CHAPITRE XXI

Saraï releva les yeux du billet et Line lui lança un regard plein d'espoir. Elle tenta un faible sourire, mais sa grand-mère secoua la tête :

— Tu n'iras pas.

— Mais grand-mère ! gémit la jeune fille. Il m'a invitée !

— C'est non. Je ne vois pas ce que tu irais faire à cette soirée de fiançailles, de toute façon.

— J'ai envie d'y aller !

— Ton cousin n'aura pas le moindre regard pour toi, prévint Saraï.

— Ça m'est égal. Je ne sors jamais, j'ai envie de voir des gens ! J'en ai assez de rester enfermée ici ! J'ai quinze ans, je veux sortir !

— J'imagine que Lúka sera là, insinua sa grand-mère.

— Je ne sais pas. Mais s'il est là, qu'est-ce que ça change ?

— Je ne peux pas te faire confiance, voilà ce que ça change, cingla Saraï.

— Grand-mère, je t'en prie ! Tu allais tout le temps à des bals quand tu avais mon âge ! Je m'ennuie, ici, à ne rien faire !

— Tu vois où cela m'a menée, lui fit-elle remarquer.

Elle dévisagea la jeune fille un peu durement, puis se radoucit devant sa mine défaite.

— C'est dans un mois, on a encore le temps d'y réfléchir, j'imagine…

Line se jeta dans les bras de sa grand-mère et l'embrassa avec tendresse.

— Merci !

— Je n'ai pas dit oui, protesta Saraï.

La seule réponse de Line fut un sourire radieux, et la femme sut que tout était déjà décidé : elle irait aux fiançailles et elle serait époustouflante.

***

Lúka ne se lassait pas de regarder sa sœur. Line avait relevé ses longs cheveux blonds en chignon, mais ils cascadaient encore en grosses boucles souples jusqu'au creux de ses reins. Elle avait été chez un coiffeur, pour la première fois de sa vie, et il trouvait que l'expérience s'avérait plutôt probante. Line était magnifique. Elle portait une longue robe en satin noir, faite sur mesure, et Lúka lui avait offert un magnifique collier d'or blanc et de diamants, qui ornait à présent un décolleté sage, mais terriblement suggestif.

Voyant qu'il la dévisageait, elle se tourna vers lui et le gratifia d'un sourire épanoui, qui fit bondir son cœur dans sa poitrine. Il l'embrassa au coin des lèvres, les yeux brillants.

— Tu n'auras pas froid ? s'inquiéta-t-il.

— Il fait plus chaud qu'ici, sur Lambda. Et j'espère que tu me feras l'honneur de m'inviter à danser.

Le grognement indescriptible de Lúka pouvait passer pour une réponse positive et Line s'en satisfit. Elle redressa le nœud de sa cravate et lissa un peu le col de sa chemise.

— Tu es nerveux, commenta-t-elle.

— Je n'aime pas laisser notre fils avec elle, répliqua-t-il en faisant un petit signe de tête en direction de Lyen.

Celle-ci lui jeta un regard mauvais, une main sur l'épaule de Mikhail.

— Allons, Lúka, ne gâche pas tout, soupira Line. Nous avons déjà confié Mikhail à Lyen, et tout s'est très bien passé. Je ne vois pas pourquoi il en serait autrement ce soir. De plus, nous ne reviendrons pas tard. Tu seras sage, mon chéri ?

— Oui maman, répondit le petit garçon. Tu es belle, ajouta-t-il, très sérieux.

Elle lui ouvrit ses bras et il s'y précipita, collant sa joue à la sienne et respirant la délicate odeur de son parfum.

— Et moi ? réclama Lúka,

Son fils vint l'embrasser, et Line les observa, un sourire aux lèvres. Ils se ressemblaient tant !

— Tu prendras soin de maman, hein ?

— T'inquiète pas, bonhomme.

— Tu la feras danser ?

Line éclata de rire et Lúka lui jeta un regard suspicieux.

— C'est une conspiration, accusa-t-il. Je la ferai danser, c'est promis.

Mikhail hocha la tête, satisfait, et retourna auprès de Lyen.

— Vous m'emmènerez, la prochaine fois ?

— On verra. Si tu es bien sage, tu pourras peut-être venir avec nous au mariage.

— Je peux dormir avec Lyen, maman ?

— C'est hors de question, coupa Lúka avant que sa sœur n'ait le temps d'ouvrir la bouche.

La jeune femme lui asséna un coup de coude dans les côtes et il grimaça. Elle n'avait privilégié ni la discrétion, ni la douceur, et Lyen sourit, narquoise.

— Oui, si Lyen est d'accord, je n'y vois pas d'inconvénient, répondit Line.

Lúka voulut objecter à nouveau, mais il posa les yeux sur sa sœur et se ravisa. Ils allaient sans doute rentrer tard, malgré ce que Line avait dit. Ce genre de soirées se prolongeait toujours plus que de raison. Et ils seraient sûrement trop fatigués pour avoir la moindre envie de s'occuper de leur fils. Il prit les doigts de Line dans les siens et les serra doucement.

— Tout est réglé, alors, conclut-il.

Il croisa les yeux félins de Lyen, et la femme lui adressa un regard qu'il trouva plutôt menaçant. Mais l'instant d'après, elle attirait Mikhail contre elle avec toute la douceur d'une mère, et Lúka se dit qu'il avait dû rêver. Elle ne ferait jamais de mal à leur fils.

***

Juste avant qu'ils n'entrent dans la grande salle, Line se tourna vers Lúka, le visage blême et les lèvres un peu tremblantes. Elle broya pratiquement ses mains dans les siennes, paniquée.

— Tu ne me laisseras pas toute seule, n'est-ce pas ? Promets-moi que tu resteras avec moi !

— Ne t'inquiète pas, mon amour. Je ne vais pas t'abandonner. Tu connais plus de gens que moi, ici, de toute façon.

— Tu me laisses toujours toute seule pendant les soirées ! lui reprocha-t-elle.

— Mais non, ce n'est pas vrai ! protesta-t-il.

— Tu passes tout ton temps avec William et tes collègues…

— Ce sont des soirées de boulot, Line ! Là, c'est complètement différent ! Ne fais pas l'enfant, s'il te plaît ! Je te promets de rester avec toi. Je vais te suivre à la trace, à tel point que tu en auras marre de moi au bout d'une heure et que tu chercheras un moyen de te débarrasser de moi.

Elle lui sourit, rassurée, et la tension visible de ses frêles épaules se relâcha.

— Je t'aime, Lúka.

— Moi aussi, je t'aime, lui chuchota-t-il à l'oreille, en profitant pour déposer un baiser au creux de son cou.

***

Ludméa était resplendissante, et même Lúka dut avouer qu'il était sous le charme de la pétillante jeune femme. Parfaitement à son aise, elle souriait à tout le monde et paraissait infatigable. Ruan ne pouvait détacher les yeux de sa fiancée, très fier.

— Tu es magnifique, Ludméa, commenta Line.

Elle qui connaissait la jeune femme en pulls et pantalons de toile devait s'avouer impressionnée par la transformation. Ludméa avait bouclé ses cheveux, et ceux-ci tombaient jusqu'au milieu de son dos en une rivière d'or pâle, contrastant délicieusement avec son teint si mat. Sa robe de velours bleu marine faisait ressortir la couleur claire de ses yeux et la blancheur de son sourire radieux. Elle était belle et elle ne le savait pas, ce qui la rendait encore plus charmante aux yeux de tous les hommes présents. Ceux qui se demandaient encore si Ruan avait eu raison de rompre avec la magnifique Ylana avaient balayé leurs préjugés et couvaient des yeux la belle jeune femme.

— Oh non, je ne suis pas magnifique, répondit Ludméa avec un petit rire. Toi, tu es magnifique. Mais je suis heureuse, et je pense que tout le monde peut le voir.

— C'est vrai, tu es radieuse, approuva Line. Tu connais mon mari, je crois ?

Ludméa jeta un regard troublé à Lúka. Elle l'avait déjà rencontré plusieurs fois, mais jamais le malaise qu'elle éprouvait en sa présence ne s'était totalement dissipé.

— Vous êtes resplendissante, ce soir, la complimenta-t-il.

Il lui sourit et elle se détendit quelque peu. Après tout, Lúka était le cousin de Ruan, il serait donc bientôt le sien également.

— Oh, Line, il faut que je te présente ma sœur et mon beau-frère ! s'écria-t-elle en entraînant la jeune femme avec elle.

Line prit la main de Lúka dans la sienne et suivit Ludméa en souriant. Son bonheur faisait vraiment plaisir à voir.

— Où est Ruan ? demanda-t-elle soudain.

Lúka lui jeta un regard noir de soupçons, puis se ressaisit. Après tout, elle avait le droit de saluer leur hôte, il ne devait pas se montrer si possessif. Mais lorsque Ruan apparut aux côtés de Ludméa et offrit un sourire chaleureux à sa sœur, son sang ne fit qu'un tour. Line était troublée, n'importe qui pouvait le voir. Elle minaudait, les joues rouges, et tout dans sa posture indiquait le plaisir qu'elle avait à revoir le fiancé de son amie. Lúka regarda Ruan avec insistance, et l'homme passa son bras autour de la taille de Ludméa, avant de déposer un tendre baiser sur son front. Il se détendit quelque peu, rassuré. Il ne craignait pas que l'homme tente de séduire Line, mais il n'aimait pas du tout la manière dont celle-ci le dévisageait. Comme si elle avait suivi le fil de ses pensées, sa sœur se tourna vers lui et lui adressa un sourire radieux, avant de s'appuyer légèrement contre lui, sa jambe frôlant la sienne.

— C'est dingue ce que vous vous ressemblez, déclara soudain Ludméa, avant de rougir.

Elle regarda Ruan, puis Line et Lúka. La ressemblance entre les deux hommes ne l'étonnait pas outre mesure, mais ce qu'elle comprenait moins, c'était la raison pour laquelle Line et son mari arboraient exactement le même sourire et le même regard émeraude. Leurs visages étaient si semblables qu'on aurait pu les prendre pour des frère et sœur. Cela aurait été mal venu de le leur faire remarquer, alors elle se dépêcha de changer de sujet, non sans qu'une pensée fulgurante lui traverse l'esprit : Line et Lúka lui rappelaient étrangement Nato et Yolan.

***

Lúka sentit soudain qu'on se suspendait à son bras et il se rendit compte qu'il avait baissé sa garde depuis trop longtemps. C'était sans doute le vin : il n'y était pas habitué, et l'alcool avait des effets plutôt catastrophiques sur sa personne. Il n'avait bu qu'un verre, cependant, celui-ci avait suffi à lui faire perdre toute concentration.

— Bonjour Lúka, lui murmura une voix qu'il n'avait pas entendue depuis des années, mais qui réveillait en lui des souvenirs fort agréables.

— Bonjour Line, répondit-il en baissant les yeux sur la jeune fille.

Elle était magnifique et surpassait en beauté toutes les autres femmes, même la sienne. Lúka savait qu'il ne se montrait guère objectif : Line avait un visage très exotique, et ses yeux bridés ajoutaient beaucoup à son charme. Ses cheveux parfaitement lisses étaient plus longs et elle n'avait plus grand-chose de l'adolescente effrontée qu'il avait connue plusieurs années auparavant. Pour elle, une année seulement s'était écoulée, mais elle s'était épanouie en une jeune femme surprenante. A la façon dont elle le regardait, il pouvait voir qu'elle avait perdu les inhibitions et les complexes de l'adolescence, et avait gagné en maturité. Elle portait une robe exquise, typiquement gamienne, ornée de motifs dorés et d'entrelacs compliqués. Le tissu collait à sa peau, et beaucoup auraient trouvé un tel vêtement inapproprié. Mais Line était la cousine de Ruan et elle était encore jeune. Les femmes lui pardonnaient, les hommes la dévisageaient avec un mélange d'indulgence et de désir.

— Tu es belle, souffla-t-il.

Elle rit et s'appuya un peu sur son bras, lui offrant un sourire très tendre. Sa sœur avait disparu avec Ludméa, et il balaya rapidement la grande salle du regard, sans succès. Etrangement, il en fut plutôt satisfait.

— Tu vas bien ? lui demanda-t-il.

Il avait soudain l'impression d'être très gauche et devait avouer qu'il se sentait mal à l'aise. Il y avait bien trop de gens à son goût ; n'importe qui pouvait voir qu'ils se connaissaient très bien.

— Ça va. Tu as eu ma lettre ?

— Ton cousin me l'a donnée. Je suis désolé, je sais ce que cela signifiait pour toi. Mais je te mentirais en disant que je n'ai pas été soulagé.

— Je ne peux pas te blâmer pour ça. On sort un moment ?

— Je ne sais pas si c'est une bonne idée. Tout le monde nous regarde.

— Mais non, personne ne nous regarde, Lúka ! se moqua-t-elle. Pourquoi les gens feraient-ils attention à nous ? Ne sois pas si gêné, nous n'allons rien faire de mal, tu m'emmènes juste prendre un peu l'air !

— Tu as déjà salué Ruan ?

— Pas encore. Il est bien trop occupé, décréta-t-elle avec ressentiment. Mais je le verrai assez tôt. Je suis contente qu'il m'ait invitée, ajouta-t-elle. Merci, Lúka.

— Merci ?

— Je sais que c'est toi qui le lui as demandé.

— Je respecte mes promesses, répondit-il en rougissant un peu.

— Tu es gentil. C'est pour ça que je t'aime tant.

Elle resserra son étreinte, et Lúka l'entraîna sur le balcon, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil à la salle.

Line n'était toujours pas en vue, et cela le rassura. Ils ne faisaient rien de mal, cependant, sa sœur ne verrait sans doute pas d'un très bon œil qu'il s'isole pour discuter avec la femme avec qui il l'avait trompée. Lúka savait qu'il aurait dû refuser d'accompagner Line dehors, mais ç'aurait été accorder plus d'importance à l'événement qu'il n'en méritait : ç'aurait été avouer qu'il ressentait quelque chose pour la jeune fille, et c'était évidemment inconcevable.

***

Le dîner se passa très bien, et Lúka fut soulagé de voir que Ruan ne l'avait pas assis entre sa sœur et Line. En réalité, l'homme se montrait tout à fait charmant, et il réalisa qu'il l'avait peut-être mal jugé. Ludméa lui jetait sans cesse des regards enamourés. Ils feraient sûrement un mariage heureux, mais restait à savoir combien de temps la jeune femme supporterait les mensonges et la violence de son compagnon. Pour le moment, l'heure n'était pas aux lugubres pensées, et il s'en voulut un peu de se montrer si pessimiste.

Line ne mangea pas beaucoup, encore angoissée d'être soudain entourée de tant de gens, mais elle buvait plus que de raison, et Lúka trouva que ce n'était pas une si mauvaise chose. Cela l'aiderait à se détendre. Elle parlait peu, un peu crispée, et ses doigts étaient moites entre les siens. Il se résolut de l'emmener prendre l'air dès que le repas serait terminé. Elle n'avait pas encore rencontré Line, et c'était pour le mieux. La jeune fille s'était faite étonnamment discrète, et il eut une petite pensée désolée pour elle : Ruan ne l'avait pas assise à sa table et elle se faisait outrageusement draguer par un jeune médecin des DMRS, qui semblait la trouver très à son goût et qui ne manquait pas une occasion de plonger les yeux au plus profond de son décolleté.

Les parents adoptifs de Ruan étaient là également, en grande discussion avec la mère de Ludméa. La seule personne qui ne paraissait pas emballée par le futur mariage était Svetlana, la sœur aînée de la jeune femme. Lúka percevait très clairement la gêne qu'elle éprouvait vis-à-vis de Ruan, et il sut qu'elle n'était pas dupe du bonheur très superficiel du jeune couple. L'homme ne paraissait pas s'en rendre compte, et Svetlana faisait de son mieux pour lui cacher le ressentiment qu'elle avait à son égard. Lúka se dit que la femme avait sans doute vu les ecchymoses sur le corps de sa sœur. Elle avait peut-être même eu l'occasion de lire quelques-uns des magazines qui incriminaient Ruan. Cependant, elle était trop polie pour le mentionner, et ils n'avaient sûrement rien à craindre de son côté. Johannes, son mari, était très à l'aise avec son futur beau-frère, et les deux hommes paraissaient s'apprécier. Ils pourraient certainement compter sur lui pour raisonner Svetlana. Tout de même, la situation était un peu inconfortable et il devrait surveiller son évolution. Mais avec la présence des jumeaux, tout serait différent, cela ne faisait aucun doute.

— Lúka, je ne me sens pas très bien, lui murmura soudain Line.

— Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Je ne sais pas, j'ai la tête qui tourne et j'ai chaud.

— Tu as bu trop d'alcool et pas assez mangé. Tu devrais prendre un peu d'eau…

Il lui servit un verre d'eau, remarquant la rougeur de ses joues et ses yeux trop brillants.

— Je ne suis pas sûre que ce soit l'alcool, répliqua-t-elle. Il y a trop de tension autour de nous, et c'est difficile de faire abstraction de tout cela.

Lúka hocha la tête. Il comprenait très bien ce que Line voulait dire. Elle avait toujours été la plus réceptive, et c'était sans doute pour cela qu'elle supportait si mal les foules.

— Tu veux qu'on aille prendre l'air ? lui proposa-t-il.

Elle le remercia d'un sourire. Le repas était terminé, et quelques personnes se levaient déjà, passant d'une table à l'autre.

— Excusez-moi si je me montre indiscrète, commença Svetlana, mais je vous ai entendus vous parler, et en tant que linguiste, cela a éveillé ma curiosité. C'est un dialecte torien ?

Lúka lui jeta un regard surpris, puis reconnut son erreur. Sa sœur lui avait parlé dans le mélange de russe et de français qu'ils utilisaient entre eux, et il avait répondu dans la même langue, sans vraiment le remarquer.

— Oui, c'est bien cela, confirma-t-il.

— C'est intéressant, j'ai l'impression d'avoir déjà entendu cette langue quelque part.

Il s'étonna et Line écrasa presque ses doigts dans les siens.

Ruan a donné des enregistrements de Lyen à Svetlana, expliqua-t-elle. Je suis navrée, Lúka, j'aurais dû me montrer plus prudente…

— C'est un dialecte plutôt courant, fit Lúka, évasif.

— Si c'est le cas, je trouve curieux qu'il ne soit pas répertorié, insista Svetlana.

— Chérie, tu les ennuies, avec tes questions, intervint Johannes.

— C'est vrai, je suis désolée, s'excusa-t-elle. J'étais simplement intriguée.

— Il n'y a pas de mal, lui assura Line. Je vais aller prendre l'air quelques minutes, il fait trop chaud, déclara-t-elle en se levant.

Lúka s'excusa d'un sourire et la suivit.

— Tu es trop curieuse, Svetlana. Tu les as mis mal à l'aise, accusa Johannes.

— Tu penses ? Il n'y a pas de raison, pourtant. Mais ils m'ont menti. Je sais que j'ai déjà entendu cette langue, et je sais également que ce n'est pas un dialecte torien courant. Il faudra que j'en parle à Ruan.

— Allons, chérie. Ce n'est pas très important.

— Tu ne trouves pas qu'ils ont une drôle de manière de prononcer certains mots ?

— Je n'y ai pas fait attention. Mais honnêtement, qu'est-ce que cela change ?

— Je ne sais pas. Il y a quelque chose de bizarre, chez eux, et je n'arrive pas à comprendre de quoi il s'agit. Cela me laisse perplexe.

— Je pense que tu te poses trop de questions, Svetlana, conclut Johannes.

— Nous sommes passés à deux doigts d'une nouvelle guerre, l'an dernier. Et ma sœur va épouser un homme que beaucoup soupçonnent d'être un espion torien. Je crois que je serais inconsciente de ne pas me poser de questions, rétorqua-t-elle avec une pointe de colère dans la voix.

— Je t'en prie, donne-lui une chance… Il aime Ludméa, et tu peux voir à quel point ils sont heureux tous les deux. Ne gâche pas tout.

— Tu as vu les photos, tout comme moi.

— J'ai vu ce que les journalistes ont voulu que je voie. Néanmoins j'ai surtout vu la manière dont Ruan prend soin de Ludméa et je suis absolument certain qu'il aime sincèrement ta sœur.

— Tu as raison, mais je ne peux pas m'empêcher d'avoir un mauvais pressentiment, soupira-t-elle, ses grands yeux bleus remplis d'inquiétude.

***

Lúka regardait Ruan et sa cousine, un peu jaloux. L'homme la tenait par la taille, tout contre lui, et même si son geste était très fraternel, Line semblait apprécier ce contact. Elle souriait, radieuse, et le dévisageait avec tendresse. Il eut soudain envie de s'immiscer dans leur conversation et d'inviter la jeune fille à prendre un verre avec lui, pour ne plus devoir supporter leur visible affection. Ludméa ne prêtait pas la moindre attention à eux, trop occupée à rire avec des amies à elle, et Lúka la maudit. Si seulement elle pouvait venir se pendre au cou de Ruan et lui faire un de ces sourires ravageurs dont elle avait le secret !

— Lúka, ça va ? lui demanda sa sœur en arrivant derrière lui.

Il hocha la tête et essaya de se donner une contenance. Line prit ses doigts dans les siens.

— Tu pourrais m'inviter à danser, insinua-t-elle.

— Personne ne danse.

— Il faut bien que quelqu'un fasse le premier pas !

— Ruan et Ludméa, par exemple, rétorqua-t-il.

— Tu es de mauvaise humeur…

— Je m'ennuie.

— Sérieusement ? Pourtant, la soirée est très réussie, je trouve que tout le monde passe un bon moment !

Ruan se rapprocha d'eux, tenant toujours sa cousine par la taille. Lúka eut soudain envie de disparaître, mais se força à arborer un visage très neutre. La main de Line dans la sienne était rassurante, et le calme qui habitait sa sœur contribuait à l'apaiser un peu. Si elle nourrissait le moindre ressentiment envers la jeune fille, elle le cachait très bien.

— Qui est donc cette adolescente au bras de Ruan ? demanda-t-elle tout à coup.

Lúka la regarda, étonné. Mais sa question était sincère, et il réalisa que Line n'avait jamais vu le visage de son homonyme. A vrai dire, elle ne connaissait rien d'elle, pas même son nom.

— Elle s'appelle Line. C'est sa cousine, expliqua-t-il, très mal à l'aise.

— Line ? répéta sa sœur. C'est amusant. Je trouve qu'elle te ressemble beaucoup, ajouta-t-elle en fronçant les sourcils. Elle est très belle.

Lúka haussa les épaules d'un air indifférent et se détourna des deux cousins. Cependant, sa sœur était intriguée et ne cessait de jeter de petits coups d'œil à la jeune fille, ce qui le mit rapidement dans un état proche de l'angoisse. Finalement, ce qui devait arriver arriva : vaincue par la curiosité, elle s'approcha d'eux pour les saluer.

— Ruan, tu ne m'as pas présenté cette charmante jeune femme, avança-t-elle.

— Je suis Line, intervint la jeune fille en souriant.

— Vous partagez le même prénom, commenta Ruan.

Il jeta un regard appuyé à Lúka, et celui-ci se mordit la lèvre. Mais l'homme n'ajouta rien, se contentant de faire planer une menace silencieuse au-dessus de lui.

— Votre robe est magnifique, déclara sa sœur.

— Elle appartenait à ma mère, expliqua Line. Ma grand-mère l'a retouchée un peu pour que je puisse la porter.

Ruan esquissa un petit sourire, et Lúka n'eut aucun mal à lire ses pensées. Lui aussi trouvait sa jeune cousine très à son goût…

— Elle a fait du bon travail, approuva sa sœur.

— Je suis impressionnée par vos cheveux, décréta-t-elle. Ils sont vraiment longs.

Line se mit à rire, appréciant la candeur de l'adolescente. Elle était charmante, et à la différence des autres femmes présentes, elle avait la fraîcheur de la sincérité. En un sens, elle lui faisait un peu penser à Ludméa.

— Ruan, si tu dansais avec moi ? fit sa cousine en se pendant à son bras, un sourire aux lèvres.

— Pourquoi pas ? Mais d'abord, je vais offrir la première danse à ma fiancée, ajouta-t-il.

Il lâcha son bras et partit à la recherche de Ludméa. Sa cousine baissa les yeux, déçue. Lúka en ressentit une certaine satisfaction, teintée toutefois de culpabilité, et sa sœur lui lança un regard surpris.

— Lúka ? Tu veux danser avec moi ? supplia presque la jeune fille.

— Euh, je…

— S'il te plaît !

— Je pensais danser avec Line, fit-il.

Il regarda sa sœur presque avec désespoir, mais elle se contenta de sourire.

— Tu danseras avec moi plus tard, Lúka. Invite-la donc ! Ça me fait mal au cœur de la voir si triste, fais-la danser !

Tu ne m'en veux pas ?

— C'est une enfant, Lúka. Je ne vois pas pourquoi je serais jalouse que tu danses avec elle ! Cela lui ferait plaisir !

Ruan enlaça tendrement Ludméa et l'entraîna avec lui vers la piste de danse. Les gens chuchotèrent entre eux et des sourires se dessinèrent sur presque tous les visages. Les deux formaient un très beau couple, et tout le monde pouvait se rendre compte de l'amour qu'il y avait entre eux. Ruan fit valser Ludméa, une main dans son dos et l'autre se perdant dans sa magnifique chevelure platine. Ils étaient heureux et leur bonheur était contagieux. D'autres couples se formèrent et les rejoignirent, et Line poussa son frère du coude.

— Vas-y, lui murmura-t-elle.

Il hocha la tête et guida la jeune fille. Il avait la désagréable impression d'être un second choix et cela ne lui plaisait guère, même si le corps mince de Line contre le sien lui fit bientôt oublier toutes ses noires pensées. Il posa ses mains au creux de ses reins, notant inconsciemment qu'elle était moins fine que sa sœur et que la courbe de ses hanches était terriblement sensuelle.

— Je te plais toujours autant ? lui chuchota-t-elle.

— Tu en doutes ?

— Plus maintenant, répondit-elle avec demi-sourire. Tu n'es pas mon second choix, Lúka.

— Pardon ?

— Je ne pouvais pas te demander de m'inviter à danser devant Line.

— Tu l'as fait, pourtant !

— Je sais. J'ai changé d'avis à la dernière seconde. Je n'avais pas envie de rester toute seule, avoua-t-elle.

— Tu ne serais pas restée seule longtemps. Le type qui te tourne autour depuis le début de la soirée se serait précipité vers toi pour te demander de lui accorder cette danse.

— Tu es jaloux ?

— Un peu.

— Tu danses très mal, décréta-t-elle. Je te trouble tant que ça ? C'est la deuxième fois que tu m'écrases le pied.

Lúka rougit et elle lui fit un sourire moqueur.

— Je ne suis pas habitué à cette danse, expliqua-t-il.

— Tu as le droit de te rapprocher de moi, tu sais…

— Tu as vraiment envie de me déconcentrer, toi !

— C'est possible… Tu te souviens de tout ce que nous avons fait, cette nuit-là ? lui murmura-t-elle en serrant son corps contre le sien.

— Tu crois que je pourrais oublier ?

— Qui sait… Tu y penses, parfois ?

— Très souvent, avoua-t-il.

Ses mains descendirent un peu le long du dos de Line, et celle-ci l'encouragea d'un sourire.

— Il y a une nette amélioration, remarqua-t-elle. Dommage que cette danse soit presque finie.

— Je t'inviterai de nouveau, promit-il. Mais Line m'a demandé de danser avec elle, et…

— Il n'y a pas de problème. Tu n'as pas à te sentir coupable.

Lúka allait répondre que ce n'était pas le cas, mais la réalisation du contraire le frappa de plein fouet. Il aurait aimé rester plus longtemps avec la jeune fille, prolonger ce moment privilégié.

— Line est vraiment belle, avança-t-elle. Vous formez un couple très assorti, même si tout le monde peut voir que vous êtes frère et sœur.

— Vraiment ?

— Il faudrait être aveugle pour ne pas le remarquer. Vous avez le même visage. Elle est blonde, mais c'est la seule chose qui peut encore faire planer le doute. Ne t'inquiète pas, les gens ne s'intéressent qu'à eux-mêmes, de toute façon. Et vous n'avez pas des traits alphiens. Ils se diront que vous êtes tous les deux de la Bordure, et ne se poseront pas plus de questions.

L'homme ne répondit rien, pensif. Sur Lambda, les gens ne se posaient pas de questions, certes, mais sur la Terre ? Depuis l'inauguration de Z'arkán, ils étaient tellement médiatisés ! William lui avait plusieurs fois fait d'étranges allusions concernant son âge. Pouvait-il également se douter que Line et lui n'étaient pas seulement mari et femme ?

La danse se termina, et Lúka quitta la jeune fille à regret. Sa sœur se jeta pratiquement dans ses bras, un sourire ravi éclairant son visage. Il s'amusa de son enthousiasme et ses mains retrouvèrent l'écart familier de sa taille si fine.

— Enfin, nous dansons ! s'exclama-t-elle. Je crois bien que la dernière fois, c'était à notre mariage.

— Et la soirée de Noël d'il y a deux ans ?

— Tu as raison, reconnut-elle. Mais sur le nombre d'occasions que tu as eu, cela paraît bien faible.

Elle passa ses bras autour de son cou et l'embrassa tendrement sur la joue. Lúka rougit ; Ruan n'avait pas eu tort lorsqu'il l'avait accusé de ne pas assez s'occuper d'elle. Line était une femme merveilleuse, elle méritait davantage d'égards de sa part. Il la serra contre lui et elle sourit.

— Tu ne trouves pas que cette musique fait un peu penser à un tango ? avança-t-elle.

— Un peu, c'est vrai. Il faut croire que les modes reviennent.

— Fais-moi danser, Lúka.

— Nous sommes en train de danser.

— Je ne parle pas de faire trois pas sur le côté avec un sourire imbécile comme eux, protesta-t-elle avec un petit signe de la tête en direction des autres danseurs. Tu ne te rappelles pas la façon dont tu me faisais danser lorsque nous étions plus jeunes ?

— Si, bien sûr ! Père se moquait toujours de ma maladresse, se souvint-il, le visage sombre.

— Mais moi, je ne me moquais pas, fit doucement Line. J'aimais danser avec toi.

— Nous étions des enfants !

— Nous le sommes toujours ! Père nous a fait le cadeau de l'éternelle jeunesse !

— Un cadeau empoisonné, rétorqua Lúka.

— Je n'ai pas de raison de m'en plaindre. J'ai un mari jeune et beau, et je ne n'ai pas besoin de me ruiner en crèmes antiride, plaisanta-t-elle.

Lúka s'arrêta un instant et la dévisagea, très sérieux, avant de la faire tournoyer. La surprise se peignit sur son visage, puis elle lui sourit, ravie. Enfin, il dansait avec elle ! Et pour une fois, il y mettait de la bonne volonté. Elle avait vaguement conscience que les autres les regardaient et qu'ils étaient devenus d'un seul coup la nouvelle attraction de la soirée, mais elle s'en moquait. Elle ne voyait que le visage souriant de son frère et son regard attentif sur elle. Ses mains la guidaient, la repoussant puis l'attirant à nouveau, au rythme de la musique. Elle ferma les yeux…

***

Un vieux disque tournait sur la platine et les haut-parleurs grésillaient un peu à cause d'une poussière sur l'aiguille. Lúka aurait aimé que son père se décide à la nettoyer ou à mettre un CD, mais il avait l'air de se satisfaire de cette musique brouillée. A vrai dire, ce n'était pas si gênant, cependant, le jeune garçon connaissait le morceau par cœur, et après l'avoir entendu en boucle pendant près d'une heure, sa patience commençait à s'effriter. Line ne semblait pas s'en incommoder, trop concentrée sur les pas qu'elle venait d'apprendre.

— Lúka, tu n'écoutes jamais rien ! Je t'ai dit cent fois de mettre ta main droite plus haut ! s'énerva son père.

Il s'exécuta avec une moue de colère et sentit que Line se raidissait. Elle lui jeta un regard suppliant, mais il détourna les yeux.

— Tu ne fais vraiment aucun effort, hein ? Tu te moques complètement de ce que peut penser ta sœur, ou de ce qui peut lui faire plaisir !

— C'est faux, souffla-t-il.

— Tu n'es qu'un sale petit égoïste ! lui cria son père. Eloigne-toi d'elle !

Lúka crispa ses doigts dans le tissu de la robe de sa sœur et s'efforça de ne plus penser qu'aux pas de danse. Line leva vers lui un visage défait où se lisait la culpabilité. Mais tout cela était de sa faute, et il ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir. Il n'y en avait toujours que pour elle ! Elle avait voulu apprendre à danser, et il était maintenant forcé de lui servir de nouveau jouet.

— Lúka, je suis désolée, lui murmura-t-elle. Je ne pensais pas que…

Il lui jeta un regard destructeur et le reste de sa phrase s'étrangla dans sa gorge. Elle baissa la tête, les larmes aux yeux. Lúka sentit soudain que son père l'empoignait sans ménagement par l'épaule et le repoussait.

— Je t'ai dit de t'éloigner d'elle, gronda-t-il.

Il trébucha et tomba sur le sol avec un petit cri de surprise. L'homme se mit à rire, et Lúka serra les poings, le visage blême. Line avait reculé de quelques pas et s'était figée, tremblante dans sa robe turquoise toute neuve. Un cadeau de son père. Un de plus.

— Ta jalousie est déplacée, décréta l'homme. Tu voudrais peut-être que je t'offre une robe, à toi aussi ?

Lúka rougit et se releva lentement, évitant le regard narquois de son père. Malheureusement pour lui, il ne fut pas assez vif pour éviter son poing. Celui-ci s'écrasa sur sa mâchoire avec un bruit sourd, et la douleur lui arracha un cri. Line se mit à pleurer.

— Toi, ferme-la ! hurla son père.

Il l'attrapa par le bras et la secoua.

— Danse, puisque tu sembles en avoir tellement envie ! Allez !

Le morceau se termina et un petit bruit mécanique se fit entendre comme l'aiguille revenait se placer au début du disque, pour la vingtième fois au moins. L'homme attira Line à lui et elle se débattit. Le tissu de sa robe craqua, et une déchirure s'ouvrit à la couture du col.

— Père, je vous en prie ! pleura-t-elle.

Il la jeta presque loin de lui, la rattrapant au dernier moment d'un geste sec. Elle gémit de douleur.

— Laissez-la ! s'écria Lúka.

Il tenta de s'interposer entre son père et sa sœur, et l'homme le repoussa. Il était plus fort et bien plus déterminé, et Lúka avait l'impression d'être totalement impuissant face à sa violence. Le sang coulait de sa lèvre fendue, et le goût âcre dans sa gorge n'était que trop familier. Line tournoyait en pleurant dans les bras de son père, et il restait là, comme un lâche. Sa propre faiblesse l'atterrait, Mais que pouvait-il faire ? Le prochain coup serait pour sa sœur. C'était pourtant si dur de le regarder l'humilier ainsi !

Finalement, l'homme se lassa, et après une dernière virevolte, il lâcha Line. La jeune fille, emportée par l'élan qu'il lui avait donné, tomba sur le sol. Elle ne se releva pas et se mit à sangloter, le visage appuyé contre le parquet. Lúka avait envie de se précipiter vers elle, cependant, son père ne l'aurait pas laissé faire.

— Vous êtes ma plus grosse déception, tous les deux, décréta l'homme.

Il lui jeta un regard méprisant, puis quitta les lieux. La musique reprenait à nouveau, et cette fois-ci, Lúka n'y tint plus : il éteignit la chaîne stéréo avec rage. Il aurait bien brisé le disque en mille morceaux, mais la crainte du courroux de son père était encore trop présente. Pourquoi les traitait-il comme cela ? Pourquoi cherchait-il toujours à les faire souffrir ? Il se laissa glisser contre le mur, les bras autour de ses genoux. Le sang de son menton tachait son jean, et il regarda la marque brunâtre qui s'étendait sur le tissu élimé avec une attention mêlée de désespoir. Dans le silence salvateur, les reniflements de Line lui brisaient le cœur. Il aurait aimé la prendre dans ses bras, la réconforter. Cependant, tout était de sa faute, et il lui en voulait encore. Pas pour les coups, non. Il avait l'habitude des coups. Mais pour avoir donné à leur père un moyen de plus de les humilier.

— Lúka, pardonne-moi, murmura-t-elle en levant les yeux vers lui.

Ses joues étaient sales de la poussière du sol. Il détourna la tête en haussant les épaules. Elle se releva et franchit les quelques pas qui les séparaient, avant de s'asseoir près de lui. Il accepta sa main dans la sienne et elle tenta de se blottir contre lui.

— J'ai juste mentionné que j'aimerais bien apprendre à danser, comme dans les films, lâcha-t-elle. Je ne pensais pas qu'il s'en servirait contre nous.

— Contre moi, rectifia Lúka. C'est contre moi qu'il s'en sert. Toi, il t'a offert une nouvelle robe pour l'occasion.

— Et il l'a déchirée, soupira Line en tirant sur les fils qui s'échappaient du col de sa robe.

— C'est typique. Faire des cadeaux et les reprendre ensuite, ou les détruire. Je pense que ça l'amuse.

— Ça fait mal ?

Elle effleura la joue de son frère, les doigts tremblants et les yeux tristes. Il la dévisagea, troublé.

— J'ai l'habitude.

Elle laissa retomber sa main avec un sanglot. Lúka l'attira contre lui et elle se réfugia dans ses bras, le visage dans son cou. Il sentait ses larmes sur sa peau et plongea ses doigts dans sa longue chevelure blanche.

— Line, je suis désolé, lui chuchota-t-il. Tu ne pouvais pas savoir…

Il descendit sa main le long de son cou, suivant des doigts la déchirure de sa robe, fasciné par la peau claire de sa sœur contre le tissu turquoise.

— La déchirure n'est pas très grande, je suis sûr que tu arriveras à la réparer, commenta-t-il pour briser le silence tendu qui s'installait entre eux.

Line releva la tête et essuya ses larmes du revers de la main. Elle lui fit un sourire hésitant, et posa à nouveau ses doigts sur sa joue, très douce et sincèrement inquiète. Lúka ferma les yeux, et son cœur se mit à battre plus vite. La caresse de sa sœur sur sa peau faisait naître en lui d'étranges sensations. Elle effleura ses lèvres et il sentit que sa main tremblait. Le sang avait cessé de couler, et la douleur avait diminué. Il n'avait pas envie que Line rompe ce contact ténu, et inconsciemment, ses bras se refermèrent sur elle. Son souffle irrégulier sur sa peau, l'odeur légère du shampoing qui flottait encore dans sa chevelure, la douceur de ses doigts humides de ses larmes lui tournaient la tête. Soudain, ses lèvres timides furent sur les siennes, hésitantes. Elles avaient le goût de sel. Line se recula, paniquée par ce qu'elle venait de faire. Lúka ouvrit les yeux pour découvrir son visage bouleversé trop près du sien.

— Je… Je suis désolée.

— Tu m'as embrassé ! s'étonna-t-il.

— Pardon ! Je…

Elle le regarda, les larmes coulant à nouveau sur ses joues, le menton tremblant. Un peu de son sang avait taché ses lèvres. Il tenta de l'attirer à nouveau contre lui, mais elle se dégagea. Elle ouvrit la bouche, puis la referma, trop horrifiée pour prononcer le moindre mot. Elle secoua la tête, impuissante.

— Ne fuis pas, s'il te plaît ! la supplia Lúka.

Elle s'abandonna à lui et il la serra dans ses bras, ne sachant trop que penser. Sa main retrouva la déchirure de son col et s'y glissa. Line frémit comme les doigts de son frère venaient caresser la ligne de son cou. Lúka plongea ses yeux dans les siens, un peu perdu. Puis, il se pencha vers elle et embrassa ses joues mouillées de larmes. Lentement, ses baisers se firent plus légers et se rapprochèrent de ses lèvres. Line se crispa, retenant sa respiration et fermant ses paupières. La main de Lúka s'était posée à la base de son cou, et elle était très consciente de ses doigts qui remontaient le long de sa nuque et se perdaient dans ses cheveux. Elle se concentrait sur eux pour ne pas penser à sa bouche si près de la sienne, mais elle savait qu'il allait l'embrasser, et cette certitude avait quelque chose de rassurant — et de terriblement effrayant. Enfin, ses lèvres effleurèrent les siennes et Line crispa ses doigts sur son épaule. Il l'embrassa à nouveau, pressant maladroitement sa bouche sur la sienne.

— Je te mets du sang partout, souffla-t-il.

— Embrasse-moi encore, réclama-t-elle, avant de détourner les yeux, gênée.

Il prit son menton entre ses mains et la força à le regarder. Elle tenta un sourire, ses lèvres maculées de sang encore tremblantes. Il l'embrassa, ne prêtant plus la moindre attention à la douleur de sa blessure. Elle entrouvrit la bouche et glissa sa langue entre ses lèvres, comme elle l'avait si souvent vu faire dans les films. Lúka écarquilla les yeux, surpris. Elle recula et rougit.

— Excuse-moi…

— Non, je… Je veux bien que tu recommences, avoua-t-il.

Elle rit, nerveuse. Il avait l'air d'un petit garçon pris en faute, la bouche barbouillée de confiture à la fraise.

— C'est plus romantique que du sang, hein ? s'amusa-t-il, en suivant le fil de ses pensées. Tu veux encore de moi, même si je ne ressemble plus à grand-chose ?

— Idiot…

Elle lui sourit et glissa ses doigts entre les siens. Elle le dévisagea ; il était sérieux, mais ses yeux riaient. Cela faisait longtemps qu'elle ne l'avait pas vu aussi heureux. Elle posa leurs mains entrelacées contre son cœur. Il battait un peu trop vite.

— On a taché ta robe, commenta Lúka.

Elle haussa les épaules, puis se blottit contre lui, la tête au creux de son épaule et les yeux levés vers le plafond blanc. Il passa un bras autour de sa taille, une main posée chastement sur son ventre.

— Tu crois que c'est mal, ce qu'on a fait ? demanda-t-elle, la voix mal assurée.

— Mal dans quel sens ? Dans le sens "les gens de dehors nous blâmeraient" ou dans le sens "Père nous tuerait s'il l'apprenait" ?

Elle grimaça et serra ses doigts dans les siens.

— Je suis désolée, Lúka. Je n'ai pas réfléchi, encore une fois. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je ne t'embrasserai plus.

— Line ! Ce n'est pas ce que je veux ! protesta-t-il. J'avais envie que tu m'embrasses !

— C'est vrai ?

— Oui ! Enfin… Je ne savais pas exactement ce dont j'avais envie, mais quand tu m'as embrassé, c'était… C'était tellement… C'était ce que je voulais, conclut-il un peu abruptement.

— Mais tu es mon frère !

— Ouais…

Il soupira et regarda leurs doigts entremêlés. Les siens étaient tachés de sang et avaient laissé des traces sur le tissu turquoise de la robe. Il faudrait la laver.

— Line, tu ne veux plus m'embrasser ?

— Ça me fait un peu peur, avoua-t-elle.

— A moi aussi. Mais j'ai envie de réessayer.

Elle se tourna vers lui et rougit, soudain très mal à l'aise. Il l'attira contre lui et ses lèvres reprirent les siennes. Leurs langues se frôlèrent, puis se caressèrent timidement. Line se pressa contre lui, le cœur battant la chamade. Il fit glisser sa main et la posa sur son sein. Elle la repoussa, le visage en feu.

— Pas là, souffla-t-elle.

— Mais j'ai envie de toucher tes seins ! se plaignit-il.

Elle le dévisagea, la surprise se peignant sur ses traits.

— C'est incroyable !

— Quoi ?

— Je n'ai jamais lu aucun bouquin où un personnage avait une réplique aussi peu romantique ! Tu pourrais quand même être plus subtil, non ?

Il lui fit un sourire moqueur, les yeux brillants. Line secoua la tête, faussement offensée, et son frère se mit à rire.

— Tu boudes toujours aussi mal, décréta-t-il.

— Ah ouais ?

Elle grimaça et lui tira la langue. Il la serra contre lui, heureux. Elle était toujours la même, et cette pensée avait quelque chose de rassurant. Rien n'avait changé. Enfin, presque rien.