CHAPITRE IX

Lúka s'éveilla lentement, peinant à retrouver ses esprits. Il grimaça et porta la main à son crâne. Il avait rarement eu aussi mal et se demanda ce qui lui était arrivé. Il souleva avec difficulté ses paupières lourdes et douloureuses, en craignant déjà d'être aveuglé par une lumière trop vive. Tout était plongé dans la pénombre et il se sentit soulagé. Péniblement, il se redressa, le sang pulsant sous ses tempes, et balaya la pièce du regard. Un sentiment de déjà-vu le frappa, pourtant, il était incapable de reconnaître l'endroit. Les contours des objets n'étaient pas nets, un peu comme s'il les voyait à travers un écran de fumée. Il cligna des yeux plusieurs fois, cependant, sa vision restait légèrement floue. Le chlore lui faisait parfois cet effet s'il nageait trop longtemps, et il se demanda ce qui lui était arrivé. Il lui semblait peu probable qu'il ait passé les dernières heures dans une piscine.

Son mal de crâne diminuait peu à peu, et il s'assit sur le lit en se frottant les yeux. Où était-il ? Et pourquoi avait-il l'impression de connaître cette pièce, alors qu'il la voyait pour la première fois ? Il avait beau fouiller ses souvenirs, sa question restait sans réponse. Combien de temps avait-il dormi ? Il se rappelait vaguement avoir pris le thé avec Saraï… Oui, il avait pris le thé avec elle et s'était senti mal. Elle lui avait alors proposé de s'allonger quelques minutes…

Il consulta sa montre. Il était arrivé chez Saraï un peu après dix heures, il était près d'une heure. Il était en train d'abuser de son hospitalité et c'était quelque chose qu'il détestait faire. Il soupira et passa une main dans ses cheveux pour se masser le côté de la tête. Sa vue commençait à devenir plus nette, ce qui le rassura. Il posa les pieds sur le sol et remarqua qu'il était en chaussettes. Ses chaussures l'attendaient à côté du lit et il les enfila, perdu dans ses pensées. Les rideaux étaient tirés, mais à présent, il pouvait remarquer les rayons de soleil qui perçaient la pénombre, au ras du sol. Une heure… Son estomac gargouilla et il se rendit compte qu'il mourait de faim. Il se releva et s'approcha de la baie vitrée pour écarter le lourd tissu de velours bordeaux. Surpris par l'intensité de la lumière, il ferma les yeux ; le soleil de Lambda était plus fort que le soleil de la Terre, surtout en milieu de journée. Il releva lentement ses paupières, donnant le temps à ses yeux douloureux de s'habituer à l'éclat violent de la lumière lambdienne. La vue donnait sur un immense jardin. Les arbres étaient en fleurs et Lúka se reprocha de n'avoir pas fait plus attention à la saison en cours. Le printemps sur Lambda était d'une beauté incomparable. Il faudrait qu'il pense à emmener Line et Mikhail se promener dans les jardins suspendus de C2…

Il s'appuya quelques instants contre le verre, les yeux clos. Il ne se sentait vraiment pas au meilleur de sa forme… Pourquoi ses souvenirs lui paraissaient-ils si curieux ? Une légère odeur d'encens flottait dans l'air, et sans qu'il sache pourquoi, cela le mettait mal à l'aise…

***

Line était assise sur le canapé, ses mains jointes posées sagement sur ses genoux. Les yeux baissés, elle écoutait sa tante la sermonner, mais ne pouvait empêcher ses pensées de dériver. La bouche de Lúka sur la sienne, ses mains sur son corps…

— Line, je te parle, cingla Saraï.

La jeune fille releva la tête et soupira. Elle repoussa une mèche de cheveux avec ennui, puis croisa le regard dur de sa tante. Elle rougit légèrement, consciente de n'avoir pas été seule à profiter de ses pensées intimes.

— Tu m'as menti et c'est très grave ! reprit la femme. Si elle ne m'avait pas prévenue, qui sait ce qui se serait passé !

— Je n'ai rien fait de mal, rétorqua Line. Tu voulais que je fasse l'amour avec lui, c'est ce que j'ai fait.

— Non, Line. C'est très différent. Jamais je ne t'ai demandé de batifoler joyeusement avec lui.

Batifoler joyeusement, pensa la jeune fille. Etait-ce ce qu'ils avaient fait ?

— Tu n'étais pas censée te donner en spectacle comme cela, insista Saraï. Heureusement, j'ai réussi à réparer les dégâts… C'est cela que tu prévoyais pour ton cousin ?

Line baissa les yeux, les joues en feu.

— Il fallait bien que je l'incite à faire l'amour avec moi, se défendit-elle.

— Il y avait d'autres moyens ! Je t'avais donné des instructions claires ! Que crois-tu qu'il ait pensé de toi, jeune fille ?

— Il avait l'air plutôt content, rétorqua-t-elle.

Elle plongea ses yeux dans les siens et soutint son regard.

— Tu me fais honte, Line, soupira sa tante en secouant la tête. Je ne t'ai pas élevée comme ça ! Et tu m'as menti, en plus ! Tu pensais que je ne le saurais pas ?

— Et qu'est-ce que tu aurais préféré, hein ? cria la jeune fille. Que je me tienne tranquille pendant qu'un homme drogué et à moitié abruti m'ensemençait ? C'est ça que tu voulais ?!!

— Oui ! hurla Saraï. Oui, c'est ça que j'aurais préféré !

Ses mains tremblèrent et elle laissa échapper le plateau de biscuits qu'elle voulait ranger. Line bondit, prête à soutenir sa tante.

— Grand-mère ! s'inquiéta-t-elle, toute colère envolée. Est-ce que ça va ?

Saraï la repoussa et s'apprêta à se baisser pour réparer les dégâts.

— Laisse, je vais faire ça, fit Line.

Elle s'accroupit et ramassa les quelques biscuits éparpillés sur le sol. Sa tante ne bougea pas, les yeux perdus dans le vague, les lèvres pincées.

— Si tu as peur que je sois amoureuse, je te rassure tout de suite, ce n'est pas le cas, annonça la jeune fille.

Saraï lui tourna le dos et fit quelques pas en direction de la fenêtre.

— A cause de toi, je serai la risée du Temple, lâcha-t-elle enfin. Notre maître n'a pas manqué de me faire remarquer ton absence de vertu. Et tu m'as menti, ce qui est pire que tout.

— Je te demande pardon pour cela, Grand-mère. Mais ne me force pas à me sentir coupable d'avoir aimé faire l'amour avec lui, répliqua-t-elle. Parce que, oui, j'ai aimé, et je serais prête à recommencer n'importe quand, ajouta-t-elle, une lueur de défi dans le regard.

Saraï haussa les épaules.

— C'est un télépathe, répliqua-t-elle. Les télépathes ont toujours été de bons amants, c'est dans la nature des choses. Je suppose qu'il était inévitable que tu deviennes comme ton cousin…

— Je t'interdis de dire ça ! Je ne suis pas comme lui !

— Tu m'as déçue, Line. La voie que tu as choisie n'est pas la plus sage. La concupiscence et le mensonge…

Elle secoua doucement la tête. Line, furieuse, lança le plateau de biscuits à travers la pièce. Il alla s'écraser contre le mur dans un fracas de métal, mais Saraï n'eut pas la moindre réaction.

— C'est ma vie, Grand-mère. Ma vie ! Et je ne regrette pas ce que j'ai fait ! Tout ce que tu veux, c'est un héritier. Tu es prête à tout sacrifier pour cela. Soit, tu auras un héritier. Mais si je ne suis pas enceinte cette fois-ci, la prochaine fois, c'est moi qui déciderai du déroulement des choses, décréta-t-elle, les yeux durs. Je ne suis pas Torienne ! Je sais que tu as été élevée dans la noblesse torienne, avec tous leurs préceptes et toutes leurs conneries, mais moi, moi je ne suis pas comme toi !

— Les Alphiens sont des êtres dépourvus de toute vertu, cracha Saraï. Ils me répugnent !

— Eh bien il ne fallait pas venir sur cette planète ! conclut Line en quittant la pièce, la tête haute.

Saraï porta la main à son cœur et ferma les yeux, les larmes coulant le long de ses joues. Elle ne comprenait rien… Mais ce n'était qu'une adolescente, elle ne pouvait pas comprendre…

***

Lúka s'apprêtait à ouvrir la porte lorsque Line le devança, se glissant sans bruit dans la pièce et refermant soigneusement la porte derrière elle. L'homme la regarda, un peu étonné. Elle lui sourit et il sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

— Bien dormi ? lui demanda-t-elle.

— Oui… Je m'excuse d'abuser ainsi de votre hospitalité. Je ne sais pas trop ce qui m'est arrivé, à vrai dire.

Line hocha la tête, les larmes aux yeux. Ainsi, Saraï l'avait vraiment fait… Elle lui avait fait oublier tout ce qui s'était passé entre eux… Elle s'approcha un peu de lui et ressentit clairement sa tension. Elle le troublait, c'était évident.

Lúka la dévisagea, la déshabilla presque du regard. Elle était si jolie ! Il se surprit à imaginer son corps contre le sien, son souffle dans son cou… Un sourire se dessina sur ses lèvres, puis il rougit, honteux.

Je vais bien, moi, se dit-il. Je ne sais pas ce qu'il me prend de penser à des trucs aussi… aussi dégueulasses ! Elle n'a que quatorze ans !

Il détourna les yeux et soupira. La jeune fille sourit et il espéra qu'elle n'avait pas lu ses pensées sur son visage. Déjà qu'il abusait de leur hospitalité, s'il se permettait de surcroît de fantasmer sur la nièce de son hôtesse… Il secoua la tête.

Quel nul, pensa-t-il. Heureusement qu'elle n'est pas télépathe…

Line avança sa main et caressa doucement sa joue. Sa peau était douce ; Saraï l'avait rasé pour qu'il ne se doute de rien, avant de recouvrir son visage de la pâte colorée qu'il utilisait pour foncer son teint. Lúka posa sa main sur la sienne, un peu étonné, mais il ne la repoussa pas. Ce contact était étrange, pourtant il lui semblait familier. Le sourire de la jeune fille s'agrandit et il sentit son cœur s'accélérer. Que lui arrivait-il ? Il avait la drôle d'impression que ce n'était pas la première fois qu'elle lui témoignait ce genre de marques de tendresse.

Lentement, elle approcha son visage du sien et il dut lutter contre l'envie presque instinctive de l'embrasser. Il se détourna, les joues rouges, et fit mine de s'intéresser aux jardins, écartant un pan du rideau.

— Vous avez une vue magnifique, déclara-t-il.

Line vint s'appuyer contre la vitre, son corps tout contre le sien.

— Oui, soupira-t-elle. Ces jardins sont très beaux. Nous avons deux jardiniers qui s'en occupent depuis des années.

— Ces arbres aux fleurs roses sont superbes… Est-ce que vous connaissez leur nom ?

Elle haussa les épaules et fit la moue. Pourquoi ne s'intéressait-il pas à elle plutôt que de penser aux arbres ?

— Je ne sais pas, lâcha-t-elle. Ce ne sont que des arbres…

— Vous vous promenez souvent dans ces jardins ? s'enquit-il.

— Ça m'arrive.

Elle lui fit face et leva son visage vers le sien. Ses yeux brillaient de larmes.

— Lúka… murmura-t-elle.

Elle se jeta dans ses bras et il l'embrassa avec fougue, partagé entre le désir et la culpabilité. Ce baiser lui paraissait presque naturel, et c'est sans doute à cause de cela qu'il ne la repoussa pas immédiatement. Enfin, il s'écarta d'elle à contrecoeur et baissa les yeux.

— Je… Je suis désolé, s'excusa-t-il. Je n'aurais pas dû vous embrasser. J'espère que vous me pardonnerez.

Il avait l'air d'un petit garçon pris en faute et elle ne put s'empêcher de rire, se serrant contre lui et passant les bras autour de son cou.

— Mais voyons, Lúka, c'est ce que je voulais !

— Comment cela ?

Elle essaya de lui voler un autre baiser, mais le désir de l'homme avait fait place à la perplexité, et il était bien moins réceptif à ses tentatives d'influence mentale. Elle s'écarta de lui et alla s'asseoir sur le lit, laissant courir ses doigts sur les draps. Elle ne pouvait pas lui en vouloir de l'avoir oubliée. Saraï était passée maîtresse dans son art, et lorsqu'elle faisait les choses, elle ne les faisait pas à moitié. Quoique… Elle détectait quelques émotions contradictoires en lui, ainsi que des souvenirs flous. Son pouvoir était grand, et il était sans doute bien moins vulnérable que les autres. Il avait peut-être combattu Saraï, même inconsciemment. Il n'était pas entraîné, mais son don était si puissant que cette hypothèse s'avérait plus que probable…

Il avait ouvert les rideaux, et à présent, la pièce baignait dans la lumière. Elle le dévisagea, un sourire aux lèvres. Il était vraiment très beau. Un nez bien droit, des lèvres fines, un menton volontaire, et surtout, des yeux magnifiques, frangés de longs cils noirs, et des sourcils parfaitement dessinés qui approfondissaient son regard d'émeraude. Et il était plutôt bien fait de sa personne…

Elle sentit le rouge lui monter aux joues et se détourna, sans parvenir à dissimuler son petit sourire en coin. Il s'approcha d'elle et s'assit à ses côtés. Elle prit sa main dans la sienne.

— Lúka, il faut qu'on se revoie…

L'homme se sentit soudain très bête : il avait envie de la revoir, même s'il aurait été incapable de dire pourquoi. Mais ce qu'il ne savait que trop, c'est que Line serait furieuse si elle apprenait sa rencontre avec son homonyme.

— On se reverra sûrement, décréta-t-il en retirant sa main de la sienne. Vous êtes la cousine de Ruan. Vous irez à son mariage…

Le visage de Line s'assombrit et elle se releva sans un regard pour lui.

— Line, je… Si je vous ai blessée, j'en suis navré, s'excusa-t-il. Je ne sais pas pourquoi je vous ai embrassée et je vous demande pardon pour cela. Mais je suis marié, et… Je ne peux pas vous revoir.

Elle se contenta de le fixer sans un mot, puis lui fit signe de la suivre.

— Si vous vous sentez mieux, je vais vous raccompagner, conclut-elle.

***

Lúka se retrouva sur le seuil, un peu étonné. Il n'avait pas pu saluer Saraï ; sa nièce, d'un ton très froid, lui avait annoncé qu'elle s'était absentée. Puis, elle l'avait poliment mis à la porte. Il avait à nouveau voulu s'excuser, mais il n'avait eu droit qu'à un regard triste et une moue boudeuse de jeune adolescente. Line s'était cachée derrière ses fins cheveux noirs, la tête baissée, et lui avait rappelé sa promesse de l'aider à revoir son cousin… Avant de pratiquement lui claquer la porte au nez.

Il soupira et s'éloigna de l'immense demeure de Saraï, plutôt mal à l'aise. Il avait la très nette impression qu'un événement important s'était produit, cependant, il était incapable de se rappeler ce qui aurait pu froisser la jeune fille. A part le baiser, bien sûr. Pourquoi l'avait-il embrassée ? Plus il y pensait, moins il comprenait son attitude. Elle n'était encore qu'une enfant ! Pourtant, il avait très clairement perçu son désir. Et il était évident que c'était ce qu'elle cherchait depuis le début, dès l'instant où elle était entrée dans la pièce. Toutefois, les motivations de Line n'étaient pas ce qui le préoccupait. Non, ce qui l'inquiétait bien plus qu'une lubie d'adolescente, c'était la raison pour laquelle il l'avait embrassée. La raison pour laquelle il avait été si troublé par sa présence. Elle était très jolie. Belle, même. Et la tunique vert clair qu'elle portait mettait en valeur ses formes déjà plutôt épanouies. Mais cela n'expliquait rien. Depuis le lancement de Z'arkán, des dizaines de femmes magnifiques avaient tenté de le séduire et jamais il n'avait cédé. Que pouvait lui apporter une aventure d'un soir alors qu'il était marié à la femme qu'il avait toujours aimée, la plus belle d'entre toutes ?

Et pourtant, la jeune cousine de Ruan l'avait troublé. Etait-ce parce qu'elle ressemblait tant à sa sœur ? Il se retourna pour jeter un dernier regard à la maison de Saraï Paso. Au premier étage, un mouvement de rideau attira son attention et il eut tout juste le temps d'apercevoir Line, qui s'écartait vivement de la fenêtre. Un étrange sentiment de détresse l'envahit et il reprit son chemin à pas lents. Il ne l'aurait jamais avoué, mais il ne pouvait s'empêcher d'espérer entendre la porte s'ouvrir et voir la jeune fille courir derrière lui, le rattraper, et se jeter dans ses bras.

***

Assis dans son fauteuil, Lúka regardait dans le vide, pensif. Z'arkán s'était mis en veille et son logo triangulaire tournait lentement, quelques dizaines de centimètres au-dessus de son bureau, en diffusant une douce lueur bleutée. Il avait évité sa sœur depuis qu'il était revenu, plus de cinq heures auparavant, et s'était réfugié dans son bureau, auprès de son ordinateur. Z'arkán, au moins, ne risquait pas de lire dans ses pensées et de découvrir ce qui s'était passé sur Lambda. Pour l'instant, il était encore bien trop troublé par les récents événements pour faire face à sa jumelle. Elle le connaissait si bien ! Un seul regard lui suffirait pour découvrir toute la vérité… Il avait embrassé une enfant de quatorze ans, fallait-il qu'il soit vraiment dérangé !

La culpabilité l'envahit et il ferma les yeux, le front appuyé contre ses mains jointes. Pourquoi ? Pourquoi elle, et pas une autre femme ? La ressemblance avec Line n'expliquait pas tout. Etait-il aussi malade que Ruan ? La jeune fille avait été plus que consentante. Elle s'était jetée dans ses bras, après tout ! Et ce n'était qu'un simple baiser. Sans compter que sa sœur avait embrassé Ruan… Lentement, la colère s'immisça en lui et il se mordit la lèvre, la douleur l'aidant à se ressaisir.

— Ce n'est pas terriblement mature, comme réflexion, marmonna-t-il tout bas.

Depuis le moment où il avait repris conscience dans cette chambre obscure, un drôle de malaise ne l'avait pas quitté. C'était un peu comme se réveiller après un rêve étrangement réel, et découvrir que la réalité paraissait presque un peu moins vraie, presque un peu décalée. Parfois, il était à deux doigts d'attraper un souvenir, puis celui-ci disparaissait en lui laissant une forte impression de manque. De détresse, même.

Il soupira et pianota quelques commandes sur son clavier, plus pour se détendre que par nécessité. Z'arkán possédait un module de support vocal et il était rare qu'il ait à entrer ses requêtes manuellement. Cependant, dans l'état actuel des choses, il n'avait envie de parler à personne, pas même à un simple hologramme.

Il survola des yeux la liste de ses nouveaux courriers électroniques et en supprima la moitié. Il n'y avait rien de passionnant, à part un mail de William au sujet du prochain meeting. Il désactiva le clavier et les touches lumineuses s'effacèrent du bureau. Il se sentit presque déprimé : il n'avait rien envie de faire, pas même de voir sa sœur et leur fils. Et la faim qui l'avait dévoré à son réveil sur Lambda n'était plus qu'un lointain souvenir. A présent, l'idée même de manger lui répugnait presque. Surtout que cela signifiait risquer de croiser Line ou Lyen sur le chemin de la cuisine…

Lúka plongea la main dans la poche de sa chemise et en retira les photographies. Il étudia quelques instants celle qui représentait Carrie Jones, étonné comme à chaque fois de sa ressemblance avec Ruan. Quelques heures plus tôt, Saraï lui avait confirmé qu'il était fort possible qu'elle soit une d'Alencourt. Elle en avait les traits typiques, en tout cas : un visage ovale aux pommettes hautes, un nez bien droit, et surtout, des yeux du vert presque jaune qui était courant dans la famille de Ruan. Et il y avait le problème de sa sœur, Ira. Ira, qui ressemblait tant à Line et à l'autre jeune fille, Tia Anderson… Ira, qui avait les yeux de Carrie et le visage de sa jumelle… Ira, que son double photographique tenait dans ses bras et regardait avec tendresse. "Couple d'amoureux à Central Park, été 1995".

Il chercha la photographie, mais ne la trouva pas. Aussitôt, cela l'ennuya. Il fouilla dans les poches de son pantalon, sans succès. Elle avait disparu. Pourquoi n'était-il pas étonné ? Saraï s'était intéressée à cette photo, avait demandé à la garder. Elle avait profité de son sommeil pour la lui subtiliser. La colère l'envahit et il tenta de se raisonner : ce n'était qu'un simple morceau de papier, il pourrait demander à Z'arkán de la lui réimprimer Mais si elle tombait entre les mains de sa sœur, que penserait-elle de lui ? Qu'irait-elle imaginer ? Line avait toujours été d'une jalousie maladive… La probabilité qu'elle rencontre un jour Saraï était plutôt faible, néanmoins, il ne pouvait se permettre de négliger un élément aux conséquences aussi potentiellement désastreuses. Il devait récupérer cette photographie.

Après coup, il réalisa que ce n'était sans doute qu'un simple moyen détourné que son subconscient avait élaboré afin de satisfaire son envie de revoir la jeune Line, mais le mal était fait. Il repartait pour Lambda, AT 343.

***

Lúka avait sonné et attendait devant la porte, impatient. Il s'était changé et portait à présent une chemise blanche qui, selon les dires de sa sœur, faisait ressortir la couleur émeraude de ses yeux. Mais ce n'était pas pour plaire à la jeune cousine de Ruan, non, c'était simplement parce qu'il avait eu envie de mettre cette chemise. Du moins, c'était ce dont il essayait de se persuader.

Il sonna à nouveau, et cette fois, la porte s'ouvrit. Une jeune femme qu'il ne connaissait pas le regardait d'un air aimable. D'après la couleur foncée de sa peau et ses cheveux bruns plutôt épais, elle était typiquement alphienne. Il lui sourit.

— Je viens voir Saraï.

— Elle est absente, déclara-t-elle. Mais si vous me laissez votre nom, je pourrai lui dire que vous êtes passé, ajouta-t-elle.

— Non, c'est sans importance. Est-ce que Line est là ?

— Elle se promène dans les jardins. Je peux la faire appeler, si vous le souhaitez, proposa-t-elle.

— Non, je… Je voudrais lui faire une surprise. Est-ce que vous me laisseriez la rejoindre ?

La jeune femme cligna plusieurs fois des paupières et porta la main à son front, troublée. Les yeux verts de l'homme n'avaient pas quitté les siens, insistants. Puis, elle se détendit et lui ouvrit complètement la porte.

— Bien sûr, entrez donc !

Il la suivit jusqu'à la grande terrasse et un sourire se dessina sur ses lèvres. Ces jardins étaient vraiment magnifiques. La jeune femme, après un dernier regard, retourna vaquer à ses occupations, et il prit soin d'effacer le souvenir de sa visite de son esprit. Si Saraï revenait, il ne tenait pas à ce que cette femme se précipite pour lui dire qu'un jeune homme noiraud aux grands yeux verts avait demandé à voir Line…

Il clôt ses paupières un instant et leva son visage vers le ciel. A force d'être enfermé dans son bureau, il en avait presque oublié à quel point il était bon de simplement se laisser baigner par les chauds rayons du soleil. Le parfum des fleurs embaumait l'air et une légère brise faisait frémir ses boucles noires. C'était une belle journée typique de fin de printemps lambdien. Il se sentit un peu coupable de ne pas avoir proposé à Line de se promener dans les jardins suspendus de la capitale avec leur fils, plutôt que de retourner voir la cousine de Ruan, mais il balaya cette pensée. C'était fait, et il ne reviendrait pas en arrière.

Il ouvrit les yeux et cligna plusieurs fois des paupières pour faire disparaître les taches rouge-orangé qui persistaient sur sa rétine. Il retrouva les arbres roses qu'il avait admirés quelques heures plus tôt et descendit les marches du petit escalier de pierre. Quelques papillons voletaient de fleur en fleur et il se surprit à essayer de les attirer à lui au moyen de son pouvoir de télékinésie, pour les observer de plus près. Jamais il n'en avait vu de pareils. Ils étaient un peu plus grands que son poing et leurs ailes exhibaient des couleurs si vives qu'il comprit qu'il s'agissait de papillons "améliorés" génétiquement par l'homme. Il soupira et relâcha les quelques lépidoptères, qui s'éloignèrent pour retrouver leurs fleurs. Celles-ci aussi avaient sans doute été modifiées. Et il en allait probablement de même pour ces arbres roses qui lui plaisaient tant. Il secoua la tête lentement, un peu déçu. Il était, certes, plutôt mal placé pour juger l'eugénisme et les manipulations génétiques visant l'amélioration des espèces, pourtant, il ne put empêcher un sentiment de découragement de s'abattre sur lui. L'espèce humaine avait déjà fait tant de mal à la nature, à la Terre ! Quand on voyait ce qu'il restait de celle-ci… Toria, comme la nommait ses habitants, n'était plus que terres dévastées, océans presque sans vie. Une planète sauvage, où la survie était un combat quotidien. Ces papillons étaient magnifiques, mais pourraient-ils subsister dans un environnement non protégé ? Hors des jardins créés par l'homme ? Et ces arbres résisteraient-ils aux parasites s'ils n'étaient pas recouverts d'insecticides et surveillés quotidiennement par un jardinier ?

Il cueillit une drôle de fleur violette en forme d'étoile et la porta à ses narines. Elle sentait délicieusement bon. Il la fourra dans la poche de sa chemise et résolut d'en faire un bouquet pour sa sœur sur le chemin du retour. Cela lui ferait plaisir. Il y avait si longtemps qu'il n'avait pas pensé à lui offrir des fleurs ! Il se cherchait des excuses, prétextant qu'il avait trop à faire avec Z'arkán et avec tous ses projets, mais en vérité, il savait bien qu'il devrait s'occuper un peu plus d'elle et de leur fils. Il ne passait pas assez de temps avec eux, et même si Line ne lui reprochait rien, il voyait trop souvent de la tristesse et de la résignation dans ses grands yeux verts.

Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas tout de suite la jeune fille, assise au milieu d'un parterre de fleurs, un livre à la main. Elle ne l'avait pas entendu arriver et il l'observa discrètement, un sourire aux lèvres. Elle avait relevé ses cheveux, mais quelques mèches tombaient devant ses yeux. La journée était plutôt chaude et elle portait une robe couleur crème, parsemée de légers motifs floraux. Le tissu fin et vaporeux ondulait doucement autour d'elle, agité par la brise. Elle tourna une page de son livre et chassa une mèche de son visage, qui retomba aussitôt. Sans y penser, elle la remit à nouveau derrière son oreille, puis leva les yeux.

— Lúka ?!! s'écria-t-elle.

Elle posa son livre et se releva, lissant sa robe. Il rougit, pris en flagrant délit d'impolitesse, et s'avança vers elle.

— Bonjour, Line. Je ne voulais pas vous surprendre. La femme qui m'a ouvert la porte a dit que vous étiez là, et…

Elle lui fit un sourire enjôleur et passa les bras autour de son cou, son corps très près du sien. Elle sentait bon : un mélange de son parfum et de l'odeur des fleurs.

— Je suis contente de te voir ! déclara-t-elle.

On se tutoie, maintenant ? pensa Lúka, un peu surpris.

Il détacha les bras de Line de son cou et la repoussa gentiment.

— Tu ne m'embrasses pas, aujourd'hui ? demanda-t-elle, déçue.

— Line…

— Non, c'est bon, j'ai compris, rétorqua-t-elle en s'écartant de lui. Pourquoi es-tu revenu, alors, si ce n'est pas pour me revoir ?

— Je pense que votre tante a quelque chose qui m'appartient, annonça-t-il.

— Oh, pis arrête un peu de me dire "vous", ça m'énerve ! Je ne suis pas si vieille ! Est-ce que tu serais en train d'accuser ma tante de vol, par hasard ?

— Je n'accuse personne ! J'ai dit, "je pense qu'elle a quelque chose qui m'appartient", nuance, précisa-t-il.

— C'est vrai que ça change tout, répliqua-t-elle sur un ton plutôt agressif. C'est quoi, ce quelque chose qui t'appartient que ma tante aurait éventuellement en sa possession ?

— Une photographie.

Elle lui sourit, son visage ayant retrouvé sa douceur.

— Elle est peut-être dans la chambre. On peut aller regarder, si tu veux.

— Je… Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, protesta-t-il comme elle prenait sa main dans la sienne pour l'entraîner vers la maison.

Elle se colla pratiquement à lui, ses yeux plongés dans les siens. Il sentit le désir l'envahir et se maudit. Elle avait quatorze ans, que diable ! Ce n'était qu'une adolescente qui testait son pouvoir de séduction !

— Je te trouble, n'est-ce pas ? fit-elle presque avec regret. Là, tu es partagé entre l'envie de m'embrasser et l'envie de me repousser… Tu te dis, elle n'a que quatorze ans, et je suis marié, et j'aime ma femme. Pourtant, tu es revenu. Et cette photographie n'est qu'une excuse. C'est moi que tu es venu voir, murmura-t-elle.

Il ne sut pas quoi répondre. Elle avait raison, bien sûr.

— J'ai pensé à toi, reprit-elle. Beaucoup. Depuis hier, je n'ai fait que penser à toi. Tu m'as manqué, Lúka.

— Je ne comprends pas… Comment ai-je pu te manquer alors qu'on se connaît à peine ?

Elle soupira, les yeux emplis de tristesse. Pourquoi Saraï lui avait-elle fait cela ?

— Fait quoi ? demanda-t-il, sur la défensive. Qu'est-ce qu'elle m'a fait ? Je sais qu'il s'est passé quelque chose, la pressa-t-il.

Line rougit. Elle n'avait pas relevé ses barrières mentales. Mais d'un autre côté, elle mourait d'envie de lui dire la vérité, même si sa tante le lui avait interdit. Et puis, elle avait fait tellement d'allusions à ce qui s'était passé qu'il ne pouvait pas décemment avoir encore des doutes.

— Elle t'a fait oublier, lâcha-t-elle enfin.

— Oublier quoi ?

— Nous deux. Ce qui s'est passé entre nous.

— Quoi ?!!

Il la repoussa presque violemment, incrédule. C'était impossible ! Jamais il n'aurait pu… Pas avec une enfant de quatorze ans ! Puis, il se ressaisit, se rendant compte qu'elle n'avait rien dit de plus. Peut-être que ses craintes étaient injustifiées ! Peut-être qu'il s'agissait de tout autre chose !

— Et… Qu'est-ce qui s'est passé entre nous ?

— Tu dois bien t'en douter, non ?

Elle rougit et baissa les yeux, soudain très timide. Lúka attrapa son bras et la secoua un peu plus durement qu'il ne l'aurait voulu, répétant sa question. Elle se dégagea avec une grimace de douleur et il s'excusa, penaud.

— Qu'est-ce qui s'est passé, Line ? Dis-moi ! insista-t-il, plus calmement cette fois.

— Tu avais promis de ne pas m'oublier, fit-elle tout bas.

— Je t'en prie… Dis-moi que ce n'est pas ce que je pense !

Elle plongea ses yeux dans les siens.

— C'est ce que tu penses.

Il blêmit, les yeux écarquillés d'horreur et de panique. Puis, il se retourna et donna un coup de poing dans le tronc d'un arbre, qu'il accompagna de tout un chapelet de jurons en russe et en français, dont Line préféra ignorer le sens. Elle posa gentiment sa main sur son épaule, un peu triste.

— Je suis un être immonde, marmonna-t-il en secouant la tête. Comment ai-je pu te faire une chose pareille ? C'est grotesque ! Tu es si jeune !

— Lúka, je t'en prie… Nous étions très heureux, tous les deux ! C'était ce que je voulais, tu ne m'as pas forcée ! lui assura-t-elle.

— Peu importe ! Tu n'as que quatorze ans !

Elle haussa les épaules.

— L'âge n'a pas d'importance. Ça ne te dérangeait pas, la dernière fois.

Il ferma les yeux et s'appuya contre le tronc d'arbre, très pâle.

— Tu étais drogué, déclara Line en soupirant.

— Quoi ?

Il se retourna et lui fit face. Elle baissa les yeux. Son poing saignait légèrement et elle prit sa main entre les siennes.

— Ça te fait mal ? lui demanda-t-elle.

— Un peu. Mais ça m'apprendra à donner des coups de poing dans les troncs d'arbres.

Il lui fit un pauvre sourire qu'il voulait décontracté, mais le cœur n'y était pas. Line caressait doucement le dos de sa main, très concentrée. Malgré lui, il appréciait ce contact et cela ne faisait qu'alourdir le poids de sa culpabilité.

— Saraï t'a drogué, reprit-elle. Tu étais plutôt dans les vapes lorsque ça s'est passé.

Lúka soupira de soulagement sans chercher à en savoir davantage. Line résolut de lui cacher la vérité, même si elle souffrait de l'apparente indifférence qu'il montrait à son égard. Certes, il était sous l'influence d'une drogue lorsqu'ils avaient fait l'amour, même si la plupart de ses effets s'étaient dissipés rapidement. Certes, elle avait usé de son don de persuasion mentale contre lui. Dans de telles circonstances, peu d'hommes auraient agi autrement. Mais s'il avait eu envie de la repousser, il aurait pu le faire sans peine ; il était télépathe, après tout ! Elle savait que ce n'avait pas été le cas : il l'avait désirée, il lui avait fait l'amour sans aucune arrière-pensée, et jamais il n'avait mentionné son âge. D'ailleurs, au fond de lui, elle sentait une étrange dualité : il ne pouvait s'empêcher d'être attiré par elle, d'avoir envie de la toucher, cependant, la culture de son peuple et son éducation le forçaient à se sentir coupable de ce qui n'était que naturel. Ne voyait-il pas qu'il la faisait souffrir, à agir ainsi ?

— Alors c'était donc ça ! fit Lúka. C'était pour cela que je ne comprenais pas ce qui m'était arrivé ? Que j'étais tellement attiré par toi ?

— Oui, répondit la jeune fille en détournant les yeux.

Elle lâcha sa main et croisa ses bras sur sa poitrine, le visage sombre.

— Mais pourquoi ta tante m'a-t-elle drogué ? Je ne comprends pas quel est l'intérêt de…

Il réalisa soudain et ses yeux s'écarquillèrent de stupeur.

— Un enfant ! s'écria-t-il. Saraï voulait qu'il y ait un enfant ! Son programme de reproduction sélective… J'aurais dû m'en douter… Mais pourquoi toi ?

— Avec Ruan, ça aurait été moins évident, rétorqua-t-elle. Je suis la seule fille, Lúka.

— Et ? demanda-t-il, sa voix teintée d'appréhension. Tu es enceinte ?

— Ne sois pas ridicule, répliqua-t-elle. Ce n'était qu'avant-hier.

— Justement !

Elle lui jeta un regard bizarre et soupira. Les hommes…

— Non, je t'assure, il y a des tests qui permettent de savoir si la conception a eu lieu seulement vingt-quatre heures après !

— Tu n'y connais vraiment rien, hein ? se moqua-t-elle.

L'homme n'insista pas, mais son inquiétude n'avait pas diminué. Il ne voulait pas d'un enfant avec la cousine de Ruan ! Que dirait sa sœur ?

— Et… Tu penses que… Tu penses que tu pourrais être enceinte ?

— La période était favorable. Et on a plutôt insisté, ajouta-t-elle avec un petit sourire.

Lúka rougit. Le fait d'avoir été drogué n'excusait pas tout. Un instant, il essaya de s'imaginer en train de faire l'amour avec elle, puis renonça. C'était tellement impensable !

— Ce n'est pas si impensable que ça, rétorqua Line.

— Tu n'es pas obligée de lire dans mes pensées, protesta-t-il par automatisme, avant même de réaliser pleinement ce que cela impliquait. Tu es télépathe ! s'exclama-t-il.

— Je suis la cousine de Ruan, répondit-elle, comme si cela expliquait tout. Allez, arrête de te morfondre, tu as été très bien.

— Ouais, justement, marmonna-t-il.

Elle le prit par la main et l'entraîna avec elle sur le petit chemin. Ce contact le mettait mal à l'aise, mais en même temps, il était content de la toucher. Les pensées se pressaient en lui, très contradictoires, cependant, son attirance pour Line n'avait pas disparu. Et il était inutile d'essayer de lui faire croire le contraire : mentir à une télépathe n'était pas une discipline dans laquelle il excellait, comme le lui avait si souvent fait remarquer sa sœur.

Ils marchèrent quelques minutes en silence, Line jouant avec les lacets de satin de sa robe, Lúka se contentant de fixer le sol d'un air très concentré, relevant les yeux de temps à autre pour observer la jeune fille à la dérobée. Elle avait détaché sa barrette et ses cheveux tombaient sur ses épaules, fin rideau d'un noir de jais cachant un visage qui lui était si familier. Se serait-il senti aussi coupable si elle avait eu seize ans ? Après tout, certaines filles devenaient matures plus vite et Line était incontestablement de celles-ci. Toutefois, cela n'excusait rien.

Le sentier déboucha soudain sur un petit lac artificiel, dont Lúka n'avait pas soupçonné l'existence. Il sourit, émerveillé. Line, qui guettait sa réaction, sourit à son tour, laissant courir son regard sur le magnifique paysage qu'elle connaissait si bien, mais qui la surprenait à chaque fois par sa beauté. Au centre du lac trônait une petite île où un châtaignier centenaire se dressait, majestueux. La surface de l'eau étincelait sous le soleil et Lúka plissa les paupières, un peu ébloui. Une libellule bleu électrique s'approcha d'eux, avant d'aller se perdre entre quelques roseaux.

— C'est magnifique, souffla-t-il. Et tout ça appartient à ta famille ?

Elle hocha la tête en souriant. Lúka balaya les environs du regard, impressionné. Le lac était bordé de roseaux, et çà et là, un saule pleureur y avait laissé tomber ses lourdes branches en un délicat rideau de feuilles pâles. Il s'avança vers l'eau et y plongea la main : elle était délicieuse. Ni trop fraîche, ni trop chaude. Quelques nénuphars avaient fleuri, et les libellules s'y posaient, leurs ailes translucides parcourues de reflets irisés. Line avait ôté ses sandales et elle entra dans l'eau, relevant le bas de sa robe pour ne pas la mouiller.

— L'eau est bonne, déclara-t-elle. Ça me donne envie de me baigner.

Elle lui jeta un regard espiègle, puis, d'un seul mouvement, fit passer la robe par-dessus sa tête, avant de la lancer à Lúka. Il la rattrapa par réflexe et lui jeta un regard étonné, avant de rougir.

— Mais, qu'est-ce que tu…

— Je ne vais quand même pas me baigner tout habillée, répliqua-t-elle. Et puis, ressaisis-toi, on dirait que tu n'as jamais vu une femme nue, à la tête que tu fais !

Il détourna les yeux en marmonnant quelque chose d'inaudible, puis lui tendit sa robe. Elle soupira et s'avança vers lui. Mais au lieu de se rhabiller, elle lança la robe un peu plus loin. Le tissu flotta un instant dans les airs avant de retomber en corolle sur le sol. Elle ôta sa petite culotte et celle-ci alla rejoindre la robe, à quelques pas d'eux. Lúka fixa la jeune fille, comme hypnotisé.

— Si tu venais te baigner avec moi, Lúka ? proposa-t-elle avec un sourire enjôleur.

Elle commença à déboutonner sa chemise et il se rendit compte qu'il n'avait pas envie de l'arrêter…