CHAPITRE XV
Le petit garçon serrait la main de sa sœur, les yeux vides et le visage étrangement inexpressif. La pluie avait collé ses cheveux à son front et coulait en grosses gouttes glacées dans le col de sa chemise, mais il ne la sentait pas. Depuis quatre jours, plus rien n'avait d'importance. Les gens lui parlaient, posaient parfois une main réconfortante sur son épaule, l'embrassaient, aussi, et il ne bougeait pas, ne prononçait pas le moindre mot. Son regard restait vide, éteint.
Sa sœur sanglotait doucement à côté de lui, bien droite dans sa robe noire, ses cheveux blonds dissimulés sous un austère voile sombre brodé de fleurs noires. Elle était l'aînée, c'était à elle que s'adressaient la plupart des gens. Ses yeux rougis et enflés semblaient intarissables, et ses larmes se mêlaient à l'eau qui coulait sur ses joues. Elle hochait la tête, esquissait un pâle sourire, murmurait les formules de politesse d'usage. Cela faisait près de quatre jours, et elle avait à peine dormi.
La cérémonie touchait à sa fin et les gens commençaient à se disperser, cachés sous leurs immenses parapluies. Ruan sentit que sa sœur le tirait en arrière et il la suivit en traînant les pieds. Eve pleurait encore, ses frêles épaules secouées de sanglots. Helen la serra contre elle et lui tendit un mouchoir, caressant ses fins cheveux blonds sous le voile. Daniel regardait au loin, le visage impassible mais les yeux brillants. A côté de lui, Alicha s'essuyait les joues, appuyée contre l'épaule de son époux.
La pluie s'arrêtait peu à peu et les parapluies se fermèrent. L'air était glacé et le vent n'arrangeait rien, s'engouffrant sous les manteaux et faisant voler les voiles noirs. Ruan tremblait légèrement, pourtant, il ne faisait rien pour se réchauffer. Les boutons de sa veste étaient ouverts et sa chemise glacée collait à sa peau. Helen l'attira vers elle, puis s'agenouilla pour refermer sa veste, échangeant un regard appuyé avec Daniel. L'homme secoua la tête et jeta un coup d'œil à la jeune fille, qui s'était à présent réfugiée auprès d'Alicha. Ces quatre jours l'avaient terriblement éprouvée, et de lourds cernes noirs soulignaient ses yeux gonflés.
Enfin, les dernières personnes s'éloignèrent à leur tour, et bientôt, il ne resta plus que Daniel, Helen et les deux enfants. L'homme souleva le petit garçon de terre et le prit dans ses bras, avant de partir en direction des navettes, suivi par sa femme qui avait passé son bras autour de la taille de la jeune fille. Eve avait redoublé de sanglots et regardait à peine où elle mettait les pieds. Si Helen ne l'avait pas soutenue, elle se serait sans doute laissée choir sur le sol boueux. Quand les deux enfants furent installés, Daniel se tourna vers sa femme, le visage dur :
— Ils ne se sont même pas déplacés. C'est honteux.
— Tu sais que Ruan n'était pas en bons termes avec eux, soupira Helen. Je crois que c'est mieux qu'ils ne soient pas venus. Tu te rappelles du scandale que cette femme avait fait à son mariage…
— Oui, tu as peut-être raison, lui accorda-t-il. Mais tout de même, son père et son frère !
— Laisse tomber, Daniel. Ne te mine pas avec ça. Ruan était en froid avec sa famille depuis près de vingt ans, on ne pouvait pas s'attendre à ce qu'ils se présentent à son enterrement.
— Je pensais tout de même que, dans de pareilles circonstances, certaines choses pouvaient être pardonnées, marmonna-t-il. Il n'avait rien fait de mal, une telle dispute était absurde ! Tout cela à cause d'une union que sa famille n'approuvait pas !
— Je suis de ton avis, bien sûr. Mais ils sont très conservateurs, j'imagine qu'ils l'ont pris comme un affront personnel, avança Helen. De toute manière, rien n'excuse leur comportement.
— Ils n'ont même pas voulu voir les enfants ! Il est évidemment inutile d'envisager la possibilité qu'ils veuillent obtenir leur garde…
— Ça aurait été idéal, pourtant, avec les deux garçons de Jacob… L'aîné a le même âge que Ruan, non ?
— Une année de moins, rectifia Daniel entre ses dents. Mais tu sais qu'ils ne voudront pas d'Eve et Ruan, ajouta-t-il.
— Je devrais sans doute m'en affliger, mais je ne peux pas m'empêcher d'être heureuse que tout se passe comme cela. Daniel, nous en avons discuté plusieurs fois ces derniers jours, tu sais que ces enfants seraient bien avec nous…
— Nous devons en parler avec Alicha et Waren cet après-midi. Ils sont dans la même situation que nous ; ils ne peuvent pas avoir d'enfant eux non plus. Et Alicha était presque aussi proche de Ruan que moi. Il faudrait peut-être demander aux petits ce qu'ils en pensent, suggéra-t-il.
— Tu sais bien qu'Eve refusera de décider, chuchota Helen en jetant un coup d'œil derrière elle.
La jeune fille ne l'écoutait pas, le visage tourné vers la vitre, les larmes coulant sur ses joues. Ses mains étaient posées sur ses genoux et elle se tordait nerveusement les doigts, sans paraître s'en rendre compte. Ruan était toujours dans le même état, et cela commençait à l'inquiéter.
— La petite aurait peur de nous vexer si elle choisissait d'aller avec Alicha, reprit-elle, et si elle nous choisissait nous, c'est Alicha qu'elle craindrait de blesser. Elle ne choisira pas, je la connais. Et Ruan est trop jeune. Sans compter qu'il n'est pas en état de prendre une pareille décision, ajouta-t-elle.
— Il n'est en état de prendre aucune décision, Helen. Cela me préoccupe beaucoup. Il était présent lorsque tout cela est arrivé. On ne sait pas exactement ce qu'il a vu de cette terrible scène, mais pour un garçon de huit ans, découvrir ses parents gisant dans leur sang sur le sol de leur chambre est une expérience traumatisante. Pour n'importe qui, d'ailleurs. Il est en état de choc. C'est ce qu'a dit le médecin qui est venu pour déclarer le décès, en tout cas. Mais si cela ne s'améliore pas d'ici deux ou trois jours, nous l'emmènerons aux DMRS pour qu'ils lui fassent des examens.
— Tu penses que c'est si grave que ça ?
— Je ne sais pas, mais je ne veux pas prendre de risques.
Il se retourna et observa Ruan quelques instants. Le petit garçon regardait fixement devant lui, le visage inexpressif. Durant ces quatre jours, jamais Daniel ne l'avait vu pleurer. Il semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Depuis que l'homme l'avait installé dans la navette, il n'avait pas bougé d'un millimètre. Ses cheveux mouillés étaient collés à son front et l'eau coulait dans ses yeux. Cela devait sans doute le gêner, pourtant il ne faisait pas le moindre geste pour les repousser. Daniel n'avait pas voulu affoler sa femme, mais l'état du petit était grave.
***
Ruan s'éveilla lentement, la tête lourde et les paupières douloureuses. Il regarda autour de lui, un peu étonné, et vit qu'il était dans son salon, à demi allongé sur le canapé. Portant la main à son crâne, il grimaça et se redressa avec peine.
— Ludméa ? appela-t-il d'une voix fatiguée.
— Je suis dans la cuisine.
Il se laissa aller contre le dossier du canapé et soupira. Tout était arrivé si vite ! L'annonce de ce terrible accident, l'organisation de la cérémonie, les formalités inévitables à effectuer, les DMRS qu'il fallait parvenir à diriger malgré tout… Ludméa sortit de la cuisine et s'approcha de lui, la mine défaite et les yeux rougis. Elle passa ses bras autour de son cou et appuya son visage sur son épaule.
— J'ai dormi longtemps ? s'enquit Ruan.
— Une demi-heure, peut-être un peu plus.
— Tu aurais dû me réveiller, lui reprocha-t-il.
— Cela fait deux jours que tu n'as pas dormi. Tu dois te reposer.
— Il y a bien trop à faire, tu le sais !
— Tout ce que je sais, c'est que tu viens de perdre quelqu'un à qui tu tenais énormément. Quelles que soient tes obligations, elles peuvent attendre, décréta-t-elle d'un ton sans appel.
— J'ai rêvé de l'enterrement de mes parents, fit Ruan.
Ludméa vint se blottir tout contre lui et saisit ses mains entre les siennes, le visage soucieux. Ruan ne parlait que rarement de ses vrais parents, et elle-même n'abordait jamais le sujet, ayant compris sans qu'il ait besoin de le lui dire que sa famille était un sujet tabou.
— Mon oncle et ma tante ne sont même pas venus. Et mon grand-père ne s'est pas déplacé non plus.
— Mais pourquoi ? s'étonna Ludméa, un peu choquée.
— Je ne sais que ce que Daniel a bien voulu me dire. Ma famille est très conservatrice, et mes grands-parents avaient déjà décidé de celle qui deviendrait l'épouse de mon père. Mais lorsqu'il a rencontré ma mère, il a refusé de s'unir à la femme que ses parents avaient choisie pour lui. Ils ne lui ont jamais pardonné.
— C'est absurde ! ne put s'empêcher de souffler son amie. C'est quoi cette histoire de décider qui doit se marier avec qui ? Et l'amour, dans tout ça ?
— Les mariages arrangés étaient courants, dans ma famille, expliqua-t-il.
— Ce n'est pas une raison ! Ton père avait le droit d'épouser la femme qu'il aimait, non ? Comment ses parents ont-ils pu lui en vouloir comme cela ?
— Je ne sais pas, soupira Ruan. Mais s'il s'est passé autre chose entre eux, je n'en ai pas connaissance. Et à présent, mes grands-parents sont décédés.
Ludméa resta quelques instants silencieuse, caressant doucement les mains de Ruan entre les siennes. Cette histoire de mariage arrangé était la chose la plus ridicule qu'elle ait entendue. Bien sûr, elle savait que c'était la coutume, à peine deux cents ans plus tôt : tout comme les métiers, les époux étaient désignés. Et cela avait donné d'étonnamment bons résultats. Les caractères étaient étudiés avec minutie pendant des années, ce n'était pas juste l'affaire de quelques mois. Les Désignés avaient la possibilité de refuser le partenaire qui leur était attribué par l'office de Désignation, et les unions n'étaient célébrées qu'après plusieurs années de vie commune. Pourtant, certaines personnes s'étaient insurgées contre cette pratique, et désormais, les unions étaient libres. Et souvent stériles…
Elle soupira, regardant son compagnon du coin de l'œil. Il était si beau, si intelligent ! Si la Désignation des unions avait toujours été en vigueur, il ne faisait nul doute qu'une autre serait à sa place. Une autre qui lui aurait peut-être mieux convenu…
Ruan se tourna vers elle et, la trouvant pensive, l'embrassa tendrement sur la tempe.
— A quoi penses-tu, ma chérie ?
— A nous deux, répondit-elle sincèrement. Je me disais que j'avais bien de la chance que la Désignation des unions n'ait plus lieu. Nous n'aurions jamais pu être ensemble.
Ruan haussa les épaules et un début de sourire se dessina sur ses lèvres.
— J'aurais fait comme mon père. J'aurais désobéi à la règle pour être avec toi.
Elle rosit de plaisir, puis baissa les yeux, coupable. L'heure n'était pas aux paroles tendres : Alicha et son mari, le Sénateur Waren Dortner, venaient d'être tués dans ce qui avait tout l'air d'un attentat. Et dans moins d'une heure, ils devraient partir pour la cérémonie de l'enterrement des urnes contenant leurs cendres.
Elle trouvait que Ruan avait plutôt bien pris l'annonce du décès de la femme qu'il avait toujours considéré comme sa seconde mère et qui comptait presque autant qu'Helen à ses yeux. D'un autre côté, il n'avait pas le choix. Il était le directeur adjoint de la partie civile des DMRS, et dans une situation comme celle-là, il devait faire abstraction de ses sentiments pour gérer au mieux les problèmes qui se présentaient. Pour Daniel aussi, ce devait être difficile : lui et Alicha étaient très proches, et à présent, avec le conflit de Bordure qui se précisait de plus en plus et sa double charge d'unique directeur des DMRS, il n'avait pas beaucoup de place pour la tristesse et le deuil.
— Je me sens coupable, avoua Ludméa. Je n'étais pas là pour toi quand tu as appris pour Alicha et son mari.
Ruan la serra contre lui, les yeux perdus dans le vague. La jeune femme savait qu'il souffrait, pourtant, il refusait de lui montrer sa peine. Elle aurait voulu pouvoir le réconforter, le tenir dans ses bras, lui parler, comme sa mère l'avait fait avec elle lorsque son père était mort. Mais Ruan ne se dévoilait pas, même pas avec elle. Parfois, elle avait l'impression qu'elle ignorait tout de certains aspects de sa personnalité et cela l'attristait. Elle aurait voulu être à la hauteur. Elle aurait dû être là lorsqu'il avait eu besoin d'elle.
— Ludméa, ça n'aurait rien changé que tu sois là ou pas. Ça ne m'aurait pas aidé à prendre les décisions que j'ai dû prendre. Il ne faut pas croire que Daniel et moi avons eu le loisir de pleurer la mort d'Alicha et de nous apitoyer sur notre sort. Elle n'avait pas de famille sur Lambda, il nous a fallu tout organiser au plus vite.
Sa voix était tendre, mais ses paroles semblaient étrangement dures… Ludméa fut un peu surprise, cependant, elle n'insista pas. Ruan refusait de lui montrer sa faiblesse, toute légitime soit-elle. Et pour lui, laisser paraître sa peine à l'égard de la mort d'Alicha était de la faiblesse. Même si la jeune femme trouvait cette idée ridicule, elle se devait de la respecter.
— Tu t'es amusée avec Line, au moins ? lui demanda-t-il d'un ton badin.
Ludméa éclata en sanglots et se dégagea de ses bras, cachant son visage dans ses mains.
— Chérie, je suis désolé, je n'aurais pas dû te poser cette question, s'excusa-t-il. Mais ce n'était pas un reproche déguisé, tu le sais…
— Je sais, murmura-t-elle. Quand je pense que ta cousine et moi étions en train de faire les folles dans les magasins pendant que… pendant qu'Alicha…
— Ce n'est pas de ta faute, coupa Ruan. Comment aurais-tu pu savoir ? Tu ne peux pas te sentir coupable d'avoir passé un bon moment avec ma cousine, quand même ! Cet accident était imprévisible, et tu n'avais aucun moyen de savoir que cela allait arriver. On ne peut quand même pas se priver de tout sous prétexte que quelqu'un risque de mourir à ce moment-là, non ?
La jeune femme hocha la tête et essuya ses larmes. Elle ne connaissait pas très bien Alicha, mais elle l'appréciait beaucoup. Elle avait un petit côté maternel, parfois agaçant, souvent très tendre. Et c'était elle qui l'avait réconciliée avec Ruan… Ce qui était arrivé était vraiment terrible. Ludméa savait que la femme n'avait pas que des amis, au sein des DMRS, et qu'elle était en conflit ouvert depuis des années avec la direction du Centre Médical. La navette avait explosé en vol, à quelques minutes de son décollage. Les époux Dortner se rendaient à un meeting politique, où Waren devait fait son dernier discours avant les élections présidentielles. C'était évidemment lui qui était visé. Depuis des semaines, les sondages le présentaient comme le grand favori du peuple. A présent, les élections allaient sans doute être repoussées : il ne restait que quatre candidats en lice, et Ludméa doutait qu'ils maintiennent tout de même la Journée des Votes. Pour le moment, l'enquête n'avait rien donné, mais tout le département POL était sur l'affaire. Ils avaient déjà pu déterminer que l'accident n'avait rien d'"accidentel", et tous parlaient d'attentat.
Ludméa remit une mèche de cheveux derrière son oreille, le regard un peu vide. Ruan caressa son épaule nue et déposa un baiser au creux de son cou.
— Je vais aller me préparer, annonça-t-il en se relevant.
Elle acquiesça, mais ne bougea pas.
— Chérie, il faut que tu t'habilles, insista-t-il. Tu ne peux pas aller comme cela à l'enterrement.
Il lui tendit une main pour l'aider à se lever et elle lui jeta un regard fatigué. Elle aurait tellement aimé qu'il se confie à elle ! Au lieu de cela, il était froid et impassible.
— Il faudra que tu mettes un peu de fond de teint sur ton bleu, ajouta-t-il.
Ludméa porta la main à sa joue et effleura l'ecchymose. Celle-ci était encore bien visible. Le visage de Ruan s'adoucit et il se pencha vers elle pour la serrer contre lui.
— Je sais que tu es triste, ma chérie. Et moi aussi, je suis triste. Mais nous avons des obligations. J'aimerais pouvoir me laisser aller, j'aimerais que nous ayons un peu de temps pour en parler. Je suis heureux que tu sois là avec moi pendant cette épreuve, ajouta-t-il. Dès que toutes les formalités seront derrière nous, je te promets d'être plus présent, moi aussi.
Il caressa ses cheveux blonds, l'air soucieux.
— Tu vas avoir besoin d'un voile, décréta-t-il.
— Je sais. J'en ai acheté un.
— Pas la peine. J'en ai aussi acheté un pour toi.
Il l'embrassa sur le front et la tira vers lui.
— Allez, nous allons finir par nous mettre en retard, décréta-t-il.
Docilement, elle le suivit à l'étage. Elle ne pouvait s'empêcher d'être un peu perplexe : quand avait-il trouvé le temps de lui acheter un voile ? Et pourquoi l'avait-il fait ? C'était à elle de le faire, pas à lui ! Il s'occupait toujours de tout et si au début, elle avait trouvé cela touchant et romantique, elle commençait lentement à changer d'avis.
***
Ludméa n'aurait jamais pu imaginer qu'autant de gens se déplaceraient. Lors de la cérémonie d'enterrement de son père, il y avait près d'une centaine de personnes, et cela lui avait déjà paru énorme. D'un autre côté, son père était un architecte renommé et très apprécié. Mais là, cela dépassait ses estimations les plus folles. Elle serrait la main de Ruan dans la sienne, de peur de le perdre dans la foule qui se pressait autour du Responsable de Cérémonie. Ils n'étaient pas en avance et s'étaient disputés pendant près d'une demi-heure sur ce qu'elle devait porter. A présent, tout était oublié et Ludméa n'en voulait pas à Ruan. Le pauvre traversait une épreuve difficile, il avait les nerfs à fleur de peau. Mais elle avait tout de même du mal à comprendre pourquoi il avait refusé qu'elle porte un pantalon ; elle trouvait qu'une jupe — même noire — était déplacée pour un enterrement. L'homme n'était pas de cet avis et lui avait demandé de se changer. Maintenant qu'elle voyait les autres femmes, elle se rendait compte qu'aucune d'entre elles n'était en jupe et elle se mordit la lèvre, gênée. Ruan avait parfois des idées un peu étranges sur ce qu'elle devait faire ou ne pas faire. Elle n'était plus une enfant : c'était acceptable que les jeunes filles se mettent en jupe ou en robe pour ce genre d'événements officiels, cela l'était moins lorsqu'il s'agissait d'une femme adulte.
Il la fit asseoir sur le banc à côté de Daniel et Helen, et elle vit très clairement cette dernière détailler sa jupe d'un regard désapprobateur. Elle rougit et baissa les yeux. Ruan tenait toujours sa main dans la sienne, mais il paraissait ailleurs, les yeux vides.
— Vous êtes curieusement habillée pour un pareil événement, lui murmura Helen.
— Je sais, souffla-t-elle.
Ludméa jeta un regard à Ruan et Helen hocha la tête, comprenant ce qui s'était passé. La femme posa la main sur son épaule avec affection.
— Ne vous en faites pas, mon petit. Vous êtes très jeune, les gens ne jaseront pas.
— C'est indécent, répliqua-t-elle, les yeux remplis de larmes.
— Pas sur Toria, répondit Helen. C'est en réalité la tenue de rigueur pour ce genre de circonstances.
— Pourquoi vous me parlez de Toria ?
Helen rougit, puis se tourna vers son mari pour échanger quelques mots à voix basse avec lui. Daniel avait les yeux cernés et Ludméa avait la très nette impression que ses tempes n'étaient pas si blanches lorsqu'elle l'avait vu quelques jours plus tôt. Tous ces soucis lui pesaient et il accusait ses cinquante-six ans. Il avait tenu à prendre en charge la quasi-totalité de l'organisation de la cérémonie, sachant sans doute que Ruan avait trop à faire avec les DMRS. La jeune femme soupira et baissa les yeux sur ses mains. L'homme avait retiré la sienne, qu'il avait posée sur son genou, juste au-dessus de l'ourlet de sa jupe. Elle détestait les enterrements… Mais qui les aimait ? Et être là, assise au premier rang, dix ans seulement après l'enterrement de son père… Une larme coula sur sa joue.
— Chérie, ça va ? lui murmura Ruan.
Elle acquiesça, la gorge serrée. Il passa son bras autour de ses épaules et l'attira contre lui. La cérémonie allait bientôt commencer.
***
C'était presque terminé, et Ludméa ne pouvait s'empêcher de se sentir soulagée. Il y avait trop de gens, trop de choses qui lui rappelaient son père. Et à la douleur de la mort soudaine d'Alicha s'ajoutait celle, plus ancienne, de la disparition de l'homme qu'elle avait tant aimé. Le cœur serré, elle attendait. Une grande partie des gens s'était déjà dispersée, et seuls restaient à présent les amis les plus proches. Ludméa savait que pour eux, il y aurait encore beaucoup à faire.
Elle avait observé Ruan à travers ses larmes pendant la cérémonie. Il n'avait pas pleuré. Daniel non plus, mais il avait plusieurs fois porté son mouchoir à ses yeux. Les gens ne s'étonneraient pas. Ils penseraient tous que les deux hommes avaient fait de leur mieux pour cacher leurs émotions, et qu'ils avaient sans doute exprimé leur tristesse en privé. Ludméa ne comprenait pas pourquoi son ami montrait autant d'indifférence à l'égard de la mort d'Alicha. A sa place, elle aurait été dévastée. Elle était dévastée. Depuis ces deux jours, elle ne l'avait jamais vu pleurer. Et elle commençait à trouver cela préoccupant.
Ruan discutait à présent avec des gens qu'elle avait sans doute aperçus plusieurs fois dans les couloirs des DMRS, mais qu'elle ne connaissait pas. Il n'avait pas jugé bon de les lui présenter, et elle se sentait un peu bête, à l'attendre sottement quelques pas derrière lui. Helen et Daniel étaient occupés, eux aussi. Svetlana lui avait proposé de l'accompagner, sachant à quel point cette épreuve lui serait pénible, et elle avait refusé, peu désireuse d'infliger ça à sa sœur. Après tout, elle ne connaissait pas Alicha et cela ne ferait que réveiller de mauvais souvenirs. Néanmoins Ludméa n'était pas loin de regretter sa décision.
Elle s'éloigna de quelques pas, préférant marcher à rester plantée au milieu du grand jardin comme une potiche. Ruan se tourna vers elle mais ne la retint pas. Les larmes coulaient sur ses joues comme elle se promenait entre les tombes. L'urne de son père n'était pas enterrée dans ce cimetière ; il avait tenu à ce que ses cendres soient dispersées dans la forêt de Gonara. Ludméa releva son voile et s'assit sur un petit banc. Perdue dans ses pensées, elle ne remarqua pas qu'une femme venait de prendre place à ses côtés. Lorsque celle-ci lui parla, elle ne put réprimer un petit cri de surprise.
— Vous êtes l'amie de Ruan, n'est-ce pas ?
Ludméa se tourna vers elle et essuya ses larmes. L'autre avait gardé son voile et elle distinguait mal son visage. Mais elle était blonde, comme elle. Et elle portait une jupe.
— Oui, c'est exact.
Elle ne s'étonna pas. Avoir sa photographie à la une des journaux populaires depuis bientôt une année ne contribuait pas à son anonymat. C'en était même gênant : lorsqu'elle s'était baladée avec Line dans les magasins, les gens s'étaient retournés sur son passage et les vendeuses avaient chuchoté entre elles dès qu'elle avait eu le dos tourné.
— C'est terrible, ce qui est arrivé à Alicha et Waren, souffla la femme.
Ludméa hocha la tête doucement. Combien de fois avait-elle entendu ces mots au cours des deux derniers jours ? D'un autre côté, que pouvait-elle attendre d'autre comme conversation alors que la cérémonie d'enterrement des urnes venait tout juste de se terminer ? La femme avait baissé les yeux et tordait ses mains nerveusement.
— Vous connaissiez bien les Dortner ? demanda Ludméa, sentant que l'autre avait besoin de parler et cherchait désespérément un moyen d'entamer la discussion.
— Oui, très bien. Depuis ma plus tendre enfance, en réalité. C'étaient des amis de mes parents, et j'étais très proche d'Alicha.
— Je ne la connaissais que depuis un an, mais je l'appréciais beaucoup, soupira-t-elle. J'espère que le département POL parviendra à arrêter le coupable.
La femme tourna la tête vers elle et l'observa un instant derrière son voile. Ludméa aurait aimé qu'elle découvre son visage ; parler avec une personne dont elle ne distinguait pas les traits avait quelque chose d'étrange et de désagréable. Elle détestait le mystère.
— Je vois que vous portez un bien joli voile, déclara la femme en tendant la main pour effleurer le tissu sombre brodé de fleurs noires.
— Mon ami l'a choisi pour moi, répondit Ludméa sans trop savoir pourquoi elle expliquait cela à une inconnue.
— Oui, soupira-t-elle. Cela ne m'étonne pas de lui…
— Vous le connaissez ?
— Bien sûr !
Elle lâcha le voile de Ludméa et ses doigts effleurèrent l'ecchymose sur sa joue. Le fond de teint n'avait pas réussi à vraiment la couvrir.
— Qui vous a fait cela ?
Sa voix était pressante, dure même. Ludméa s'écarta d'elle, nuançant sa réaction par un demi-sourire. Pourquoi cette femme la touchait-elle comme cela ? Et pourquoi se mêlait-elle de ses affaires ?
— Je me suis cognée, c'est tout, rétorqua-t-elle.
— Non, vous mentez !
Elle avait presque crié et Ludméa se releva brusquement du petit banc.
— C'est Ruan qui vous a fait ça, n'est-ce pas ? Hein ? C'est lui qui vous a frappée ? Mon père frappait sans cesse ma mère, cela ne m'étonnerait pas…
— Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, mais je ne vous connais pas et je vous interdis d'accuser Ruan ainsi !
— Je savais que cela finirait ainsi, je le savais, souffla-t-elle. J'imagine que c'était inévitable.
— Vous délirez, décréta-t-elle en tournant les talons.
— Non, attendez !
Ludméa s'arrêta. Quelque chose dans l'attitude de cette femme la dérangeait, et en même temps, elle n'avait pas envie de s'éloigner d'elle. Elle lui fit face, le vent agitant son voile noir. L'autre se mit debout et franchit les quelques pas qui les séparaient. Elle releva son propre voile et Ludméa porta sa main à sa bouche pour étouffer un cri de surprise. La femme lui ressemblait de manière frappante, bien plus encore que sa propre sœur. Ses cheveux étaient à peine plus foncés que les siens, et elle avait les yeux bleus, tout comme elle. Elle lui offrit un pâle sourire et remit une mèche de cheveux derrière son oreille, dans un geste qui glaça le sang de Ludméa. Elle avait visionné les films qui la montraient avec les jumeaux. Elle s'était vue faire ce même geste des dizaines de fois.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d'une voix éteinte.
— Mais je suis Eve, la sœur de Ruan !
***
Ludméa resta figée quelques secondes, rendue muette par le choc. Cette femme lui ressemblait tant ! N'importe qui les aurait crues sœurs, cela ne faisait aucun doute. Eve était plus âgée. Si ses souvenirs ne la trompaient pas, elle avait cinq ans de plus que Ruan.
— Je suis venue d'Alpha dès que Daniel m'a prévenue, reprit Eve pour briser le lourd silence qui s'installait.
— Je… Je suis désolée, je suis impolie de vous regarder comme cela, mais je n'avais jamais vu de photo de vous et…
— Je sais, soupira la femme. La première fois que j'ai découvert votre visage dans un magazine, mon sang n'a fait qu'un tour.
— Oh non, ne me dites pas que les magazines alphiens parlent également de moi ! désespéra Ludméa.
— Non, rassurez-vous. C'est Alicha qui m'a… qui m'avait envoyé le magazine, rectifia-t-elle. Elle m'avait parlé de vous et je lui avais demandé une photographie. Je ne suis pas très présente auprès de mon frère, je l'avoue, mais j'aime savoir ce qu'il devient.
— C'est naturel, lui accorda Ludméa. Cela fait longtemps que vous ne vous êtes pas vus ?
Eve tourna la tête, les yeux brillants et prit une profonde inspiration.
— Oui, plutôt longtemps, en fait. Mais avec nos postes respectifs, il nous est difficile de nous rencontrer, ajouta-t-elle sur un ton un peu coupable.
— Ruan est très occupé, c'est vrai. Vous êtes également dans la recherche ?
— Je suis psychiatre, répondit Eve. Je m'occupe surtout des enfants, en réalité.
— C'est vrai ? s'enthousiasma Ludméa. Vous en avez ?
— Non. Et c'est un choix personnel, précisa-t-elle. J'aime m'occuper des enfants, mais je sais que je ferais une très mauvaise mère. Vous ? Vous avez passé le test ?
Ludméa hocha la tête, avant d'éclater en sanglots. Eve l'attira maladroitement contre elle pour la réconforter.
— Je suis désolée, je ne voulais pas vous peiner, s'excusa Eve. Ce problème de stérilité est un véritable fléau. Je suis vraiment navrée.
Elle ne semblait pas tellement navrée, au contraire. Son ton était faux et cela étonna Ludméa presque autant que la volonté d'Eve de ne pas avoir d'enfant.
— Le test était négatif, lui apprit-elle. Mais votre question m'a rappelé Alicha. Elle m'avait demandé la même chose, il y a quelques mois. Elle avait l'air de tenir à ce que Ruan et moi ayons des enfants. J'imagine qu'elle avait hâte de se faire appeler Grand-Maman, ajouta-t-elle dans un sanglot.
— Vous voulez avoir des enfants avec mon frère ? demanda Eve.
Sa voix était teintée d'une sorte d'appréhension, mais Ludméa se dit qu'elle commençait à devenir paranoïaque et à tout voir en négatif. Eve était en deuil, elle aussi, et ce décès l'avait visiblement beaucoup marquée.
— A vrai dire, nous n'en avons pas encore discuté. Cela ne fait que quelques mois que nous sommes ensemble, et…
— Mais vous voulez des enfants ? insista Eve.
— C'est évident !
Elle avait failli ajouter "Qui n'en veut pas ?" et s'était retenue au dernier moment. Elle n'avait pas à juger l'attitude de la sœur de Ruan. Dans un monde où la stérilité touchait plus de quinze pour cent des femmes, son refus d'enfant était, certes, choquant. Quelques personnes n'auraient pas hésité à dire que c'était un crime. Toute femme capable de porter la vie se devait de le faire, même si elle choisissait de ne pas élever son enfant et de le confier à un centre. Le nombre de parents en attente augmentait chaque année et avoisinait le million, sur Alpha. Mais Ludméa n'avait pas le droit de juger Eve. La femme avait sans doute ses raisons.
— Je ne vois pas mon frère avec des enfants, insinua cette dernière.
— Vous devriez le voir avec Yolan, il est…
Elle se mordit la lèvre. Encore une fois, elle s'était montrée bavarde et imprudente. Ruan lui avait pourtant demandé de ne pas parler des jumeaux à qui que ce soit en dehors des DMRS.
— Yolan ? répéta Eve, étonnée.
— C'est un petit garçon dont je m'occupe, expliqua Ludméa.
Eve hocha la tête. Cela ne l'intéressait déjà plus et elle ne chercha pas à en apprendre davantage, au grand soulagement de Ludméa.
— Ruan vous a-t-il parlé de ce qui est arrivé à mes parents ? demanda-t-elle.
— Oui, il m'a tout raconté. Je suis désolée, cela a dû être terrible, pour vous.
— Cela l'a beaucoup marqué, reprit Eve. Il n'a plus jamais été le même, après. Mais avec tous ces traitements, tous ces médecins… Je ne sais pas ce qui l'a le plus traumatisé, entre la mort de mes parents et son séjour au Centre Médical.
Ludméa fronça les sourcils. Elle sentait qu'Eve n'avait pas mentionné tout cela par hasard. Elle était en train d'essayer de lui faire comprendre quelque chose. Mais quoi ? Et surtout, pourquoi se sentait-elle obligée de donner tous ces détails ?
— Un enfant de huit ans ne devrait pas avoir à subir toutes ces horreurs, conclut-elle pour changer le tour que prenait la conversation.
— Il n'a pas pleuré, lâcha Eve.
— Quoi ?
— Il n'a pas pleuré à l'enterrement de mes parents. Pas une seule larme. Entre le moment où je suis rentrée chez moi ce jour-là et où je l'ai trouvé caché dans la grande armoire de la chambre de mes parents, délirant à moitié, et le moment où j'ai quitté Lambda pour entrer en pension sur Alpha, je ne l'ai jamais vu pleurer la mort de nos parents.
Ludméa écarquilla les yeux de surprise. Qu'il n'ait pas manifesté sa peine concernant la mort d'Alicha lui avait déjà semblé étrange, mais à présent, sa sœur lui apprenait qu'il en avait été de même lorsque ses parents étaient décédés ! Pourtant, Ruan ne lui cachait pas ses sentiments. Elle l'avait déjà vu pleurer, et s'il avait eu honte de ses larmes, il ne l'avait pas montré.
Elle allait expliquer tout cela à Eve lorsque celle-ci se détourna soudain et se mit à s'éloigner d'elle d'un pas rapide. Ludméa, surprise, ouvrit la bouche pour la rappeler quand Ruan passa en courant près d'elle. Elle secoua la tête, incrédule.
— Eve ! cria-t-il. Eve, reviens ! Tu n'as pas le droit de partir comme ça ! Pas après tout ce temps !
Il l'avait rattrapée et posa ses mains sur ses épaules, le visage défait. Eve se dégagea brusquement et détourna les yeux.
— Laisse-moi, Ruan. Va-t-en, je t'en prie. Tu sais que je ne veux pas te voir.
— Tu ne peux pas me faire ça ! s'exclama-t-il. Cela fait près de vingt ans que je ne t'ai pas vue !
Ludméa en resta bouche bée. Ainsi, quand Eve avait dit "plutôt longtemps", elle ne mâchait pas ses mots ! Elle s'approcha d'eux, bouleversée. Jamais encore elle n'avait vu Ruan comme cela. Il essaya de la prendre dans ses bras, mais sa sœur le repoussa.
— Eve, je t'en prie ! Tu es ma seule famille ! la supplia-t-il. Tu m'as tellement manqué !
— J'ai passé les vingt dernières années à essayer d'oublier tout ce qui s'était passé, ne me force pas à revivre ça, rétorqua-t-elle.
— Mais tu es ma sœur, Eve, ma sœur ! Où étais-tu quand j'avais besoin de toi ? Où étais-tu quand je souffrais ?
— Où ça, à ton avis ? cingla-t-elle. Tu es bien comme notre père, tu ne peux pas penser à quelqu'un d'autre qu'à toi-même ! Vous êtes bien tous les mêmes, les héritiers d'Alencourt !
Ludméa se figea. Elle ne comprenait absolument plus ce qui se passait, et cela la terrifiait. Pourquoi Eve ne voulait-elle pas parler avec Ruan ? Pourquoi lui avait-elle menti lorsqu'elle lui avait demandé si cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas vus ? Leurs postes respectifs… Visiblement, son ami mourait d'envie de revoir sa sœur. C'était elle qui ne voulait pas. Mais comment pouvait-elle refuser de voir son frère ?!! Dans quelle famille était-elle tombée ?
— Je t'en prie, je ne suis pas comme lui, appuya Ruan. Tu le sais, non ? Comment oses-tu en douter ?
— Il n'y a qu'à regarder ton amie pour comprendre la vérité, ricana Eve.
Ludméa rougit, se sentant coupable. Puis, elle releva les yeux : elle n'avait rien fait de mal ! Pourtant, elle comprenait qu'elle jouait un rôle important dans la dispute entre Ruan et sa sœur, même si elle ne savait pas lequel.
— Il n'y en a toujours eu que pour toi ! cria-t-elle. Tu étais le préféré de Papa, tu étais le préféré de Maman, et moi, qu'est-ce que j'étais, moi, hein ? Il a détruit ma vie ! Regarde-moi, Ruan, et dis-moi que tu vois une femme heureuse ! Dis-moi que là, devant toi, se tient une femme bien dans sa peau et pas une femme qui traîne un horrible secret derrière elle depuis plus de vingt ans !
— Je ne comprends pas, souffla-t-il.
— C'est faux ! Tu le sais ! Tu l'as vu, et ne me dis pas le contraire !
— Eve, je ne comprends pas ! répéta-t-il avec plus de conviction, cette fois-ci.
Mais Ludméa elle-même pouvait voir qu'il mentait. Elle le connaissait bien… Tout le trahissait : le ton de sa voix, la tension qu'elle sentait en lui, la façon dont il se tenait. Et il ne faisait nul doute qu'Eve ne s'était pas laissée berner une seule seconde.
— Tu es comme lui, décréta-t-elle.
Ruan se jeta sur elle et la secoua violemment. Elle perdit son voile et son chignon acheva de se défaire, libérant ses longs cheveux blonds. Il la lâcha soudain, horrifié par ce qu'il venait de faire.
— Eve, je…
— Va-t-en ! lui hurla-t-elle. Laisse-moi, salaud ! Je ne veux plus te voir ! Plus jamais, tu m'entends !
Ruan et Eve se mirent soudain à se parler dans une langue que Ludméa ne comprenait pas, mais qu'elle identifia instantanément. Du Torien. Et lentement, toutes les pièces du puzzle se mirent en place dans son esprit… Sa peau claire, sa façon parfois étrange de voir la politique du pays, ses habitudes un peu insolites, les meubles de sa maison, tous les non-dits au sujet de sa famille, et plus récemment, la dispute qu'ils avaient eue au sujet des vêtements qu'elle devrait porter à la cérémonie… La jupe était indécente, mais pas sur Toria, comme lui avait fait remarqué Helen, avant de rendre compte qu'elle en avait trop dit.
Ainsi, c'était donc ça le secret que cachait Ruan ! Comment avait-il pu lui mentir ? Pourquoi ne lui avait-il pas fait confiance ? Il aurait dû savoir qu'elle l'aimait, et que l'origine de sa famille n'aurait aucune importance pour elle !
Les yeux remplis de larmes, elle vit Eve gifler son frère et s'enfuir en pleurant. Cette fois-ci, il ne la suivit pas, se contentant de la regarder s'éloigner. Elle s'approcha de lui et voulut passer son bras autour de sa taille, mais il la repoussa.
— Laisse-moi ! ordonna-t-il.
— Ruan, je…
— Laisse-moi, je te dis !
Ludméa n'insista pas. Elle réprima un sanglot et marcha en direction du lieu de la cérémonie. Helen et Daniel étaient sans doute encore présents. Pourquoi l'avait-il repoussée ? Elle ne pouvait pas lui en vouloir : il était bouleversé. Cependant elle s'inquiétait pour lui et elle aurait aimé rester à ses côtés.
Les yeux baissés, elle buta presque contre Helen qui venait à sa rencontre. Elle bafouilla une excuse et éclata en sanglots.
— Allons, mon petit, ne pleurez pas comme ça…
— Vous ne comprenez pas, c'est Ruan, je…
— Nous allons vous raccompagner, fit Helen en lui prenant le bras.
— Non, je… Ruan va me chercher, il va s'inquiéter ! protesta-t-elle.
— Il ne vous cherchera pas, rétorqua-t-elle, le visage sombre.
Les deux femmes se tournèrent vers Ruan. Il s'était assis sur le petit banc et regardait au loin, dans la direction où Eve avait disparu.
— Il est dans son monde, maintenant, reprit Helen. Nous avions pourtant tout fait pour que lui et sa sœur ne se rencontrent pas…
— Mais pourquoi ? C'est sa sœur !
— Oui, Eve est sa sœur. Le problème, c'est qu'il y a des événements bien trop douloureux pour être oubliés, et des choses trop affreuses pour être pardonnées. Ruan n'est pas responsable de tout cela, et Eve le sait. Mais lorsqu'elle le voit, ce n'est pas son frère qu'elle voit.
Ludméa n'était pas bien sûre de saisir ce qu'Helen tentait de lui faire comprendre, cependant, elle savait une chose : cette fois-ci, elle serait là pour lui. Même si ce n'était que pour lui permettre de soulager sa colère. Il allait la faire souffrir, elle en était consciente. Mais elle l'aimait et elle accepterait la souffrance.
— Je vais rester avec lui, Helen. C'est gentil de proposer de me raccompagner, mais je ne peux pas le laisser seul. Il a besoin de moi.
— Non, Ludméa, ce n'est pas une bonne idée… Dans l'état dans lequel il est, la seule chose dont il a besoin, c'est de calmer sa colère. Si vous restez, il vous hurlera dessus, il vous insultera, il…
Ludméa plongea ses yeux dans ceux d'Helen. Cette dernière y lut sa détermination et elle se tut.
— Vous êtes restée, vous ! répliqua la jeune femme.
— Je suis sa mère, répondit Helen.
— Je vais rester, décréta-t-elle.
— Ludméa, je… Je vous en prie, ne faites pas cela !
La jeune femme regarda Helen, comprenant soudain. Elle avait peur. Elle avait peur que Ruan lui fasse du mal, et qu'elle le quitte.
— Je ne vais pas l'abandonner, lui assura-t-elle. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, je ne le quitterai pas. Il a besoin de moi, et je le sais. Dans une relation, il y a des hauts et des bas. Et je ne suis pas le genre de personne à fuir la première fois qu'il y a un bas. J'aime votre fils, Helen. Et ma place est auprès de lui.
Elle tourna les talons et se dirigea vers Ruan. Helen baissa les yeux, les larmes coulant sur son visage. Daniel la rejoignit et elle s'appuya contre lui, bouleversée.
— Elle va rester ? lui demanda-t-il.
— Elle l'aime.
— Pauvre petite… Tu as vu le bleu sur sa joue ?
— Comment ne pas le voir, soupira Helen. Et c'était le voile d'Eve, qu'elle portait aujourd'hui.
— Je sais. Mais c'était inévitable, nous le savions depuis le début.
— Inévitable, répéta sa femme.
Elle suivit Ludméa du regard, le visage triste. La pauvre enfant n'avait pas la moindre idée de ce qui l'attendait…
Commentaires
1. Le dimanche 9 septembre 2007 à 10:18, par Luminelya
Ce commentaire a été modifié le 2007-10-05 11:38:51.
2. Le dimanche 9 septembre 2007 à 11:57, par Nantu
3. Le dimanche 9 septembre 2007 à 16:11, par Naraé
4. Le mardi 11 septembre 2007 à 12:35, par hellspawn
5. Le vendredi 5 octobre 2007 à 11:41, par Ness
6. Le vendredi 2 novembre 2007 à 23:25, par Mélie
7. Le mercredi 7 novembre 2007 à 14:31, par lilou205
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