CHAPITRE XIX
Ludméa referma la porte derrière elle et les lumières s'allumèrent automatiquement, éclairant la demi pénombre dans laquelle la maison était plongée. Le soleil n'était pas encore couché, malgré l'heure plutôt tardive, mais le crépuscule s'installait lentement. La jeune femme posa ses affaires dans le vestiaire et monta dans sa chambre pour passer des vêtements plus confortables. L'air était chaud et la nuit ne tomberait pas avant une demi-heure au moins ; elle aurait le temps d'aller nager un peu. Ruan travaillait de plus en plus tard, ces dernières semaines, et il ne serait sans doute pas rentré avant vingt-deux heures. Elle aurait aimé le voir plus souvent, même s'il essayait toujours de s'arranger pour pouvoir déjeûner avec elle. La plupart du temps, il était parti lorsqu'elle se levait et il ne revenait que dans la soirée. Elle ne lui en voulait pas, comprenant le poids de ses responsabilités.
Elle passa une robe légère sur son maillot de bain et tressa rapidement ses cheveux. Ils étaient longs et elle n'était pas certaine que cela avantage son visage, mais Ruan les aimait ainsi. Parfois, elle regrettait sa coupe courte, un peu sauvage, un peu désordonnée. Une coupe qui lui ressemblait tellement. A présent, elle ne sortait jamais sans maquillage et sans brushing, elle ne s'achetait plus que des vêtements "convenables" et avait remisé les pantalons baggy et les t-shirt fantaisie qu'elle aimait tant. Mais c'était le prix à payer pour être la compagne de l'homme le plus convoité de la planète, et elle l'aurait même payé cent fois.
En quittant la pièce, elle aperçut son reflet dans le miroir et fronça les sourcils : elle dormait bien assez, pourtant, ses yeux étaient toujours cernés et ses traits accusaient la fatigue. Les examens médicaux n'avaient rien donné, et les médecins persistaient à dire qu'elle manquait de sommeil. Charles s'inquiétait pour elle et blâmait Ruan, qui travaillait toujours trop longtemps et rentrait trop tard.
Ludméa soupira et repoussa une mèche de cheveux qui s'était déjà échappée de sa tresse. La vieille ecchymose sur sa mâchoire était presque invisible sous le fond de teint, mais elle savait qu'elle était là. Elle l'effleura du bout des doigts, se mordant la lèvre. Pour cela aussi, Charles accusait Ruan. Pendant une période, elle s'était demandé s'il n'avait pas raison, cependant, c'était tout simplement impossible. Il ne l'aurait jamais frappée, et ses ecchymoses l'inquiétaient au moins autant qu'elle. Line était de son avis. D'après elle, elle était sans doute somnambule, même si les médecins lui assuraient le contraire. Ils l'avaient gardée une semaine aux DMRS pour lui faire des examens et pour étudier la manière dont elle dormait, et cela n'avait rien donné. Son sommeil était tout à fait normal, et ses ecchymoses restaient inexplicables. Ils avaient évoqué une forme légère de la maladie de von Willebrand — une affection qui touchait la coagulation sanguine —, mais les tests s'étaient révélés négatifs. A présent, beaucoup pensaient que Ruan la frappait et qu'elle mentait par amour pour lui, et elle se sentait coupable de donner une image de lui qu'il n'avait pas méritée. Elle avait eu une dispute plutôt grave avec sa sœur à ce sujet, Svetlana refusant de la croire lorsqu'elle lui avait dit que le bleu qu'elle avait sur le bras était arrivé là tout seul… Elle était passée experte dans l'art de manier le fond de teint et le fard à joues pour camoufler les ecchymoses de son visage, et heureusement, celles-ci n'étaient guère fréquentes.
Un bruit la fit sursauter et elle se demanda si Ruan était déjà rentré. L'horloge indiquait un peu plus de vingt heures, cela ne serait pas impossible. Un sourire aux lèvres, elle descendit quatre à quatre les marches du grand escalier, toutefois l'homme n'était pas là. Un peu déçue, elle se dirigea vers la terrasse.
— Mais, qu'est-ce que…
Elle s'arrêta net et se baissa pour ramasser quelques pétales de rose bleue. Elle regarda autour d'elle, étonnée et s'attendant presque à voir Ruan l'observer de l'autre bout de la pièce. Elle ne se rappelait pas qu'il lui ait offert des roses récemment. Que venaient faire ces pétales au milieu du salon ? Perplexe, elle sortit sur la terrasse et découvrit d'autres pétales. Un sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu'elle vit qu'ils étaient disposés en forme de flèche. Ruan savait qu'elle avait toujours adoré les jeux de piste. A l'époque où elle travaillait encore au département ECO, ses collègues et elle organisaient souvent ce genre d'activités pour les enfants lors des fêtes, et elle s'arrangeait toujours pour y participer. Elle entra donc dans le grand jardin en fleurs, suivant les flèches bleues. Le soleil disparaissait à l'horizon, dans un camaïeu de rouge et d'or, et Ludméa s'arrêta quelques instants pour offrir son visage radieux aux derniers rayons. C'était l'été, il faisait chaud, le ciel était magnifique, et elle était heureuse. Dans quelques instants, elle serait près de Ruan, et son bonheur serait complet.
Les flèches la guidaient vers le petit pavillon où ils mangeaient souvent pendant les week-ends. Ludméa avait toujours aimé cette construction octogonale, surmontée d'un toit pointu en tuiles gris clair, et elle ne fut pas surprise de la découvrir à la fin de son parcours. Elle passa sur le pont de bois qui enjambait le ruisseau et se dirigea vers le pavillon. A la lumière du jour qui diminuait, elle pouvait y voir la lueur de quelques bougies et sourit. Ruan lui aurait-il préparé une soirée romantique ? Cela faisait si longtemps qu'ils n'avaient plus eu l'occasion de passer du temps ensemble ! Depuis qu'il était à la tête des DMRS, il était bien plus stressé par son travail et elle savait qu'il s'en voulait de la délaisser au profit de l'institution qu'il devait diriger.
Le petit pavillon était illuminé de dizaines de bougies et un tapis de pétales bleus recouvrait le sol de bois. Elle écarquilla les yeux, émerveillée. Ruan lui avait souvent fait des surprises, mais jamais de cette taille ! Il y avait des milliers de pétales et la si particulière odeur des roses bleues flottait dans l'air du soir. Ludméa se baissa et ramassa quelques fleurs, s'enivrant de leur parfum. Où était Ruan ? Elle ne le voyait nulle part et s'attendait à le voir surgir à ses côtés d'un instant à l'autre…
Elle se releva, balayant le pavillon des yeux. C'était magnifique. Ses yeux se remplirent de larmes et elle s'appuya contre le pilier de bois, une main pressée contre son cœur. Elle l'aimait tant ! Il arrivait toujours à la surprendre, à lui montrer à quel point son amour pour elle était grand. Mais même après deux ans, elle avait parfois du mal à croire que tout cela n'était pas qu'un merveilleux rêve. Malgré tout ce qui était arrivé, elle bénissait le jour où elle avait trouvé Lyen dans la forêt de Gonara. Sans elle, jamais elle n'aurait rencontré Ruan. Sans elle, jamais elle n'aurait eu les jumeaux.
Elle avisa soudain une enveloppe sur la table, parmi les roses. Elle s'en empara et l'ouvrit lentement, délicatement. Ce n'était pas du vulgaire papier imperméable, mais un magnifique papier gaufré, couleur crème. Elle sortit la lettre, les mains tremblantes, et reconnut aussitôt l'écriture minuscule et penchée de Ruan. Une lettre manuscrite ! Le jour tombait vite, et la lumière vacillante n'était pas de trop pour l'aider à déchiffrer son écriture nébuleuse. Une véritable écriture de médecin… Cela la fit sourire. Elle lui avait un jour demandé s'il était nécessaire d'écrire de manière si illisible pour être accepté à l'Académie des Sciences. Il lui avait rétorqué que c'était un critère primordial, et que les candidatures devaient se faire sous forme manuscrite : ceux dont l'écriture ne correspondait pas aux standards d'illisibilité de l'Académie étaient recalés.
Ludméa s'appuya contre le rebord de la table, rongeant nerveusement l'ongle de son pouce pendant qu'elle lisait les quelques lignes. Les larmes se mirent à couler sur ses joues et elle reposa la lettre, bouleversée. Elle ferma les yeux, un sourire aux lèvres.
— Alors ?
Elle sursauta et rencontra le regard de Ruan. Une main sur un des piliers du pavillon, il la dévisageait, le visage rempli d'espoir.
— Oh, mon amour, c'est tellement… inattendu !
Il monta les quelques marches et vint la rejoindre, prenant ses mains dans les siennes. Elle ne l'avait jamais vu aussi beau et sentit son cœur battre plus vite lorsqu'il lui sourit.
— Cela fait plus de deux ans que nous sommes ensemble, ma chérie, murmura-t-il.
La lueur des bougies ornait ses boucles blondes de reflets presque dorés et faisait briller ses yeux. Ludméa se blottit au creux de ses bras, heureuse.
— C'est un oui ? demanda-t-il, un peu inquiet.
— Bien sûr que c'est un oui ! répondit-elle en pleurant.
Il s'écarta légèrement, la regardant droit dans les yeux. Elle était si belle ! Le soleil de l'été avait encore blondi ses cheveux et sa peau avait pris la délicieuse teinte caramel qu'il aimait tant. La lumière chaude des bougies rendait ses yeux plus sombres, plus profonds, et lorsqu'il la dévisageait ainsi, il réalisait pleinement à quel point elle lui plaisait. Et à présent, elle était à lui ! Il saisit sa main gauche et passa délicatement un anneau argenté orné d'un magnifique diamant à son annulaire.
— Je t'aime, Ludméa, lui murmura-t-il.
Elle sourit à travers ses larmes et pressa la bague de fiançailles contre ses lèvres tremblantes. Elle n'arrivait pas encore à y croire. Il venait de lui demander d'être sa femme ! Elle !
— Dès l'instant où je t'ai vue, ce jour-là, lorsque tu descendais de cette navette aux DMRS, j'ai su que ce serait toi et aucune autre, déclara-t-il.
— Ruan, je… Je suis si heureuse ! Jamais je n'aurais pu imaginer que… Toutes ces roses, ces bougies ! C'est comme dans un de mes rêves de petite fille ! C'est tellement romantique, tellement beau !
Il l'enlaça tendrement, les mains posées au creux de sa taille fine. Elle se pressa contre lui, lui offrant ses lèvres, les joues humides.
— C'est le plus beau jour de ma vie, lui chuchota-t-elle entre deux baisers.
— Cela faisait des semaines que je voulais te le demander, avoua-t-il. J'étais tellement inquiet à l'idée que tu refuses…
— Ruan, tu te souviens lorsque tu es venu sonner chez ma sœur, trempé jusqu'aux os ?
Il rit, la serrant contre lui. Oui, il se souvenait bien de ce soir-là…
— J'ai fait ma tête de mule et j'ai refusé de te parler, tu t'en rappelles ? ajouta-t-elle.
— C'était terrible. J'étais désespéré… Ton beau-frère et ta sœur ont été plutôt convaincants, heureusement pour moi.
— Cette nuit-là, tu m'as ramenée chez toi.
Elle rougit légèrement au souvenir de ce qui s'était passé et Ruan sourit.
— Quand je me suis réveillée à côté de toi, le lendemain, j'ai su que je t'aimais, et que ce serait toi, conclut-elle.
Il prit ses mains dans les siennes et effleura la bague qu'il venait de lui offrir. Elle avait accepté ! Ludméa allait devenir sa femme ! Il la regarda et se perdit dans ses grands yeux bleus. Il n'avait jamais été aussi heureux.
Ludméa et Ruan se promenaient dans le jardin sous la lueur des trois lunes. La jeune femme admira sa bague une fois de plus, et son compagnon se mit à rire.
— Tu as peur qu'elle disparaisse ? se moqua-t-il.
— J'ai peur de me réveiller et de découvrir que tout cela n'est qu'un rêve, rectifia-t-elle en souriant. Je n'arrive toujours pas à réaliser comment un homme comme toi peut aimer une femme comme moi. Parfois, j'ai l'impression d'être une intruse, d'avoir pris la place de la belle jeune femme intelligente qui t'était destinée.
— Ne dis pas de sottises, répliqua Ruan. La belle jeune femme intelligente qui m'était destinée est avec moi en ce moment, et elle porte la bague que je viens de lui offrir pour nos fiançailles.
Ludméa rosit de plaisir et il l'embrassa sur le front.
— J'imagine que les journalistes vont s'étouffer d'horreur en apprenant la nouvelle, plaisanta-t-elle.
— J'espère que leur agonie sera terrible, ajouta Ruan sur le même ton. Je me ferai le plaisir d'appeler le rédacteur en chef du torchon qui se montre toujours si élogieux envers toi dès demain matin pour lui annoncer nos fiançailles.
— Tu l'appelleras en visiophone et tu enregistreras la conversation, dis ? Je veux pouvoir profiter de ce moment mémorable avec toi !
— On l'appellera ensemble, si tu veux, proposa-t-il.
Elle lui fit un sourire ravi et passa ses bras autour de son cou pour l'embrasser tendrement. Puis, son visage s'assombrit et elle devint pensive.
— Ils vont encore me tomber dessus, soupira-t-elle. Me traiter de jeune prétentieuse perfide et calculatrice.
— Laisse-les parler. On ne peut malheureusement pas les empêcher d'écrire de telles inepties. Mais tout le monde t'aime, Ludméa. Les gens savent que tu n'es pas comme ça. Moi, je le sais. N'est-ce pas le principal ? ajouta-t-il.
— Bien sûr, tu as raison. Mais ça fait mal… Ils avaient enfin commencé à me ficher la paix. Cela fait au moins deux mois que je n'ai pas fait la couverture des magazines, et je dois dire que j'appréciais ce calme.
Ruan s'arrêta et saisit ses mains entre les siennes, les sourcils froncés.
— Chérie, je suis désolé que tu aies à subir tout cela. Ce que je vais te dire te semblera peut-être dur, mais je dois te le dire quand même. Si nous nous unissons, les journalistes ne te lâcheront pas. Ils s'acharneront également sur moi, cela va de soi. Ils parleront du mariage qui était prévu avec Ylana. Ils parleront de l'homme que j'étais avant de te connaître. Ils fouilleront ton passé, ils afficheront de vieilles photos de toi en première page de tous leurs magazines. Ils seront toujours après nous. Si tu n'es pas prête à l'accepter, je comprendrai. Je serai déçu, dévasté, je ne te le cache pas. Mais je ne veux pas te forcer à subir tout cela si tu n'es pas capable de le supporter.
— Ruan, je t'en prie…
— Si tu m'épouses, tu épouses tout cela également. Nous pouvons continuer à vivre ensemble sans nous unir, c'est évident. Mais chaque jour depuis que je te connais, je ne souhaite qu'une seule chose : que tu sois ma femme. Alors réfléchis bien.
— C'est tout réfléchi, et tu le sais, lui murmura-t-elle. Je suis désolée de t'avoir ennuyée avec tout cela. Je t'aime, je veux être ta femme, même si je dois faire la couverture des magazines en gros pull et mal coiffée jusqu'à la fin de mes jours.
— Tu es très forte, Ludméa, je sais qu'ils céderont avant toi. Et lorsque tu auras des doutes, lorsque tu te sentiras aussi laide et manipulatrice que ce qu'ils disent de toi, tu n'auras qu'à lire dans mes yeux la manière dont moi je te vois, conclut-il.
Elle ne répondit rien et ils marchèrent quelques instants en silence. Il avait raison et elle le savait. Mais ces journaux avaient détruit toute la confiance qu'elle avait en elle-même, et elle se sentait terriblement seule. Elle avait peu à peu perdu le contact avec toutes ses amies, et les quelques personnes qu'elle avait rencontrées lors des soirées des DMRS ou des galas où Ruan l'emmenait étaient si superficielles qu'elle ne pouvait leur parler de rien. Svetlana était persuadée qu'elle se faisait frapper, et passait son temps à essayer de lui soutirer d'hypothétiques aveux. Sa mère vivait trop loin et Ludméa n'avait jamais été très proche d'elle de toute manière. Elle avait toujours été plus liée avec son père. Il y avait Helen, certes, mais Helen était la mère de Ruan et c'était un peu délicat de se confier à elle. S'il n'y avait pas eu Line, elle se serait sentie vraiment isolée. Heureusement, la jeune femme se montrait une amie sincère et compréhensive, drôle, douce et toujours de bon conseil. Cependant, elle aussi faisait partie de la famille de Ruan, même si elle n'était que la femme de son cousin. Elle devrait se montrer forte. Ce serait dur, mais moins dur que de vivre sans l'homme qu'elle aimait tant.
Ils arrivèrent au bord de la grande piscine et Ludméa sourit. Finalement, ses plans pour la soirée avaient bien changé, et elle ne le regrettait pas. L'eau avait l'air délicieuse, pourtant.
— Si on nageait un peu avant de rentrer ? proposa Ruan, semblant suivre le cours de ses pensées comme il le faisait si souvent. J'ai cru apercevoir la bretelle de ton charmant maillot de bain noir, sous ta petite robe !
Elle lui sourit et se débarrassa de la petite robe en question. Ruan laissa glisser ses yeux sur son corps svelte, un sourire aux lèvres.
— Dis donc, je pourrais presque déposer une plainte pour attentat à la pudeur, plaisanta-t-il. On n'a pas idée de se balader dans un maillot de bain aussi sexy.
— Tu as l'intention de me rejoindre dans la piscine ou tu préfères rester debout au milieu d'une flaque de bave ? rétorqua-t-elle en descendant les marches pour se plonger dans l'eau.
— Quel romantisme ! s'écria-t-il. Je suis toujours impressionné par ta douceur et ta classe !
Elle lui envoya une gerbe d'eau au visage.
— Goujat !
— Gamine, répliqua-t-il en déboutonnant sa chemise. T'as intérêt à nager vite. Si je te rattrape, je ne sais pas ce que je te fais.
***
La femme éteignit l'holovision d'un geste rageur, les larmes aux yeux et le cœur serré. Elle ne supportait plus de voir leurs visages heureux en couverture de tous les magazines. C'est elle qui aurait dû être aux côtés de Ruan, cette jeune prétentieuse avait pris sa place ! Elle se pavanait dans ses robes hors de prix, le sourire aux lèvres, un diamant au doigt.
— Ma chérie, il n'en valait pas la peine, je te l'ai répété cent fois, soupira sa mère, qui venait d'entrer dans la pièce.
Ylana se tourna vers elle, le visage bouleversé. La femme s'assit près d'elle et caressa gentiment ses courts cheveux bruns.
— Lana… Tu vaux mieux que ça, et tu le sais. Je ne t'ai pas élevée pour que tu deviennes l'accessoire d'un imbécile, qu'il se plairait à montrer dans toutes les réceptions.
— Maman ! s'offusqua-t-elle. Ruan n'est pas comme ça !
— Tu as lu les magazines, tout comme moi. N'es-tu pas heureuse d'avoir échappé à ça ? Regarde où tu en es, maintenant ! Dis-moi que tu regrettes ton poste aux DMRS !
— Là-bas, au moins, je n'étais pas juste une affiche sur un mur, marmonna Ylana. Les gens me respectaient pour mon intelligence, pas pour ma paire de seins.
— Tu devrais en être fière, justement, cingla la femme. Tu as la paire de seins la plus connue de toute l'Alliance.
Ylana haussa les épaules et tendit la main vers un cookie. Sa mère tapa sur ses doigts et lui lança un regard désapprobateur.
— J'ai faim ! se plaignit-elle.
— Tu attendras l'heure du repas. Tu sais ce qu'Edouard a dit à propos de tes rondeurs.
— Maman, mes rondeurs sont normales ! Je n'ai plus vingt ans !
— Mais tout le monde pense que c'est le cas, alors fais un effort. Je ne veux pas avoir honte de toi.
Ylana éclata en sanglots et enfouit son visage dans ses mains. Sa mère ne fit pas un geste pour la consoler.
— Il me manque, pleura-t-elle. Il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui !
— Ne dis pas ce genre de choses. Tu as un mari qui t'aime et qui te respecte. Dans ta situation, tu devrais t'estimer heureuse. Marc n'est pas jaloux, il te passe tous tes caprices, il accepte que tu fasses passer ta carrière avant ta famille.
— Tu as raison, Marc est un bon mari, reconnut-elle. Mais jamais je ne pourrai l'aimer comme j'aimais Ruan.
— Tu finiras par l'oublier, lui assura sa mère. Ton mari va rentrer d'une minute à l'autre, tu vas me faire le plaisir de sécher ces larmes et de prendre une mine un peu plus réjouie. Ton passé est ton passé. Maintenant, l'avenir t'attend, et que tu le veuilles ou non, ce jeune vaurien n'en fait pas partie. Tu n'es plus un bébé, Ylana. Je te croyais plus intelligente que ça.
Elle lui tendit un mouchoir, et sa fille essuya ses larmes, étalant le mascara qui soulignait ses grands yeux turquoise.
— Il lui a offert un diamant ! geignit-elle. Une magnifique bague, avec un vrai diamant ! Quand il m'a demandé, on aurait dit qu'il me proposait de choisir un film pour la soirée ! Pourquoi est-ce qu'il ne m'a pas aimée comme ça ?
— C'est très simple, ma chérie. Tu ne comblais pas ses fantasmes de malade mental.
— Maman !
— Tu sais que c'est la vérité. Si tu avais été grande, blonde aux yeux bleus, tout aurait été différent. Ne l'envie pas, Lana. Elle ne sera pas heureuse longtemps, prédit sa mère. Tu as été si digne lorsque vous avez rompu, ne gâche pas tout aujourd'hui !
— Je pensais que… Je pensais que lorsqu'il saurait, il me reviendrait, avoua-t-elle. Mais il n'a pas répondu à mes lettres, on dirait qu'il s'en moque !
— C'est sans doute le cas. Maintenant qu'il est fiancé à cette jeune étourdie, il ne veut pas s'enchaîner à toi.
— Comment peut-il faire une chose pareille ? Pas un mot, rien !
— Je t'ai toujours dit que ce n'était pas un homme bien. Ressaisis-toi. Il ne mérite pas que tu te mettes dans un état pareil. Et va donc te passer le visage sous l'eau avant que ton mari ne rentre, ajouta-t-elle d'un ton sec.
Ylana la regarda, les yeux remplis de larmes, puis hocha la tête et partit en direction de la salle de bain. Sa mère avait raison, elle devait se ressaisir. Marc rentrerait d'un instant à l'autre, et s'il la voyait comme ça, le visage défait et du mascara plein les joues, il ne pourrait manquer de deviner la cause de son chagrin. Il l'aimait, mais elle ne pouvait tout de même pas se permettre d'abuser de sa confiance. S'il se rendait compte qu'elle pleurait encore la perte de son ex-fiancé, il en aurait le cœur brisé.
***
Ludméa manqua s'étouffer avec le biscuit qu'elle venait d'avaler, et ouvrit de grands yeux surpris. Elle se redressa un peu et repoussa les cheveux qui tombaient sur son visage.
— Ruan, viens vois ça ! appela-t-elle en appuyant sur la commande d'enregistrement.
— Je suis occupé, chérie, protesta l'homme depuis la cuisine.
— Viens voir, c'est important !
Au bout de ce qui lui parut une éternité, elle entendit ses pas derrière elle et lui fit face.
— Regarde ça, tu ne vas jamais le croire !
Ruan s'appuya contre le dossier du canapé, un peu irrité. Ludméa lança la lecture de ce qu'elle venait d'enregistrer et il ne tarda pas à arborer une mine aussi surprise que la sienne.
— Repasse l'enregistrement, ordonna-t-il lorsque celui-ci fut terminé.
Elle s'exécuta et Ruan vint s'asseoir à côté d'elle, une main sur sa cuisse. Elle glissa ses doigts dans les siens, troublée.
— J'ai du mal à le croire, avoua-t-il. Deux ans de silence, et maintenant ça !
— Elle est splendide, tu ne trouves pas ?
Ruan détacha enfin ses yeux de l'holovision et sourit à son amie. Il lui caressa tendrement la joue.
— Elle est trop maigre. Et cette coiffure ne lui va pas.
— Moi, je la trouve superbe, souffla Ludméa. Elle a de si beaux yeux !
— Toi aussi, tu as des yeux magnifiques. Et tu me plais bien plus.
Il lui prit la télécommande des mains et éteignit l'holovision, avant de se pencher pour l'embrasser.
— Ylana n'est plus rien pour moi, je pensais que tu le savais, lui reprocha-t-il doucement.
— Je le sais. J'étais seulement étonnée de la voir à moitié nue sur la chaîne principale.
— Je ne pensais pas qu'elle tomberait un jour si bas.
— Ruan, je t'en prie ! Elle est mannequin. Avec un physique comme le sien, elle peut se le permettre ! s'offusqua-t-elle. Promouvoir une marque de maillots de bain, ce n'est pas vendre son corps à des inconnus.
— En tout cas, ne t'avise pas de poser en petite tenue dans ces magazines, je ne l'accepterais pas.
Ludméa lui jeta un regard étonné. Son ton était dur ; il ne plaisantait pas.
— Tu n'es pas sérieux ? Comment peux-tu imaginer un seul instant qu'une chose pareille me traverse l'esprit un jour ?
Il secoua la tête et se releva, marmonnant quelque chose d'incompréhensible. Ludméa soupira et ralluma l'holovision, après avoir jeté un coup d'œil à la grande baie vitrée. Il pleuvait encore, et elle s'ennuyait à mourir. Ruan avait toujours tellement de travail pendant les week-ends !
Quelques minutes plus tard, un coup de sonnette la tira de la torpeur dans laquelle elle s'enfonçait lentement, et elle se releva d'un bond.
— J'y vais ! cria-t-elle à Ruan.
Elle espérait que ce serait Line, et en effet, c'était elle. La jeune femme avait les cheveux trempés et ses vêtements ne valaient guère mieux. Ludméa la fit entrer.
— Tu n'as pas de parapluie ?
— Je n'avais pas vu qu'il pleuvait.
— Tu vas prendre froid, Line.
— Non, ne t'inquiète pas. La pluie est tiède et il fait plutôt chaud.
— C'est la mousson, répliqua Ludméa en fermant la porte derrière elle. Personne ne se promène sans parapluie pendant la mousson. Je suis contente que tu sois là, j'étais en train de mourir d'ennui.
— Ruan n'est pas avec toi ?
— Il bosse, lâcha-t-elle avec mauvaise humeur.
— Je connais. Mon mari est accro à son travail, lui aussi.
— J'ai une grande nouvelle à t'annoncer ! fit Ludméa, un sourire aux lèvres. Mais avant, je vais aller te chercher une serviette-éponge et un chandail sec. Ruan est dans la cuisine, précisa-t-elle avant de tourner les talons.
Line repoussa les longues mèches trempées qui s'étaient collées à ses joues et se dirigea vers la cuisine. Elle n'avait pas revu Ruan depuis plusieurs années. Depuis le fameux jour où elle l'avait embrassé, pour être plus précise. De nombreuses fois, elle avait repensé à cet instant troublant, partagée entre la honte et la culpabilité. A présent, elle allait le revoir et son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Lui en parlerait-il ? La regardait-il dans un silence plus gênant encore que les mots ?
Penché sur ses dossiers, un stylo dans la bouche et l'air très sérieux, il ne l'entendit pas arriver et cela lui donna le loisir de l'observer quelques secondes. Il ressemblait beaucoup à Lúka, plus encore que dans son souvenir. Ses cheveux étaient plus longs, toujours aussi bouclés. Plus blonds, à cause du soleil, sans doute. Et il était beau. Une main sous le menton, l'autre qui s'apprêtait déjà à tourner une page… Des mains qui semblaient douces, et qui pourtant faisaient naître toutes ces ecchymoses sur le corps de Ludméa. Elle essaya de l'imaginer en train de frapper son amie, et ferma à demi ses paupières. C'était si… inconcevable !
Il releva les yeux et lui sourit, un peu décontenancé. Elle détourna les siens, rougit, hésita un instant, puis le dévisagea en essayant d'y mettre le plus de dignité et d'aplomb qu'elle le pouvait. Sans un mot, il repoussa sa chaise et fit quelques pas vers elle.
— Bonjour, Line.
Son sourire s'agrandit et ses yeux se plissèrent un peu, comme ceux de son frère lorsqu'il riait. Cela la troubla, et le salut qu'elle voulait lui rendre ne franchit jamais ses lèvres. Il se pencha vers elle et elle lui lança un regard paniqué. Mais il se contenta de déposer un chaste baiser sur sa joue mouillée.
— Nous sommes cousins, il paraît. Ludméa ne tardera pas à revenir, il ne faut pas qu'elle ait l'impression que ce n'est que la deuxième fois que nous nous rencontrons. Tu dégoulines, et le produit couvrant que tu as mis sur son visage est en train de tacher ta chemise, lui fit-il remarquer.
Il s'empara d'une serviette en papier et essuya ses joues sans la moindre gêne. Line n'osait pas bouger, et elle était consciente d'avoir l'air d'une parfaite imbécile, plantée au milieu de la cuisine, la bouche un peu ouverte et les yeux agrandis de stupeur. Ruan frotta le col de sa chemise, soudain très sérieux et plutôt ennuyé. La serviette de papier était brune, et les joues de Line, trop blanches.
— Je crois que c'est pire qu'avant, avoua-t-il sur un ton coupable.
La jeune femme haussa les épaules et lui prit la serviette des mains. Son estomac se crispa un peu lorsque ses doigts effleurèrent les siens et elle se maudit. Elle se détourna et frotta son visage à s'en arracher la peau, énervée contre sa propre faiblesse. Ruan lui tendit une serviette propre, qu'il avait légèrement passée sous l'eau.
— Merci, souffla-t-elle, les yeux baissés.
Elle ôta les restes de produit couvrant, n'osant pas croiser son regard.
— Je suis désolé, fit-il. Je croyais bien faire, mais je n'ai rien arrangé.
— Oh, il n'y avait plus grand-chose à tenter, de toute manière. Avec ce déluge… Et puis, Ludméa sait que tu es d'origine torienne, elle ne sera pas si surprise de me découvrir une peau claire.
— Euh, c'est-à-dire qu'elle t'a vue pendant un an avec une peau brune, ça va forcément la déstabiliser.
— Je me débrouillerai.
— Tu en as encore dans le cou… Non, plus à droite. Plus haut.
— Là ?
— Laisse-moi faire.
Il lui prit la serviette des mains et la força à relever le menton. Doucement, il essuya les dernières traces brunes qui tachaient son cou. Il écarta le col de sa chemise et y glissa la serviette. Line sourit.
— J'ai l'impression d'être à la place de mon fils, lorsqu'il était plus jeune et que je le débarbouillais. Il grimaçait toujours beaucoup.
— Tu as aussi grimacé, se moqua-t-il.
— Tu me troubles, Ruan, lâcha-t-elle soudain.
— Il ne faut pas.
— Je me suis jetée sur toi pour t'embrasser…
— C'était il y a presque deux ans.
— Je suis désolée.
— Moi pas.
Line lui lança un regard surpris. Choqué, presque. Il lui fit un sourire un peu ambigu et frotta sa tempe avec le dernier coin propre de sa serviette en papier.
— J'étais déjà avec Ludméa, à ce moment-là, mais ça ne m'a pas empêché de trouver ce baiser agréable, avoua-t-il en torien. J'y ai repensé, plus que de raison. Tu es belle, Line.
— Oh, Ruan, ne dis pas ça, murmura-t-elle, le visage défait.
— Tu es belle, mais tu es la femme de Lúka. Et c'est Ludméa que j'aime.
Il s'écarta d'elle, conscient de s'être montré trop familier et d'avoir eu une attitude plutôt obscure. La jeune femme n'avait toujours pas retrouvé sa sérénité et il s'en voulut d'avoir agi ainsi avec elle. Mais déjà, Ludméa revenait, une serviette-éponge et un pull dans les bras. Ruan laissa Line se ressaisir et vint à la rencontre de sa fiancée, les yeux remplis de tendresse. Il l'embrassa doucement sur le front.
— Je dois aller chercher quelque chose aux DMRS, je vais vous laisser entre filles.
— Tu seras rentré pour le dîner ?
— Je sais que mon bureau n'est pas très bien rangé, mais ce n'est pas une expédition dans la jungle, que je prévois ! plaisanta-t-il. Je serai de retour dans une heure tout au plus. Je suis désolé pour tout à l'heure, ajouta-t-il plus bas. Je n'aurais pas dû dire ce que j'ai dit. Je sais bien que tu n'irais jamais poser nue dans les magazines. C'est juste que… J'étais troublé.
— Je sais. Je ne t'en veux pas. Tu peux jeter un œil sur les jumeaux, puisque tu vas là-bas ? Nato n'avait pas l'air bien, hier soir… Je ne crois pas qu'elle soit malade, mais ça me rassurerait que tu ailles voir.
— Pas de problème. Au revoir, Line, peut-être à tout à l'heure !
Il embrassa à nouveau sa fiancée, sur les lèvres, cette fois, et adressa un petit signe de la main à Line, avant de quitter la pièce.
— Il est toujours tellement tête en l'air, fit Ludméa en souriant. Il passe son temps à faire des allers-retours entre ici et les DMRS. S'il n'avait pas la mauvaise habitude d'imprimer les dossiers sur lesquels il travaille, il n'aurait qu'à se connecter au réseau pour récupérer ses fichiers.
Elle reporta toute son attention à Line, et l'étonnement se dessina sur ses traits.
— Tu as fait quelque chose à ton visage ?
— Non, je…
Line se détourna et éclata en sanglots. Ludméa se précipita auprès d'elle, désemparée. Jamais elle n'avait vu son amie pleurer et ses larmes étaient si soudaines ! Elle passa ses bras autour de son cou et la serra contre elle, caressant tendrement ses cheveux trempés, comme elle l'aurait fait avec un enfant.
— Qu'est-ce que tu as, Line ? Que s'est-il passé ? Est-ce que c'est Ruan qui t'a dit quelque chose ? lui murmura-t-elle.
Line secoua la tête, enfouissant son visage dans le cou de la jeune femme, les épaules secouées de sanglots. Jamais personne ne l'avait prise dans ses bras, à part Lúka. Cela l'émut plus encore. Les mains de Ludméa dans ses cheveux étaient douces, et elle pouvait sentir une réelle inquiétude dans sa voix. Mais comment pouvait-elle lui expliquer qu'elle pleurait simplement parce qu'elle savait qu'elle ne connaîtrait jamais leur bonheur, à elle et Ruan ? Comment pouvait-elle lui dire qu'elle était écrasée par la culpabilité, qu'elle avait de plus en plus de mal à supporter ce qu'elle lui faisait subir ? Comment lui avouer que, malgré les coups, elle aurait aimé être à sa place ? Qu'elle aurait aimé que Lúka lui sourie comme Ruan lui souriait ? Qu'elle aurait voulu que tout soit plus simple ? Que parfois, le désespoir l'envahissait et qu'elle craignait de ne plus pouvoir continuer à porter ce fardeau sur ses épaules ? Mikhail avait frappé Lúka, et même s'il avait sans doute eu raison de le faire, elle était incapable de lui pardonner, incapable d'accepter que son fils ait pu le blesser, la blesser. Son frère ne s'occupait plus d'eux. Il préférait passer tout son temps devant son satané ordinateur. Il ne la regardait presque plus. Qu'avaient-ils fait ? Pourquoi étaient-ils incapables de s'aimer sans se détruire à petit feu ? Pourquoi envisageait-elle de plus en plus souvent de se séparer de lui, de vivre sans cette boule douloureuse au fond de la gorge qui la rongeait de l'intérieur ? Etaient-ils vraiment faits pour être ensemble, comme elle s'était souvent plus à le croire ? Ou avaient-ils plutôt choisi la facilité ? Line pleurait. Elle avait peur de la vérité.
Elle s'écarta doucement de Ludméa et essuya ses larmes, tentant un sourire un peu hésitant. Son amie la regardait, le visage empreint d'une grande tristesse. Ruan avait dit à Lúka qu'elle était très réceptive, et elle-même avait déjà eu l'occasion de s'en apercevoir.
— Je suis désolée, Ludméa. Je me suis laissée aller.
— Tu n'as pas à être désolée. Tu as le droit de pleurer. Mais si tu veux en parler avec moi, tu sais que je ne te jugerai pas, que je t'écouterai.
— Je ne veux pas t'ennuyer.
— Viens là…
Elle lui ouvrit ses bras et Line s'y réfugia à nouveau, reconnaissante. Ludméa sentait bon, et cette promiscuité la troublait. Finalement, elle se sépara d'elle, le cœur battant un peu trop vite. Si elle avait eu une mère, celle-ci l'aurait sans doute prise dans ses bras comme Ludméa l'avait fait.
— Je suis en train de mouiller tes vêtements, avec mes cheveux, s'excusa-t-elle.
Son amie reprit la serviette éponge, qu'elle avait posée sur le dossier de la chaise, et la lui tendit. Line sécha sommairement sa chevelure claire, avec des gestes trop brusques qui trahissaient sa gêne.
— Enlève ta chemise, tu vas prendre froid. Je t'ai apporté un pull.
Elle s'exécuta, heureuse de se débarrasser du tissu qui collait désagréablement à sa peau. Elle n'avait pas peur du regard de Ludméa. Elles avaient été faire les magasins ensemble assez souvent, et la jeune femme l'avait déjà vue en sous-vêtements.
— Ta peau est bien plus pâle que la dernière fois que tu es venue ici, commenta-t-elle.
— Je sais. Je mettais un produit pour cacher ça, justement. Mais avec cette pluie, il n'a pas tenu. Je ne suis pas Alphienne, Ludméa, avoua-t-elle en baissant les yeux.
— Je l'ai remarqué dès la première fois où je t'ai rencontrée. Tu n'as pas les traits d'une Alphienne. Mais tu as la peau encore plus pâle que Ruan.
— C'est pour cela que j'utilisais ce produit couvrant. Je ne veux pas attirer l'attention sur moi.
— Je comprends. Cela m'est égal. Je te trouve plus belle avec la peau claire, mais de toute façon, tu es magnifique.
Line eut un petit rire dubitatif et enfila le pull que lui tendait Ludméa.
— Ruan m'a demandé d'être sa femme, déclara cette dernière avec un sourire.
— Oh, c'est merveilleux !
Elle prit Ludméa dans ses bras et l'embrassa sur les joues. La jeune femme rosit de plaisir, les yeux brillants. Sans un mot, elle lui montra sa bague de fiançailles. Line l'admira, un peu jalouse. Lúka ne lui avait pas offert de bague.
— Et attends que je te raconte la façon dont il m'a demandé, fit Ludméa avec fierté. Mais avant, je vais nous préparer du thé. Tu as bien besoin de te réchauffer.
***
Line était partie depuis près d'une heure et demie, et Ruan n'était toujours pas de retour. Ludméa commençait sérieusement à s'inquiéter. Elle avait tenté de le joindre, sans succès. Elle avait appelé Barnes aux DRMS, et celui-ci lui avait dit ne pas avoir vu son fiancé de la journée. L'heure tournait et la nuit était déjà tombée. La pluie avait fini par s'arrêter, mais le ciel était toujours couvert, et les gros nuages n'auguraient rien de bon pour le lendemain. Ce serait sans doute une journée de plus qu'elle passerait devant l'holovision, pendant que Ruan rattraperait du travail en retard. A moins qu'ils ne commencent les préparatifs de leur soirée de fiançailles.
Ludméa jeta un coup d'œil aux chiffres de l'horloge et son estomac se noua. Cela faisait plus de trois heures qu'il était parti. Etait-il possible qu'il lui soit arrivé quelque chose ? Non, il traînait sans doute au bureau… Mais pourquoi ne pensait-il pas à l'appeler pour la rassurer ? Il savait qu'elle ne pourrait manquer de s'inquiéter pour lui !
Elle tournait littéralement en rond, et cela l'excédait presque autant que le comportement de Ruan. Le seul avantage était que sa colère empêchait son inquiétude de gagner du terrain. Combien de fois lui avait-elle déjà dit de ne pas partir sans la prévenir, comme il le faisait parfois au beau milieu de la nuit ! Ou de l'appeler s'il décidait de rentrer plus tard !
Enfin, la porte d'entrée s'ouvrit, et Ludméa se précipita vers lui, furieuse.
— Chérie, je suis désolé, j'ai complètement oublié l'heure, s'excusa-t-il, penaud.
— Je me suis inquiétée, fit-elle sur un ton glacial. Tu avais dit que tu en aurais pour une heure tout au plus. Il y a trois heures et demie que tu es parti.
— Je sais, je n'ai pas réalisé.
— Tu te rends compte que je me faisais du souci pour toi ? J'ai essayé de t'appeler au moins dix fois.
— J'avais laissé mon portable dans la poche de mon autre veste, et le téléphone du bureau était dévié sur la centrale pour les appels entrants.
— C'est malin.
— Je suis désolé ! Chérie, nous n'allons pas nous disputer pour ça !
— Tu as pensé à aller voir les jumeaux ?
— Oui, ils vont très bien, ne t'inquiète pas.
— Et qu'est-ce qu'a dit Charles ?
— Rien de spécial, que veux-tu qu'il dise ? Ah, il te passe le bonjour, ajouta-t-il avec un petit sourire.
Il s'avança pour la prendre dans ses bras, mais Ludméa recula, le visage blême.
— Ruan, Charles est en vacances depuis une semaine. Il ne revient que dans dix jours. C'est Barnes qui s'occupe des jumeaux, en ce moment. Je le sais, je l'ai appelé tout à l'heure. Et il ne t'a pas vu de l'après-midi. Pourquoi me mens-tu ? Tu n'as pas été voir les jumeaux ! Et ne me dis pas que tu as passé trois heures et demie à récupérer des dossiers, tu reviens les mains vides !
Ruan rougit et la jeune femme croisa les bras sur sa poitrine, bien décidée à ne pas céder.
— Tu as raison, je n'ai pas été voir les jumeaux, avoua-t-il. J'ai appelé Barnes depuis mon bureau. J'étais préoccupé, je n'ai pas fait attention à sa voix. En réalité, je n'ai même pas réfléchi à ça. Ce qui m'intéressait, c'étaient les jumeaux, pas qui était de garde aujourd'hui ! Mais c'est toi qui m'a parlé de Carlson ! se défendit-il. Tu as essayé de m'induire en erreur !
— C'est exact. Mais vu la situation, c'est assez compréhensible, non ?
— Je suppose, soupira-t-il. Je t'en prie, fais-moi confiance, ma chérie ! J'ai bossé un moment dans mon bureau et j'ai complètement oublié l'heure !
Il l'attira contre lui, et cette fois-ci, elle se laissa faire.
— Je te demande pardon, Ludméa. Je te promets que je ne le ferai plus. Line est partie ?
— Depuis longtemps.
— C'est vrai que tu t'es inquiétée ?
— Qu'est-ce que tu crois ?
Elle lui jeta un regard noir, une moue boudeuse aux lèvres.
— Que voulais-tu qu'il m'arrive ?
— Ruan, je t'en prie ! Tu es riche, tu es célèbre, tu as un poste à haute responsabilité. Tellement de choses pourraient t'arriver ! Pense à Alicha et Waren !
— Tu as raison, lui accorda-t-il. Je suis un imbécile, pardonne-moi. Je n'ai pas l'habitude qu'on s'inquiète pour moi.
— Il faudra t'y faire, conclut-elle.
Il avait l'air tellement navré qu'elle n'eut pas le cœur de le battre froid plus longtemps. Elle passa ses bras autour de son cou et se serra contre lui, rassurée. Qu'aurait-elle fait s'il lui était arrivé malheur ?
Elle remarqua soudain une longue griffure rougeâtre sur sa peau, presque cachée par le col de sa chemise, et s'étonna.
— Ruan, qu'est-ce que tu t'es fait au cou ? lui demanda-t-elle.
— Au cou ? Comment ça ?
— Tu t'es griffé, on dirait !
Il déboutonna son col et se pencha vers le miroir de l'entrée pour inspecter son cou. En effet, elle avait raison. Qu'avait-il bien pu lui arriver ?
— Je ne sais pas comment je me suis fait ça. En réalité, je n'avais rien remarqué du tout, déclara-t-il, perplexe. Mais bon, c'est très superficiel, j'imagine que je me suis éraflé sur le bord d'un carton.
— Je vais te chercher du désinfectant.
— Ce n'est pas la peine, c'est trois fois rien ! lui assura-t-il.
— Même.
Elle tourna les talons et il sourit, amusé. Il commença à déboutonner le reste de sa chemise, et s'arrêta net, les yeux écarquillés de stupeur. Une autre griffure s'étalait, plus profonde. Le sang avait taché le tissu, même s'il ne l'avait pas traversé. Et cette fois-ci, il était peu probable qu'il se soit écorché sur le coin d'un carton. Il se mordit la lèvre et reboutonna sa chemise, espérant que Ludméa ne remarquerait rien.
L'autre griffure s'étendait juste au-dessus de son nombril.
Commentaires
1. Le vendredi 7 mars 2008 à 23:22, par Mélie
2. Le mardi 11 mars 2008 à 10:36, par Erzebeth
3. Le mardi 11 mars 2008 à 14:51, par Ness
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