EPILOGUE

Line s'était recroquevillée dans un coin de la pièce, le visage au creux de ses mains tremblantes. Jamais encore elle n'avait vu sa grand-mère entrer dans une pareille colère. Elle pleurait, incapable de répondre aux questions cinglantes de Saraï. La femme l'avait giflée violemment, et c'était la première fois en quinze ans qu'elle levait la main sur elle.

Bien sûr, elle avait su que tout cela risquait de se produire, lorsqu'elle avait entraîné Lúka dans ce couloir. Bien sûr, elle avait su que Line viendrait et les découvrirait enlacés. Oui, elle avait tout planifié et s'était servie de son don pour subtilement le séduire et le rendre fou de désir pour elle. Et un peu naïvement, elle croyait que sa grand-mère ne l'apprendrait pas. Mais dès l'instant où elle était revenue, le regard jade de Saraï s'était posé sur elle, suspicieux. Le temps de se changer et de passer sa chemise de nuit, et sa grand-mère revenait dans sa chambre, rendue presque hystérique par la fureur. Et elle l'avait giflée ; Line en avait encore la joue douloureuse.

— Comment as-tu pu me faire une chose pareille ! hurla Saraï. Comment as-tu pu ?!! Je te faisais confiance ! Tu as tout gâché ! A cause de toi, il faudra tout reprendre à zéro !

Elle agrippa le poignet de Line et la tira à elle, sans la moindre douceur. La jeune fille laissa échapper un gémissement plaintif, et Saraï la frappa à nouveau.

— Tu me feras face, Line ! Je ne permettrais pas qu'une princesse se conduise en lâche ! Regarde-moi ! ordonna-t-elle.

Line releva la tête. Les iris jade de sa grand-mère avaient pali, et leur couleur jaune la fit frissonner. Elle voulut détourner les yeux, mais Saraï prit son menton mouillé de larmes entre ses doigts et la força à soutenir son regard.

— Petite traînée ! Comment as-tu osé ? Tu disais que tu ne l'aimais pas, et tu mentais !

— Non, non ! Je ne l'aime pas ! Grand-mère, je t'en prie, je ne l'aime pas !

— C'est faux !

Saraï la lâcha et elle frotta son menton endolori en reniflant, avant de lui jeter un regard désespéré. La femme se détourna, les poings serrés et la mâchoire crispée.

— Tu avais promis que cela n'arriverait pas, l'accusa-t-elle.

Sa voix était plus calme, et Line sentait que sa grand-mère faisait tout son possible pour contenir sa colère, pour se ressaisir. Elle s'approcha d'elle et tenta de l'enlacer, cependant, Saraï la repoussa.

— Tu ne m'auras pas par la douceur, cette fois ! Ce que tu as fait est d'une gravité sans précédent. Tu n'as pas idée des conséquences de tes actes ! A cause de toi, le&hellip: le cours du temps pourrait être modifié, soupira-t-elle.

— Grand-mère, je ne suis pas aussi naïve que ce que tu sembles croire. Et malheureusement, j'ai échoué. Le cours du temps n'a pas été modifié. S'il devait l'être, tu ne serais plus là, et moi non plus.

— Line, que sais-tu de cela ?

Saraï lui fit face et lui jeta un regard fatigué. Ses cheveux s'étaient échappés de son chignon et tombaient en mèches ivoire autour de son visage ridé. Line ne l'avait jamais vue comme cela. Sa grand-mère ne l'aurait pas permis. Elle qui était toujours si digne, si sévère !

— Les paradoxes temporels ne dépendent pas que de quelques facteurs, reprit-elle. L'univers lutte pour les empêcher de se produire. Et nous ne sommes sûrs de rien, nous ne pouvons faire que des suppositions. Notre Maître est la seule à connaître la vérité, et c'est pour cela que nous devons suivre ses ordres. Et toi, tu as mis en pièces des années de calculs. Tu as gâché le travail que d'autres avaient passé tant de temps à accomplir !

— Je sais. Je ne pouvais pas laisser faire cela. Elle et toi, vous voulez lui faire du mal, et ça, je ne l'accepterai pas ! Je n'ai pas de sentiments amoureux pour lui, mais je suis attachée à lui. Comment aurais-je pu rester là à ne rien faire alors que vous planifiiez sa mort dans son dos ?

— Tu savais ? cracha presque Saraï. Tu savais, et tu as sciemment piétiné notre travail ? nos plans ?

— Je t'ai entendue parler avec le Maître, avoua Line.

— Traîtresse ! Tu ne mérites pas de faire partie de cette famille !

— Grand-mère, je t'en prie !

— Tu as choisi d'aider notre pire ennemi ! Tu as renié les liens du sang pour cet homme !

— Notre pire ennemi ? répéta-t-elle, incrédule. Tu m'as donnée à notre pire ennemi ?!! Et c'est moi la traîtresse ?

Line regarda sa grand-mère, bouleversée. Ce fut au tour de Saraï de détourner les yeux.

— Dis-moi que ce n'est pas vrai, souffla-t-elle.

— Line, je t'en prie, c'était nécessaire ! Il ne devait pas y avoir de conséquences ! Il n'en aurait rien su, et je t'aurais dit la vérité !

— Pourquoi ne l'as-tu pas fait ?

— Comment le pouvais-je ? Alors que tu l'aimais ? Que tu m'avais menti pour le revoir ?

— Mais je ne l'aime pas ! Tu ne comprends pas ? Je ne peux pas l'aimer ! Toute ma vie, j'ai su que ce serait Ruan et moi !

— Ton cousin, lâcha Saraï.

Ce mot, dans sa bouche, ressemblait à une insulte. Line serra les dents. Elle ne devait pas lui montrer sa colère. Oui, elle aimait Ruan. Elle avait joué la comédie pour qu'il ne se doute de rien, pour qu'il croie que c'était Lúka qu'elle aimait, mais tout au long de la soirée, c'était avec lui qu'elle avait voulu être. Elle se rappelait encore ses mains sur ses épaules, dans son dos, lorsqu'il l'avait prise dans ses bras pour la consoler, son regard sur elle, la petite pointe de jalousie qu'elle avait sentie en lui lorsqu'elle avait dansé avec Lúka, la façon dont il s'était emporté quand il les avait découverts ensemble&hellip:

— Andrew était aussi ton cousin !

— Andrew était un lointain cousin. Et c'était très différent.

— Je ne vois pas en quoi.

— Line, libre à toi d'aimer Ruan si tu veux passer ta vie à être malheureuse. Fais ce que tu veux, après tout, tu n'en fais toujours qu'à ta tête ! Mais cela ne change rien. Tu m'as trahie, tu as trahi notre famille, et à cause de toi, tous nos plans sont obsolètes.

— Lúka ne vous a rien fait. Il n'a fait de mal à personne. Ce que vous projetez est d'une cruauté inimaginable, et je ne comprends pas comment toi tu peux cautionner une pareille horreur, décréta Line.

— Tu as quinze ans. Et tu n'as pas la moindre idée de ce qu'a fait Lúka ou de ce qu'il n'a pas fait. Ce n'est pas un homme bien, Line. Il est cruel, machiavélique, sadique, violent. Ce Lúka que tu aimes tant est un malade. Si nous le laissons faire, il détruira l'humanité. T'a-t-il déjà parlé de Z'arkán ?

— Qui est-ce ?

— Z'arkán est un système informatique, mais tu as raison de dire "qui". Il l'a créé dans le but de contrôler le monde et d'imposer sa volonté.

Line haussa les épaules.

— Plein de gens font ça. Pas avec un ordinateur, mais avec des magouilles politiques. Je ne vois pas en quoi cela fait de lui un malade.

— Tu sais ce qu'est un génocide, Line ?

— L'extermination de tout un peuple, répondit-elle.

Saraï lui jeta un regard lourd de sens, et la jeune fille ouvrit de grands yeux horrifiés. Elle secoua la tête.

— Non, c'est impossible, souffla-t-elle. Il ne ferait pas une chose pareille !

— Maintenant, peut-être qu'il le fera, justement, cingla Saraï. A cause de toi. A présent, je vais essayer de convaincre notre Maître de ne pas te punir trop durement.

Elle tourna les talons, et Line se laissa tomber sur son lit, éclatant en sanglots. Qu'avait-elle fait ?!!

***

Saraï n'avait encore jamais vu le Maître exprimer une telle colère. Ses yeux avaient pris une teinte violet sombre et ses traits étaient déformés par la rage.

— Elle a fait une erreur, c'est vrai, mais elle n'avait pas la moindre idée des conséquences.

— Cela ne change rien ! Elle mérite qu'on lui frotte le visage au vitriol ! Une telle beauté est une arme trop dangereuse entre les mains d'une pareille traîtresse !

— Non, je vous en prie ! Nous avons besoin de sa beauté, vous le savez !

— Nous n'avons besoin de rien, Saraïïï.

— Vous vouliez un enfant !

— Quel importance, à présent que nos plans sont réduits à néant par cette petite impertinente ! Nous pensions que la petite-fille d'une Archiprêtresse montrerait plus de retenue et de perspicacité !

— Elle est jeune, soupira Saraï.

— La jeunesse n'est pas une excuse ! Elle n'avait pas le droit de tout gâcher ! Comment avez-vous laissé faire cela ? C'est vous que nous devrions punir pour cet affront, Saraïïï !

Celle-ci baissa la tête avec humilité.

— Punissez-moi, alors. Mais ne lui faites pas de mal, je vous en supplie.

— Pourquoi cet attachement ? Elle ne vaut rien ! Son don est grand, mais elle l'utilise pour servir l'ennemi !

— C'est ma petite-fille, murmura-t-elle.

— Vous avez une autre petite-fille, Saraïïï.

— Oui, mais Line est spéciale. Et je l'ai élevée. J'aurais toujours voulu une fille&hellip:

— Vous vous laissez aveugler par cet amour stupide ! Un tel comportement n'est pas digne d'une Archiprêtresse ! répliqua la femme.

Elle croisa les bras sur sa poitrine et ferma les yeux. Ses cheveux noirs sans reflet flottaient doucement à ses pieds, comme agités d'une légère brise. Saraï sentit le soulagement l'envahir. Elle savait que le Maître ne punirait pas Line, et c'était tout ce qui comptait.

— Nous allons faire l'impossible pour réparer les erreurs que votre disciple a commises, Saraïïï. Mais si elle ose désobéir à nouveau, nous la tuerons. Nous sommes-nous bien fait comprendre ?

— Elle ne désobéira plus, promit Saraï. Ou je la tuerai de mes propres mains.

— Nous avons besoin de lui. C'est la seule chose qui compte, Saraïïï. Nous aurons Lúka. Par tous les moyens. Et c'est vous qui vous occuperez de lui.

— Non, je vous en prie !

— Notre décision est prise, Archiprêtresse.

La femme lui fit un sourire glacial et ses yeux s'animèrent d'une lueur cruelle. Saraï frissonna. Le Maître venait de lui donner la pire des punitions. Elle aurait encore préféré la mort à cette humiliation. Au moins, Line était sauve. Mais pour combien de temps ? Cette gamine était incontrôlable !

— Et la femme ? demanda-t-elle.

— Nos plans n'ont pas changé. Liiine est bien trop dangereuse. La puissance de son don dépasse celle de son frère, et elle est beaucoup plus intelligente que lui. Nous ne pourrions rien en faire, et il est inconcevable de la laisser libre d'agir contre nous. Elle mourra, et son fils aussi, comme cela a toujours été prévu.

Saraï vit la satisfaction se peindre sur les traits d'ordinaire si froids de la femme, et comprit que ses explications n'étaient qu'une simple excuse. Le Maître ne tuerait pas Line parce que celle-ci représentait un danger. Elle tuerait Line parce qu'elle la haïssait.