CHAPITRE XVI
— Je trouve vraiment incroyable qu'ils n'aient pas repoussé les élections, après tout ce qui s'est passé ! déclara Ludméa en changeant de chaîne.
Ruan leva le nez des papiers qu'il était en train d'étudier. Depuis deux semaines, il dormait à peine et passait son temps à lire des articles et signer des autorisations. La mort d'Alicha l'avait promu au poste de directeur temporaire, en l'attente de sa nomination en tant que de directeur officiel ou d'une autre solution. Mais comme rien n'était encore décidé, personne n'avait été délégué pour le remplacer, lui, et il cumulait donc les deux postes. La seule manière qu'il avait trouvée de ne pas avoir à passer ses nuits aux DMRS pour rattraper le travail en retard était d'emmener ses dossiers chez lui. Il avait à peine le temps de parler à Ludméa et était conscient de se montrer assez désagréable les rares fois où il lui adressait la parole. La jeune femme ne lui en voulait pas ; elle faisait de son mieux pour l'aider comme elle le pouvait. Daniel était, lui aussi, complètement débordé, et ils ne s'étaient pas vus depuis la cérémonie d'enterrement des Dortner.
— Comment ont-ils pu maintenir des élections alors qu'un des candidats a été tué et qu'un autre est soupçonné du meurtre ? reprit-elle.
— J'imagine qu'ils n'avaient pas le choix, répondit Ruan, avant de se replonger dans le détail des nouvelles mesures de sécurité à appliquer dans le cadre des expériences impliquant des agents radioactifs.
— Tout de même ! Le candidat favori est mort, et le second favori est accusé d'avoir orchestré cet attentat… Il ne reste plus que trois candidats en lice, ce n'est pas normal, insista Ludméa.
— Qu'est-ce que tu y connais à la politique, de toute façon ? soupira l'homme. Qu'importe qui sera élu, il ne sera qu'un pantin.
— Tu as voté ?
— Tu sais bien que je n'ai pas le droit.
— Mais ta mère était lambdienne, tu devrais pouvoir voter, non ?
— Chérie, s'il te plaît, j'ai encore une tonne de boulot, et franchement, la politique n'a jamais été une passion pour moi. Ça t'embête si on parle de tout ça une autre fois ? De toute manière, on n'aura pas les résultats des votes avant demain matin…
— Excuse-moi, j'arrête de t'ennuyer.
— Tu ne m'ennuies pas, mais si je ne finis pas la lecture de ce satané règlement, il sera encore sur ma liste des choses à faire demain, et celle-ci se rallonge de plus en plus. Je n'ai toujours pas terminé l'attribution des nouveaux postes alors que je devais donner ce papier il y a trois jours.
— J'aimerais pouvoir t'aider…
— Tu es gentille. Mais malheureusement, il n'y a pas grand-chose que tu puisses faire. Tu n'imagines pas à quel point j'en ai marre de cette situation. En attendant que le Conseil des Médecins se décide, j'ai encore quelques belles nuits blanches devant moi.
— Ils se réunissent la semaine prochaine, non ?
— Oui. Espérons seulement qu'ils finissent par se décider. Tu sais à quel point leur soi-disant prudence les rend impossibles… Ils se réunissent au minimum deux fois pour la moindre des bagatelles et font toujours tellement traîner les choses !
Ludméa éteignit l'holovision et vint l'entourer de ses bras, embrassant sa joue avec tendresse.
— N'exagère pas trop, Ruan. Ils sont peut-être un peu lents dans leurs prises de décision, mais au moins, celles-ci sont mûrement réfléchies. Pas comme d'autres qui se précipitent un peu trop et créent les pires catastrophes.
— Ouais, mais pour le moment, la pire catastrophe, c'est la masse de travail qui m'attend chaque matin et chaque soir sur mon bureau, rétorqua Ruan.
— Tu veux que je te refasse un café ? proposa-t-elle en remarquant sa tasse presque vide. Ce qui te reste du précédent doit être froid et imbuvable.
— Au stade où j'en suis, je crois que je ne remarque même plus ce genre de choses. Mais je veux bien un autre café, merci. Je pense que ce sera une nuit blanche de plus, soupira-t-il. Je n'arrive pas à avancer, j'ai l'impression que dès que je résous un problème, dix autres surviennent aussitôt. C'est un gouffre sans fond.
— Dans une semaine, tout s'arrangera, avança la jeune femme.
Elle lui ébouriffa les cheveux, avant de prendre la tasse et de se diriger vers la cuisine.
— Je ne me fais pas trop d'illusions, marmonna-t-il. Tu devrais aller te coucher, ma chérie, ajouta-t-il. Il est presque une heure du matin, et demain, tu dois te lever tôt. Je sais à quel point tes journées sont fatigantes, avec les jumeaux. Je ne veux pas que tu te sentes obligée de me tenir compagnie.
— Je ne me sens pas obligée. Tu veux des biscuits avec ton café ?
— Volontiers, répondit-il.
Il se replongea dans ses dossiers, avalant le reste du sandwich que Ludméa lui avait préparé un peu plus tôt dans la soirée. Celle-ci revint quelques instants plus tard avec une tasse de café brûlant qui sentait délicieusement bon et un plateau de cookies.
— Je vais devenir énorme à force de manger tout le temps, plaisanta Ruan.
— Toi ? Ça m'étonnerait. Je n'ai encore jamais vu personne engloutir autant de nourriture que toi et rester aussi mince. Non, sérieusement, tu dors à peine et tu passes ton temps à t'inquiéter pour tout. Je vois mal comment tu pourrais prendre du poids dans la situation actuelle. Tu devrais vraiment demander à Daniel de t'aider avec tout ça, appuya-t-elle.
— Mon père a déjà assez à faire. N'oublie pas qu'il va sûrement devoir quitter Lambda d'ici peu.
— Il a déjà reçu sa convocation ? demanda Ludméa.
— Ça ne saurait tarder. Si Alpha entre en guerre à nouveau, il dirigera l'armée lambdienne. Je pense qu'en ce moment, son poste aux DMRS est le cadet de ses soucis.
— Il faut vraiment que le Conseil des Médecins te donne le poste d'Alicha.
— Je ne sais pas… Déjà, ils trouvaient que je n'avais pas assez d'expérience pour être directeur adjoint et ont beaucoup contesté la décision d'Alicha, même s'ils n'avaient pas le pouvoir et les arguments suffisants pour s'opposer à sa volonté. Cela ne fait que trois ans que j'occupe ce poste, et à présent, je doute fort qu'ils veuillent de moi comme directeur. Et sincèrement, je crois que je serais plutôt soulagé s'ils mutaient quelqu'un d'Alpha pour reprendre la direction des DMRS.
— Je comprends ce que tu veux dire, lâcha Ludméa.
A sa place, elle aurait été tout bonnement terrifiée de se voir confier tant de responsabilités. Elle savait que Ruan n'avait aucun problème à diriger du personnel et que c'était plutôt la perspective d'avoir de moins en moins de temps à consacrer à sa vie privée qui le faisait hésiter. En devenant directeur des DMRS, il serait moins souvent avec elle, ne prendrait plus de vacances, ne pourrait plus se permettre de rester chez lui lorsqu'il était malade…
— Ludméa, je suis navré que tu aies à supporter cela, s'excusa-t-il. Tu mérites que je sois plus présent.
— Je ne suis pas jalouse des DMRS, plaisanta-t-elle. Et puis, ce n'est qu'une phase temporaire. Quand tout sera revenu dans l'ordre, ça ira mieux, lui assura-t-elle.
Ruan lui sourit. Ludméa était toujours si compréhensive, si tolérante ! A sa place, Ylana se serait sans doute plainte de sa mauvaise humeur et du peu de temps qu'il passait avec elle. Il repoussa sa chaise et attira la jeune femme près de lui, la prenant sur ses genoux et caressant ses cheveux. Elle se blottit contre lui, la tête sur son épaule.
— Je suis heureux de t'avoir rencontrée, lui murmura-t-il. Je ne sais pas ce que je ferais, sans toi.
— Tu serais en train de lire la fin de "Nouvelle réglementation de sécurité pour les recherches de type B5", rétorqua-t-elle très sérieusement.
Elle lui sourit, les yeux rieurs.
— Je t'aime, Ruan…
L'homme repoussa ses papiers d'un air lassé et la serra contre lui.
— Je crois que je vais laisser tout ça pour demain. Je n'en peux plus, et je commence à avoir du mal à me concentrer.
— C'est sûr qu'une bonne nuit de sommeil ne serait pas de trop, approuva Ludméa.
Ruan la regarda quelques instants, une drôle d'expression sur son visage, et elle détourna les yeux, gênée.
— Tu es belle, ma chérie, lui chuchota-t-il.
— J'ai une mine affreuse, contesta-t-elle.
— Pas plus affreuse que la mienne…
— Toi, c'est à cause de la fatigue, c'est normal. Mais moi… Je pense que je vais aller consulter un médecin. Je dois être somnambule, je n'arrête pas de me cogner partout et ça commence à m'inquiéter.
— Ça m'inquiète aussi, tu le sais.
Il découvrit son épaule et effleura la base de son cou, où une ecchymose qui tournait au violet s'étalait.
— Tu fais toujours ces cauchemars ? lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle. En réalité, je ne me souviens de rien. Je me réveille toujours un peu vaseuse, avec un fort mal de crâne. Je n'ai pas la moindre idée de ce qui se passe… Si ça se trouve, je sors chaque nuit et je danse nue dans les bars, ajouta-t-elle avec un petit rire nerveux.
Ruan l'embrassa tendrement sur le front. Ludméa tournait toujours toutes ses craintes en dérision, mais il savait à quel point elle était terrifiée lorsqu'elle se réveillait et qu'elle découvrait un nouveau bleu sur son corps. Depuis le dîner avec ses parents, trois semaines plus tôt, cela s'était produit quatre fois. Et il ne prenait pas ce problème à la légère.
— Tu viens te coucher ? fit-elle.
Il jeta un coup d'œil aux deux piles de dossiers : ceux qu'il avait lus et ceux qui lui restaient à lire. La première ne faisait pas le quart de la seconde, c'en était désespérant. Ludméa était dans ses bras, et il sentait qu'elle ne s'endormirait pas tant qu'il ne l'aurait pas rejointe. Il savait bien que si elle traînait jusqu'au milieu de la nuit devant l'holovision, ce n'était pas pour l'intérêt des programmes… Elle était angoissée à l'idée de se retrouver seule dans la grande chambre à coucher.
— Je finis de lire le dossier sur la nouvelle réglementation, il ne me reste qu'une demi-douzaine de pages. Et dès que j'ai terminé, je viens te rejoindre, d'accord ? Comme ça, ça te laisse le temps de te préparer.
Elle lui sourit et partit se coucher. Ruan soupira et poursuivit sa lecture ô combien soporifique, grignotant distraitement un cookie. Vivement que le Conseil des Médecins se décide.
***
— Vous faites exprès de me donner rendez-vous dans les endroits les plus glauques de la ville, ou quoi ? grommela Dee à peine il s'était installé en face de Ruan.
Le petit bar était presque vide — ce qui n'était guère étonnant, à cette heure de la nuit — et plongé dans une demi pénombre qui n'incitait pas à la bonne humeur. Au-dessus du comptoir, un néon clignotait irrégulièrement, comme dans tous les films de série noire, et Dee trouva l'effet plutôt désagréable. Les tenanciers de ce genre d'établissements se sentaient toujours obligés de donner à ces derniers un aspect lugubre et un peu kitsch. Presque affalée sur le comptoir, une serveuse épuisée sirotait le reste d'un cocktail en regardant les images agressives d'un clip musical à l'holovision. Ruan souriait, et ce sourire donnait à son visage fatigué un air encore plus machiavélique que d'accoutumée.
— Bonsoir à vous aussi, Monsieur le Président, répondit-il. Moi aussi je suis content de vous voir.
Dee se détendit quelque peu à ces mots.
— Ce n'est pas encore officiel, vous savez, contesta-t-il tout de même.
— Allons, il est quatre heures du matin et les votes vous portent déjà vainqueur. Il reste encore deux heures avant la clôture, certes, mais qui a l'intention de voter entre quatre et six heures du matin ?
— Vous savez que vous prenez un gros risque, en me donnant rendez-vous ici. Tout le monde s'attend à ce que je sois avec mon comité, les yeux rivés aux chiffres des votes, surveillant leurs fluctuations. J'ai dû prétexter que j'avais besoin d'un peu d'air frais… Je ne sais pas si vous vous rendez compte qu'après ce qui est arrivé à Dortner, les gens de mon parti ont quelques difficultés à me laisser errer seul au milieu de la ville, surtout en pleine nuit.
— Mais vous avez sans doute très bien géré cela, décréta Ruan. Votre nomination en tant que président vaut bien quelques contraintes.
— Et bien entendu, ce que vous aviez à me dire ne pouvait pas attendre demain, non ? Qu'est-ce qu'un homme comme vous peut vouloir de moi à cette heure de la nuit ?
— Je vous en prie, Dee, épargnez-moi ce genre de phrases tendancieuses, répliqua Ruan avec un drôle de sourire.
— Je vois que tu commences à faire des progrès, déclara un homme que Dee n'avait pas remarqué et qui s'asseyait à présent à côté de Ruan. Si tu continues comme ça, tu seras presque aussi marrant que moi, un jour.
Le nouvel arrivant lui fit un sourire absolument terrifiant de froideur et de cynisme, et Dee sentit un frisson remonter le long de son échine. L'homme avait un peu plus de la vingtaine, et tout en lui inspirait la crainte. Ses cheveux d'un noir de jais prenaient périodiquement les reflets verts du néon, et celui-ci ternissait la couleur menthe de ses iris. Il ressemblait beaucoup à Ruan, et Dee se dit qu'il devait peut-être s'agir d'un jeune frère ou d'un cousin. Il détourna les yeux, ayant du mal à supporter la vision de ce sourire diabolique.
— Oh, pardon, je ne me suis pas présenté, fit l'homme en lui tendant la main.
Dee le regarda d'un air étrange et l'autre laissa retomber son bras, alors que Ruan lui donnait un coup de coude pas très discret dans les côtes.
— Je m'appelle Lúka Owen, déclara-t-il, non sans avoir lancé un regard destructeur à Ruan.
— John Dee, répondit Dee.
— Je sais qui vous êtes.
Dee fronça les sourcils. Cet homme était bizarre : il avait une façon un peu inhabituelle de parler, un drôle d'accent dont il ne parvenait pas à déterminer l'origine. A vrai dire, ce n'était pas tant un accent qu'une intonation différente. C'était comme s'il ne savait pas vraiment où placer les accents toniques de certains mots et qu'il le faisait un peu au hasard. Un autre que lui ne l'aurait peut-être même pas remarqué, cependant Dee était habitué à travailler ses discours très soigneusement et à étudier la manière dont ses concurrents s'exprimaient.
Plus il regardait le dénommé Lúka Owen, plus il trouvait que sa ressemblance avec Ruan était frappante. Il avait toujours trouvé que Paso avait une finesse de traits peu commune chez un Alphien et des pommettes hautes qui n'étaient pas sans rappeler certains peuples de l'Alliance Toria. Chez ce jeune Lúka, c'était encore plus marqué. Tous deux avaient la peau plutôt claire, et si cela n'était pas spécialement rare — surtout chez les Alphiens de la Bordure —, cela restait inhabituel.
— Je propose qu'on arrête de tourner autour du pot et qu'on entre tout de suite dans le vif du sujet, commença Lúka.
Dee et Ruan lui jetèrent un regard perplexe.
— Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit, encore ? se défendit-il. Bon, on cause du virus, oui ou non ? Je ne suis pas là pour perdre mon temps !
— Un virus ? s'étonna Dee.
— Lúka, tu ne pourrais pas essayer d'être un peu plus subtil ? lui reprocha Ruan. Ce que mon cousin veut dire, c'est que la raison pour laquelle je vous ai fait venir est pour vous parler d'armes bactériologiques.
— Des armes bactériologiques ? répéta l'homme, pas encore certain d'avoir saisi tout l'impact de cette déclaration.
— Oui, une arme bactériologique, s'impatienta Lúka. Un machin biologique qui tue les ennemis, quoi. Indétectable aux rayons X et aux détecteurs d'armes, facilement utilisable à grande échelle et à distance, rapide, impersonnel…
— Ne me prenez pas pour un crétin, jeune homme, rétorqua Dee. Je sais ce qu'est une arme bactériologique.
— Vous comprenez donc l'intérêt d'un virus extrêmement contagieux et mortel, insinua Ruan. Dans l'état actuel des choses, avec le conflit de Bordure qui vient de commencer, une telle arme ne serait pas à négliger.
Dee hocha la tête lentement. La présence des deux hommes ne contribuait pas à le mettre à l'aise, pas plus que la pression du temps qui passait. Les gens de son parti s'inquiétaient sans doute déjà. A quelques heures de l'annonce officielle du résultat de l'élection, sa place n'était pas dans un bar crasseux. Il devrait être en train de revoir son discours, pas de discuter armes bactériologiques avec l'homme qui était responsable de l'assassinat de Waren Dortner et un gamin à moitié taré.
— Pour votre gouverne, cher président, le gamin à moitié taré est le concepteur de ce virus, déclara soudain Lúka en se penchant vers lui, un sourire glacial sur ses lèvres fines.
Dee recula comme s'il venait d'être giflé. Comment cet homme avait-il pu connaître ses pensées ? Il déglutit péniblement, jetant un coup d'œil nerveux autour de lui.
— Mon cousin est plein de ressources, ajouta Ruan. Mais nous ne sommes pas là pour parler de ses nombreux talents. Le virus que j'ai mentionné traîne actuellement dans quelques tubes à essai au fond d'un congélateur des DMRS. Il mériterait une vie plus palpitante, vous ne trouvez pas ? Que diriez-vous d'être le président qui a commandité la fabrication de l'arme ayant permis de vaincre notre ennemi ?
— J'imagine qu'il faudrait que j'y réfléchisse, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre neutre et posée.
— C'est tout réfléchi, décréta Lúka.
Il saisit la petite ombrelle bleu ciel qui accompagnait le cocktail qu'avait commandé Ruan et la broya entre ses doigts. Son cousin se laissa aller contre le dossier de la banquette, les bras croisés sur sa poitrine, l'air profondément lassé.
— Eh bien, je crois que je n'ai pas tellement le choix, remarqua Dee, le visage livide.
— Nous avons choisi pour vous, répondit Ruan. Mais n'ayez crainte, toutes nos décisions visent l'essor de votre carrière et ne vous rendrons que plus populaire aux yeux du Sénat alphien. Et il ne s'agit pour l'instant que d'autoriser la fabrication de ce virus pour le cas où nous aurions à faire face à une guerre… En effet, rien ne nous prouve que le conflit de Bordure s'étendra.
— Et votre tuteur, que pense-t-il de tout cela ? demanda Dee.
— Daniel Borovitch est Général des Armées lambdiennes, rétorqua Ruan. Je crois que cela répond à votre question. Il veut la même chose que nous tous.
— La paix ?
— Non. Toria.
***
Les deux hommes marchaient côte à côte, sous la pâle lueur du jour qui se levait. La ville avait encore cet aspect brumeux et un peu flou qui persisterait jusqu'aux premiers rayons du soleil, et baignait dans un léger brouillard humide.
— Je ne comprends pas trop pourquoi tu as absolument tenu à le faire venir en plein milieu de la nuit, commença Lúka. Ce n'est guère le moment d'attirer les soupçons sur lui, alors que le résultat officiel des élections n'a même pas encore été annoncé. Déjà qu'avec la mort de Dortner, tout le monde se méfie, alors si les gens se rendent compte que Dee fait des allées et venues bizarres dans les quartiers miteux de la capitale, cela ne risque pas de faire grimper sa cote de popularité…
— Je sais ce que je fais, rétorqua Ruan un peu sèchement. Autant lui montrer tout de suite qui est le patron.
— Ouais. Quel dommage que tu n'aies pas pu faire de politique, se moqua Lúka. Je t'aurais bien vu en dictateur tyrannique.
— Qu'importe, il a signé, c'est le principal.
— J'ai quand même dû le forcer un peu. Je ne suis pas persuadé que Dortner nous aurait opposé tant de résistance, décréta-t-il.
— Tu sais bien que le réel problème, c'était Alicha. Je ne pouvais pas la laisser mettre en danger notre projet commun.
— C'était une bonne idée de faire porter le chapeau à Harver, le félicita Lúka. Tu éliminais d'un coup les deux candidats favoris.
— Preuve que je ne suis peut-être pas aussi stupide que ce que tu as l'air de croire.
Lúka ne répondit rien, les yeux perdus dans le vague. Une navette passa en trombe au-dessus d'eux, ses phares éclairant violemment le jour encore gris.
— Ta copine ne s'inquiète pas que tu te tires de chez toi en pleine nuit ? commença-t-il.
— Oh, non. Elle dort bien tranquillement.
— Ma femme m'a parlé de ses ecchymoses, insinua Lúka.
Ruan haussa les épaules, cherchant déjà des yeux sa navette dans le parking.
— Pourquoi est-ce que tu la frappes comme ça ?
— Tu passes bien ton temps à taper sur Lyen, répliqua-t-il d'un ton très calme.
— Qui t'a raconté ça ?
— Peu importe. Eve est ma femme, je fais ce que je veux.
— Pourquoi tu me parles d'Eve ? Je te parle de Ludméa !
Ruan lui jeta un regard un peu méprisant, un air de totale indifférence sur son visage.
— Et tu l'as violée, également. Pourquoi fais-tu cela, alors qu'elle t'aime ? Je suis certain que tu n'aurais pas besoin de la forcer pour obtenir d'elle tout ce que tu veux.
— Justement. Peut-être que ça ne m'amuse plus qu'elle me donne toujours tout ce que je veux, rétorqua-t-il.
— Tu es vraiment immonde, cracha Lúka avec une moue de dégoût.
Ruan partit d'un grand rire qui résonna étrangement dans le silence presque pesant du petit matin. Il posa sa main sur la plaque digitale de sa navette et le verrou magnétique se débloqua.
— C'est moi qui suis immonde ? Tu me fais rire… Attends, moi, je ne me suis pas tapé l'interface holographique de mon ordinateur !
Lúka rougit, le visage crispé de colère. Comment Ruan savait-il tout cela ? Personne n'était au courant ! Et en plus, ce n'était pas du tout ce qu'il croyait ! Cela n'avait rien à voir !
— Je suis en train de développer un programme de partenaire virtuel, répliqua-t-il. Ce module vaut des millions et m'a été commandé par une importante société de logiciels. Je suis programmeur, mais je suis aussi un homme d'affaires. Le bénéfice engendré par un tel programme est énorme ! Et en tant que concepteur, il faut bien que je teste mon produit !
— A d'autres, mon cher Lúka. Amuse-toi comme tu veux, ça ne me dérange pas. Comme ça, peut-être que tu arrêteras de courir après ma cousine, ajouta-t-il en commandant l'ouverture de sa navette.
La porte coulissa et Ruan s'assit sur le siège avant. Lúka se pencha vers lui, troublé.
— Comment va-t-elle ?
— Line ? Elle va bien.
— Est-ce qu'elle est…
— Est-ce qu'elle est quoi ? s'impatienta Ruan comme Lúka ne se décidait pas à terminer sa phrase.
— Enceinte, souffla-t-il.
— Comment veux-tu que je le sache ? Mais très honnêtement, Lúka, si tu as mis enceinte ma cousine de quatorze ans, je crois bien que je vais te casser la gueule.
— Alors ça, ça m'étonnerait, rétorqua Lúka.
Ruan lui fit un sourire ambigu et ferma la porte, avant de démarrer à toute allure, le laissant planté sur le parking.
— Merci d'avoir proposé de me ramener ! cria Lúka à la navette disparaissant déjà dans les couloirs aériens qui se remplissaient lentement.
Il secoua la tête, les yeux rivés au sol. Ruan savait bien trop de choses sur lui et cela n'était pas sans l'inquiéter. L'homme était fou à lier, et malgré ce que lui assurait sa sœur, Lúka se maudissait d'avoir mis entre ses mains les si précieuses vies des jumeaux. Il ne pouvait s'empêcher de penser que quelque chose allait arriver. Quelque chose de terrible.
Après un profond soupir, il prit le chemin de son propre véhicule, un pli soucieux barrant son front. Rien ne se passait comme il l'avait prévu.
***
Ludméa se réveilla en sursaut et se redressa dans le lit, cherchant Ruan dans la pénombre. Sa place dans le lit était froide, et lorsqu'elle eut allumé la lampe de chevet, la jeune femme se rendit compte que le drap ne présentait pas le moindre pli : l'homme n'était jamais venu se coucher.
Elle consulta les chiffres lumineux du réveil et soupira. Il était près de six heures. Ruan et elle devraient partir pour les DMRS moins de deux heures plus tard, et l'homme avait vraiment besoin de sommeil. Elle éteignit la lampe et se recoucha, un peu énervée. Il lui avait dit qu'il viendrait la rejoindre. Elle s'était mise au lit et l'avait attendue, avant de finir par s'endormir, vaincue par sa propre fatigue. Pourquoi ne prenait-il pas un peu plus soin de lui ? Il allait tomber malade, s'il continuait à cumuler les nuits blanches ! Il devrait demander à Daniel de l'aider, c'était tout de même son père ! Ruan ne pourrait pas tenir indéfiniment en ne dormant qu'une ou deux heures par nuit. Elle avait trouvé des pilules contre la fatigue dans l'armoire de la salle de bain et savait qu'il les avalait par poignées. Mais cela ne résoudrait pas ses problèmes.
Elle se releva avec des gestes un peu brusques. A présent, c'était certain, elle ne pourrait plus dormir. Saisissant sa robe de chambre, elle sortit de la pièce et descendit le grand escalier, déjà certaine de le trouver là où elle l'avait laissé : assis à la grande table du salon devant une pile de dossiers qui ne diminuait pas.
La pile de dossiers était toujours là, en revanche, Ruan avait disparu. Ludméa sourit, certaine qu'il avait fini par s'allonger quelques minutes sur le canapé avant de s'endormir pour de bon. Mais le canapé était inoccupé. Ou pouvait-il bien être ?
— Ruan ? l'appela-t-elle doucement. Ruan, où es-tu ?
Elle alla voir à la cuisine et la trouva vide. Elle remonta. Il était peut-être allé dormir dans une des chambres d'amis, par crainte de l'éveiller. Oui, c'était dans doute cela. Il était toujours tellement prévenant ! En voyant qu'il avait tant tardé à finir la lecture de son dossier, il s'était probablement dit qu'elle était déjà endormie, et ne voulant pas risquer de la réveiller, il avait été se coucher dans une autre pièce.
Une dizaine de minutes plus tard, Ludméa dut se rendre à l'évidence, Ruan n'était plus là. Pour dissiper tous ses doutes, elle consulta le système d'alarme, qui lui confirma qu'elle était le seul être vivant à l'intérieur de la maison. Elle soupira et remonta dans sa chambre, un peu perplexe. Elle ne pouvait pas dire qu'elle s'inquiétait réellement : après tout, il avait probablement dû se rendre aux DMRS pour une urgence. Ce ne serait pas la première fois qu'ils l'appelleraient en pleine nuit. Mais d'habitude, il lui laissait un petit mot sur la table de chevet.
Incapable de se rendormir, elle alluma l'holovision qui occupait un coin de la chambre et choisit la chaîne informative. Les votes étaient terminés et Lambda avait un nouveau président. Ludméa n'était pas surprise, tout le monde savait que John Dee serait élu. A dire vrai, il n'y avait pas tellement d'autre choix possible. Les autres candidats étaient insignifiants, et une fois Dortner et Harver éliminés de la course, il ne restait plus beaucoup de possibilités.
Dee était actuellement embrassé et félicité par les membres de son parti et Ludméa ne put s'empêcher de sourire devant tant de bonheur. L'homme avait eu de la chance, mais d'un côté, il méritait bien ce poste. Sa campagne électorale n'avait pas été très percutante, surtout en raison d'un cruel manque de moyens financiers, même si elle s'était grandement améliorée au cours des dernières semaines, comme dans un effort désespéré pour tenter le miracle. Et le miracle était arrivé… Sous forme d'un assassinat, certes, mais il était arrivé.
Derrière lui, un écran géant diffusait la liste de ses sponsors. En temps normal, Ludméa aurait éteint l'holovision ou aurait changé de chaîne, mais son esprit était ailleurs. Elle pensait à Ruan, lui en voulait de ne pas l'avoir prévenue qu'il sortait. En même temps, elle tentait de se raisonner et lui trouvait des excuses : après tout, il avait à peine dormi au cours des derniers jours, et ce n'était sans doute qu'un oubli de sa part. Elle n'avait pas le droit de lui reprocher cela.
Elle bâilla, cala un coussin derrière son dos et remonta la couverture sur ses jambes nues. Le réveil indiquait six heures vingt-trois, elle avait encore une bonne demi-heure devant elle avant de devoir se préparer.
Dee ne faisait pas à proprement parler un discours, il remerciait simplement les gens qui avaient participé à sa campagne, les yeux brillants et la voix triomphante. Ludméa se demanda s'il ferait un bon président. Il était jeune — la quarantaine, peut-être —, mais depuis quelques dizaines d'années, les candidats à la présidence se présentaient de plus en plus tôt. C'était compréhensible, sachant que pour beaucoup, l'ultime objectif était la présidence de l'Alliance.
Dee avait des yeux magnifiques, que les affiches de sa campagne avaient souvent mis en valeur : un bleu très clair, qui lui donnait un regard vif et attentif. Il n'était pas beau, mais avait un charme certain, et de toute manière, le peuple ne recherchait pas le nouveau lauréat de mister univers. Ses cheveux d'un brun presque noir étaient coiffés de manière un peu trop rigoureuse, dans un effort pour paraître sérieux et digne de confiance, néanmoins son costume était légèrement froissé par la nuit mouvementée qu'il venait sans doute de passer. Ludméa le trouvait attendrissant, et était satisfaite de sa victoire, même si elle aurait voté pour Waren Dortner sans la moindre hésitation si les circonstances n'en avaient pas décidé autrement.
Un logo qu'elle connaissait bien attira son regard sur l'écran géant derrière Dee. Elle écarquilla les yeux de surprise, incrédule. Ruan ne pouvait pas participer à la politique planétaire, certes, mais elle s'était toujours imaginé qu'il aurait voté pour Waren, s'il l'avait pu. Il connaissait l'homme depuis des années et l'appréciait beaucoup. Pourtant, le logo qui figurait parmi les sponsors de la campagne électorale de Dee ne laissait pas le moindre doute sur sa nature. Il s'agissait de l'emblème de Novagen Technologies, la société responsable de la fabrication et de la création de la grande majorité des médicaments lambdiens. Une société qui avait d'ailleurs de nombreuses succursales, non seulement sur Lambda, mais également sur d'autres planètes-colonies, et même sur Alpha. Novagen Technologies était connue dans toute l'Alliance. Et Novagen Technologies appartenait à Ruan…
***
Ruan se tenait bien droit dans son fauteuil, s'efforçant de paraître le plus sérieux possible. La fatigue s'était abattue sur lui comme une chape de plomb, et cette fois-ci, même les pilules anti-sommeil n'étaient pas parvenues à la dissiper. Il réprimait une envie de bâiller, ce qui n'était pas toujours évident après deux heures de discours interminables et soporifiques. Le Conseil des Médecins ne faillissait pas à sa réputation et délibérait, délibérait, délibérait encore… Ruan hésitait à prétexter un besoin pressant pour aller se tirer un café à la machine, mais il savait que l'ensemble de sa carrière dépendait de la décision de ces médecins, et leur décision elle-même était fonction de l'impression qu'il leur donnerait…
Daniel était assis de l'autre côté de la grande table et semblait également s'ennuyer à mourir. Il ne cessait de jeter de discrets coups d'œil à l'horloge murale, agacé que les délibérations s'éternisent ainsi. L'Alliance était en état d'alerte orange, il n'avait pas le luxe de perdre son temps pendant que ces médecins décidaient du sort de son fils.
Feigl était le plus véhément et cela n'étonnait guère Ruan. Il l'avait toujours détesté et semblait vouer sa triste vie à gâcher la sienne. Il ne se passait pas une semaine sans que le médecin ne se plaigne de sa soi-disant incompétence à Alicha. Et maintenant que cette dernière n'était plus de ce monde, il faisait tout son possible pour empêcher la nomination de Ruan en tant que directeur : il ressortait de vieux dossiers, pointait le doigt sur ses défauts, l'accusait de ne pas savoir diriger du personnel… A vrai dire, Ruan n'écoutait même plus, et, à en croire le visage des autres médecins du Conseil, eux non plus. Après une tirade particulièrement longue mettant en cause une jeune secrétaire et quelques décisions prises un peu trop hâtivement, Daniel s'emporta.
— Vous n'avez pas bientôt fini de le rabaisser ? s'écria-t-il.
— Pardon ?
Feigl était soufflé. Il dévisageait Daniel, incrédule.
— Cela fait une heure que vous tentez de nous prouver que Ruan est incompétent. C'est bon, ce n'est pas la peine d'insister ! Qu'est-ce qu'il vous a fait pour que vous le haïssiez comme cela ?
— Mais, je…
— D'accord, il a commis des erreurs, mais c'est le cas de tout le monde, non ? Vous ne pouvez pas le blâmer éternellement pour ça ! Soyez honnête, Feigl : depuis que Ruan est directeur adjoint, tout se passe très bien et vous n'avez pas à vous plaindre de lui. Alicha était satisfaite de son travail et je le suis également. Depuis deux semaines, il cumule des tâches de directeur et son travail habituel de directeur adjoint. Il y passe toutes ses nuits et tous ses week-ends. Alors maintenant, décidez-vous, mince !
Ruan se sentit agacé. Son père voulait bien faire, mais encore une fois, il le ridiculisait devant tout le Conseil. Il aurait donné beaucoup pour que Daniel ne se mêle pas sans cesse de sa vie professionnelle ; il le faisait passer pour un gamin aux yeux des médecins. Ce n'était guère étonnant que le Conseil n'ait pas suffisamment confiance en ses capacités à diriger du personnel pour lui donner le poste de directeur.
— Ecoutez, soupira un des médecins. Le problème est plus compliqué qu'il n'y paraît. Déjà, si vous êtes tous les deux à la tête des DMRS, il y aurait conflit d'intérêt. On ne peut pas laisser deux personnes de la même famille diriger une institution comme celle-ci.
— Nous sommes censés travailler ensemble, pas nous entretuer. Je ne vois pas où est le problème, contra Daniel.
Ruan ne dit rien. Il avait décidé de faire profil bas. De toute manière, il ne tenait pas spécialement à être directeur des DMRS. Il était loin d'être dans le besoin, et s'il avait pu réduire son temps obligatoire de travail de moitié, il l'aurait fait volontiers. Avant qu'il ne connaisse Ludméa, il ne rêvait que d'avancement et de pouvoir. A présent, tout ce qu'il souhaitait, c'était passer le plus de temps possible avec elle. Et c'était malheureusement incompatible avec un poste de directeur.
— Il n'y a jamais eu de précédent et cette situation est assez délicate, avança un autre médecin.
— Franchement, je ne vois pas en quoi, contesta Daniel. Vous préférez muter quelqu'un d'Alpha qui ne connaît rien des DMRS, juste pour ne pas avoir deux personnes de la même famille à la direction de cette institution ? Quelqu'un qu'il faudra former, à qui il faudra tout expliquer ? Tout ça parce que vous ne pouvez pas vous défaire de vos stupides préjugés ! C'est absurde !
— Voyons, vous savez bien qu'une telle situation n'est pas envisageable, tenta de le raisonner un autre médecin.
— Laissez-moi vous dire une chose. Je ne sais pas si vous vous êtes rendu compte de la gravité de la situation sur la Bordure. Nous allons bientôt entrer en guerre à nouveau. C'est peut-être une question d'années, mais c'est peut-être également une question de semaines. Je suis Général des Armées, et en cas de guerre, il est impensable que je reste sur Lambda pour diriger les DMRS. Si Ruan est nommé directeur, il pourra instruire Dosch lorsque je devrai quitter Lambda. Je vois mal comment une personne qui ne connaît rien aux DMRS pourrait assurer la double tâche de directeur de la partie civile et de la partie militaire, tout en instruisant quelqu'un. Mais je ne veux pas vous forcer la main. J'essaie simplement de vous montrer la situation sous un angle que vous semblez avoir négligé, ajouta-t-il avec un regard dur.
— Il n'y a pas que cela, et vous le savez bien, rétorqua un médecin. Par respect envers monsieur Paso, je n'ai pas voulu mentionner ce détail, mais à présent, vous ne me laissez guère le choix.
Ruan regagna un soudain intérêt pour la conversation en cours et se redressa légèrement, les yeux rivés sur le visage du vieux médecin. Il connaissait bien ce dernier et n'avait aucun préjugé à son égard. Cependant, il commençait à craindre ses paroles. Quel argument allait-il avancer en sa défaveur ? Après tout ce qu'avait dit Feigl, il lui semblait que rien ne pourrait plus l'atteindre, pourtant, il ne pouvait s'empêcher de ressentir un peu d'angoisse. Cet homme était âgé, il avait bien connu ses parents, il savait de nombreuses choses sur son passé. Des choses que Daniel avait fait son possible pour cacher, et dont les journalistes feraient des gorges chaudes s'ils venaient à les apprendre. Mais jamais il n'oserait… Pas en Conseil ! C'était tout simplement impensable. Un affront pareil serait impardonnable.
Nelson Connely sembla hésiter un peu, espérant peut-être que Daniel ou Ruan interviendraient, ou qu'un autre médecin prendrait le relais. Mais personne n'ouvrait la bouche et le silence s'éternisait. Il soupira.
— Daniel, il nous est impossible de confier une si lourde responsabilité à quelqu'un avec de tels antécédents psychiatriques, lâcha-t-il.
Tous les visages se tournèrent vers Ruan. L'homme était rouge de fureur et crispait ses phalanges sur le rebord de la table.
— Eh bien, vous savez quoi ? Faites ce que vous voulez, je m'en moque ! répliqua-t-il. Vous êtes pire que ces journalistes qui passent leur temps à traquer ma famille ! Je ne veux plus rien avoir à faire avec vous !
Il se leva et leur jeta un regard méprisant.
— Oh, et puis pendant que vous y êtes, trouvez-vous un nouveau directeur adjoint, je me casse.
— Ruan, mais attends, tu ne peux pas faire ça ! s'écria Daniel, horrifié.
— Qu'est-ce qui me retient ? Tu penses peut-être que ça m'amuse de passer mon temps à signer des papiers et à lire des articles stupides ? J'en ai ma claque, je démissionne.
Il tourna les talons et quitta la pièce, sous les yeux médusés des médecins du Conseil. Daniel se précipita à sa suite, et la rattrapa alors qu'il s'engageait dans le long couloir en direction de l'ascenseur. Il le tira par l'épaule et le força à lui faire face, furieux.
— Mais à quoi tu joues, là, tu peux m'expliquer ? cria-t-il.
— Ils ne veulent pas de moi comme directeur, tant pis pour eux. Je ne vais tout de même pas les supplier.
— Et nos projets, alors ? Les jumeaux, le virus ! Ça te plaît de tout foutre par terre simplement parce que tu as décidé que tu en avais marre ? Tu n'as pas le droit de faire ça, Ruan !
L'homme haussa les épaules, détournant les yeux. Il n'aimait pas quand Daniel le sermonnait. Il avait beau passé la trentaine, le général était toujours son père adoptif, et il y avait encore en lui un petit garçon qui sentait qu'il devait lui obéir.
— Je fais ce que je veux, rétorqua-t-il. De toute manière, ils vont me donner le poste, je le sais.
— Comment ça ?
— Franchement, Daniel, avec la difficulté qu'ils ont à se choisir un nouveau directeur, penses-tu vraiment qu'ils vont avoir envie de chercher un directeur, un directeur adjoint et d'ici quelques semaines, un directeur militaire ? Ils vont choisir la solution de facilité, je les connais. En fait, cela fait déjà longtemps qu'ils ont choisi, mais ils hésitent encore. En donnant ma démission, je leur ôte la possibilité d'hésiter. Ils sont face au mur, et maintenant, ils se rendent compte qu'il n'y a qu'une seule solution possible. Combien je te parie que d'ici trois minutes, un des médecins du Conseil va venir nous rejoindre et me proposer le poste en me présentant ses excuses ?
— Tu joues avec le feu, et je n'aime pas ça.
— Il faut savoir prendre des risques, avança Ruan.
— Tu ne prends pas des risques, tu joues au con, c'est différent.
— De toute manière, avec cette histoire d'antécédents psychiatriques, tout était fini. Je n'avais plus rien à perdre. Et puis, dans le pire des cas, j'ai d'autres plans, ajouta-t-il.
Daniel plongea ses yeux dans les siens, essayant de le sonder. Avait-il réellement un plan de secours ? N'avait-il pas simplement agi sur un coup de tête ? Un bruit de porte le fit presque sursauter et il se retourna : un des médecins du Conseil se dirigeait vers eux. Ruan sourit.
— Qu'est-ce que je t'avais dit, murmura-t-il.
Commentaires
1. Le mardi 20 novembre 2007 à 16:17, par lasource
2. Le samedi 26 janvier 2008 à 22:08, par Mélie
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