CHAPITRE XX
Lúka décroisa les jambes et se leva, tournant le dos à Ruan. Tout cela ne l'amusait plus du tout. La mission, les jumeaux, le fardeau de plus en plus lourd sur ses épaules… Il avait parfois envie de tout laisser tomber. Son père avait eu des projets bien précis ; lui ne faisait que continuer son œuvre, ne comprenant pas toujours pourquoi il s'accrochait à cette mission qui n'était pas vraiment la sienne, pourquoi il délaissait Line et Mikhail pour une utopie dont il n'avait que faire. Parfois, il regardait son image dans le miroir, un peu surpris, un peu perplexe, et se disait : "Ah quoi bon tout cela ? Tous ces mensonges, toute cette souffrance ?" Mais il savait qu'il ne pouvait pas échapper à son destin. Son existence tout entière tendait vers un seul et même but, et sans cela, il n'était plus rien, ne servait plus à rien, n'était qu'une pièce inutile de plus sur le grand échiquier de la vie. Son père avait tout sacrifié pour cette mission, cet ultime projet auquel il avait consacré sa vie. Et celle de tant d'autres… Nato était morte, elle était loin d'être la seule. Il n'avait pas le droit d'abandonner.
— Tu veux les voir ? proposa Ruan.
Lúka lui fit face, reprenant soudain pied avec la réalité. L'homme le regardait, un sourire poli sur ses lèvres fines. Pourquoi souriait-il, au juste ? Il n'avait pas le droit de sourire alors que lui était si malheureux !
— Lúka, je te parle ! Tu veux les voir, oui ou non ? Je n'ai pas toute la journée !
— Tu ne sais pas ce que tu dis, rétorqua-t-il. Toi, tu as toute la journée. Toute la vie, même. Mais moi, j'ai quoi ?
Ruan lui jeta un regard perplexe. Il ne souriait plus.
— Ça ne va pas fort, toi, hein ?
— Oh, lâche-moi, un peu, soupira Lúka. J'ai pas envie de parler de ça, et sûrement pas avec toi.
— Comme tu veux. Mais ça nous ramène à ma question : veux-tu voir les jumeaux ?
— Pourquoi pas. Ça me changera les idées.
— Tu m'inquiètes, Lúka. A la tête que tu fais, on dirait que tu vas te jeter de la première fenêtre ouverte que tu trouveras. Je ne pensais pas te dire ça un jour, mais je te préférais en petit con insolent et prétentieux.
— Que veux-tu, je vieillis aussi.
Il baissa les yeux et frotta machinalement sa tempe, à l'endroit où il s'était blessé quelques mois plus tôt, lorsque Mikhail l'avait poussé contre l'étagère. Ruan le dévisagea un instant, puis secoua la tête, navré. Il appuya sa paume contre la plaque métallique et la porte s'ouvrit. Lúka sembla enfin sortir de sa torpeur et lui emboîta le pas.
***
Ludméa eut un mouvement de recul lorsqu'elle aperçut Lúka, mais elle se reprit bien vite, affichant un air poli et presque amical. Ses doigts cherchèrent ceux de Ruan et s'y mêlèrent.
— Tu as déjà rencontré mon cousin Lúka, je crois, commença-t-il.
— C'est possible.
Elle lui fit un sourire et Lúka sentit son cœur se serrer. Une victime de plus à ajouter à sa longue liste. Une innocente de plus qu'il piétinait sans la moindre vergogne pour mener à bien ses projets.
— On vient voir les jumeaux, expliqua Ruan.
— Ils se réveillent tout juste de leur sieste, vous avez de la chance. Je vais vous emmener à l'intérieur.
— J'aimerais y aller seul, si ça ne vous dérange pas, fit Lúka.
Ludméa fronça les sourcils et s'apprêtait à objecter, quand Ruan pressa ses doigts entre les siens.
— Bien sûr, il n'y a pas de problème, répondit-il.
— Mais Ruan, tu…
— Ne t'inquiète pas, chérie. Lúka a l'habitude des enfants.
— C'est toi qui décides, de toute façon, soupira la jeune femme.
Elle croisa les bras sur sa poitrine, légèrement mécontente de la tournure que prenaient les événements. Le cousin de Ruan ne lui inspirait pas la moindre confiance, et elle n'avait guère envie de laisser les enfants seuls avec lui. D'un autre côté, elle les connaissait : ils ne s'approcheraient pas de lui si elle n'était pas là. Cette pensée égoïste la réconforta quelque peu et elle ouvrit la porte à Lúka. L'homme lui sourit et entra.
— Je croyais que les jumeaux étaient un projet militaire top secret dont il ne fallait parler à personne, insinua-t-elle en jetant un regard courroucé à Ruan. Comment se fait-il que tu le laisses les voir ?
— C'est mon cousin, rétorqua-t-il comme si cela expliquait tout.
— Ah, donc toi, tu peux emmener qui tu veux voir les jumeaux, et moi, je n'ai même pas le droit de parler d'eux autour de moi, résuma-t-elle.
— Chérie, ne le prends pas comme ça… Lúka n'est pas n'importe qui.
— C'est marrant, je n'arrive pas à l'imaginer avec Line, remarqua-t-elle.
Elle avait préféré changer de sujet. Une sorte d'intuition féminine lui soufflait qu'il n'était pas dans son intérêt de critiquer les actes de Lúka, et surtout, les décisions de Ruan à son égard.
— Elle est si douce, si gentille, reprit-elle après un instant de silence. Et lui… Je dois t'avouer qu'il me fait froid dans le dos. Difficile d'imaginer un pareil couple.
— Et pourtant…
Ludméa reporta toute son attention sur Lúka, l'observant à travers le miroir sans tain. Il se retourna pour lui sourire et elle se recula, surprise.
— Je croyais qu'il ne pouvait pas nous voir ?
— Il ne le peut pas, confirma Ruan d'une voix distraite.
Lúka s'assit sur le sol, et bientôt, les jumeaux s'approchèrent de lui, méfiants. Yolan avait les cheveux en bataille et frottait ses yeux de son poing fermé. Nato s'accrochait à son autre main, timidement.
— Ils ne vont pas aller plus loin, tu verras, prédit Ludméa. Ton cousin ne pourra pas les approcher.
— Je n'en suis pas si sûr.
En effet, les jumeaux s'arrêtèrent si près de Lúka que celui-ci n'aurait eu qu'à tendre la main pour les toucher. Nato posa son ours en peluche sur le sol et lâcha les doigts de son frère. Elle s'assit, les yeux rivés sur lui.
— Ils ont l'air plutôt intéressés, commenta Ruan. Surtout la petite.
— C'est étonnant. D'habitude, elle se cache derrière moi lorsque des gens qu'elle ne connaît pas ou qu'elle n'aime pas entrent dans la pièce.
— Il faut croire qu'elle aime bien mon cousin.
— On dirait que ça te fait plaisir !
— Toi, par contre, tu es jalouse, avança-t-il.
— Bien sûr que non. Je suis seulement surprise.
Lúka tendit une main vers Nato, et la fillette la regarda avec intérêt. Finalement, elle jeta un coup d'œil à son frère, puis grimpa sur les genoux de l'homme, sans plus de cérémonie. Elle plongea ses doigts dans ses boucles noires et lui sourit. Lúka grimaça comme elle lui tirait les cheveux, mais ses yeux verts pétillaient de contentement. Yolan n'avait pas l'air de partager l'enthousiasme de sa sœur pour le nouveau venu, et lorsque ce dernier lui fit signe de le rejoindre, il secoua la tête, une moue boudeuse aux lèvres. Lúka insista, mais le petit garçon n'avait pas la moindre envie de franchir le dernier mètre qui les séparait.
Ludméa sourit. Elle n'était pas sûre d'apprécier le cousin de son fiancé, et sa présence la mettait très mal à l'aise. Elle avait pleinement conscience que sa réaction était puérile, cependant, elle était plutôt satisfaite que Yolan refuse le moindre contact avec Lúka. Par contre, le comportement de Nato était pour le moins singulier ; la fillette avait un caractère impossible et refusait que quiconque la touche, à l'exception de Ludméa et de son frère. Même Charles avait du mal à en faire façon. Mais là… Assise sur les genoux de Lúka, un sourire aux lèvres, elle paraissait enchantée.
— Il y a tout de même une chose qui me tracasse, commença Ludméa en se tournant vers Ruan.
— Mmm ?
L'homme était plus intéressé par son cousin et les jumeaux que par ce qu'elle avait à lui dire et cela l'agaça. Elle remit une mèche blonde derrière son oreille, soucieuse.
— Regarde-les bien, Ruan. Surtout ton cousin et Yolan.
Il s'exécuta, détaillant Lúka et le petit garçon. Qu'est-ce que Ludméa voulait lui faire comprendre ? Il lui fit face, perplexe.
— Tu ne trouves pas qu'il y a comme une ressemblance frappante ?
Ruan sentit un frisson glacé remonter le long de son échine. Comment avait-il pu se montrer aussi stupide ? Comment avait-il pu emmener Lúka voir les jumeaux alors qu'elle était présente ?
— Ils ont les cheveux noirs tous les deux, mais beaucoup de gens ont les cheveux noirs, objecta-t-il, espérant qu'elle ne remarquerait pas la façon dont il évitait son regard.
— Nato ressemble à Line, insista Ludméa. Je n'avais encore jamais fait attention à cela, mais elle lui ressemble. Ruan, est-ce que par hasard tu me caches quelque chose que je devrais savoir ? Quelque chose à propos de ton cousin et des jumeaux ?
— Bien sûr que non, qu'est-ce que tu vas t'imaginer ?
Il l'attira contre lui et l'embrassa sur le front. Elle se détendit quelque peu, mais son regard se posait à nouveau sur Lúka et les jumeaux. Elle secoua doucement la tête.
— Il y a quelque chose qui m'échappe, murmura-t-elle. Je n'aime pas ça.
De l'autre côté du miroir sans tain, Nato passa ses petits bras autour du cou de Lúka et plaqua un gros baiser mouillé sur sa joue. Yolan, le visage sombre, tourna les talons et s'éloigna d'eux.
***
Lúka entra dans la grande salle, un sourire aux lèvres. Il entendait la musique depuis le couloir, et lorsqu'il poussa la porte, il découvrit sa sœur en train de danser, plus belle que jamais dans son justaucorps noir et ses collants bleu ciel. Ses longs cheveux blonds s'étaient échappés de son chignon et flottaient dans son dos, se soulevant au moindre de ses sauts et retombant en vagues soyeuses au creux de ses reins. Elle ne l'avait pas entendu entrer et il s'adossa au mur, les yeux rivés à son corps mince et nerveux. Il aimait la regarder danser, même si au fil de années, elle avait pris de larges libertés avec la technique académique. Elle bondissait, tournoyait, légère comme le vent.
Soudain, son pied glissa et elle tomba avec un petit cri surpris, son genou heurtant le sol. Lúka se précipita vers elle, inquiet. Elle lui sourit et il s'accroupit à ses côtés.
— Line ! Tu t'es fait mal ?
— Non, ne t'inquiète pas, ce n'est pas la première fois que je tombe, et ce ne sera sûrement pas la dernière.
— J'ai eu peur, avoua-t-il.
— Je sais.
Elle plongea ses yeux dans les siens et caressa doucement sa joue. Il prit son genou entre ses mains et le massa, ne pouvant s'empêcher de vérifier si elle n'avait rien de cassé. Line éclata de rire.
— Je n'ai rien, mon amour ! Ce n'était qu'une petite chute !
Elle défit les rubans de satin de ses chaussons de danse et ôta ceux-ci en grimaçant un peu.
— La semelle est presque fichue, il faudra que je change de pointes.
— Je t'en achèterai d'autres.
Line se pencha vers lui et l'embrassa tendrement, une main dans ses boucles noires.
— Tu es préoccupé, déclara-t-elle.
— J'ai vu les jumeaux, aujourd'hui. C'est fou ce que la petite te ressemble ! Elle a les yeux gris, mais j'ai l'impression de te voir toi au même âge. J'ai regardé quelques photos en rentrant, et vous avez le même visage. Le garçon ressemble à Mikhail…
— Oui, j'imagine que c'était inévitable.
— La petite m'a embrassé sur la joue, ajouta-t-il avec un sourire. Elle est plus câline que toi.
— C'est parce qu'elle ne se méfie pas encore, rétorqua-t-elle.
Elle se releva et se dirigea vers la chaîne stéréo. Lúka la suivit des yeux, détaillant le mouvement délicat de ses hanches. Elle boitait légèrement, mais son genou serait vite guéri.
— Tu sais que tu es la seule personne que je connaisse capable de faire des pas de danse classique sur du Michael Jackson ? se moqua-t-il.
— Tu connais beaucoup d'autres gens ?
La chanson venait de se terminer et les haut-parleurs firent entendre les premières notes du morceau suivant. Line s'apprêtait à couper le son, mais elle arrêta son geste, et un sourire se dessina sur ses lèvres.
— J'adore cette chanson, fit-elle. Tu danses avec moi, Lúka ?
— Je n'ai jamais été un très bon danseur, protesta-t-il.
Il se releva et vint la rejoindre. Elle prit ses doigts entre les siens et l'attira à elle. Un peu maladroitement, il posa ses mains sur ses hanches, sentant ses os fins sous le tissu de son justaucorps. Elle lui fit un sourire qu'elle voulait encourageant, mais il laissa retomber ses bras.
— Non, je n'ai pas envie de danser.
— Allez, je t'en prie ! Tu sais que tu danses très bien, quand tu veux ! Et puis, il faudra bien que tu t'y résolves, ajouta-t-elle.
— Comment cela ?
— Nous sommes invités à la soirée de fiançailles de Ruan et Ludméa.
— Je n'irai pas.
— J'ai déjà dit oui. Ludméa est mon amie, et si nous voulons maintenir l'illusion, nous devons nous y présenter. N'oublie pas que tu es censé être le cousin de Ruan.
— J'en ai assez, de tous ces mensonges.
Il posa à nouveau ses mains sur les hanches de Line, les yeux baissés. La jeune femme éclata de rire en voyant son air désespéré et il s'écarta d'elle.
— Tu te moques de moi, lui reprocha-t-il.
— Bien sûr ! Mais tu es si drôle quand tu fais cette tête-là ! Ne me dis pas que trois pas de danse vont t'achever ! Allez !
Elle prit sa main et essaya de l'entraîner dans ce qui s'avéra un mélange catastrophique de rock et de valse. Finalement, elle le lâcha, et esquissa quelques pas de danse plutôt comiques, en chantant à tue-tête.
— Michael Jackson se retournerait dans sa tombe, commenta Lúka.
— Tu crois que tu chantes mieux que moi ?
— Sans aucun doute.
— Eh bien vas-y, j'attends.
Elle se planta devant lui, les mains sur les hanches et un sourire moqueur aux lèvres. Lúka rougit, et chanta le refrain. Line s'avança vers lui et passa ses bras autour de son cou.
— C'est pas mal, reconnut-elle. Moins bien que Michael Jackson, mais pas mal. Maintenant, tu me refais ça avec les pas de danse qui vont avec.
— Tu peux rêver.
— Tu sais quel est le problème avec toi, Lúka ?
— Je ne sais pas danser ? avança-t-il avec un sourire.
— Non, tu ne sais pas t'amuser. Depuis que nous sommes enfants, c'est la même chose. Tu as toujours peur de mal faire, toujours peur d'avoir l'air ridicule. Il n'y a qu'avec Ruan que tu te permettes un peu d'humour. J'aimerais bien que tu me fasses profiter de ton côté sarcastique.
— Line, je t'en prie…
— Je sais que Père t'a fait beaucoup de mal, mais à présent, il n'est plus là. Tu es trop sérieux, je te vois si rarement rire ! De quoi as-tu peur ? Tu es capable d'être drôle, tu es capable de faire des discours à couper le souffle. Pourtant, quand tu es avec moi, tu redeviens maussade et triste. J'ai l'impression que je te rends malheureux.
— Ce n'est qu'une impression, lui assura-t-il. Je suis très heureux avec toi.
— Pourquoi ne ris-tu jamais, alors ?
Il haussa les épaules. Line ne pouvait pas comprendre… Son visage était très près du sien, il sentait son souffle sur ses lèvres et savait qu'il n'aurait qu'à se pencher pour l'embrasser. Il en avait envie, mais ce n'était pas le bon moment.
— Parce qu'il y a un moment pour m'embrasser ? fit-elle en collant son corps contre le sien.
— Je ne veux pas que tu t'imagines que je n'écoute pas ce que tu as à me dire. Que je me fiche de tes reproches.
— Lúka…
— Non, parce que je ne m'en fiche pas, Line. Tu sais que ce que tu penses compte beaucoup pour moi, n'est-ce pas ?
— Tu veux savoir ce que je pense, en ce moment ? Que tu parles trop. Et que tu es très beau, dans ce jean et cette chemise. Et que j'ai eu envie de toi dès l'instant où je t'ai vu.
— Je ne savais pas qu'une simple chemise noire te ferait autant d'effet, plaisanta-t-il en lui faisant un sourire charmeur.
Line pencha la tête sur le côté, les yeux clos, les lèvres offertes. Il l'embrassa avidement, ses mains suivant la courbe de ses reins, puis remontant le long de son dos pour tirer sur l'échancrure de son justaucorps.
— Attends, tu vas le déchirer, protesta-t-elle. Laisse-moi faire.
Elle ôta le vêtement, lentement, très consciente du regard de Lúka sur ses épaules, sur son soutien-gorge, sur son ventre si plat… Il effleura des doigts la ligne de son cou, les yeux brûlants de désir.
— Tu es belle, souffla-t-il.
Le justaucorps gisait à ses pieds et elle commença à faire glisser son collant bleu ciel. Lúka ne bougeait pas, comme hypnotisé par ses gestes. Elle portait les sous-vêtements noirs qu'il lui avait offerts, quelques semaines auparavant. La dentelle mettait en valeur ses longues jambes musclées par de longues années de danse, créant un délicieux contraste entre son corps nerveux et ses formes féminines. Il sourit.
— A quoi penses-tu ?
— Je me rappelle la jeune fille qui passait son temps plantée devant la télévision, à manger des chips et boire du soda. Et quand tu étais enceinte de Mikhail… J'ai l'impression que c'était il y a une éternité, pourtant, cela ne fera que cinq ans en janvier prochain. Plus le temps passe, et plus tu embellis.
Elle rit, les joues roses de plaisir. A présent, elle se tenait en sous-vêtements devant lui, un peu embarrassée par la vive lumière des néons. Elle aurait aimé qu'il la prenne dans ses bras, mais il la détaillait lentement, souriant toujours. Elle croisa les bras sur sa poitrine, timide.
— Non, ne te cache pas, fit-il. J'ai envie de te regarder.
Il tendit une main vers elle et elle crut qu'il allait l'attirer à lui. Il détacha ce qui restait de son chignon et lissa ses longs cheveux blonds. Ils lui arrivaient presque à mi-cuisses, et avaient encore le pli de la coiffure si serrée qu'elle leur avait imposée. La lumière froide et légèrement bleutée des néons ne leur rendait pas justice, les ornant de reflets trop vifs. Lúka lâcha les mèches blondes et laissa courir ses doigts sur ses épaules, avant de suivre le tracé de dentelle des bretelles de son soutien-gorge, soudain très sérieux.
— Tu m'as assez regardée, maintenant, murmura Line. Embrasse-moi.
Il pressa ses mains au creux de ses reins et s'empara de ses lèvres un peu brusquement. Elle poussa un petit cri de surprise, puis s'abandonna à lui, les yeux clos. Ses doigts s'attardèrent un instant sur le col de sa chemise, et défirent les premiers boutons. Bientôt, elle put glisser ses mains sur son torse, le sentant frémir sous ses caresses légères. Ses baisers se faisaient plus impatients, plus exigeants. Il dégrafa son soutien-gorge et celui-ci tomba à terre. Il le regarda, surpris l'espace d'un instant par les vêtements éparpillés sur le sol. Puis, il sourit à sa sœur, une main posée sur son sein, l'autre se perdant dans ses cheveux. Line avait terminé de déboutonner sa chemise et se blottit contre son torse nu, ses lèvres dans son cou.
— Où est Mikhail ? demanda Lúka, se rappelant soudain qu'ils n'étaient pas seuls dans le grand laboratoire.
— Avec Lyen, répondit-elle.
Elle s'attendait à ce qu'il proteste et rompe le charme de ce moment, mais il se contenta de hocher la tête, avant de se débarrasser de sa chemise. Line sourit et ses doigts défirent le bouton de son jean. Lúka envoya valser ses baskets et l'embrassa à nouveau, plus calmement. Elle le dévisagea, les yeux brillants. Ses cheveux un peu trop longs tombaient sur son front en boucles souples et le faisaient paraître plus jeune, ce qu'accentuaient son air espiègle et le sourire ambigu dont il la gratifia. Lorsqu'il lui souriait ainsi, elle ne lui donnait guère plus de la vingtaine, et il lui rappelait le petit garçon toujours si sérieux qui craignait le courroux de son père dès qu'il élevait la voix. Lúka avait suivi le fil de ses pensées et son visage s'assombrit. Il s'écarta d'elle, mais elle le retint et tira sur son jean pour le lui ôter. Il s'assit et fit glisser le pantalon, avant de le lancer un peu plus loin, se débarrassant de ses chaussettes par la même occasion. Il tendit les mains à sa sœur, qui s'agenouilla près de lui.
— Tu es assise sur tes cheveux, commenta-t-il.
Elle rit, et se redressa à demi pour repousser sa longue chevelure. Elle s'apprêtait à faire un chignon rapide, lorsque Lúka l'arrêta.
— Non, laisse-les libres. Je ne les tirerai pas, promis ! Je ferai très attention.
Elle prit ses mains dans les siennes et le tira à elle, s'allongeant à même le sol. Lúka lui sourit et l'embrassa, heureux de retrouver le goût très familier de ses lèvres. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes : Line était là, nue, offerte, et rien ne comptait plus que le désir qu'il avait pour elle. Elle était sa femme, et il y avait un côté apaisant à se dire que tout serait comme d'habitude. Pas forcément parfait, mais rassurant.
— Tu réfléchis beaucoup, remarqua-t-elle.
— Tu préférerais peut-être que je te saute dessus comme une brute ?
— Pourquoi pas ? plaisanta-t-elle.
— Ma petite femme, lui murmura-t-il à l'oreille, les yeux pétillants.
— Je ne suis pas petite.
— Mais tu es ma femme. Je suis content, Line.
— Moi aussi.
Elle lui fit un doux sourire, perdue au milieu de la blondeur de ses cheveux. La main de son frère était posée sur son sein et elle effleura son alliance, son cœur battant un peu plus vite.
— Tu crois qu'ils seront heureux comme nous ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas. Il lui a caché tant de choses… Ludméa est une gentille fille, mais elle pourrait avoir du mal à supporter la vérité.
— J'aurais du mal, moi aussi, avoua Line. Je crois que je serais dévastée. Mais tu n'as pas de secret pour moi, n'est-ce pas ?
Il lui fit un sourire un peu hésitant, puis secoua la tête.
— Tu le sais bien. Je ne te cache rien.
— Embrasse-moi, réclama-t-elle en se redressant légèrement sur ses coudes pour lui offrir ses lèvres.
Il plongea ses yeux dans les siens et Line crut qu'il allait se détourner. Mais il l'embrassa, très doux comme toujours. Il sentait la pointe de ses seins contre sa peau nue, et laissa sa main glisser sur sa poitrine. Elle se cambra contre lui et ses lèvres se nichèrent au creux de son cou. Sa joue était rugueuse, cela lui rappela soudain qu'ils n'étaient plus les adolescents un peu trop amoureux et terriblement inconscients qui se cachaient de leur père pour s'aimer. Elle sourit et caressa doucement les cheveux de son frère.
— Je t'aime, chuchota-t-elle.
Il ne répondit rien, sa bouche descendant lentement sur ses seins. Il les embrassa presque avec avidité, encouragé par le désir de Line qu'il sentait grandir comme si elle n'était qu'une simple extension de lui-même. Sa langue suivit le tracé des mamelons qu'il connaissait si bien, lui arrachant un gémissement. Ses mains s'étaient crispées sur ses épaules et elle avait fermé les yeux, les lèvres entrouvertes. Lúka la regarda un instant, le visage défait. Elle était si belle ! Et elle l'aimait ! La méritait-il ? Il avait parfois si peur qu'elle se rende compte qu'il n'était pas assez bien pour elle, qu'elle le quitte pour un homme qui saurait prendre soin d'elle mieux que lui ! Si elle l'abandonnait, il n'aurait plus de point de repère, plus de raison de vivre…
Line fit glisser ses mains le long de son dos et l'attira plus près d'elle. Il reprit ses baisers, rassuré. Son ventre était si plat qu'il n'arrivait plus à imaginer qu'elle avait été enceinte, quelques années auparavant. Pour lui, elle était toujours la même jeune fille un peu trop maigre qui portait ses longues robes fleuries, comme pour remplacer un monde qu'elle connaissait mal. Ses doigts rencontrèrent le tissu fin de sa culotte de dentelle, et Line souleva les hanches pour qu'il puisse la lui ôter. Il effleura les boucles blanches en souriant et elle frissonna, les yeux toujours fermés. Lúka caressa la peau douce de ses cuisses. Il la sentait de plus en plus tendue, presque un peu crispée. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas fait l'amour. Trop longtemps. Elle passa ses mains sous l'élastique de son caleçon et son désir impatient l'envahit tout entier. Mais il voulait s'occuper d'elle, faire durer ce moment. Il embrassa son nombril, descendit le long de son ventre, entre ses cuisses… Line gémit, mêlant ses doigts aux siens. Michael Jackson chantait la même chanson depuis de longues minutes déjà, et elle s'accrochait à sa voix pour ne pas se laisser emporter trop tôt. Lúka connaissait son corps si bien ! Elle l'attira à elle, pressa ses lèvres sur les siennes.
— Viens, lui murmura-t-elle. J'ai envie de toi tout au fond de moi…
Il se débarrassa de son caleçon et se glissa en elle. Elle était offerte, douce, délicieuse. Il enfouit son visage dans ses cheveux, respirant son odeur qu'il aimait tant. Line le serrait contre elle, lui chuchotait des mots doux à l'oreille. Il était très conscient de la tension qui montait en elle — et en lui. L'inconvénient d'être télépathe, lui avait-il dit un jour, c'est qu'il est difficile de faire durer ce genre de moments. Mais comment rester de marbre alors que sa sœur gémissait de plaisir entre ses bras ?
Line reprit ses lèvres, sa langue s'enroulant à la sienne, si sensuelle. Il la sentait prête à chavirer, à s'abandonner à lui. Il aurait aimé que cela dure plus longtemps, cependant, ses émotions devenaient de plus en plus difficiles à contrôler. Sa sœur cria son nom, tendue contre lui, et il se laissa enfin aller, le souffle court. Elle caressa ses cheveux, sa joue collée à la sienne, un sourire aux lèvres. Au bout d'un moment, il se releva sur un coude pour l'observer, à nouveau si sérieux.
— Tu as remis ton masque, soupira-t-elle. J'aime quand on fait l'amour, mais j'ai l'impression que c'est le seul moment où tu te découvres vraiment. Le seul moment où tu ne fais plus attention à ce que les autres pourraient penser de toi.
Elle effleura ses pommettes, puis la ligne de sa mâchoire. Il embrassa le bout de ses doigts et elle se détendit un peu.
— Je ne suis pas sérieux, Line. Je suis éreinté. Je crois que je manque vraiment d'entraînement. Il faudra remédier à cela, tu ne crois pas ?
Elle éclata de rire et il lui sourit, heureux.
***
Lyen ferma les yeux, une main appuyée contre le mur. Elle n'avait pas voulu les espionner, c'était arrivé comme ça. Mais pourquoi n'était-elle pas partie ? Pourquoi avait-elle été comme hypnotisée par leurs corps nus ? Elle avait ressenti ce que ressentait Line, et à présent, elle était troublée. Les jambes faibles, elle se laissa glisser à terre. Son cœur battait trop vite, et elle avait chaud. Sous ses paupières closes, les images se bousculaient. Ainsi, c'était donc ça que Lúka avait fait à sa sœur ? C'était pour cela que Nato l'avait tant aimé, malgré les actes terribles qu'il commettait ? Elle ne pouvait l'accepter. L'espace d'un instant, elle avait souhaité être à la place de Line, et elle le détestait encore plus pour la trahison de son corps. Trahison dont il n'était pas responsable, mais il fallait bien le blâmer, lui !
Les larmes se mirent à couler sur ses joues et elle se releva lentement. Ils se parlaient. Bientôt, ils viendraient la trouver, pour vérifier si elle avait bien pris soin du fils qui n'était déjà plus vraiment à eux. Elle devait se ressaisir. Si Lúka découvrait à quel point elle s'était montrée faible, il se servirait de cette faiblesse contre elle. Elle allait le devancer. Elle s'en servirait contre lui.
Un sourire encore incertain naquit sur ses lèvres pâles. Elle avait trouvé le moyen de se venger. Et les vingt ans qu'elle avait passé à le haïr prirent soudain un tout autre sens.
***
— Lúka, je suis désolé de te le demander à nouveau, mais… Tu as vu Ludméa avec les jumeaux. Tu as pu remarquer la façon dont elle s'est attachée à eux, et…
Lúka croisa les bras sur sa poitrine, la tête légèrement penchée sur le côté, impassible. Ruan avait les joues rouges, mal à l'aise de s'abaisser à ce qui ressemblait bien trop à une supplique à son goût.
— Nous avons parlé de ça cent fois, soupira Lúka.
— Je sais, mais… Je ne désespère pas que tu changes d'avis. Je veux dire, tu l'as vue toi-même : elle aime ces petits, elle est une véritable mère pour eux. Cela fait plus de deux ans !
— Comme je te l'ai déjà répété, ce n'est pas elle le problème. Je suis persuadé que les jumeaux ne pourraient pas avoir de meilleure mère que Lumdéa. Mais ils ne pourraient pas avoir de pire père que toi.
— Je trouve que tes accusations sont infondées.
Ruan peinait à garder son calme, et l'espace d'un instant, Lúka fut à deux doigts de se laisser fléchir. Après tout, ferait-il un si mauvais père ? Pourrait-il être pire que leur père, à Line et à lui ? Ne commettait-il pas une erreur en voulant se montrer trop prudent ? Après tout, rien ne prouvait que les choses tourneraient mal. Sauf son intuition. Mais il s'était déjà trompé par le passé…
— Tu frappes la femme que tu aimes. Je suis un peu réticent à mettre entre tes mains la vie si précieuse de ces deux enfants.
— Mais arrête avec ça, à la fin ! s'énerva Ruan. Je ne frappe pas Ludméa ! Qu'est-ce qui t'a mis une idée pareille dans la tête ? Puis-je savoir pourquoi je ferais une telle chose ?
— Pourquoi lui fais-tu porter les robes de ta mère ?
Ruan resta sans voix, les yeux écarquillés par la surprise. Il secoua lentement la tête.
— Tu es vraiment malade ! Je ne sais pas pourquoi tu m'en veux ainsi, mais je commence à trouver toute cette histoire un peu ridicule. Ces enfants ont plus de deux ans, on ne peut pas les garder enfermés ici, ils ont besoin d'une famille. N'es-tu pas d'accord avec ça ? Tu préfères peut-être qu'on les laisse croupir toute leur vie dans une cellule minuscule ? insinua-t-il.
Il savait que l'argument toucherait Lúka. Après toutes ces années à le côtoyer, il n'en connaissait pas beaucoup plus sur sa vie, mais certaines vérités lui étaient apparues comme inévitables. Le bracelet à son poignet, la haine qu'il paraissait avoir à l'égard des médecins, le trouble qu'il montrait à chaque fois que Ruan mentionnait la réclusion… Mais l'homme n'eut pas la moindre réaction, ses grands yeux verts fixés sur lui.
— Je t'ai déjà dit que tu pouvais décider de cela tout seul. A la seule condition que tu ne prennes pas les jumeaux chez toi.
— Des fois, j'ai du mal à suivre le fil de tes pensées.
— Je ne te demande pas de me comprendre, je te demande de m'obéir, c'est différent, appuya Lúka.
— Ah oui ? Et qui es-tu pour me donner des ordres ? Mon père ? Tu crois que je vais continuer longtemps à faire les quatre volontés d'un gosse insolent et capricieux ? Tu es plus jeune que moi ! s'écria-t-il, comme il ne savait plus vraiment quoi ajouter.
— Ça, c'est le genre de réflexions qui me met en rogne. Je ne suis pas plus jeune que toi, oh, certainement pas !
— Peu importe, soupira Ruan. Je ne saisis pas bien la raison pour laquelle c'est moi qui dois suivre tes ordres et non l'inverse. Après tout, qu'est-ce qui me prouve que c'est toi qui sais ce qui est bon pour les jumeaux ? Parce que tu me les as apportés ? Parce qu'un beau jour, tu t'es planté devant moi avec cette rouquine enceinte jusqu'aux yeux et que tu m'as dit : "Salut Ruan, je vais faire de toi un homme comblé si tu m'aides" ?
— Tu n'es pas comblé ?
Ruan haussa les épaules. Il avait Ludméa, le reste importait peu. Il n'avait que faire de la puissance et de la richesse.
— Line et moi devons constamment nous occuper de ta jeune fiancée, lui fit remarquer Lúka. Si nous n'étions pas là, il y a bien longtemps qu'elle serait partie. Dis-toi que rien n'arrive jamais par hasard ! Pourquoi crois-tu que ma femme ait soudain débarqué dans sa vie ? Tu penses que le shopping et les discussions sur le maquillage la passionnent au point qu'elle ait envie de passer ses journées sur Lambda ?
— Line a l'air d'apprécier Ludméa, objecta Ruan.
— Je n'ai pas dit le contraire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'elle ne fait pas tout cela uniquement par plaisir. Crois-tu qu'elle soit heureuse de devoir persuader ta fiancée que les bleus sur son corps ne sont que le résultat d'une nuit un peu agitée ? Comment peux-tu frapper ainsi la femme que tu dis aimer ? A ta place, je ne pourrais même plus me regarder dans un miroir.
— J'aimerais que tu arrêtes avec ça, gronda-t-il. Je te l'ai déjà dit, je n'ai jamais levé la main sur Ludméa. Sur aucune femme, d'ailleurs. Je ne suis pas quelqu'un de violent.
— Ton père frappait ta mère. Et il ne faisait pas que la frapper. Quant à ta sœur… Comment va la charmante Eve ? La première fois que je l'ai vue, elle n'en menait pas large, dans son pensionnat sur Alpha. La pauvre était brisée.
— Et voilà que tu me parles de ma sœur, maintenant, lâcha Ruan.
Cette discussion sans but et sans logique commençait très sérieusement à l'agacer et s'il n'avait pas eu autant d'amour et de respect pour Ludméa, il aurait certainement chassé Lúka hors de son bureau. Mais l'homme était le seul à pouvoir confier les enfants à sa fiancée, et Ruan se devait de supporter son insolence.
— Tu l'as invitée ?
— Pardon ?
— Ta sœur ! Tu as invité Eve à ta soirée de fiançailles ? demanda Lúka.
— Ça t'intéresse vraiment, ou c'est un nouveau moyen que tu as trouvé pour me pousser à bout ? rétorqua Ruan, la mâchoire crispée par la colère.
— Non, ça m'intéresse vraiment.
— Je lui ai envoyé une invitation. Mais je ne pense pas qu'elle viendra. Je ne lui ai pas reparlé depuis la mort d'Alicha et de Waren. Elle a quitté son fiancé du jour au lendemain et n'a plus donné de nouvelles, soupira-t-il. Alicha était la seule personne à qui Eve acceptait encore de parler, et maintenant qu'elle n'est plus là…
Il se rendit compte qu'il en disait trop, et se tut, furieux contre lui-même. Après tout, ce qui se passait dans sa famille ne concernait pas Lúka. Il ne lui ramènerait pas Eve, pas plus qu'il ne la ferait revenir à la raison.
— Et ta cousine ?
— Line ?
— Tu en as une autre ? cingla Lúka. Bien sûr, Line ! Tu l'as invitée ?
— Elle n'a que quinze ans, je ne suis pas persuadé qu'elle prenne du plaisir à ce genre d'événements.
— Elle serait sûrement contente que tu lui laisses le choix de décider cela par elle-même. Ta cousine est une jeune personne très charmante.
— On dirait que c'est toi qui as envie qu'elle vienne. Tu t'es entiché d'elle, je me trompe ?
— Tu dis n'importe quoi.
Mais le rouge de ses joues le trahit, et l'autre lui fit un sourire narquois et très satisfait.
— Lúka et ma cousine… Je n'aurais jamais cru ça de toi. Ta chère sœur serait sans doute heureuse d'apprendre que tu cours après les jeunes adolescentes.
A présent, Lúka était cramoisi, et Ruan se doutait que ce n'était pas seulement de la fureur qui l'habitait. Il avait enfin trouvé sa faiblesse et il n'allait certainement pas la laisser passer comme ça.
— Je vais l'inviter. Tu sembles y tenir tout particulièrement. Tu veux que je l'asseye à ta table ? Juste à ta gauche ? Une Line à ta droite, une autre à ta gauche, tu seras comblé, n'est-ce pas ? J'aurais dû me douter de quelque chose lorsqu'elle m'a demandé de te faire passer cette lettre…
— Arrête ça, tu sais très bien ce qu'il y a eu entre elle et moi. Et tu sais également pourquoi.
— Oh, non, je ne sais rien. Mais si tu tiens à me raconter les moindres détails, je t'offre volontiers un café. Quoi que… Finalement, je retire ma proposition. Je ne suis pas sûr d'avoir envie d'en savoir trop. Après tout, Line est ma cousine. Et elle n'a que quinze ans. Je reconnais qu'elle est exceptionnellement belle. Très exotique, et très sensuelle également. Mais c'est une gosse.
Lúka crispa les poings et Ruan crut qu'il allait se jeter sur lui. Cependant, il se reprit et reporta toute son attention au paysage qui s'étalait devant ses yeux. Le bureau était situé très haut dans les DMRS, et ils avaient une belle vue sur la ville.
— Si tu ne me donnes pas ces gosses, je vais te mener une vie infernale, menaça Ruan.
Il souriait pour tempérer ses paroles, mais il ne plaisantait pas. Lúka lui lança un regard un peu surpris, puis haussa les épaules.
— Ma vie est déjà infernale. Je ne vois pas très bien comment cela pourrait être pire.
— C'est très simple. Une petite phrase prononcée sur un ton badin au cours du repas, quelques insinuations douteuses sur ma jolie cousine, un ou deux regards appuyés…
— Tu ne le ferais pas !
— La dernière fois que ta femme est venue à la maison, elle était à deux doigts de se jeter dans mes bras. Je n'aurais eu qu'un geste à faire.
— Tu mens.
— Crois ce que tu veux. Ce que je crois, moi, c'est que tu ne t'occupes pas très bien d'elle, et qu'elle aimerait bien aller voir ailleurs. Tu sais ce qu'on dit, l'herbe est toujours plus verte chez le voisin… C'est toi qui m'as appris cette expression, tu t'en souviens ?
— Line ne te laisserait jamais la toucher, décréta-t-il.
— Elle ne te le dira pas, en tout cas. N'oublie pas qu'elle m'a embrassé, il n'y a pas si longtemps de ça.
— Tu ne ferais rien, de toute façon. Tu aurais trop peur que Ludméa l'apprenne.
— Tu te trompes. Je serais prêt à faire n'importe quoi pour Ludméa, justement. Elle veut ces enfants plus que tout, et moi, c'est son bonheur qui m'intéresse. J'aime cette femme et je suis prêt à tout pour elle. Tout comme tu es sans doute prêt à tout pour ta femme à toi, ajouta-t-il.
Lúka s'apprêtait à répondre, mais il soupira. Ruan avait l'air sérieux. Et il l'avait trop souvent sous-estimé par le passé. L'homme était capable de tout. Line savait pour ce qui s'était passé avec sa cousine, cependant, il ne voulait pas prendre de risques inutiles. Cette fois-ci, il devrait peut-être agir à l'encontre de son intuition, et même si cela lui en coûtait, il n'y avait pas tellement d'autre solution. Ruan l'avait piégé. En réalité, il s'était piégé lui-même, ce qui l'ennuyait bien plus. Il payait à présent le prix de son inconscience.
— On peut sans doute trouver un arrangement, lâcha-t-il.
— Je savais que tu te montrerais raisonnable, conclut Ruan.
Il lui fit un sourire ravi, si semblable aux sourires que lui offrait parfois sa sœur que cela fit naître un frisson dans son échine. Quelque chose lui échappait encore et il sentait que ce pourrait bien être le début de sa perte.
Commentaires
1. Le jeudi 27 mars 2008 à 00:48, par Naraé
2. Le jeudi 27 mars 2008 à 14:38, par Claudia
Ce commentaire a été modifié le 2008-03-27 21:12:45.
3. Le jeudi 27 mars 2008 à 21:12, par Ness
4. Le dimanche 30 mars 2008 à 12:29, par Laure
5. Le lundi 31 mars 2008 à 13:52, par lilou205
6. Le lundi 31 mars 2008 à 21:56, par Laure
7. Le samedi 24 mai 2008 à 22:51, par Mélie
8. Le lundi 26 mai 2008 à 22:02, par Ness
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