CHAPITRE V
Line s'était allongée sur le divan, la photographie de Lena dans les mains. Elle la regardait sans vraiment la voir, perdue dans ses pensées. Son frère était au piano et jouait un morceau difficile, assez violent, signe que lui aussi était préoccupé. Elle se redressa et appuya son menton sur le dossier du canapé, les cheveux dans les yeux. Elle aimait l'entendre jouer : cela lui rappelait leur enfance. Leur père les avait mis au piano dès qu'ils avaient été en âge de se tenir assis tout seuls, et leur avait appris ce qu'il savait. Et il n'avait jamais caché son plaisir de les voir si appliqués. Lúka était si heureux d'être enfin capable de rendre leur père fier de lui que Line avait décidé d'arrêter de progresser, pour ne pas lui voler la vedette. Mais elle aimait jouer, sans doute autant que lui. Parfois, lorsqu'elle était certaine qu'il ne pouvait pas l'entendre, elle s'asseyait devant le grand piano du salon, et laissait courir ses doigts sur les touches. Elle avait toujours fait cela, et son frère n'en avait jamais rien su. Leur père avait tout compris, sans doute depuis le début, et si cela l'avait déçu, il n'avait rien laissé paraître. Line avait simplement prétendu préférer la danse…
***
Line et son frère étaient penchés sur leurs cahiers, occupés à faire les devoirs que leur père leur avait donnés pour la journée. D'ordinaire, c'était l'affaire de quelques heures, mais cette fois-ci, il avait visiblement décidé de leur rendre la tâche un peu plus difficile. Elle se battait depuis plus d'une demi-heure avec un problème de mathématiques totalement ridicule : une fonction qu'il fallait faire tourner autour de l'axe des ordonnées pour créer un volume, volume qu'elle devait évidemment déterminer. Puis, le volume devenait brusquement un vase qu'il fallait remplir de cinq litres d'eau. Elle en était à calculer la hauteur de l'eau, soupirant déjà, car le problème était loin d'être terminé. En effet, quelqu'un s'amusait ensuite à verser un certain nombre de billes dans le vase, et voulait bien sûr savoir combien de billes il faudrait pour faire augmenter le niveau de l'eau de trois centimètres…
Elle repoussa brusquement son cahier, exaspérée. Lúka lui jeta un regard étonné.
— J'en ai marre de faire des problèmes de maths débiles, décréta-t-elle. Non, mais franchement, qui est-ce qui va s'amuser à verser des billes dans un vase ? Et puis, celui qui fait un truc pareil est loin de se demander combien de billes il faut pour faire augmenter le niveau de l'eau de trois centimètres !
— Ouais. Tu préfères peut-être le mien ? Celui avec le tronc d'arbre ? Encore, verser des billes dans un vase, c'est limite réaliste, mais calculer la densité du bois pour laquelle un tronc d'arbre est à un tiers émergé dans une rivière, c'est complètement crétin, se plaignit-il. Si au moins Père nous laissait utiliser une calculatrice ou un ordinateur, mais non !
— J'ai déjà jeté un coup d'œil à la physique, c'est presque pire, fit Line. Moi, j'ai une histoire d'avion. Calculer la portance, et tout ça. Et pis, l'angle des ailes avec l'horizontale pour faire un virage de tant de mètres de diamètre à tant de kilomètres à l'heure. Je me demande pourquoi on doit apprendre tout cela, puisqu'on ne sortira jamais d'ici. En plus, ils passent Star Wars à la télé, je suis dégoûtée.
— On l'a en DVD, lui fit remarquer son frère. Et puis, tu l'as vu au moins trente fois, ce film ! Je comprends pas pourquoi tu l'aimes autant, d'ailleurs. Les effets spéciaux sont tout pourris, et l'histoire, ben… C'est quand même inconcevable qu'un film pareil ait pu avoir autant de succès.
— C'est clair que si tout le monde était comme toi, on s'amuserait beaucoup plus, cingla-t-elle. Tu passes ton temps dans les bouquins, sur l'ordinateur, avec Père. Tu ne fais jamais rien de drôle, lui reprocha-t-elle.
— Même pas vrai.
Il se replongea dans son histoire de tronc d'arbre en boudant un peu. Line haussa les épaules et repoussa sa chaise. Elle se redressa et quitta la pièce. Son frère ne leva pas les yeux. Elle buta presque contre son père dans le couloir, et poussa un petit cri de surprise, avant de rougir. Elle n'avait pas le droit de sortir de la bibliothèque avant d'avoir terminé ses devoirs.
— Tu as déjà tout fini ? s'étonna-t-il.
Elle baissa les yeux.
— J'y arrive pas, c'est trop dur, marmonna-t-elle.
— Alors essaie encore.
— Mais Père, on a étudié tout le matin, et…
— Si tu allais à l'école, tu étudierais toute la journée, cinq jours par semaine, répliqua-t-il.
— Oui, mais…
— Pas de mais, coupa-t-il. Si tu fais bien tes devoirs, j'aurai une surprise pour toi, ajouta-t-il avec un petit air mystérieux, soudain radouci.
— C'est vrai ? s'écria-t-elle.
— D'abord les devoirs, ensuite la surprise, rappela-t-il.
— D'accord, d'accord, soupira-t-elle.
Elle repartit en direction de la bibliothèque, traînant les pieds. Avec un peu de chance, son père changerait d'avis. Il ne résistait jamais…
— Bon, je suis d'humeur généreuse, aujourd'hui. Viens avec moi, ordonna-t-il.
La fillette lui fit un grand sourire et lui emboîta le pas.
Elle déchira l'emballage, le cœur battant, les joues roses de plaisir, et découvrit un carton qu'elle s'empressa d'ouvrir. Elle poussa un cri de joie.
— Je sais que tu n'aimes pas le rose, commença son père. J'espère que le turquoise te plaît.
— Oh, Père ! Vous savez bien que c'est ma couleur préférée ! s'écria-t-elle en sortant du carton un tutu de danse turquoise. Et il y a même des chaussons turquoise ! s'émerveilla-t-elle.
Elle replia le tutu et prit les chaussons entre ses mains. Ils étaient magnifiques, avec de longs rubans satinés.
— Il faudra nouer tes cheveux en chignon, comme les ballerines, avança son père. Je te montrerai comment faire.
— Père, est-ce que… Est-ce que vous me permettez d'essayer mes cadeaux ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.
— Vas-y, ma chérie. Mais après, il faudra finir tes devoirs.
— Promis !
Elle remit les affaires de danse dans le carton et emporta celui-ci dans sa chambre, le visage radieux.
***
Line avait enfilé le tutu et s'était fait un chignon, tant bien que mal. Assise sur le sol, elle nouait les rubans de satin autour de ses chevilles. La porte s'ouvrit et son père entra.
— Tu mettais tellement de temps, je me suis demandé si tout se passait bien, expliqua-t-il.
— Je voulais faire un chignon, s'excusa-t-elle. Mais il n'est pas terrible….
— Non, en effet, convint-il avec un petit sourire moqueur. La prochaine fois, je t'aiderai. Tes cheveux sont très longs, ce n'est pas facile de les coiffer. Les chaussons sont à ta taille ?
— Oui, ils sont parfaits.
— Ce sont des demi-pointes. Tu es encore trop jeune pour les pointes, expliqua-t-il.
— Mais qui va m'apprendre à danser ?
— Moi, répondit-il.
— Oh, Père ! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras.
Il la serra contre lui, caressant ce qui restait de son chignon.
— Voyons, Tia, tu es trop grande pour ce genre de choses, lui reprocha-t-il doucement.
— C'est vrai, reconnut-elle. J'ai presque huit ans, je devrais mieux me conduire. Je vous demande pardon.
Elle se recula et baissa les yeux. Une légère teinte de rouge colora ses joues.
— Tu es magnifique, comme ça. J'ai hâte de te voir danser. Mais n'arrête pas le piano, ma puce. Tu es douée, je le sais. Et j'aime t'entendre jouer.
— Je n'arrêterai pas, Père, je vous le promets.
— Bien. A présent, enlève tout ça et va finir tes devoirs, ordonna-t-il.
***
Line s'assit à côté de Lúka et reprit son cahier, même si elle n'avait plus vraiment la tête à résoudre son problème de mathématiques. Son frère lui lança un drôle de regard, mais ne dit rien.
— T'as fini ton problème avec le tronc d'arbre ? lui demanda-t-elle.
— Ouais.
— Et tu fais quoi, maintenant ?
— Une histoire d'encensoir géant. Calcul des oscillations, explication des accidents, et tout, marmonna-t-il sans lever les yeux de son cahier.
— C'est dur ?
— Tu veux bien me laisser travailler ? s'énerva-t-il. Et puis, qu'est-ce que tu as fait pendant si longtemps ? Si tu n'as pas terminé tes devoirs quand père reviendra, il te punira.
Elle haussa les épaules, mais ouvrit tout de même son cahier en soupirant.
— Tu es un véritable rabat-joie, décréta-t-elle. Mais je t'aime quand même, va !
Elle l'entoura de ses bras et l'embrassa sur la joue. Il se dégagea, les yeux remplis de colère.
— T'as pas besoin de me mettre de la bave partout !
— Tu es méchant, l'accusa-t-elle.
Elle se leva d'un bond, faisant tomber la chaise, et se précipita hors de la bibliothèque, les larmes aux yeux.
***
Elle pleurait, le visage enfoui au creux de son oreiller. Pourquoi son frère l'avait-il repoussée ? Pourquoi lui avait-il parlé si méchamment ? Elle ne lui avait rien fait, pourtant ! Pourquoi gâchait-il toujours tout ?
Elle sentit soudain une main sur son épaule et se raidit. Mais ce n'était que son jumeau.
— Tia, je suis désolé, fit-il.
— Va-t-en ! Tu es méchant, et je ne veux plus te voir !
— S'il te plaît ! Je te demande pardon… Tia, pardonne-moi ! supplia-t-il.
Elle s'assit sur le lit, les joues noyées de larmes, et lui jeta un regard destructeur. Il baissa la tête, honteux.
— J'étais jaloux, avoua-t-il. C'est toujours à toi que Père offre des cadeaux.
— Mais que…
— Je t'ai suivie, coupa-t-il. Je voulais te raisonner, je voulais que tu reviennes finir tes devoirs. J'avais peur que Père te punisse. Et je l'ai vu te donner le paquet. Pourquoi ne me donne-t-il jamais rien, à moi ? Je fais tout pour le rendre fier de moi, mais il s'en fiche complètement ! Il n'y a que toi qui comptes !
Line prit son frère dans ses bras et le serra contre elle.
— Il m'a offert des affaires de danse, expliqua-t-elle.
— Tu me les montreras ?
— Bien sûr.
Il enfouit son visage dans son cou.
— Toi, au moins, il t'aime, soupira-t-il.
Elle caressa ses boucles noires, le cœur serré. Leur père faisait toujours tellement de différence entre eux ! Il la couvrait de cadeaux, mais jamais il n'offrait rien à son frère. Pourtant, celui-ci faisait tout pour lui faire plaisir ! C'était injuste.
— Mais il t'aime aussi, j'en suis certaine ! lui assura-t-elle. Les pères sont toujours plus expansifs avec leurs filles qu'avec leurs fils.
Elle se recula un peu pour plonger ses yeux dans ceux de son frère, et embrassa sa joue. Il sourit.
— Moi je t'aime, Tio. Et tu sais que je serai toujours là pour toi, quoi qu'il arrive, lui murmura-t-elle.
***
Line sentit ses yeux se remplir de larmes. Leur père avait été si dur avec Lúka ! Il ne manquait jamais une occasion de le frapper, de le rabaisser. Et il était si lunatique ! Un jour, il lui disait qu'il était fier de lui, qu'il l'aimait. Le lendemain, il le giflait en lui criant qu'il n'était qu'un moins que rien, qu'un incapable, qu'il ne cesserait jamais de le décevoir… Les rares cadeaux qu'il lui avait offerts n'étaient jamais emballés. La plupart du temps, il s'agissait de nouveaux livres d'étude ou de vêtements, lorsque les siens devenaient trop petits. Line, quant à elle, recevait souvent de jolies robes, des bibelots pour sa chambre, des CDs. Et à chacun des cadeaux de son père, sa culpabilité grandissait, même si Lúka lui assurait se moquer de ne jamais rien recevoir. Elle passait des heures à le tenir dans ses bras, allongée contre lui dans sa chambre, à lui parler, à le réconforter. Elle savait qu'il souffrait de cette différence entre eux et qu'il ne l'avouerait jamais.
Et soudain, peu après leur onzième anniversaire, leur père avait radicalement changé. Il leur avait donné de nouveaux prénoms, les avait frappés lorsqu'ils prononçaient les anciens. Il avait cessé de s'occuper d'eux, et même Line n'avait plus reçu la moindre marque d'affection de sa part. Mikhail de l'Orme n'avait jamais été un homme très démonstratif, mais cela avait empiré. Un jour, Line avait voulu le serrer dans ses bras, et il l'avait giflée, fou de rage. Elle avait passé la nuit à pleurer.
Une larme coula sur sa joue. Elle avait aimé son père, malgré tout ce qu'il leur avait fait subir. Et elle savait que Lúka l'avait aimé, lui aussi.
Son frère s'arrêta de jouer et lui lança un regard triste.
— Oui, je l'ai aimé, Line. Mais c'était dur. C'était dur de continuer à aimer un père qui me rejetait sans cesse. Si tu n'avais pas été là, je n'aurais sans doute pas supporté une vie pareille.
Line se leva et vint le rejoindre. Elle s'assit sur le tabouret, à côté de lui, et prit sa main dans la sienne. Il l'embrassa tendrement.
— Tu te souviens du jour où Père m'avait offert cette partition de piano ? commença-t-il. Un des rares cadeaux qu'il m'ait faits, d'ailleurs…
— Oui, je m'en souviens. Un morceau très difficile. Il savait bien que jamais tu n'arriverais à le jouer, à l'époque. C'était cruel.
— Il m'avait dit : le jour où tu pourras jouer ce morceau, je serai vraiment fier de toi.
— Cruel, comme toujours, affirma sa sœur.
— Je l'ai joué, Line.
— Oui, tu peux jouer à peu près n'importe quoi, aujourd'hui. Père aurait sûrement été fier.
— Non, je veux dire… Je l'ai joué, à l'époque. Lorsque j'avais douze ans. Quelques semaines après qu'il m'ait offert la partition, expliqua-t-il.
— Mais c'est impossible ! Tu n'avais pas le niveau !
Cependant, il disait la vérité, elle le sentait. Connaissant son frère, elle aurait dû s'en douter. Elle aurait dû savoir qu'il y parviendrait.
— Non, je n'avais pas le niveau, reconnut Lúka. J'y ai passé beaucoup de temps. Lorsque tu t'entraînais pour la danse, je me mettais au piano, et je travaillais ce morceau. Je ne voulais pas que Père m'entende m'exercer. Je savais que la plupart du temps, il te regardait danser. Je voulais lui faire une surprise.
Il avait baissé ses barrières télépathiques, et elle pouvait sentir les émotions qui se battaient en lui. De la colère — de la rage, même —, mais surtout, beaucoup de désespoir et de tristesse. Elle se serra contre lui, appuyant sa tête sur son épaule.
— Un jour, je lui ai demandé de venir m'entendre jouer. Aujourd'hui, je pense qu'il le savait. Il avait compris que j'avais relevé son défi. Mais à l'époque, j'imaginais stupidement qu'il serait émerveillé, qu'il serait fier de moi, qu'il me prendrait dans ses bras et me dirait qu'il m'aimait…
Lúka s'arrêta de parler et ferma les yeux. Il soupira et secoua la tête.
— C'était sans doute une stratégie de plus pour me faire comprendre que je n'étais rien du tout à ses yeux. Mais je n'étais qu'un enfant ! Tout ce que je voulais, c'était lui faire plaisir ! Comment pouvais-je savoir qu'il se servirait de mon amour pour lui pour me briser !
Line caressa sa joue. Il ne pleurait pas. Lúka ne pleurait presque jamais, et parfois, elle se demandait si c'était bon pour lui de ne pas partager ses émotions.
— Et que s'est-il passé ? demanda-t-elle.
— Il est venu. Je me suis mis au piano, et j'ai joué.
Il se leva et se mit à faire les cent pas dans la pièce, les yeux baissés. Line lui fit face, inquiète.
— Quand j'ai eu terminé, je l'ai regardé. J'étais plein d'espoir, tu penses ! Je n'avais pas dormi de la nuit. J'essayais d'imaginer la surprise et la fierté sur son visage, j'échafaudais des hypothèses sur ce qu'il dirait, ce qu'il ferait.
Line lui tendit les bras, et il vint s'asseoir à ses pieds, la tête sur ses genoux. Elle caressa doucement ses cheveux, comme elle l'avait fait si souvent. Il faisait tourner entre ses doigts le bracelet de métal noir, les yeux dans le vague.
— Et là, il s'est levé et il s'est approché de moi. Il m'a dit : c'est tout ? C'est pour cela que tu m'as dérangé ? J'ai du travail, je n'ai pas que ça à faire…
— Oh, Lúka ! s'écria Line, bouleversée.
— Je l'ai détesté. Je crois que, pour moi, ce jour-là a presque été pire que le jour où il nous a mis ces bracelets, décréta-t-il, le visage sombre.
— Je sais ce que tu as ressenti.
— Oui. Il a brûlé tes chaussons… Je m'en souviens encore comme si c'était hier.
— Mais pourquoi a-t-il fait une chose pareille ?
— Je n'arrive pas à comprendre, Line. J'essaie, mais les pièces ne collent pas.
— Et ce morceau de piano… Est-ce que tu veux le jouer pour moi ? demanda-t-elle.
— Non. J'ai brûlé la partition. Je serais sans doute incapable de le rejouer, même si j'en avais envie.
— Qu'est-ce que c'était ?
— Cela n'a plus aucune importance, à présent.
— Mais pour moi, ça en a ! insista-t-elle.
— Non, Line. Ne remuons pas le passé. Père est mort.
Un silence s'installa et Lúka se releva. Il vint s'asseoir à côté d'elle et lui sourit, même si son sourire était plutôt forcé. Il l'embrassa doucement sur la tempe, repoussant une longue mèche blanche.
— Tu es préoccupé, depuis quelques jours, commença Line. Je sens que quelque chose te tracasse. Pourquoi ne m'en parles-tu pas ?
— Je ne sais pas si c'est une bonne idée.
— Lúka, je t'en prie. On a dit qu'on ne se ferait plus de secrets !
— J'ai découvert quelque chose à propos de Père.
— Quoi ? Qu'est-ce que tu as découvert ? le pressa-t-elle comme il se taisait déjà.
Il sortit plusieurs photographies de la poche de sa chemise.
— Père avait une femme. Et une fille. Lena. C'était notre sœur, Line, annonça-t-il.
— Une sœur ? Nous avons une sœur ? s'écria-t-elle, les yeux brillants. Lúka, est-ce que tu as pu la localiser ? Elle doit être âgée, à présent, mais elle est sûrement encore en vie !
— Non, elle est morte. Enfin, c'est ce que disent les données informatiques. Maintenant, est-elle vraiment morte ? Je ne sais pas. Honnêtement, tout ce que j'ai découvert me rend plutôt perplexe et ne simplifie pas les choses.
Il lui tendit la photographie de Nathalie, la femme de leur père.
— Sa femme ? C'est elle, la mère de Lena ? Si c'est le cas, Lena a tout pris de notre père.
— Je ne suis pas certain que Nathalie soit la mère de Lena. Mais je n'ai trouvé aucun formulaire d'adoption. En tout cas, Nathalie et Lena ont été tuées dans une attaque terroriste en 2025. Père aussi, selon les données informatiques. Bien sûr, pour lui, ce n'était qu'une couverture.
— Lúka, je suis sûre que Lena n'est pas morte ! Il faut qu'on la trouve !
— Ah oui ? Et tu veux faire ça comment ? Passer un avis de recherche dans le journal ? Quelle discrétion ! Tout le pays connaît ton visage ! Comment veux-tu t'y prendre ?
— Je ne sais pas, soupira-t-elle. Mais elle doit sûrement connaître un tas de choses sur notre Père !
— Probablement. Cependant, je doute fort que l'on parvienne à la retrouver. Line, combien de fois sommes-nous passés dans les journaux ? Tu ne penses pas qu'elle aurait essayé de nous contacter, si elle le souhaitait ?
— Elle ne lit peut-être pas les journaux, suggéra-t-elle.
— Et elle ne sort jamais de chez elle, et elle ne regarde jamais la télé, se moqua Lúka. Donc, on va avoir du mal à lui faire passer un message.
— Tu penses que c'était à cause d'elle que Père était différent avec moi ? demanda-t-elle, ignorant les sarcasmes de son frère.
— Peut-être, admit-il. Tu lui ressembles énormément. Sa fille devait lui manquer. Cela ne m'étonnerait pas que l'on découvre que Lena de l'Orme faisait du piano et de la danse, ajouta-t-il.
— C'est moi qui ai voulu faire de la danse, Lúka, lui fit-elle remarquer.
— Mais qui a mis tous ces DVDs de ballets sous ton nez ?
— Tu as raison, reconnut-elle.
— Et n'oublions pas une chose : ton prénom. Line et Lena ont une sonorité très proche. Et toutes ces robes qu'il t'offrait… Je ne serais pas surpris si ces robes étaient les mêmes que celles de sa fille.
— Il aurait fait une sorte de transfert ? déduisit Line.
— Je ne sais pas. Je ne comprends pas grand-chose à toute cette histoire, déclara Lúka en haussant les épaules. Il y a des photographies de toi dans la base de données militaire, reprit-il.
— Et alors ? Il y en a certainement plein de toi également, coupa-t-elle.
— Oui, il y en a aussi. Mais laisse-moi finir. Ce que je voulais dire, c'est qu'il y a des photographies de toi, et que ces photographies sont bien antérieures à ta première sortie du laboratoire.
— C'est peut-être Lena ?
— C'est ce que j'ai pensé, mais ces images correspondent à l'âge que tu avais à l'époque.
— Mais qu'est-ce que ça veut dire ? souffla-t-elle, serrant la main de son frère dans la sienne, les yeux agrandis de stupeur. Tu sais bien que c'est impossible !
Il lui mit une autre photographie entre les mains. C'était elle. Elle devait avoir cinq ou six ans, et souriait, une trace de peinture verte sur la joue. L'image était datée du 24 février 2038. Line ferma les yeux, essayant de se souvenir si son père l'avait un jour prise en photo alors qu'elle venait de faire de la peinture, mais tout cela était bien trop loin.
— Il y en a de toi ? demanda-t-elle. Je veux dire, des photos de quand tu étais enfant ?
— Non, il n'y a rien, répondit-il.
Elle lui lança un regard appuyé. Elle sentait qu'il ne lui disait pas toute la vérité, même s'il n'était pas en train de lui mentir. Il reprit les deux photographies.
— Z'arkán a découvert quelque chose de surprenant lorsque je lui ai demandé de rechercher Lena, commença-t-il. Je lui ai fait faire une recherche par points de concordance. Elle devait ressortir tous les enregistrements présentant une ressemblance avec la photographie de Lena, expliqua-t-il. Elle a trouvé Lena, elle t'a trouvée également, bien sûr, mais elle a aussi trouvé autre chose…
Il lui montra les photographies. Line les fixa pendant quelques secondes, puis en saisit une.
— Elle, c'est qui ? demanda-t-elle.
— Elle est née en 1980. Et elle porte le même prénom que toi, souffla-t-il.
— Elle s'appelle Line ? s'étonna-t-elle.
— Non, elle s'appelle Tia. Tia Alexane Anderson, précisa-t-il.
Line suivit du doigt la courbe du visage de la jeune fille sur la photographie, le cœur battant. Ses cheveux étaient blonds, mais un blond très clair, presque blanc. Et elle soupçonnait que ce n'était qu'une teinture. Ses cils étaient blancs, comme les siens. En revanche, ses yeux étaient gris.
— Elle me ressemble beaucoup, remarqua-t-elle. Celle-ci me ressemble un peu moins, fit-elle en prenant une autre photographie, mais si mes cheveux étaient blonds, je pense que bien des gens nous confondraient.
Les yeux de la jeune fille étaient d'un vert presque jaune, jade. Ses cheveux blond platine ondulaient légèrement.
— Cela m'étonnerait beaucoup. Elle est née en 1979, elle doit être presque centenaire, aujourd'hui, expliqua Lúka. Ira Katharina Jones. Disparue dans un accident de voiture en 1995, avec sa sœur Carrie.
Il lui tendit la dernière photographie. La femme devait avoir un peu plus de la vingtaine, et c'était de loin la plus belle des trois. Ses cheveux étaient d'un blond chaud, presque doré, et tombaient en boucles serrées sur ses épaules nues. Ses yeux avaient la même couleur que ceux de sa sœur : jade.
— Elle me fait penser à quelqu'un, commença Line en fronçant les sourcils.
— Ouais, quelqu'un que tu as embrassé, appuya Lúka d'un ton peu amène.
Sa sœur rougit et baissa les yeux.
— Tu as raison, elle ressemble à Ruan. Elle lui ressemble même beaucoup. C'est peut-être une simple coïncidence, avança-t-elle.
— Cela fait longtemps que je ne crois plus aux coïncidences, décréta Lúka. Sans compter que cette fille, Carrie, est la sœur d'Ira. Et Ira te ressemble. Une coïncidence pareille m'étonnerait beaucoup. Et tu sais ce qui m'a frappé ? Son deuxième prénom. Ylana.
— Ylana ? répéta-t-elle sans comprendre. C'est un prénom comme un autre, pourtant !
— L'ex-fiancée de Ruan s'appelait Ylana.
— Je t'en prie, Lúka. Il y a beaucoup de gens qui s'appellent Ylana.
— Peut-être, mais il n'y a pas beaucoup de gens qui s'appellent Ylana, qui ressemblent à Ruan, et qui en plus, te ressemblent. Et curieusement, elle a disparu dans un accident de voiture.
— Tu deviens paranoïaque, mon amour.
— S'il te plaît, Line, crois-moi, pour une fois ! soupira-t-il.
— D'accord, je te crois ! Mais que signifie tout cela, à ton avis ?
— Trame temporelle déformée, affirma Lúka.
Elle le regarda sans comprendre, et il secoua la tête. Elle reporta son attention sur la photographie de Carrie. Elle ressemblait à Ruan, c'était indéniable. Et autour de son cou…
— Lúka, tu as vu ce collier ?
— Un collier ?
Il lui reprit la photographie des mains. Carrie portait une simple chaîne argentée, à laquelle était attaché un pendentif triangulaire. Celui-ci brillait d'un étrange éclat. Ce n'était pas de l'argent, ni de l'or ou du platine. Non, ce métal-là était presque blanc. Quelque chose y était gravé, mais la photographie était trop petite pour qu'il puisse distinguer quoi que ce soit.
— Un pendentif triangulaire, conclut-il. Et ?
— Donne-moi les deux autres photographies, réclama sa sœur.
Il s'exécuta, comprenant où elle voulait en venir. Elle lui rendit la photographie de Tia Anderson, mais garda celle d'Ira Jones.
— Regarde, elle porte le même pendentif ! s'écria Line.
— Oui, parmi ses cinquante autres colliers, répliqua Lúka. Tu as le sens de l'observation. Je ferai agrandir les deux photographies. Cela ne veut peut-être rien dire. Elles sont sœurs, elles se prêtent sûrement leurs colliers.
— Tu as probablement raison, soupira-t-elle. Mais ce n'est pas tant le pendentif qui m'a surprise, c'est surtout le métal dans lequel il est fait.
— Comment tu sais qu'il s'agit de métal ? C'est peut-être simplement de l'ivoire, lui fit remarquer son frère.
— Non. Cet éclat particulier sous le flash… Tu sais à quoi ça me fait penser ?
Elle agita son poignet devant son visage, et la manche de son pull glissa, dévoilant le bracelet de métal noir.
***
Lyen, accroupie contre le mur, sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres. Il avait marché. Il était tombé droit dans le piège… La femme en noir serait satisfaite. Lentement, elle se releva et s'éloigna sur la pointe des pieds, regagnant la chambre de Mikhail. Elle avait promis à Line de veiller sur lui, et elle devait s'acquitter correctement de cette tâche. Le bébé était un cadeau inespéré : à présent, elle pouvait aller et venir à sa guise dans le laboratoire, et même Lúka ne se doutait de rien.
Elle l'attendait, ombre noire dans un coin de la pièce. Le bébé pleurait et tendit les bras vers elle lorsqu'elle entra. Elle le souleva hors de son berceau et le serra contre elle. Il se calma vite, même s'il lançait des regards inquiets vers la femme en noir.
— Alors, Liiine ? commença cette dernière.
— Votre plan a marché. Le pauvre est tout perdu. J'ai aussi eu droit au récit pathétique de son enfance malheureuse, soupira-t-elle. Un jour, il faudra que je lui fasse remarquer que mon enfance à moi était autrement plus triste que la sienne. Ce n'est pas lui que l'on a enlevé à sa famille et qu'on a enfermé dans une pièce minuscule !
— Mais tu auras ta vengeance, ne t'inquiète pas…
Elle tendit une main vers le bébé, qui se mit à pleurer, cachant son visage dans la robe de Lyen. Elle caressa ses cheveux, un sourire machiavélique sur son visage androgyne.
— Le petit a de bons instincts, commenta-t-elle. Comme son père.
— Line est un problème, avança Lyen. Cette femme se fait délibérément passer pour quelqu'un de stupide, et cela me perturbe. Elle est bien plus intelligente que ce qu'elle laisse croire. Même son frère ne mesure pas à quel point il se trompe sur son compte.
— Mais Line est une mère, Liiine. Et comme toutes les mères, elle a un point faible.
— Vous avez raison, reconnut Lyen.
Elle ne le savait que trop, elle qui avait été prête à mourir pour la liberté de ses enfants. Ses yeux se perdirent dans le vague. Cela faisait si longtemps ! Que faisaient ses enfants aujourd'hui ? Ludméa s'occupait-elle d'eux, comme elle le lui avait promis ? Une larme coula sur sa joue.
— Ne pleure pas, Liiine. Tes enfants étaient des monstres, et tu devrais être heureuse d'être débarrassée d'eux. Tu es responsable de ce qui arrive en ce moment, lui reprocha-t-elle. Si tu les avais tués lorsqu'il en était encore temps…
— Arrêtez ! souffla Lyen. Je vous interdis de traiter mes enfants de monstres ! Et les responsables, ce sont ceux qui ont mis ces bébés dans mon ventre ! Si vous vous permettez à nouveau de me parler ainsi, vous vous débrouillerez seule !
— Tu sais bien que c'est faux, Liiine. Tu nous aideras, car c'est pour toi le seul moyen d'avoir ta vengeance. Et la vengeance est ce qui te fait vivre. Tu seras récompensée, et tu sais que tu veux cette récompense-là plus que tout !
— Il souffrira ?
— Oh, oui, Liiine. Il souffrira.
— Il vient de parler de trame temporelle déformée, avança Lyen. Que s'est-il passé ? Qu'avez-vous fait ? Que sont ces photographies ?
— Ce sont des montages. Nous les avons disséminées dans la base de données militaire, pour semer le doute dans son esprit.
— Mais comment avez-vous fait pour insérer une photographie dans l'album de Line ? Et pourquoi 2021 ? Pourquoi 1980 ? 1979 ?
— Mais que dis-tu là, Liiine ?
— Les photographies que Lúka a trouvées dans la base de données ! Il dit que l'une de ces femmes ressemble à Ruan Paso !
La femme en noir releva ses paupières pour dévoiler des iris d'un violet profond. Ses sourcils se froncèrent.
— Il nous faut ces photographies, Liiine ! ordonna-t-elle.
— Elles sont dans la poche de sa chemise, je doute fort pouvoir…
— Tu feras ce que nous te demandons !
— Elles sont sans doute enregistrées dans son ordinateur ! avança Lyen.
— Ouiiiii… Très bien, Liiine. Si elles sont dans Z'arkán, nous les trouverons…
— Vous avez accès à Z'arkán ? s'étonna-t-elle. Je croyais que ce système était hautement protégé !
— Mais voyons, Liiine. Nous sommes Z'arkán.
Commentaires
1. Le samedi 23 décembre 2006 à 10:50, par Nantu
2. Le samedi 23 décembre 2006 à 12:31, par Ness
3. Le samedi 30 décembre 2006 à 23:49, par Yzabel
Ce commentaire a été modifié le 2006-12-31 00:34:17.
4. Le dimanche 31 décembre 2006 à 00:31, par Ness
5. Le dimanche 31 décembre 2006 à 09:13, par Yzabel
6. Le dimanche 31 décembre 2006 à 10:23, par Ness
7. Le dimanche 31 décembre 2006 à 22:05, par Olianea
8. Le dimanche 31 décembre 2006 à 23:28, par Tagada
9. Le dimanche 31 décembre 2006 à 23:34, par Ness
10. Le samedi 6 janvier 2007 à 11:30, par Nokori
11. Le samedi 6 janvier 2007 à 11:55, par Ness
12. Le samedi 6 janvier 2007 à 22:55, par Nokori
13. Le samedi 6 janvier 2007 à 23:20, par Ness
14. Le mardi 9 janvier 2007 à 16:58, par marie
15. Le mardi 9 janvier 2007 à 19:38, par Ness
16. Le mercredi 10 janvier 2007 à 16:31, par marie
17. Le mercredi 10 janvier 2007 à 18:43, par Rahan
Ce commentaire a été modifié le 2007-01-10 19:19:36.
18. Le mercredi 10 janvier 2007 à 19:02, par Rahan
19. Le mercredi 10 janvier 2007 à 19:23, par Ness
20. Le vendredi 12 janvier 2007 à 19:54, par Luminelya
21. Le vendredi 12 janvier 2007 à 22:17, par Ness
22. Le samedi 13 janvier 2007 à 12:32, par Rahan
Ce commentaire a été modifié le 2007-03-16 23:12:01.
23. Le mardi 13 mars 2007 à 10:39, par Pierre-Louis
24. Le vendredi 16 mars 2007 à 23:16, par Ness
Ce commentaire a été modifié le 2007-03-17 10:28:06.
25. Le samedi 17 mars 2007 à 10:16, par Pierre-Louis
26. Le samedi 17 mars 2007 à 10:32, par Ness
27. Le samedi 17 mars 2007 à 14:38, par Pierre-Louis
28. Le dimanche 18 mars 2007 à 10:53, par Ness
29. Le dimanche 18 mars 2007 à 11:52, par Pierre-Louis
30. Le jeudi 22 mars 2007 à 19:02, par Ness
31. Le lundi 27 août 2007 à 02:50, par Mélie
32. Le vendredi 31 août 2007 à 10:32, par Ness
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