CHAPITRE XVIII

Adossé au mur, Lúka tournait et retournait la lettre entre ses mains, les yeux perdus dans le vague. Il aurait dû se sentir soulagé, mais ce billet ne faisait que lui rappeler sa faute. Même si celle-ci restait à présent sans conséquence grave, cela ne changeait rien. Il avait trahi Line, la femme qu'il aimait plus que tout, et la culpabilité ne se laissait pas chasser si facilement. Sur le morceau de papier s'étalait une écriture fine et régulière. Deux lignes, assez claires pour qu'il ne subsiste pas le moindre doute dans son esprit, assez sibyllines pour qu'aucun autre que lui ne puisse savoir la vérité. Elle n'était pas enceinte…

Sa sœur passa soudain ses bras autour de son cou et l'embrassa sur la joue. Il plia soigneusement le billet et le rangea dans la poche de sa chemise, sans rien laisser paraître de son trouble. Depuis plus de deux ans, il enfermait ses pensées et était passé maître dans l'art de dissimuler ses émotions à Line. Cela la peinait, cependant, elle souffrirait plus encore si elle lisait dans son esprit qu'il n'avait pas oublié la cousine de Ruan.

— Tu as l'air si sérieux ! commenta Line.

— Je réfléchissais.

— Tu réfléchis trop souvent, ces derniers temps. Et si tu venais te promener avec nous, pour une fois ? Cela te ferait du bien, de prendre un peu l'air, de te changer les idées !

Sa remarque le fit sourire.

— C'est toi qui dis ça ? Toi qui passais toutes tes journées devant la télévision et qui n'acceptais de mettre le nez dehors que pour faire le trajet jusqu'au cinéma le plus proche ?

— La télévision est en panne, rétorqua-t-elle.

— Achètes-en une autre.

— Il n'y a que ces espèces de trucs à hologrammes, se plaignit-elle. Je trouve ça stressant de regarder un film tranquillement et d'avoir des choses qui te foncent dessus à toute allure.

— Des choses qui te foncent dessus ? répéta Lúka, perplexe.

— Mais oui, des voitures, des navettes spatiales, des bombes nucléaires !

— Ah oui. Des choses, quoi. J'ai toujours aimé ta manière si précise de t'exprimer, Line. Tu parles cinq langues couramment et tu n'es pas capable de trouver un mot qui…

Elle le fit taire d'un baiser et Lúka referma ses bras autour de sa taille, un peu surpris.

— Alors, tu viens te promener avec nous ? proposa-t-elle à nouveau. Cela ferait plaisir à Mikhail. Et à moi aussi.

— Il fait froid, objecta-t-il.

— Mets un manteau ! Ce ne sont pas trois flocons de neige qui vont t'achever !

— Ah, parce qu'il neige, en plus ? Je déteste la neige ! C'est froid, c'est mouillé, c'est sale, c'est moche, c'est…

— T'es pénible, quand même. On dirait un gosse.

Lúka s'apprêtait à répondre, quand Mikhail déboula dans la pièce, son bonnet de travers et ses yeux brillant d'excitation.

— Papa, Papa ! Tu viens avec nous ? s'écria-t-il. Avec Maman, la dernière fois, on a fait une bataille de boules de neige et on a même fait un bonhomme de neige ! raconta-t-il, très fier.

— Alors ? demanda Line.

— Je vais me changer, grommela-t-il en s'éloignant.

— Maman, pourquoi Papa ne vient jamais se promener avec nous ?

— Ton père n'aime pas la neige, soupira-t-elle.

Elle s'agenouilla pour remettre en place le bonnet rouge de son fils.

— Il préfère passer du temps avec son ordinateur. Il aime plus Z'arkán que nous, décréta le petit garçon.

Line ne répondit rien et Lúka poussa la porte de sa chambre, un peu triste. Ainsi, c'était ce que son fils croyait ? Qu'il préférait travailler sur Z'arkán plutôt que de rester avec eux ? Il sortit le billet de sa poche et le parcourut à nouveau des yeux, avant de le replier et de le mettre dans le tiroir, juste à côté de la fleur violette en forme d'étoile. Pourquoi tout était-il toujours si compliqué ?

***

Ils sortirent du laboratoire par la porte du nord, celle qui débouchait tout en haut de la colline. Le complexe était en grande partie souterrain et rien n'aurait pu laisser deviner que la petite bâtisse qu'ils apercevaient en contrebas dissimulait tout un réseau de salles immenses et un mécanisme de défense absolument impénétrable. Les plus proches voisins habitaient à une vingtaine de kilomètres, dans un village perdu où l'on se servait encore de vétustes tracteurs à énergie solaire.

La construction du laboratoire avait sans doute été menée dans la plus grande discrétion ; Lúka n'avait rien retrouvé à ce sujet, ni dans les archives de Z'arkán, ni dans les quelques papiers laissés par leur père. L'usine de DELO Corporation s'élevait bien plus loin, dans la vallée, et lorsque le ciel était dégagé, ils pouvaient apercevoir le gigantesque complexe au centre de la ville. Lúka l'avait visité avec son père, une fois. L'homme lui avait montré toutes les étapes de la fabrication des cyberprothèses et les quelques ouvriers présents les avaient salués avec un sourire. Cette société n'était bien sûr qu'une couverture et Mikhail de l'Orme utilisait son usine pour commander tout ce dont il avait besoin. Personne ne lui avait jamais posé de question. DELO Corporation était une affaire qui marchait. Qui marchait plutôt bien, même, au vu des derniers comptes-rendus que Lúka avait reçus. La société générait des bénéfices négligeables en comparaison de ce que lui rapportait Z'arkán, mais ils s'élevaient tout de même à plusieurs millions d'eurocrédits par année. Le directeur s'occupait de tout ; c'était un homme intelligent, discret, et il n'avait pas cherché à en savoir plus lorsque Lúka lui avait dit que son père été décédé d'une attaque cérébrale et qu'il reprenait l'affaire.

L'homme détacha ses yeux de la surface brillante de l'usine, se faisant note d'y emmener un jour son fils. Mikhail adorait ses legos, il serait sans doute enchanté de s'amuser avec les prothèses cybernétiques.

Une boule de neige s'écrasa dans son dos et il se retourna pour découvrir sa sœur, hilare, les joues rouges et de la neige plein les gants. Il lui fit un sourire machiavélique, puis se servit de son pouvoir de télékinésie pour faire glisser de la neige glacée de long de son dos. Line poussa un cri et secoua sa veste pour s'en débarrasser.

— Tu vas me payer ça, menaça-t-elle.

Elle tendit ses deux mains vers lui et il fut soudain assailli par un mur de poudreuse. Line éclata de rire et il cracha la neige qu'il avait dans la bouche.

— Petite peste !

— Tu ressembles à un yéti, décréta Mikhail.

— Un quoi ? demandèrent ses parents en chœur.

— Un yéti, répéta-t-il comme si c'était l'évidence même. C'est une sorte de singe géant, tout blanc qui vit dans l'Himalaya. Il est très méchant, précisa-t-il.

— Ah, ben merci, rétorqua Lúka. Ça fait plaisir d'être comparé à une créature aussi charmante. Tu as vu ça à la télé, j'imagine ? Ta mère regarde toujours des films tellement bizarres…

— Non, c'était dans mon livre ! protesta Mikhail.

— Ton livre d'images ? demanda Line.

— Non, dans mon livre !

Lúka et Line n'insistèrent pas, surtout que Mikhail avait conclu la discussion en lançant une boule de neige sur sa mère, avant de s'enfuir en riant.

— C'est fou ce qu'il te ressemble, avança Line, un peu plus tard, comme ils étaient assis sur un tronc d'arbre, à regarder leur fils commencer un bonhomme de neige.

Lúka dévisagea Mikhail. Le petit garçon, les joues rougies par le froid, semblait très concentré sur la boule de neige qu'il roulait dans la poudreuse. Quelques mèches noires s'échappaient de son bonnet rouge. Il lui ressemblait, c'était certain. Les photographies qui le montraient au même âge étaient là pour le prouver. Comme sa sœur semblait attendre une réaction de sa part, il hocha la tête, mais ses pensées s'étaient tournées vers l'étrange photographie qu'ils avaient trouvée dans l'enveloppe, avec toutes les autres. Lena… Près de trois ans plus tard, le mystère qui l'entourait restait entier. Leur père leur avait caché tant de choses !

— Il me manque, parfois, avoua Line en glissant sa main dans celle de son frère.

Elle avait ôté ses gants et ses doigts étaient glacés.

— A moi aussi. Mais je n'aurais jamais pu le laisser continuer à te faire du mal. Je voulais que tu sois libre, que notre fils puisse vivre une vie normale !

— Je ne te reproche rien, dit-elle doucement. Tu as fait la seule chose qui était à faire. Pourtant, quand je pense à lui, je pense à l'homme qui m'avait offert mes ballerines, l'homme qui me serrait parfois dans ses bras, qui m'appelait sa petite princesse. Et cet homme-là est mort il y a déjà bien longtemps. Je suis sûre qu'il nous aimait, à sa façon.

— Drôle de façon de montrer son amour, en tout cas, marmonna Lúka.

— Il a toujours été si fier de toi…

— Tu parles.

Il détourna le regard, ses yeux se posant sur l'orée de la forêt qui s'étendait, par-delà la colline. Les pins étaient drapés de blanc, et le soleil de midi rendait leur éclat un peu trop vif. Mikhail se donnait du mal, et la boule de neige qu'il roulait patiemment était devenue presque aussi haute que lui. Lúka sentit la caresse glacée de la main de sa sœur sur sa joue et soupira. Pourquoi leur père leur avait-il fait subir tout cela ?

— Lorsque tu n'étais pas là, il me reprochait souvent de ne pas être aussi intelligente que toi, de ne pas m'intéresser à ce qu'il faisait. Il me disait : "ton frère est un bon garçon, prends exemple sur lui".

— Ce n'est pas être fier de moi, c'est se servir de moi pour te faire souffrir, lui fit remarquer Lúka.

— Je ne sais pas. Je crois qu'il y avait plus que cela. Peut-être essayait-il de ne pas s'attacher à nous ? Peut-être qu'il ne voulait pas que nous l'aimions ?

— Il a réussi.

— Ne dis pas ça, Lúka. Tu l'aimes, toi aussi.

Il haussa les épaules, l'air indifférent. Line n'était pas dupe, et elle se serra contre lui, les yeux tristes.

— Je sais que tu souffres. Tu n'es pas heureux et je me sens nulle de n'être pas capable de t'offrir une vie meilleure. Je t'aime, mais j'ai l'impression que ce n'est pas suffisant. Qu'il te manque quelque chose pour trouver le bonheur.

Elle avait baissé les yeux et il la força à le regarder, plongeant ses yeux verts dans les siens. Au soleil, ses iris étaient plus clairs, plus vifs, et cela le troubla. L'espace d'un instant, il s'était rappelé d'autres yeux verts, sous un autre soleil.

— Je t'aime, Line. Tu es parfaite. C'est moi qui suis nul, pas toi. Je ne vois pas comment tu pourrais me rendre plus heureux, lui assura-t-il, avant de déposer un baiser sur ses lèvres froides.

Elle le serra contre elle, les mains dans ses cheveux et sa bouche sur la sienne, l'embrassant presque désespérément.

— Mikhail…

— Nous sommes ses parents, il nous a déjà vu nous embrasser, rétorqua-t-elle.

Lúka jeta un coup d'œil à leur fils. Le petit garçon avait fini par se satisfaire de sa boule de neige, et s'occupait à présent d'offrir une tête à son bonhomme de neige. Il ne leur prêtait pas la moindre attention.

— Viens sur mes genoux, souffla-t-il. J'ai envie de te sentir tout contre moi…

Il l'enlaça avec tendresse, ses mains se perdant sous l'épaisse veste matelassée pour se poser au creux de ses reins. Elle rit.

— Tu es glacé !

— Il faut qu'on trouve une solution pour Mikhail. J'en ai assez de l'avoir dans notre chambre toutes les nuits, déclara-t-il. Ça fait des mois que ça dure, et ce n'est pas bon pour lui non plus de dormir avec nous. Il doit apprendre à rester seul la nuit, je ne veux pas qu'à quinze ans, il soit encore dans nos jambes.

— Je suis d'accord avec toi, tu le sais bien. Mais que pouvons-nous faire ? Quelqu'un lui veut du mal, et c'est dangereux de le laisser seul.

— Je pourrais installer un système de surveillance sur Z'arkán, et elle nous préviendrait s'il se passait quoi que ce soit, suggéra-t-il.

— Non. Je n'ai pas confiance en Z'arkán. Rien ne nous prouve que ce sale ordinateur n'est pas complice de tout cela.

— Voyons, tu deviens paranoïaque ! Z'arkán fera tout ce que je lui demande.

— Oh, ça j'en suis certaine, répliqua-t-elle d'un ton amer.

Lúka sentit la haine dans sa voix, mais ne lui posa pas de question. Sa sœur n'avait jamais aimé Z'arkán et il ne comprenait pas pourquoi. Il l'avait vue plusieurs fois tourner autour de l'unité centrale, le visage dur, et un jour, il l'avait même surprise dans le bureau, assise dans son fauteuil, en train de parler à l'hologramme. Lorsqu'il lui avait demandé d'où venait ce ressentiment pour un simple système d'exploitation, elle l'avait dévisagé, étonnée. "Mais tu le sais bien, Lúka !" avait-elle simplement répondu.

— As-tu une meilleure solution à me proposer ?

Line lui sourit, caressant sa joue et écarta une mèche qui tombait sur son front.

— Il faudra bientôt que je te coupe les cheveux, mon amour. Ils poussent si vite !

Lúka ôta le bonnet de laine de sa sœur et dégagea sa chevelure. L'air pensif, il laissa courir ses doigts sur la longue tresse blond platine.

— Tu te rappelles quand Père avait coupé tes cheveux ?

Elle hocha la tête et son visage s'assombrit. Elle se souvenait surtout de l'expression bouleversée de son frère, alors qu'elle l'avait découvert la tresse entre les mains.

— J'aimerais qu'on déménage, annonça-t-elle.

— Pardon ?

Il avait lâché ses cheveux et la dévisagea, surpris.

— Ce laboratoire ramène trop de mauvais souvenirs. Je me sens mal, ici. Nous avons changé de chambre, nous avons tout nettoyé, acheté de nouveaux meubles, mais pour moi, cela reste encore l'endroit où nous avons passé tant de moments tristes. Parfois, lorsque je traverse les couloirs, j'ai l'impression que je vais tomber nez à nez avec Père. Tu vas sans doute me prendre pour une enfant, mais j'ai peur, ici. Quand tu n'es pas avec moi, j'ai comme le sentiment d'être observée. Lyen m'a dit qu'elle ressentait la même chose. C'est ridicule, j'en suis consciente. J'aimerais être aussi forte que toi, Lúka. Vraiment. Mais je n'y arrive pas. Dès que tu pars pour quelques heures, je suis nerveuse. Quand je vais voir Ludméa, je suis angoissée à l'idée de laisser notre fils et Lyen dans cet endroit si malsain.

Elle s'arrêta et tenta de deviner ses pensées. Lúka avait baissé les yeux ; il paraissait ennuyé, et elle s'en voulut de poser un fardeau de plus sur ses épaules.

— Tu sais que je ne peux pas quitter le laboratoire, soupira-t-il. Il faudrait déconnecter Z'arkán du réseau et je ne suis pas certain que cela ne causerait pas des dégâts irréparables.

— Je croyais que Z'arkán était le réseau, objecta Line.

— C'est bien plus compliqué que ça. Z'arkán contrôle le réseau.

— Je n'y comprends rien.

— Imagine-toi une plante en pot.

Elle lui jeta un regard perplexe. Une plante en pot ?!!

— La plante, c'est l'unité centrale de Z'arkán. Le pot et la terre qu'il y a dedans, c'est le réseau.

— Internet, quoi.

— Pas seulement. Internet est une petite partie du réseau. Et la plante a des racines…

— Je vois, conclut Line. Sauf que la plante, on peut la rempoter dans un pot plus grand.

— Z'arkán aussi. Mais pas à n'importe quel moment. Pour l'instant, c'est beaucoup trop tôt.

— Ça fait quatre ans.

— Ce n'est pas assez, insista Lúka.

— Je n'ai pas envie d'attendre encore dix ans avant de me barrer d'ici, décréta-t-elle, un peu agressive.

— Dans six ans…

— Six ans ? Non, je ne resterai même pas une année de plus ici. Mikhail a besoin de camarades de son âge, et moi, je m'ennuie. Tu as Z'arkán, mais moi…

— Tu as Ludméa, non ? Et L.I., puisque tu t'obstines à la considérer comme une amie, ajouta-t-il avec une petite grimace de mépris. Cette femme…

— Oh, tu ne vas pas recommencer, quand même ! s'énerva-t-elle.

Elle se releva et s'éloigna de quelques pas, les bras croisés sur sa poitrine, le menton relevé, comme toujours lorsqu'elle était en colère. Lúka vint la rejoindre et la prit par la taille, avant de déposer un baiser au creux de son cou.

— Excuse-moi, murmura-t-il. On peut sans doute trouver une solution, non ? On pourrait prendre un appartement dans la capitale, et je vous rejoindrais tous les week-ends ? proposa-t-il.

— Et nous te verrions encore moins souvent ? Nous habitons tous ensemble et je ne te vois que quelques heures par jour. Si tu passes tes semaines ici, ce sera pire.

— Mais je serais à toi pendant les week-ends. Complètement à toi, ajouta-t-il. Plus question d'aller vérifier quelque chose sur Z'arkán ou de vite modifier un module. Mikhail aurait sa propre chambre, et nous serions tranquilles.

— Je ne sais pas, hésita-t-elle. Je n'arrive pas à imaginer dormir sans toi. Tu me manquerais trop. J'ai besoin de toi !

— Je suis désolé, j'ai beau chercher, je ne vois pas d'autre solution. Je ne peux pas déplacer l'unité centrale de Z'arkán et je ne peux pas travailler sans elle. Tu ne veux pas rester ici et tu ne veux pas non plus vivre loin de moi. Tu es quand même compliquée.

Elle lui fit face et lui jeta un regard destructeur. Il voulut prendre ses mains dans les siennes, cependant elle le repoussa.

— Tu sais quoi ? Tu devrais vite retourner auprès de Z'arkán… Après tout, ça fait quand même plus d'une heure que tu es séparé d'elle, elle doit te manquer.

— Ne sois pas ridicule. Je suis content d'être avec vous, même si mon avis sur la neige n'a pas changé. Un jour, je vais inventer un programme pour contrôler la météo. Il n'y aura de la neige que dans les stations de ski, et il fera beau tout le temps. Il ne pleuvra que la nuit, ce sera le paradis.

Il réussit à lui arracher un sourire et la prit dans ses bras. Malgré la tension manifeste qui l'habitait, elle se laissa faire et lorsqu'il l'embrassa, elle se serra contre lui.

— Je m'excuse de m'être emportée, lui chuchota-t-elle à l'oreille. Je m'inquiète, et j'en ai assez de devoir me contenter de quelques baisers lorsque Mikhail fait sa sieste.

— On va rentrer. On va le planter devant la télé avec L.I., et…

— La télé ne fonctionne plus.

— Bon, je demanderai à Z'arkán de leur projeter un film. Un long film, précisa-t-il.

Elle lui sourit, les joues rouges.

— Mais avant…

Il s'écarta d'elle, et elle le regarda avec étonnement, avant d'être ensevelie sous une avalanche de poudreuse. Il éclata de rire, très satisfait. Seul le pompon du bonnet de sa sœur dépassait encore du tas de neige. Mikhail abandonna son oeuvre et courut vers eux, un sourire jusqu'aux oreilles. Line se dégageait en bougonnant, secouant sa veste et essuyant la neige qui couvrait son visage.

— Lúka, tu es un monstre ! s'écria-t-elle.

— Je croyais que tu aimais la neige…

Elle lui lança une boule de neige, qu'il évita sans peine. Soudain, Lúka se retrouva couvert de poudreuse de la tête aux pieds.

— Ah, c'est moi le monstre ?

— Je n'ai rien fait, souffla Line.

Les deux se tournèrent vers leur fils, qui les observait d'un air malicieux, à quelques mètres d'eux.

— Moi aussi, je veux jouer au yéti, déclara le petit garçon en tendant les mains vers eux.

Un mur de poudreuse les assaillit et ils ne firent rien pour l'éviter, les yeux agrandis par l'étonnement. Cette fois-ci, le doute n'était plus permis : Mikhail avait leur don, et à quatre ans, il avait déjà appris à le maîtriser…

***

Lúka observait sa sœur, appuyé sur un coude. Elle avait fermé les yeux et sourit lorsqu'elle sentit son regard sur elle. Ses cheveux blonds s'étaient échappés de son chignon, et les longues mèches gisaient sur l'oreiller, éparses. Il effleura son visage du bout des doigts, appréciant la douceur de sa peau. Line avait toujours été un peu trop maigre, et à la lumière étouffée du néon de veille, ses pommettes se dessinaient très nettement. Il se pencha pour l'embrasser et elle l'attira contre elle.

— Quelle heure est-il ?

Lúka jeta un coup d'œil aux chiffres du réveil et soupira.

— Presque cinq heures.

— Avec un peu de chance, il sera tellement passionné par ses coloriages qu'il ne remarquera pas l'heure ? avança-t-elle.

— Compte là-dessus. Cinq heures, c'est le début de son dessin animé préféré, il ne risque pas d'oublier.

Lúka s'assit sur le bord du lit et se pencha pour rassembler ses vêtements. Sa sœur l'enlaça et colla sa joue à la sienne.

— Ne sois pas grognon, murmura-t-elle. On a passé un bon moment, non ?

— Ça me rappelle notre adolescence. On se cachait pour s'embrasser, et on n'attendait qu'une chose : que Père aille se coucher…

— Et là, je venais te rejoindre dans ton lit, conclut-elle avec un sourire.

— J'étais toujours angoissé à l'idée qu'il nous surprenne.

— Moi, je trouvais ça plutôt excitant.

Lúka ne répondit rien. Il se demandait si Line trouverait aussi excitant de savoir que leur père les avait filmés.

— Tu as toujours été la plus téméraire, déclara-t-il tout de même, pour que sa sœur ne perçoive pas son trouble. Tu as changé, ajouta-t-il. Tu es devenue plus entreprenante, tu mets des sous-vêtements aguicheurs, tu m'entraînes dans les coins sombres pour m'embrasser lors des dîners d'affaire, et…

— Ça ne te plaît pas ?

— J'adore ça, termina-t-il avant de l'embrasser et de la coucher sur le lit. Ludméa a une bonne influence sur toi.

Line éclata de rire et secoua la tête.

— Tu plaisantes ? Ludméa est timide comme tout, je crois qu'elle serait choquée si j'entamais ce genre de discussions avec elle.

— Quel genre de discussions ? la taquina son frère.

Même à la clarté incertaine du néon, il la vit rougir.

— Tu sais bien, fit-elle d'un ton évasif. Des discussions de filles ! Mais nous n'en parlons jamais, ça la gêne.

— C'est vrai ? Pourtant, je croyais que Ruan était plutôt satisfait, s'étonna-t-il.

— Tu sais ce qu'on dit : ce sont celles qui en parlent le moins qui en font le plus.

— Il la frappe toujours ?

Line s'assit sur le lit et son visage perdit toute gaieté.

— Oui, malheureusement. Pas souvent, mais ça arrive. Elle le cache bien, et il la frappe rarement au visage.

— Et elle ne s'est encore rendu compte de rien ?

— Non. Entre Ruan qui la drogue et moi qui la persuade qu'il n'a rien à voir avec ses bleus, la pauvre gosse ne sait plus où elle en est.

— C'est cruel.

— Nous n'avons pas le choix, rétorqua-t-elle. Tu crois peut-être que ça me plaît de lui faire cela ? C'est mon amie ! J'adore cette fille. Elle est drôle, sensée, toujours de bonne humeur… Je me suis attachée à elle. Et tu devrais les voir ensemble ! Ruan est tellement tendre avec elle ! Il lui offre des fleurs, il l'emmène dans les dîners, il lui achète de magnifiques robes…

— Je sens comme du reproche dans ta voix, avança Lúka.

— Ça fait longtemps que tu ne m'as plus offert de fleurs.

— Line, j'ai quelque chose pour toi, murmura-t-il. Je voulais te le donner ce soir, mais finalement, j'aime mieux le faire maintenant que nous sommes seuls.

Il se releva et elle le suivit du regard, perplexe. Il s'habilla rapidement et quitta la pièce, sans oublier de refermer la porte derrière lui, au cas où leur fils viendrait réclamer que Z'arkán projette son dessin animé. Line récupéra ses sous-vêtements et passa à la salle de bain, rongée par la curiosité. Lúka avait quelque chose pour elle ?!! Lui qui ne lui offrait jamais rien ? Elle prit une douche rapide et mit ses sous-vêtements. Son frère venait tout juste de revenir et il lui sourit. Elle éclata de rire tant son expression était comique.

— Tu es encore plus impatient que moi ! se moqua-t-elle.

Il ne répondit rien et lui tendit un carton enveloppé dans du papier cadeau turquoise. Line s'assit sur le sol sans plus de cérémonie et le secoua. Il y avait quelque chose de lourd à l'intérieur. Lúka s'installa à côté d'elle, les yeux brillant d'anticipation.

— C'est toi qui as fait le paquet, je vois.

Il rougit et elle caressa sa joue avec tendresse, avant de reporter toute son attention sur le cadeau. Soigneusement, elle détacha l'adhésif, prenant plaisir à faire languir son frère. Elle le sentait tendu, inquiet, presque. Ce cadeau semblait avoir une importance toute particulière à ses yeux, ce qui ne fit qu'attiser sa curiosité.

Le papier cadeau finit par céder et elle le plia avec des gestes lents, avant de le poser sur le sol. Le carton était blanc, satiné, fermé lui aussi par de l'adhésif. Line s'y attaqua, et bientôt, elle put soulever le couvercle de la boîte. Elle se tourna vers Lúka pour lui sourire, mais il était trop nerveux pour lui rendre la pareille.

— Tu ne veux vraiment pas l'ouvrir ?

— Je fais durer le plaisir, expliqua-t-elle, satisfaite de sentir poindre l'impatience dans la voix de son frère.

— Ça m'angoisse. Dépêche-toi de l'ouvrir, s'il te plaît ! Ça fait une semaine que j'attends ce moment.

Elle ouvrit enfin la boîte de carton et poussa une exclamation de surprise.

— Oh, Lúka ! souffla-t-elle, les yeux remplis de larmes.

— Ça ne te plaît pas ? s'inquiéta-t-il. Je pensais que…

Elle éclata en sanglots et se réfugia dans ses bras. Lúka la serra contre lui, un peu gauche et terriblement coupable.

— Je n'aurais pas dû, se reprocha-t-il. Je croyais que tu en avais envie, mais ce n'était pas une bonne idée.

— Ne dis pas ça… C'est merveilleux ! Je suis si heureuse ! Comment fais-tu pour arriver encore à me surprendre, après toutes ces années ?

Il se détendit et un sourire se dessina sur ses lèvres.

— Tu ne veux pas les essayer ?

Elle essuya ses larmes du revers de la main et hocha la tête. Plongeant les mains dans la boîte de carton, elle en sortit une paire de pointes turquoise. Elle les enfila et sourit.

— Elles sont parfaites ! Comment as-tu fait ?

Il éluda la question d'un haussement d'épaule et Line admira ses chaussons de danse.

— Le vendeur a dit qu'il faudrait que tu couses les rubans, fit Lúka.

— Je sais, répondit Line avec un grand sourire. Tu les as fait faire, n'est-ce pas ?

— Tu n'aimes pas le rose, rétorqua-t-il. Et je voulais qu'elles soient comme les anciennes. Tu vas pouvoir recommencer à danser, à présent.

Les larmes se remirent à couler sur les joues de Line et elle prit les mains de son frère dans les siennes.

— Merci, Lúka. Tu n'aurais pas pu me faire un plus beau cadeau.

— J'ai remis la barre dans la salle où tu t'entraînais et j'ai tout débarrassé, annonça-t-il.

— Tu es merveilleux, souffla-t-elle.

— J'aurai le droit de te regarder danser ?

Elle rit et se jeta dans ses bras. Lúka l'embrassa, sentant le goût salé de ses larmes sur ses lèvres. Que deviendrait-il sans elle ?

***

Mikhail était plongé dans ses coloriages, la bouche barbouillée de feutre et les cheveux en bataille. Assise dans un fauteuil, Lyen lisait tranquillement, en levant de temps à autre les yeux de son livre pour surveiller le petit garçon. Plus les années passaient, plus elle trouvait difficile de le détester. Certes, il ressemblait à Lúka, mais ce n'était qu'un enfant de quatre ans ; il n'était pas responsable des erreurs de ses parents. Pourtant, elle savait qu'elle ne pouvait pas se permettre d'avoir ce genre de pensées. La femme en noir le lui avait répété cent fois : la haine était la clé, et la pitié était le début de la défaite.

— Ne mets pas les feutres dans ta bouche, Mikhail, soupira-t-elle.

Le petit garçon lui sourit et essuya ses lèvres bleues.

— J'ai fait un dessin pour toi.

Il saisit une grande feuille et la lui apporta. Lyen regarda le dessin, touchée. Les traits étaient maladroits, néanmoins elle se reconnaissait sans mal : il s'était donné de la peine, allant jusqu'à orner ses tresses des perles qu'elle portait parfois.

— Lyen, pourquoi tes yeux ne sont pas comme les miens ? demanda-t-il en grimpant sur ses genoux.

Elle l'aida à s'installer contre elle et ébouriffa sa tignasse emmêlée. Son fils lui ressemblait sûrement, s'il vivait encore. Quel âge avait-il, à présent ? Tant de temps avait passé ! Ludméa s'occupait-elle de lui ? Elle savait que Line se rendait souvent sur Lambda et qu'elle connaissait bien la jeune femme, cependant, elle avait refusé de lui révéler quoi que ce soit sur ses enfants. Lyen serra le petit garçon contre elle, un peu triste. Line et Lúka ne s'occupaient pas beaucoup de lui. L'homme était trop pris par son travail, quant à sa sœur, elle passait quasiment toutes ses journées en voyage. Et depuis qu'elle s'était remise à la danse, elle ne faisait plus que de brèves apparitions auprès d'eux. Mikhail dormait avec ses parents et prenait ses repas avec eux, mais le reste du temps, il était avec elle, si bien qu'elle avait un peu l'impression d'être devenue sa seconde mère.

— Il n'y a pas que mes yeux qui sont différents, répondit-elle. Je viens d'un autre monde.

— Et tout le monde a six doigts à chaque main, là-bas ?

Il prit sa main dans les siennes, l'étudiant une fois de plus. Mikhail avait toujours été fasciné par ses doigts. Elle lui sourit, et l'espace d'un instant, elle se revit, enfant, en train d'observer les mains de Line. Sa curiosité avait été la même, les circonstances, tellement plus dramatiques.

— Tout le monde, confirma-t-elle.

— J'aimerais bien avoir des mains comme les tiennes ! Ça doit être plus facile, pour jouer du piano.

— Je ne sais pas. Je n'en ai jamais joué. Ton père ne me laisse pas approcher le piano, ajouta-t-elle.

— J'aime quand il joue. Et Maman aime, aussi. Elle ferme les yeux, et elle a l'air heureuse. J'espère qu'il m'apprendra, un jour.

— Tu n'as qu'à le lui demander, suggéra Lyen. Il sera sûrement très content.

— Je lui ai déjà demandé. Il a dit que j'étais trop jeune. Mais je suis toujours trop jeune, j'en ai marre ! se plaignit-il. Je veux jouer du piano ! Et je veux aller à l'école !

— Tu vas y aller bientôt. Ne sois pas si impatient.

Il se mit à bouder, et sa mine était si pathétiquement désespérée que Lyen éclata de rire. Elle se pencha et prit une serviette. Mikhail crispa ses paupières, les lèvres pincées.

— Arrête de faire le bébé ! Il faut bien que je te débarbouille, tu t'es mis du feutre partout. Si ton père te voit comme ça, il ne sera pas content.

Elle frotta son visage avec la serviette humide et les traces de feutre s'atténuèrent. Ce n'était pas parfait, mais il y avait déjà une nette amélioration. Elle l'embrassa sur le front, prise d'une impulsion subite.

— Voilà, tu ressembles de nouveau à un vrai petit garçon.

Il ne répondit rien et se contenta de la dévisager, ses grands yeux verts remplis de surprise. Lyen, un peu mal à l'aise, reprit le livre qu'elle avait posé sur le sol.

— Tu veux que je te lise une histoire ? proposa-t-elle.

Il hocha la tête et se cala dans ses bras, le regard rivé aux pages du livre. La jeune femme se concentra. Elle avait encore du mal avec le français. Elle avait été obligée d'apprendre cette langue après la naissance de Mikhail, et Line lui avait passé de nombreux livres pour qu'elle puisse se perfectionner. Elle aimait lire des histoires au petit garçon, et c'est sans doute pour cela qu'elle y mettait tant de bonne volonté.

— "Ma bien-aimée, mon abandonnée, ma perdue, je t'ai laissée là-bas au fond du monde, j'ai regagné ma chambre d'homme de la ville avec ses meubles familiers sur lesquels j'ai si souvent posé mes mains qui les aimaient, avec ses livres qui m'ont nourri, avec son vieux lit de cerisier où a dormi mon enfance…"[1]

— Merisier, corrigea Mikhail.

— Pardon ?

— C'est "avec son vieux lit de merisier où a dormi mon enfance". Tu as dit cerisier.

Lyen relut la phrase et reconnut son erreur. Elle jeta un regard étonné au petit garçon.

— Ta mère t'a lu ce livre ? demanda-t-elle.

— Non.

— Ton père, alors ? insista-t-elle, bien qu'elle sache que Lúka ne lui aurait pas lu ce genre d'histoires.

Mikhail secoua la tête, un sourire sur ses lèvres encore légèrement bleutées.

— Tu sais lire ? souffla-t-elle. Lis-moi la suite, ordonna-t-elle sans attendre sa réponse.

Il prit le livre entre ses mains et se redressa, très concentré.

— "… avec son vieux lit de merisier où a dormi mon enfance et où, cette nuit, j'ai cherché en vain le sommeil. Et tout ce décor qui m'a vu grandir, pousser, devenir moi, me paraît aujourd'hui étranger, impossible. Ce monde qui n'est pas le tien est devenu un monde faux, dans lequel ma place n'a jamais existé."

Il leva un regard un peu inquiet vers Lyen, guettant son approbation. La femme ne réagit pas, les yeux perdus dans le vague. Ainsi, Mikhail savait lire… Etait-ce si étonnant ? Sans doute que non. Après tout, elle aussi avait appris seule. Oh, bien sûr, elle connaissait déjà le concept de lecture et elle pouvait lire la langue de son peuple. Mais celle-ci était tellement différente de la langue des anciens ! Lorsque Lúka lui avait donné les livres, il avait eu la bonté de lui fournir également une traduction de ceux-ci dans sa langue, ce qui lui avait permis d'apprendre à lire et de comprendre les histoires.

— Qui t'a appris, Mikhail ? lui demanda-t-elle.

— Mais, c'est toi ! s'écria-t-il comme si c'était l'évidence même.

— Moi ? répéta-t-elle, perplexe.

Puis, elle comprit. Depuis deux ans, elle lui lisait des histoires. Et chaque fois, il s'installait sur ses genoux, les yeux rivés aux pages. Elle avait la manie de suivre du doigt les mots qu'elle prononçait. La langue était relativement nouvelle pour elle ; elle lisait lentement. Au début, elle se trompait souvent, reprenait, répétait les phrases, et lui expliquait ce qu'il ne comprenait pas. Parfois, c'était elle qui ne comprenait pas, et lui qui lui expliquait. Elle avait commencé avec des livres d'images, quand il était plus jeune, et peu à peu, à mesure qu'elle s'améliorait et qu'il grandissait, elle avait choisi des ouvrages plus compliqués. Et à présent, Mikhail savait lire.

— Tu me lis la suite, dis ? réclama-t-il.

— Tu ne veux pas le faire toi ?

— Non, j'aime bien quand tu me lis des histoires. Maman n'a jamais le temps, et ça fait longtemps que Papa ne le fait plus non plus.

Il leva la tête vers elle et lui fit un sourire, mais ses yeux trahissaient sa tristesse. Elle caressa ses cheveux, le cœur serré. Line et Lúka n'auraient jamais dû avoir d'enfant. Ils étaient bien trop emmêlés dans leurs problèmes personnels pour s'occuper de leur fils. Entre une mère égoïste et un père qui fuyait ses responsabilités, Mikhail grandissait comme il le pouvait. Certes, Line faisait parfois des efforts. Elle sortait se promener avec lui, elle jouait avec lui, elle mangeait avec lui, mais être mère n'était pas un travail à mi-temps, et cela, elle ne paraissait pas l'avoir compris. Elle aimait son fils, nul n'aurait pu le nier. Cependant, tout était arrivé trop vite : la mort de son père, ses premières sorties du laboratoire, la découverte du monde extérieur, Mikhail, et à présent, Ludméa, à qui elle s'attachait plus que de raison. Line ne savait plus où elle en était, et Lyen le comprenait bien, même si elle n'approuvait pas. Lúka, quant à lui, était tout simplement incapable de s'occuper de son fils ; il avait déjà du mal à s'occuper de Line. Les relations humaines n'avaient jamais été son fort, et il était si tourmenté par sa culpabilité que cela n'allait pas en s'arrangeant. Il adorait Mikhail, mais il était déchiré entre la volonté de ne pas répéter les erreurs que son père avait commises avec lui et celle de ne pas faire de lui un enfant insolent et capricieux. En conséquence de quoi, il fuyait et ne s'impliquait que très peu dans l'éducation de son fils.

Elle reprit le livre et commença à lui lire la suite. Au bout d'un moment, Mikhail ferma les yeux et se blottit tout contre elle. Elle observa son visage paisible. La lumière avait baissé et se reflétait faiblement sur ses boucles sombres, et ses paupières closes cachaient les iris émeraude qui la troublaient tant. Lorsque le petit garçon dormait, elle pouvait presque imaginer qu'il s'agissait de son fils Yolan. Elle lui caressa la joue, un sourire aux lèvres, et déposa un tendre baiser dans ses cheveux. Mikhail ouvrit les yeux et plongea ses yeux dans les siens.

— J'aime bien quand tu m'embrasses, Lyen. Maman ne le fait plus…

Un bruit les fit sursauter tous les deux, et Lyen se redressa, tendue. Lúka se tenait dans l'embrasure de la porte et les fixait, la mâchoire crispée et les poings serrés.

— Comment oses-tu ?

— Papa ! s'écria le petit garçon, avant de sauter des genoux de Lyen pour courir vers son père.

Lúka ignora Mikhail, les yeux rivés sur la jeune femme. Il s'avança vers elle et elle se leva, le toisant de toute sa hauteur. Elle était un peu plus grande que lui, et elle savait qu'il détestait cet état de fait. Il referma la main sur son poignet.

— Je t'interdis de toucher à mon fils !

— Si tu t'occupais un peu plus de lui, il ne rechercherait pas mon affection, lui fit-elle remarquer.

Il resserra sa poigne et elle se mordit la lèvre pour ne pas laisser échapper un cri de douleur.

— Mikhail n'est pas à toi, L.I. !

— Peut-être, mais il faut bien que quelqu'un le garde, non ? Tu crois que je n'ai pas compris votre petit manège ? insinua-t-elle.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Lyen avait l'impression que ses os allaient se briser. Les doigts de Lúka s'enfonçaient dans sa chair et elle sentait le goût du sang dans sa bouche.

— Papa, qu'est-ce que tu fais ? demanda Mikhail d'une toute petite voix.

Lúka ne répondit pas, ne quittant pas des yeux le visage de Lyen qui perdait peu à peu ses couleurs.

— Comment peux-tu faire cela devant ton fils ? murmura-t-elle. N'as-tu pas honte de toi ?

Il serra plus fort, et cette fois-ci, elle ne put retenir un gémissement de douleur.

— Papa, lâche-la, tu lui fais mal ! cria Mikhail.

— Tu te crois maligne, à me narguer tout le temps ? reprit Lúka. Tu complotes contre moi, contre Line… Tu penses peut-être que je ne le sais pas ? Et maintenant, tu essaies de nous prendre notre fils ?

Lentement, il tordit son poignet, les yeux durs et les commissures des lèvres blanchies par la colère.

— Tu vas me casser le bras, gémit-elle. Arrête ! Pas devant ton fils, je t'en prie !

— Il faudra qu'il apprenne un jour, de toute manière. Regarde-moi bien, Mikhail, fit-il à l'adresse du petit garçon. C'est comme ça qu'on traite les traîtres.

— Tu es malade ! Il a quatre ans ! Arrête ça !

Il avait légèrement relâché sa poigne, mais il serra à nouveau. Lyen déglutit avec peine. Elle avait toujours supporté qu'il la frappe. En un sens, elle pouvait même dire qu'elle aimait la violence qu'il manifestait à son égard. C'était tellement plus facile de le haïr ! Lorsque son poing s'écrasait sur son visage, elle souffrait, cependant, cette souffrance ne durait que quelques secondes. Mais là, c'était différent. La douleur s'immisçait en elle, de plus en plus forte. Et Lúka ne se contrôlait plus. Elle sentait qu'il pouvait lui briser le poignet d'un instant à l'autre.

— Papa ! Arrête ! Laisse-la !

Le petit garçon se mit à sangloter, et Lyen s'attendait à ce que l'homme la lâche pour s'occuper de son fils, mais il n'en fut rien. Lúka paraissait insensible à tout ce qui se passait autour de lui. Il n'y avait plus que lui et elle, et la haine qui les rongeait depuis plus de vingt ans.

— Il y avait une limite à ne pas franchir, L.I. ! gronda-t-il. Cette fois-ci, tu as été trop loin !

— Ce n'était… qu'un… baiser !

— Tu n'as pas à embrasser mon fils !

— Tu ne l'as… jamais embrassé… hoqueta-t-elle, la bouche en sang.

— C'est faux !

— C'est vrai ! hurla Mikhail.

Il tendit les mains vers son père et Lúka fut soudain projeté contre le mur. Il s'écrasa contre la petite étagère et tomba au sol. Lyen relâcha les larmes qu'elle retenait et se retourna pour que Mikhail ne la voie pas pleurer. Son poignet portait la marque violacée de ses doigts et elle grimaça lorsqu'elle tenta de le plier. Il n'était pas cassé, cependant ce n'était pas passé loin. Elle s'essuya la bouche, sécha ses joues de la manche de son pull, et fit face à Mikhail. Le petit garçon était choqué. Il regardait son père d'un air apeuré, ses grands yeux écarquillés et les mains tremblantes.

— Je l'ai tué ?

Lyen jeta un regard à Lúka. L'homme était inconscient et du sang s'échappait d'une plaie sur sa tempe, mais elle sentait que sa vie n'était pas en danger. Elle n'allait certainement pas s'approcher de lui pour vérifier son pouls, de toute manière.

— Non, tu ne l'as pas tué, répondit-elle.

Elle lui ouvrit ses bras, et il s'y précipita, les épaules secouées de sanglots. Elle le souleva de terre, pliant son poignet avec difficulté, et sortit de la pièce, sans toutefois résister au plaisir d'envoyer un coup de pied dans la jambe de Lúka.

— Papa a été méchant, décréta Mikhail. Il t'a fait du mal. Je voulais juste qu'il te lâche !

— Tu n'as pas à te sentir coupable. Je suis très fière de toi. Tu m'as sauvée, lui chuchota-t-elle à l'oreille.

— Mais c'est mon père. Je l'ai frappé, et c'est mal.

— Il voulait me casser le bras, lui fit remarquer Lyen.

— Il va me détester, pleura-t-il.

— Non, c'est lui qu'il va détester.

Ils arrivaient devant la grande salle où Line passait ses après-midi à danser. Lyen fut tentée de ne rien lui dire et de laisser Lúka baigner dans son sang, cependant, elle était très consciente de la présence du petit corps tremblant de Mikhail contre le sien. Il avait besoin de sa mère, même si celle-ci ne savait pas comment l'aimer.

Line avait ôté ses chaussons de danse et massait ses pieds nus avec une petite grimace de douleur. Son fils courut vers elle et se jeta dans ses bras, en pleurs. La jeune femme leva un regard étonné vers Lyen et son visage se décomposa.

— Oh non, Lyen ! Ne me dis pas que Lúka t'a encore frappée ?

Pour toute réponse, celle-ci rabattit la manche de son pull et lui montra les traces rouges sur son poignet. Line désigna son fils, puis Lyen, dans une question muette. Avait-il vu ce qui venait de se passer ?

— Line, je pense que tu devrais venir avec moi, décréta-t-elle. Mikhail, ce n'est pas bientôt l'heure de ton dessin animé ?

— M'en fiche !

— Ta mère et moi avons besoin de discuter à propos de ton père, précisa-t-elle. Je pense que tu devrais aller regarder ton dessin animé.

Il détacha ses bras de sa mère et courut hors de la pièce, sous le regard surpris de Line.

— Lyen, est-ce que tu peux m'expliquer ce qui se passe ? demanda-t-elle une fois que le petit garçon eut disparu.

— Il se trouve que ton fils a flanqué une bonne dérouillée à ton frère, répondit-elle sans parvenir à dissimuler un léger sourire de satisfaction. Il est inconscient et je pense qu'il risque d'avoir mal à la tête pendant quelques jours. Ne t'inquiète pas, sa vie n'est pas en danger.

Line porta une main à sa bouche, les yeux écarquillés d'horreur. Elle bondit sur ses pieds et attrapa Lyen par les épaules.

— Où est-il ? la pressa-t-elle.

— Dans l'ancienne chambre de Mikhail, mais il ne risque rien. Tu devrais aller voir ton fils. Il a été très choqué par ce qui s'est passé, ajouta-t-elle.

Le visage blême, Line laissa retomber ses mains. Un instant, elle sembla hésiter, puis quitta la pièce. Lyen l'entendit courir dans le long couloir : elle rejoignait Lúka. Quelques secondes plus tard, Mikhail venait glisser sa main dans la sienne.

— Tu ne vas pas regarder ton dessin animé ? s'étonna-t-elle.

— Maman est allée voir Papa, n'est-ce pas ?

Ses yeux étaient remplis de larmes. Il renifla et essuya son nez du revers de sa manche, désespéré.

— Ton père est blessé, répondit-elle.

Il acquiesça lentement, néanmoins Lyen sut qu'il avait déjà compris. Cela avait toujours été "Line et Lúka". Personne — pas même leur propre fils — ne pouvait s'immiscer dans leur monde. Ils aimaient Mikhail, mais cet amour n'était rien en comparaison de ce qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Des jumeaux, des âmes sœurs, des amants, ils étaient tout cela, et dans ce couple fusionnel, leur fils n'avait pas sa place.

Lyen n'avait qu'un pas à faire, et l'enfant serait à elle.

Elle s'agenouilla à la hauteur du petit garçon et l'embrassa sur le front.

— Viens, on va aller le regarder ensemble, ton dessin animé, tu veux bien ?

 



[1]La Nuit des Temps, René Barjavel