CHAPITRE XIII

Lúka rêvait. Il rêvait à la bouche de Line contre la sienne, à ses doigts entremêlés aux siens, à ses baisers qui se posaient sur sa peau, papillons légers, colorés, merveilleux. Ses fins cheveux effleuraient son visage comme une douce caresse. Elle était nue contre lui et il pouvait presque sentir le goût un peu sucré de ses lèvres. Il repoussa le rideau de mèches sombres, souriant en découvrant le regard émeraude de la jeune fille.

— Le bébé, Lúka, lui murmura-t-elle. Il faut qu'on parle du bébé…

Elle se pencha et saisit une tasse en porcelaine. L'homme vit qu'elle était remplie d'un liquide sombre : du thé. Line lui fit un étrange sourire, avant d'y ajouter deux morceaux de sucre.

— Tu prendras bien un peu de thé, n'est-ce pas ? Une simple question de politesse… Et puis, il faut penser au bébé.

Elle approcha son visage du sien, si près qu'il put sentir son souffle chaud sur ses lèvres. Ses iris d'émeraude tournèrent au vert jade, et ses traits devinrent ceux d'Ira Jones.

— Tu m'emmènes à Central Park, dis ? On ira se promener au bord du lac, on marchera sur le petit pont…

Elle l'embrassa et il ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, elle avait disparu, remplacée par sa sœur, Carrie.

— Mais… Mais tu es jeune ! souffla-t-il, étonné.

La jeune fille partit d'un grand éclat de rire et passa ses bras autour de son cou.

— Oh, Lúka, ce que tu peux dire comme âneries ! Bien sûr que je suis jeune ! Mais c'est comme ça que tu m'aimes, non ?

Elle lui fit un clin d'œil et se mit à courir, ses longs cheveux bouclés valsant au creux de ses reins. Assis sur le lit, il la regarda s'éloigner dans ce couloir qui semblait sans fin.

— Tu aimes les petites filles, Lúka, n'est-ce pas ?

Il sursauta. Lyen venait d'apparaître, semblant jaillir d'un coin sombre de la pièce. Ses cheveux étaient longs et des perles parsemaient ses tresses royales, nouées de rubans satinés. Sur son front brillait le symbole de la famille régnante d'Eaven. Ses mains étaient jointes sur son ventre tendu par une grossesse avancée.

— L'avenir des d'Alencourt est entre tes mains, pauvre bon à rien. Et entre les miennes…

Lúka voulut la repousser, mais elle était trop forte. Ses doigts trop nombreux se nouèrent autour de son cou, l'empêchant de respirer.

— Lúka, ça va ?

Sa tête tournait et la pièce commençait à s'assombrir. Lyen lui offrait un sourire glacé, ses yeux de chat rivés sur son visage.

— Réveille-toi ! Lúka !

— Je te tuerai, lui susurra-t-elle.

— Lúka !

Il s'éveilla en sursaut et ouvrit les yeux. Sa sœur était penchée sur lui, inquiète. Ses longs cheveux frôlaient son visage et il les repoussa, agacé. Il était en nage et son cœur battait la chamade.

— Tu faisais un cauchemar, expliqua Line. Drôle de rêve, d'ailleurs, ajouta-t-elle.

— Merci de m'avoir réveillé, fit-il. Lyen essayait de m'étrangler.

— Je sais. J'ai vu.

Il se redressa pour lui faire face, étonné. Elle avait vu ? Et qu'avait-elle vu d'autre ?

— Oh, le début de ton rêve paraissait plutôt agréable, avança-t-elle.

Il nota son ton presque un peu accusateur et détourna les yeux. Mais Line n'avait pas l'air de lui en vouloir. Elle caressa doucement sa joue un peu râpeuse en souriant.

— Tu as une petite place pour moi, dans ton rêve ? chuchota-t-elle.

Il lui jeta un regard surpris. Puis, pour la première fois depuis des semaines, ses yeux glissèrent sur ses fines épaules, sur la nuisette noire si moulante qu'il ne semblait même pas avoir remarquée. Il avança une main un peu hésitante et effleura les longs cheveux blancs qu'il aimait tellement. Line ferma les yeux, attendant son baiser. Il avança son visage vers le sien et l'embrassa tendrement.

— Il est trois heures du matin, souffla-t-il.

— Je n'ai pas sommeil. Tu as sommeil, toi ?

— Pas vraiment…

Lúka s'empara à nouveau de ses lèvres et elle l'attira contre elle, s'allongeant entre les coussins. Il glissa sa bouche au creux de son cou et elle sourit.

— Tu m'as manqué, avoua-t-elle. Cela faisait si longtemps…

Il ne répondit pas, ses mains remontant sur ses hanches, sous la nuisette. Elle tira sur son T-shirt, et il cessa ses caresses un instant, pour qu'elle puisse le lui ôter. Elle chercha ses lèvres, retrouvant le goût si familier de ses baisers. Depuis combien de temps ne l'avait-il pas embrassée ? Bien trop longtemps, c'était certain ! Elle se cambra un peu pour qu'il puisse faire passer sa nuisette par-dessus sa tête et le serra dans ses bras, avide de la chaleur de sa peau sur la sienne.

— Je t'aime, lui murmura-t-elle à l'oreille.

Lúka s'écarta soudain d'elle et elle écarquilla les yeux de surprise. Elle avait très nettement senti le changement dans le flot de ses pensées, mais déjà, il relevait ses barrières télépathiques.

— Line, je… Je suis désolé.

Il lui jeta un regard triste et roula sur le côté. Elle se redressa et caressa gentiment son épaule.

— Qu'est-ce que tu as ? s'inquiéta-t-elle.

— Je ne te mérite pas, soupira-t-il. Je ne suis qu'un pauvre type.

— Quoi ? Mais pourquoi dis-tu une chose pareille ? s'exclama-t-elle.

Il secoua la tête d'un air désespéré, puis s'assit sur le bord du lit, les yeux perdus dans le vague.

— C'est ce rêve qui t'a perturbé ? avança Line.

Il haussa les épaules et elle vint s'asseoir à côté de lui, l'entourant de ses bras.

— Parle-moi, Lúka, je t'en prie.

— Je ne peux pas !

Il se tourna vers elle et elle lut la culpabilité sur son visage. Elle essaya de l'embrasser, mais il se dégagea.

— Je te demande pardon.

Il se releva et quitta la pièce. Line, bouleversée, se laissa retomber sur le lit. Que lui arrivait-il ? Depuis quelques semaines, il se comportait de manière curieuse. Il était distant, froid même. Et il ne l'embrassait plus, ne la touchait plus. A chaque fois, il avait une bonne excuse : préoccupé par le meeting, exténué par son travail… A vrai dire, si elle y repensait, c'étaient toujours les mêmes raisons qui revenaient. Et il ne refusait jamais clairement ses avances, non. Il prenait plutôt les devants, se plaignant de sa fatigue constante, parlant de ses craintes vis-à-vis de l'implémentation de Z'arkán sur les serveurs publiques, traînant devant son ordinateur jusqu'au milieu de la nuit… Line avait essayé de faire des efforts, de s'acheter de jolies robes, de se maquiller légèrement, de porter des nuisettes plutôt suggestives, cependant il n'y avait rien à faire, Lúka la regardait à peine. Il passait de plus en plus de temps à travailler sur Z'arkán, et de moins en moins de temps avec elle et leur fils. Mais surtout, il avait fini par découvrir comment l'empêcher de lire dans son esprit, et à présent, elle ne percevait plus de lui que ce qu'il voulait lui faire savoir.

Lentement, elle remit sa nuisette, les larmes aux yeux. Qu'avait-elle fait de mal ? Pourquoi la rejetait-il ainsi ? Elle devait lui parler. Elle ne pouvait pas laisser le fossé qui se creusait entre eux s'agrandir plus encore.

 

Lúka s'adossa contre le mur, la tête baissée. Pourquoi l'avait-il rejetée à nouveau ?!! S'il continuait ainsi, il allait la perdre ! Et que ferait-il sans elle ? Il l'aimait tant ! Mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait pas empêcher la culpabilité de l'envahir à chaque fois qu'il posait les yeux sur elle. S'il lui faisait l'amour, il serait incapable de garder ses barrières télépathiques relevées, et elle saurait tout. Si seulement il était plus fort !

Il avait encore rêvé de la cousine de Ruan… Line lui manquait, et il avait envie de la revoir, même si en même temps, il espérait ne plus jamais la rencontrer. S'il continuait à penser à elle sans cesse, sa sœur finirait par découvrir la vérité. Et cela, il ne pouvait le permettre.

Line était de plus en plus belle, et il voyait bien qu'elle faisait tout pour l'attirer. Elle ne se doutait pas à quel point elle était douée à ce petit jeu. Dès qu'il la voyait, dès qu'elle était près de lui, il mourait d'envie de l'embrasser, de la toucher. Il essayait de ne pas la regarder, mais souvent, c'était plus fort que lui. Et ce soir, il avait failli céder…

Z'arkán était en veille, et il effleura le clavier lumineux. Aussitôt, le visage de sa sœur apparut, auréolé d'une lueur bleutée. Il déglutit péniblement.

— Z'arkán, je veux que tu lances le programme Line, murmura-t-il.

 

Line se rendit dans le grand salon. Elle était presque certaine de le trouver au piano, mais la pièce était vide. Elle serra les poings, furieuse. Cela ne faisait aucun doute, il était encore planté devant son satané ordinateur. Z'arkán n'y pouvait rien, ce n'était qu'un simple assemblage de circuits électriques et de lignes de codes, cependant, Line commençait à éprouver une haine viscérale envers l'hologramme qui lui volait son frère. Lúka lui avait donné son visage… Pour lui, c'était bien sûr un geste d'amour, une preuve de son affection pour elle. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de trouver cela malsain. Z'arkán lui faisait froid dans le dos. Plus le temps passait et plus l'hologramme agissait de manière humaine. Elle parlait comme elle, elle bougeait comme elle, elle pensait comme elle. Et Line n'était pas certaine de se sentir flattée par une preuve d'amour aussi envahissante.

Elle traversa les couloirs, un peu angoissée comme à chaque fois qu'elle se trouvait seule dans le laboratoire en pleine nuit. La lumière froide des néons diminuait à partir de vingt-deux heures, et à présent, même si l'endroit n'était pas plongé dans la pénombre, il était suffisamment glauque pour la mettre mal à l'aise. Enfin, elle se trouva devant la pièce favorite de son frère, celle où il passait quasiment toutes ses journées depuis des années. Elle soupira et hésita à rebrousser chemin. Après tout, à quoi cela servirait-il de parler à Lúka ? Elle avait déjà tenté plusieurs fois d'engager la discussion sur leur problème relationnel et il s'était toujours défilé. Et peut-être vivrait-il comme un affront personnel le fait qu'elle vienne le trouver là, alors qu'il s'était réfugié loin d'elle. Mais pouvait-elle laisser le manque de communication tout gâcher, une fois de plus ?

La porte n'était pas verrouillée, elle la poussa doucement, sans bruit…

 

Lúka regardait Line, les yeux brûlants de désir. Son visage aux traits fins, ses lèvres qui n'attendaient que les siennes, ses seins pleins qui tendaient le tissu de sa petite nuisette noire… Il posa ses mains au creux de ses reins et l'attira contre lui. Elle sourit et passa ses doigts dans ses cheveux, puis caressa sa joue tendrement.

— Tu m'as manqué, Lúka.

Il baissa les yeux et se mordit la lèvre. Qu'était-il en train de faire ?!! Ses mains remontèrent sur les seins de Line, presque malgré lui. Elle soupira et laissa ses doigts glisser le long de son cou.

— Tu piques, sourit-elle.

— Nous sommes en plein milieu de la nuit, Line.

— Cela ne me dérange pas.

Il prit ses mains dans les siennes et y déposa un baiser. Puis, son regard se perdit dans le vague, et un pli soucieux barra son front. Line vint s'asseoir sur ses genoux, et il lui ouvrit ses bras, enfouissant son visage dans son cou.

— J'ai été un salaud, Line, pardonne-moi, lui murmura-t-il.

— Ne dis pas ça, je t'en prie.

— Je ne te mérite pas, tu es beaucoup trop bien pour rester avec un pauvre type comme moi ! protesta-t-il.

— Tu sais bien que c'est faux. Arrête de penser ce genre de choses, je t'en prie.

Il releva son visage vers le sien et elle l'embrassa doucement, les yeux à demi clos. Lúka la repoussa gentiment et détourna la tête.

— Je t'ai fait du mal… J'en ai assez que tu me pardonnes toujours tout sans un mot, sans un reproche ! J'ai envie que tu me fasses payer tout cela, que tu me fasses du mal, aussi.

Line se releva et lui tourna le dos, ses longs cheveux tombant devant son visage. Elle croisa les bras sur sa poitrine et soupira.

— Ne recommence pas avec ça, je t'en prie.

— Line, s'il te plaît ! Je me sentirais tellement mieux !

Il vint la rejoindre et l'entoura de ses bras, la serrant contre lui. Elle secoua la tête. Il la força à se retourner et pressa ses lèvres sur les siennes avec impatience. Line étouffa un petit cri surpris, et se laissa aller contre lui.

— J'ai envie de toi, souffla-t-il en la soulevant de terre.

Il la plaqua contre le mur, ses mains tirant sur la nuisette noire, sa bouche dans son cou…

 

Line sentit que ses jambes cédaient et elle s'adossa au mur, les larmes aux yeux. Lentement, elle se laissa glisser à terre, cachant son visage dans ses mains. Comment avait-il pu lui faire une chose pareille ? Il l'avait abandonnée, et à présent, il…

Elle secoua la tête, mordant sa lèvre jusqu'au sang. Ce n'était pas possible ! Alors c'était pour ça ? C'était pour ça que, depuis des semaines, il ne la touchait plus ? Elle aurait dû se méfier… Cet hologramme à son image n'avait rien de normal ! Ainsi c'était à cela qu'il passait son temps ?

Elle avait envie de vomir et se coucha sur le sol, les genoux ramenés tout contre son menton, les épaules secouées de sanglots silencieux. Pourquoi n'avait-elle pas la force d'entrer dans cette pièce et de lui dire ce qu'elle pensait de son nouveau jeu ? Pourquoi restait-elle là, à pleurer comme une lâche ? Elle plaqua ses mains sur ses oreilles, crispant ses paupières. Elle ne voulait plus l'entendre, non…

Enfin, elle trouva la force de se relever, et traversa les longs couloirs, les larmes coulant le long de ses joues. Plusieurs fois, elle dut s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber à nouveau ; ses jambes la portaient à peine. Elle entra dans la chambre qu'elle partageait avec Lúka, sans même y penser, et se glissa dans le lit.

La douleur était trop forte… Elle hurlait silencieusement, à presque en perdre la raison. Pourquoi l'avait-il humiliée ainsi ? Pourquoi l'avait-il rejetée, pour ensuite faire l'amour avec cette… avec cette chose !!! Presque inconsciemment, elle ouvrit le petit tiroir de la table de chevet et ses doigts se refermèrent sur la paire de ciseaux salvatrice.

 

Lúka souleva doucement les draps et s'allongea à côté de Line, prenant soin de ne pas l'éveiller. Elle avait laissé la lampe de chevet allumée et il se pencha pour l'éteindre. Sa sœur avait pleuré : ses joues étaient encore humides. Cela alourdit encore la culpabilité qui pesait telle une chape de plomb sur ses épaules. Tendrement, il déposa un baiser sur sa tempe. Il l'aimait tant ! Pourquoi lui avait-il fait ça ? Elle en souffrait, c'était évident. Jamais il n'aurait dû la repousser comme cela.

Elle avait échangé la nuisette noire contre un pull de coton bleu marine, aux manches tachées et trop longues. Il repoussa une mèche de cheveux qui cachait son visage et soupira. Sa lèvre était enflée et un peu de sang avait séché sur son menton. Elle s'était encore fait du mal…

Soudain, il écarquilla les yeux et attrapa ses mains, ne cherchant même plus à ne pas l'éveiller. Il remonta les manches de son pull, pour découvrir les longues entailles encore sanguinolentes. Line ouvrit les yeux avec une inhabituelle lenteur. Ses iris étaient clairs et ses paupières rougies témoignaient de ce dont il s'était douté : oui, elle avait pleuré. Mais bien plus que ce qu'il avait imaginé.

— Line ! Qu'est-ce que tu as fait ?!! Pourquoi ?!!

La jeune femme secoua doucement la tête et essaya de camoufler ses poignets, un peu trop tard. Il ne voulait plus lâcher ses mains et elle les tira faiblement à elle.

— Lúka, s'il te plaît, laisse-moi…

— Non ! C'est à cause de moi que tu te fais tout ça, n'est-ce pas ? C'est de ma faute !

Elle se remit à pleurer, les yeux baissés, les cheveux dans les yeux. Il l'attira contre lui, le visage défait. Elle tenta de le repousser, mais il ne la laissa pas s'échapper de ses bras.

— Oh, Line, mon amour… Pourquoi ne peut-on pas s'aimer sans se faire souffrir sans cesse ? Sans se détruire à petit feu ! murmura-t-il.

Il effleura ses joues de ses lèvres, sentant ses larmes chaudes et salées. Avait-elle découvert la vérité ? Savait-elle ce qu'il avait fait avec la cousine de Ruan ? Etait-ce pour cela qu'elle s'était à nouveau entaillé les bras ?

— Pourquoi me rejettes-tu comme ça ? gémit-elle. Pourquoi est-ce que tu ne veux plus de moi ?!! Je ne te plais plus ?

Lúka la serra plus fort contre lui, presque à lui en faire mal. Si elle ne lui plaisait plus ?!! A chaque fois qu'il la voyait, il était rongé par l'envie de la prendre dans ses bras, de l'embrasser à lui en couper le souffle ! Cela ne pouvait plus continuer, il devait lui dire la vérité.

— J'ai fait quelque chose dont j'ai honte, avoua-t-il. Et je ne voulais pas que tu le découvres…

Line se figea. Bien sûr, il parlait de ce qu'elle venait d'apprendre, de ce qu'il faisait avec… avec celle qu'il avait créée à son image.

— J'ai fait l'amour avec une autre femme, Line, déclara-t-il.

— Je sais, répondit-elle.

— Tu… sais ? répéta-t-il, incrédule.

Il s'écarta d'elle pour plonger ses yeux dans les siens. Elle lui fit un pauvre sourire, les lèvres tremblantes, et il dut résister contre l'envie de se mettre à pleurer, lui aussi. Pourquoi n'était-elle pas furieuse ? Pourquoi n'était-elle pas en train de lui jeter des objets à la tête ? En train de l'insulter, de le faire souffrir ?

— Plusieurs fois ? demanda-t-elle d'une petite voix.

Il hocha la tête, les larmes aux yeux. Elle étouffa un sanglot et s'empara de son oreiller, qu'elle serra presque désespérément contre elle. Lúka voulut l'enlacer à nouveau, mais elle le repoussa.

— Pourquoi, Lúka, pourquoi ?

— Je ne sais pas, soupira-t-il. Je n'ai même pas d'explication à te donner, je suis désolé. Je m'en veux, si tu savais !

Elle releva la tête et le regarda droit dans les yeux. Il disait la vérité… Elle pouvait ressentir toute sa peine, sa douleur, sa culpabilité. Il avait mal. Mais moins qu'elle.

— Line, je t'en supplie, pardonne-moi !

Les larmes coulèrent le long de ses joues et Line détourna les yeux. Elle ne pouvait supporter de voir son frère pleurer. La dernière fois qu'il lui avait laissé voir ses larmes, c'était le jour de la mort de leur père.

— Mon amour, reprends-moi, je t'en prie… Je ne peux pas vivre sans toi, je… Je sais que j'ai mal agi et que je t'ai fait souffrir. Je ne te mérite pas… Mais je suis perdu, si tu me rejettes !

Elle secoua la tête. Elle savait qu'il pensait sincèrement ce qu'il lui murmurait. Un instant, elle s'imagina vivre sans lui, ne plus sentir son corps chaud contre le sien quand elle s'endormait, ne plus l'entendre raconter des histoires à leur fils le soir avant de se coucher, ne plus voir son étrange sourire lorsqu'elle lui disait qu'elle avait pensé à lui… C'était impossible. Ils avaient passé tant de temps ensemble, elle ne pouvait plus envisager la vie sans lui. Et après tout, ce qu'il avait fait n'était pas si terrible, non ?

Elle lui ouvrit ses bras et il s'y réfugia, les épaules secouées de sanglots. Tendrement, elle caressa ses cheveux noirs.

— Je t'aime, Line, souffla-t-il. Je sais que je ne te mérite pas, mais je ne peux pas m'empêcher de t'aimer…

— Si seulement on pouvait arrêter de se faire du mal sans cesse, soupira-t-elle. Mais jure-moi que c'était la dernière fois. Que dorénavant, tu me resteras fidèle.

Il releva la tête et plongea ses grands yeux d'émeraude dans les siens. La femme de sa vie… la femme qu'il avait failli perdre à nouveau…

— Je te le jure.

***

Line était assise à la grande table du salon et donnait à manger à Mikhail, qui riait en tapant dans sa purée de carottes avec sa cuillère.

— Arrête ça, mon chéri, c'est pas la peine d'en mettre partout, protesta-t-elle.

Elle lui prit la cuillère des mains et voulut la remplir de purée, mais il la repoussa.

— Je veux Papa, décréta-t-il en croisant les bras sur sa poitrine, l'air buté.

— Ton père est en train de se préparer pour un meeting, Mikhail.

Son fils lui jeta un regard sombre et fit la moue. Line ne put s'empêcher de sourire. Il avait bien le sale caractère de ses parents… Elle avait été si heureuse lorsqu'il l'avait appelée Maman pour la première fois, quelques mois plus tôt. Mais à présent, elle en venait presque à regretter le temps où il se contentait de babillages incompréhensibles.

— Allez, tu manges encore un peu de purée, et après, je t'emmène voir Papa, d'accord ? proposa-t-elle.

— Non. Je veux Papa, maintenant ! cria-t-il.

Line se laissa aller au fond de sa chaise en soupirant. A la réflexion, elle ne se souvenait pas que son frère ou elle aient été aussi pénibles, pendant leur enfance.

— On a peut-être été bien pire, fit Lúka en entrant dans la pièce.

— Papa !!! s'écria Mikhail.

Il tendit ses mains pleines de purée de carottes vers lui. Line souleva son fils de sa chaise et lui essuya les doigts et le visage. Il se débattit et secoua la tête, et elle finit par le reposer à terre, une fois qu'il fut un peu moins orange. Il se précipita vers son père, qui le prit dans ses bras en souriant.

— Alors comme ça, tu ne veux pas manger ta purée ?

— Mais c'est pas bon ! s'écria-t-il avec une mimique dégoûtée.

— Les carottes, c'est très bon, décréta-t-il sur un ton qui ne souffrait aucune protestation. Si tu veux être un grand garçon, tu dois manger comme un grand garçon.

Line s'approcha d'eux et Lúka l'attira contre lui, les yeux remplis d'amour.

— Ça va ? J'ai pas trop une sale tête ? lui demanda-t-il.

— Tu as l'air fatigué, répondit-elle. Mais je ne pense pas que ce soit un point négatif. Ils verront que tu te donnes du mal, ils ne pourront qu'approuver. Par contre, ils risquent de se poser plus de questions concernant les traces oranges sur son col, plaisanta-t-elle.

Elle prit son fils dans ses bras, et le petit garçon plaqua un gros baiser mouillé sur sa joue. Elle déchira un morceau d'essuie-tout et le passa sous l'eau, puis revint vers son frère.

— Vive les chemises intachables, hein ? se moqua-t-elle.

— J'avais pas ce problème avec mes chemises noires, lui fit-il remarquer.

— Peut-être, mais tu sais bien que le conseil marketing t'a demandé d'offrir une image un peu plus positive. Et je trouve que le blanc te va bien, ajouta-t-elle avec un petit sourire. Qu'est-ce que tu en penses, Mikhail ? Il est très beau, ton papa, tu ne trouves pas ?

Le petit garçon hocha la tête d'un air très convaincu, puis gigota pour qu'elle le pose à terre. Il courut vers ses jouets.

— Il n'a pas fini sa purée, constata Line.

— Laisse-le, rétorqua son frère. Il mangera quand il aura faim.

— Dis donc, tu devrais écrire un livre sur l'éducation des enfants, toi ! contra-t-elle, irritée.

Il lui sourit et elle se détendit.

— Ça va ? lui demanda-t-il. Franchement ?

— Il y a eu des jours meilleurs, soupira-t-elle. Mais je suis contente que tu aies fini par me parler. Et que tu aies arrêté de me rejeter, ajouta-t-elle.

— Tu sais à quoi je suis en train de penser ? avança-t-il avec un air espiègle.

— Je ne veux pas savoir, répliqua-t-elle en riant.

Elle passa ses bras autour de son cou et l'embrassa tendrement.

— Le meeting ne sera pas très long, annonça-t-il. Ça te dirait qu'on aille se balader, après ?

— Il faut que j'aille sur Lambda. Je dois absolument parler à Ludméa…

— Oh. Mais, Mikhail ?

— Lyen s'occupera de lui.

— Tu sais que je n'aime pas ça…

— Je ne te demande pas ton avis.

Il plongea ses yeux dans les siens et elle soutint son regard. Finalement, il soupira et passa une main dans ses cheveux.

— Débrouille-toi. De toute façon, je ne peux pas l'emmener au meeting avec moi, et il n'y a pas d'autre solution. Vivement qu'il ait l'âge d'aller à l'école.

— Lúka, je t'en prie… On n'a pas fait un enfant pour s'en débarrasser les trois quarts du temps.

— L'école, ce sera bien pour lui. Il verra d'autres enfants. Tu sais que nous avons toujours souffert de la solitude. Je ne cherche pas à me débarrasser de lui, loin de là ! Mais cela ne me plaît pas qu'il reste seul avec L.I.

— Lyen, rectifia Line. Elle s'appelle Lyen.

— Ça ne change rien. Je n'aime pas que tu le laisses avec elle.

— Je ne serai pas longue. Mais tu sais que je dois y aller aujourd'hui. Ce n'est pas comme si j'avais l'embarras du choix. J'ai déjà bien trop tardé…

— Tu as raison, lui accorda-t-il. On n'a pas le choix. Je rentrerai dès que possible.

Il l'embrassa et alla dire au revoir à Mikhail. Line soupira, adossée contre le mur. Lúka était parfois aussi buté que leur fils.

***

Line appliqua soigneusement le mélange verdâtre sur ses cheveux, une boule douloureuse au creux de sa gorge. Ses cheveux… Ses cheveux blancs que son frère aimait tant… Mais elle devait le faire. Il ne fallait surtout pas que Ludméa se doute de quoi que ce soit. Elle aurait peut-être dû en parler à Lúka, cependant, elle craignait sa réaction. Il allait détester, c'était certain.

— C'est dommage d'abîmer tes cheveux comme ça, avança Lyen.

— Je n'ai pas le choix.

— Laisse-moi t'aider, tu en mets partout.

Line lui tendit le pot, les larmes aux yeux. Lyen voulut mettre des gants, puis les jeta un peu plus loin, furieuse.

— Satané sixième doigt, grommela-t-elle.

Line ne put s'empêcher de rire et Lyen lui sourit. Elle saisit le pot de teinture et commença à couvrir la longue chevelure de pâte verte et nauséabonde.

— Tu vas garder ça combien de temps ?

— Cinq minutes, pas plus. Je ne veux pas me retrouver avec les cheveux jaune fluo, plaisanta-t-elle.

Mais même si Line essayait de prendre un ton léger, Lyen savait qu'elle souffrait. Elle ne se rappelait que trop le jour où Lúka avait coupé les cheveux de sa sœur Nato… La mâchoire crispée, elle appliqua la teinture sur les cheveux de la jeune femme. Line n'avait pas à se plaindre. Ce n'était pas sa vie à elle qu'on avait gâchée. Ce n'était pas elle qui avait été arrachée à sa famille…

— Lyen, ça va ? demanda-t-elle.

— Oui, pourquoi ?

— Je te sens tendue…

— C'est parce que ça me fait du mal de te sentir si triste, mentit-elle.

Elle était passée maîtresse dans l'art de dissimuler ses sentiments. Line n'y voyait que du feu. Pour elle, elle était toujours l'innocente jeune femme qui ne voulait que son bien, qui l'aimait un peu comme une grande sœur. Par contre, il y avait toujours le problème de Lúka… L'homme ne croyait pas à son petit jeu et le lui faisait bien sentir. Mais il obéissait à sa jumelle comme un jeune chiot, et celle-ci avait une confiance totale en elle. Si elle contrôlait Line, elle contrôlerait Lúka…

Un fin sourire étira ses lèvres alors qu'elle plongeait le pinceau dans le pot de teinture. Bientôt, elle aurait sa vengeance.

***

Ludméa, assise devant l'holovision, s'était blottie dans une chaude couverture. Elle regardait une émission sur la conquête de l'espace, les yeux vides et le visage inexpressif. Ses cheveux n'étaient pas coiffés et pendaient dans son cou en mèches emmêlées. L'ecchymose sur sa joue avait viré au jaune, et ses lèvres avaient désenflé quelque peu, mais la douleur dans son cœur était toujours bien présente. Ruan avait voulu rester avec elle, et elle avait refusé. Ils avaient passé la journée de la veille à parler. A présent, elle avait juste envie d'être seule.

Il était venu dans la chambre d'amis, un plateau dans les mains, et l'avait découverte prostrée dans un coin de la pièce. Comme toujours, il avait été parfait, s'était occupé d'elle, l'avait réconfortée. Il lui avait préparé un bain et l'avait tenue contre lui pendant des heures, pendant qu'elle pleurait et qu'elle tremblait sans pouvoir se calmer. Elle ne lui avait pas parlé de son père, il était déjà bien assez inquiet comme cela.

Ludméa savait qu'il n'y avait qu'une seule explication possible : elle s'était simplement cogné la tête contre le montant du lit, d'où l'horrible mal de crâne à son réveil. Quant aux marques sur son corps… Non, elle ne voulait pas penser aux traces rougeâtres qui s'étalaient dans son cou.

Elle soupira et tenta de s'intéresser au documentaire. Ils en étaient aux débuts de la Grande Guerre des Mondes, en 2203 TT. Le présentateur avait un avis très subjectif sur les raisons qui avaient poussé Alpha à demander son indépendance. Svetlana aurait été outrée…

L'espace d'un instant, elle hésita à l'appeler et à lui raconter ce qui lui était arrivé. Puis, elle chassa cette pensée de son esprit. Non, cela suffisait déjà que Ruan la croie folle, cela ne servait à rien que sa sœur partage cette opinion. Et c'était inévitable, bien entendu ! Elle avait vu un homme qui était mort plus de vingt ans plus tôt, et cet homme l'avait soi-disant violée et frappée. Il en fallait moins que cela pour faire approuver un avis d'internement.

Elle avait passé toute la nuit précédente blottie dans les bras de Ruan, s'accrochant presque désespérément à lui, se mettant à sangloter sans raison. L'homme avait très mal dormi, et elle s'était sentie coupable lorsqu'elle avait vu les lourds cernes qui soulignaient ses yeux. Une longue semaine l'attendait, elle aurait dû se montrer moins égoïste. Mais lorsqu'elle lui avait fait part de ses pensées, il l'avait regardée avec tristesse et avait simplement secoué la tête. Il lui avait ensuite proposé de rester avec elle à la maison. Ludméa s'était jetée dans ses bras en pleurant. Il était toujours si gentil, si prévenant ! Pourquoi ne pouvait-elle pas se montrer à la hauteur ? Pourquoi passait-elle son temps à l'ennuyer avec ses problèmes ridicules ?

Les mains crispées sur la couverture, elle ferma les yeux. Elle ne se souvenait de rien, et cela était presque encore plus effrayant que les affreuses images qui lui étaient restées de son premier cauchemar aux DMRS. Ruan lui avait assuré que personne ne pouvait entrer dans leur maison sans le code d'accès, et il lui avait confirmé ce qu'elle savait déjà : le système de surveillance n'avait détecté aucune autre présence que la leur. Mais il lui avait tout de même proposé de changer le code d'entrée.

L'émission documentaire se faisait plus animée, et Ludméa n'était pas en état de supporter des images de villes dévastées et de bases militaires en train d'exploser. Elle éteignit l'holovision, avant de s'allonger sur le canapé, les yeux rivés au plafond. Malgré son manque de sommeil des deux jours précédents, elle n'était pas fatiguée. Peut-être pourrait-elle tout de même se rendre aux DMRS et passer un peu de temps avec les enfants ? Ruan n'approuverait pas ; il tenait à ce qu'elle se repose pendant quelques jours. Mais elle doutait pouvoir supporter encore très longtemps cette inactivité déprimante. Son travail à ECO lui manquait. Elle aimait la nature, et passer toutes ses journées à l'intérieur des bâtiments des DMRS ne lui convenait guère. Secrètement, elle espérait convaincre Ruan de la laisser emmener les enfants hors de leur petite cellule et se promener avec eux pendant quelques heures. Les jumeaux avaient besoin d'air frais. Ce n'était pas bon pour eux d'être enfermés jour et nuit. Elle comprenait son refus : après tout, Nato et Yolan étaient de précieux spécimens scientifiques…

A cette pensée, ses poings se crispèrent et elle serra les dents. Ces enfants étaient presque les siens, pourtant elle n'avait pas le moindre pouvoir décisionnel en ce qui les concernait. Lorsqu'elle était avec eux, ses moindres faits et gestes étaient surveillés, mesurés, étalonnés. Elle avait surpris une étrange conversation entre Carlson et Barnes, son assistant. Ils parlaient d'une demande d'exécution, qui ne pouvait concerner que les jumeaux. Mais les deux hommes l'avaient vue et avaient changé de sujet aussitôt. Elle leur avait demandé des explications, cependant, ni l'un ni l'autre n'avait accepté de lui dire ce qui se passait. Lorsqu'elle en avait parlé à Ruan, il l'avait rassurée, lui affirmant que ce n'était qu'un vague projet qui avait été énoncé à la précédente réunion du Conseil des Médecins, et qui n'avait pas été approuvé. Elle n'avait aucun souci à se faire. Cela n'avait toutefois pas calmé ses soupçons : ce n'était qu'un vague projet qui n'avait pas été approuvé, certes, mais combien de temps faudrait-il avant qu'il le soit ?

Le bruit de la sonnette la fit sursauter, et aussitôt, elle se crispa. Qui pouvait lui rendre visite au milieu de l'après-midi ? Ce ne pouvait pas être Ruan, il serait entré sans sonner. Et cela ne risquait pas non plus d'être sa sœur : elle savait qu'elle travaillait toute la journée, et si elle avait voulu la joindre, elle l'aurait appelée aux DMRS. Elle ne voulait pas se l'avouer, mais elle avait peur. Elle se releva et fit quelques pas en direction de la porte, hésitante.

La sonnette reprit, plus insistante. Ludméa consulta le visiophone, et vit qu'il s'agissait d'une jeune femme. Soulagée, elle alla ouvrir la porte. Elle aurait pu se contenter de lui parler à travers le combiné, mais elle n'avait jamais aimé ce genre de pratiques, au grand dam de Svetlana, qui l'avait souvent traitée d'inconsciente.

La femme avait de très longs cheveux blonds, aussi clairs que les siens. Elle ressemblait à Ruan et Ludméa déduisit qu'il devait s'agir d'une de ses cousines.

— Bonjour ! fit l'inconnue avec un sourire chaleureux.

Ludméa lui rendit son salut, un peu perplexe. Elle savait qu'elle était en train de fixer la jeune femme et une partie d'elle-même s'en voulait de se montrer aussi impolie. Mais jamais encore elle n'avait vu une femme aussi belle. Ses pommettes étaient hautes, comme celles de Ruan, et elle avait de grands yeux verts, frangés de cils clairs et fournis. Ludméa lui envia aussitôt la finesse de ses traits et son nez bien droit. La femme qui lui faisait face n'avait rien d'une alphienne.

— J'imagine que vous êtes Ludméa, avança-t-elle.

Celle-ci hocha la tête. La jeune inconnue avait une façon de parler un peu étrange. Ce n'était pas vraiment un accent, c'était plutôt une drôle de manière de prononcer les mots. Ses vêtements avaient l'air flambant neuf, comme si elle les portait pour la première fois. Ludméa n'aurait pas été surprise de voir l'étiquette du prix sur son pantalon beige.

— Vous allez me regarder encore longtemps ou vous me laissez entrer ? se moqua la femme.

Ludméa fronça les sourcils, puis rougit. En temps normal, elle aurait répondu par une remarque cinglante, mais là, elle était si mal à l'aise qu'elle ne put prononcer le moindre mot. Elle s'écarta simplement et laisser entrer la femme. Celle-ci passa les bras autour de son cou et embrassa ses joues.

— Je suis Line, déclara-t-elle, comme si cela expliquait tout.

— Hmhm, répondit Ludméa, les yeux écarquillés de surprise.

Line… Ruan ne lui avait-il pas dit qu'il avait une cousine de ce nom-là ? Ainsi, elle ne s'était pas trompée, il s'agissait bien de quelqu'un de sa famille. Elle se sentit un peu mieux : son ami aurait sans doute été furieux s'il avait appris qu'elle avait laissé entrer n'importe qui chez lui. La jeune femme regardait autour d'elle, le visage empreint de curiosité, comme si elle découvrait la maison de Ruan pour la première fois.

— Vous n'êtes jamais venue ici ? demanda Ludméa.

— Non. Je n'imaginais pas l'endroit comme cela…

— Vous êtes sa cousine, pourtant !

Line se tourna vers elle et la dévisagea. Ludméa détourna les yeux. La jeune femme sourit.

— Oui, je suis sa cousine. Je suis désolée, j'arrive un peu à l'improviste… Je passais dans le quartier, et je me suis dit que j'allais rendre visite à Ruan.

— Il n'est pas là.

— Mais vous êtes là, vous. Je suis contente de vous rencontrer.

Son sourire était sincère et Ludméa se détendit quelque peu. Elle l'entraîna dans le salon et lui proposa à boire. Pendant qu'elle préparait du thé, les pensées se bousculèrent dans son esprit. Devait-elle appeler Ruan pour le prévenir ? Ne risquait-il pas de mal prendre le fait qu'elle mette en doute l'identité de sa cousine ? Après tout, il était évident qu'elle faisait partie de sa famille. Elle lui ressemblait tant ! Elle n'aurait pas été si jeune, Ludméa aurait pensé qu'il s'agissait peut-être de sa sœur. Mais Eve avait trente-sept ans, et cette femme ne pouvait avoir beaucoup plus de la vingtaine. Vingt-cinq ans au grand maximum. Et Ruan lui avait effectivement dit qu'il avait une cousine prénommée Line. Finalement, elle décida de ne pas déranger son ami. Il avait autre chose à faire que de calmer ses tendances paranoïaques, et elle l'avait déjà bien assez embêté comme cela.

 

La cousine de Ruan était toujours assise là où elle l'avait laissée, et elle paraissait pensive. Lorsqu'elle l'entendit entrer, elle lui sourit avec chaleur, mais Ludméa remarqua ses yeux légèrement rougis lorsqu'elle prit place à côté d'elle.

— Vous prenez du sucre dans votre thé ? demanda-t-elle.

— Oui, deux morceaux.

Deux morceaux ?!! Ludméa eut du mal à cacher sa surprise. Deux morceaux ?!! Elle voulait sans doute parler de deux tablettes… Cette jeune femme avait vraiment une curieuse façon de s'exprimer. Elle ajouta deux tablettes de concentré sucré dans le thé de Line et une dans le sien.

— Vous êtes très jolie, déclara soudain la cousine de Ruan.

Ludméa rougit et avala une gorgée de thé de travers. Elle reposa la tasse un peu bruyamment et se mit à tousser. Puis, elle éclata de rire en secouant la tête.

— Vous êtes gentille, Line.

— On peut se tutoyer ? s'enquit-elle.

— Euh, oui, bien sûr…

— Je suis contente que Ruan et toi soyez ensemble.

— Moi aussi je suis contente, rétorqua Ludméa en souriant.

— On pourrait aller faire les magasins toutes les deux un jour prochain, qu'est-ce que tu en penses ? proposa Line.

— Pourquoi pas ? approuva-t-elle.

Après tout, depuis qu'elle travaillait aux DMRS, elle avait perdu le contact avec la plupart de ses collègues, et à part deux ou trois amies qu'elle voyait de temps à autre, elle était un peu seule. Line était la cousine de Ruan, ce serait sympathique d'apprendre à la connaître.

— C'est quoi, ce bleu sur ta joue ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils, avançant une main pour effleurer la joue de Ludméa.

— Oh, c'est trois fois rien. Je me suis cognée sur le montant du lit.

Line hocha la tête lentement, les yeux perdus dans le vague. Sans y penser, elle se mit à jouer avec son bracelet noir.

— Ton bracelet ! s'écria Ludméa. Je… J'ai déjà vu un bracelet comme celui-ci !

Line rougit un peu et rabattit la manche de sa chemise sur son poignet. Quelle imbécile… Elle comprenait sans peine pourquoi son père avait toujours confié toutes les missions à son frère. Avait-on idée d'être aussi stupide ?

— Quel bracelet, Ludméa ? Il n'y a pas de bracelet, décréta-t-elle en la regardant droit dans les yeux.

— Pas de bracelet ? répéta la jeune femme, le visage vide d'expression.

— Non.

Lúka n'avait pas menti, elle était très réceptive. Line ferma les yeux, un peu triste. Cela la mettait mal à l'aise de faire cela à cette pauvre jeune femme, mais elle n'avait pas le choix. La vie des enfants était en danger… L'ecchymose sur sa joue n'était guère équivoque : il avait commencé à la frapper. A présent, cela ne pouvait qu'empirer. Et elle ne permettrait pas que cela compromette leur mission. Jamais.

— Tu aimes Ruan, Ludméa ?

— Evidemment !

— Et tu l'aimeras toujours, quoi qu'il fasse, n'est-ce pas ?

— Je… Mais que…

— Ludméa, il a besoin de toi, coupa Line.

Elle approcha son visage du sien et posa les mains sur ses tempes.

— Promets-moi que tu resteras toujours avec lui, que tu l'aimeras toujours, quoi qu'il arrive, insista-t-elle.

— Je te le promets, répondit Ludméa d'une voix un peu éteinte.

— C'est bien, approuva Line. Je te ressers du thé ?

La jeune femme sembla revenir à elle, clignant des yeux plusieurs fois et portant la main à son crâne avec une légère grimace de douleur.

— Ludméa ?

— Oui, quoi ?

— Je te ressers du thé ? fit Line en lui souriant, la théière à la main.

***

Ruan observa Ludméa, un peu inquiet. Mais elle semblait aller bien mieux que lorsqu'il l'avait quittée, le matin même. Il aurait voulu rentrer plus tôt, cependant, il lui avait été impossible de se débarrasser d'Alicha, dont le comportement, à l'approche des élections, frisait l'hystérie. Il était revenu le plus rapidement possible, s'attendant à trouver son amie blottie sous une couverture, les yeux rougis, mais elle était en train de préparer le repas, et elle avait bonne mine. Elle avait coiffé ses cheveux et s'était maquillée légèrement, et depuis qu'il était rentré, elle ne cessait de lui sourire. Il n'allait pas s'en plaindre.

Elle remarqua qu'il la regardait et lui offrit à nouveau un tendre sourire.

— Ta cousine est venue ici, déclara-t-elle soudain.

— Line ?

— Oui. Elle est vraiment très gentille. Je sais que tu veux que je me repose, mais elle m'a proposé d'aller faire les boutiques avec elle, demain après-midi. Je pense que ça me changerait les idées.

— Euh, oui, sans doute.

Ruan avait du mal à cacher sa surprise. Ludméa, et Line ? S'il y avait bien deux femmes qu'il n'aurait jamais imaginé pouvoir s'entendre, c'étaient bien ces deux-là.

— Excuse-moi, ma chérie… Je comprends que tu aies envie de te changer les idées, bien sûr, mais il ne fallait pas te sentir obligée d'accepter, tu sais !

— Je ne me suis pas sentie obligée, rétorqua-t-elle. Ta cousine est une jeune femme charmante, et cela me fera du bien de passer un peu de temps avec quelqu'un de mon âge.

— De ton âge ? Mais Line a quatorze ans !

— Pardon ? Ruan, cela fait longtemps que tu n'as pas vu ta cousine, ou quoi ? Elle a mon âge !

— Pas du tout, elle… Ah oui, Line… Cette Line-là…

— Ah parce qu'il y en a plusieurs ? s'étonna Ludméa.

— Il y en a deux, expliqua Ruan. Ma cousine Line, qui a quatorze ans et est à moitié gammienne, et Line, la femme de mon cousin.

— Elle m'a dit qu'elle était ta cousine.

— Elle est ma cousine par alliance.

Ludméa hocha la tête, satisfaite. Ruan baissa les yeux, pensif. Qu'est-ce que Line était venue faire chez lui ? Visiblement, Lúka ne l'avait pas accompagnée : son amie lui aurait parlé de lui, sinon. Mais il n'était pas sûr d'apprécier le fait que Line se mêle de sa vie privée et emmène Ludméa faire les boutiques. Cela avait tout l'air du genre de plans louches que Lúka passait son temps à élaborer.