CHAPITRE XI

Ruan observait Ludméa, le front appuyé contre la vitre du miroir sans tain, un sourire sur ses lèvres fines. La voix de Charles Carlson lui parvenait tel un murmure monotone, qu'il avait depuis longtemps cessé d'écouter. Les jumeaux auraient onze mois dans une semaine et devenaient de plus en plus intéressants… Ils étaient précoces, certes, mais c'était bien plus que cela : à huit mois déjà, ils marchaient, gambadant partout, touchant à tout, leur curiosité envers leur environnement apparemment sans fin. Ils ne parlaient pas encore, pourtant, ils semblaient comprendre tout ce qui se passait autour d'eux, réagissaient aux mots qu'ils connaissaient, réclamaient de nouveaux mots. Ils avaient appris le nom de tous les jouets qui peuplaient la nursery, et à l'âge de sept mois à peine, avaient découvert comment ouvrir la porte de leur petit parc, surprenant Ludméa un jour qu'elle s'était assoupie dans un fauteuil. Mettre un nouveau mécanisme de fermeture s'était avéré un effort inutile : ils étaient bien trop intelligents et observateurs.

Ruan avait demandé à Carlson de leur donner des jouets "éducatifs", en conséquence de quoi les jumeaux passaient désormais leur temps à faire des puzzles d'une étonnante complexité — quand ils ne mâchaient pas les pièces de plastique. Ludméa leur lisait des histoires pour les endormir et il était toujours amusé de la voir avec les bambins sur les genoux, les deux petits affichant un air sérieux et concentré, leurs yeux rivés sur les pages du livre. Carlson et ses assistants les soumettaient régulièrement à toutes sortes de tests et les résultats ne cessaient jamais de les surprendre. Depuis l'âge de six mois, ils paraissaient toujours avoir deux ou trois mois d'avance sur les autres bébés. Ruan avait hâte qu'ils parlent. Ils étaient si précoces, ils ne tarderaient sans doute pas à prononcer leurs premiers mots.

Ils babillaient, comme tous les bébés, et Ludméa essayait souvent de leur faire répéter les mots qu'elle prononçait, mais toutes ses tentatives étaient vaines. C'était sans doute encore trop tôt. Ils semblaient en revanche partager un langage bien à eux et tout bonnement incompréhensible, ce qui l'ennuyait beaucoup. S'ils s'enfermaient dans un langage secret de jumeaux, cela risquait de retarder le développement d'un langage axé vers l'extérieur.

Une fois par semaine, Carlson leur faisait passer toute une batterie de tests médicaux : analyses de sang, électroencéphalogramme, capacité respiratoire, fréquence cardiaque… Cela irritait Ludméa, et elle et Ruan avaient déjà eu plusieurs disputes à ce sujet. Très protectrice dès qu'il s'agissait des jumeaux, la jeune femme se mettait dans des colères noires si l'un des deux pleurait suite aux analyses, et finissait généralement par entrer en trombe dans le bureau de Ruan pour exprimer son opinion vis-à-vis du comportement de barbare des chercheurs des DMRS.

— Monsieur Paso, vous ne m'écoutez pas du tout, lui reprocha Carlson.

— Mais si, je vous écoute, rétorqua-t-il. Vous m'ennuyez beaucoup, d'ailleurs. J'ai déjà lu votre rapport détaillé.

— J'étais en train de vous parler de Ludméa, contra l'homme.

Ruan détacha ses yeux de sa jolie compagne et se tourna vers Carlson.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Elle s'attache trop aux enfants. Ce n'est pas bon pour elle. Vous savez tout comme moi que ces deux enfants ne quitteront jamais les DMRS, et vu les dernières directives données par Dortner…

— Comment ça ?

— Elle trouve que ces enfants sont une menace, soupira Carlson. Elle a déjà déposé une demande d'exécution devant le conseil des médecins.

— Pardon ?!!

— Comment se fait-il que vous ne soyez pas au courant ?

— Je me le demande bien, justement, gronda-t-il. Et qu'en est-il de cette demande ? A-t-elle été acceptée ?

— Pour l'instant non. Elle n'a de toute façon pas encore obtenu l'accord de la partie militaire, ajouta Carlson. Mais sa demande sera très probablement acceptée, dans l'état actuel des choses. Avec les conflits de Bordure qui viennent de reprendre…

— Ces enfants n'ont rien à voir avec l'Alliance Toria, assura Ruan. Il n'y a aucun motif valable pour une telle demande.

— Je ne suis pas à la tête de cette institution, Monsieur Paso. Tout ce que je souhaite, c'est que Ludméa souffre le moins possible, décréta Carlson.

— Je souhaite la même chose que vous, bien sûr, fit l'homme d'un air sombre. Je parlerai à Alicha. Puis-je aller voir les jumeaux ? demanda-t-il.

Carlson lui ouvrit la porte de la grande nursery et il entra. Ludméa se retourna en entendant le bruit du verrou et lui adressa un sourire radieux. La fillette était dans ses bras, vêtue de la réglementaire combinaison blanche. Ses cheveux avaient poussé et descendaient jusqu'au milieu de son dos en longues mèches emmêlées. Leur couleur n'avait jamais foncé, et ils avaient gardé ce drôle d'éclat immaculé aux reflets argentés. Ruan l'avait fait tester pour les différents facteurs d'albinisme, mais soit il s'agissait d'une mutation entièrement nouvelle, soit son apparente absence de mélanine n'était pas un cas d'albinisme. Ses cils et ses sourcils n'étaient pas pigmentés, et elle avait le teint clair des albinos, ce qui ne manquait pas d'étonner les chercheurs. Ses iris avaient conservé leur couleur grise, même s'ils avaient légèrement foncé autour de la pupille.

Ruan sentit soudain deux petits bras autour de sa jambe et baissa la tête en souriant. Le petit garçon s'accrochait au tissu de son pantalon, ses grands yeux noirs pétillant de malice. Il se pencha et le prit contre lui. Yolan se mit à rire et appuya sa joue contre la sienne. Ruan ne l'aurait pas avoué à Ludméa, mais le petit garçon était de loin son préféré. Contrairement à sa sœur, il semblait toujours heureux de le voir et faisait rarement des caprices. Il ébouriffa ses courtes boucles noires et Yolan plaqua un gros baiser mouillé sur sa joue. Il gigotait déjà pour que Ruan le repose à terre, et à peine eut-il les pieds à terre qu'il courut vers Ludméa. L'homme le suivit d'un pas moins pressé et se pencha vers la jeune femme pour l'embrasser. La fillette chercha à le repousser et se mit à brailler. Ruan soupira.

— C'est chaque fois pareil. Elle ne veut vraiment pas que je t'approche, hein ?

— Elle est toujours comme ça avec les gens qu'elle ne connaît pas, répondit Ludméa.

— Peut-être, mais moi, elle me connaît bien. Je viens ici quasiment chaque jour, lui fit remarquer Ruan.

Ludméa avait posé la fillette à terre, et celle-ci s'évertuait à tirer sur le pantalon de Ruan pour l'entraîner hors de la pièce.

— Nato, arrête ça ! ordonna la jeune femme.

Nato lui jeta un regard indifférent, sans cesser son petit manège. Finalement, Ludméa s'accroupit et détacha les doigts de la fillette, crispés sur le tissu.

— Ce n'est pas bien d'être méchante avec Papa, Nato. Je ne suis pas contente ! décréta-t-elle. Va jouer avec ton frère, maintenant.

La fillette la regarda d'un air outré, les lèvres pincées. Puis, elle tourna les talons et partit rejoindre son jumeau d'une démarche lente et un peu hautaine. Ludméa la regarda s'éloigner, un sourire aux lèvres.

— Quelle poseuse, cette Nato. Une vraie petite princesse.

— Papa, hein ? se moqua l'homme.

— Oh, Ruan, excuse-moi, je n'ai pas réfléchi, je…

Elle se tut, ne trouvant aucune justification à ce lapsus ô combien révélateur. Il l'attira contre lui et l'embrassa. Cette fois-ci, rien ne l'empêcha de goûter aux douces lèvres de son amie.

— Ça ne me dérange pas. Mais tu sais que ces enfants ne seront jamais les nôtres, ajouta-t-il, très sérieux.

Ludméa baissa les yeux et une ombre passa sur son visage. Oh, oui, elle ne le savait que trop. Ruan caressa sa joue avec tendresse, un peu triste. Heureusement que son amie n'était pas au courant de la décision prise par Alicha. Elle s'était tant attachée à ces enfants ! Depuis leur naissance, elle était avec eux presque chaque jour, à les aimer comme seule une mère pouvait les aimer. Il avait dû demander à Carlson de lui interdire de venir les voir les week-ends. C'était peut-être une attitude égoïste de sa part, mais il avait l'impression que les jumeaux avaient pris une place grandissante dans sa vie et cela ne lui plaisait guère. Carlson avait approuvé sa décision, sans doute pour des raisons moins personnelles, ce qui l'avait soulagé. Sa réaction ne tenait pas de la jalousie : après tout, il vivait avec Ludméa, elle était avec lui chaque soir et chaque matin, et ils prenaient la plupart de leurs repas de midi ensemble, lorsqu'il n'était pas débordé par le travail en retard. Néanmoins, il trouvait que l'attachement de la jeune femme envers les deux petits prenait des proportions inquiétantes. Bien sûr, il savait ce qui s'était passé entre elle et Lyen : la mystérieuse étrangère lui avait confié ses enfants, et Ludméa se sentait responsable. La situation présente était cependant trop belle pour durer. Jusqu'alors, il avait pu taire l'affaire, en grande partie grâce à l'intervention de Lúka. Toutefois, Alicha commençait déjà à poser un problème certain, et ils ne pourraient pas dissimuler l'existence des jumeaux à la planète-mère beaucoup plus longtemps. Le moment viendrait où les enfants seraient enlevés à Ludméa, et ce moment commençait à devenir dangereusement proche.

— Ils font tous les jours des progrès, avança Ludméa.

Ses grands yeux bleus étaient remplis de fierté. Elle prenait très à cœur les progrès des jumeaux, et elle avait bien raison. Ruan savait combien l'amour d'une mère était important dans le développement cognitif de l'enfant. Les résultats parlaient d'eux-mêmes. Rien à voir avec l'autre projet.

La jeune femme brassa quelques cartes et commença à les disposer sur le sol, face cachée, pour former un rectangle bien régulier. Il y avait peut-être une vingtaine de cartes au dos rigoureusement identique, et Ruan reconnut un jeu qu'il avait pratiqué souvent avec sa sœur lorsqu'ils étaient enfants.

— Nato est très douée à ce jeu, expliqua Ludméa. Meilleure que son frère. Yolan est le plus fort pour les puzzles, mais Nato excelle dans les jeux de mémoire. Elle se souvient de tout, cette petite. C'est impressionnant ! Nato, viens ma chérie ! appela-t-elle.

La petite lui lança un drôle de regard et ne fit pas un pas en sa direction.

— Je crois qu'elle te boude, décréta Ruan. Elle a quand même un sale caractère…

— Oui, mais elle comprend aussi tout ce que tu dis, alors ce n'est pas la peine d'en rajouter, lui chuchota Ludméa. Nato, s'il te plaît, viens nous montrer le jeu des cartes ! reprit-elle.

Réticente, la fillette s'avança. Ruan trouva qu'elle n'avait rien d'une enfant de onze mois, que ce soit dans l'attitude ou la démarche. Ludméa n'avait pas l'air de trouver son comportement hors du commun, sans doute parce qu'elle s'était occupée d'elle depuis le jour même de sa naissance. Nato s'assit devant les cartes, et l'espace d'un instant, son expression fut celle d'une fillette de son âge alors qu'elle levait les yeux vers Ludméa, un peu inquiète. La jeune femme lui sourit et s'accroupit auprès d'elle.

— Tu veux bien faire le jeu des cartes, Nato ? Pour Maman ?

La petite hocha la tête, mais lança un regard sombre à Ruan. Elle n'aimait pas qu'il soit là et tenait à ce qu'il le sache. Après quelques secondes, elle reporta son attention sur les cartes rouges. Elle saisit la première, qu'elle retourna et regarda avec attention, avant d'en prendre une autre. Les deux cartes étaient différentes, elle les reposa donc exactement à leur place, pour ne pas détruire le joli rectangle régulier que Ludméa avait fait. Elle retourna deux autres cartes et les posa elles aussi. La cinquième carte qu'elle découvrit était la même que la deuxième, et elle n'hésita pas un seul instant, reprenant la bonne carte, et les tendant toutes les deux à la jeune femme. Puis, elle continua son petit manège, ne se trompant qu'une seule fois — sur deux symboles plutôt proches graphiquement —, et remettant les cartes semblables à Ludméa, deux par deux. Lorsque la dernière paire fut assortie, elle se releva et sourit. La jeune femme la prit dans ses bras et la serra contre elle. Elle l'embrassa avec fierté et amour.

Ruan était impressionné. Certes, il avait lu les résultats des différentes expériences ; l'incroyable mémoire de Nato y était mentionnée, cependant, c'était une chose de lire un rapport détaillé, c'en était une autre de voir la petite à l'œuvre. Très honnêtement, il ne savait pas s'il aurait été capable de battre la fillette au jeu de mémoire.

Il devait empêcher le conseil des médecins d'approuver la terrible demande d'Alicha. À tout prix.

***

Alicha était assise à son bureau, concentrée sur un dossier. Quelques mèches brunes zébrées de gris s'échappaient de son chignon et tombaient sur ses épaules, contribuant à l'apparence négligée que lui reprochaient dans son dos bon nombre de ses employés. Elle était parfaitement consciente des murmures dédaigneux et des moqueries, mais ne s'en offusquait pas. Elle avait transformé cette apparente faiblesse en force, bien des années auparavant. Personne ne se méfiait vraiment d'elle, les gens l'appréciaient, la trouvaient naturelle. Cependant, Alicha Dortner était une femme de pouvoir, qui ne reculait devant rien pour arriver à ses fins. Et elle jouait de cette confiance immédiate qu'elle inspirait.

Edward, son secrétaire, l'avait prévenue de l'arrivée de Ruan. Ce fut donc sans surprise qu'elle le vit entrer dans son bureau, la mâchoire crispée de colère et les cheveux en bataille. Il la salua avec froideur et prit place devant elle. Elle soupira, referma le rapport qu'elle était en train de lire, avant de lui offrir un sourire doux.

— Que me vaut cette visite, Ruan ?

— Vous devez vous en douter. Comment se fait-il que je ne sois même pas au courant de votre demande pour l'exécution des jumeaux ?

— C'est très récent, se défendit Alicha. Je n'ai pas encore trouvé le temps de vous en parler.

— Par contre, la plupart des médecins et chercheurs ne parlent que de cela !

— Vous savez comment sont les médecins du Conseil, lâcha la femme. Cette demande a été déposée de manière confidentielle.

— Et vous vouliez me prévenir quand ?

— Je comptais vous en parler à la réunion de cet après-midi. Mais votre visite imprévue rend les choses plus simples. Parlons-en calmement, voulez-vous ? Et ne faites donc pas cette tête-là, Ruan.

— Parce que je devrais sauter de joie, peut-être ? répliqua-t-il. Vous avez déposé une demande d'exécution pour des spécimens d'une importance capitale pour la science ! Ces enfants font tous les jours des progrès surprenants. Vous avez lu les résultats comme moi, j'imagine. Comment pouvez-vous envisager leur élimination ?

— Ruan, mon garçon, je t'en prie…

— Je ne suis plus un enfant, Alicha ! Ne me parlez pas comme ça, c'est humiliant ! s'écria-t-il.

Elle ouvrit de grands yeux surpris et secoua la tête, incrédule : pour elle, il était toujours le petit garçon de six ans à qui elle donnait des caramels quand il rendre visite à son père aux DMRS. L'enfant qui avait failli devenir le sien à la mort de Ruan senior.

— Je suis désolée de vous avoir offensé, s'excusa-t-elle.

Ruan croisa son regard et soupira. Il passa sa main dans ses cheveux, nerveux.

— Non, c'est moi, Alicha. Je me suis emporté, il n'y avait pas de raison. Je vous ai fait de la peine, se reprocha-t-il.

— Ce n'est rien. C'est vous qui aviez raison de toute manière. Les décisions sont assez difficiles comme cela, sans que l'on y mêle encore nos histoires personnelles et l'affection que nous avons l'un pour l'autre. Mais quand je vous vois, je ne peux m'empêcher de penser à votre père… Cela n'a rien à voir avec nos problèmes actuels, cependant, j'ai des nouvelles de votre sœur.

Le regard de Ruan s'illumina et il se pencha au-dessus le bureau d'Alicha, se rapprochant d'elle inconsciemment.

— Est-ce qu'elle va venir sur Lambda ? la pressa-t-il.

— Ruan, tu… Vous savez bien que votre sœur ne remettra jamais les pieds sur cette planète après tout ce qui s'est passé. A présent, elle a sa vie sur Alpha… Je l'ai vue la semaine dernière, elle m'a dit de vous transmettre toute son affection.

— J'aimerais la voir, Alicha. J'aimerais vous accompagner la prochaine fois.

— Ce n'est pas une bonne idée. Te voir lui rappellerait des souvenirs qu'elle préfère oublier. Eve a… Elle commence seulement à pouvoir vivre normalement. Elle s'est fiancée, ajouta-t-elle.

Une ombre passa sur le visage de Ruan, mais fut vite chassée par la surprise.

— Fiancée ? répéta-t-il, un peu sceptique.

— Eh oui. Il s'appelle John Deminsky. Un homme très sympathique, gérant d'un restaurant assez couru. Eve est heureuse.

— Et j'imagine que je ne serai pas invité à son mariage, répliqua-t-il sur un ton agressif.

— C'est la volonté de ta sœur, Ruan. Je suis désolée. Kathrin te passe le bonjour, ajouta-t-elle pour alléger l'atmosphère. Elle vient d'être nommée chef de son département. Tu sais que sur Alpha, la compétition est plutôt rude. C'est un excellent poste, pour elle.

Ruan hocha la tête. Kathrin… La femme qu'il avait tant aimée et qui lui avait préféré sa carrière. Désormais, cela n'avait plus d'importance : il avait Ludméa.

— C'est bien, pour elle. Si elle était restée sur Lambda, elle serait sans doute à ma place.

— Sans doute, oui. Mais je pense qu'elle aurait plutôt choisi le Centre Médical. Elle n'aime pas tellement les militaires.

Il se mit à rire. Il se souvenait bien de la première fois qu'il avait emmené Kathrin chez lui et de sa rencontre avec Daniel.

— Je suis content pour ma sœur. Vous lui direz, n'est-ce pas ? Vous lui direz que je lui souhaite tout le bonheur possible avec son époux… et que j'espère la revoir un jour. Quand elle pourra se remettre de tout ce qui s'est passé et qu'elle… Dites-lui simplement qu'elle me manque.

Alicha le regarda avec tendresse. Il avait traversé tant d'épreuves ! La mort tragique de ses parents, le si long séjour au Centre Médical, le lourd traitement psychiatrique, l'adoption, le départ de sa sœur pour une pension alphienne… D'un seul coup, il avait perdu toute sa famille. Heureusement, Daniel et Helen avaient pu lui offrir tout l'amour dont il avait eu besoin, et il s'était lentement remis de ces terribles épreuves. Et à présent, il y avait Ludméa. Cette jeune femme l'aimait et l'acceptait tel qu'il était. Cela faisait bientôt huit mois qu'ils étaient ensemble et Alicha voyait le changement en lui. Il était bien moins agressif, moins stressé et plus tolérant envers ses employés. Il commençait enfin à devenir un bon directeur adjoint.

— Daniel n'est pas très présent, en ce moment, avança-t-elle. Cela fait au moins deux ou trois semaines que je ne l'ai pas vu ici.

— Général des Armées n'est pas un poste de tout repos, fit Ruan. Et avec ce qui se passe en ce moment en Bordure, il est plutôt occupé.

— Il n'aura probablement plus beaucoup de temps pour les DMRS, remarqua Alicha. Il devrait peut-être demander à être libéré de sa fonction de directeur militaire.

— Je ne sais pas s'il le fera, mais très honnêtement, je pense que ce ne sera pas le cas. Cela fait trop longtemps qu'il est impliqué pour qu'il permette à quelqu'un d'autre de reprendre le poste. Sans compter que le colonel Dosch n'est pas assez expérimenté.

— Mais vous réalisez bien que tant qu'il sera à la tête de la partie militaire des DMRS, vous ne pourrez devenir directeur de la partie civile, insinua Alicha.

— Pourquoi le voudrais-je ? Vous êtes directrice et c'est très bien comme ça.

— Lorsque je prendrai ma retraite…

— Daniel prendra sa retraite en même temps que vous. Nous aviserons à ce moment-là.

— Ce n'est pas bien que les deux directeurs changent au même moment. L'un de nous devra rester au moins une année pour éviter le chaos, Ruan. Vous êtes un très bon directeur adjoint, mais vous ne pourriez pas supporter une charge de directeur si vous étiez assisté par des gens inexpérimentés.

— C'est encore loin, tout cela, Alicha, soupira l'homme. Nous avons le temps de voir venir.

— Dix ans, Ruan. Dix ans, c'est loin, mais en même temps, cela passe très vite. Si Daniel décidait d'abandonner son poste, Dosch aurait le temps de prendre ses marques en tant que directeur de la partie militaire. Et il pourrait vous soutenir au moment où je prendrais ma retraite. Dans le cas contraire, ils seraient probablement obligés d'envoyer quelqu'un d'Alpha pour prendre le poste.

— Vous ne pouvez pas me demander de convaincre Daniel de quitter son poste de directeur, Alicha. C'est mon père, je ne peux pas faire ça. Ce serait le trahir.

— Je sais que vous êtes très attaché à lui, mais parfois, il faut savoir mettre ses sentiments de côté. Vous êtes encore bien trop influencé par les gens qui vous entourent. C'est vous que je veux ici, dans dix ans. Pas un blanc-bec tout juste sorti d'une école de gestion alphienne. Cependant, dans l'état actuel des choses, je me rends bien compte qu'un tel poste ne vous conviendrait pas. Votre père savait prendre des décisions de manière parfaitement objective. Il était excellent.

— Il était détesté, Alicha. Je sais à quel point vous étiez attachée à lui, je soupçonne même que c'est peut-être allé plus loin que du simple attachement, d'ailleurs.

Alicha rougit légèrement, mais ne nia rien.

— Vous étiez une jeune directrice adjointe, reprit-il, et il était un peu votre modèle, je comprends cela très bien. Cependant, il n'a pas pris que de bonnes décisions. Ça ne sert à rien de l'idolâtrer ainsi. Vous voudriez que je suive son exemple, mais cela m'est impossible. Je ne suis pas comme lui. Jamais je ne pourrais agir en mettant de côté ma conscience et mes valeurs.

— Vous l'avez pourtant déjà fait, appuya-t-elle.

Il lui jeta un drôle de regard et se cala dans le fauteuil, fixant le ciel et les arbres, loin derrière elle.

— Cela ne signifie pas que j'en sois fier. Ou que j'aie la moindre intention de recommencer, décréta-t-il.

— Vous savez que ces enfants doivent être exécutés, Ruan. S'il n'y avait pas Ludméa, vous approuveriez ma décision, insinua-t-elle.

— C'est faux. Ludméa n'a rien à voir là-dedans. Ces enfants sont extrêmement importants. Ils montrent déjà des capacités intellectuelles hors du commun. Si nous pouvions les élever comme il convient et les placer à des postes-clés, nous aurions peut-être une chance dans la guerre contre Toria.

— C'est du délire, Ruan. Ne comprenez-vous pas que ces enfants sont une bombe à retardement ? L'Alliance Toria a longtemps été méjugée, et encore à présent, nos stratèges sous-estiment fortement l'avancée technologique de ce peuple. Vous devriez savoir cela mieux qu'aucun autre.

— Mes origines toriennes ne sont…

— Je parlais du fait que votre père soit Général des Armées, Ruan, coupa-t-elle doucement.

L'homme hocha la tête, un peu honteux de s'être si vite emporté.

— Cela dit, je ne pense pas que ces enfants soient une nouvelle stratégie d'attaque de l'Alliance Toria, déclara-t-il. Cette femme… Ses branchies, ses yeux de chat… Les Toriens ont la peau claire, c'est vrai. Mais je peux vous assurer que Lyen n'était pas torienne. Elle ne parlait pas le torien, d'ailleurs.

— Vous lui avez parlé en torien, Ruan ? s'écria Alicha. Vous êtes tombé sur la tête ?

— Ecoutez, tout le monde ici connaît mes origines. Regardez-moi ! Avec ma peau claire et mes cheveux blonds, il n'est pas difficile de faire le rapprochement.

— Sur Delta, beaucoup de gens ont la peau claire, lui fit-elle remarquer. Et vos cheveux blonds ne prouvent rien. Votre amie a les cheveux encore plus clairs que les vôtres, pourtant, personne ne mettrait en doute ses origines lambdiennes.

Il haussa les épaules. Elle avait raison, pourtant il ne l'admettrait pas.

— Personne ne m'a entendu, et de toute manière, Lewis a effacé cet enregistrement. Toujours est-il que Lyen n'a pas manifesté la moindre réaction en entendant du torien. Pas plus qu'elle n'en avait manifestée lorsque nous lui parlions en alphien.

— Nous ne savons pas ce qui se trame sur Toria, Ruan. Cette jeune femme était peut-être un soldat expérimenté. Il est de notoriété publique que les Toriens ont toujours été enclins à utiliser des techniques génétiques plutôt poussées.

— Alicha, d'un point de vue biologique, il est impossible qu'elle soit torienne, tenta-t-il de la raisonner.

— Rien n'est impossible, décréta-t-elle, butée. Ne me parlez pas de son groupe sanguin, ni de la forme particulière de son hémoglobine. Vous ne savez pas à quel point les Terriens étaient avancés avant la Grande Catastrophe. Si les Toriens ont pu retrouver des documents ou des enregistrements, ils sont capables de n'importe quoi. Pourquoi croyez-vous qu'Alpha désire tellement prendre Toria ? Pour ses plaines radioactives et ses océans pollués ? Pour la beauté de son ciel gris-noir ? Vous pensez que tout a été détruit ? Je n'en suis pas si sûre. Je pense très sincèrement que ces enfants sont une ruse torienne de plus. Vous ne pouvez pas avoir oublié ce qui s'est passé sur Gamma, il y a une trentaine d'années. Votre tante est originaire de cette planète, elle vous en a sans doute parlé…

Ruan ne répondit rien. Evidemment qu'il savait ce qui s'était passé sur Gamma ! Qui ne le savait pas ?

— Ce n'était pas pareil. Nous étions en temps de guerre. L'Alliance Toria n'a aucune raison de s'attaquer soudain à nous. Notre planète n'est pas importante, je ne suis même pas certain qu'Alpha contre-attaquerait. Cela leur coûterait bien plus cher que de nous laisser à l'ennemi.

Alicha le regarda, un peu surprise. Comment pouvait-il penser une telle absurdité ? Alpha ne laisserait jamais une de ses colonies, si insignifiante soit-elle, à l'alliance ennemie ! Ce serait perdre la face ! Lorsqu'il était question d'honneur, peu importaient les contraintes financières !

— Ruan, ne me dites pas que, de manière tout à fait objective, vous pensez encore que ces enfants ne représentent pas un danger potentiel ! Etes-vous donc si naïf ? Vous qui avez été élevé par le Général des Armées lambdiennes, comment pouvez-vous avoir de pareilles réflexions ?!! Je pensais tout de même que vous étiez un peu plus conscient de la politique de notre alliance et des stratégies ennemies !

— Je ne suis pas naïf. Il se trouve que j'ai en ma possession des informations qui rendent votre point de vue totalement infondé.

— Et quelles sont ces informations ? soupira-t-elle.

— Je ne peux pas me permettre de vous les dévoiler, répondit-il. Mais je vous demande de me faire confiance. Ces enfants ne viennent pas de l'Alliance Toria. Et ils ont une importance capitale pour nous.

— Je suis la directrice de cette institution, Ruan. Je ne peux prendre le risque de baser mon jugement sur des informations dont je ne peux connaître ni la source ni le contenu. Et malgré toute l'affection que j'ai pour vous, il m'est impossible de retirer ma demande d'exécution pour ces enfants. Même si vous m'assurez le contraire, je sais que vous ne pouvez pas vous empêcher de penser à la peine qu'aurait votre amie si les enfants qu'elle considère comme les siens lui étaient enlevés. Vous savez tout comme moi que je devais prendre cette décision.

— C'est une mauvaise décision, rétorqua l'homme.

— Peut-être. Mais c'est ma décision. Et je suis directrice des DMRS. Si je suis arrivée à ce poste, c'était pour ma capacité à prendre des décisions, qu'elles soient bonnes ou mauvaises. Et si je suis toujours là aujourd'hui et que jamais le Conseil des Médecins n'a demandé ma destitution, c'est également parce que la plupart de mes décisions ont été justes et fondées.

— Tout ce que je vous demande, c'est de me faire confiance, insista Ruan. Mon père n'acceptera jamais cette demande d'exécution, de toute manière.

— Auquel cas nous serions obligés de passer tous en Conseil pour résoudre ce problème, répliqua Alicha. Je ne peux pas permettre que mes décisions ou les décisions de Daniel soient influencées ainsi. Mais je pense que ce ne sera pas le cas. Votre père est un homme droit et très intelligent. Il ne peut décemment pas refuser ma demande.

— Peut-être que lui aussi possède des informations cruciales que vous ignorez. Peut-être qu'il est de mon avis, qu'il pense également que ces enfants sont absolument sans prix et que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les protéger et les modeler à notre avantage.

— Ruan, ne fais pas l'idiot. Même s'il existe ne serait-ce qu'un pour cent de risque que tout cela tourne mal pour nous, même si nous manquons de preuves pour les associer de manière certaine à l'Alliance Toria, à partir de l'instant où un doute existe, je me dois de prendre cette décision, et tu le sais. Si tu étais à ma place, tu devrais toi aussi agir dans l'intérêt de l'Alliance.

— J'agirais dans l'intérêt de l'Alliance en ne prenant pas cette décision, sachant ce que je sais.

— A ce moment-là, tu dois me dire ce que tu sais, justement.

— C'est impossible.

— Très bien. Je pense que la discussion est close, conclut-elle.

— Vous êtes la directrice. Je ne peux de toute manière pas vous empêcher de poursuivre dans la voie que vous avez choisie. Cependant, je tiens à ce que vous sachiez que je n'approuve pas. Je comprends bien pourquoi vous ne m'avez pas parlé de votre décision : vous deviez vous douter que je serais contre vous, et pour cause. Mais allez voir les bébés.

— Non, Ruan. Cela ne rendrait les choses que plus difficiles encore. Nous sommes les dirigeants d'une institution d'importance capitale. Nous ne pouvons pas nous permettre d'agir avec notre cœur. Certains nous trouvent cruels, mais c'est le lot des gens de pouvoir. Vous devriez savoir cela.

— Je sais surtout que feu mon père a eu bien trop d'influence sur vous. Ce n'est pas moi qui marche dans ses traces, Alicha. C'est vous. Et cela commence à m'inquiéter sérieusement.

Il se leva et la salua avec froideur, avant de tourner les talons et de sortir de son bureau, aussi fâché que lorsqu'il y était entré. Alicha soupira, un peu triste. Puis, elle se força à se ressaisir. Elle prenait la bonne décision et tout le monde le savait. Elle ne pouvait pas laisser son affection pour Ruan empiéter sur son impartialité et sur l'objectivité de son jugement. Elle maintiendrait sa demande. Et elle connaissait suffisamment Daniel pour savoir qu'il ne laisserait pas influencer, pas même par son fils.

***

Frank Dee sortit de la navette-taxi et rajusta ses lunettes de nuit. La rue était presque vide ; l'heure du couvre-feu se rapprochait. Il ne risquait pas d'être ennuyé par la police municipale, mais il ne tenait pas particulièrement à être remarqué à une heure aussi indue, dans ce quartier populaire et assez mal famé. Un homme le rejoignit en quelques enjambées et l'entraîna dans un bar.

— Paso, vous auriez tout de même pu choisir un endroit un peu plus sympathique pour notre rencontre, protesta Dee.

Les deux hommes allèrent s'asseoir dans le fond de la salle, là où personne ne risquait de les remarquer.

— Enlevez vos lunettes, vous avez l'air ridicule, cingla Ruan.

L'autre s'exécuta, dévoilant un regard bleu perçant qu'il connaissait bien. Que tout le monde connaissait bien.

— Je ne suis pas certain d'avoir très envie d'être vu en votre compagnie dans ce bar populaire, rétorqua Dee. Cela n'avantagerait pas vraiment ma réputation, et à trois semaines des élections présidentielles, vous savez à quel point j'évite ce genre de mauvaise publicité. Accepter de vous rencontrer était déjà une décision risquée de ma part. Nous sommes tous deux suivis par une horde de journalistes, et…

— C'est pour cela que je vous ai fait venir ici, coupa Ruan. Les journalistes ne viendront pas nous chercher dans un endroit pareil, croyez-moi.

Dee n'eut pas l'air très convaincu. En vérité, surprendre un candidat à la présidence avec un des hommes les plus puissants de la planète dans un petit bar populaire de la capitale, à une heure si avancée de la soirée, était du véritable pain bénit pour les journalistes. Mais Paso savait sans doute ce qu'il faisait. Dee connaissait les inconvénients de la célébrité depuis à peine deux ans. Lui les avait connus toute sa vie. Il résolut de s'en remettre à son jugement.

— Je dois dire que j'ai été plutôt surpris par votre appel, l'autre soir. Je ne sais même pas pourquoi j'ai accepté ce rendez-vous pour le moins étrange.

Ruan eut un sourire glacé.

— Mais parce que je suis riche et puissant, voyons. Et que tous les sondages indiquent la même chose, et ce depuis plusieurs semaines : vous n'êtes pas le candidat favori du peuple, Dee. Vous savez que Dortner a une bonne longueur d'avance sur vous.

— Je ne suis pas un homme riche, avança Dee. Je partais déjà avec un gros handicap, dans cette campagne électorale. J'avais espéré que le peuple ferait la différence. Cela fait trop longtemps que les présidents sont élus grâce à leur pouvoir financier. Ce sont toujours les plus riches qui gagnent, à ce petit jeu. Mais les meilleurs présidents ne sont pas forcément ceux qui ont le plus d'argent pour mener à bien leur campagne, ajouta-t-il.

— C'est ce que vous ne cessez de leur répéter, d'ailleurs. Pourtant, cela n'a pas le succès escompté.

Dee haussa les épaules et but une gorgée du café qui venait de lui être apporté par une serveuse aux jambes interminables et au décolleté ravageur.

— Permettez-moi de croire encore aux miracles, Paso. Tout n'est pas perdu. Les élections sont dans trois semaines et beaucoup d'événements peuvent encore survenir.

— Précisément, lui accorda Ruan. Et vous savez tout comme moi que je suis la personne que vous attendiez…

Il lui sourit et Dee ne put empêcher un frisson de remonter le long de son échine. Ruan Paso n'avait plus grand-chose en commun avec l'homme qui posait sur les couvertures de magazines.

— Je pensais que vous étiez plutôt proche d'Alicha Dortner et de son mari, glissa-t-il, non sans avoir au préalable balayé la pièce d'un regard rapide.

— Que voulez-vous… soupira Ruan. Nous sommes des hommes de pouvoir, et comme elle-même le répète souvent, les hommes de pouvoir doivent faire abstraction de leurs sentiments et être capables de prendre des décisions justes et parfaitement objectives.

Dee approuva d'un hochement de tête. Ruan baissa les yeux un instant, et il se sentit soulagé. L'homme avait cette façon insistante de le regarder qui le mettait mal à l'aise. Il prit une autre gorgée de son café, incapable de chasser complètement la nervosité qui l'avait gagné dès le moment où Paso l'avait appelé, deux jours plus tôt. L'ensemble de sa carrière était en train de se jouer là, dans ce bar sombre, sur fond de musique électronique trop forte.

— Je sais que votre rêve le plus cher est de devenir président de l'Alliance, reprit Ruan. Et vous devez avoir exercé au moins cinq ans en tant que président planétaire avant de vous présenter aux élections alphiennes. Le problème, c'est que le rêve le plus cher de tous les autres candidats est le même que le vôtre. J'ai suivi votre campagne électorale avec intérêt, Dee. Vous avez de bonnes idées. Parfois, on sent qu'elles vous été soufflées par le politiquement correct et ne sont pas réellement celles qui vous tiennent le plus à cœur, mais vous feriez un bon président. Je le pense sincèrement.

— Merci.

— Cependant, nous ne sommes pas dans un monde parfait, et ici, c'est l'argent qui gouverne le monde. Si vous n'avez pas d'argent, vous n'êtes rien. J'ai de l'argent, Dee. Beaucoup d'argent. Vous n'avez pas idée à quel point les journalistes sous-estiment ma richesse. Disons que je n'ai pas hâte de les contredire. Je n'ai jamais été très pressé de verser la moitié de mon héritage familial aux impôts planétaires.

Dee hocha la tête lentement. De nombreuses rumeurs couraient sur la richesse de la famille Paso, cependant, personne n'était parvenu à l'estimer avec certitude. Beaucoup soupçonnaient que les millions déclarés n'étaient qu'une infime partie de leur capital réel. Jusqu'alors, lui-même avait toujours pensé que les Paso étaient d'honnêtes gens, toutefois cette opinion avait commencé à s'effriter dès l'instant où ils avaient pénétré dans ce bar.

— Bref. Je ne suis pas là pour bavarder. J'ai un marché à vous proposer. Un marché qui ne demandera pas beaucoup de votre part, mais qui servira bien vos intérêts. Et les miens, évidemment, ajouta-t-il avec un petit rire. Il va sans dire que si vous n'êtes pas d'accord avec ma proposition, vous ne pourrez pas en parler à ces maudits journalistes. L'argent achète beaucoup de choses, et vous vous doutez certainement que dans le cas où vous montreriez un peu trop bavard, des mesures drastiques seraient prises à votre encontre.

— Etes-vous en train de me menacer ? gronda Dee, ses yeux bleus rétrécis par la colère.

— Bien entendu. Et ne prenez pas cet air offensé, vous savez comment marche la politique, n'est-ce pas ? Maintenant, je vous donne le choix : vous pouvez quitter ce bar sans attendre ma proposition et perdre toute chance d'être élu président planétaire, ou vous pouvez écouter ce que j'ai à dire et prendre votre décision en toute connaissance de cause. Personnellement, je sais ce que je ferais, si j'étais à votre place.

— C'est comme cela que vous avez eu votre poste aux DMRS ? rétorqua l'homme.

— Ne changeons pas de sujet, voulez-vous. L'histoire de ma vie n'a rien de passionnant, et il n'est jamais bon d'en savoir trop, même sur ses alliés.

— Parce que vous êtes mon allié, maintenant ?

— Cela se pourrait bien.

— Vous jouez un jeu dangereux, Paso. Qui vous dit qu'il n'y a pas des hommes à moi dans ce bar, et que je n'ai pas accepté de vous rencontrer dans l'unique but de vous compromettre et de compromettre votre grande amie Alicha Dortner ? insinua Dee.

— Ne soyez pas stupide. Si vous aviez de quoi vous payer des espions qualifiés, vous ne seriez pas assis là en face de moi. Et vous pensez bien que j'ai pris mes précautions.

Dee fut obligé d'admettre la justesse de son argument. Sa nervosité était à son comble. Il allait devoir prendre la décision la plus importante de sa carrière. Mais d'un autre côté, avait-il vraiment le choix ?

Ruan fit un petit signe de la main à un homme qui se tenait dans un coin sombre, penché sur un cocktail à la couleur douteuse. Dee avait l'impression que ses jambes s'étaient liquéfiées et se dit que ce serait un moment plutôt mal choisi pour tenter de prendre la fuite, si cela devenait nécessaire. L'homme vint les rejoindre et s'installa à côté de Ruan, lui adressant un sourire chaleureux. Une balafre rougeâtre marquait sa joue gauche et Dee le reconnut tout de suite.

L'homme n'était autre que Daniel Borovitch, le Général des Armées.