CHAPITRE XVII
Line pleurait doucement, couchée sur son lit. A côté d'elle, Saraï caressait ses cheveux noirs, le visage triste. Elle ne savait plus quoi faire pour la réconforter.
— Je voulais avoir ce bébé, Grand-mère ! sanglota la jeune fille.
— Je sais, ma chérie. Nous avons tous souhaité que tu sois enceinte. Sur Toria, nous aurions eu d'autres moyens pour nous assurer de la réussite de notre projet, mais ici…
Elle soupira, ses yeux clairs perdus dans le vague. Elle l'avait senti il y avait déjà plusieurs semaines, cependant, elle s'était bercée d'illusions, s'était dit qu'elle se trompait peut-être. Line n'était pas enceinte, et il faudrait l'accepter. Elles devaient reprendre leur plan initial.
— J'ai tout essayé pour mettre toutes les chances de mon côté ! insista-t-elle. Tu m'avais interdit de le revoir, mais je voulais ce bébé, je le voulais !
Elle releva son visage mouillé de larmes et Saraï l'attira contre elle, la berçant doucement.
— Tu l'aimes, n'est-ce pas ?
— Non, tu sais bien que non ! Mais… Il a été si gentil avec moi !
Saraï réprima de justesse ses paroles. Cet homme n'avait pas été gentil, il avait surtout été trop heureux de trouver une splendide jeune fille déterminée à satisfaire tous ses désirs. Line était encore bien naïve. C'était compréhensible : elle était si jeune ! Elle-même n'était pas très différente lorsqu'elle avait son âge… Et elle, personne ne l'avait soutenue. Son frère avait tenté de sauver son honneur, cependant, après toutes les années qui s'étaient écoulées, elle réalisait que cela n'avait pas été la meilleure solution. Si seulement elle pouvait changer le passé !
Le cœur serré, elle tira quelque chose de sa poche, qu'elle remit entre les mains de Line. La jeune fille lui lança un regard étonné.
— Grand-mère ?
— Tu peux la garder. Je savais que tu aurais envie d'avoir une photo de lui, je la lui ai prise avant qu'il ne parte, expliqua-t-elle.
Une partie de la photographie avait été déchirée, pourtant Line la reconnut sans peine : c'était celle qui montrait Lúka en compagnie de cette jeune fille blonde aux grands yeux jade. Elle ferma les yeux, prenant une profonde inspiration pour calmer les sanglots qui menaçaient d'éclater à nouveau. Non, elle ne l'aimait pas. Elle savait qu'elle ne l'aimait pas. Alors pourquoi ne pouvait-elle s'empêcher de penser à lui sans cesse ?
— Je comprends ce que tu ressens, souffla Saraï.
— Non, tu ne comprends pas ! rétorqua Line. Mais merci pour cette photographie.
La vieille femme se releva et fit quelques pas en direction de la fenêtre. La nuit était tombée depuis une heure déjà, et l'immense jardin s'étendait à ses pieds sous la lueur des deux lunes. Saraï s'appuya contre le rebord de la fenêtre, ses mains ridées crispées sur le tissu de sa robe.
— Line, ma chérie… Un jour, tu m'as dit que je n'avais pas la moindre idée de ce que tu avais vécu. Je m'étais promis de ne jamais dévoiler la vérité, mais à présent, j'aimerais que tu le saches.
Line s'assit sur le lit et la regarda. Saraï fixait toujours le jardin, le visage tendu et les épaules basses. Elle souffrait, c'était certain.
— Lorsque j'avais ton âge, je vivais encore sur Toria. J'avais tout ce que je voulais, dans la minute qui suivait ma demande. J'étais une duchesse, et la préférée de mon père. Et le fait d'être la plus jeune a certains avantages, tu as sans doute pu t'en rendre compte. Je n'aurais pu rêver d'une vie meilleure. Mes frères m'aimaient, mes parents m'aimaient, tout le monde m'aimait. J'étais très belle et j'étais loin d'être la dernière à le savoir, crois-moi. En tant que noble, ma famille était invitée à tous les dîners au palais, et pour mes parents, c'était toujours une occasion de nous montrer, Jacob et moi. Mon grand frère était déjà fiancé à une charmante cousine, qu'il aimait beaucoup. Mais Jacob était en âge de se trouver une compagne, et mes parents espéraient un mariage important, comme il n'avait pas la moindre trace de don. La jeune sœur du roi était la femme qu'ils visaient, et ils n'étaient pas les seuls… Margot était une très belle femme et recevait des propositions de mariage de toute l'Alliance. Bien entendu, tout cela était principalement politique, et l'amour n'avait pas grand-chose à dire.
— Ce devait être horrible pour elle d'être manipulée ainsi, soupira Line.
Elle imaginait très bien ce que cette jeune femme avait dû ressentir : être utilisée par ses proches n'avait rien de très flatteur.
— Oh, détrompe-toi. Margot était tout à fait consciente de tous les accords qui se signaient à son propos. Beaucoup disaient qu'avec son intelligence, elle aurait mérité d'être sur le trône à la place de son frère. Elle laissait à sa mère le soin de mener les négociations, mais en réalité, c'était elle qui décidait tout.
— Comment sais-tu tout cela ? s'étonna la jeune fille.
— Margot était mon amie. Je savais depuis longtemps qu'elle n'épouserait jamais mon frère. Pour elle, une alliance avec une famille amie — et qui plus est, une branche cousine de sa propre famille — ne présentait aucun intérêt. Je passais beaucoup de temps au palais, elle aimait m'avoir près d'elle. Margot était toujours entourée, mais elle se sentait très seule. Les gens ne pensaient qu'à une chose : profiter d'elle. Au moins, elle savait que ce n'était pas mon cas. J'étais jeune, je n'avais que faire de ces conspirations entre familles, de la lutte pour le pouvoir, des mariages arrangés. À vrai dire, j'essayais de ne pas trop me préoccuper du sort de mon frère Jacob. J'imagine que je voulais éviter de penser que je serais la prochaine à être le sujet des éternelles négociations.
— Je trouve que c'était une vie atroce, décréta Line. On devrait avoir la possibilité de choisir celui avec qui on veut s'unir.
— Alpha est une alliance basée sur la démocratie, ma chérie. Toria est un royaume. C'est très différent. J'avais été élevée pour accepter mon sort, comme tous les héritiers de familles nobles.
— Moi, je me serais rebellée ! Si on avait voulu m'unir à un homme que je n'aimais pas, je serais partie.
— Tu as accepté de coucher avec Lúka pour donner un héritier à la famille d'Alencourt, lui fit remarquer Saraï.
— C'était très différent. C'était ma mission. Et j'ai échoué, ajouta-t-elle tout bas.
— Ma mission était de permettre une alliance entre familles. Je ne voyais pas l'intérêt de me rebeller. J'étais à peine plus qu'une enfant. Pour moi, l'amour était quelque chose de vague dont les gens évitaient de parler. Un sujet tabou. Seuls importaient les accords entre familles et les héritiers que l'on pourrait donner à son futur époux. Je n'étais pas différente des autres. Toute ma vie, j'avais été élevée en sachant qu'un jour, mes parents choisiraient celui qui deviendrait mon mari. Mais j'aimais ma liberté, et à force de côtoyer Margot, j'ai commencé à comprendre qu'une union signifierait la mort de cette liberté. Alors j'essayais de ne pas y penser. Je n'avais que quatorze ans, mes parents ne commenceraient pas les négociations avant une année au moins. Je profitais de ma jeunesse, je m'amusais.
Saraï se tourna vers Line, et la jeune fille vit la tristesse qui s'était peinte sur son visage. La femme vint la rejoindre et s'assit près d'elle, prenant sa main dans la sienne.
— Et un jour, je suis tombée amoureuse d'un homme, reprit-elle.
— C'est vrai ? s'étonna Line.
— Bien sûr ! Qu'est-ce que tu crois ? Que j'ai été une vieille femme desséchée pendant toute ma vie ? Que mon cœur est froid comme la pierre ? fit-elle d'un ton un peu acerbe.
— Excuse-moi.
— Je le connaissais déjà depuis des années, mais jamais encore je ne l'avais regardé comme un homme. Et un jour, nous avons eu l'occasion d'échanger quelques mots. J'ai découvert que je ne savais rien de lui, et qu'il était tout à fait charmant. Il me plaisait, et jusqu'alors, rien ne m'avait été refusé. J'étais un peu comme Margot, en réalité. Certes, je n'étais pas de sang royal, mais j'étais la Duchesse d'Alencourt, et aucun homme ne crachait sur une alliance avec une famille comme la mienne. J'aurais pu avoir n'importe qui. Sauf lui, bien sûr. Et c'est sans doute pour cela que je l'ai voulu, lui.
— Mais qui était-il, Grand-mère ? Pourquoi ne pouvais-tu pas t'unir à lui ?
Line avait presque réussi à oublier sa tristesse. A présent, elle était suspendue aux lèvres de sa tante, buvant ses paroles. Saraï ne lui avait jamais parlé de sa jeunesse sur Toria, et c'était un immense privilège que de l'entendre lui dévoiler les secrets de son passé.
— Il était déjà marié, soupira la vieille femme. Avec l'héritière d'une famille qui avait longtemps été l'ennemie de sa propre famille. Leur union était la promesse d'une paix entre leurs familles, et c'était plus important que leurs sentiments. Sa femme était belle, mais froide. Je pense qu'il s'ennuyait, avec elle. Cela faisait dix ans qu'ils étaient unis et elle n'était pas parvenue à lui donner un héritier. Et c'est ce qui rendait Margot encore plus désirable aux yeux de tous.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle était sa sœur, et que s'il n'avait pas d'héritier, ce serait son fils à elle qui monterait sur le trône à sa mort.
Line retint une exclamation étonnée, comprenant enfin.
— Oui, l'homme que j'aimais était le roi, et bien sûr, une union entre nous était impensable.
— Et lui, est-ce qu'il t'aimait ?
— Il me connaissait à peine. J'étais simplement l'amie de sa jeune sœur, et il ne se préoccupait guère d'autre chose que des affaires politiques de la planète. Toria était à deux doigts d'entrer à nouveau en guerre avec Alpha.
— Oh, soupira Line. Ça a dû être dur pour toi.
Saraï se mit à rire, caressant les cheveux noirs de sa nièce avec tendresse.
— Me connais-tu si mal ? se moqua-t-elle. Penses-tu que je suis de celles qui abandonnent ? Que ces quelques obstacles m'ont découragée ? Je me suis arrangée pour être de plus en plus souvent au palais. Margot se doutait probablement de quelque chose, mais elle était si sûre que son frère se fichait de moi qu'elle n'est pas intervenue. Si elle avait su… Andrew n'était pas insensible à mes charmes, et il nous arrivait de nous promener dans les jardins du palais, simplement pour parler de tout et de rien. Il avait besoin d'un peu de détente, et passer ne serait-ce que quelques minutes avec quelqu'un pour qui la politique n'était qu'un concept abstrait lui permettait de se défaire du carcan de ses responsabilités et de les oublier un instant.
— Et il t'a embrassée ? demanda la jeune fille, les yeux brillants.
Saraï lui sourit. Parfois, elle oubliait que Line n'était encore qu'une adolescente qui passait son temps à lire des romans à l'eau de rose et qui rêvait d'être à la place d'une de ces belles héroïnes, de vivre une histoire d'amour idyllique.
— Non, bien sûr. Crois-tu que les conseillers du roi l'auraient laissé se promener sans protection dans les jardins ? N'oublie pas que la menace de la guerre flottait tout autour de nous… Mais à mesure que les semaines passaient, il me manifestait de plus en plus de petites attentions : il me faisait livrer de magnifiques robes, il me souriait lorsqu'il me voyait passer au bras de sa sœur, la place qu'il réservait à ma famille lors des dîners officiels se rapprochait toujours un peu plus de la sienne… Et moi, je passais des heures à coiffer mes longs cheveux, à me faire belle pour lui. Mes parents se doutaient de quelque chose et ils n'appréciaient guère. Ils m'ont interdit d'aller au palais, mais Andrew m'a réclamée. Je m'en souviens encore…
Ses yeux se perdirent dans le vague comme elle se rappelait le jour où un messager mandé par le roi s'était rendu devant son père afin de l'inviter elle pour le gala de la nouvelle année. Il lui avait signifié le désir du roi de voir la jeune duchesse à sa table et son père avait été contraint de la laisser se rendre au gala. Elle avait eu droit à un sermon devant toute sa famille, mais son sourire n'avait pas quitté ses lèvres. Un peu plus tard dans la journée, un autre messager lui avait apporté une robe splendide…
Line, la main dans celle de sa tante, pouvait suivre le fil de ses pensées et sourit elle aussi. Etre réclamée par le roi, ce devait être quelque chose !
— Il a ouvert le bal avec la reine, comme il le faisait chaque année, mais ensuite, c'est avec moi qu'il a dansé. Cela a froissé plus d'une famille. Je crois qu'il n'a simplement plus pensé au protocole tant il avait envie de m'avoir officiellement et légitimement dans ses bras, même si ce n'était que le temps d'une danse, fit Saraï. J'étais heureuse, il n'y avait plus rien d'autre au monde que sa main posée sur ma taille et ses doigts mêlés aux miens. Lorsque la danse s'est terminée, il m'a effleuré la joue en souriant, puis s'est éloigné. Il devait suivre le protocole, et il l'a fait. Il s'est dirigé vers Milla von Losch et l'a invitée à danser. Un jeune baron m'a demandé de lui accorder une danse, et j'ai accepté. Andrew et moi n'arrêtions pas d'échanger des regards, des sourires. Il ne pouvait pas m'inviter à nouveau, c'eût été indécent, et je le savais. Mais il avait envie de danser avec moi, c'était limpide. Lorsqu'il a eu fini de danser avec toutes les héritières de familles nobles, la soirée touchait presque à sa fin.
— Je n'aimerais pas être roi, déclara Line.
— Ce n'est pas une vie très joyeuse, en effet, reconnut Saraï. Andrew n'était pas heureux, n'importe qui pouvait le voir. Mais il était le seul garçon, et son père lui avait transmis le fardeau de la royauté. Je crois que, d'une certaine manière, il était satisfait que sa femme ne puisse pas lui donner d'héritier. Cela lui laissait la possibilité d'abdiquer pour laisser la place aux enfants de sa sœur.
— Il a dansé avec toi à nouveau, ce soir-là ? demanda la jeune fille.
— Oui. Une fois que la plupart des invités furent partis et que la reine se fut retirée dans ses appartements, il m'a invitée à nouveau. Et il ne m'a plus quittée, ajouta-t-elle. Andrew avait le don, et nous n'avions pas besoin de mots. Je pense que tout aurait été différent si nous n'avions pas été télépathes tous les deux. Pour la première fois, je découvrais ce que c'était de partager mes pensées avec quelqu'un d'autre que ma mère, et de son côté, il n'avait encore jamais rencontré de télépathe. Cela a renforcé le lien qui commençait à se tisser entre nous et c'est sans doute pour cela que nous nous sommes montrés si imprudents. Evidemment, les quelques personnes encore présentes ont jasé et la nouvelle est arrivée aux oreilles de la reine mère, qui est entrée dans une colère noire. Elle m'a convoquée et m'a interdit de revoir Andrew. Mais j'étais une adolescente capricieuse, et bien entendu, je n'en ai fait qu'à ma tête.
— J'aurais agi comme toi, approuva Line.
— Je sais. Tu n'es pas une jeune personne très obéissante, comme j'ai déjà pu le remarquer plusieurs fois, rétorqua Saraï.
Line rougit, baissant les yeux. Sa tante avait raison.
— Margot m'a fait comprendre qu'il était absolument hors de question qu'il se passe quoi que ce soit entre son frère et moi. Elle était furieuse, se sentait trahie. Pour moi, rien n'avait plus d'importance. Andrew me faisait parvenir de longues lettres, que je cachais sous mon matelas pour ne pas que ma mère ne les trouve. Il nous était difficile de nous revoir sans attirer plus encore les soupçons. Pour finir, nous avons trouvé une solution pour rendre notre relation légitime. Mes parents étaient horrifiés, mes frères ont tenté de me raisonner, mais j'étais très obstinée. C'était mon idée et Andrew n'était pas très emballé, pourtant, il a fini par accepter, comprenant que c'était le seul moyen de nous revoir.
— Tu me fais languir, Grand-mère !
Saraï sourit et passa son bras autour des épaules frêles de sa nièce. Elle l'embrassa tendrement sur le front, les yeux brillants.
***
— Quoi ?!! rugit son père en frappant la table de son poing. Es-tu devenue complètement folle ? Je t'interdis de faire une chose pareille !
— Vous n'avez pas le droit de m'empêcher de prendre cette décision, répliqua froidement Saraï.
— Ma chérie, je t'en prie, sois raisonnable ! fit sa mère.
— Je sais ce que je veux. Et je n'ai pas décidé de tout cela à la légère.
Elle soutint le regard de son père sans ciller. L'homme était rouge de fureur. Vania, la fiancée de son frère, avait baissé les yeux pudiquement et fixait le contenu de son assiette d'un air très inspiré. Jacob et Nathaniel étaient médusés.
— Tu te rends compte que tu es notre seule fille, Saraï, avança sa mère. Si tu nous quittes, tu sais ce que cela représente pour notre famille !
— Oui, j'en suis consciente. Je suis navrée, mais j'ai le droit de prendre cette décision et vous devez me laisser partir.
— Comment oses-tu compromettre ainsi l'avenir de notre famille ?!! tonna son père.
La paupière de son œil droit frémissait frénétiquement, signe qu'il se contenait à grand peine. Saraï l'avait rarement vu dans une telle rage et elle se recroquevilla instinctivement sur elle-même.
— Vous n'avez pas le droit de m'en empêcher, rétorqua-t-elle tout de même.
Mais sa voix mal assurée trahissait sa peur naissante. Il n'en avait pas le droit, certes, cependant, il y avait d'autres choses qu'il pourrait faire.
— Tu es une duchesse, Saraï ! Es-tu prête à délaisser tout cela pour devenir la putain du roi ?
La jeune fille cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer.
— Jacob, je vous en prie, ne dites pas ces mots-là, murmura sa mère.
— Ce que je dis est la vérité ! Cette enfant a perdu la tête, et je ne saurais accepter qu'une telle ignominie se produise dans notre famille.
— J'en ai le droit ! pleura Saraï. Tu ne peux pas m'en empêcher, cette décision est la mienne !
— Si tu quittes cette maison, ce ne sera plus la peine d'y revenir, décréta son père.
Tous ouvrirent de grands yeux surpris. Sa mère retint une exclamation horrifiée, le visage défait.
— Père, ne faites pas cela ! s'écria Jacob.
Saraï lui adressa un regard reconnaissant. Elle avait toujours été proche de son frère, et le fait qu'il prenne ainsi sa défense la touchait beaucoup.
— Ne te mêle pas de ça, toi, cingla l'homme à l'adresse de son fils. Réfléchis bien, Saraï. Veux-tu être une duchesse et marier un prince, ou être la putain d'un roi ?
— Ma décision est prise, Père, je suis désolée, murmura-t-elle à travers ses larmes.
— Non, c'est moi qui suis désolé, rétorqua-t-il.
***
— J'ai quitté ma famille, j'ai renoncé à mon titre de duchesse, et je suis devenue une courtisane, conclut-elle.
— Tu as renoncé à ton titre ? répéta Line, incrédule.
— Bien sûr. Les courtisanes ne peuvent prétendre à aucun autre titre que celui de courtisane. Souvent, les familles nobles de moindre importance donnent leur plus jolie fille. Si celle-ci met au monde un enfant, elle ne manquera de rien et sera respectée. Les courtisanes sont libres de retrouver leur ancienne vie dès qu'elles le souhaitent, et elles récupèrent leurs titres et les avantages liés à ceux-ci. Mais ce qu'elles ne récupèrent jamais, par contre, c'est le respect des autres femmes.
— Et Andrew avait d'autres courtisanes ?
— Oui. La vie avec elles n'a pas été facile, d'ailleurs, soupira Saraï. Elles me détestaient. Elles considéraient ce que j'avais fait comme une trahison envers ma famille, et elles avaient raison. J'étais la plus jeune, la plus belle. Et j'étais une duchesse.
— Tu as dû souffrir… Mais au moins, il t'aimait, hein ?
— Oui, il m'aimait. Il me choisissait presque toujours, et venait souvent me voir au cours de la journée pour me parler, pour se promener avec moi. S'il avait pu, il n'aurait choisi que moi, mais la reine était très jalouse et sa plus grande crainte était qu'Andrew ne tombe amoureux de moi. Evidemment, elle ne se doutait pas que c'était déjà le cas. Elle était obligée d'accepter cette relation : elle ne lui avait pas donné d'héritier. Mais elle me méprisait. J'avais Andrew trois, quatre fois par semaine, et pour moi, c'était tout ce qui comptait. Le reste du temps, j'étais malheureuse, bien sûr. Je n'avais pas le droit de sortir de l'aile du palais qui nous était réservée, les autres femmes ne me parlaient pas, ma famille m'avait reniée… Margot venait me voir de temps à autre, même si ce n'était plus comme avant. Et j'étais incroyablement seule. Andrew s'en voulait de ne pas pouvoir me donner une vie meilleure et me pressait de reprendre mon titre, de retourner auprès de ma famille. Mais c'était impossible. Je ne lui avais jamais parlé de la manière dont mon père m'avait chassée. J'avais trop honte. Je m'étais montrée égoïste, je n'avais pensé qu'à mon bonheur personnel sans songer à ce que j'aurais pu apporter à ma famille. Ma mère m'écrivait, parfois. Elle me racontait à quel point mon père avait été dévasté par mon départ. J'avais toujours été sa préférée, et à présent, j'étais devenue sa plus grande déception.
— Je comprends ce que tu as dû ressentir, murmura Line.
— Voyons, chérie, ton père ne te déteste pas, fit Saraï, lisant les sombres pensées de sa jeune nièce.
— Ça, c'est toi qui le dis. Il n'a jamais accepté que je choisisse de rester avec toi sur Lambda… Il n'a jamais accepté que je sois… que je sois comme toi. Une abomination, appuya-t-elle.
— Ton père comprendra un jour que tu n'es pas un monstre. Il le sait, au fond de lui. Mais il a son orgueil. C'est sans doute son plus grand défaut.
La jeune fille hocha la tête, dubitative. Son père lui avait dit qu'il ne voulait plus jamais la voir, qu'elle était l'enfant du diable. Il avait peur qu'elle ne devienne comme son jumeau, et que son pouvoir lui fasse un jour perdre la tête. Ruan avait détruit sa famille, il ne la laisserait pas détruire la sienne.
— Line…
— Continue ton histoire, Grand-mère, je n'ai pas envie de parler de mon père ni de penser à lui, décréta-t-elle.
— Très bien. Comme je te le disais, je vivais avec les autres courtisanes dans une partie du palais. J'étais loin d'être stupide, et je me suis vite rendue compte que quelque chose d'anormal se tramait : aucune des courtisanes n'avait jamais enfanté. Sur une période de dix ans, cela me semblait plutôt inhabituel. Inhabituel, mais pas étonnant, ajouta-t-elle. La reine Isabelle n'avait aucun intérêt à ce qu'une autre femme mette un enfant au monde avant qu'elle n'ait pu donner un héritier à Andrew. J'ai aussitôt suspecté que quelque chose était mêlé à notre nourriture ou à notre eau. J'ai donc arrêté de manger ce qui nous était apporté et je buvais l'eau aux fontaines des jardins.
— Tu devais mourir de faim, remarqua Line.
— Oh, non. Je savais me débrouiller. N'oublie pas que j'avais quasiment passé mon enfance au palais. Je connaissais les moindres passages, les moindes cachettes. Et les domestiques étaient habitués à moi, ils avaient une certaine affection envers moi. Je me glissais dans les cuisines : je m'étais fait une amie là-bas. Une jeune suivante, qui devait avoir à peine plus de mon âge. Je mangeais toujours à ma faim. Et bien sûr, ce qui devait arriver arriva…
Saraï sourit à sa nièce et prit ses mains dans les siennes…
***
La jeune fille s'était enveloppée pudiquement dans le drap et semblait pensive, assise sur le lit. Elle jouait sans s'en rendre compte avec une mèche de ses longs cheveux blonds, l'enroulant et la déroulant autour de ses doigts, les yeux perdus dans le vague et le visage soucieux.
— Qu'avez-vous, mon amour ? Vous m'avez parue distante, ce soir, avança Andrew.
— Excusez-moi si je vous ai déplu, répondit-elle, un peu triste.
Il se redressa et l'entoura de ses bras, déposant un baiser au creux de son cou.
— Ce n'était pas un reproche. Je m'inquiète pour vous. Je sais comment les autres femmes vous traitent.
Saraï haussa les épaules, feignant l'indifférence. Mais Andrew était télépathe, tout comme elle, et même sans ce lien si particulier qui les unissait, il ne se serait pas laissé duper.
— Vous avez renoncé à tellement de choses pour moi ! Je ne peux m'empêcher de me sentir coupable. J'aimerais tant pouvoir vous offrir la vie que vous méritez !
— Vous savez bien que cela vous est impossible, soupira-t-elle.
— Si seulement je n'étais pas enchaîné par tous ces accords stupides, toutes ces obligations ! Si seulement je n'étais pas roi, Saraï ! ajouta-t-il.
La jeune fille n'avait pas détourné les yeux de l'immense tapisserie brodée couvrant le mur qui leur faisait face. Elle avait envie de pleurer, mais ne se serait jamais abaissée à montrer ses larmes. Surtout pas à Andrew.
— Vous n'avez pas à vous sentir coupable, contra-t-elle. C'était mon idée, et je ne regrette pas ma décision. Et encore moins à présent…
Elle tourna son visage vers le sien pour lui sourire, et caressa sa joue un peu rugueuse avec tendresse, plongeant ses yeux dans les iris émeraude qu'elle aimait tant.
***
— Grand-mère ! s'exclama Line, rompant leur contact télépathique. Andrew ressemble à Lúka !
— Oui, il lui ressemble, lui accorda Saraï. Cela m'a surprise quand je l'ai rencontré la première fois qu'il est venu ici.
— Je n'ai pas remarqué ton trouble, s'étonna la jeune fille.
— Non, bien sûr ! rétorqua-t-elle avec un petit rire. En tant qu'Archiprêtresse, je me dois de contenir mes émotions et de ne rien laisser paraître.
— Pourquoi cette ressemblance ?
— Je ne sais pas, Line.
La jeune fille regarda Saraï avec insistance. Elle mentait, c'était certain. Elle pouvait le voir à la façon dont la femme se tenait : les épaules légèrement tendues, la bouche un peu crispée. Ses barrières télépathiques n'étaient pas relevées, mais cela ne tenta pas Line. Vivre avec une autre télépathe lui avait appris que l'intimité et les secrets étaient possibles, à condition de respecter certaines règles. Comme celle de ne jamais forcer les barrières d'un autre télépathe, ou celle de ne pas lire l'esprit de quelqu'un d'autre, même s'il n'avait pas relevé ses barrières. Evidemment, ces règles tacites ne s'appliquaient pas aux non-télépathes. Line savait qu'elle aurait pu connaître la vérité : Saraï était troublée, affaiblie par la tristesse de ses souvenirs. Néanmoins, ce qu'elle savait aussi, c'est que sa tante, même à l'article de la mort, aurait été capable de protéger ses pensées. Si elle avait laissé son esprit libre, c'était parce qu'elle lui faisait confiance. Une confiance que Line se devait d'honorer.
Elle baissa les yeux sur ses mains, cachant ses ongles, qu'elle avait recommencé à ronger quelques jours plus tôt. A présent, elle comprenait beaucoup de choses et le comportement parfois étrange de sa tante lui apparaissait bien plus clair. Si Saraï l'avait blâmée pour sa relation avec Lúka, ce n'était pas par jalousie ou par étroitesse d'esprit, comme elle l'avait pensé sur le moment, mais bien parce que la femme craignait la souffrance qu'un tel amour impossible ne pourrait manquer d'engendrer. Line l'avait plusieurs fois rassurée à ce sujet : elle ne l'aimait pas, et ce qu'elle ressentait pour lui se rapprochait plus de la tendresse que de l'amour. Pourtant, elle aurait tant voulu porter son enfant !
Saraï posa sa main sur son épaule, la regardant avec douceur.
— Je sais que tu es triste, ma chérie, mais les chances étaient faibles !
— J'ai l'impression d'avoir échoué, de t'avoir trahie, avoua la jeune fille.
— Ne dis pas d'âneries, Line. Tu as fait de ton mieux, même si les initiatives que tu as prises pour ce faire étaient discutables. Personne ne te reproche rien.
— Je sais, soupira-t-elle. Parle-moi encore de toi, Grand-mère. Je t'ai coupée, je te demande pardon. Mais j'ai été si surprise de la ressemblance entre Andrew et Lúka que je n'ai pas pu me contenir, expliqua-t-elle.
— Cela ne fait rien. Mes souvenirs ont patienté soixante ans, ils peuvent bien patienter quelques minutes de plus. Veux-tu que je te prépare un bol de chocolat chaud ? Ton cousin en a fait venir spécialement des Basses Terres, rien que pour toi. Tu sais comme il aime te faire plaisir, ajouta-t-elle.
Line saisit les mains de sa tante entre les siennes. En quatorze ans, elle ne s'était encore jamais confiée comme cela. Et la jeune fille avait la nette impression que si elle laissait passer ce moment privilégié, l'occasion d'en apprendre plus sur son passé ne se présenterait jamais plus.
— Grand-mère, continue ton histoire, s'il te plaît…
Saraï hocha la tête et lui fit un sourire un peu hésitant. Line se trompait peut-être, mais il lui sembla lire de la reconnaissance dans les yeux presque jaunes de sa tante.
— C'est vrai, tu as raison. Il est tant que tu saches la vérité, Line, souffla la femme d'une voix triste.
— La vérité ? répéta-t-elle sans comprendre.
***
— Je suis enceinte, Andrew. Je porte votre enfant, annonça-t-elle.
L'homme ne put cacher sa surprise et ouvrit de grands yeux étonnés. Puis, il sourit et serra Saraï dans ses bras.
— C'est une merveilleuse nouvelle ! Vous me comblez, mon amour ! Un enfant ! Je ne pouvais rêver d'un pareil cadeau ! En êtes-vous certaine ?
— Le doute est encore permis, certes, reconnut la jeune fille. Mais j'en suis quasiment sûre.
— Il faut demander à la sage-femme de vous examiner, décréta Andrew.
— C'est impossible, fit Saraï d'un ton sans appel.
— Pourquoi donc ? C'est elle qui m'a fait naître, qui a fait naître ma sœur… J'ai pleinement confiance en elle !
— Moi pas, rétorqua-t-elle. Andrew, vous n'avez pas la moindre idée de ce qui se trame derrière votre dos. La reine Isabelle tuerait le bébé si elle apprenait son existence, vous le savez.
— Voyons… Isabelle a des défauts, c'est vrai, mais jamais elle ne pourrait faire une chose pareille ! Elle sait tout comme moi qu'il est important d'avoir un héritier.
— Oh, oui, elle le sait. Mais c'est son enfant à elle qu'elle veut voir sur le trône, pas l'enfant d'une petite traînée, comme elle me nomme.
— Saraï, vous vous faites des idées ! Vous êtes jeune, votre imagination a toujours été débordante, et…
— Je vous en prie, cessez de vous mettre des œillères ! Pourquoi croyez-vous qu'aucune courtisane ne vous a donné d'héritier ? En dix ans ? Ne trouvez-vous pas tout cela étrange ? Vous avez le don, ne me dites pas que vous ne pouvez pas sentir ce qui se passe ! Isabelle me hait, elle m'a toujours haïe, même lorsque je n'étais que la petite fille qui jouait au palais avec votre sœur. Je suis une menace pour elle, et encore plus à présent que je porte votre enfant. Ma famille est puissante. Il est vrai que j'ai abandonné mes titres en devenant votre courtisane, cependant, je pourrais les reprendre.
Andrew lui jeta un regard étonné et un peu impressionné. Saraï était vraiment une femme exceptionnelle.,,
— Merci, sourit-elle, ayant suivi le cours de ses pensées. Mais cela n'arrange pas notre problème, reprit-elle. Personne ne doit savoir pour le bébé. Si votre femme l'apprend, elle mettra tout en œuvre pour qu'il arrive un fâcheux accident.
— Je dois en parler à ma mère, déclara Andrew. Elle ne dira rien à Isabelle, je la connais. Et elle est de bon conseil.
— C'est une d'Alencourt. Nous avons le gène du bon conseil, plaisanta-t-elle.
Andrew se mit à rire et l'embrassa tendrement. Elle se laissa aller contre lui, fixant le plafond décoré de la chambre.
— Parlez-lui et assurez-vous que votre conversation ne soit pas surprise par des oreilles indiscrètes, conclut-elle. Il faudra également cacher mon état. Répudiez-moi, faites-moi porter malade, enfermez-moi dans une tour, mais ne laissez pas les autres apprendre que je porte votre enfant.
— Saraï, vous lisez trop de romans, se moqua Andrew. Je n'ai nulle intention de vous enfermer dans une tour. Ma mère et moi trouverons une solution pour vous protéger. Un jour, je vous le promets, je trouverai le moyen de faire de vous ma reine, lui murmura-t-il au creux de l'oreille.
***
— La reine mère a tenu à me voir, reprit Saraï. A ce moment-là, je devais être enceinte de quatre mois environ, et heureusement, ma grossesse ne se voyait pas encore. Andrew faisait de son mieux pour ne rien laisser paraître, mais j'étais certaine qu'Isabelle connaissait la vérité. La haine qu'elle montrait à mon égard lorsqu'elle me croisait par hasard dans les jardins ou dans les couloirs du palais grandissait de jour en jour, même si Andrew m'assurait qu'elle n'était au courant de rien. S'il avait su…
Elle eut un petit rire nerveux et ses yeux se remplirent de tristesse. Line serra ses doigts dans les siens, inquiète.
— Cette femme était un être perfide, soupira Saraï. Sa famille et celle d'Andrew avaient toujours été ennemies, et tout le monde croyait que leur mariage était un acte désespéré pour ramener la paix entre eux. En réalité, la vérité était tout autre : la famille d'Isabelle complotait pour le pouvoir.
— Et personne n'avait rien remarqué ? s'étonna Line. Les gens qui entouraient Andrew étaient-ils si stupides ?
— Je ne sais pas, soupira-t-elle. Je pense qu'ils espéraient la paix. Ils voulaient croire à cette union et ils se sont sans doute voilé la face. Toria est une planète tourmentée, ma chérie. La vie dans les Cités Souterraines n'est pas facile, et les habitants ont dû subir les assauts répétés d'Alpha, dont le souhait le plus cher est d'asservir cette planète.
— Je ne comprends pas, fit la jeune fille en secouant la tête. Toria est dévastée, quasiment inhabitable. Qui voudrait d'une planète pareille ? Pourquoi ces guerres constances pour des terres radioactives qui ne sont d'aucune utilité aux Alphiens ?
— Parce que Toria est leur planète d'origine et qu'elle recèle de nombreux secrets. Les Alphiens savent tout cela. Ils savent que quelque part se trouvent des vestiges des anciennes technologies qu'ils convoitent. Mais il s'agit de savoir où…
— Et toi, tu le sais, Grand-mère ?
— Oui. Certaines sont sur nos terres, et c'est pour cela que notre duché a autant de valeur. Bien sûr, d'autres familles possèdent également ce genre de trésors, mais elle tiennent leurs secrets bien gardés. Les Alphiens pensent qu'il leur suffirait de vaincre Toria et d'assiéger les Cités pour que nous nous dépêchions de leur offrir nos banques de données et les plans que nous avons retrouvés. Ils se trompent lourdement. Et de toute manière, Alpha n'est pas près de remporter une guerre contre l'Alliance Toria. L'entente entre nos planètes-colonies n'est pas toujours la meilleure, et il est vrai que si les familles passaient moins de temps à se faire des coups bas et décidaient de collaborer, nous pourrions faire de grandes choses. Cela dit, en cas de guerre, tu peux être certaine qu'elles oublieraient leurs différends et travailleraient à vaincre l'ennemi, main dans la main.
— Tu parles comme si tu étais encore Torienne…
— Mais je le suis toujours, Line. Ce n'est pas parce que je ne vis plus sur Toria que j'ai oublié mon peuple et les valeurs de ma famille, cingla Saraï en lui jetant un regard appuyé.
— J'ai du mal à considérer Alpha comme l'ennemi, avoua Line. J'ai toujours vécu sur Lambda, ma mère est gammienne, mon père est lambdien.
— Mais regarde-toi, ma chérie. Avec tes pommettes hautes et ta peau claire, comment peux-tu te sentir alphienne ? Est-ce que c'est ta mère qui t'a mis ces idées pareilles dans la tête ?
— Son peuple a été décimé par les Toriens. Comment pourrait-elle m'encourager à respecter mes origines ?
Saraï secoua la tête doucement, sidérée. Sa nièce était jeune, elle comprendrait plus tard…
— Une nouvelle guerre est proche, déclara Line d'un air sombre.
— Tu parles de ce ridicule conflit en Bordure ? Un feu de paille. Cela ne durera pas.
— J'espère que tu as raison, Grand-mère. Nous n'avons pas besoin d'une autre guerre.
Les yeux baissés sur ses mains ridées, Saraï ne répondit rien. Elle était encore sous le choc des paroles de sa nièce. Comment osait-elle renier ses origines toriennes ?
— Tu as dit qu'Isabelle complotait pour prendre le pouvoir, avança Line. Qu'a-t-elle fait ?
— Elle a tué la reine mère et Andrew, répondit froidement Saraï.
La jeune fille porta ses mains à sa bouche, horrifiée tant par le ton de sa tante que par ses paroles.
— Elle a tout de même eu la décence de faire passer cela pour un accident, ajouta la femme. Mais cela n'a rien changé. Tout le monde savait qu'elle les avait fait assassiner. Margot aurait dû être avec eux, ce jour-là, cependant, elle a échappé à la mort par miracle. Isabelle l'a gardée au palais, et bien sûr, toute discussion de mariage avec une grande famille a été avortée. Un enfant de Margot aurait pris sa place à la tête du royaume, et elle ne pouvait pas laisser faire cela. Quant à moi… Je crois que je n'ai jamais autant remercié mes parents de m'avoir transmis ce don si précieux qu'est la télépathie. Elle voulait ma tête, évidemment. Je portais l'héritier du trône, le futur roi ! J'ai pu m'enfuir du palais facilement : les gardes restaient fidèles à la mémoire de la reine mère, et tout comme elle, j'étais une d'Alencourt. Ils ont tout fait pour m'aider à échapper aux assassins qu'elle avait envoyés à ma suite. Mon père m'a pardonné. Il connaissait des gens sur Lambda et c'est lui qui a prévu notre fuite. Jacob m'a accompagnée ; nous avions toujours été proches. Il y a soixante ans, cette planète était encore en pleine expansion, et les amis de mes parents nous ont aidés à obtenir le statu de réfugiés. Jacob a acheté notre liberté avec des informations sur les armées toriennes, ajouta-t-elle avec une petite grimace de mépris. Mais de toute façon, il n'y avait aucun risque : nous savions qu'Alpha n'avait pas la moindre idée de la puissance des forces toriennes, et ce n'étaient pas quelques renseignements insignifiants qui allaient signer la défaite de notre Alliance. Nous nous sommes installés ici, et grâce à l'"aide" que nous avions apportée aux Alphiens, nous avons pu jouir d'une position hiérarchique élevée. Nous étions loin d'être pauvres sur Toria, mais sur Lambda, nous sommes parvenus à décupler notre fortune.
— Oui, soupira Line. Béni soit le marché noir.
Saraï lui fit un sourire ambigu.
— Ton oncle était un excellent homme d'affaires. Il a fait d'excellents placements, et pendant la période où il dirigeait les DMRS, il s'est débrouillé pour que les sociétés dans lesquelles il possédait des parts de marché deviennent leurs fournisseurs officiels.
— Mais il n'avait pas le droit, non ? s'étonna Line.
— Que tu es naïve, ma chérie. Tu penses que nous aurions cette magnifique maison si nous avions été honnêtes ? Les lois sont faites pour être contournées, l'important, c'est de ne pas se faire prendre. Tout le monde agit ainsi.
— Et ton bébé, Grand-mère ? Qu'est-il arrivé au bébé ?
Son visage était tendu, et elle s'attendait au pire. Jamais sa tante n'avait mentionné un enfant !
— Il y avait deux bébés, Line, fit doucement Saraï.
La jeune fille ouvrit de grands yeux surpris, l'incompréhension se lisant sur son visage. Elle se battait contre tout ce qu'elle avait cru savoir pendant quatorze ans, et ce n'était pas un combat facile. Deux bébés ?
— Mais je croyais que ma grand-mère était morte en couches ! s'écria Line. Grand-père m'a toujours dit que…
— Jacob t'a menti. Ta soi-disant grand-mère n'a jamais existé. Qui meurt encore en couches, de nos jours ? Ton père est celui qui ressemble le plus à Andrew. Il a ses cheveux et parfois, quand je le regarde, je revois l'homme que j'ai tant aimé. Mais Ruan avait ses expressions et son sourire, ajouta-t-elle tristement.
— Oh, Grand-mère ! murmura Line, les yeux remplis de larmes.
— Si nous retournions sur Toria, c'est ton imbécile de cousin qui serait sur le trône, conclut-elle.
Commentaires
1. Le mardi 18 décembre 2007 à 13:30, par espoir
2. Le vendredi 21 décembre 2007 à 11:03, par bkcine
3. Le dimanche 23 décembre 2007 à 22:58, par Garrigauda
4. Le samedi 26 janvier 2008 à 22:41, par Mélie
5. Le vendredi 1 février 2008 à 12:07, par fidèle
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