CHAPITRE XII

Ludméa ouvrit les yeux lentement, étouffant en même temps un bâillement. Ruan lui sourit et elle s'éveilla tout à fait. Elle resta quelques instants allongée pour profiter encore de la douceur du moment, puis se redressa en frottant ses paupières lourdes.

— Tu es belle, murmura-t-il.

Elle rit et lui ébouriffa les cheveux.

— Ça fait combien de temps que tu me regardes comme ça ? se moqua-t-elle.

— J'aime te regarder dormir, fit-il, avant de l'attirer contre lui.

Ludméa jeta un coup d'œil aux chiffres lumineux du réveil et se dégagea avec empressement.

— On est en retard, Ruan ! Oh, mince… Charles va me lancer des regards pleins de sous-entendus tout le matin…

Elle sauta du lit et fit quelques pas en direction de la salle de bain. Puis, elle se tourna vers lui, étonnée : il n'avait pas bougé et la regardait, un sourire aux lèvres.

— On est samedi, ma chérie, lui rappela-t-il.

— Ah, c'est vrai…

Elle revint vers lui et il remonta ses mains le long de sa courte nuisette bleue, les yeux remplis de désir.

— Tu me plais tellement, souffla-t-il.

Elle s'assit sur le rebord du lit et il l'embrassa longuement, passant les doigts sous les bretelles de sa nuisette pour les faire glisser.

— Je suis un peu stressée pour ce soir, avoua-t-elle.

Ruan cessa ses baisers lorsqu'il remarqua qu'elle n'avait pas la tête à ça et se contenta de la tenir serrée contre lui. Il caressa ses cheveux avec tendresse.

— Tout se passera bien. Ils vont t'adorer.

— Je ne sais pas, soupira-t-elle. Et s'ils ne me trouvent pas assez bien pour toi ?

L'homme se mit à rire et embrassa son épaule, si brune contre sa peau claire.

— Mes parents ne sont pas fans de la presse à scandale, ma chérie. Je doute fort qu'ils puissent trouver qu'une jeune femme aussi tendre et douce que toi ne soit pas assez bien pour moi. De plus, ils respectent mon jugement. Je suis assez grand pour décider tout seul de ce qui est assez bien pour moi, tu ne crois pas ?

— Je ne peux pas m'empêcher d'être inquiète. Je veux dire… Tu me présentes à tes parents. C'est quand même plutôt sérieux !

— Bien sûr que c'est sérieux ! C'est aussi ce que je pense de nous deux. Cela fait huit mois, Ludméa.

— Et trois de plus que nous nous aimons… J'ai un peu peur de leur réaction. Ta mère s'était occupée des préparatifs de ton union avec Ylana. Elle devait l'apprécier, non ?

— Oui, elle l'aimait bien. Mais qu'est-ce que ça change ?

— Et si elle m'en voulait ? Si elle me tenait pour responsable de ta rupture avec elle ?

— Que tu es bête, fit Ruan. Pourquoi t'en voudrait-elle ? Je suis un grand garçon, et si je ne suis pas resté avec Ylana, j'avais mes raisons. Et si je suis avec toi maintenant, c'est parce que je t'aime. Helen sait tout cela. Ne t'inquiète pas, je suis persuadé qu'elle va t'adorer. Elle souhaite mon bonheur, et mon bonheur, c'est toi.

Ludméa lui adressa un sourire ravi. Il était toujours si gentil !

— Je ne sais même pas comment m'habiller ! se plaignit-elle.

— C'est un dîner chez mes parents, pas une soirée de gala ! Habille-toi comme d'habitude, tu seras magnifique de toute façon. Mais par contre, j'ai une requête.

— Oui ? s'étonna-t-elle.

— Que tu laisses tes cheveux libres. Ils sont si beaux, ce serait dommage de les cacher, comme tu le fais si souvent.

— Je ne peux pas les laisser libres avec les enfants, tu le sais bien. Mais je ne pense pas que ta mère s'amusera à tirer mes cheveux ou essayer de les mordiller, plaisanta-t-elle.

— Non, en effet, reconnut-il en riant.

La jeune femme s'éclipsa à la salle de bain et il s'allongea à nouveau, perdu dans ses pensées. Il ne souvenait pas qu'Ylana se soit montrée aussi nerveuse quand il l'avait présentée à ses parents. Il est vrai qu'elle connaissait déjà Daniel, toutefois elle n'avait pas semblé particulièrement inquiète à l'idée de ce qu'Helen penserait d'elle. D'un autre côté, Ylana était bien plus sûre d'elle que ne l'était Ludméa. Elle ne se posait pas de questions, certaine que les gens l'aimeraient de toute manière et que les quelques réfractaires qui ne l'appréciaient pas n'étaient que des imbéciles.

Il sourit. Il avait passé de bons moments avec Ylana, et parfois, il lui arrivait de penser à elle avec un peu de nostalgie. Elle avait quitté les DMRS peu après leur rupture et c'était sans doute mieux ainsi. Elle aurait été capable de pourrir la vie de Ludméa. Mais de temps à autre, il se demandait ce qu'elle devenait. Il s'était renseigné discrètement : elle n'était pas au Centre Médical et n'avait pas déménagé. Aucun de ses informateurs n'avait été capable de lui dire où elle travaillait. Cela lui avait semblé étonnant, cependant, il n'avait pas beaucoup insisté : mieux valait enterrer le passé pour se concentrer sur le présent.

Il soupira en pensant à la soirée qu'ils allaient passer avec ses parents. Helen serait sans doute distante, comme elle l'avait été avec Kathrin. Daniel connaissait déjà Ludméa, même si la jeune femme ne l'avait jamais vu. Et Ruan aurait certainement proposé à son amie de rencontrer ses parents bien plus tôt, si ce n'avait été la réaction plutôt froide de son père lorsqu'il était allé observer les jumeaux derrière le miroir sans tain. Il n'avait rien dit et son silence était suffisamment éloquent pour que Ruan comprenne qu'il n'approuvait pas. Cela l'avait mis en colère et il avait demandé des explications à Daniel. Celui-ci l'avait regardé avec un drôle d'air, avant de lui dire : "tu le sais bien". Ruan avait haussé les épaules en feignant l'indifférence, mais la vérité, c'est qu'il ne savait pas du tout. Et lentement, la nervosité de Ludméa commençait à le gagner. Il espérait que tout se passerait bien. La jeune femme avait été trop souvent malmenée par les journaux populaires pour en supporter beaucoup plus. Elle ne lui en parlait que rarement, pourtant, elle se demandait si les journalistes n'avaient pas raison, s'ils n'étaient pas le "couple le plus absurde de l'année", comme un torchon populaire l'avait proclamé sur toutes ses affiches. Ruan lui avait dit de ne pas faire attention aux inepties de ces journalistes sans scrupule, elle ne pouvait toutefois pas s'empêcher de se remettre en question à chaque nouvel article. Il avait réussi à leur interdire de publier certaines choses, cependant, il craignait qu'un jour elle ne tombe sur un article vraiment compromettant, comme celui pour lequel Lúka était intervenu. Acheter le silence des journalistes coûtait cher, mais l'amour de Ludméa n'avait pas de prix.

***

Ruan regarda son amie avec fierté : elle était tout bonnement magnifique. Sa longue robe bleu nuit mettait en valeur ses cheveux si clairs et son teint brun doré. Plutôt moulante et un peu décolletée, elle soulignait les formes harmonieuses de Ludméa. La jeune femme s'était maquillée légèrement pour l'occasion, juste assez pour faire ressortir d'éclat de ses grands yeux bleus. Elle avait mis le bijou qu'il venait de lui offrir : un petit cœur d'or blanc. Lorsqu'elle avait découvert qu'il pouvait s'ouvrir et qu'elle avait lu ce qu'il avait fait graver à l'intérieur, elle s'était jetée à son cou en pleurant.

Il passa son bras autour de ses épaules et l'attira contre lui, déposant un baiser sur sa chevelure si blonde. Elle lui sourit. Sous ses doigts, il sentait ses muscles tendus et savait que sa nervosité n'avait pas disparu. Lui aussi était nerveux, mais le cachait bien. Il avait apporté des fleurs pour Helen, et sa main crispée sur le bouquet témoignait de l'état d'angoisse dans lequel il se trouvait. Son amie n'avait rien remarqué et c'était le principal.

La porte s'ouvrit et Daniel les salua en souriant. Ludméa attrapa les doigts de Ruan et lui broya presque les phalanges. Il y eut un moment un peu gêné où la jeune femme hésita entre tendre la main au père de son ami et l'embrasser, mais finalement, Daniel les fit entrer, et mit fin au dilemme. Il échangea une accolade avec Ruan et se tourna vers elle, ses yeux gris vert brillant d'une étrange lueur. Il l'embrassa et Ludméa comprit qu'elle n'était pas la seule à être tendue : visiblement, le père de Ruan n'était pas très à l'aise, lui non plus.

Ils passèrent dans le salon et Daniel les abandonna déjà, pour aller voir si Helen avait besoin d'aide pour les préparatifs du repas. Ludméa se tourna vers Ruan et lui fit un pauvre sourire.

— Je ne suis pas sûre de lui avoir fait bonne impression, chuchota-t-elle.

— Daniel est quelqu'un de plutôt réservé, expliqua l'homme. Tu l'as vu à peine trois minutes, j'aurais tendance à dire que ton jugement est un peu hâtif.

Elle ne répondit rien, les yeux perdus dans le vague, ses doigts jouant avec son médaillon. Ruan ne put s'empêcher de se dire que la soirée commençait assez mal.

 

Helen se tourna vers Daniel, tendue. Il secoua la tête d'un air navré. Elle soupira et baissa les yeux.

— Alors c'est comme avec Kathrin, n'est-ce pas ? murmura-t-elle.

— Tu as vu les photos, rétorqua-t-il un peu sèchement. C'est encore bien pire que Kathrin. Je voulais juste que tu t'y prépares, pour ne pas que ta réaction soit trop…

— Je sais me contrôler, Daniel, coupa-t-elle, les yeux plongés dans les siens. Alors c'est vraiment à ce point-là ? ajouta-t-elle.

— Tu n'as pas idée… Mais nous allons devoir faire comme si de rien n'était. Cette pauvre enfant a l'air tout simplement terrifiée.

— Elle est jeune, lui fit remarquer Helen. Sois un peu indulgent.

— Ce n'est pas elle, le problème, et tu le sais bien. Autant nous avions des raisons d'en vouloir à Kathrin, autant nous ne pouvons rien reprocher à cette jeune femme. J'ai parlé d'elle à Alicha, elle n'a pas tari d'éloges. Et j'ai fait quelques recherches : c'est une descendante de Bâtisseurs, il est donc impossible qu'elle en veuille au statut de Ruan. Quant à son argent… Honnêtement, cela m'étonnerait. Non, tout cela a l'air d'une parfaite histoire d'amour… sauf que ça ne l'est pas, justement. Je trouve tout ça plutôt malsain, décréta-t-il.

— Je t'en prie, peut-être que cela n'a rien à voir ! tenta de le rassurer son épouse. Donnons une chance à cette petite, je suis sûre que c'est une gentille fille. Prends donc ce plateau de petits-fours, ils vont finir par se demander ce qui se passe, conclut-elle en tendant les apéritifs à son mari.

***

Ludméa se leva pour saluer la mère de Ruan, un sourire un peu crispé sur ses lèvres. La femme était petite et son visage un peu rond empreint de douceur attirait tout de suite la sympathie. Elle lui ouvrit ses bras et Ludméa l'embrassa avec chaleur, soulagée de cet accueil plus conventionnel que celui de Daniel. Helen alla ensuite étreindre son fils, qui lui tendit le bouquet de fleurs.

— Oh, mais il ne fallait pas, mon chéri ! s'écria-t-elle, les joues roses de plaisir. Je vais aller les mettre immédiatement dans un vase, pour ne pas qu'elles s'abîment. Daniel, je vais avoir besoin de toi : tu as rangé les vases trop haut, la dernière fois, et je ne vais pas réussir à en prendre un sans tout casser, tu me connais…

Elle lui lança un regard appuyé et il s'empressa de la suivre. Ludméa se tourna vers Ruan, le visage triste.

— J'ai fait quelque chose de mal ? lui demanda-t-elle. Tu penses que je n'aurais pas dû l'embrasser ? Elle a peut-être trouvé cela trop familier…

— Ne sois pas sotte, c'est elle qui t'a embrassée, lui fit-il remarquer. Ils sont sans doute un peu nerveux, eux aussi. Tu sais, ce n'est pas tous les jours que je leur présente ma petite amie.

— Mais j'espère bien, rétorqua-t-elle en souriant. Alors comme ça, je suis ta "petite amie", maintenant ? se moqua-t-elle. Ça me fait penser à mes années d'école obligatoire, je trouve ça mignon…

Ruan rougit un peu. Le fait de se retrouver dans la maison de ses parents avait tendance à lui rappeler le passé et à le mettre dans un état d'esprit plutôt étrange. Cela devait bien faire plus de dix ans qu'il n'avait pas prononcé les mots "petite amie".

Ludméa glissa sa main dans la sienne et lui offrit un sourire amoureux. Il se pencha pour l'embrasser et elle recula, un peu mal à l'aise.

— On ne devrait peut-être pas s'embrasser, avança-t-elle. Tes parents se sentiraient probablement offensés s'ils nous voyaient !

Ruan sourit, amusé. Ludméa n'avait pas idée de ce que ses parents avaient déjà vu… Il avait en particulier le souvenir désagréable du jour où Helen était entrée dans sa chambre en le croyant absent et qu'elle l'avait trouvé au lit avec Kathrin. Le rouge lui monta aux joues. Même après toutes ces années, il ne pouvait s'empêcher d'être mortifié à chaque fois qu'il se rappelait cet instant ô combien gênant.

— Mes parents doivent se douter que nous nous sommes déjà embrassés, ma chérie. Cela fait huit mois que nous sommes ensemble ! Et je ne vois pas pourquoi ils seraient offensés de voir leur fils exprimer sa tendresse à l'égard de la femme qu'il aime.

— Je ne sais pas, en fait, reconnut Ludméa. Mais je…

Il la fit taire d'un baiser et elle se détendit quelque peu entre ses bras.

***

Ludméa fixait le contenu de son assiette, mal à l'aise. C'était encore pire que ce qu'elle avait imaginé de pire. Les parents de Ruan ne lui adressaient quasiment pas la parole et elle avait de plus en plus l'impression de ne pas être à sa place, ici. Ruan n'avait pas l'air dans son état normal et elle ne pouvait pas lui en vouloir : après tout, il lui avait promis que tout se passerait bien, il n'était guère surprenant qu'il se sente coupable de l'avoir emmenée dîner chez ses parents.

Oh, elle voyait bien que Daniel et Helen faisaient des efforts, qu'ils lui souriaient de temps à autre, qu'ils essayaient de l'inclure dans la conversation, mais tout cela était si faux, si hypocrite ! Ils parlaient de gens qu'elle ne connaissait pas, et Ruan et son père n'avaient pas tardé à faire dévier la discussion sur les DMRS et les prévisions budgétaires de l'année à venir. Jamais elle ne s'était sentie aussi seule.

— Tu reprendras bien un peu de salade, Eve ? demanda soudain Helen, avant de rougir.

Daniel lui jeta un regard meurtrier et Ruan écarquilla les yeux comme si elle venait de le gifler.

— Je n'ai plus très faim, répondit la jeune femme. Et à propos, je m'appelle Ludméa.

Elle n'en pouvait plus. Elle se releva un peu brusquement et se tourna vers Ruan.

— Tu peux m'indiquer les toilettes, s'il te plaît ?

L'homme l'entraîna hors de la pièce et elle éclata en sanglots. Il la serra contre lui, bouleversé.

— Ils ne m'aiment pas ! pleura-t-elle. La façon dont ils me regardent depuis que nous sommes arrivés… Ils me parlent à peine ! Et ta mère qui ne se souvient même pas de mon prénom… Je n'ai jamais été aussi humiliée, Ruan !

— Excuse-moi, ma chérie, lui chuchota-t-il. Je n'aurais jamais dû t'emmener. Ma mère est un peu bizarre, parfois. Tu veux qu'on rentre à la maison ?

Elle hocha la tête, séchant ses larmes et lui offrant un sourire pâle. Ruan passa tendrement la main dans ses mèches blondes, l'air soucieux.

— Reste là, je vais aller leur parler, déclara-t-il.

— Non, je… Si tu leur parles, ce sera encore pire !

— Ça peut difficilement être pire, répliqua-t-il.

Elle fut obligée de reconnaître la justesse de son argument et s'assit sur les marches de l'escalier, les yeux rivés au sol. Qu'avait-elle fait pour mériter un accueil pareil ? Le pire était encore que Ruan ne paraissait même pas particulièrement surpris par le comportement de ses parents…

***

Helen se précipita sur Ruan lorsqu'il revint dans le salon et chercha à le prendre dans ses bras. Il s'écarta, le visage dur. Daniel soupira et se mit à jouer avec le lien de sa serviette, ce qui aurait fait sourire son fils dans d'autres circonstances : dès qu'il était gêné, il ne pouvait s'empêcher de triturer tous les objets qui passaient à sa portée.

— Mon chéri, je suis navré ! s'excusa Helen. Où est ton amie ?

Ludméa est dans l'entrée, et elle pleure, répondit-il sèchement. Comment as-tu pu faire une gaffe pareille ? Ne pas te souvenir de son prénom… Je t'ai parlé d'elle des centaines de fois !

— C'est plus compliqué que ça, rétorqua Daniel, lui jetant un regard sombre.

— Vous êtes odieux, tous les deux ! J'aime cette femme. Je l'aime comme je n'ai jamais aimé aucune femme avant elle. Et vous n'êtes même pas capables de faire un petit effort !

— Mais te rends-tu compte de ce que tu nous demandes ? gronda son père. Tu nous amènes cette jeune femme ici… Je croyais que tout était fini !

— Ton amie n'est pas le problème, s'empressa d'ajouta Helen. Elle est très gentille. Bien plus douce que Lana, c'est sûr. Mais…

— Mais le problème, c'est toi, Ruan, coupa Daniel. Nous pensions qu'après ce qui s'était passé avec Kathrin, tu reviendrais à la raison.

— Parlons-en, de Kathrin, justement ! s'écria Ruan. Je l'aimais, j'étais fou d'elle ! Et vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour l'écarter de moi !

Daniel et Helen échangèrent un regard coupable. Leur fils ne savait pas à quel point ses accusations étaient fondées… Mais Kathrin avait empoché l'argent sans un mot de protestation et avait quitté Lambda, apparemment sans regrets. Si elle avait aimé Ruan, elle aurait refusé le marché et serait restée. Daniel en était absolument certain. Cette fille l'aurait détruit et cette relation était malsaine.

— Ecoute, fiston, Kathrin ne t'a jamais aimé, tu dois te mettre ça dans la tête, répliqua Daniel.

Ruan haussa les épaules et croisa les bras sur sa poitrine, la mâchoire crispée de colère.

— Ce n'est pas bon, pour toi, reprit son père. Tu sais ce qu'avait dit le psychiatre…

— Je m'en fous ! Je l'aime ! Et je suis adulte, à présent. Que vous le vouliez ou non, je vais rester avec elle. Maintenant, je vous donne le choix : soit nous restons encore un peu, mais vous faites un sérieux effort pour être plus sympas avec elle, soit nous partons.

— Ruan, s'il te plaît, ne réagis pas comme ça, soupira Helen.

— Mais tu veux que je réagisse comment, hein ? explosa-t-il. Dès l'instant où nous sommes arrivés, vous n'avez cessé de la fixer bizarrement ou de vous éclipser en donnant des excuses toutes plus stupides et invraisembables les unes que les autres ! Cela faisait une semaine qu'elle était nerveuse à cause de ce dîner. Elle avait tellement envie que vous l'aimiez ! Elle a passé plus de deux heures à se préparer, à choisir soigneusement ce qu'elle allait porter. Vous pensez qu'elle n'a pas été assez malmenée par ces putains de journalistes ?

— Ne parle pas comme ça, Ruan, lui reprocha Helen par automatisme.

— Je parle comme je veux ! cria-t-il. Je n'ai plus huit ans !

— Ce n'est pas la peine de hurler sur ta mère, fit Daniel, les sourcils froncés.

— Tout ce qu'elle voulait, c'était que vous l'aimiez, répéta-t-il sur un ton plus calme. Vous ne pouvez pas lui reprocher d'avoir les cheveux blonds et les yeux bleus. Si vous voulez faire payer ça à quelqu'un, faites-le moi payer. Mais je vous en prie, ne la rejetez pas comme ça.

Le visage d'Helen se radoucit et Ruan put y lire de la culpabilité. Elle jeta un regard à Daniel, qui hocha la tête lentement. Puis, elle prit une profonde inspiration.

— Je vais aller m'excuser auprès d'elle, décréta-t-elle.

***

Ludméa pleurait doucement, serrant dans sa main son pendentif argenté. Elle avait entendu Ruan se disputer avec ses parents, même si elle était trop loin pour comprendre le sens de leurs paroles. L'espace d'un instant, elle avait hésité à se glisser discrètement dans le grand couloir qui menait au salon, pour connaître enfin la raison pour laquelle les Borovitch étaient si froids avec elle, puis elle avait chassé cette pensée de son esprit : elle n'allait tout de même pas se mettre à espionner les parents de Ruan !

Elle espérait que celui-ci reviendrait bientôt et qu'ils rentreraient chez eux. Ce dîner avait été un vrai désastre et ce qu'elle lui avait dit était vrai : jamais elle ne s'était sentie aussi humiliée.

— Ludméa ?

Elle releva la tête et sécha ses larmes avec précipitation. Helen se tenait devant elle, le visage rempli de tendresse. Ludméa ne l'avait pas entendue arriver.

— Je suis désolée, je…

Helen s'assit à côté d'elle et l'attira contre elle.

— Non, ma chérie, c'est moi qui suis désolée. Je n'aurais pas dû me comporter ainsi envers vous.

Ludméa ne put empêcher les larmes de noyer à nouveau ses joues. La mère de Ruan lui tendit un mouchoir, qu'elle accepta avec gratitude.

— Ne croyez pas qu'on ne vous apprécie pas, reprit-elle. C'est beaucoup plus compliqué que ça. Très honnêtement, je vous aime bien. Ruan m'a souvent parlé de vous, et je peux voir qu'il n'a pas menti. J'ai remarqué la façon dont vous le regardez, et aucune mère ne pourrait en vouloir à une femme qui montre autant d'amour pour son fils. Et surtout, j'ai vu comment il vous regardait. Jamais encore il n'a regardé une femme comme cela. Il vous aime, cela ne fait aucun doute. Mais cela, vous le savez déjà. Si Daniel et moi avons été si froids et si étranges avec vous ce soir, c'est parce que vous nous rappelez beaucoup une femme que nous avons aimée, elle aussi, et qui n'est malheureusement plus de ce monde.

Ludméa plongea ses grands yeux bleus dans les siens, un peu surprise. Helen se détourna, troublée. La ressemblance était vraiment frappante…

— Je vous demande pardon de vous avoir traitée ainsi, Ludméa. Veuillez également accepter les excuses de mon mari.

— Je croyais que vous pensiez la même chose que tous ces journalistes, avoua la jeune femme. Je me disais que vous m'en vouliez, parce que je ne suis pas assez bien pour votre fils.

— Mais non, voyons ! Pourquoi penserions-nous une chose pareille ?

— Je ne suis pas très jolie… Et je ne viens pas d'une famille aisée. Je ne suis pas aussi intelligente que lui et je ne connais rien à la biologie moléculaire, ajouta-t-elle presque avec désespoir. Je m'étais imaginé que vous m'en vouliez, à cause d'Ylana. Parce que Ruan l'a quittée pour moi…

— Ne dites pas de bêtises, mon enfant. Vous êtes très belle et je pense sincèrement que mon fils est plus heureux avec vous qu'il ne l'a jamais été avec aucune autre femme. Et puis, c'est quoi cette histoire de biologie moléculaire ?!! Mon mari est général, vous pensez peut-être que je suis experte en armement ? Après plus de trente ans, je commence enfin à différencier un colonel d'un lieutenant, plaisanta-t-elle.

Ludméa se mit à rire et essuya ses larmes.

— Vous nous laisseriez une chance ? demanda Helen. On oublie tout et on recommence ?

— D'accord, approuva la jeune femme avec un sourire un peu hésitant.

Après tout, elle n'avait pas grand-chose à perdre.

***

Le reste de la soirée se déroula bien mieux et Ludméa se détendit peu à peu. Daniel était plus bavard, quant à Helen, elle faisait tout son possible pour la mettre à l'aise. Ruan avait retrouvé le sourire et ne cessait de lui adresser des regards enamourés. Après avoir terminé leur repas, ils étaient passés dans le deuxième salon, où Helen avait décidé de ressortir de vieilles photographies de Ruan, au grand dam de ce dernier.

— Si jeune, et déjà un vrai bourreau des cœurs, se moqua Ludméa en voyant une photo où il posait, les cheveux parfaitement coiffés et le sourire ravageur.

Ruan étouffa un grognement plutôt incompréhensible et l'embrassa sur le front. Elle porta inconsciemment la main à son pendentif, ravie.

— Faites voir ce collier ? demanda Helen en se penchant pour regarder le petit cœur de plus près. Mais c'est le pendentif de… Il est magnifique, se reprit-elle comme Daniel venait de lui enfoncer son coude dans les côtes, assez peu discrètement.

— N'est-ce pas ? C'est un cadeau de Ruan, répondit Ludméa, comme si ce n'était pas l'évidence même.

Elle se tourna vers son ami et lui sourit avec tendresse.

— Il me gâte beaucoup trop, d'ailleurs, ajouta-t-elle.

Ruan la serra contre lui, radieux.

— Et ça, c'est le jour de sa Désignation, fit Helen en lui montrant une autre photographie.

Un petit garçon se tenait bien droit dans son uniforme de Désigné. Ses cheveux étaient beaucoup plus courts et plus blonds. Mais son sourire n'avait pas changé.

— Quel âge avais-tu, Ruan ? s'étonna Ludméa.

Il lui semblait bien jeune pour être déjà Désigné. Il était impossible qu'il ait plus de dix ans, et la Désignation se faisait normalement dans la douzième année des jeunes élèves.

— Dix ans, répondit Ruan. Je m'ennuyais trop en cours, ils ont décidé d'avancer le jour de ma Désignation.

— Tu chahutais surtout beaucoup trop, rectifia Daniel avec un grand sourire. Il a failli être renvoyé plusieurs fois de son école, expliqua-t-il à Ludméa. Ses professeurs ne s'en sortaient plus. Il avait d'excellents résultats, mais n'en fichait pas une. On a fini par le faire passer dans le niveau supérieur, et ça s'est arrangé un peu.

— Il passait son temps à manquer les cours, appuya Helen.

— Bon, je crois que ça suffit comme ça pour l'histoire de ma vie, contra Ruan.

— Moi, je trouve ça plutôt intéressant, rétorqua Ludméa en lui lançant un regard espiègle. Jusqu'à maintenant, tu avais toujours laissé entendre que tu étais un vrai petit ange.

Elle lui ébouriffa les cheveux avant de se blottir contre lui.

— Moi j'étais très bavarde, leur confia-t-elle. Ma mère n'arrêtait pas de recevoir des avertissements de mes professeurs.

— Attends, chérie… Ai-je bien entendu ? Tu étais très bavarde ? répéta Ruan.

Elle se mit à rire et Helen se tourna vers Daniel, bouleversée. Il hocha la tête discrètement. Le même rire…

— Et voici une photo de Ruan et Daniel, quand ils étaient jeunes, annonça Helen.

Elle lui tendit une autre photographie : deux hommes y posaient, souriants. Ils pouvaient avoir la vingtaine ou à peine plus. Daniel portait un uniforme d'officier vert foncé, quant au père de Ruan, il paraissait plus décontracté, vêtu d'une simple chemise kaki.

— C'était le jour de ta nomination de premier lieutenant, n'est-ce pas ? demanda Helen à son mari, qui confirma. C'était un peu plus de deux ans avant que Daniel et moi ne nous rencontrions, expliqua-t-elle à Ludméa.

Mais la jeune femme n'écoutait déjà plus. Les yeux fixés sur le père de Ruan, elle sentit un frisson remonter le long de son échine. L'homme était blond, lui aussi, et avait la peau plus claire que celle de son fils. A côté de Daniel, le contraste était saisissant. Le cliché était assez grand pour que l'on puisse très clairement distinguer leurs yeux. Ceux de Ruan étaient vert clair. Et dès qu'Helen lui avait mis la photographie entre les mains, Ludméa l'avait reconnu.

C'était l'homme de son cauchemar.

***

Ruan, allongé contre Ludméa, lui caressait doucement les épaules. Elle lui tournait le dos, le visage à demi enfoui dans l'oreiller, un peu crispée.

— Mais qu'est-ce que tu as ? lui murmura-t-il.

Elle secoua la tête et s'écarta de lui. Il se redressa sur un coude, surpris. La soirée avait, certes, très mal commencé, toutefois Helen et Daniel s'étaient ensuite bien rattrapés, et ils avaient tous passé un bon moment. Du moins, c'était ce qu'il pensait, jusqu'à ce qu'ils rentrent chez eux et que Ludméa devienne si distante. Quelque chose la troublait, il le savait. Pourtant, elle refusait de lui en parler.

— Chérie, je t'en prie… Ils t'ont beaucoup aimée, tu l'as bien vu ! Même s'ils ont été plutôt froids au début, tu sais que…

— Ce n'est pas à cause de ça.

— A cause de quoi, alors ?

— Je n'ai pas envie d'en parler, décréta-t-elle.

— Comme tu veux, soupira-t-il. Mais laisse-moi au moins te tenir dans mes bras !

Elle se tourna vers lui et il vit les larmes dans ses yeux. Il la serra contre lui, inquiet.

— C'est à cause de ton père, lâcha-t-elle enfin.

— Daniel ? Mais qu'est-ce qu'il…

— Je ne parle pas de Daniel, Ruan.

— Oh.

Il n'était pas beaucoup plus avancé, mais ne souhaitait pas la brusquer. Elle était tendue et il la connaissait suffisamment bien pour savoir que c'était sérieux. Elle ne voulait pas le lui montrer, cependant elle était effrayée. Au bout de quelques minutes, elle le repoussa, avant de se redresser.

— Je ne peux pas, je…

Il caressa sa joue et elle se détourna.

— Ludméa… Dis-moi ce que tu as !

Elle se leva du lit et il attrapa son bras, de plus en plus inquiet. Elle secoua la tête doucement. A la lueur des lunes, il vit qu'elle était bouleversée. Il l'avait rarement vue dans un état pareil.

— Chérie, parle-moi, s'il te plaît !

— Est-ce que tu m'en voudrais beaucoup si je te disais que j'ai besoin d'être un peu seule ? murmura-t-elle.

— Il est plus de minuit !

— Oui, mais… Je vais aller dormir dans une des chambres d'amis, annonça-t-elle.

Ruan cacha sa surprise du mieux qu'il le put. Pourquoi voulait-elle dormir loin de lui ? Il avait tant envie de la tenir dans ses bras, de la réconforter !

— Les lits ne sont pas faits, avança-t-il.

— Je les ferai.

— Ludméa, je… Est-ce que c'est à cause de quelque chose que j'ai fait ? s'inquiéta-t-il.

— Bien sûr que non, le rassura-t-elle. J'ai juste envie d'être un peu seule, c'est tout.

— Très bien. Mais alors laisse-moi t'accompagner : je t'aiderai à faire le lit.

Elle lui sourit et effleura sa joue de ses lèvres. Il était toujours si gentil !

— Je t'aime, Ruan.

***

Ludméa était assise dans le grand lit, les mains serrées autour de la tasse de thé que Ruan avait tenu à lui préparer. Mais même la chaleur de la porcelaine ne chassait pas le froid qui s'était emparé d'elle et les frissons sur sa peau. Les rideaux étaient grands ouverts, et à travers l'immense fenêtre, l'éclat d'Isis donnait une étrange couleur bleutée à la chambre. Les meubles qui lui étaient si peu familiers se détachaient presque agressivement contre les murs clairs et Ludméa ne se sentait pas très à l'aise. Elle regrettait presque sa décision de dormir loin de Ruan, même si elle savait qu'elle n'aurait pas pu supporter qu'il la touche. Pendant toute la soirée, elle avait senti son regard sur elle et avait compris qu'il n'attendait que le moment de se retrouver seul avec elle. En temps normal, elle aurait répondu à ses avances muettes, mais à présent, elle ne pouvait ôter de son esprit le visage de son père.

Depuis près d'un an, elle essayait de chasser l'horrible souvenir de ce qui s'était peut-être passé aux DMRS, cette nuit-là. Elle ne voulait pas y penser, ne voulait pas risquer de croire que tout cela s'était réellement produit. Jamais elle n'en avait reparlé avec Ruan et ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait le faire. Elle ne savait que trop comment il réagirait… Il insisterait, ferait des recherches, lui montrerait des photographies, lui demanderait d'identifier celui qui lui avait fait ça… Et à présent plus que jamais, cela s'avérait impossible. Comment pourrait-elle lui dire que l'homme de son cauchemar avait le visage de son père ? De son père qui était mort plus de vingt ans auparavant ?

Les yeux perdus dans le vague, elle but quelques gorgées de son thé, se forçant à penser à l'étrange soirée qui venait de se terminer pour chasser son angoisse. Après un début plutôt catastrophique, le reste du dîner s'était déroulé dans une ambiance assez sympathique, et elle avait hâte de connaître Helen un peu mieux. La mère de Ruan était vraiment une femme agréable. Daniel avait l'air plus réservé, mais elle ne doutait pas un instant de pouvoir bien s'entendre avec lui. Il avait eu l'air préoccupé pendant toute la soirée et elle pensait savoir pourquoi : les conflits entre alliances avaient repris et il serait sûrement bientôt appelé dans la Bordure. Après tout, il était général, et en temps de guerre, le général possédant le plus haut rang devenait général des armées. Il devrait diriger les troupes lambdiennes si le conflit s'étendait. Helen et Ruan n'en étaient que trop conscients et avaient montré une certaine amertume lorsque la conversation avait dérivé sur les dernières nouvelles de la Bordure. Ludméa n'en avait pas parlé avec son ami, néanmoins elle se demandait ce qui se produirait lorsque Daniel serait appelé. Qui dirigerait la partie militaire des DMRS ? Elle avait rencontré le colonel Dosch lors de la soirée annuelle et il lui avait paru être un homme plutôt sympathique. Cependant, il venait tout juste d'être nommé à son poste de directeur adjoint, à la suite de l'étrange renvoi du colonel Lewis, et il manquait encore d'expérience. Ruan s'était plusieurs fois plaint de son absence de logique et de son travail trop académique. Enfin, du moment qu'Alicha Dortner était là, tout se passerait bien.

Ludméa avait fini son thé et se glissa sous les couvertures. Elle n'avait plus l'habitude de dormir seule et la respiration régulière de Ruan et la chaleur de son corps lui manquaient. Un instant, elle hésita à aller le rejoindre. Elle savait qu'il ne lui poserait pas de question, qu'il accepterait son comportement pour le moins étrange sans faire de commentaires. Il lui ouvrirait ses bras et elle se blottirait contre lui. Elle avait vraiment de la chance de l'avoir. Il était si compréhensif ! Ce soir encore, il le lui avait prouvé : plutôt que se vexer de son envie de dormir loin de lui, il l'avait aidée à faire le lit. Il était même descendu lui préparer une tisane pour qu'elle se détende un peu. Et ce qu'elle avait dit à Helen était vrai : il la gâtait bien trop.

Elle referma ses doigts autour du petit cœur d'or blanc et sourit. Il la couvrait de cadeaux : bijoux, robes, foulards… Elle lui disait parfois en riant qu'elle pourrait bientôt ouvrir une boutique de mode. Mais elle aimait lui plaire, et de plus en plus souvent, elle lui demandait son avis sur ce qu'elle portait, sur la façon dont elle se coiffait. Il avait très bon goût et ses amies l'avaient plusieurs fois complimentée sur son élégance. Certaines l'enviaient même un peu : après tout, elle était la compagne d'un des hommes les plus puissants de la planète. Ruan avait tout : la beauté, l'intelligence, la richesse. Et il l'avait choisie, elle. Svetlana l'avait appelée la Cendrillon des temps modernes, encore une de ses innombrables références aux récits d'avant la Grande Catastrophe. Ludméa se demandait parfois où sa sœur puisait toutes ses informations, qu'elle paraissait la seule à connaître. Mais elle savait que le département LNG avait en sa possession des documents extrêmement précieux, auxquels seuls les linguistes et les historiens les mieux cotés avaient accès. Et sa sœur était une des plus douées : après tout, elle avait réussi à identifier les langues utilisées par Lyen en un temps record.

Lyen… Ludméa pensait quelquefois à elle et se demandait si elle aurait approuvé la manière dont elle essayait d'élever ses enfants. Elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour qu'ils ne manquent pas d'amour, cependant, il lui était impossible de pouvoir être avec eux autant qu'elle l'aurait souhaité. Les jumeaux ne lui ressemblaient pas. Ruan lui avait dit qu'elle n'était qu'une mère porteuse et qu'elle n'avait aucun lien génétique avec les deux bébés. Ludméa ne pouvait s'empêcher de trouver tout cela très curieux : une femme au physique si particulier, qui semblait venir de nulle part et qui parlait une langue que même Svetlana ne connaissait pas et deux langues depuis longtemps oubliées… Et ces deux enfants à l'intelligence si vive ! Ludméa avait l'habitude des bébés et jamais encore elle n'en avait rencontré de si précoces.

La fatigue commençait lentement à s'abattre sur elle et ses pensées se mirent à dériver. Son angoisse, qui s'était peu à peu dissipée, l'assaillit à nouveau et elle se mit à frissonner. Elle ne se sentait pas très bien, un peu comme si elle était fiévreuse. Osiris, la lune orange, mêlait à présent son halo d'ocre à celui de sa sœur bleutée, et l'effet n'était pas des plus rassurants. La pièce baignait dans une étrange lueur hybride, presque inquiétante. Ludméa rabattit les draps sur son visage, chose qu'elle n'avait plus faite depuis des années. Sans qu'elle puisse les retenir, les larmes se mirent à couler le long de ses joues. Il l'avait violée… Il l'avait forcée à satisfaire ses moindres désirs, et elle n'avait pas pu lui résister. Pourquoi n'avait-elle pas crié ? Pourquoi s'était-elle laissée faire ainsi ? Elle aurait pu le repousser, elle aurait pu s'enfuir hors de la pièce… Mais elle était restée.

Elle mordit le tissu de son oreiller pour étouffer ses sanglots. Ruan ne risquait pas de l'entendre, cependant, elle avait honte de sa faiblesse. Ce qui était arrivé n'était peut-être qu'un cauchemar étrangement réel, il n'y avait pas de quoi se mettre dans un état pareil. Le père de Ruan était mort, ce ne pouvait pas être lui. Elle avait probablement vu sa photographie dans un journal, un jour, et son esprit troublé avait monté cette histoire de toutes pièces ! Après tout, les événements qui avaient précédé en auraient bouleversé plus d'un. C'était sans doute le moyen que son inconscient avait trouvé pour relâcher toute la tension accumulée. Mais alors, pourquoi se sentait-elle si mal ? Pourquoi ne pouvait-elle pas oublier ? Et pourquoi, près d'un an après, ce cauchemar revenait-il la hanter ? Pourquoi parfois, lorsqu'elle faisait l'amour avec Ruan, ces images venaient-elles envahir son esprit ?

Epuisée, elle finit enfin par s'endormir sur son oreiller mouillé de larmes.

***

Ludméa ouvrit péniblement les yeux. La chambre était encore sombre et elle se demanda quelle heure il pouvait être. Elle se redressa en grimaçant de douleur : elle avait si mal au crâne qu'elle avait presque l'impression qu'il n'allait pas tarder à exploser. Elle consulta sa montre et vit qu'il était plus de neuf heures. La chambre d'amis n'était pas du même côté de la maison que la chambre de Ruan, qui était baignée de soleil dès le lever du jour. Elle se sentait vraiment mal et cela ne l'étonna guère : elle était sans doute malade, d'où ses difficultés à se réchauffer et son angoisse de la nuit précédente. Celle-ci était d'ailleurs encore bien présente.

Lorsque son mal de crâne commença à diminuer, elle se rendit compte que tous ses membres étaient douloureux. Que lui arrivait-il ? Elle avait une impression de déjà-vu qui la terrifiait : la dernière fois qu'elle s'était sentie aussi mal, c'était aux DMRS, juste après son horrible cauchemar. Avait-elle encore rêvé du père de Ruan ?

Elle ferma les yeux, agitée de légers tremblements : elle ne se souvenait de rien. Pas la moindre bribe de rêve. Lentement, elle posa les pieds sur le tapis, et se leva, avant de se rattraper aussitôt au montant du lit, prise de vertiges. Après quelques instants, elle se dirigea vers la salle de bain, les jambes lourdes et le sang cognant douloureusement sous ses tempes.

Ses lèvres étaient enflées et un bleu commençait à apparaître juste en dessous de sa pommette droite. Ses cheveux, qu'elle avait tressés avant de se mettre au lit, étaient libres et pendaient en mèches emmêlées devant son visage. Ludméa osait à peine baisser les yeux sur sa nuisette déchirée, mais les marques rougeâtres dans son cou n'étaient guère équivoques.

Cela avait recommencé.