CHAPITRE PREMIER

Lyen attendait, les yeux fermés, les mains posées sur son ventre tendu. Elle n'était vêtue que d'une fine chemise de nuit et ses jambes nues se balançaient doucement dans le vide. La pièce n'était pas particulièrement chaude et elle frissonnait un peu. Le Fils avait dit qu'il n'en avait que pour une dizaine de minutes, cela devait bientôt faire une demi-heure qu'il était parti, la laissant là, assise sur le lit où sa sœur était morte six ans plus tôt.

Il allait faire naître ses enfants. Le moment était venu. Elle ne voulait pas que ce soit lui, cependant, personne ne tenait compte de ses désirs et de ses craintes, ici. Il lui avait adressé son plus horrible sourire, un sourire qui était presque une promesse : il lui ferait mal. Elle lui pardonnait sans peine. A sa place, elle aurait fait de même. Elle ferait de même lorsque le moment serait venu.

Depuis quelque temps, il la frappait de plus en plus souvent. Les jours où son visage n'était pas tuméfié se comptaient sur les doigts d'une main. Elle avait appris à ne plus ressentir la douleur, et se délectait de la peur et de la détresse qu'elle percevait en lui. Line la soignait et sermonnait son frère, mais ce qu'elle ne comprenait pas, ce qu'elle ne comprendrait sans doute jamais, c'est que Lyen aimait être battue autant que Lúka aimait la battre. Chaque coup nourrissait la haine qui grandissait en elle, repoussait les limites de ce qu'elle accepterait de faire lorsque ce serait son tour. Alors elle lui souriait, et il frappait, jusqu'à ce que le sang coule. Toujours son visage, toujours ses lèvres. Lyen savait qu'il aurait pu la tuer, qu'il aurait pu frapper bien plus fort encore. Lúka en était parfaitement conscient lui aussi, pourtant, il retenait ses coups. Il voulait l'humilier, pas lui briser la mâchoire. Depuis seize ans, leurs rapports n'avaient fait que se dégrader. Line leur demandait de cesser ce combat inutile, mais ni son frère ni elle n'en avaient la moindre envie. Elle l'avait vu pleurer, elle l'avait vu faible, lâche, terrorisé, rampant devant son père. Elle l'avait méprisé. Il avait vu en elle le symbole de ce qu'il craignait de devenir, il l'avait détestée pour cacher sa souffrance. Elle était restée forte alors qu'il faiblissait, il l'avait haïe de plus en plus. Et tous deux avaient leur orgueil. Ce combat ne cesserait jamais.

Les bébés bougeaient dans son ventre, et elle sentait très nettement leur présence télépathique, comme elle sentait celle de Line ou celle de Lúka. Depuis les visites de cette mystérieuse femme aux cheveux de ténèbres, ses facultés psychiques avaient décuplé. À présent, elle était capable de percevoir quelques-unes des pensées du Fils, mais faisait tout ce qui était en son pouvoir pour le lui cacher. Son petit secret devait être gardé jusqu'à ce que le moment soit venu.

Peu à peu, elle gagnait la confiance de Line. La Fille la laissait même nourrir son bébé ou le garder lorsqu'elle s'absentait. Lyen détestait Mikhail autant qu'elle détestait ses parents, même si elle savait que cette haine était injustifiée. Il n'avait rien fait. Il n'était qu'un nourrisson de deux mois, dont la vie se résumait à dormir, manger, pleurer. Pourtant, dès qu'elle le prenait dans ses bras, elle sentait ses muscles se crisper. Sans qu'elle puisse vraiment dire pourquoi, il lui faisait peur. Cet enfant n'avait rien de naturel, avec ses cheveux noirs et ses yeux d'un vert déjà si vif. Lyen savait qu'il ressemblerait au Fils, et pas seulement physiquement. Il serait cruel, comme lui.

***

— Line, tu sais bien que j'ai besoin de toi ! s'écria Lúka. Je ne peux pas faire une césarienne tout seul, et il n'y a personne d'autre qui puisse m'aider !

Line lui tourna le dos, les épaules crispées, la mâchoire serrée. Lúka s'approcha d'elle et caressa doucement ses cheveux. Elle le repoussa.

— Tu me demandes d'abandonner notre fils ! Qui est-ce qui va le garder ?

— Je t'en prie, ma chérie. Ce ne sera pas long ! Et il ne risque rien, ici !

— Lúka, s'il te plaît, ne me force pas à faire ça.

Elle lui fit face et leva son visage vers le sien. Elle était terrifiée. Pourquoi n'avait-il pas ressenti sa peur ?

— Line, tu ne seras pas obligée de regarder ! Il faudra juste que tu me passes les instruments dont j'aurai besoin ! insista-t-il.

Elle hocha la tête lentement et il l'attira contre lui. Elle tremblait un peu.

— Ce n'est pas la césarienne qui te fait peur, je me trompe ? lui demanda-t-il.

— Non, Lúka. Ce qui me fait peur, c'est que depuis le jour où tu as entendu l'enregistrement de la chambre de Lyen, je n'arrive plus à ressentir tes pensées. J'ai l'impression que tu es un étranger, pour moi. Et toi non plus, tu ne ressens plus les miennes, n'est-ce pas ?

Il la serra plus fort dans ses bras, soucieux. Elle disait vrai. Il ne percevait plus rien d'elle, ou seulement à travers une épaisse brume. Alors qu'avant, il leur suffisait d'un regard pour se comprendre, ils avaient de plus en plus de mal à communiquer. Et Lúka avait la très nette impression que ses facultés télékinésiques diminuaient. Il n'osait pas en parler à Line. Cela l'inquiéterait, et elle n'avait pas besoin de ce fardeau supplémentaire. Elle avait déjà assez de souci avec Mikhail. De lourds cernes soulignaient ses grands yeux verts et elle avait perdu du poids. Il faisait de son mieux pour l'aider avec le bébé, mais le Projet Z'arkán réclamait une attention quasiment constante, tant au niveau des mises à jour et améliorations qu'au niveau des conférences que William et lui devaient faire quasiment chaque semaine. Peut-être que la diminution de leurs facultés psychiques n'était due qu'à leur fatigue à tous les deux ? Lúka l'espérait, cependant, il savait au fond de lui qu'il n'en était rien. C'était sans doute bien pire que cela. Il caressa les longs cheveux de sa sœur, sentant son souffle dans son cou. Elle tremblait un peu.

— Oh, Line, qu'est-ce qui est en train de nous arriver ?

***

Lyen sut qu'ils venaient une trentaine de secondes avant qu'ils ne passent la porte. Elle releva la tête et se tint bien droite, essayant de ne pas montrer sa peur. Et si Lúka décidait de se débarrasser d'elle une fois que les enfants seraient nés ? Et si elle avait fait tout cela pour rien ? Mais il n'était plus temps de se poser ce genre de questions ; Lúka entrait dans la pièce, suivi de sa sœur. Elle portait son fils dans ses bras, et Lyen fronça les sourcils. Pourquoi étaient-ils là ? La femme lui adressa un sourire qu'elle voulait réconfortant, et alla coucher son bébé endormi dans un petit berceau.

— Je vais assister Lúka pour la naissance des bébés, l'informa-t-elle.

Lyen se força à lui sourire. Line ne devait pas se douter de ses plans…

— Allonge-toi, L.I., et donne-moi ton bras, ordonna Lúka.

Elle s'exécuta, non sans lui avoir au préalable jeté un regard chargé de haine. Il s'empara d'une seringue et l'enfonça sans la moindre douceur dans la veine de son bras. Elle serra les dents pour étouffer son cri de douleur ; elle ne lui donnerait pas la satisfaction de lui montrer qu'il avait réussi à lui faire mal. Et puis, tout disparaissait déjà dans une brume cotonneuse. Line lui parlait, au loin, mais elle était incapable de comprendre le sens de ses phrases. Elle cligna des yeux, essaya de se relever, et se mit à tomber, tomber, tomber…

***

— Lúka, tu es sûr que tu veux faire cela ? demanda Line d'une voix un peu hésitante.

Son frère ne répondit pas, appliqué à ouvrir le ventre de Lyen.

— Je veux dire, ces bébés… Tu me dis qu'ils sont importants, mais tu es incapable de me dire pourquoi. Et si nous faisions une erreur ? Et si tout cela empire les choses ?

— Compresse, Line.

Elle épongea le sang, distraitement. Son esprit était entièrement occupé par ses doutes. Lúka se tourna vers elle, les sourcils froncés.

— Concentre-toi un peu, s'il te plaît. On n'est pas en train de faire du bricolage, là.

— Désolée. Mais tout cela m'inquiète. A quoi ces bébés vont-ils servir ?

— Line, je ne sais pas. Je t'ai déjà dit mille fois que je ne savais pas, soupira Lúka. Mais je sens que nous faisons ce qu'il faut. Ces enfants ont un rôle à jouer. Cela a peut-être un rapport avec les failles, avança-t-il.

— Tu disais qu'il n'y avait pas de failles, s'étonna-t-elle.

— Je pense que j'étais trop confiant, trop sûr de moi. La vérité, c'est que je n'en savais rien. Je t'ai dit cela pour te rassurer, à l'époque. Père était si sûr de ce qu'il affirmait, je n'osais pas le contredire. Je croyais tout ce qu'il disait, je ne réfléchissais pas trop par moi-même, s'excusa-t-il.

— Lúka, il te frappait quand tu donnais ton avis sur les sujets qui lui tenaient à cœur, lui fit-elle remarquer. C'est normal que tu aies eu peur de découvrir que sa vérité n'était pas forcément la vérité.

Il hocha la tête pensivement, ses mains s'activant dans le ventre de Lyen. Ses gestes étaient devenus automatiques, avec la force de l'habitude. Combien de césariennes avait-il pratiquées, au cours de toutes ces années ? Combien de bébés morts avait-il tirés du ventre de leur mère ? Il travaillait vite et bien, même s'il devait avouer que sa concentration n'était pas à son apogée. Trop d'événements étranges s'étaient produits au cours des derniers jours pour qu'il puisse rester serein, et la présence de sa sœur auprès de lui n'arrangeait rien. Trop conscient du manque cruel de leur lien télépathique, il ne pouvait s'empêcher de chercher à rétablir celui-ci, même si cela l'épuisait. Toute sa vie durant, il avait été lié à elle, avait perçu ses pensées. Le vide était trop conséquent, il devait le combler.

Line épongeait le sang, plongée dans un mutisme presque boudeur. Elle n'aimait pas les opérations. Leur père avait souvent réclamé son aide, et chaque fois, elle s'était exécutée de mauvaise grâce. Lúka aurait aimé ne pas avoir à lui demander de l'assister, cependant, il n'avait guère le choix. Il sortit le premier bébé et Line coupa le cordon. D'un geste habile et exercé, elle déboucha ses voies respiratoires et le nourrisson se mit à hurler. Elle le serra contre elle en souriant. Dans le coin de la pièce, Mikhail commença à pleurer.

— Quelle bonne idée tu as eue d'amener notre fils ici, lui reprocha Lúka, agacé.

— Je n'allais certainement pas le laisser tout seul pendant une heure, rétorqua-t-elle. Et puis, je ne te demande pas de t'occuper de lui, de toute façon.

Elle se dirigea vers le berceau et prit son fils contre elle. Lúka lui jeta un regard surpris lorsqu'elle revint à ses côtés, un bébé dans chaque bras.

— Tu réalises qu'il y a deux bébés, Line, n'est-ce pas ? Je ne sais pas si tu as envisagé le fait que je devrais recoudre L.I. au plus vite, et que par conséquent, tu devrais t'occuper de la fille également, se moqua-t-il.

— Lúka, tu es odieux.

— Et toi, tu n'as aucun sens pratique. Et on ne va certainement pas commencer une dispute ici, ajouta-t-il comme elle ouvrait la bouche pour répliquer.

Mikhail s'était calmé et le nouveau-né ne pleurait plus. Elle les coucha l'un contre l'autre dans le berceau et leur sourit. Ils se ressemblaient.

— Line, j'ai besoin de toi, appela Lúka.

Il lui mit la fillette dans les bras et coupa le cordon. Elle hurla et Line la berça doucement, lui murmurant des paroles douces et réconfortantes. Elle l'enroula dans une petite couverture, comme son frère, et en profita pour l'observer avec une sorte de fascination mêlée d'horreur : sous le sang et le vernix caseosa, les cheveux avaient la couleur de la neige. Elle était comme elle. Exactement comme elle. Line avait vu les photographies que son père avait prises d'elle peu après sa naissance, et cela ne faisait aucun doute : la fillette avait son visage.

***

Lyen se réveilla. La douleur était affreuse et lancinante, comme si quelqu'un s'était amusé à donner des coups de couteau dans son ventre. La vérité n'était pas si différente, d'ailleurs. Jamais elle n'avait eu aussi mal. Les larmes aux yeux, elle serrait les dents : elle ne lui montrerait pas qu'elle souffrait. De toute manière, il aurait pu lui donner des antidouleurs, et il ne l'avait pas fait ; cela montrait bien l'état d'esprit dans lequel il se trouvait. Il voulait qu'elle ait mal, qu'elle pleure, qu'elle crie.

Elle était seule dans cette grande pièce, mais sentait la présence de Lúka non loin. Il ne tarderait sans doute pas à venir la narguer avec son horrible sourire. Par contre, elle ne percevait ni Line, ni les bébés. Cela ne l'inquiéta pas. Il suffisait qu'ils se trouvent dans les chambres pour que leur aura psychique soit bloquée.

Lúka entra, le visage sombre. Un frisson parcourut son échine et elle tenta de se redresser pour lui faire face, mais la douleur était trop forte. Elle étouffa un gémissement et se laissa retomber sur le matelas dur, les yeux clos pour retenir ses larmes.

— L.I., j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, commença-t-il.

Elle releva ses paupières et le fixa sans ciller.

— Les bébés sont morts, lâcha-t-il.

— Non ! Ce n'est pas vrai ! répliqua-t-elle. Ils ne peuvent pas être morts ! Je les sentais vivre ! Jusqu'à ce que tu m'endormes, je les sentais !

— Ils sont nés vivants, mais ils avaient des malformations respiratoires. On ne s'en est pas rendu compte à l'échographie. Ils ont vécu quelques minutes, puis…

Il secoua la tête d'un air navré. Lyen, les yeux écarquillés d'horreur, le regardait sans comprendre. Ses bébés ? Ses bébés étaient morts ? C'était impossible ! Ils ne pouvaient pas mourir !

— Tu mens ! souffla-t-elle. Les bébés sont en vie ! Je le sais !

— L.I., je sais que c'est dur pour toi, mais c'est la vérité.

Sa voix était calme, un peu triste. Presque douce. Jamais encore elle ne l'avait vu comme cela. Il compatissait. Les bébés étaient-ils vraiment morts ? Elle ne pouvait pas l'accepter ! Pas après tout ce qu'elle avait vécu !

— Espèce d'ordure ! cria-t-elle. Tu as tué mes bébés ! Tu les as tués, je le sais !

— Voyons, L.I., réfléchis un peu. Pourquoi aurais-je fait cela ? C'est moi qui les ai mis dans ton ventre. Ces enfants, c'était mon projet, pas celui de mon père ! Leur mort est un échec pour moi. Jamais je n'ai voulu ce qui est arrivé !

Lyen plissa ses paupières pour empêcher ses larmes de couler. Lúka la regardait, le visage triste. Il mentait. Il mentait forcément.

— Ils ne sont pas morts, insista-t-elle. Tu veux me faire croire qu'ils le sont pour me les enlever !

— L.I., depuis quand ai-je besoin de te faire croire quelque chose pour agir selon mes plans ? Si j'avais voulu t'enlever tes enfants, je l'aurais fait. Je ne vois pas l'intérêt de monter tout un scénario ridicule : tu me hais déjà. Tu n'as rien à dire, ici. C'est moi qui commande. Si tes enfants avaient été en vie, je te les aurais enlevés tôt ou tard. Mais ce n'est pas le cas. Ils sont morts.

Elle serra les poings. C'était faux !

— Je veux voir leurs corps ! S'ils sont morts comme tu le dis, je veux pouvoir tenir leurs corps contre moi et m'en rendre compte par moi-même.

— Enfin… Tu sais que cela n'arrangera rien ! Pourquoi veux-tu te faire du mal comme cela ? Ils sont morts, où est l'intérêt de voir leurs corps ? Cela ne servira qu'à te faire encore plus de peine ! tenta-t-il de la raisonner.

— Et alors ? Depuis quand te préoccupes-tu de la peine que quelque chose pourrait me causer ? Je croyais que ton but dans la vie était de me faire du mal !

Il s'assit sur le rebord du lit, près d'elle. Elle eut un mouvement de recul qui lui arracha un gémissement de douleur.

— L.I., s'il te plaît, ne te rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà. A quoi cela rimerait-il de voir les corps de ces bébés ? Ils sont morts ! Je te jure que je te dis la vérité ! Je ne te mentirais jamais sur ça ! Pas après la naissance de mon fils ! Si Mikhail était mort-né, crois-tu que j'aurais souhaité que Line voie son corps sans vie ? Pour qu'elle en fasse des cauchemars pendant des semaines ? Pour qu'elle pleure en serrant contre elle le cadavre de notre enfant ? Quand les enfants de Nato sont nés, j'ai refusé qu'elle les voie. Je ne voulais pas qu'elle souffre encore plus.

Lyen baissa les yeux. Il semblait tellement sincère ! Pourtant, elle ne pouvait pas le croire. Il lui avait menti si souvent ! Et puis, il s'agissait de ses enfants ! Des enfants qu'elle avait aimés pendant les longs et difficiles mois de sa grossesse ! Lúka mentait forcément !

— Lúka, je veux voir les corps. Ne me demande pas de te supplier, fit-elle doucement.

Il la regarda, ses yeux verts étrangement doux. Puis, il hocha la tête et se releva.

— Très bien, L.I. Je vais les chercher…

Il revint quelques minutes plus tard avec deux petits corps enveloppés dans une couverture blanche. Lyen retint un cri d'horreur. Ainsi, c'était vrai ? Tout était vrai ? Ses enfants étaient vraiment morts ? Ils étaient là, emmaillotés dans cette couverture ? Les mains tremblantes, elle prit le premier corps qu'il lui tendait. Elle repoussa le tissu pour regarder le visage du nouveau-né, et gémit.

— Non ! Non, je ne veux pas ! Je t'en supplie, Lúka, dis-moi que ce n'est pas vrai ! Dis-moi que tu vas les ramener à la vie ! Que tu vas les sauver ! pleura-t-elle.

— Je suis désolé. Je ne peux rien faire, tu le sais.

Il voulut reprendre le corps du bébé, mais elle s'y accrocha avec désespoir et secoua la tête.

— Laisse-la moi. Je veux la garder près de moi, au moins quelques heures !

— Non, c'est hors de question. Je ne peux pas te laisser faire ça, refusa-t-il.

— Alors donne-moi son frère ! Je veux le voir, lui aussi !

— Ce n'est pas une bonne idée, soupira-t-il.

Mais il reprit le corps de la fillette et lui confia celui de son fils. Elle repoussa à nouveau la couverture, dévoilant le visage inerte du petit garçon. Elle éclata en sanglots et serra le corps sans vie contre le sien. Ils étaient morts. Ils étaient morts tous les deux, et elle était toujours là. Pourquoi ne l'avaient-ils pas laissée mourir, elle aussi ? Pourquoi lui avaient-ils fait subir cela ?

Lúka lui enleva doucement des bras le corps de son fils et elle ne fit pas un geste pour l'en empêcher.

— Lyen, je suis désolé, murmura-t-il.

— Va-t-en, salaud ! Va-t-en ! Je ne veux plus te voir ! Quatre fois ! Quatre fois j'ai porté vos monstres, quatre fois je les ai aimés, et quatre fois on me les a enlevés ! C'est la dernière fois, tu m'entends ! Si tu oses me remettre ces bébés dans le ventre, je les en enlèverai moi-même ! hurla-t-elle.

La douleur était insoutenable, mais à présent, Lyen ne la sentait plus. Tout ce dont elle était consciente, c'était qu'une fois de plus, elle avait porté ses enfants à terme pour les perdre quelques heures plus tard. Et tout cela, c'était la faute de Lúka. Il payerait.

***

Line pleurait doucement, blottie sous la chaude couverture de laine brune. Lúka vint s'asseoir auprès d'elle et passa un bras autour de ses frêles épaules, mais elle se dégagea.

— Je n'y arrive pas, Lúka ! C'est trop dur ! Regarde-moi ! J'ai perdu quatre kilos en moins d'un mois !

— Chérie, je t'en prie… Tu sais qu'il n'y a pas d'autre solution !

Elle se tourna vers lui. Ses cheveux étaient trop longs : elle n'avait plus le temps de les lui couper, et il ne pensait jamais à aller chez le coiffeur. Lui aussi avait maigri et de profonds cernes assombrissaient ses yeux fatigués. Son visage était émacié et ses pommettes saillaient sous sa peau trop pâle. Line ne se regardait plus dans le miroir : elle savait qu'elle y découvrirait le même tableau.

— Je n'arrive plus à m'occuper de Mikhail, soupira-t-elle. C'est trop dur, répéta-t-elle. Je ne dors plus, je n'ai même plus le temps de manger !

— Tu veux qu'on engage une nourrice ? proposa Lúka.

— C'est hors de question.

— Mais seulement pour quelques mois ? Le temps que tout cela soit fini ?

— Lúka, je ne vais pas abandonner mon fils !

Il caressa tendrement ses cheveux. Line ferma les yeux.

— Je les perds, déclara-t-elle. Par poignées. Je n'ose même plus les brosser, le matin.

— Line, toutes les femmes perdent des cheveux après la grossesse, je te l'ai déjà expliqué. C'est normal. Tu prends les médicaments que je t'ai donnés ?

Elle secoua la tête et resserra la couverture autour d'elle.

— Je ne les supporte pas. Ils me rendent malade, et me font vomir le peu que j'avale. Lúka, je n'en peux plus !

Il l'attira contre lui et elle se recroquevilla dans ses bras en frissonnant.

— J'ai froid… J'ai constamment froid, se plaignit-elle. Je t'avais demandé de monter le chauffage…

— Je l'ai fait. Il est à vingt-cinq, je ne peux pas le monter plus. Tu es anémique, Line. Si tu ne prends pas ces médicaments, rien ne s'arrangera.

Elle se dégagea de son étreinte et lui lança un regard noir.

— Et toi, hein ? Toi, qu'est-ce que tu fais pour m'aider ? Tout ce qui arrive, c'est ta faute ! Tu crois que c'est facile de s'occuper d'un bébé, peut-être ? C'est toi qui te lèves toutes les nuits ? C'est toi qui prépares les biberons ? Qui changes les couches ? Qui t'occupes du bain ?

— Tu sais qu'avec Z'arkán, je…

— Mais je me contrefous de Z'arkán ! Il n'y a plus que ça qui compte pour toi ! Tu pourrais me regarder crever que tu ne bougerais pas le petit doigt ! cria-t-elle.

— Arrête, c'est faux, et tu le sais ! Tu n'as pas le droit de dire ça ! Je travaille comme un fou pour ce projet !

— C'est ton projet ! Ce sont tes projets ! Et moi, que suis-je, dans tout cela ? C'est toujours toi qui décides de tout ! J'en ai marre ! Je ne suis que ta bonniche, ici !

— Ça suffit, j'en ai assez entendu, décréta Lúka.

Il se releva et commença à s'éloigner, furieux.

— C'est ça, laisse-moi seule ici, et va la retrouver ! Va retrouver Z'arkán ! Tu t'en fiches bien de mes problèmes ! Tout ce qui compte, c'est cette saleté de programme ! pleura-t-elle.

— Pourquoi fais-tu ça, Line ? soupira-t-il. Pourquoi me fais-tu du mal comme cela ?

Il se tourna vers elle et plongea ses grands yeux tristes dans les siens.

— Oui, évidemment, c'est toujours de ma faute ! cracha-t-elle. Maintenant, c'est moi qui te fais souffrir !

— Line, tu ne me parles plus ! Ça recommence comme il y a six ans !

— Mais je ne peux plus te parler ! Quand le ferais-je ? Quand avons-nous du temps pour nous deux ? J'essaie de te parler, j'essaie de te faire comprendre que je vais mal, et toi, tu me dis que tu vas engager une nourrice pour s'occuper de Mikhail ! Mais ce n'est pas notre fils, le problème, tu ne le vois pas ?

Il revint s'asseoir auprès d'elle, les yeux baissés.

— Line, je suis désolé. Je te demande pardon. Je ne savais pas que ce serait si dur…

— Tu passes toutes tes nuits dans cette pièce froide, à parler avec ta création, et pendant ce temps, je dois guetter les pleurs et préparer les biberons ! Je n'en peux plus, Lúka.

Il voulut l'embrasser, mais elle se détourna.

— Et ça, aussi. Je n'arrive plus à supporter que tu me touches.

— C'est à cause de la naissance de Mikhail, avança-t-il. Dans quelques semaines, tout sera différent. Je comprends que tu n'aies pas envie.

— Non, Lúka. Tu ne comprends pas. J'ai pas dit que je n'avais pas envie de faire l'amour avec toi, j'ai dit que je ne supportais plus que tu me touches, rectifia-t-elle.

Il recula comme si elle l'avait giflé, les yeux agrandis de stupeur. A présent, il se remémorait toutes les fois où il avait voulu l'embrasser et où elle s'était dégagée gentiment, prétextant avoir quelque chose d'urgent à faire ou n'avoir pas la tête à ça. Elle ne supportait plus qu'il la touche ?!!

— Je… Je te dégoûte ? murmura-t-il.

— Non, bien sûr que non !

— Alors, tu ne m'aimes plus ?

— Si !

— Mais pourquoi ?

— Je ne sais pas, souffla-t-elle. Depuis la naissance de notre fils, je suis troublée. Je ne ressens plus ce que tu ressens, je ne perçois plus tes pensées comme avant, je me sens vide, creuse. Lúka, cela fait si longtemps que nous sommes amants ! Et je n'ai eu que toi, toute ma vie ! Nous avons toujours eu ce lien si spécial ! Nous nous comprenions sans même nous parler, nous pouvions tout partager sans un mot… Et maintenant, je suis perdue. J'ai peur, ajouta-t-elle.

— Moi aussi, Line, avoua-t-il. Nous nous disputons de plus en plus souvent, simplement parce que nous ne savons plus communiquer. Mais c'était comme cela, il y a six ans. Tu allais mal, et nous ne pouvions plus nous parler.

Elle secoua la tête d'un air triste.

— Non, c'était différent. C'était moi. Je t'empêchais de me parler. C'était moi qui refusais le contact. Je ne te permettais plus de ressentir mes émotions.

— Toi ? s'étonna-t-il. Mais pourquoi ?

— Une crise d'adolescence tardive, peut-être ? Je ne sais pas. Je crois que je ne voulais pas que tu voies à quel point j'allais mal, et je t'ai repoussé. Et quand je me suis rendue compte que j'avais fait une erreur, j'ai été trop fière pour le reconnaître, et je t'ai laissé partir. Mais aujourd'hui, tout est différent. Quand je t'ai dit oui, il y a quelques mois, je le pensais vraiment. C'est avec toi que je veux vivre, c'est avec toi que je veux être. Je t'aime. C'est juste que… Il va nous falloir apprendre à vivre autrement.

Il acquiesça.

— Je ne sais pas ce qui s'est passé, Line. J'ai l'impression que quelqu'un m'a mis des œillères que je suis incapable d'ôter. On dirait que toutes mes facultés psychiques diminuent de jour en jour. Je ne serai bientôt même plus capable de faire bouger la salière, plaisanta-t-il.

— Oh, Lúka, mon amour… Que t'est-il arrivé ?

Il enfouit son visage dans son cou et elle passa ses mains dans ses boucles noires. Il souffrait. Et à présent, elle comprenait pourquoi il passait tout son temps avec Z'arkán. Il avait peur de ce qui était en train de lui arriver et il ne pouvait supporter d'être incapable de communiquer avec elle.

— Cela vient de moi, n'est-ce pas ? soupira-t-il. Toi, tu as gardé toutes tes facultés ?

— Oui. Pour moi, rien n'a changé. Si ce n'est que je ne peux plus rien ressentir de toi.

— C'est depuis que j'ai entendu cet enregistrement. Tout a commencé à changer à partir de cet instant.

— Lúka, ne sois pas ridicule. C'est sans doute la fatigue. Tout s'arrangera, avec le temps.

— Tu crois ça ? Tu ne veux même plus que je t'embrasse ! lui fit-il remarquer.

Elle rougit.

— Reste avec moi, ce soir, proposa-t-elle.

— Non, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

— Lúka, bonne idée ou pas, je ne peux pas te regarder t'enfoncer comme cela. Tu as besoin de moi, et tu le sais.

— Bien sûr que j'ai besoin de toi, Line !

Il se redressa et la regarda. Elle lui sourit et caressa sa joue. Il ne s'était pas rasé depuis deux jours et le contact la surprit un peu. Son frère n'avait jamais négligé son apparence jusqu'alors. Elle ferma les yeux et l'embrassa, nerveuse. Ses lèvres étaient douces, et elle retrouvait le goût familier de ses baisers. Ce n'était pas si différent, mais il manquait quelque chose.

— Alors ? demanda Lúka, inquiet.

— C'était…

— Bizarre, compléta-t-il comme elle ne se décidait pas.

— Oui. Mais pas désagréable, ajouta-t-elle.

— C'était incomplet, précisa son frère.

— C'est ce que ressentent tous les autres, Lúka. Il faudra nous y faire, décréta-t-elle.

— Tu m'en veux ?

Elle lui jeta un drôle de regard, puis comprit que sa question était sincère. Elle soupira et l'attira contre elle, le serrant fort dans ses bras.

— Mais non, idiot. Je t'aime, et tu le sais. Ce n'est pas parce que ce n'est pas parfait que ce n'est pas bien.

— Line, je suis désolé, s'excusa-t-il. Je te fais du mal et tu ne mérites pas tout cela. Je te demande pardon.

— Plus que deux mois, rétorqua-t-elle avec un pauvre sourire. Allez, viens, on va se coucher. Avec un peu de chance, on aura deux heures tranquilles devant nous.

Elle se releva, et son pull trop grand dévoila son épaule frêle. Lúka l'enlaça, sentant ses côtes sous ses doigts. Il la berça contre lui, les larmes aux yeux.

— Oh, Line, qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que je t'ai fait ?

***

Lyen la repoussa brutalement et elle chancela, manquant tomber. Line lui lança un regard étonné, mais s'éloigna d'elle.

— Qu'est-ce qui te prend, Lyen ? lui reprocha-t-elle.

— Tu le sais bien, espèce de menteuse ! cria-t-elle. Tu as volé mes bébés ! Tu m'a pris mes enfants !

— Je t'en prie, ne dis pas de bêtises ! Ils sont morts !

— Non, c'est faux ! Regarde-toi ! Tu n'as plus que la peau sur les os, et ton frère est comme toi ! Ce n'est pas facile de nourrir trois bébés, n'est-ce pas ? De s'occuper d'eux, jour et nuit ! insinua-t-elle.

— Lyen, je ne sais pas de quoi tu parles ! rétorqua Line. Je suis malade, c'est pour cela que je suis si maigre.

— Tu mens ! Où les caches-tu ? Où caches-tu mes bébés ?

— S'il te plaît, reprends-toi ! Tu me fais peur !

— Ah oui ? C'est dommage ! Que me ferais-tu si je prenais ton fils ? Si je te disais qu'il était mort, pour te le voler ?

Line baissa la tête et se mit à pleurer.

— Lyen, arrête ça ! supplia-t-elle.

— J'ai entendu un bébé pleurer, cette nuit ! Non, je ne dormais pas, et ton imbécile de frère avait oublié de verrouiller la porte !

— Tu mens, rétorqua Line. Le verrouillage de la porte est automatique, mon frère n'a rien à voir là-dedans. Pourquoi me fais-tu cela, Lyen ? Tes enfants sont morts ! Jamais je n'aurais pu te les enlever !

— Toi, non. Mais ton frère, sans aucun doute ! Il a pris mes enfants et te les a donnés ! appuya-t-elle. Ce sont les miens, Line, tu n'as pas le droit de me les prendre !

— Tu as tenu leurs corps entre tes mains ! Tu les as vus de tes propres yeux ! Ils sont morts ! Arrête !

Line se laissa aller contre le mur et enfouit sa tête au creux de ses bras. Lyen la toisa avec haine.

— Cette nuit, je suis sortie de ma cellule et je me suis promenée dans les couloirs. J'ai entendu un bébé pleurer, et ce n'était pas ton fils !

— Non ! Non, tu as dû rêver ! C'était Mikhail ! souffla-t-elle.

— Es-tu en train d'insinuer que je ne reconnais pas les pleurs de ton fils ?

— Arrête, tu me fais peur, répéta Line. S'il te plaît, arrête !

Lyen la regarda. Ses longs cheveux blancs étaient emmêlés et sa robe flottait lamentablement sur son corps maigre. Line leva ses grands yeux verts et les plongea dans les siens. Sa bouche tremblait légèrement.

— S'il te plaît, Lyen. Crois-moi.

— Je sais ce que j'ai entendu, conclut la femme avant de tourner les talons. Mes enfants ne sont pas morts et je le sens ! s'écria-t-elle depuis le couloir.

 

Le poing de Lúka s'écrasa sur sa mâchoire. Lyen se réfugia dans un coin de sa cellule, essuyant le sang qui coulait de ses lèvres. Il s'approcha d'elle et la frappa à nouveau, les yeux brillants.

— C'est la dernière fois, tu m'entends ! cria-t-il. La dernière fois que tu oses poser la main sur elle !

— Va te faire foutre ! rétorqua Lyen.

Le coup suivant la fit tomber au sol. Elle cracha un peu de sang et se redressa en souriant.

— Qu'est-ce que tu me feras, Lúka ? Tu me frapperas à nouveau ? C'est tout ce que tu sais faire !

— Je t'ai avertie, L.I. Si tu la touches, je te tue !

— Elle a volé mes enfants ! se défendit Lyen.

— Tu dis n'importe quoi ! Tes enfants sont morts ! Cela fait déjà trois mois, je pensais que tu te serais mis ça dans le crâne ! Ils sont morts !

— Non, c'est faux ! Je les ai entendus !

Lúka secoua la tête avec dédain.

— Tu ne me crois pas, n'est-ce pas ? Et laisse-moi te dire une chose, ton Z'arkán ne fonctionne pas aussi bien que tu le penses ! ajouta-t-elle.

— Tu es folle, décréta-t-il. A présent, tu vas venir avec moi et tu vas faire des excuses à ma sœur !

— Je refuse !

— Mais tu n'as pas le choix !

Il ponctua sa phrase d'un coup de poing plus violent que les autres et lui arracha un cri de douleur. Il vit les larmes dans ses yeux et se dit qu'il avait bien fait. Elle le méritait.

***

— Line, je te demande pardon pour tout à l'heure, murmura Lyen.

Line leva les yeux et réprima un cri d'horreur. Le visage de la femme était ensanglanté. Une de ses paupières, enflée, ne s'ouvrait plus.

— Lúka ! cria-t-elle. Pourquoi lui as-tu fait ça ?

Son frère haussa les épaules. Elle s'approcha de lui et le gifla violemment. Il ne cilla pas.

— Va-t-en ! Et ne t'avise plus de la toucher !

— Tu ne comprends pas qu'elle te manipule ? Elle te déteste, et elle n'attend que le moment de te faire du mal !

— Je suis assez grande pour me débrouiller seule ! Comment as-tu pu la frapper ainsi ? Elle est sans défense !

— Je t'interdis de la laisser s'approcher de notre fils !

— Tu es fou ! C'est à toi que je devrais interdire d'approcher Mikhail ! rétorqua-t-elle. Maintenant, va-t-en, je ne veux plus te voir !

— Line, je t'en prie, crois-moi ! insista-t-il.

Il s'avança vers elle, mais elle le repoussa avec une grimace de dégoût. Elle se pencha sur la femme agenouillée sur le sol et lui caressa doucement les cheveux.

— Je vais m'occuper de toi, Lyen… Je te demande pardon… Je ne le laisserai plus te frapper, lui assura-t-elle.

— Je suis désolée de m'être emportée contre toi, s'excusa-t-elle. Je ne voulais pas te faire peur…

— Je sais, ma chérie. Je ne t'en veux pas. Viens, je vais soigner tes blessures…

Line l'aida à se relever, et Lyen se retourna pour faire face à Lúka, ses lèvres ensanglantées s'étirant en un sourire narquois.