CHAPITRE VI

La première chose qui frappa Ruan lorsque Lúka entra, c'était sa maigreur. Cela faisait plusieurs mois que les deux hommes ne s'étaient pas vus, et le choc fut d'autant plus grand. Il se demanda s'il avait été malade pour perdre autant de poids, mais décida de ne rien laisser paraître de son étonnement. Lúka s'installa dans le fauteuil en face de lui et croisa les bras sur sa poitrine.

— Tu as embrassé ma femme, commença-t-il.

Ruan soupira. Il aurait dû savoir que Lúka n'enterrerait pas l'affaire.

— C'est elle qui m'a embrassé, rectifia-t-il.

— Mais tu ne l'as pas repoussée.

— Je l'ai fait.

— Et pourquoi cela ? Elle n'était pas assez bien pour toi ?

— Lúka, cette conversation n'a aucun sens.

— Elle en a beaucoup, au contraire, rétorqua-t-il avec un sourire carnassier.

Il se leva, prit une feuille sur le bureau de Ruan, et se rassit dans son fauteuil.

— "Répartition des ressources budgétaires pour l'année 343", lut-il à haute voix. Passionnant.

— Rends-moi ce papier, ordonna Ruan.

L'homme fit la sourde oreille et se mit à plier la feuille entre ses doigts. Ruan soupira.

— Mais franchement, Lúka, tu as quel âge ?

— Donc ma femme ne te plaît pas ?

— Je n'ai pas dit ça, nia Ruan.

— Alors pourquoi l'as-tu repoussée ?

— Parce que c'est ta femme, justement. Et que je suis avec Ludméa.

— Alors ça y est ? C'est fait, vous deux ?

— Oui, nous sommes ensemble, si c'est ça que tu veux dire, répliqua Ruan.

Le ton ironique de Lúka ne lui plaisait guère, pas plus que l'attitude de l'homme, qui pliait soigneusement la répartition des ressources budgétaires entre ses doigts, apparemment indifférent à tous les problèmes dont ils devaient s'entretenir.

— Elle est belle, n'est-ce pas ? fit Lúka.

— Ludméa ? Oui, elle est magnifique.

— Je parle de Line.

— Oui, elle est très belle, lui accorda-t-il. A présent, si ça ne te dérange pas trop, nous allons quand même commencer à parler de ce pour quoi je t'ai fait venir ici.

Lúka poussa un profond soupir et leva les yeux au plafond.

— Tu ne me demandes même pas comment va mon fils ?

— Comment va ton fils ? s'exécuta Ruan, sans la moindre lueur d'intérêt dans les yeux.

— Il commence à marcher, il touche à tout. Il est très éveillé, répondit Lúka avec un grand sourire.

— Bien. Maintenant, on peut peut-être parler du problème des enfants, rétorqua Ruan, agacé.

— Si tu veux, lui accorda l'homme. Quel âge ont-ils, à présent ?

— Huit mois. Mais tu devrais savoir ce genre de choses.

— Je devrais, je devrais… soupira-t-il. Que veux-tu, dans la vie, j'ai beaucoup d'autres choses à penser. Et le temps, Ruan, le temps ! Cette trame temporelle ne me rend pas les choses faciles, se lamenta-t-il.

— Oh, oui, mon pauvre Lúka. Tu es vraiment à plaindre, répliqua-t-il, sarcastique. Mais parlons des bébés. Tu veux que je mette le moins de gens possible au courant, pourtant, il va falloir trouver une solution. On ne peut pas les garder ici indéfiniment.

— Oh, si. Malheureusement, on peut, fit-il d'un air sombre.

— C'est tout de même un peu délicat de les garder aux DMRS. Ils ont un intérêt pour la science, c'est certain, mais ce ne sont que des bébés. Ils auraient besoin d'une mère.

— Ludméa s'occupe d'eux, non ?

— Oui, bien sûr. Elle est avec eux toute la journée. Mais il faudrait qu'ils sortent, qu'ils prennent l'air. Nous avons aménagé la nursery comme nous le pouvions, avec des mobiles colorés, des jouets, des trucs pour les bébés, mais je suis certain qu'ils ne sont pas bien, ici.

— Tu veux les prendre chez toi ? ironisa Lúka.

— Ce ne serait pas une mauvaise chose, et Ludméa serait enchantée, approuva Ruan.

— C'est absolument hors de question, contra l'homme d'une voix dure. Tu te débrouilles comme tu veux, mais si ces gosses sortent des DMRS, je refuse qu'ils se retrouvent chez toi.

— Qu'est-ce que tu as contre moi, Lúka ? Ma maison est très grande, nous avons beaucoup de place, et pour ces enfants, ce serait l'idéal ! insista-t-il.

En réalité, c'était un peu pour discuter de cela qu'il avait demandé à Lúka de venir. Ludméa s'attachait de plus en plus aux jumeaux, et les quitter pour le week-end devenait chaque semaine plus difficile. Ils n'en avaient pas parlé, mais Ruan savait qu'elle aimerait les avoir près d'elle tout le temps. Elle les considérait comme ses propres enfants, et aucune mère ne supportait longtemps d'être tenue éloignée de ses bébés.

— C'est non, conclut Lúka.

— Tu trouves que Ludméa s'occupe mal des enfants ? insinua Ruan, les yeux brillants de colère.

— Ludméa est très bien.

— Alors pourquoi ? Ces enfants seraient heureux chez nous, tu le sais !

— Permets-moi d'en douter, rétorqua Lúka. Et tu commences sérieusement à m'énerver, alors n'insiste pas ! Cette discussion est close.

— Je vois que je ne décide pas grand-chose, dans toute cette affaire, décréta Ruan d'un air sombre.

— Eh bien non, en effet.

— En fait, je ne sais pas trop pourquoi j'ai accepté de t'aider pour tout cela…

— Mais c'est bien simple, mon cher Ruan. Il y a autour de toi nombre de gens qui aimeraient te voir tomber de ton joli piédestal. Et sans moi, il y a déjà bien longtemps que tu croupirais au fond d'une prison.

— Je n'ai jamais eu besoin de toi avant que tu t'amènes avec tout ce bordel ! s'écria-t-il, furieux.

— Détrompe-toi, Ruan. Sans moi, ni ton père ni toi ne seriez arrivés là où vous êtes.

— Oh, ça, quel beau cadeau tu nous as fait ! Je te suis vraiment reconnaissant ! Effectivement, sans toi, mon père ne serait pas là où il est : six pieds sous terre. Tu ne penses pas que j'aurais préféré ne pas avoir ce poste si haut placé, mais que mes parents soient encore là ? Tu ne crois pas que la vie de mes parents comptait un peu plus pour moi que ce stupide poste de directeur adjoint ? Si mon père n'avait pas été à la tête des DMRS, grâce à ton intervention, il aurait été plus présent, et ma mère n'aurait jamais…

— Tu l'aimais beaucoup, ta mère, n'est-ce pas ? coupa Lúka.

Ruan le regarda, estomaqué. L'homme lui souriait d'un air froid. Il eut soudain envie de détruire ce sourire à coups de poings, de faire gicler le sang sur ce visage indifférent.

— Ce ne serait pas une très bonne idée, décréta Lúka. Dis-moi, elle te fait de l'effet, Ludméa, quand elle porte les robes de ta mère…

— Arrête ça ! cria Ruan. Pourquoi t'amuses-tu à salir tous ceux que j'aime ?

— Parce que je suis un individu sans cœur et complètement désaxé ? Et ta sœur, Ruan, comment va-t-elle ?

— Et la tienne ? rétorqua-t-il.

Lúka écarquilla les yeux de surprise. Line n'avait pas pu lui dire cela. Comment l'avait-il découvert ?

— Ah, je touche un point sensible, là ! Ça te va bien de sermonner les gens, Lúka. De me parler de ma mère… Alors que tu couches avec ta propre sœur !

L'homme haussa les épaules.

— Line est ma femme.

Mais Ruan n'était pas dupe et Lúka le savait. Il avait commis l'erreur de baisser sa garde, et maintenant, il payait son excès de confiance en lui.

— Tu m'as toujours pris pour un imbécile, commença Ruan. Tu as toujours pris tout le monde pour des imbéciles, appuya-t-il. Franchement, Lúka, tu pensais vraiment que je n'allais pas m'en douter ? Tu m'amènes des gosses ici. Un garçon et une fille. Des jumeaux. Le garçon a les cheveux noirs, la fille a les cheveux blancs… Et Line vient me voir. Oh, elle a bien essayé de camoufler ses cheveux, mais elle ne pouvait pas me cacher son visage ! Vous vous ressemblez tellement ! Vous avez les mêmes yeux, et jamais encore je n'ai rencontré qui que ce soit avec des yeux d'un vert aussi soutenu. Sans compter que vous avez la même manière de parler. Et le même bracelet au poignet, ajouta-t-il avec un petit signe du menton en direction du poignet de Lúka.

— Ça ne prouve rien.

— Sans doute que non. Mais Line est quand même ta sœur.

— Et alors ? Je n'ai de comptes à rendre à personne !

— Mais c'est ta sœur ! s'écria Ruan.

— Tu veux qu'on reparle de ta mère, Ruan ? insinua Lúka. Non ? Alors tu la boucles.

Tranquillement, il recommença à plier sa feuille.

— Je crois que je ne te comprendrai jamais, déclara Ruan.

— Mais c'est fait exprès, voyons. Les gens faciles à comprendre sont tellement ennuyeux !

— Lúka, si tu savais ce que j'aimerais que tu sois ennuyeux, de temps en temps, soupira-t-il.

— Parlons d'autre chose, veux-tu ? rétorqua Lúka.

Il avait fini sa rose de papier et la posa bien en vue sur le bureau de Ruan. Ce dernier lui jeta un regard exaspéré.

— Tu sais, j'ai du travail. Je ne vais pas passer ma journée à papoter avec toi, surtout considérant l'intérêt de la discussion actuelle.

— J'ai une ou deux questions à te poser sur ta famille, avança-t-il.

— Je ne suis pas persuadé d'avoir envie d'y répondre, répliqua Ruan.

— Je pense que pour nos relations futures, ce serait une très bonne chose que tu y répondes, insista-t-il.

Ruan se cala dans son fauteuil et croisa les bras sur sa poitrine. Lúka commençait très sérieusement à l'agacer.

— Je sais que le nom de ta famille n'est pas Paso, déclara l'homme. Pourquoi l'avoir modifié ? Ta famille faisait partie de la noblesse torienne, n'est-ce pas ?

— Je ne vois pas en quoi tout cela te regarde, se renfrogna Ruan.

— On perdrait moins de temps si tu te montrais coopératif, lui fit remarquer Lúka. Tu ne voudrais quand même pas que je t'oblige à me donner ces informations, non ?

— Franchement, je ne vois pas comment Line te supporte. En vérité, je ne vois pas comment qui que ce soit te supporte. Tu es un individu absolument détestable.

— Il faut croire qu'elle aime les individus détestables. Ou que je suis très différent avec elle, ajouta-t-il avec un petit sourire. Mais revenons-en à nos moutons.

— Pourquoi tu me parles de moutons, maintenant ? soupira Ruan. Si tu crois que ça m'amuse de…

— Ta famille. Parle-moi de ta famille.

— Et après, tu me laisseras travailler ?

— Promis ! s'exclama Lúka.

Il vint s'asseoir sur le bureau, repoussant les dossiers de Ruan et s'attirant par la même occasion un regard courroucé de celui-ci.

— Pourquoi avoir changé le nom de ta famille ? commença Lúka.

— C'était un nom torien. Paso est beaucoup plus discret, et surtout, c'est un nom alphien.

— Et d'Alencourt de Montserrac, c'est un nom noble, n'est-ce pas ? Quelle était la position de ta famille sur Toria ?

— Le duché de Montserrac appartient à ma famille, expliqua Ruan. Les d'Alencourt sont une branche cousine de la famille royale.

— Quoi ? Tu veux dire que tu as du sang royal dans les veines ? s'esclaffa Lúka.

— Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, répliqua-t-il.

— Et ton duché, il est grand comment ?

— Bien assez grand. De toute façon, ce sont des terres irradiées. Elles ont plus une valeur symbolique qu'autre chose.

— Et maintenant, qui s'en occupe ?

— Des cousins. Mon grand-père et sa sœur ont quitté Toria il y a bien longtemps. Leur frère aîné est resté là-bas avec le reste de la famille. J'imagine qu'il a dû avoir des héritiers. Ce sont eux qui s'occupent du duché, à présent.

— Tu as encore des contacts avec ta famille sur Toria ?

— Non.

— Et sais-tu pourquoi ils ont quitté Toria ?

— Je n'en ai pas la moindre idée.

— Et ton grand-père, il est encore en vie ?

— Il est mort il y a quatre ans.

— Sa sœur ?

— Oh, elle vit toujours, cette vieille sorcière. Mais il est absolument hors de question que j'aille la voir, ajouta-t-il, se doutant de la prochaine requête de Lúka.

— Et pourquoi cela ?

— On ne s'entend pas vraiment très bien, elle et moi.

— C'est à cause de ta mère ?

— Pourquoi rapportes-tu toujours tout à ma mère ?

— Mais c'est à cause d'elle ? insista Lúka.

— Oui, c'est à cause de ma mère, soupira-t-il. Saraï l'a toujours détestée.

— Tu sais, Ruan, je suis navré de t'apprendre cela, mais ta mère n'était pas quelqu'un de bien. Je n'ai d'ailleurs jamais compris comment ton père avait pu s'enticher d'une femme pareille. Oh, elle était très jolie. Elle présentait bien dans les réceptions, et elle avait beaucoup de charme. Mais c'était une potiche. En fait, parfois, tu me fais un peu penser à elle.

— Serais-tu en train d'insinuer que je suis une potiche ?

— Bien sûr, Ruan. Parfois, tu es une potiche. Tu as quelques sujets de conversation intéressants, tu es élégant, tu n'as pas l'air trop gauche au milieu d'une réception, mais tu as du mal à voir au-delà. Et puis, tu es bien comme ta mère, à coucher avec tout ce qui passe. Mon père a dit au tien que c'était une mauvaise idée de l'épouser, mais il ne l'a pas écouté. Pour lui, Eve était la femme la plus merveilleuse que l'Alliance Alpha ait jamais porté. Il ne voyait pas que tout ce qu'elle voulait, c'était son statut et son argent.

— Tu es absolument odieux, décréta Ruan.

— Tu ne veux pas parler à ta tante ?

— Non, mais si tu veux lui parler toi-même, je peux te donner son adresse. Vous allez très bien vous entendre.

— Qu'est-ce qui te fait croire cela ?

— Vous êtes aussi tarés l'un que l'autre, répliqua-t-il.

Lúka éclata de rire.

— Mais enfin, Ruan, je ne suis pas taré ! Tu vois bien que si je te fais tout ce cirque, c'est uniquement parce que j'adore t'embêter, se moqua Lúka. Penses-tu qu'un homme taré serait capable d'orchestrer la plus belle machination de tous les temps ? Et quand je dis "de tous les temps", ce n'est pas juste une figure de style…

— Grandis un peu, Lúka. Et va parler de ta mégalomanie à quelqu'un d'autre ; j'ai du travail.

— J'ai encore une question. As-tu déjà vu cette femme ?

Il sortit la photographie de Carrie de sa poche et la lui tendit. Ruan la regarda attentivement, puis la lui rendit en secouant la tête.

— Non, jamais. Qui est-ce ?

— Elle s'appelle Carrie Ylana Jones.

— Ylana ? répéta Ruan.

— Oui, Ylana. Comme la femme qui a partagé ta vie pendant deux ans et que tu as lâchement plaquée à deux semaines de votre mariage. Tu te souviens encore d'elle, n'est-ce pas ?

Ruan rougit légèrement. Même s'il était heureux avec Ludméa, il ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir d'avoir agi aussi grossièrement avec Ylana.

— D'accord. Il y a des milliers de femmes qui s'appellent Ylana. Pourquoi serais-je censé connaître cette fille ?

— Il y a comme un petit air de ressemblance, insinua Lúka.

— Non, je ne trouve pas. Cette fille ne ressemble pas à Ylana, contra Ruan.

— Mais tu le fais vraiment exprès, ou quoi ? soupira l'homme. Un air de ressemblance avec toi, précisa-t-il.

Ruan contempla à nouveau la photographie, les sourcils froncés.

— Non, conclut-il. Elle ne me ressemble pas.

— Et il n'y a pas de Jones dans ta famille ?

— Je n'ai jamais été un grand fan des recherches généalogiques, rétorqua Ruan. Mais à ma connaissance, non. Tu n'as qu'à demander à Saraï. Elle maintient un arbre généalogique complet et très détaillé sur notre famille.

— Très bien, j'irai la voir. Donne-moi son adresse, s'il te plaît.

Ruan griffonna quelques lignes sur un morceau de papier, et le lui tendit, sans un mot. Lúka l'empocha et se releva, passant la main dans ses cheveux d'un air préoccupé. L'interphone sonna, les faisant sursauter tous les deux.

— Monsieur Paso ? appela sa secrétaire. Votre amie aimerait vous voir…

— Faites-la patienter, demanda-t-il.

Il se tourna vers Lúka et lui lança un regard appuyé.

— Très bien, je vais m'en aller ! fit ce dernier.

— Si je peux me permettre, cela a l'air plutôt important, insista la secrétaire.

— Comment cela ?

— Elle pleure.

***

Ludméa entra dans le bureau, les yeux rougis, serrant un journal entre ses mains. Elle jeta à peine un regard à Lúka, et se précipita vers Ruan, lui lançant presque l'objet au visage.

— Est-ce que tu peux m'expliquer ce que c'est que ça ? s'écria-t-elle, la voix tremblante.

L'homme jeta un regard au journal et pâlit.

— Mais voyons, chérie, c'est un canular ! Tu ne crois quand même pas à ce genre d'idioties ! tenta-t-il de la raisonner.

— Je ne sais plus ce que je crois ! pleura-t-elle. Qu'est-ce que tout cela veut dire, Ruan ? J'espère que tu as une explication logique à cet article et à ces photos !

Lúka s'était approché d'eux et s'empara du journal. Il le feuilleta, les sourcils froncés, et soupira. Ce qui devait arriver était arrivé.

— Ludméa, ces photos ne veulent absolument rien dire ! lui assura Ruan. Tu sais comment sont ces journalistes !

— Tu m'as emmené à ce dîner parce que tu pensais que cela améliorerait l'image qu'ils avaient tous de moi ! La voilà, cette image ! Tu es content, maintenant ? Qu'est-ce que je suis censée penser de tout ça, hein ? Cette robe, ce collier… J'aurais dû m'en douter !

Ruan voulut la prendre dans ses bras, mais elle se dégagea, en larmes. Lúka le dévisagea, plutôt dubitatif.

— Cela devait arriver, Ruan, pensa-t-il.

— Je t'en prie, Lúka, aide-moi !

— Et pourquoi cela ?

— S'il te plaît ! C'est la femme de ma vie, je ne peux pas vivre sans elle !

— Quand je pense que tu jugeais ma relation avec Line…

Lúka plongea le journal dans le destructeur de documents, le visage dur. Ludméa se tourna vers lui.

— Pourquoi faites-vous cela ? s'écria-t-elle.

— Qui vous a donné ce journal ? demanda-t-il, ignorant sa question.

— Je ne sais pas… Quelqu'un l'a laissé traîner en espérant que je le trouve, sans doute !

— Ludméa, vous n'êtes pas stupide… Savez-vous combien de femmes aimeraient être à votre place ?

La jeune femme le dévisagea sans comprendre. Il ressemblait à Ruan, et elle tentait de se focaliser sur cette idée pour ne pas penser à ce qu'elle venait de découvrir, à la terrible vérité qui s'étalait dans les journaux…

— Cela vous est-il venu à l'esprit que toute cette histoire était montée de toutes pièces ? insinua-t-il. Franchement, pensez-vous que Ruan vous ferait une chose pareille ?

— Ces photographies sont assez claires, pourtant ! rétorqua-t-elle.

Ruan se tenait derrière Ludméa, le visage crispé. Il voyait bien ce que Lúka était en train d'essayer de faire, mais cela ne fonctionnerait pas.

— Ces photographies ne sont pas des preuves. Ce ne sont que de vulgaires clichés retouchés par des journalistes corrompus.

Ludméa secoua la tête, les larmes coulant sur ses joues.

— Lúka, je t'en prie, utilise la persuasion mentale, comme tu l'as fait pour les médecins ! pensa Ruan.

— Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?

— Tu sais bien ce qui s'est passé la dernière fois que j'ai essayé… Cet homme est mort. Je ne peux pas risquer de perdre Ludméa !

— Si tu arrêtais tes conneries, tu ne te trouverais pas dans des situations comme celles-ci !

— Mais je n'ai rien fait !

— Parce que cette robe et ce collier, ce n'était pas suffisant, à ton avis ? Les gens ne sont pas aveugles, Ruan !

— Lúka, s'il te plaît ! insista-t-il.

— Ludméa, venez vers moi, avança l'homme.

Mais qu'est-ce que tu fais ? demanda Ruan.

Tu as embrassé ma femme, je te rends la pareille, rétorqua-t-il en lui décochant son plus beau sourire.

— T'es malade ! Je t'interdis de faire ça ! s'écria-t-il.

— Tu ne me parles pas sur ce ton ! hurla Ludméa en le repoussant violemment.

— Je ne te parlais pas à toi, s'excusa-t-il.

— Ludméa, appela Lúka.

Ruan vit tout de suite le changement en elle. Sa posture était différente, son visage avait perdu toute expression de colère. Elle se retourna et s'avança lentement vers Lúka. Ruan la saisit par la taille et la serra contre lui, l'empêchant de faire un pas de plus.

— Ruan, lâche-la, ordonna l'homme.

— Je ne veux pas que tu la touches ! gronda-t-il.

— Tu vas devoir choisir… Serais-tu prêt à me laisser avec elle quelques heures, si je te sors de cette situation délicate ?

— C'est hors de question ! Ludméa n'est pas un objet !

— Mais tu conçois bien que sans mon aide, votre relation risque de se terminer…

— Eh bien qu'elle se termine ! Je ne veux pas que tu t'amuses avec elle !

— Je ne lui ferai pas de mal, ne t'inquiète pas ! lui assura Lúka.

— Si tu la touches, je te tue. Je trouverai un moyen, mais je le ferai, tu peux en être certain, menaça Ruan.

Lúka s'approcha de Ludméa et leva la main pour caresser sa joue.

— Tu ferais ça ? Vraiment ? Pourtant, tu as embrassé Line, et je ne t'ai pas tué, moi…

— C'est elle qui m'a embrassé ! Ce n'est quand même pas de ma faute si ta sœur se lasse de toi !

— Mauvaise réponse, Ruan. Très mauvaise réponse…

— Lúka, ta sœur m'a embrassé, soit. Maintenant, si tu forces Ludméa à t'embrasser, cela n'aura rien à voir !

— Non, mais tu pourras sûrement ressentir ce que j'ai ressenti, moi.

— Je t'en prie, ne fais pas ça…

Lúka plongea ses yeux dans les siens, et lentement, tira Ludméa à lui. Ruan détourna son regard et relâcha son étreinte.

— S'il te plaît, Lúka, le supplia-t-il.

L'homme serra la jeune femme contre lui et ferma les yeux, ses lèvres si proches des siennes que Ruan crut l'espace d'un instant que Lúka allait réellement l'embrasser. Mais il ne fit rien, se contentant de placer ses mains sur ses tempes. Puis, il la relâcha. Elle vacilla et se serait écroulée sur le sol si Ruan ne l'avait pas rattrapée.

— La voilà, ta copine. Comme neuve, cracha-t-il. Tu me l'aurais laissée, je le sais. Je n'avais qu'à insister un peu, et tu me laissais en faire ce que je voulais. Une chance que je ne sois pas aussi désaxé et taré que ce que tu penses. Pauvre enfant. Quelle vie merveilleuse l'attend !

— C'est faux ! Jamais je ne t'aurais laissé la toucher ! nia Ruan.

— Oh, que si. Tu ne pourrais pas supporter de la perdre. Tu serais prêt à faire n'importe quoi pour la garder, même à la souiller. A l'avenir, essaie de ne pas lui faire porter trop souvent les affaires de ta mère, conseilla-t-il. La prochaine fois, je ne serai pas là pour t'aider. Et pour l'amour du ciel, qu'elle se coupe les cheveux, qu'elle fasse quelque chose ! Ce chignon… Tu es tombé sur la tête ou quoi ? C'est quoi la prochaine étape, hein ? Et planque ces magazines, je ne sais pas, achète la maison d'édition qui publie ce torchon, ou mets-leur un procès aux fesses, mais fais quelque chose !

Il lui jeta un dernier regard dégoûté, et tourna les talons. Ruan resta quelques instants à fixer la porte après son départ, puis serra Ludméa contre lui. Lúka mentait. Jamais il ne l'aurait laissé la toucher. Jamais ! Il caressa tendrement sa joue, et ses paupières frémirent. Elle ouvrit les yeux, lentement, dévoilant les iris si bleus qu'il aimait tant.

— Chérie, est-ce que ça va ?

— Ruan, que s'est-il passé ? J'ai la tête qui tourne, je me sens vaseuse, murmura-t-elle d'une voix faible.

— Tu as fait un malaise.

— Ah bon ? Mais… Qu'est-ce que je fais dans ton bureau ? Je ne me souviens pas être venue te voir, pourtant ! s'étonna-t-elle.

Lentement, ses joues reprenaient des couleurs. Ruan soupira de soulagement.

— Tu as sans doute perdu connaissance, lui mentit-il. C'est normal que tu ne te rappelles pas des quelques minutes qui…

— Ruan, je… Je ne sais pas ce que j'ai, coupa-t-elle. Mais j'ai l'impression terrible d'être complètement sans défense… Tu sais, comme après un cauchemar… Quand tu te réveilles, et que tu es envahi par la peur… Que tu n'arrives pas à te raisonner, expliqua-t-elle.

Il l'embrassa doucement sur le front, la berçant contre lui.

— Tout va bien, ma chérie. Tout va bien… Tu veux qu'on aille prendre un café ensemble ? Ça te ferait sans doute du bien de manger une pâtisserie, ou quelque chose !

— Je… Je ne sais pas…

Elle éclata soudain en sanglots, et il caressa ses cheveux avec tendresse. Elle était choquée, c'était normal. Il s'assit dans son fauteuil et la prit sur ses genoux. Elle se blottit dans ses bras, le visage dans son cou.

— Il y avait un homme… Il te ressemblait… Il était dans ma tête, et il voulait te faire du mal ! pleura-t-elle.

— Chérie, c'est un rêve, c'est tout…

— J'avais si peur ! Je… J'avais si peur que tu me laisses ! Il voulait que tu me laisses avec lui, et j'avais si peur que tu acceptes !

— C'est fini, Ludméa. Ce n'était qu'un cauchemar… Tu sais que je ne t'aurais jamais abandonnée !

— Je sais, Ruan… Mais j'étais terrifiée ! Je ne comprends plus rien, et ça me fait peur ! J'allais bien, pourtant ! J'ai assez mangé, j'ai assez dormi, je n'ai pas l'impression d'être en train de tomber malade… J'ai parfois des étourdissements si je ne mange pas, mais là, ça n'a rien à voir ! insista-t-elle.

— Un malaise, ça peut arriver à tout le monde… Tu manques peut-être de fer ? Je te ferai une prise de sang, et…

— Non, ce n'est pas la peine. Comme tu le dis, ce n'est qu'un simple malaise, ça peut arriver à tout le monde, lui assura-t-elle. Pourquoi est-ce que j'ai toujours aussi peur ?

Il la sentait trembler dans ses bras et la serra plus fort contre lui. Visiblement, elle se souvenait de Lúka, et son esprit malmené essayait vainement de remettre en place les pièces du puzzle de sa réalité éclatée. Il ne se souvenait pas que les médecins du projet aient montré une réaction aussi forte à la persuasion mentale. D'un autre côté, Ludméa était très réceptive…

— Chérie, on va rentrer à la maison, tu es d'accord ? proposa-t-il.

— Mais tu as du travail !

— Ce n'est pas grave, je m'occuperai de tout cela à un autre moment. Je te ramène à la maison, tu as besoin de repos.

Elle hocha la tête, et se recula un peu pour lui faire un sourire reconnaissant. Ruan détourna les yeux, envahi par la culpabilité. Il avait failli la perdre… Mais il n'aurait pas laissé Lúka la toucher, non.

— Tiens, une rose ! s'exclama Ludméa en prenant entre ses mains la rose de papier que Lúka avait faite. En effet, si tu as le temps de faire des pliages, on peut tout aussi bien rentrer à la maison, se moqua-t-elle avec un petit sourire espiègle.

Il l'attira contre elle, bouleversé. Elle était si forte ! Même terrifiée, elle trouvait encore le courage de prendre les choses à la légère, de tout arranger… Il ne la méritait vraiment pas.

***

Lúka serrait sa sœur contre lui, les yeux dans le vague. Line avait niché sa tête au creux de son épaule, sa joue tout contre la sienne.

— Il m'aurait laissé lui faire n'importe quoi, souffla-t-il. Tu te rends compte !

— N'y pense plus, Lúka…

— Mais ce n'est qu'une enfant ! Elle a quoi, vingt-deux, vingt-trois ans ? Il l'a déjà violée, que lui fera-t-il ensuite ?

— Je sais, soupira Line. On ne peut malheureusement pas y faire grand-chose. Ruan est comme il est. Avec tout ce qui lui est arrivé…

— Oui, mais cela n'excuse rien ! C'est une question de personnalité ! Nous aussi, nous avons eu une enfance malheureuse, et ce n'est pas pour cela que nous faisons du mal à tous ceux qui nous entourent ! protesta Lúka.

— Tu as vu comment tu te comportes avec Lyen ? rétorqua-t-elle. Et avec Ruan ? Qu'est-ce qu'il t'a fait pour que tu sois aussi méchant avec lui ?

— Mais je ne suis pas méchant ! Je veux simplement le tester !

— Moi je trouve que tu l'as bien assez testé. Tu devrais le laisser un peu tranquille. Tu lui tournes la tête, avec toutes tes questions et tes remarques ! Le pauvre a déjà été assez perturbé par la mort de ses parents !

— Honnêtement, Line, il me fait peur. Nous avons laissé ces enfants sous sa responsabilité, et cela m'inquiète de plus en plus. Et s'il leur faisait du mal ? Regarde la façon dont il traite la femme qu'il aime !

— Lúka, mon amour, calme-toi, lui murmura sa sœur. Il ne leur fera rien…

— Cette pauvre enfant… Elle était bouleversée ! Il ne pourra pas lui cacher éternellement sa vraie nature ! Que se passera-t-il lorsqu'elle découvrira la vérité ?

— Si elle l'aime suffisamment, elle l'acceptera, déclara Line.

— Mais cet homme est un malade !

— Elle ne le sait pas, et lui non plus.

— Je lui ai fait toutes sortes d'allusions mais il ne comprend rien à rien ! s'énerva-t-il.

— Tu sais bien qu'il ne peut pas comprendre, le raisonna sa sœur.

— C'est pourtant si évident ! Et ses parents adoptifs connaissent la vérité ! Pourquoi ne lui ont-ils jamais rien dit ? Bon sang, ils lui ont fait des électrochocs ! Ils ont laissé ces médecins faire des électrochocs à un gosse de huit ans !

— S'il te plaît, Lúka… Ne te mine pas la santé avec tout cela…

— Tu ne comprends pas ! Tout cela est ma faute ! J'aurais dû mieux évaluer la situation ! s'accusa-t-il.

— Tu ne pouvais pas savoir…

— Mais j'aurais le savoir ! Line, c'était ma mission ! Et maintenant, ces enfants sont en danger !

— D'après tout ce que tu m'as dit, je pense que Ludméa est assez forte pour limiter les dégâts, avança-t-elle.

— Oui… Mais jusqu'à quand ?

Il repoussa doucement sa sœur et se releva, commençant à faire les cent pas devant elle. Line l'observa, inquiète. Elle l'avait rarement vu aussi troublé.

— La petite est tombée amoureuse de lui parce que c'était ce qu'il voulait. Elle a tout accepté, même les choses les plus illogiques et suspectes, parce que c'était ce qu'il voulait. Et maintenant, elle est avec lui parce qu'il ne peut plus se séparer d'elle ! Mais que voudra-t-il ensuite ?

— Lúka…

— Ce pouvoir ne nous donne pas un droit sur les autres ! s'écria-t-il. Comment peut-il s'en servir ainsi ? Et pendant des années ! Des années !!! Dès qu'il voyait une fille qui lui plaisait, il s'arrangeait pour qu'elle le trouve soudain irrésistible !

— Il ne le faisait pas exprès, tu le sais !

— Et alors ? Pourquoi tu le défends comme ça ! Il s'est servi de son pouvoir contre toi !

Line rougit légèrement et baissa les yeux.

— Non, Lúka. Il n'a rien tenté du tout. Je lui plaisais, mais je ne l'attirais pas.

— Peu importe ! cria-t-il.

— Arrête de hurler, tu vas réveiller notre fils, rétorqua-t-elle.

Elle se leva et vint l'entourer de ses bras.

— Line, que se passera-t-il lorsque Ludméa ne l'attirera plus assez ? Que se passera-t-il lorsqu'elle découvrira la vérité ? Ruan n'est pas un homme stupide. Et il est capable du pire. Il a déjà fait toutes sortes de choses peu racontables, et tu sais que tout cela ne peut qu'empirer !

— Eh bien, il faudra qu'on s'en occupe, décréta-t-elle.

— J'aurais dû faire accepter la vérité à Ludméa, se reprocha-t-il. J'ai été lâche, et j'ai simplement effacé de sa mémoire les événements compromettants. Si j'avais réfléchi un peu plus, je l'aurais aidée à accepter tout cela.

— Mais c'est à elle de faire ça. A elle seule. Tu ne peux pas l'obliger, et tu le sais.

— Si tu savais à quel point j'ai eu envie de lui mettre mon poing dans la figure ! souffla-t-il.

— Et ça t'aurait avancé à quoi ? lui fit-elle remarquer.

— Line, que penses-tu qu'il arrivera lorsque les parents adoptifs de Ruan rencontreront la charmante petite amie de leur fils ? Et la prochaine fois qu'elle tombera "par hasard" sur tous ces journaux qui ne parlent que d'elle ?

La jeune femme plongea ses yeux dans les siens, le visage empreint de détermination.

— Cela n'arrivera pas. Je vais m'occuper d'elle. Je n'ai pas ton sens moral, moi. Tu sais que dans notre couple, malgré les apparences, j'ai toujours été la plus forte pour ce genre de choses. Ludméa ne se doutera de rien.

— Espérons que tu aies raison, soupira Lúka.