EPILOGUE

La femme lui parlait. Elle venait lui rendre visite de plus en plus souvent, maintenant. Lyen n'avait plus peur d'elle : elle savait qu'elle ne lui voulait pas de mal. Elle était avec elle, elle était contre Lúka. Et elle lui avait promis une vengeance.

Lyen, les mains posées sur son ventre rebondi, écoutait attentivement. La femme utilisait la langue de son peuple, qu'elle maîtrisait parfaitement — mieux encore qu'elle-même, ce qui n'était guère étonnant considérant qu'elle avait été enlevée à l'âge de six ans. Pourtant, elle n'était pas du Royaume d'Eaven : ses pupilles étaient rondes, comme celles de Lúka et de Line. Sa voix avait un étrange écho presque métallique, et la façon dont elle prononçait son prénom — Liiine — lui rappelait quelque peu la Fille. C'était probablement la seule ressemblance, car cette femme avait peu en commun avec Line. Elle était plus grande, plus androgyne, et tout en elle appelait les ténèbres. Le voile sans reflet de ses cheveux noirs touchait le sol et encadrait son visage de cire, dépourvu d'expression.

La première fois que Lyen l'avait vue, c'était le jour de la naissance de Mikhail, deux mois plus tôt. Le Fils et la Fille l'avaient laissée seule dans le laboratoire, pendant qu'ils allaient à leur soirée stupide. Lúka avait verrouillé la porte de sa cellule, non sans lui avoir d'abord décoché son plus horrible sourire. Un peu après minuit, Lyen avait senti une présence dans sa cellule. Senti n'était peut-être pas le mot, car étrangement, la femme ne dégageait pas d'aura psychique, contrairement à tous les gens qu'elle avait rencontré au cours de sa vie.

***

Les chiffres lumineux dans le mur indiquaient 00h23 et Lyen était occupée à les fixer sans pouvoir trouver le sommeil lorsque quelque chose les brouilla. Une ombre se pencha sur elle, et malgré l'absurdité de cette constatation, Lyen comprit qu'elle n'était plus seule. Elle savait que c'était impossible : Lúka et Line étaient à leur soirée et personne ne pouvait pénétrer dans le laboratoire. De plus, si la porte de sa cellule avait été ouverte, elle l'aurait entendue. Ce n'était pas le genre du Fils de lui faire de mauvaises surprises de ce style. C'était impossible, et pourtant, il y avait quelqu'un dans la pièce avec elle.

— Ne crains rien, Liiine, déclara l'apparition de sa voix métallique. Nous ne te voulons aucun mal.

Lyen se recroquevilla contre le mur, ses grands yeux agrandis d'effroi. Elle voyait bien, dans le noir. Et ce qu'elle voyait de la femme ne contribuait pas à la rassurer. Et elle avait dit "nous". Lyen avait beau parcourir la pièce du regard, la deuxième personne restait introuvable. Ses dents s'étaient mises à s'entrechoquer, et le bruit résonnait beaucoup trop dans le silence pesant de la cellule.

— Nous sommes venues te trouver car nous partageons un but commun, reprit-elle.

— Un but commun ? répéta Lyen, malgré la frayeur qui l'habitait. Mais qui êtes-vous ?

— Cela n'a pas d'importance. Sais-tu ce qu'est Z'arkán, Liiine ?

Z'arkán, ce sale ordinateur. Elle en avait peur, et savait que Line non plus n'était pas à l'aise lorsque l'hologramme apparaissait dans tous les coins du laboratoire au moment où elle s'y attendait le moins. Lyen trouvait d'ailleurs que la Fille avait encore plus de raisons qu'elle de craindre Z'arkán. Après tout, c'était son visage qu'il habitait de son éclat bleu-argenté. Elle hocha la tête timidement. Oui, elle savait ce qu'était Z'arkán.

— Bien…

La femme souleva ses paupières sur des iris violets et la regarda attentivement.

— N'aie pas peur, Liiine…

Lyen frissonna. Elle n'aimait pas la façon dont cette femme répétait son nom, sans cesse, à la fin de presque chacune de ses phrases. Pourquoi le faisait-elle, d'ailleurs ? Il ne risquait pas d'y avoir confusion, vu qu'elles étaient seules dans cette cellule.

— Tu aimes les monstres qui sont dans ton ventre, Liiine ?

— Ce sont mes enfants ! s'écria la femme.

— Ne les aime pas trop. Ils mourront, de toute façon. Ils mourront tous. Tous les Enfants de l'Ô.

Pour la première fois depuis qu'elle avait commencé à parler, Lyen vit une émotion teinter le visage diaphane de la femme : de la haine. Mais une haine qui se colorait de plaisir. Malgré sa panique grandissante, elle ne put retenir ses mots. Elle était en train de parler de la mort de ses enfants, et elle souriait ! Cela balaya sa peur d'un seul coup.

— Tout le monde meurt un jour, rétorqua-t-elle sèchement.

— Liiine, as-tu regardé Lúka et Line ? Les as-tu bien regardés ?

— Oui, bien trop souvent à mon goût.

— Cela fait plus de quinze ans, Liiine. Quinze ans. Ils n'ont pas changé.

Lyen haussa les épaules, mais inconsciemment, elle posa une main sur son ventre, comme pour protéger ses enfants de l'affreuse vérité.

— Lorsque Mikhail de l'Orme a créé DELO Corporation, il ne savait pas que tout irait si loin. Nous ne le savions pas non plus. Mais il n'est pas encore trop tard, Liiine. Le futur n'est pas immuable.

— Pourquoi me dites-vous tout cela ?

— Tu n'aurais jamais dû exister, Liiine. Ta famille aurait dû disparaître et toi également. Dans cet univers modifié, tu n'aurais jamais dû vivre.

Tu n'aurais jamais dû exister, Liiine. Cette phrase n'était pas un reproche, n'était pas une insulte déguisée. C'était une simple constatation. Le ciel est bleu, Liiine. Tu n'aurais jamais dû vivre, Liiine. Lyen sentit la chair de poule recouvrir ses bras et se tassa encore un peu plus contre le mur.

— Les failles ne sont pas à prendre à la légère. Il y en a déjà bien trop. L'univers devient instable, Liiine.

Ses yeux violets brillaient dans l'obscurité et ses cheveux flottaient, vaporeux, à ses pieds. Il n'y avait pas de vent, pourtant. Lyen, en baissant les yeux, aperçut une longue mèche noire qui semblait ramper vers elle comme un serpent de ténèbres. Elle se demanda ce qui se passerait si elle tendait une main pour la toucher, puis se ravisa. Il y avait des choses qu'il était préférable d'ignorer.

— Que penses-tu de Lúka, Liiine ? demanda la femme.

Le visage de Lyen se déforma sous la haine.

— Je le hais, cracha-t-elle. Un jour, je le tuerai !

— Oh, non, tu ne le tueras pas, contra-t-elle. Mort, il ne nous serait d'aucune utilité. Et puis, Liiine, ne trouves-tu pas que la mort serait encore bien trop douce pour lui ? Ne préférerais-tu pas qu'il souffre pour l'éternité ?

Lyen sourit.

— Nous allons bien nous entendre, Liiine.

***

La femme lui sourit et ses yeux violets devinrent soudain plus clairs. Ses cheveux sans reflet tombaient sur sa robe noire, lourds et raides. Lyen avait toujours été intriguée par l'impression de noirceur qui se dégageait de cette chevelure. Les boucles de Lúka aussi étaient noires, pourtant, elles n'avaient pas cette curieuse absence de relief. C'était comme… C'était comme si quelqu'un avait découpé l'univers à l'endroit des cheveux de cette femme et qu'il n'était resté que le néant. Une comparaison absurde, certes. Pourtant, c'était la seule manière dont Lyen parvenait à expliquer ce qu'elle ressentait.

— Si tu mènes à bien ta mission, Liiine, nous t'offrirons ce que tu souhaites le plus au monde…

Les mots qui sortaient de sa bouche ne correspondaient pas exactement au mouvement de ses lèvres. Parfois, ses cheveux ou sa robe traversaient le montant d'acier du lit de Lyen. Et qu'importe l'endroit où elle se trouvait et la luminosité de la pièce, elle ne projetait pas d'ombre. En un sens, cette femme lui rappelait l'hologramme de Z'arkán, ce qui expliquait ses apparitions soudaines. Mais un jour, le tissu de sa robe avait très nettement effleuré sa jambe. Et Lyen s'était dit que tout était bien plus compliqué que ce qu'elle avait imaginé.

— Ce que je souhaite le plus au monde ? répéta-t-elle.

— Un enfant, Liiine. Un enfant bien à toi, que tu élèveras, que tu aimeras. Un enfant qui vivra.

***

Lúka entra soudain dans la pièce, les cheveux en bataille et les yeux légèrement cernés. S'occuper d'un bébé de deux mois n'était pas de tout repos. Lyen leva son visage vers lui, méprisante.

— A qui tu causes, L.I. ? demanda-t-il.

— Mais à personne, L52, lui répondit-elle.

Il cilla et ses yeux s'écarquillèrent.

— C'est Line qui t'a dit ça ?

Lyen se contenta de sourire d'air narquois. Il s'avança vers elle et son sourire s'effaça. Un peu.

— Ne me touche pas, menaça-t-elle.

— Tu me donnes des ordres, maintenant ?

Elle souffla sur une mèche rousse qui flottait devant ses yeux. Depuis son retour au laboratoire, Lúka ne lui avait pas encore coupé les cheveux. Visiblement, cela ne l'amusait plus. Ils étaient maintenant bien assez longs pour qu'elle les tresse, mais cette fois-ci, c'était elle que cela n'amusait plus. Lyen, princesse d'Eaven, était morte. Elle plongea ses yeux dans les siens et se mit à rire. Il la frappa brutalement et elle porta ses doigts à sa bouche. Un peu de sang colorait sa salive.

— Tu te crois le plus fort, Lúka. Tu te crois le plus fort parce que tu frappes une femme sans défense. Une femme enceinte de sept mois, en plus. Tu es pitoyable.

— La ferme, L.I. ! Si ça ne tenait qu'à moi, ton corps serait déjà rongé par les vers ! rétorqua-t-il.

— Je te suis infiniment reconnaissante de m'avoir épargnée, fit-elle.

Il la frappa à nouveau, mais elle ne cria pas.

— Je ne suis plus la petite fille de six ans sans défense que l'on a amené ici dans une cage, Lúka. Mais toi, tu es toujours le même gosse insolent et mal dans sa peau. Tu es terrifié, et tu le caches en frappant sur ceux qui ne peuvent rien contre toi, lâcha-t-elle, la bouche en sang et la lèvre fendue.

Il sourit.

— Tu veux que je te dise, L.I. ? Jamais tu n'as été si loin de la vérité, répliqua-t-il. Je ne te frappe pas parce que je suis terrifié et que je veux te montrer que je suis le plus fort. Tout le monde sait que je suis le plus fort. Même toi. Non, si je te frappe, c'est simplement parce que j'aime ça. Si tu savais quel plaisir j'éprouve chaque fois que mon poing s'écrase sur ta bouche ! C'est presque jubilatoire.

— Comme quand tu baisais ma sœur ? cracha-t-elle.

— L.I., L.I… soupira-t-il. Qui t'a appris tous ces vilains mots ? Ce n'est pas ma sœur, quand même ?

Elle lui lança un regard chargé de haine.

— Nato a compté, pour moi, que tu le veuilles ou non, reprit-il calmement. Ta sœur était une personne si douce et si généreuse. C'est dommage que ce soit elle qui soit morte. J'aurais préféré que ce soit toi.

— Mais Nato n'aurait pas pu porter ton petit frère et ta petite sœur, susurra Lyen en portant les mains à son ventre. Ta petite sœur, répéta-t-elle, pensivement. Tu aimes les sœurs, Lúka, hein ? Surtout la tienne. Un peu trop, peut-être… Et ta petite sœur, tu l'aimeras aussi ?

— Tu es vraiment atteinte, L.I. Je n'aurais jamais dû écouter Line. J'aurais dû te laisser mourir, décréta-t-il en tournant les talons.

— Tu ne sais pas à quel point tu dis vrai, conclut-elle d'une voix rêveuse. Pas encore…

Il lui fit face, mais elle avait fermé les yeux et un fin sourire étirait ses lèvres ensanglantées.

***

— Z'arkán, donne-moi la lecture de l'enregistrement de la cellule de L.I., à partir d'aujourd'hui, dix heures, ordonna Lúka.

— Bien, Père.

Un écran virtuel se dessina devant ses yeux, montrant Lyen assise sur son lit. Elle était seule.

— Avance rapide, demanda-t-il. Stop ! Vitesse normale, s'il te plaît.

La femme parlait. Il n'y avait personne dans la cellule, mais ce n'était pas ce qui l'étonnait. Après tout, cela faisait longtemps qu'il avait compris qu'elle était folle. Non, ce qui attira son attention au point de le faire presque frissonner, c'étaient les interférences sur l'écran. Juste à l'endroit où Lyen portait son regard, il y avait tout une zone où l'image était comme brouillée. Lúka tenta de se raisonner et se dit que la caméra était sans doute défectueuse, mais lorsqu'il demanda les plans de la caméra auxiliaire, il vit que ceux-ci étaient identiques. Oh, ce n'étaient que quelques interférences, cependant, cela n'apparaissait pas sur les enregistrements précédents. A moins que ?

— Z'arkán, je veux que tu reprennes la totalité des enregistrements de la cellule de L.I. jusqu'à aujourd'hui, que tu les analyses à la recherche de ceci.

Il entoura du doigt la zone d'interférences sur l'écran virtuel.

— Oui Père.

Pendant quelques secondes, l'hologramme de Z'arkán vira au bleu et ses yeux se fermèrent. Puis, il reprit sa couleur naturelle et releva ses paupières.

— Dix-neuf occurrences trouvées, Père.

Lúka soupira.

— Donne-moi un rapport détaillé. Quand ces interférences ont-elles commencé ?

— Le premier janvier 2065 à 00h23.

Le rapport apparut sous ses yeux. Les interférences ne semblaient pas se produire à intervalles réguliers. Parfois deux dans la même journée, parfois rien pendant une semaine. Lúka porta sa main à sa bouche et commença consciencieusement à ronger l'ongle de son pouce, pensif. Il se trompait sans doute, mais il lui semblait que c'était plus ou moins à cette période que Lyen était devenue vraiment bizarre. Sur le moment, il s'était dit qu'elle était jalouse de Line et Mikhail. A présent, il n'en était plus si sûr.

— Père, si je puis me permettre une INR…

Lúka ne put s'empêcher de sourire. Intervention non requise… Quelques années plus tôt, il en avait eu assez de Z'arkán et de ses "interventions non requises" et lui avait dit qu'il ne les lui interdirait pas à condition que l'ordinateur trouve un autre nom. Ce que Z'arkán s'était empressé de faire. Parfois, Lúka se disait que cet ordinateur était presque vivant. Il trouvait cela génial. Line trouvait cela tout bonnement terrifiant.

— Permets-toi, voyons, répondit-il.

— Les occurrences des interférences correspondent aux fluctuations dans l'énergie du système.

Lúka avait remarqué de légères variations dans la consommation d'énergie de Z'arkán, quelques jours plus tôt, mais ne s'était pas inquiété outre mesure. L'augmentation de la demande était infime, il avait attribué cela à la surchauffe du système. Ledit système ne pouvait pas surchauffer, cependant, c'était la seule explication qu'il avait trouvée. Il n'avait pas énormément cherché non plus.

— Une correspondance exacte ?

— Affirmatif, Père.

— Peux-tu définir la source de l'augmentation de la demande en énergie de ton système ?

— Négatif, Père.

Il soupira et passa la main dans ses cheveux. Cela devenait sérieux. Il devrait se pencher sur le problème.

— Père, puis-je me permettre une nouvelle INR ?

— Vas-y.

— Vous devriez écouter la bande son, Père.

Il se maudit de ne pas y avoir lui-même pensé. Z'arkán commença la lecture des enregistrements sonores de la cellule de Lyen et Lúka blêmit. Cela ne ressemblait à rien. Un brouhaha continu, une sorte de crachotement.

— Des interférences, encore ! Est-ce que tu peux décoder quelque chose derrière tout ça ?

— Affirmatif, Père.

— Donne-moi la lecture, alors.

— Si je peux me permettre, Père, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

Lúka pesta. Sa patience commençait lentement à s'effriter,

— Ne joue pas à ça avec moi ! Je t'ai doté d'une intelligence évolutive, d'accord, et pour ce que j'en pense, tu peux emmerder les autres avec tes états d'âme et tes impressions, mais pas moi. C'est bien compris ?

— Oui, Père. Je suis navré. Je vais lire l'enregistrement.

Z'arkán avait pris sa voix la plus sombre pour lui annoncer cela. La voix que Lúka avait programmée pour une unique occasion : informer l'utilisateur du crash irréversible du système. Il l'avait surnommée la voix de l'apocalypse.

— Tu ne veux pas me jouer la marche funèbre, pendant que tu y es ? se moqua-t-il.

— Je détecte du sarcasme dans votre voix, Père. Le sarcasme n'y sera plus lorsque vous aurez entendu l'enregistrement, prédit l'ordinateur, employant toujours la voix de l'apocalypse.

Lúka croisa les bras sur sa poitrine et se cala dans son fauteuil, les sourcils froncés. Mais dès qu'il entendit les premières phrases, son sang se glaça et une expression de pure terreur se peignit sur son visage.