CHAPITRE VII
Lúka se tenait sur le pas de la porte, hésitant encore à sonner. La maison était immense et bâtie sur le même modèle que celle de Ruan : version quatre de la maison niveau un typique, variante deux. Les planètes de l'Alliance Alpha se ressemblaient toutes… Mêmes édifices, mêmes uniformes, même langue, même mentalité. Un peuple calme qui ne se posait jamais de questions. Un peuple facile à manipuler… Un sourire se dessina sur ses lèvres et il appuya sa paume sur la plaque d'ouverture de la porte. La sonnette retentit, il laissa retomber sa main.
Après quelques instants, alors qu'il allait sonner à nouveau, la porte s'ouvrit et une jeune fille apparut. Il écarquilla les yeux de surprise et la dévisagea : des cheveux d'un noir de jais et un visage qui présentait de nombreuses similitudes avec celui de sa soeur…
— Oui, qu'est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle d'un ton un peu sec.
— Je voudrais parler à Saraï Paso.
Elle avait les yeux bridés, mais ses iris étaient du même vert émeraude que les siens. Et malgré la peau foncée, la ressemblance restait frappante. La jeune fille fronça les sourcils et il se rendit compte qu'il la fixait de manière pour le moins impolie. Il lui sourit.
— Je vais aller la chercher, décréta-t-elle.
Elle ne l'invita pas à entrer, cependant, il la suivit à l'intérieur de la maison. Elle lui lança un regard suspicieux, puis haussa les épaules, une moue boudeuse aux lèvres.
— Grand-mère ! cria-t-elle en direction de l'escalier menant au premier étage. Y a un type bizarre qui veut te parler ! continua-t-elle en torien.
— Merci bien, répliqua Lúka.
Elle se tourna vers lui, muette de stupeur, et ses joues se colorèrent de rouge.
— Je suis désolée, je ne savais pas que vous étiez Torien, s'excusa-t-elle.
— Ce n'est pas bien grave, lui assura-t-il. J'ai l'habitude. Donc, Saraï est votre grand-mère ?
— Oh, non, c'est ma grand-tante. Mais on l'appelle grand-mère.
Lúka adressa un sourire poli à la jeune fille. Quel âge pouvait-elle avoir ? Quatorze, quinze ans peut-être ? Elle était très jolie, même si ses yeux bridés le déconcertaient quelque peu.
— J'espère que je ne vous dérange pas, avança-t-il pour briser le silence qui commençait à s'installer.
— Non non, il n'y a pas de problème. Grand-mère ne fait pas grand-chose de ses journées de toute manière…
— Et vous n'allez pas à l'école ?
La jeune fille ouvrit la bouche pour répondre, mais l'attention de Lúka fut détournée par l'arrivée de Saraï. Il fit face à l'escalier, et la regarda descendre lentement les marches. Sans qu'il sache trop pourquoi, il se sentait légèrement angoissé. La femme était vêtue d'une longue robe noire, qui semblait presque couler derrière elle telle un serpent de ténèbres. Un voile recouvrait ses cheveux blancs et dissimulait presque entièrement son visage.
— Qui êtes-vous, jeune homme ? demanda-t-elle.
Sa voix était légèrement rauque, pourtant Lúka ne s'y trompa pas : cette femme était habituée à commander, et malgré les accents de la vieillesse, il ne percevait aucune faiblesse dans son timbre. Elle s'était arrêtée à mi-chemin, les deux mains sur la rampe de l'escalier. Même si son visage était dans l'ombre, il savait qu'elle le fixait. La jeune fille fit mine de vouloir la rejoindre, sûrement pour l'aider à descendre les quelques marches restantes, mais Saraï l'en empêcha d'un geste agacé de la main.
— Je m'appelle Lúka, répondit ce dernier.
— Vos parents ne vous ont pas appris à vous présenter correctement, monsieur Lúka sans nom de famille qui se permet d'entrer chez moi sans y être invité ? rétorqua-t-elle avec mauvaise humeur.
L'homme baissa la tête pour dissimuler son sourire. Saraï reprit sa lente descente des marches, et il se surprit à penser qu'elle avait sans doute exercé celle-ci de nombreuses fois, sur Toria. Après tout, d'après ce que lui avait dit Ruan, elle faisait partie de la noblesse. Les prestigieuses descentes de marches étaient une activité courante, chez les nobles.
— Puis-je savoir ce que vous voulez ? fit-elle.
— Je m'intéresse à votre famille et j'aurais aimé vous poser quelques questions, expliqua-t-il.
— Vous êtes un de ces sales journalistes ?
— Bien sûr que non.
Elle posa le pied sur l'avant-dernière marche, et lentement, laissa glisser son voile. Son visage était ridé, mais bien moins que ce que Lúka s'était imaginé. Quel âge pouvait-elle avoir ? Ses yeux vert jade lui rappelèrent Carrie et Ira Jones et il sentit la satisfaction l'envahir : il ne s'était pas trompé. La famille de Ruan était la clé du mystère.
— Et pourquoi les Paso vous intéressent-ils tant ? s'enquit-elle, les sourcils froncés.
— En réalité, c'est surtout les d'Alencourt qui m'intéressent, rectifia-t-il.
Il espérait une réaction de Saraï et fut déçu. Elle ne cilla même pas, ses yeux presque jaunes dardés sur lui. En revanche, il perçut très nettement la jeune fille se crisper et lorsqu'il se tourna vers elle, il se rendit compte qu'elle avait pâli.
— Grand-mère, il parle le torien, avança-t-elle d'une voix peu assurée et plutôt tendue.
Saraï lança un regard rempli de colère à sa nièce, qui baissa les yeux pour se perdre dans la contemplation du parquet.
— Va donc nous préparer du thé, au lieu de dire des âneries, ordonna-t-elle.
La jeune fille marmonna quelques mots d'excuse, puis quitta la pièce, non sans avoir dévisagé Lúka une dernière fois.
— Pouvez-vous me dire exactement ce que vous me voulez ? demanda Saraï.
— Il s'avère que je connais bien votre neveu, Ruan…
— Ruan ! cracha la femme avec dédain. Cet imbécile, ce vaurien !
— Très exactement, confirma Lúka, Nous parlons bien du même homme. Il m'a dit que vous connaissiez bien votre famille… Que vous aviez fait un arbre généalogique très détaillé, précisa-t-il.
— C'est possible, lui accorda Saraï. Je ne vois toutefois pas en quoi cela vous concerne, ajouta-t-elle, le visage fermé. Je ne vous connais pas et si vous êtes un ami de Ruan, je pense que nous n'allons pas très bien nous entendre…
— Qui a dit que j'étais son ami ? répliqua Lúka. J'ai dit que je le connaissais bien, c'est tout.
Un sourire se dessina sur les lèvres fines de Saraï, mais il n'avait rien d'amical. La femme lui jeta un regard perçant.
— Vous me faites penser à quelqu'un, décréta-t-elle.
Lúka se tourna inconsciemment dans la direction où la jeune fille avait disparu, cependant, si la femme le remarqua, elle ne le montra pas.
— Ainsi, vous parlez notre langue ? fit-elle en torien.
— C'est exact.
— Mais vous n'êtes pas Torien, je me trompe ? insinua-t-elle.
— Vous ne vous trompez pas, non. Cela dit, je ne suis pas Alphien non plus.
— Voilà qui ne m'étonne guère. Suivez-moi, vous prendrez bien une tasse de thé ?
— Avec grand plaisir, répondit Lúka.
Il sourit. Finalement, Saraï Paso était bien moins antipathique que ne l'avait laissé entendre Ruan…
***
Lúka remuait la petite cuillère dans son thé en essayant de retarder le moment de boire celui-ci. Saraï avait mis d'office deux tablettes de concentré sucré dans sa tasse et il détestait le thé sucré. Elle devait probablement s'en douter, vu qu'elle l'observait à présent avec un sourire mielleux, ses yeux verts remplis de malice. Sa nièce s'était assise dans un coin du canapé et essayait de se faire la plus discrète possible.
— Je n'ai pas l'habitude de recevoir chez moi des jeunes hommes sans nom de famille, qui ne sont ni toriens ni alphiens mais parlent aussi bien une langue que l'autre, commença Saraï. Vous comprendrez donc ma méfiance.
— C'est tout naturel, lui accorda Lúka.
— Ainsi, vous vous intéressez à l'histoire de ma famille… Comment avez-vous connu Ruan ?
— Mon père était ami avec le sien.
— Votre père connaissait Ruan ? s'exclama-t-elle, les yeux brillants. Quel brave garçon, ce Ruan… Cette fille l'a rendu fou, ajouta-t-elle en secouant la tête. Cette petite Jézabel…
— Cette femme n'était effectivement pas très vertueuse, rétorqua Lúka. Mais Ruan n'est pas responsable des erreurs de sa mère.
— Ce gamin… C'est l'enfant du diable ! s'écria-t-elle soudain.
Lúka sursauta et fit tinter sa cuillère contre la porcelaine. La jeune fille avait baissé les yeux, les joues rouges.
— Grand-mère, je t'en prie, commença-t-elle en lui lançant un regard presque implorant. C'est mon cousin et il n'est pas si…
— Tais-toi donc. Tu ne sais pas de quoi tu parles, rétorqua sèchement Saraï.
Sa nièce se recroquevilla encore davantage dans le coin du canapé et Lúka comprit ce qu'elle ressentait. Ce n'était pas facile pour elle de n'avoir pas le droit d'exprimer son opinion. Pour se donner une contenance, il recommença à remuer sa cuillère dans son thé.
— Excusez-la, elle est encore à l'âge de l'innocence, déclara Saraï.
La jeune fille se leva d'un bond et quitta la pièce d'un pas rapide et chargé de colère. La femme sourit à Lúka.
— Maintenant que nous sommes seuls, dites-moi exactement ce que vous venez faire chez moi.
— Je vous l'ai dit, je veux vous poser des questions sur votre famille.
— Pourquoi ne les posez-vous pas à Ruan ?
— Ruan ne connaît rien sur sa famille, expliqua Lúka. C'est lui qui m'a dit de vous contacter.
— Eh bien, il ne manque pas de toupet ! souffla-t-elle, l'incrédulité se peignant sur son visage.
— Oh, rassurez-vous, il ne l'a pas fait avec grand plaisir, rétorqua-t-il.
— Méfiez-vous de lui, lui conseilla Saraï. Ce garçon n'a plus toute sa tête depuis ce qui est arrivé.
— Pourquoi votre famille n'a-t-elle pas recueilli Ruan et sa sœur ? demanda-t-il. Il aurait été plus logique que les deux enfants soient élevés par les leurs, non ?
— Faire entrer le péché dans ma maison ? Non, jamais je n'aurais permis cela. Mais êtes-vous en train de me faire la morale, jeune Lúka ?
— Loin de moi cette idée, Madame Paso. Ou devrais-je dire, Madame la Duchesse ?
Elle eut un petit geste agacé de la main, puis saisit délicatement sa tasse de thé. Son regard n'avait pas changé : un mélange d'amusement et de mépris.
— Vous savez, cela fait bien longtemps cela fait bien longtemps qu’on ne m’a plus appelée ainsi. Lorsque j'ai quitté Toria, j'ai abandonné mon ancienne vie. Et c'est sans doute mieux comme cela.
Lúka comprenait tout à fait ce que Saraï voulait dire. Parfois, il était plus simple d'oublier que de nourrir d'éternels regrets.
— Pourquoi avez-vous quitté Toria ? s'enquit-il.
— Cela ne regarde que moi, répliqua-t-elle, sur la défensive. Vous espérez la faire fondre ?
— Pardon ?
— Votre cuillère. Depuis le temps que vous brassez votre thé…
Elle lui fait un sourire glacial.
— Je déteste le thé sucré, avoua-t-il en repoussant sa tasse.
— Mais vous allez le boire quand même, n'est-ce pas ? Une question de politesse, ajouta-t-elle.
Elle se moquait de lui et il le savait. Il lui sourit.
— Vous avez fait un arbre généalogique de votre famille, avança Lúka.
— Vous êtes obstiné, hein ! Vous croyez vraiment que je vais montrer ce genre de documents à quelqu'un que je connais à peine ? Quelqu'un qui entre chez moi et me pose toutes sortes de questions sur mon passé ?
— Mais je suis persuadé que vous avez beaucoup à me dire, insista-t-il en effleurant son esprit.
Elle se raidit aussitôt et lui jeta un regard dur.
— Je sais ce que vous essayez de faire, répliqua-t-elle. Vous ne pensez tout de même pas que la persuasion mentale puisse fonctionner avec moi ? Une descendante directe de la famille d'Alencourt ? Ne jouez pas à ce petit jeu-là avec moi, Lúka de l'Orme.
Lúka ne put cacher sa surprise. Comment connaissait-elle son nom ? Saraï le fixait à présent avec ce qui ressemblait fort à de la haine, le visage crispé.
— Vous pensiez que Ruan était le seul de notre famille à être doué de ce que vous nommez le pouvoir ? reprit-elle. Mon cher enfant, cela fait des centaines d'années que les d'Alencourt se transmettent ce don de père en fils… Ou de père en fille, ajouta-t-elle avec un petit signe de tête en direction de l'entrée du salon.
Sa nièce, qui était redescendue à pas de loup et qui les épiait depuis la porte, eut un rapide mouvement de recul. Mais c'était trop tard, Saraï l'avait vue.
— Viens ici, au lieu de nous espionner depuis le couloir, cingla-t-elle.
La jeune fille entra timidement, les yeux baissés. Sa grande tante lui lança un regard bienveillant, et eut un sourire chaleureux. Lúka se rendit compte que même si Saraï lui avait parlé plutôt méchamment, elle aimait profondément sa nièce.
— Assieds-toi à côté de lui, ordonna-t-elle.
L'adolescente releva les yeux, surprise. Lúka se décala un peu pour qu'elle puisse prendre place à ses côtés et lui offrit un sourire qu'il espérait amical. Elle détourna la tête.
— Laissez-moi vous regarder, tous les deux, murmura Saraï, le visage transformé. Ce ne serait pas une mauvaise idée…
— Grand-mère, non ! protesta la jeune fille.
Lúka tenta de lire ses pensées, mais son esprit était totalement fermé, tout comme l'était celui de sa tante. Il dut se résoudre à employer des moyens plus directs :
— C'est quoi, l'idée ? demanda-t-il.
Saraï se tourna vers lui et le fixa de ses yeux perçants. Il eut soudain envie de se faire tout petit et cela le mit en rage. Elle était en train de se servir de lui. Dès l'instant où il était entré dans cette maison, elle l'avait manipulé comme une simple marionnette. Ils avaient parlé, certes, mais que s'étaient-ils dit ? Que lui avait-elle appris qu'il ne savait pas déjà ? À présent, elle laissait tomber le masque de la gentille grand-mère un peu espiègle, et la femme froide et calculatrice qu'il découvrait lui paraissait bien moins sympathique. Il l'avait sous-estimée et s'était trompé. Elle sourit, très consciente des pensées qui se battaient en lui.
— Le pouvoir des d'Alencourt est en train de s'éteindre, commença-t-elle. Pendant des siècles, notre famille a soigneusement planifié les mariages, pour ne pas que le don se perde. Mais nous n'avons plus les technologies d'autrefois… En outre, beaucoup de mariages ont été stériles. Le pouvoir est capricieux. Parfois, nous pensions qu'il avait complètement disparu de notre lignée, puis, il réapparaissait chez un lointain cousin. Malgré tout, nous sommes toujours parvenus à le maintenir chez les héritiers directs.
— Le père de Ruan était le premier homme que je connaissais qui avait le pouvoir, déclara Lúka. J'ai toujours cru que son don était une sorte d'accident…
— Un accident ? s'exclama Saraï. Un accident !!!
Elle eut un rire nerveux et secoua la tête.
— Des centaines d'années de recherche, d'analyse, de prédictions ! Un accident ? Non, le don des d'Alencourt est dans notre famille depuis près de cinq cents ans. Il a été soigneusement transmis de génération en génération. C'est loin d'être un accident. Mais chez Ruan, il était inhabituellement fort…
— En fait, vous êtes en train de dire que votre famille, des siècles durant, a arrangé les mariages pour préserver ce don ? résuma Lúka.
— Votre vivacité d'esprit m'effraie presque, jeune homme, ironisa Saraï.
— Mais quelle est l'origine de ce don, alors ? continua-t-il, ignorant sa remarque.
— Vous recommencez à poser des questions dérangeantes, répliqua-t-elle. Et vous n'avez toujours pas bu votre thé.
Agacé, Lúka saisit la tasse et la but en quelques gorgées. Il la reposa un peu brusquement dans la soucoupe et la porcelaine tinta, lui attirant un regard désapprobateur de la femme.
— Je vous ressers ? proposa-t-elle.
— Volontiers, rétorqua-t-il, ses yeux plongés dans les siens.
Elle soutint son regard, le visage dur. Puis, elle se tourna vers sa nièce.
— Qu'en penses-tu, ma chérie ?
La jeune fille leva vers lui ses grands yeux d'émeraude. Les mêmes que ceux de Line. Et encore une fois, la ressemblance avec sa jumelle le frappa. Elle baissa la tête avec timidité.
— Je ne sais pas, fit-elle, désemparée.
— Mais vous, Saraï, commença Lúka pour changer le tour que prenait la conversation, vous qui êtes si puissante… Pourquoi n'avez-vous pas été choisie pour ce monstrueux programme de reproduction sélective ?
— Qui vous dit que cela n'a pas été le cas ?
— Grand-mère ! s'écria la jeune fille, les yeux remplis d'étonnement. Tu m'as toujours dit que tu n'avais pas pu avoir d'enfants ! M'aurais-tu menti ?
Saraï éluda la question d'un geste agacé de la main.
— Ruan, le fils de mon défunt frère, a été mon plus grand échec. Nous avions tout prévu, pour lui. Il devait épouser une jeune femme très bien, une lointaine cousine chez qui nous avions détecté le pouvoir. Ils auraient eu de beaux enfants et le don aurait repris un peu de sa force. Au lieu de quoi, il a marié cette garce vulgaire et sans vertu. Et regardez ce que leur union a donné ! se lamenta-t-elle. Une gosse inutile et traumatisée, et un imbécile qui se sert de son pouvoir pour séduire toutes les femmes qu'il croise !
Lúka s'était déjà fait cette réflexion à plusieurs reprises et hocha la tête d'un air entendu. La jeune fille lui lança un regard destructeur, mais il n'y fit pas attention.
— Ruan avait le don des d'Alencourt, et de surcroît, c'était un homme extrêmement intelligent qui serait parvenu à faire de grandes choses si cette sale… cette sale roturière ne lui avait pas tourné la tête ! reprit Saraï. A présent, le pouvoir est en train de se tarir. Je ne peux pas laisser faire cela ! Mes petits-neveux n'ont pas la moindre trace de don et les descendants de mon frère resté sur Toria n'ont pas plus de pouvoir qu'il n'en avait. Il n'y a plus qu'elle, ajouta-t-elle en prenant entre ses mains celles de sa nièce.
La jeune fille baissa les yeux avec modestie, ses fins cheveux noirs glissant sur ses épaules pour cacher son visage. Lúka la trouva vraiment très jolie et se dit qu'elle deviendrait sans doute une femme magnifique.
— Votre mère est chinoise ? demanda-t-il, poussé par un élan de curiosité.
— Chinoise ? répéta-t-elle, perplexe. Je ne sais pas. Elle a les yeux bridés, comme les miens. Et comme beaucoup de gens sur Gamma. J'ai hérité de ses cheveux et de la forme de ses yeux. Par contre, personne ne sait de qui je tiens leur couleur…
Saraï lâcha les mains de sa nièce et secoua la tête. Elle regarda Lúka et lui resservit du thé. Elle y ajouta deux tablettes de concentré sucré, ce qui le fit soupirer.
— Je vous ai dit que je n'aimais pas le thé sucré…
— Oh, je suis navrée, cela m'était sorti de la tête. Vous comprenez, à mon âge…
Le soleil venait de faire une percée sous les nuages, éclairant son visage d'une lumière chaude. Ses yeux étaient presque jaunes et la pupille complètement rétractée accentuait encore la dureté de son regard. Lúka se dit que jamais encore il n'avait rencontré une femme qui puisse être aussi belle, et aussi effrayante. Car malgré les rides, Saraï était belle. Dans sa jeunesse, elle avait dû être absolument magnifique.
— Vous voulez voir des photos ? se moqua-t-elle.
Lúka rougit légèrement. Il n'était pas habitué à ce que quelqu'un d'autre que sa sœur lise ses pensées. Mais cela lui rappela soudain le but premier de sa visite.
— Je veux bien, répondit-il. Et j'aimerais bien voir aussi cet arbre généalogique… Peu importe les raisons pour lesquelles vous l'avez fait et ce à quoi il vous a servi. Vous n'avez jamais eu peur des effets liés à la consanguinité ?
— Non, et vous ?
Elle lui fit un grand sourire, dévoilant des dents très blanches. Puis, elle se leva et quitta la pièce, sa longue robe noire traînant sur le sol derrière elle. Lúka se tourna vers sa nièce.
— C'est tout un personnage, avança-t-il. Mais vous avez l'air de bien vous entendre, Saraï et vous !
Elle haussa les épaules, une moue boudeuse aux lèvres. Il sourit, se rappelant Line lorsqu'elle avait son âge.
— Vous avez déjà été Désignée, j'imagine ? demanda-t-il, plus pour rompre le silence que par réel intérêt.
— Non. Je ne vais pas à l'école, répondit-elle d'une petite voix peu assurée. J'aimerais que vous partiez, maintenant. Saraï est en haut, elle en a pour quelques minutes au moins. Quittez cette maison !
— Voyons, ce ne serait pas poli ! protesta-t-il.
— Mais vous ne voyez pas qu'elle vous manipule ?
— Je le vois bien.
— Alors pourquoi est-ce que vous êtes encore là ?
— Parce que votre tante et moi profitons tous deux de cette manipulation, expliqua-t-il. Et à part sa manie de me faire boire du thé sucré, Saraï n'est pas bien méchante, plaisanta-t-il.
Il savait que c'était faux, mais il maîtrisait la situation. Et tant qu'il maîtrisait la situation, il resterait. La jeune fille secoua la tête, les yeux remplis d'incrédulité.
— Vous êtes vraiment un type bizarre, décréta-t-elle.
— Et vous êtes une jeune personne plutôt insolente, répliqua-t-il en souriant. Cela me plaît. Ma sœur était comme vous, lorsqu'elle avait votre âge.
— Vous pourrez dire à mon cousin qu'il me manque ? murmura-t-elle. Ma tante ne veut pas que je le voie…
— D'où le connaissez-vous, si Saraï vous empêche de le voir ? demanda-t-il.
— Il y a quelques années, ce n'était pas comme ça. J'ai toujours été attachée à lui, vous savez. Je le considérais un peu comme mon grand frère…
Lúka sentait qu'elle ne lui disait pas toute la vérité, cependant, il était incapable de lire dans son esprit et devait se résoudre à tenter de dénouer le vrai du faux. Et c'était loin d'être son point fort. Ayant toujours pu connaître les émotions et les pensées des autres, il n'avait jamais vraiment pris la peine de les observer. Ce qui avait failli mener à la catastrophe lorsqu'il n'avait plus été capable de lire l'esprit de sa sœur…
— Je pourrais m'arranger pour que vous vous rencontriez, proposa-t-il.
Le visage de la jeune fille s'éclaira. Elle hocha la tête, un sourire aux lèvres.
— J'aimerais beaucoup cela. J'ai vu dans les magazines qu'il a une nouvelle petite amie, avança-t-elle. Elle a l'air sympa.
— Oui, Ludméa est une gentille fille.
— Saraï ne l'aime pas beaucoup, déclara-t-elle d'un air sombre.
— Je sais… Ruan n'aime pas tellement votre tante non plus.
— Je parlais de Ludméa, rectifia-t-elle.
— Ah bon ? Mais pourquoi cela ?
— Vous êtes aveugle ou quoi ? Et en plus, je sais que vous le savez, ajouta-t-elle.
Elle le dévisagea et il sentit le rouge lui monter aux joues. Elle glissa sa main froide dans la sienne, sans la moindre hésitation. Il lui lança un regard surpris.
— Promettez-moi que vous m'aiderez à revoir mon cousin !
Il retira sa main de la sienne, un peu gêné.
— Vous avez les mains moites, déclara-t-elle.
— Désolé, c'est à cause du thé, se défendit-il.
— Je vous mets mal à l'aise ? insista-t-elle.
— Bien sûr que non !
— Alors pourquoi rougissez-vous ? En plus, cette couleur de peau ne vous va pas.
Elle avança une main et caressa sa joue. Sa peau était fraîche et douce, comme celle de Line. Il avait envie de la repousser, mais une partie de lui appréciait ce contact. Elle retira sa main et baissa les yeux. Le rideau fin de ses cheveux tomba sur son visage.
— Vos cheveux… commença Lúka. Vous devriez les laisser pousser. C'est dommage de les garder courts alors qu'ils sont si beaux.
— Vous avez une alliance, remarqua-t-elle. Vous êtes marié ?
— Oui.
— Et comment elle est, votre femme ?
— Elle est très belle. Vous lui ressemblez un peu.
La jeune fille sourit et Lúka lui rendit son sourire. L'adolescence n'était pas une période facile et il ne le savait que trop. Line avait été particulièrement pénible l'année de ses quinze ans. Elle était si peu sûre d'elle que cela en devenait maladif. Et il passait son temps à essayer de la rassurer sur son apparence, sur les changements physiques qui l'effrayaient tant. Les adolescentes avaient besoin de beaucoup d'attention et de compliments.
— Quel âge avez-vous ?
— Quatorze ans et demi. Enfin, quatorze ans et deux mois, rectifia-t-elle avec un sourire un peu contrit.
— Vous paraissez un peu plus âgée. Vous ne m'auriez pas étonné si vous m'aviez dit en avoir seize.
Elle sourit, flattée, et repoussa ses cheveux pour dégager son visage. Saraï entra dans la pièce, portant un carton sans doute rempli de photographies. Elle leur fit une grimace mielleuse.
— Je vois que vous commencez à vous entendre. C'est bien.
Elle s'assit dans le fauteuil et se mit à fouiller dans le carton. Elle en sortit une photographie, la regarda quelques instants, les yeux nostalgiques, et la lui tendit.
— Je devais avoir treize ou quatorze ans sur cette photo, expliqua-t-elle. C'était quelques mois avant notre départ sur Lambda.
Une jeune fille aux longs cheveux blonds se tenait bien droite, la main sur la rampe richement décorée d'un grand escalier. Elle portait une robe bordeaux, typiquement torienne, et adressait un sourire aristocratique au photographe. Lúka secoua la tête, les yeux écarquillés de surprise. Il sortit quelques photographies de la poche de sa chemise et les consulta brièvement. Il en choisit une, qu'il rapprocha de celle de Saraï. La ressemblance était frappante…
— Est-ce que c'est vous ? lui demanda-t-il en lui tendant la photographie de Carrie Jones.
La femme observa longuement la photographie, avant de secouer la tête.
— Non, ce n'est pas moi. Mais cette personne me ressemble beaucoup. Ma bouche est plus fine et mes yeux sont un peu plus clairs. Et mes cheveux n'ont jamais été aussi bouclés.
— Est-ce qu'elle pourrait être une d'Alencourt ?
— Beaucoup de femmes dans ma famille sont blondes et ont les yeux de cette couleur si particulière. Mais je ne me souviens pas de son visage. Comment s'appelle-t-elle ?
— Carrie Ylana Jones, répondit-il. Ylana comme…
— Je ne suis pas stupide, rétorqua-t-elle sur un ton un peu agressif. Et il n'y a pas de Jones dans ma famille.
— Tant pis, fit-il, visiblement déçu. Et elle, vous la connaissez ? s'enquit-il en lui tendant la photographie d'Ira Jones.
Saraï y jeta à peine un coup d'œil, avant de répondre par la négative. Lúka lui montra enfin la photographie de Tia Anderson.
— Je ne connais pas ces trois personnes, décréta-t-elle. Mais les deux dernières vous ressemblent. Elles vous ressemblent beaucoup, appuya-t-elle.
La jeune fille attrapa la dernière photographie sans qu'il puisse faire un geste pour l'en empêcher. Elle la regarda et sourit.
— C'est elle, votre femme ?
— Non, ce n'est pas elle, rétorqua-t-il. Rendez-moi cette photo.
— Mais pourtant, vous avez l'air plutôt proches, non ? La façon dont vous lui souriez…
— Ce n'est pas moi, sur cette photo !
— Mais bien sûr que si, c'est vous ! Grand-mère, qu'est-ce qui est écrit en bas ? C'est de l'ancien torien, je n'arrive pas à le lire…
Lúka tendit la main pour récupérer sa photographie, les joues rouges, mais Saraï s'en empara.
— "Couple d'amoureux à Central Park, été 1995", lut-elle. Il y a quelque chose d'écrit sur la photo, trop petit pour que je puisse le déchiffrer, mais c'est sans doute la signature du photographe. Cela m'a tout l'air d'être vous et la jeune personne dont vous m'avez montré la photo. Vous êtes charmants, tous les deux. Et vous êtes bien mieux avec la peau claire, ajouta-t-elle.
— Comment elle s'appelle ? demanda la jeune fille.
— Ira Jones, marmonna Lúka. Mais je ne la connais pas. En plus, regardez la date… vous voyez bien que ce n'est pas possible que ce soit moi.
— C'est amusant, on dirait que vous essayez de vous convaincre, rétorqua Saraï. Ça vous ennuie si je conserve cette photographie ?
— Beaucoup. Rendez-la-moi, maintenant. Ce n'est pas drôle.
La femme la lui tendit et il s'empressa de la remettre dans sa poche, avec les autres. Il lui jeta un regard nerveux : depuis quelques minutes, il se sentait étrangement angoissé et avait du mal à se concentrer.
— Buvez donc votre thé, Lúka. Cela vous détendra, conseilla Saraï.
Il s'exécuta, grimaçant un peu. Ce thé n'était vraiment pas ce qui se faisait de mieux en la matière…
— Vous ne voulez toujours pas me montrer l'arbre généalogique ? insista-t-il.
— Non. Mais je peux vous dire une chose : le premier des d'Alencourt s'appelait Johan…
— C'est fou ce que cette information m'est utile, répliqua Lúka.
— Johan ? C'est l'ancienne forme du prénom Ruan, n'est-ce pas ? demanda la jeune fille.
— Oui. Nous sommes très conservateurs, dans notre famille. Et les prénoms se transmettent de génération en génération.
— Pratique, fit l'homme. Après deux ou trois siècles, vous vous retrouvez avec une quinzaine de Ruan d'Alencourt.
— Mais c'est à cela que servent les deuxièmes prénoms. Et l'attribution des prénoms est bien plus compliquée qu'il n'y paraît. Dans la famille d'Alencourt, chaque personne possède deux prénoms et ceux-ci sont communément utilisés, ce qui n'est pas forcément le cas général sur Toria, ou même dans l'Alliance Alpha. Vous avez un deuxième prénom, Lúka ?
— Lúka est mon deuxième prénom.
— Quel est donc le premier ?
— Cela ne vous regarde pas, rétorqua-t-il sèchement.
— Oh, j'ai touché un point sensible, on dirait ! se moqua Saraï. Peu importe. Savez-vous quel est le deuxième prénom de Ruan ?
— Lequel ? Parce que toute cette histoire commence à devenir un peu confuse…
— Je parle de votre jeune ami. Celui qui est la honte de notre famille. Connaissez-vous son deuxième prénom ? Vous l'a-t-il dit ?
— Non, je ne sais pas, avoua-t-il. Mais qu'est-ce que cela peut me faire ?
— Lúka. Son deuxième prénom, c'est Lúka.
L'homme haussa les épaules, peu désireux de montrer sa surprise.
— Et alors ? Des Lúka, il y en a des centaines ! C'est un prénom plutôt populaire.
— Dans notre famille aussi, c'est un prénom populaire, susurra Saraï.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous savez bien que je ne vous donnerai que des informations complètement inutiles, lui rappela-t-elle. Encore un peu de thé ?
— Non merci. Comment ça, un prénom populaire dans votre famille ? répéta-t-il.
Il porta la main à son front, pris d'un soudain vertige.
— Est-ce que tout va bien ? Vous avez faim, peut-être ? Prenez un biscuit, Lúka. Ils sont faits maison.
Elle lui tendit un bol rempli de biscuits au chocolat et il en prit un. Il le porta à sa bouche, puis le mâcha sans beaucoup d'entrain. Il était aussi mauvais que le thé. Saraï se tourna vers sa nièce et lui lança un regard appuyé. Celle-ci posa sa main fraîche sur le front de Lúka.
— On dirait que vous avez de la fièvre, déclara-t-elle.
— Ça m'étonnerait fort, marmonna-t-il.
Mais sa tête tournait et il se sentait de plus en plus mal… Il tenta de se lever, cependant, ses jambes trop faibles se dérobèrent et il se laissa retomber au fond du canapé.
— Ne bougez pas. Je vais aller vous chercher quelque chose, proposa Saraï.
— Non, ce n'est pas la peine, je… Je vais vous laisser, je crois… De toute manière, j'abuse de votre hospitalité et je…
— Vous irez loin, rétorqua-t-elle. Vous êtes à peine capable de parler.
— Je… Je ne sais pas… qui m'arrive… je dois partir, je dois…
Saraï croisa le regard de sa nièce et un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Mais grand-mère, tu avais dit que Ruan…
— J'ai changé d'avis, rétorqua-t-elle. Ton cousin est un homme sage. Il a compris tout de suite. Et il a bien fait de m'avertir.
La jeune fille baissa la tête, se cachant à nouveau derrière ses cheveux.
— Il ne te déplaît pas, pourtant ? s'étonna Saraï.
— Non, mais…
— Tu es la dernière douée des d'Alencourt !
— Il y a Ruan !
— Tu sais bien que ton cousin est trop instable ! Des siècles de consanguinité, cela devait arriver… Nous comptons tous sur toi, ne nous déçois pas.
La jeune fille hocha lentement la tête, avant de reporter son attention sur Lúka. L'homme avait fermé les yeux à demi et son front était brûlant. Elle jeta un coup d'œil à la tasse de thé presque vide et soupira.
— Que… Je… Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
— Je suis la nièce de Saraï, répondit-elle. Mais ne parlez plus, maintenant. On va prendre soin de vous…
— Comment… Comment vous appelez-vous ?
Elle lui sourit et passa sa main fraîche contre sa joue, caressant sa peau. Lentement, elle se pencha sur lui, ses cheveux noirs balayant son visage.
— Je m'appelle Line, murmura-t-elle.
— Line ? répéta-t-il.
— Line est un prénom qui est dans notre famille depuis la nuit des temps, fit Saraï. C'est également mon deuxième prénom.
Line sourit à Lúka et effleura ses lèvres du pouce.
— Ne t'inquiète pas, on va bien s'occuper de toi…
Commentaires
1. Le mercredi 31 janvier 2007 à 22:52, par Nokori
2. Le mercredi 31 janvier 2007 à 23:04, par Ness
3. Le jeudi 1 février 2007 à 17:20, par Lily
4. Le jeudi 1 février 2007 à 17:57, par Ness
5. Le jeudi 1 février 2007 à 21:34, par Yzabel
6. Le jeudi 1 février 2007 à 22:43, par Ness
7. Le vendredi 2 février 2007 à 11:47, par Yzabel
8. Le vendredi 2 février 2007 à 11:55, par Yzabel
9. Le vendredi 2 février 2007 à 12:50, par Ness
10. Le vendredi 2 février 2007 à 13:26, par Yzabel
11. Le vendredi 2 février 2007 à 20:04, par Luminelya
12. Le vendredi 2 février 2007 à 21:11, par Ness
13. Le vendredi 2 février 2007 à 21:25, par Yzabel
Ce commentaire a été modifié le 2007-03-18 11:02:18.
14. Le vendredi 2 février 2007 à 21:47, par Ness
15. Le vendredi 2 février 2007 à 22:37, par Yzabel
16. Le vendredi 2 février 2007 à 22:39, par Ness
17. Le lundi 5 février 2007 à 18:38, par Marie
18. Le jeudi 15 février 2007 à 14:13, par Ness
19. Le mercredi 21 février 2007 à 22:33, par Tanamy
20. Le jeudi 22 février 2007 à 15:59, par Ness
21. Le samedi 17 mars 2007 à 14:15, par Pierre-Louis
Ce commentaire a été modifié le 2007-03-18 11:02:54.
22. Le dimanche 18 mars 2007 à 11:01, par Ness
23. Le lundi 27 août 2007 à 04:04, par Mélie
24. Le vendredi 31 août 2007 à 10:35, par Ness
25. Le dimanche 4 septembre 2011 à 17:15, par raph1509
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