CHAPITRE II

Lúka releva la tête, les joues encore mouillées, son rasoir à la main. Il s'observa dans le miroir, les sourcils froncés. Line avait raison : il maigrissait à vue d'œil. Et ces horribles cernes sous ses yeux ! Depuis combien de semaines n'avait-il pas eu une nuit complète de sommeil ? La plupart du temps, il dormait trois ou quatre heures, puis se réveillait et passait le reste de la nuit à se tourner et se retourner dans son lit, à repenser à tout ce qui lui arrivait, à craindre ce qui pourrait encore se produire. Line lui parlait à peine, et c'était tout juste si elle acceptait encore qu'il prenne son fils dans ses bras. Par contre, L.I., elle, avait le droit de le nourrir, avait le droit de le bercer pour qu'il s'endorme.

A cette pensée, il serra les poings. Pourquoi Line ne comprenait-elle pas que cette femme n'attendait que le moment de se venger ? Qu'elle voulait les détruire ? Chaque fois qu'il essayait de lui en parler, elle secouait la tête et lui lançait un regard méprisant. Leur relation s'était dégradée, et à présent, la seule chose qui les rapprochait encore était leur fils Mikhail. Elle trouvait qu'il se négligeait, et elle n'avait pas tout à fait tort. Il passait parfois plusieurs jours sans se doucher et portait souvent les mêmes vêtements pendant une semaine.

Mais aujourd'hui, il s'était rasé de près et avait lavé ses cheveux. Il avait mis la chemise qu'elle préférait et l'eau de Cologne qu'elle lui avait offerte. Il se força à sourire à son reflet, même si l'homme qui lui faisait face dans le miroir était loin de susciter son approbation. Son teint avait pris une couleur légèrement cendreuse, et ses boucles noires tombaient sans trop d'entrain sur son front. Les cernes rendaient ses grands yeux presque globuleux et lui donnaient un air machiavélique qu'il aurait peut-être apprécié dans d'autres circonstances. Cependant, pour tenter de reconquérir Line, un air machiavélique était certainement la chose qu'il désirait le moins. Non, l'homme dans le miroir aurait plutôt mérité une grimace.

Lúka soupira. Si seulement il parvenait à dormir un peu ! Mais ses nuits étaient peuplées de cauchemars. Il entendait cet horrible bruit métallique et voyait son père s'approcher de lui, les yeux fous, la gorge ensanglantée. Et lorsque Lúka ouvrait la bouche pour crier, il n'en sortait que d'affreux gargouillis mouillés… Son père brandissait alors un scalpel et se mettait à rire.

C'était sans doute le prix à payer. Il avait tué son père. Même si ce n'était que pour protéger Line et le bébé, même si ce n'était que pour être enfin libre, il avait commis l'irréparable. Et maintenant, il devrait porter le poids de cette culpabilité sur ses épaules pour le reste de ses jours.

Il passait de plus en plus de temps à travailler sur Z'arkán. Le système était au point, il n'avait théoriquement plus besoin de s'en occuper, sauf pour les éventuelles nouvelles versions, qui n'étaient pas encore à l'ordre du jour. De toute façon, sa charge de travail restait limitée : Z'arkán était un système auto-évolutif, qui ne nécessitait aucune intervention de sa part pour améliorer ses performances et résoudre les problèmes qui survenaient de temps à autre. Lúka aurait aimé percer le mystère des fluctuations qui se produisaient périodiquement dans la demande d'énergie du système. Cependant, cela le confrontait aux étranges interférences qui parasitaient les enregistrements de la cellule de Lyen, et même si l'horrible grincement métallique ne s'était jamais plus fait entendre, il appréhendait de travailler sur ces fichiers. Il était impuissant face à ce problème qui le dépassait. Z'arkán non plus ne pouvait pas expliquer l'augmentation en demande d'énergie de son unité centrale. Finalement, Lúka passait plus de temps à déprimer et à bavarder avec l'intelligence artificielle qu'il avait créée qu'à réellement travailler, mais cela, Line n'avait pas besoin de le savoir. Parler avec Z'arkán était étrangement réconfortant. Elle avait le visage de la femme qu'il aimait, mais jamais ses yeux ne se teintaient de mépris. Elle ne lui reprochait rien. Elle le comprenait.

Luka ne faisait pas que perdre son temps en bavardages inutiles, non. Chaque minute, chaque heure qu'il passait en compagnie de Z'arkán contribuait à former la personnalité de son intelligence artificielle. Il travaillait actuellement sur un système de stimuli électriques pour améliorer encore son hologramme, un projet auquel les industries Zyxan Technologies s'intéressaient de près. Malgré son contrat d'exclusivité avec Microsoft, Luka avait accepté de se lancer dans cette folle entreprise, plus pour le plaisir du nouveau défi qui s'offrait à lui que pour l'envie de trahir William, son meilleur ami. Bientôt, il ne pourrait plus seulement voir Z'arkán, il pourrait aussi la toucher. Quelques années auparavant, il aurait refusé un pareil projet. Il aurait trouvé cela malsain, inquiétant, même. Mais les choses avaient changé. Line avait changé.

***

Line habillait Mikhail en chantonnant. Son fils grandissait, et il ressemblait de plus en plus à Lúka. Ses cheveux bouclaient, noirs de geai comme ceux de son père. Le vert de ses yeux avait pris une teinte plus vive, qui contrastait avec ses cils foncés et sa peau claire. Mikhail était un bébé magnifique.

Elle se tourna vers Lyen et lui sourit.

— Tu peux le surveiller quelques minutes ? Il faut que je me change.

— Bien sûr ! répondit la femme en tendant les bras pour prendre le bébé.

Mikhail essaya aussitôt d'attraper ses tresses rousses en babillant. Il était étonnamment précoce pour un enfant de cinq mois, cependant, aucune des deux femmes ne pouvait s'en douter : Line ne s'était jamais occupée de bébés avant son fils, et Lyen était bien trop jeune lorsqu'elle avait été enlevée pour se rappeler sa sœur Cali.

Line ôta son pull et son pantalon, sans prendre la peine de quitter la pièce, et enfila une robe noire.

— Qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle.

— J'aime mieux celle avec les fleurs. Tu es trop maigre pour mettre une robe comme celle-ci, Line.

— Tu as raison, soupira-t-elle. Je ferais peut-être mieux de me mettre en jeans.

— Ton frère sera déçu, répliqua Lyen.

Line haussa les épaules, mais essaya la robe que la femme lui conseillait. Elle lui allait mieux, certes, cependant, elle était tout de même une taille trop grande.

— Depuis quand tu souhaites le bonheur de Lúka, toi ? rétorqua-t-elle, sans détacher les yeux de son reflet dans le miroir.

— Je n'ai pas dit que je souhaitais son bonheur. Ce n'était qu'une simple constatation. Et je te trouve plus belle dans la robe à fleurs, c'est tout, décréta Lyen.

— Quand cesserez-vous vos disputes ridicules, tous les deux ? Cela fait seize ans, bientôt dix-sept, que ça dure. Je pense que si tu faisais un effort et qu'il en faisait un également, cela se passerait mieux. Vos relations s'amélioreraient.

— Et alors ? Je le déteste et il me déteste. C'est très bien comme ça.

— Lyen, il te frappe sans cesse, et tu passes ton temps à le narguer. C'est très bien comme ça ? répéta-t-elle, incrédule.

— Il me frappe parce qu'il a besoin de défouler sa colère et sa peur sur quelqu'un.

— Je ne sais pas. Mais j'aimerais bien que cela cesse. Cette haine vous détruit tous les deux.

Elle se tourna vers Lyen et ses yeux glissèrent sur sa lèvre tuméfiée. Elle secoua la tête doucement.

— Tu veux que je tresse tes cheveux ? proposa Lyen.

— Non, Lúka préfère quand mes cheveux sont libres. Est-ce que je suis présentable ?

— Tu es beaucoup trop belle pour lui, rétorqua-t-elle. Il ne te mérite pas.

— Tu sais, Lyen, la vie n'a pas toujours été simple pour lui. Je ne dis pas que cela excuse son comportement envers toi, mais cela explique bien des choses, avança Line. Je crois qu'il y a dix-sept ans, il a eu peur de se retrouver à ta place. Il ne supportait pas plus que moi la façon dont notre père traitait les captives, cependant, Père l'a forcé à s'occuper de toi et de ta sœur. Pour le briser, sans doute. Je pense qu'il a choisi de te détester pour ne pas souffrir du mal qu'il te faisait.

— Et moi, je pense que tu ne le connais pas aussi bien que ce que tu crois, conclut Lyen.

***

Lúka passa le bras autour du cou de Line et lui sourit. Elle était si belle, dans cette robe noire à fleurs rouges !

— Je t'aime, Line, lui dit-il.

Elle leva son visage vers le sien et il l'embrassa doucement. Elle eut un léger mouvement de recul au contact de ses lèvres et il n'insista pas, peiné. Cela devenait de pire en pire. Dans le landau, Mikhail se mit à pleurer et Lúka fit mine de vouloir le prendre dans ses bras. Sa sœur s'interposa, puis rougit.

— Prends-le, avança-t-elle en laissant retomber ses mains.

Il hésita un instant, déconcerté par l'attitude de Line. Finalement, la jeune femme souleva le bébé hors du landau et le serra contre elle. Il se calma aussitôt.

— Je peux le prendre ? demanda Lúka.

Elle lui confia leur fils, qui recommença à brailler de toute la force de ses poumons. Lúka le berça contre lui, lui parla, mais rien n'y faisait.

— On dirait qu'il a peur de moi, déclara-t-il, le visage défait.

Line reprit Mikhail. Après quelques instants, il dormait à nouveau paisiblement. Elle le recoucha dans le landau et remonta la couverture sur lui. Elle évita de croiser le regard de son frère.

— Line, pourquoi est-ce que Mikhail pleure dès que je veux le prendre ?

— Je ne sais pas.

— Ne me mens pas.

— Peut-être qu'il n'est pas assez habitué à toi, supposa-t-elle.

— A qui la faute ? Dès que je veux le prendre dans mes bras, tu te précipites pour m'en empêcher, lui reprocha-t-il.

— Non, c'est faux !

— Et avec L.I., il pleure aussi ?

— Je t'ai déjà dit de ne pas l'appeler comme ça ! répliqua-t-elle, les sourcils froncés.

— Réponds à ma question ! Est-ce qu'il pleure quand elle le prend ?

Line baissa les yeux et secoua la tête.

— Non, il ne pleure pas. Il ne pleure qu'avec toi.

Lúka sentit son cœur se déchirer. Qu'était-il en train de lui arriver ? Line refusait qu'il la touche, leur fils pleurait dès qu'il voulait le prendre dans ses bras… Qu'avait-il fait pour mériter cela ?

Ils marchèrent quelques minutes en silence, le vent faisant voler les cheveux de Line autour de son visage aux traits doux. Lúka l'observait du coin de l'œil. Elle était si belle ! Il mourait d'envie de la serrer contre lui, de l'embrasser, mais il savait que son corps se crisperait au contact du sien, que le mépris et le dégoût rempliraient ses yeux verts. Elle ne le repousserait peut-être pas, cependant, elle se forcerait à accepter son étreinte, et il le sentirait.

Soudain, il s'arrêta net. Elle se tourna vers lui, étonnée.

— C'est toi ! souffla-t-il. C'est à cause de toi que Mikhail pleure dès que je veux le prendre !

— Pardon ?

— Tu ne peux pas supporter que je le prenne dans mes bras. Il est lié à toi, il le sent !

— Tu dis n'importe quoi, rétorqua-t-elle.

Mais une légère teinte de rouge avait coloré ses joues, et elle avait détourné les yeux.

— Lorsque je prends Mikhail et que tu ne le sais pas, il ne pleure pas. Mais dès que tu es dans la même pièce que moi, il se met à brailler lorsque que je le touche. C'est étrange comme sa réaction me rappelle la tienne, insinua-t-il.

— Comment peux-tu prétendre une chose pareille ?!! s'écria-t-elle.

Elle plongea ses yeux dans les siens, furieuse. Le tissu de sa robe claquait contre ses jambes nues, et ses cheveux flottaient devant son visage. Elle les chassa, agacée. Lúka tendit une main vers elle et lui caressa la joue. Aussitôt, Mikhail se mit à pleurer.

— Tu vois, lâcha-t-il. Tu ne le fais peut-être pas consciemment, mais tu le fais.

Elle secoua la tête, les yeux écarquillés.

— Oh, Lúka, je…

Elle se tut. Il n'y avait rien à dire.

— Il y a trop de vent pour se promener, décréta son frère. Le bébé risque de prendre froid, et toi aussi. Regarde comme tu es habillée !

Les yeux de Line se remplirent de larmes, et elle se précipita dans ses bras, tremblante. Il la serra timidement contre lui et caressa ses longs cheveux blancs.

— Mais qu'est-ce qui m'arrive ? se lamenta-t-elle. Pourquoi est-ce que je te fais tout ce mal ?

— Ça va s'arranger, Line, lui assura-t-il.

— Et si ça ne s'arrange pas ? s'inquiéta-t-elle, son visage levé vers le sien.

Une larme commençait à couler sur sa joue. Il la chassa du pouce, et l'embrassa doucement. Elle se crispa et s'écarta.

— Je suis désolée…

Il lui sourit pour lui montrer que ce n'était pas si grave, qu'il ne souffrait pas tant que ça, après tout. Elle se serra à nouveau contre lui et se mit à pleurer.

— Je sais que je te fais du mal ! Je m'en veux tellement, Lúka ! J'ai envie que tu m'embrasses, mais dès que tu me touches, je ne peux pas m'empêcher de te repousser. Il y a eu des hauts et des bas depuis la naissance de Mikhail, et je pensais que c'était normal. Une sorte de dépression post partum, comme ils appellent ça. Tu vois de quoi je parle ?

Il hocha la tête, la gorge serrée.

— Mais depuis quelques semaines, il n'y a plus que des bas, Lúka. Et ça me fait peur.

***

— Line, je crois qu'il va falloir que tu ailles voir Ruan Paso à ma place, avoua Lúka. Je ne suis vraiment pas en état de le faire. Il suffit que quoi que ce soit se passe mal, et je serai incapable de mener à bien cette mission.

Line regarda son frère. Son air désespéré et légèrement honteux confirma ce qu'elle craignait : il était sérieux. Elle l'attira contre elle et il enfouit son visage au creux de son cou.

— Je suis désolé, murmura-t-il. Je ne sers plus à rien. Je suis faible et lâche.

— Non, c'est faux ! lui assura-t-elle en lui caressant tendrement les cheveux.

— Tu ne veux plus de moi, lui reprocha-t-il en plongeant ses yeux dans les siens.

Elle détourna son regard et s'écarta de lui en soupirant.

— Ça n'a rien à voir, protesta-t-elle.

— Si, ça a tout à voir, rétorqua-t-il. Tu me repousses, tu ne veux plus que je te touche ! Je me sens encore plus misérable.

— Donc, tout ce qui arrive est ma faute ? insinua Line.

— Je n'ai pas dit ça !

— Mais tu l'as pensé !

— Je t'en prie, ma chérie, ne nous disputons pas une fois de plus ! Ces discussions ne mènent à rien. Et nous nous faisons souffrir inutilement.

Line ne répondit rien et baissa la tête. Lúka chercha à l'embrasser, mais elle se leva soudain et fit quelques pas, le visage sombre.

— Très bien, j'irai voir ce Ruan Paso, et j'espère qu'après, tout cela sera bel et bien terminé. Ne t'avise pas de me refaire un coup comme celui-ci, Lúka. La prochaine fois que tu t'amuses à faire des conneries, je ne serai plus là pour les rattraper.

***

Line observait Ruan, fascinée. Il ressemblait à son frère, mais son visage était plus mature, presque plus masculin. Sa peau était plus foncée que celle de Luka : à mi-chemin entre un bronzage bien établi et un léger métissage, donnant à la blondeur de ses cheveux un caractère un peu inattendu. Elle avait du mal à détacher ses yeux des siens, et rougit lorsqu'il lui sourit.

— Eh bien, Line, je crois que nous avons terminé. J'ai été plutôt surpris de votre visite, je pensais que Lúka tiendrait à venir, mais visiblement, il est très occupé…

— Oui, il a pas mal de choses à faire en ce moment, répondit-elle en baissant les yeux.

Ruan quitta sa chaise et vint la rejoindre, s'appuyant contre son bureau. Elle leva son visage vers le sien et lui sourit à son tour. Il y eut un silence gêné ; c'était le quatrième depuis le début de leur conversation. Line se demanda soudain ce qu'elle ressentirait en l'embrassant. Il lui faisait de plus en plus penser à Lúka, et cela n'était sans doute pas sans rapport avec son pouvoir si proche du sien. Il avait quelque chose de rassurant. Elle n'avait jamais connu aucun autre homme que son frère et son père, et la curiosité la dévorait. Serait-ce comme embrasser Lúka ?

— Ruan, Lúka vous a-t-il déjà parlé de moi ? demanda-t-elle en se levant de sa chaise à son tour.

— Oui, quelquefois. Mais il ne m'avait pas dit à quel point vous êtes belle, ajouta-t-il avec un petit sourire.

— Vous me trouvez belle ? s'étonna-t-elle. Je me trouve assez quelconque.

Ruan la déshabilla presque du regard et ses joues s'empourprèrent. Line portait une robe noire, moulante et plutôt courte. Sa peau était bronzée, mais il savait que ce n'était que l'effet de la crème couvrante que Lúka et elle mettaient pour passer inaperçus au milieu des Alphiens à la peau brune. Line avait camouflé ses cheveux sous un drôle de chapeau noir marqué d'un logo qui ne lui était pas inconnu, et quelques mèches blanches encadraient son visage fin. Elle ressemblait à Lúka, même si Ruan n'aurait pas su dire en quoi. Ils avaient les mêmes yeux, c'était un fait. Et Line, en toute objectivité, était une femme magnifique. Le genre de femmes qu'il n'aurait pas hésité une seconde à tenter de séduire, en temps normal. Mais il était avec Ludméa, à présent, et elle était unie à Lúka. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une étrange attirance pour elle, teintée d'un peu de crainte et de fascination.

— Vous êtes très belle, répéta Ruan.

Line passa ses bras autour de son cou et posa ses lèvres sur les siennes. Surpris, il se laissa faire. Ce baiser n'avait rien de désagréable, mais lui semblait assez irréel. Il avait connu nombre de femmes plutôt entreprenantes — Ylana en faisait partie —, cependant, Line était différente. Presque malgré lui, il la serra contre lui, ses mains au creux de sa taille si fine. Sa bouche avait un petit goût de menthe, qui l'étonna un peu. Enfin, après quelques secondes, il reprit ses esprits et la repoussa doucement, même s'il mourait d'envie de prolonger leur baiser. Il aimait Ludméa, et il s'était juré de lui rester fidèle. Line écarquilla les yeux et rougit.

— Je crois que ce n'est pas une très bonne idée, commença-t-il.

La femme se détourna, les yeux brillants de larmes, et courut vers la porte de son bureau. Son chapeau tomba au sol, libérant ses longs cheveux blancs. Un instant, elle sembla sur le point de revenir sur ses pas pour le récupérer, mais elle écrasa sa main sur la plaque digitale et la porte s'ouvrit. Elle disparut sans se retourner. Ruan soupira et passa une main dans ses boucles blondes. Si Lúka apprenait ce qui s'était passé, il le tuerait.

***

Line pleurait, le visage enfoui dans l'oreiller, ses frêles épaules secouées de sanglots. Lyen, la voyant revenir complètement bouleversée, avait tiré Mikhail de son berceau, et avait quitté la pièce avec lui, pour la laisser seule un moment. Elle lui en était reconnaissante. Lúka travaillait sur Z'arkán, il ne savait sans doute même pas qu'elle était rentrée. Elle priait pour ne pas qu'il vienne la rejoindre, elle ne pourrait pas supporter de le voir.

Elle avait embrassé Ruan ! Pourquoi avait-elle fait cela ? Avec le recul, son geste lui paraissait idiot, insensé. L'homme avait sans doute pensé la même chose, puisqu'il l'avait repoussée. Jamais plus elle ne pourrait retourner le voir ; elle aurait bien trop honte. Et Lúka l'apprendrait forcément. Il en souffrirait. Pourquoi lui faisait-elle toujours autant de mal ? Il l'aimait, et elle le remerciait en embrassant un homme qu'il méprisait ! Il lui avait fait confiance, et elle l'avait trahi !

Le baiser qu'elle avait échangé avec Ruan — qu'elle lui avait volé, plutôt — n'était pas désagréable, pourtant, elle n'avait rien ressenti. Lorsque Lúka l'embrassait, son cœur s'accélérait, son esprit s'ouvrait au sien. Etait-ce parce qu'elle l'aimait ? Mais si elle l'aimait, pourquoi avait-elle embrassé Ruan ? Par curiosité ? Par défi ? Pour faire du mal à son frère ? Pour se faire du mal à elle-même ?

Elle se redressa et sécha ses larmes. Dans le tiroir de la table de chevet, elle farfouilla jusqu'à tirer du désordre organisé une paire de ciseaux. Ils n'avaient l'air de rien, mais la lame était régulièrement aiguisée par ses soins. Lentement, elle passa le métal froid sur sa peau, se mordant les lèvres. L'entaille se remplit de sang. Elle ferma les yeux et inspira profondément. Les battements de son cœur se calmaient déjà… Elle allait dire la vérité à Lúka. Dans l'état actuel des choses, elle ne prenait pas beaucoup de risques. Leur relation aurait difficilement pu être pire.

***

— Lúka ? appela-t-elle.

Son frère leva les yeux des lignes de code sur lesquelles il travaillait. Line se tenait dans l'embrasure de la porte, vêtue d'un de ses chandails. Les manches étaient trop grandes pour elle et couvraient presque entièrement ses mains. Il fronça les sourcils. Elle avait recommencé…

— Je ne savais pas que tu étais rentrée. Comment ça s'est passé ? demanda-t-il d'un ton neutre.

— Très bien. J'ai fait tout ce que tu m'as demandé.

Elle s'avança vers lui et il vit que ses yeux étaient rougis. Elle avait pleuré.

— Line, je sais que tu t'étais attachée à eux, commença-t-il, mais tu…

— Non, cela n'a rien à voir, coupa-t-elle.

Il prit son bras gauche entre ses mains et releva la manche du chandail. Elle détourna les yeux et il soupira.

— Ma chérie, pourquoi te fais-tu du mal comme cela ?

Il lui ouvrit ses bras et elle s'assit sur ses genoux. La tête au creux de son épaule, elle se mit à sangloter.

— Je suis désolée, Lúka, je ne voulais pas… Pardonne-moi !

— Line, je t'en prie, ce n'est pas pour moi que tu dois arrêter ça, c'est pour toi !

— Non, ce n'est pas ça ! Je… J'ai embrassé Ruan.

Lúka se figea, et la main qu'il avait avancée pour caresser la joue de Line retomba, comme anesthésiée.

— Tu as quoi ?!! gronda-t-il.

— S'il te plaît, ne crie pas ! Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça, mais… Je te demande pardon !

Il la repoussa et elle tomba sur le sol avec un petit cri de douleur.

— Va-t-en, je ne veux plus te voir ! hurla-t-il.

— Lúka, je t'en prie ! supplia-t-elle. C'est toi que j'aime !

— Mais c'est lui que tu as embrassé ! Tu refuses que je te touche, et tu embrasses cet imbécile ! Je vais le tuer !

— Non, il n'a rien fait, c'est moi !

Elle se redressa et tenta de se blottir à nouveau dans ses bras, mais il se releva et s'éloigna de quelques pas.

— Je te demande pardon ! pleura-t-elle.

— Va te faire foutre ! Je ne veux plus te voir ! répéta-t-il. Si Ruan t'attire tant que ça, tu n'as qu'à aller habiter sur Lambda ! Je te faisais confiance ! Tu es ma femme, Line !

Il se détourna, bouleversé.

— Je ne l'aime pas ! Je me fiche complètement de lui ! Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça ! Je crois que je voulais savoir ce que je ressentirais en embrassant un autre que toi ! murmura-t-elle, sentant que ses explications incohérentes ne faisaient qu'empirer la situation.

— Eh bien maintenant tu le sais ! répliqua-t-il. Mais t'es-tu demandé ce que moi je ressentirais si tu embrassais un autre homme ?

— Et moi, qu'est-ce que j'ai ressenti lorsque tu m'as abandonnée pour Nato ?

— Ne mélange pas tout ! C'est toi qui m'as laissé ! rétorqua-t-il. Et cela t'a tellement fait souffrir que tu t'es dit que tu voulais me le faire payer, c'est ça ? Tout ceci s'est passé il y a des années !

— Non, c'est faux ! Je t'en prie… Je t'aime !

— Moi aussi, je t'aime. Mais je crois que nous ne devrions pas être ensemble, ajouta-t-il. Nous nous faisons du mal, un peu plus chaque jour. Tu ne veux pas de moi, et je ne peux pas le supporter. J'ai des sentiments, je ne suis pas juste un bibelot que tu peux remiser quand tu en as marre de le voir ! Chaque fois que tu refuses que je t'embrasse, que je te prenne dans mes bras, cela me fait souffrir. Et je n'en peux plus.

— Lúka ! Je… Prends-moi dans tes bras, je ne te repousserai pas ! Laisse-moi une chance de me racheter, je t'en prie ! J'ai été stupide, pardonne-moi ! Prends-moi contre toi, s'il te plaît ! Je te promets que tout sera comme avant…

— Peut-être, mais je n'en ai pas la moindre envie. J'en ai assez de devoir supporter tes sautes d'humeur ! Non, je suis sérieux. Nous devrions nous séparer, cela vaut mieux. Je te dégoûte, je le vois bien. Et je ne suis pas persuadé d'avoir encore envie d'être avec toi.

Line cacha son visage dans ses mains et se laissa tomber au sol en sanglotant. Lúka baissa les yeux. La douleur de sa sœur lui pesait, mais sa colère était encore bien plus grande. Comment avait-elle pu embrasser Ruan ?!!

— S'il te plaît, Lúka, pardonne-moi ! répéta-t-elle.

— Je ne peux pas. Je n'arrive pas à croire que tu aies pu me faire ça ! Nous sommes mari et femme, Line ! Tu as dit oui ! Tu as juré fidélité !

— Je sais… Je suis désolée… Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça… Mais ce n'était qu'un baiser !

— Un baiser que tu me refuses depuis des mois ! lui fit-il remarquer.

— Je… J'avais besoin de temps… Tu as changé, et… J'avais besoin d'être sûre que ce que je ressentais pour toi n'était pas uniquement une conséquence du lien télépathique qui nous unissait ! Ruan Paso a le Don, lui aussi. J'ai pensé que si je l'embrassais, je saurais si mes sentiments pour toi venaient de là ! tenta-t-elle d'expliquer, avant de se rendre compte qu'encore une fois, elle empirait les choses.

— Ah ? Tu as pensé tout cela avant de l'embrasser ? Cela m'a l'air d'être quelque chose que tu avais préparé depuis longtemps…

— Non, je te jure ! Je… Mais je suis sûre, maintenant ! Je t'aime ! Je t'aime vraiment ! Et pas seulement à cause de notre lien !

Les yeux de Lúka se remplirent de larmes. Il se détourna.

— Et tu as mis dix-neuf ans à te rendre compte de ce que j'ai compris dès notre premier baiser ?

— Je ne suis pas comme toi, Lúka ! Tu es beaucoup plus intelligent ! Tu as toujours été le meilleur ! Tu as toujours été celui qui prenait les bonnes décisions, et moi celle qui gâchait tout !

— Tu me reproches d'être amoureux de toi ? Ce n'est pas de ma faute si je n'ai pas eu besoin d'aller embrasser quelqu'un d'autre pour être sûr de mes sentiments envers toi ! rétorqua-t-il. Je croyais que tu m'aimais aussi. Si j'avais su que tu n'étais avec moi que parce que tu n'avais pas le choix, je ne t'aurais jamais demandé de m'épouser légalement ! Je ne t'aurais jamais demandé de garder Mikhail, ajouta-t-il d'une voix presque inaudible.

— Arrête ça ! cria-t-elle. Tu n'as pas le droit de regretter la naissance de notre fils !

— Tu ne me laisses plus l'approcher, de toute façon ! Je peux à peine le prendre dans mes bras quand tu es dans la même pièce que nous ! On dirait que tu prends plaisir à m'enlever tout ce qui m'est cher ! insinua-t-il.

— Lúka, s'il te plaît, ne m'accuse pas de ça ! Tu sais bien que c'est faux !

— Je n'en suis plus persuadé, conclut-il.

Il fit lentement glisser son alliance, et la tint quelques instants entre ses doigts, la regardant d'un air étonné, comme s'il la voyait pour la première fois. Puis, il la lâcha et elle tomba sur le sol avec un petit bruit métallique.

Lúka !!! hurla télépathiquement sa sœur.

Il porta la main à son crâne et grimaça. Elle se leva d'un bond et le soutint alors qu'il vacillait. Ecarquillant les yeux, elle se rendit compte qu'elle visualisait soudain la barrière mentale qui l'empêchait de s'ouvrir à elle. C'était grossier et elle aurait dû la remarquer bien plus tôt. Cela aurait sans doute été le cas si elle ne l'avait pas repoussé si rapidement, et si elle ne s'était pas repliée sur elle-même.

— Oh, mon amour, qui t'a fait ça ? murmura-t-elle.

— Laisse-moi ! protesta-t-il faiblement.

— Pas question !

Elle ferma les yeux et se concentra. Instinctivement, elle serra sa main dans la sienne, pour le rassurer. Ce serait très douloureux… Puis, elle prit une profonde inspiration et tenta de faire voler en éclats la barrière qui bridait l'esprit de son frère. Lúka gémit et ses jambes cédèrent. Line s'accrocha à sa chemise pour l'empêcher de tomber.

— Arrête, tu me fais mal ! se plaignit-il.

Le coup avait entamé la barrière, mais elle était encore bien présente. La jeune femme frappa à nouveau, plus fort. Lúka essaya de la repousser, cependant, elle le tenait d'une poigne de fer, mentalement et physiquement.

— Si je retrouve le salaud qui t'a fait une chose pareille, je le tue ! marmonna-t-elle.

Ses forces l'abandonnaient et des taches de couleur dansaient sous ses paupières closes. Il tomba au sol et elle tomba avec lui. Mais elle devait finir ce qu'elle avait commencé. Elle frappa, encore et encore. Lúka pleurait comme un enfant, et elle devait lutter pour ne pas sentir l'horrible douleur qu'elle lui infligeait.

— Line, s'il te plaît, arrête ! la supplia-t-il. Je te demande pardon !

Enfin, elle s'écroula contre lui, les larmes coulant sur ses joues. Il délirait, en revanche, cette fois, elle pouvait percevoir ses pensées. La barrière était tombée. Elle s'allongea contre lui et caressa tendrement ses cheveux.

— Je suis désolée. Pardonne-moi d'avoir été aveugle à ce point ! J'aurais dû te protéger, comme tu l'as toujours fait avec moi !

— J'ai mal… gémit-il. Ne me laisse pas !

Elle approcha son visage du sien et l'embrassa doucement.

— Jamais, Lúka. Jamais !

***

— La fille était plus forte que ce que nous pensions, remarqua la femme en noir. Mais cela ne fait rien. Nous parviendrons tout de même à nos fins.

Lyen hocha la tête, peu convaincue. La barrière mentale avait commencé par donner de bons résultats, mais maintenant, ils n'étaient guère plus avancés : Line se doutait de quelque chose, et elle se méfierait. Il leur faudrait trouver une autre solution.

— L'avantage, c'est qu'à présent, nous avons trouvé son point faible, Liiine.

— Son point faible ? répéta Lyen, sans comprendre.

— Oui… Si nous ne pouvons pas l'attaquer directement, nous attaquerons sa sœur. Et son fils.

La femme sourit, et ce sourire glaça le sang de Lyen.