferait peut-être mieux de rentrer à la maison.
— Ça, jamais ! Je ne suis pas malade. J'ai juste besoin d'un peu de repos.
Elle se leva, les jambes tremblantes, et lui jeta un regard triste. Le sommeil ne l'aiderait pas, et elle le savait.
— N'ouvre à personne. J'ai le sentiment que mon crétin de frère ne tardera pas à essayer de nous ramener avec lui, par tous les moyens, et je ne le laisserai pas faire. Viens me réveiller s'il cherche à entrer. Il ne nous prendra pas Mikhail !
***
Les larmes n'avaient rien de salvatrices et ne la soulageaient pas. Le visage enfoui dans l'oreiller pour étouffer ses sanglots et les rayons du jour qui transperçaient déjà son cocon de tristesse, Line ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle avait été faible. Ce n'était pas la première fois, mais elle espérait que ce serait la dernière. A présent, elle devrait s'assumer. Elle ne pourrait plus compter sur son frère pour le faire à sa place. Il y aurait tant de formulaires à remplir, tant de papiers à signer ! Elle avait déjà eu un avant-goût de ce qu'était la vraie vie lorsqu'elle avait acheté cet appartement, quelques mois plus tôt, mais Rosalyn et William l'avaient beaucoup aidée. Quelle ironie ! Si Lúka savait que son meilleur ami avait joué un rôle dans ce début de séparation, il serait dévasté.
Un coup d'œil au réveil lui apprit qu'il était plus de neuf heures. Mikhail était forcément réveillé, et sa place était auprès de lui, cependant, elle n'avait pas la force de se lever. Rester au fond de son lit à pleurer était tellement plus simple ! Ses paupières étaient douloureuses, et elle avait l'impression que ses sanglots ne se tairaient jamais. Si seulement elle avait pu dormir un peu, elle ne se sentirait pas aussi mal.
Rabattant les draps sur son visage, elle ferma les yeux et tenta de se calmer. Un instant, elle se crut revenue plusieurs années en arrière : combien de nuits avait-elle passées à pleurer, lorsque Lúka avait entamé cette relation ambiguë avec Nato ? La situation n'était pas si différente ; elle l'avait repoussé, et elle avait toujours su qu'elle n'aurait qu'un geste à faire pour le récupérer. C'était sans doute cela qui serait le plus difficile : ne pas céder. Prendre la décision qui les ferait souffrir tous les deux, mais qui serait la meilleure sur le long terme. Et savoir qu'elle était son seul bourreau n'arrangeait pas les choses…
Sous les draps, elle commençait à étouffer, et elle émergea finalement de son cercueil de tissu pour prendre une bouffée d'air frais. Elle essuya ses larmes et tenta d'arranger son oreiller trempé, sans beaucoup de succès. Le soleil de mai agressait ses yeux sensibles et, même si la fatigue la faisait frissonner, elle se sentait moite. Elle se força finalement à se lever pour aller ouvrir la porte-fenêtre, et se décida à sortir sur le balcon. Il faisait étonnamment beau et cela l'irrita. Il aurait dû pleuvoir, neiger, même. Cela aurait été plus assorti à son humeur. Malgré tout, elle fut obligée d'admettre que la vue était absolument magnifique. Si elle se sentait mieux, ils pourraient peut-être aller se promener dans la ville, plus tard dans l'après-midi. Lyen n'était pas sortie depuis plus de vingt ans — si l'on exceptait le bref trajet de la navette jusqu'à la porte de l'hôtel : cinq mètres tout au plus — et Mikhail ne connaissait pas grand-chose à part les environs du laboratoire. Elle les emmènerait à l'Atomium, cela lui donnerait une raison d'arrêter de se morfondre pour au moins quelques heures. Et ils pourraient également aller faire les boutiques : acheter des vêtements pour Lyen était une véritable nécessité. Celle-ci faisait une bonne quinzaine de centimètres de plus qu'elle, et elle ne pourrait porter continuellement cette jupe bleue et ce vieux T-shirt. Oui, et ils pourraient aussi aller voir le…
Le bruit de la porte la fit se retourner un peu brusquement, et elle fut soulagée en voyant que ce n'était que Lyen. Un instant, elle avait craint que ce ne soit Lúka. En même temps, une part d'elle-même était déçue que ce ne soit pas le cas, et cela l'horrifia. Encore une fois, elle se montrait faible. Elle revint dans la chambre, fermant la porte-fenêtre derrière elle.
— J'ai entendu du bruit. J'ai pensé que tu étais réveillée, avança Lyen.
— Je n'ai pas dormi.
La femme lui jeta un regard appuyé, puis hocha la tête. Line se dit qu'elle ne devait pas offrir un très beau spectacle, avec ses joues encore humides de larmes, ses cheveux en bataille et ses yeux rougis et gonflés.
— Mikhail te réclame. Je crois que tu devrais lui parler. Tu es sa mère, ajouta-t-elle après quelques instants.
Line se laissa tomber sur le lit, le visage au creux de ses mains, et poussa un long soupir. Lyen croisa les bras sur sa poitrine, attendit un peu, et voyant que la jeune femme n'avait pas la moindre réaction, elle tourna les talons. Elle s'apprêtait à quitter la pièce lorsque Line se releva.
— Tu penses que je suis une mauvaise mère, n'est-ce pas ? lui demanda-t-elle d'un ton plaintif.
— Je ne pense rien, rétorqua Lyen. Tu es triste, et c'est dur, pour toi. Ton fils comprend ça très bien, crois-moi. Mais il est jeune et il a besoin de toi.
Line avait bien trop envie d'entendre ces paroles pour noter le ton ironique et l'attitude hypocrite de la femme, et elle lui sourit, soulagée d'être enfin comprise. L'autre secoua doucement la tête, navrée, avant de la laisser seule. Line frissonna légèrement et étouffa un sanglot : elle n'était pas prête à affronter les questions de son fils ! Tout ce qu'elle voulait, c'était se cacher à nouveau sous ses couvertures et tenter de dormir un peu !
Finalement, elle prit une profonde inspiration, réarrangea ses cheveux, et se décida à affronter la réalité.
***
Lúka tournait en rond dans son bureau, rongeant nerveusement ses ongles, les yeux perdus dans le vague.
— Arrête de gesticuler et assieds-toi, tu m'énerves, décréta Z'arkán.
Il s'exécuta sans la moindre objection, et la femme lui offrit un sourire glacial. Elle fit quelques pas dans sa direction, puis s'appuya contre le bord de l'immense table.
— Elle a essayé de me tuer, tu ne peux pas laisser faire ça. Si je ne lui avais pas fourni de faux fichiers, elle serait parvenue à ses fins sans la moindre difficulté. Je te croyais plus intelligent que cela.
— Ne me sermonne pas, je n'ai vraiment pas besoin de ça en ce moment, soupira-t-il. Je ne suis pas si crétin, vu que je t'ai fusionnée avec le noyau.
— Mais tu as sous-estimé ta sœur, et de beaucoup. Elle avait tous tes codes, elle connaissait les commandes !
— Tu aurais dû m'en parler lorsqu'elle a commencé à fouiller dans mes dossiers ! lui reprocha Lúka.
— C'est ton rôle de donner les ordres. Je suis censée les exécuter, pas les inventer. Et tu as accordé une confiance bien trop grande à Line.
— C'est moi que ça regarde, rétorqua-t-il avec mauvaise humeur.
Depuis qu'il avait fusionné l'intelligence artificielle qu'il avait créée avec le noyau de Z'arkán, celle-ci se permettait bien trop de remarques désobligeantes. Elle devenait difficile à contrôler, et il n'était pas loin de regretter la manœuvre. Cependant, Z'arkán l'avait piégé : les fichiers qu'elle avait substitués à ceux que Line avait voulu effacer n'étaient autres que les sauvegardes qu'il avait faites avant la fusion. A présent, revenir en arrière était presque impossible. Et il avait l'impression dérangeante que Z'arkán avait su tout cela dès le départ, et qu'elle n'avait pas fourni ces fichiers-là à Line par hasard.
— Non, cela me regarde aussi. Elle a mis en danger mon système et mes modules, répondit-elle.
Lúka haussa les épaules, feignant l'indifférence. En réalité, il ne savait pas s'il aurait pu pardonner à sa sœur d'avoir détruit quatre ans de travail acharné et il était plutôt soulagé que Z'arkán ait pris la décision de désobéir aux ordres de Line, même si cela impliquait le fait de devoir collaborer avec une intelligence artificielle irascible et rebelle.
— Je crois que je n'aurais pas dû lui rendre les choses plus difficiles, reconnut-il. Ce n'était pas une bonne idée de l'empêcher d'aller dans cet hôtel.
— Je te l'ai dit, mais tu ne m'as pas écoutée.
— Elle doit être furieuse.
— Probablement.
— Je dois récupérer mon passeport, de toute façon.
— Et ça t'arrange bien, n'est-ce pas ?
— Ce n'est tout de même pas ma faute si elle me l'a pris, se défendit-il.
— Mais avec ta manie de tout laisser traîner, ce n'est guère étonnant.
— Quand tu parles comme ça, tu me fais penser à Line.
— C'est normal. Tu m'as programmée pour que ce soit le cas.
Il soupira et se perdit dans la contemplation du sol, poussant du pied un Lego que Mikhail avait égaré.
— Elle me manque, avoua-t-il.
Z'arkán s'approcha de lui, la colère laissant place à la douceur sur ses traits si réels, s'assit sur le sol et posa sa tête sur ses genoux. Lúka caressa ses cheveux par automatisme et ferma les yeux.
— Tu n'es pas elle, souffla-t-il. Tu ne pourras pas la remplacer, quoi que tu fasses. C'était une erreur de croire que je serais capable de te modeler à son image. La seule personne qui aurait pu le faire est morte depuis longtemps.
— Je ne savais pas que tu croyais en dieu, Lúka.
— Je parlais de mon père.
— Tu es bien plus intelligent que lui, lui assura-t-elle.
— Peut-être, mais il avait quelque chose que je n'ai pas : une absence totale de scrupules.
— Cela veut dire que tu ne voudras plus de moi dans ton lit ? demanda Z'arkán, une pointe de déception dans la voix. Comme tu as mis des émetteurs dans tout le labo, j'ai pensé que…
Lúka rouvrit les yeux et la força à relever le menton pour le regarder. Il se pencha doucement vers elle et embrassa ses lèvres si douces, avant de lui sourire.
— Je n'ai pas dit ça…
Commentaires
1. Le mardi 2 septembre 2008 à 09:55, par hellspawn
2. Le jeudi 25 septembre 2008 à 10:08, par bkcine
3. Le lundi 3 août 2009 à 15:05, par Ephy
4. Le mardi 4 août 2009 à 13:12, par Ness
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